‹ L'Orchite MaltaiseChapitre 3 sur 26 · SOUVENIRS · texte numérisé non relu

SOUVENIRS

J'en ai le souvenir très net. Je le vois, comme s’il se trouvait devant moi, le petit garçon timide, aux longues boucles châtain clair ; une femme, aux yeux bleus, au front très large, le tient tout près d’elle et lui pose, comme tant d’autres fois, la question ironique

— Voyons : quand tu seras grand, que veux-tu être médecin ou ingénieur ?

Et, la poitrine contre les genoux de maman, je lève mes yeux vers le ciel de ses yeux bleus, et, avec la violence des timides, lui réponds : |

— Plutôt cocher de fiacre, maman, que médecin ! Quelle vilaine chose que d’être médecin !

Et maman sourit. Elle sourit de ses lèvres minces, qui cachent l'ironie et la tendresse ensemble. Elle sourira longtemps, car longtemps encore cette antipathie pour la médecine me dominera. Je ne connaissais pas alors le bonheur de soulager, ni cette sensation divine de ranimer et de prolonger la vie. Mon esprit aimait la gymnastique intellectuelle des équations et des épures, les promenades à travers les rêves de la poésie et de la métaphysique, les gouffres de la psychologie humaine.

Mais, un jour maussade d'octobre, mes parents vinrent, d’un ton significatif, me parler.

— Tu ne veux toujours pas faire la médecine ?

— Non. |

— Si tu te décides pour la médecine, nous t’envoyons en France. — et ma mère m'’épie du coin de l’œil.

La France ! L’aboutissement de tant de rêves ! Le pays aimé, chéri, adoré à travers les brouillards de l’espace ; la nation dont la science et la littérature formaient le puits auquel nous abreuvions notre esprit assoiffé de Beau et de Justice.

— C’est entendu ! Je ferai la médecine.

Et quelques jours après je quittais la capitale de la belle Moldavie pour rejoindre la ville dont on m'avait le plus parlé, et qu’on m'avait le plus vantée : Montpellier.

Et je la vis, cette France, cette seconde patrie de tout intellectuel, et j’en vis la partie la plus belle, la plus ensoleïllée : le Midi.

Dans mon pardessus d’hiver, encore sous l'impression du Tyrol sauvage et des neiges suisses, je m’étonnais de la douce chaleur de ce pays, qui descendait du ciel admirablement bleu pour inonder les amandiers chevelus, les oliviers poussiéreux, les vignes illimitées. Et je me sentis dans un pays nouveau, dans un monde nouveau, et j’en fus sub- Jugué. Le soir, lorsque Montpellier s'endort, j’allais contempler son crépuscule suave. Par le vieil are de triomphe, on apercevait le Peyrou, le Château d’eau et le bronze de Louis XIV. On aurait dit une immense carte postale 1llustrée, baignée dans une lumière douce, diaphane, mauve.

Mais j'y trouvai plus que la nature. Je connus aussi le Français. On ne s’imagine pas combien les Français sont méconnus à l'étranger, et, chose bizarre, on y aime profondément la France, mais bien peu les Français. Et cela s’explique. Ceux qui ne l’ont Jamais vue de près, connaissent la France par son histoire glorieuse, par ses actes courageux ; les Français ne sont, eux, connus que par la littérature. Or, la majeure partie de la littérature et du

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théâtre français ne s’occupe aujourd’hui que de la vie lyrique et mondaine. Îl est curieux de constater que les meil. leurs auteurs français nous donnent généralement des héros nullement embarrassés, dans leur vie, par leurs enfants, pas plus que par leurs travaux et par leurs préoccupations intellectuelles. Flirt, amour, arrivisme, — voilà les sujets de prédilection de la littérature française contemporaine. De sorte que, d’après cette littérature, les Français ne seraient que de pâles Don Juan sans inté. rêt. Et pourtant, qui enfante alors les grands rêves qui planent sur ce pays ? Qui crée cette science merveilleuse et cet art supérieur ? Qui prépare ces terribles luttes, ces actes d’énergie, ces gestes sublimes qui, telle une eau bienfaisante, se déversent sur l’humanité tout entière ? Y aurait-1l une autre France, d’autres Français ? Oui et non. Car ce sont les mêmes bons viveurs, les mêmes superficiels, les mêmes indifférents qui, à certains moments, vivent leur autre vie : la vie de labeur, de dévouement et d’idéal. Cette vie-là, ce n’est point dans les livres qu’il faut la chercher, mais dans la vie française elle-même, cette vie riche et simple, intense et douce, compliquée, complexe, contradictoire, — la vie vraie.

