CHAPITRE V
OPPOSITIONS PSYCHOLOGIQUES
Nous voici au cœur môme de notre sujet. C'est ici que toutes les idées antérieurement émises doivent trouver leur confirmation ou leur écueil, que toutes les oppositions mathématiques, physiques, vivantes, doivent s'éclairer d'un nouveau jour ou révéler leur inanité. Tespère parvenir à démontrer que nulle part plus qu'en psychologie n'apparaissent avec évidence, d une part, la réalité et l'importance du rapport d'opposition, d'autre part, sa subordination à celui de variation et d'originalité. Nous allons voir s'y déployer toutes les formes d'oppositions, qualitatives et quantitatives, mises au service d'une exubérance d'impressions fugitives et uniques en soi, caractère si frappant du monde de la conscience qu'on a pu, avec une apparence de raison, affirmer que rien n'y dure, que rien ne s'y répète, que rien n'y est susceptible de plus ni de moins, d'augmentation ni de diminution véritable 1). Si l'on veut voir clair en psychologie, la première chose à faire est d'y démêler, dans les innombrables combinaisons d'éléments hétérogènes qu'elle nous offre, la présence dedoux
(1) Je fais allusion, on le comprend, à la thèse si connue et si remarquable de M. Bergson.
quantités irréductibles, qu'on peut appeler comme on voudra, mais que j'appelle croyance et désir. Tant qu'on n'a pas isolé par abstraction ces deux éléments simples, toujours inextricablement emmêlés entre eux et avec quelque élément affectif, la psychologie est semblable à la chimie avant l'isolement de l'oxygène. Ces deux quantités, en effet, sont les seules choses identiques à elles-mêmes qu'il nous soit donné d'observer directement ou par une induction légitime, d'un bout à l'autre de l'échelle mentale, du plus bas degré de la psychologie animale ou infantile au plus haut degré de la psychologie humaine ou adulte. Il n'est pas une de nos sensations peut-être, visuelle, acoustique, sonore, tactile ou autre, qui soit la même chez l'homme et les animaux supérieurs, et, à coup sûr, beaucoup d'animaux ont un clavier sensationnel profondément différent du nôtre , plus étendu sur tel point,
plus restreint ailleurs, composé de touchesqui nous manquent. Et l'on peut s'expliquer, notamment, par un sens électrique, qui nous fait défaut, ou par un prodigieux et inimaginable développement de l'odorat, la merveille de certaines migrations. Mais le dernier des animaux, comme l'enfant qui vient de naître, nous donne des signes manifestes de désir ou de répulsion plus ou moins énergique àl'égard de certains objets et, bientôt après, des marques non moins claires d'affirmation ou de négation qui, pourn'être point verbales, ne laissent pas d'être distinctes et susceptibles aussi de degré. Tout animal qui reconnaù sa i^roie affirme, in petto, que ce qu'il voit est semblable à ce qu'il a déjà vu et mangé, et tout animalqui û?/.9ceme telle espèce de nourriture comme n'étant point celle qui lui convient fait une proposition négative sans le savoir.
Tout discernement implique une négation, comme toute reconnaissance une affirmation. Pas d'animal non plus, pas de nouveau-né, qui n'exprime souvent, par ses attitudes et ses gestes, son passage graduel du doute à la conviction parfaite, positive ou négative. Il me semble que les psychologues physiologistes, s'ils s'étaient aidés ici des lumières que la biologie leur fournit, au lieu de se restreindre au faible secours de la physiologie cérébrale, encore à édifier, n'auraient pu s'empêcher de reconnaître le rôle singulier de la croyance et du désir, leur persistance identique attestée par la comparaison des animaux, et leur dualité irréductible où se reflète le double fonctionnement continuel, centripète et centrifuge, de la vie en général, de la vie nerveuse en particulier. Par la croyance, par le saisissement attractif et assimilateur, l'être psychique acquiert et s'accroît; par le désir, par l'expansion de soi, il s'extériorise et se dépense.
