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nom nouveau : c’est vers le règne d’Auguste qu’on les trouve appelés pour la première fois des délateurs. Ils étaient alors très occupés. Sans parler de ceux qui poursuivaient les infractions aux anciennes lois, les lois nouvelles leur donnaient beaucoup à faire. Auguste avait pris des mesures rigoureuses contre les gens qui ne voulaient pas se marier. A son instigation, les délateurs s’introduisaient dans les familles pour voir si tout y était en règle, et si les mariages qu’on avait contractés pour avoir l’air de se soumettre à la volonté de l’empereur étaient bien sérieux. Ce fut un grand tourment pour cette époque que cette inquisition intérieure, et Tacite a raison de dire qu’après avoir souffert du mal on souffrait du remède 1 ; mais, comme autrefois, c’était encore le délit politique que les délateurs exploitaient avec le plus de profit. Ceux qui se sentaient faits pour les premiers rangs avaient dans leurs mains un moyen facile d’y arriver vite; au lieu de perdre leur temps à poursuivre la foule des avocats cupides ou des célibataires obstinés, ils accusaient devant le sénat les ennemis du prince d’après la loi de majesté.
Cette loi célèbre, qui est coupable d’une partie des crimes de l’empire, datait aussi de la république. Elle punissait de mort « quiconque était convaincu d’avoir nui à la grandeur ou à la dignité du peuple romain ». Cette formule vague avait l’avantage, à chaque crise politique, de permettre au parti vainqueur d’atteindre tous ses adversaires. Aussi était-ce l’habitude qu’on la maudissait quand on était vaincu, et qu’on s’en servai dès qu’on était victorieux. Sylla surtout en avait fait beau-
1. TAC., Ann., III, 25 : utque antehac flagitiis, ita tune Legibus laborabatur.
LES DÉLATEURS
coup usage, et, par une interprétation habile, il avait trouvé moyen de l’étendre aux paroles comme aux actions l. L’empire en apparence ne changea rien à la loi de majesté; le texte en resta le même, mais les effets en devinrent tout différents. L’empereur s’était substitué partout au peuple ; il en profita pour appliquer à sa sûreté et à sa grandeur propres les lois qui protégeaient la grandeur et la sûreté de la république. On devine les conséquences de cette substitution. Les choses sont d’ordinaire bien moins exigeantes que les personnes : quand l’État était tout le monde, il ne sentait pas aussi souvent le besoin de se défendre et de se venger ; lorsqu’il fut devenu un homme, tout lui fit peur. Ajoutons que cet homme est d’une nature particulière, et que les honneurs qu’on a entassés sur lui l’ont mis au-dessus de l’humanité. Il est revêtu de la puissance tribunitienne, et par conséquent saint et sacré; il est presque dieu de son vivant, il le sera tout à fait après sa mort: le crime politique se complique donc d’un crime religieux, et l’opposition devient un sacrilège. Devant l’empereur mort ou vivant, il faut être dans une sorte d’adoration perpétuelle; l’obéissance doit prendre les caractères d’un culte, et, comme dans tous les cultes, la moindre distraction, la moindre erreur est coupable. Il y a eu des gens poursuivis et condamnés pour avoir pris le nom d’Auguste à témoin dans un faux serment, pour avoir frappé un esclave ou même changé de vêtement devant une
1. Cic., Ad fam., III, H, 2 : verum tamen est majestas (ut Sulla voluit ) ne in quemvis impune declamare liceret. Un autre passage de Cicéron montre que déjà, sous la république, on aurait pu, avec quelque complaisance, faire de la loi de majesté quelques-unes des applications qui nous révoltent le plus à l’époque impériale. In Verrem, IV, 41.
image de l’empereur. C’étaient les résultats extrêmes de la loi de majesté.
Cette loi, comme on le voit, fournissait beaucoup à l’industrie des délateurs; il s’agissait simplement pour eux de lui faire produire tout ce qu’elle contenait. 11 est curieux de chercher à quelle époque et de quelle façon ils y sont arrivés.
Quand commencent les délateurs. — Auguste et le procès de Cornélius Gallus. — Les délateurs sous Tibère. — Jugement qu’il faut porter sur ce prince. — Son gouvernement et son caractère. — Les délateurs sont-ils responsables de ses cruautés.
Les délateurs, si l’on en croit Tacite, n’ont commencé leurs manœuvres que sous Tibère; il fixe la date avec soin et donne le nom du personnage auquel il attribue l’invention: « Crispinus fut le premier, dit-il, à pratiquer cette industrie que le malheur des temps et l’effronterie des hommes mirent depuis fort en crédit. Pauvre, obscur, intrigant, il s’adressa d’abord par des voies obliques et à l’aide de mémoires secrets à la cruauté du prince; bientôt il attaqua les plus grands noms, et, puissant auprès d’un seul, abhorré de tous, il donna un exemple dont les imitateurs, devenus riches et redoutables d’indigents et méprisés qu’ils étaient, firent la perte des autres et à la fin se perdirent euxmêmes *. » L’assertion n’est pas tout à fait exacte; cette sorte de délation est aussi ancienne que l’empire, et elle existait déjà sous Auguste, comme le prouve la fin