Et je la connus, et je l’aimai. Je la connus partout, dans tous les milieux où j’eus la bonne fortune de pénétrer. … Elle me fut révélée à cette vieille Ecole, d’abord. Et, aujourd’hui que je vais la quitter, elle passe devant moi, telles les images d’un immense cinématographe, avec ses salles, ses laboratoires, ses maîtres surtout.

Me voilà dans la salle de dissection, dans cette vieille salle où l’on disséquait déjà en 1376. Penché sur les restes d’un cadavre, j'entends autour de moi grouiller tout

une jeune humanité. Des jeunes filles mystiques, des jeu-

nes gens gais, — un brouhaha de voix et de rires, — le sourire de Rabelais plane à côté de la pensée d’'Hippocrate. |

Voici ensuite les grands amphithéâtres, où. vinrent, au temps jadis, s'asseoir les Bordeux, les Barthez, les Dumas, et tant d’autres. En bas, devant le tableau noir et derrière le tapis vert, se dresse un buste fort, fier quoique simple, une tête de savant allemand, presque chauve, les yeux myopes, cherchant à travers ses lunettes les yeux de ceux qui écoutent religieusement. Et, sous la voûte séculaire, cependant que la droite dessine avec méthode, avec goût, avec art, sa voix chaude et sûre résonne comme un conseil de père. C’est le cours d’histologie de M. le professeur Vialleton.

Et cet autre maître, qui, entre deux claquements de langue, nous explique de la façon la plus simple du monde les secrets de la physiologie humaine. Et je me souviens qu’un jour, en sortant d’une leçon sur la physiologie du neurone, je ne pus m'empêcher — il m’est bien permis de l’avouer aujourd’hui, — d’adresser à M. le professeur Hédon une lettre, — anonyme, cela va sans dire, — de remerciements et d’admiration.

Et, entre deux chapitres d’anatomie, je me glisse dans les couloirs froids et sombres de la clinique de notre vénéré doyen. Ah ! l’esprit large, multilatéral, éclectique, universel, qui caractérise cette merveilleuse Ecole montpelliéraine ! C’est là son plus beau mérite et sa plus grande beauté. Et j'écoute le langage concis, clair, quoique éminemment abstrait, de M. Delacroix, professeur de psychologie à la Faculté des Lettres. Parfaitement, à la Faculté des Lettres ! Les deux Ecoles se sont donné la main ; elles se rendent mutuellement service. Ensuite, c’est le tour

du clinicien. Grand, droit, digne, il porte par-dessus nous tous sa tête grise, douce, rêveuse, un peu penchée en avant, et passe, tel une statue vivante, parmi ces pauvres malheureux, auxquels il a voué toute sa vie et son âme tout entière. Et, de tous les côtés arrivent des voix bizarres, de tous les âges et de tous les timbres : «Msieu Mairet ! M'sieu Mairet ! » Et lui, les mains derrière le dos, le sourire aux lèvres, s’arrête devant les uns et les autres et, de sa voix Capricieuse, tantôt de soprano, tantôt de baryton, invite et interroge : & Qu'est-ce qui vous tracasse, mon enfant ? » € Mon enfant » n’a que 70 ans...

Décidément, la littérature est inséparable de notre Ecole, Le cours de pathologie interne de M. le professeur Ducamp, — voilà un tableau de peintre, une page de Jittérateur. En apparence calme et impassible, il fait vivre devant nous l’angoisse du malade qu’il décrit, et dont il semble lui-même éprouver la misère, tellement la description est plastique.