Mais, faute de s'attacher à ces comparaisons, la plupart des psychologues ont négligé de faire des analyses nécessaires. Les plus pénétrants même, précisément parce qu'ils sont trop subtils, ont méconnu l'identité de la croyance où désir à travers leurs degrés infinis d'augmentation ou de diminution, et y ont vu autant de changements de nature, parce qu'ils ont confondu l'un et l'autre avec l'état affeclif, — sensationnel ou émotionnel, — qui s'ajoute à chacun de ces degrés pour les qualifier. Il est certain que la conviction, au moment où elle s'établit en nous à la suite d'hésitations d'esprit, est escortée d'un sentiment particulier de plaisir et de peine et apparaît comme un état d'âme tout autre que les états qui l'ont précédé. 11 est certain aussi que la foi reli-
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gieuse, cette croyance émouvante et plus ou moins voulue, enracinée dès l'enfance, a un ton sentimental, un timbre psychique pour ainsi dire, qui la distingue fortement de la foi scientifique. Mais, pour continuer la métaphore, faites abstraction des harmoniques qui constituent le timbre, et nous retrouvons le môme son fondamental à des degrés différents d'intensité. Pourquoi ne pas dire aussi bien que la conviction d'un géomètre aveugle, quand il expose un théorème, n'a rien de commun avec la conviction de ses élèves doués de la vue, parce que ceux-ci imaginent visuellement et celui-là taclilement le cube ou la sphère dont ils parlent ?
Je n'ai pas à rechercher les conditions cérébrales, physiologiques, de la croyance et du désir. C'est l'affaire des physiologistes. Il se peut que ces conditions soient très complexes, ce qui n'empêcherait nullement ces deux actes d'être subjectivement des faits premiers et indécomposables, d'où il faut jiartir en psychologie et en sociologie. Schopenhauer a pu, avec l'assentiment de la science, résoudre en désirs, sous le nom de volontés, toutes les forces motrices et fonctionnelles de la nature. Il aurait tout aussi aisément universalisé la croyance. C'est surtout quand on arrive à la science sociale, que le caractère primitif, quantitatif, irréductible, de la croyance et du désir, leur omni-présence et leur importance majeure, se laissent clairement apercevoir. Il n'est peut-être pas de meilleur con trôle de la psychologie que la sociologie. Pour parler avec plus d'exactitude, la psychologie n'est rien, si ce n'est ce que la biologie et la sociologie ont de commun . Elle a deux faces, la face psycho-physiologique et la face psycho-sociologique. Les psychologues, jusqu'à ces
dernières années, ont eu le tort de ne regarder attentivement que la première : leur analyse s'est beaucoup servie des secours que lui prétait l'étude de la pathologie cérébrale notamment et de l'hypnotisme, celui-ci leur permettant par ses simplifications exceptionnelles, celle-là par ses grossissements exagérés, de mieux percevoir des faits restés confus et embrouillés à l'état normal. Mais le monde social leur offrait aussi une autre sorte de verre grossissant dont ils ont beaucoup moins fait usage, bien qu'il ait l'avantage d'être infiniment plus clair, plus explicatif, plus commode môme à manier. Dans une foule ou une secte, dans une nation, tel état ou tel penchant de l'âme s'étale sous un jour plus vif qui le fait saisir à nu. Or il n'est pas de peuple où n'apparaisse de très bonne heure et ne se développe incessamment, avec les traits de plus en plus marqués d'une vraie quantité homogène et mesurable, la notion de valeur, l'idée non seulement économique, mais sociale par excellence, au fond de laquelle on ne découvre que croyances et désirs combinés et accumulés. — Parmi les rapports du moi avec les autres êtres, ses relations avec les autres moi se signalent éminemment : par elles se fortifient avec une intensité singulière et l'exactitude de ses répétitions (habitudes, travaux), et l'énergie de ses oppositions (combats, discussions), et aussi, et surtout, par ces moyens mômes, la profondeur de son originalité propre. Mais, pour le moment, je n'insiste pas à cet égard; ayant l'intention de revenir sur ce sujet. Achevons de jeter rapidement un coup d'oeil général sur l'ensemble de la vie mentale, avant de la parcourir avec plus de détail pour y herboriser, pour ainsi dire, des oppositions et les interpréter.