AVANT-PROPOS
général. Pourquoi, non seulement nos luttes, mais toutes les luttes de tous ordres ? Pourquoi partout ces eonllits d’égoïmes exaspérés ? Comment se fait-il qu’un monde, où se marquent d’ailleurs des traits indéniables de sagesse et d’harmonie, comporte cet état d’anarchie organisée? Est-ce que, vraiment, ce serait là une nécessité rationnelle et inévitable, une condition salutaire et sine quâ non de tout progrès naturel ou humain, comme l’affirment tant d’apologistes delà concurrence vitale, delà concurrence économique, du militarisme conquérant ? Jusqu’ici, envisageant l’Univers au point de vue surtout delà Répétition de ses phénomènes, je n’avais point à me poser ces anxieuses interrogations, je pouvais oublier le fond tragique et antinomique des réalités. Qu’une harmonie, une fois créée, équilibre gravitatoire ou ondulatoire, planétaire ou moléculaire, type vivant, invention sociale, chérche à se répéter indéfiniment, à se multiplier et se propager par le rayonnement de sa propre image, rien de moins surprenant; rien de plus caractéristique des œuvres de l’amour que cette exubérante fécondité. Mais, à présent, comme complément et envers de ce spectacle, s’offrait à moi le tableau de ces contre-similitudes, de ces répétitions renversées, que toutes les catégories de faits présentent, longue avenue de sphinx, dont j’étais conduit à scruter l’énigme ; et l’Univers, regardé au point de vue de l’Opposition de ses êtres et de ses forces, m'apparaissait sous un jour manichéen, sinon satanique et infernal. Etait-ce donc là son aspect véritable et fondamental, sa façade principale, et le peu de bonté, d’amour, de solidarité fraternelle, qui se montre çà et là, ne serait-il né que de cette longue bataille même, de cette mêlée de haines, de rivalités, d’avidités ?
vin
L OPPOSITION UNIVERSELLK
Voilà ce ([ne j'ai cru devoir vérifier attentivement avant cfv croire ; et il m'a semblé que cette vérification, pour être solide, devait être complète ; que toutes les espèces et variétés d'inversions, de contrariétés, d’oppositions quelconques, tous les rythmes, toutes les symétries, toutes les antinomies, toutes les luttes, à tous les degrés de la réalité, faisaient partie intégrante d’un même genre, et que le rôle de chacune d’elles n’est bien expliqué que par sa comparaison avec toutes les autres. C’est là l’excuse de tant de rapprochements dont l’étrangeté pourra surprendre de prime abord. Ils n’auront pas été inutiles si l'on juge, à la fin, qu’ils ne sont fias sans jeter quelque jour sur la part qui revient dans nos progrès à nos contradictions de tout genre, à la concurrence, à la guerre, à la discussion même, sur l'erreur de ceux qui, exagérant l’importance très réelle, mais secondaire et auxiliaire, de ces oppositions, les élèvent au rang de principes créateurs, et sur l’illusion, non moins grave, de leurs adversaires qui espèrent avoir trop facilement raison de faits aussi généraux, aussi universels. Par la faiblesse théorique de leur conception sociologique, les premiers, en dépit de leurs irréfutables objections défait, font la force des seconds qui sont sûrs d’un écho dans les âmes eu s’appuyant — théoriquement — sur les idées de sympathie, de paix, de solidarité, de fédération. Et il est certain que l’hymen seul est fécond, non le duel; et que, sans l’inventivité géniale, fille de l’accord des idées, sans l’imitativité sociale, fille de la sympathie innée des hommes, la mêlée sociale, certes, n’eût pas suffi à susciter le progrès humain.
Février 1897.