Et voilà maintenant la grande clinique, le véritable temple du médecin, Là, il ne suffit plus d’être érudit et clair, 1l faut avoir du cœur autant que du talent. Et ils sont là nombreux, mes maitres, pour me l’apprendre.

Ecoutez donc cet exposé admirablement clair, simple, éminemment pratique, d’un style sautillant, parsemé de

perles rabelaisiennes. Dans sa petite barbe noire, le jeune

maître qui nous fait le plaisir de nous enseigner les maladies des voies urinaires, laisse glisser un imperceptible sourire qui enchante les auditeurs. Mais que s’est-il passé? Pourquoi, quelques instants après, ses yeux myopes sontils devenus si rêveurs, si doux, et presque larmoyants ? Pourquoi sa voix déverse-t-elle un trésor de bonté, mal dis-

simulée sous le voile de sévères reproches ? M. Jeanbrau est devant un malade, devant un homme qui souffre, devant la souffrance humaine.

À côté, dans une autre salle de l'Hôpital Général, dans une de ces salles très longues, mais trop basses, où vient se réfugier la vieillesse impuissante, où gisent humblement les débris misérables de nos frères et sœurs, — les débris de motre pauvre humanité, — la voix vibrante, chaude, sin-

cère, un autre jeune maître aimé, M. le professeur agrégé Vires, discute avec une diction communicative, les dernières théories de la pathologie générale, qu’il compare avec les idées de l’Ecole montpelliéraine. Et il semble que l’âme même de cette vieille Ecole vibre dans sa voix et plane autour de nous.

La chirurgie. — M. le professeur Tédenat, tout en caressant les quelques pauvres cheveux qui ne restent sur son chef que pour le faire paraître plus chauve, raconte, — car 1l raconte toujours, même les lecons les plus serrées, — raconte admirablement le cas du dernier opéré, Il raconte, tout en marchant sur vous comme un ennemi farouche, avec sa merveilleuse mimique de véritable comédien, et, dans un langage négligé, mais prenant et imagé, assaisonne le tout de détails et d’anecdotes qui ont le don de rendre les choses absolument inoubliables.

Dans (la maison à côté », les auditeurs ne sont pas moins heureux : la diction irréprochable de M. le professeur Forgue, laquelle, pour ceux qui l’entendent pour la première fois, semble affectée, maniérée, mais qui n’est, en réalité, que la manifestation de son esprit méthodique, convient au fond même de ce que le maître expose, avec tant

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de système, tont en tracant, petit devant le grand ta. bleau, des dessins aussi nets qu'artistiques.

Avez-vous remarqué que les yeux nous trahissent pres-

que toujours ? Voyez ces yeux bleus, doux, restés tou-

jours jeunes, qui, malgré l’air courroucé du front vallon. né, le pli ironique de la bouche et le ton maussade de la moustache, rayonnent de bonté et de douceur. Ah ! ce n’est pas pour rien qu'il est &« Papa Carrieu ». Car nous au-

tres, étudiants, nous cherchons chez nos maîtres de l’af-

fection aussi bien que de l’érudition et du talent. Et, lorsque, après un exposé magistral, des aperçus originaux, des citations variées, le chef de service des salles Bichat et Combal nous regarde paternellement et s'intéresse à nous, : nous nous sentons heureux et fiers.

Et imaginez-vous quelque chose de plus admirable que cet autre tableau : M. le professeur Carrieu se consultant avec son voisin, M. le professeur Grasset ! La tête un peu sauvage, chevelu et barbu comme un autre Socrate, l’auteur universellement connu de tant d’ouvrages étonne par la simplicité et la modestie qu'il garde au lit du malade. Oh ! vous pouvez lui parler de tout, avoir les idées qu’il vous plaira, faire les objections que vous voudrez, — il à l’esprit large et ignore la rancune.

Et c’est pour remplir le vide laissé par le départ de cet homme universel que vint M. le professeur Rauzier. Plus ironique que souriant, demandant souvent l’avis des élèves, il est certainement un des maîtres qui nous aura le plus appris au point de vue clinique.

Nous sommes déjà trop long. Nous sommes obligé d’en passer ; mais nous voudrions cependant dire avec quelle

amabilité M. le’ professeur agrégé Lagriffoul encourage ceux qui s'adressent à lui. Nous n’oublierons pas ses lecons sur les maladies infectieuses, ni la bonté d’avoir fait

pour nous un très grand nombre de séro-diagnostics.

Disons aussi combien instructif et agréable fut pour nous le temps que nous avons passé dans le service de M. le professeur agrégé Mouret, où nous avons commencé l’étude clinique de l’oto-rhino-laryngologie. Cette barbe en fourchette est bien celle de l’homme énergique et habile que nous avons eu la joie de connaître ; le sourire est celui du maître aimable et fin qui nous fit un accueil ex-

cellent.

Et finissons par le jeune maître, qui nous a toujours charmé par son caractère et instruit par son esprit. Dans sa blouse blanche, le sourire aux lèvres, conciliant tout en revenant à son idée, M. le professeur agrégé Leenhardt est certainement le pédiâtre né, et parmi les maîtres que l’on fréquente avec le plus d’enthousiasme. Nous avons eu la bonne fortune d’arrêter avec lui le sujet de ce tra-

vail.

Et tant d’autres souvenirs frappent à la porte de notre esprit, car nous avons eu la joie de connaître la vie francaise en dehors de la Faculté. C’est M. le professeur Gaston Milhaud, aujourd’hui de la Sorbonne, que nous avons pu le mieux aimer et admirer. Il nous fut donné, non seulement de goûter son cours merveilleux de philosophie, mais encore d’admirer son caractère élevé et son admirable modestie de savant, de jouir de ses excellents conseils et de son encouragement, et — nous sommes fier de l’ajouter — il a bien voulu nous faire l’honneur de sa précieuse ami-

re

té.

Des relations amicales nous ont permis d'apprécier le charme du commerce de deux de nos meilleurs chefs de clinique : le docteur Bousquet, que tous les étudiants apprécient avec tant de sympathie, et le docteur Henri Roger, auquel nous devons exprimer toute notre reconnaissance pour les services qu’il nous à rendus à l’occasion de cette étude, lui qui approfondit si bien Ja question de la fièvre de Malte en France.

Ce serait de l’ingratitude que d’oublier M. le docteur Maunier, notre chef de service pendant l’internat que nous

fîmes à l’Asile d’aliénés d’Aix-en-Provence ; il fut pour

nous un maître aussi précieux qu’amical. Quant à M. Guichet, le très dévoué directeur du même asile, il mérite le meilleur de notre reconnaissance, car il ne cessa de nous

gâter comme « un enfant de la maison D», — € est son expression, — ne nous refusant rien de ce qui était en son pouvoir.

Disons aussi combien nous apprécions l’excellent caractère du docteur Jalaguier (de Sommières) et combien vifs sont nos souhaits de le voir vite rétabli.

Il est une camarade d’études que nos maîtres connaissent. Elle est maintenant, à la suite d’un surmenage causé par un travail de microbiologie, justement couronné de succès, en pleine fièvre de Malte. Elle fut pour nous et pour les nôtres une exquise camarade et une amie très dévouée, Que Mlle Alexandra Bass veuille bien nous permettre de lui adresser ici, avec nos plus chaleureux vœux de prompt rétablissement, l’expression de notre respectueuse affection et de notre amitié dévouée.

Comment pourrions-nous finir sans penser au plus digne et plus enthousiaste de nos amis de France, mais qui

nons à quitté trop Jeune ! Tous ceux qui ont connu ce mystique actif que fut Paul Olivier-Lacroye ont, comme nous, apprécié ce cœur enthousiaste, cette âme d'élite, cet ami inoubliable que l’immortelle Faucheuse emporta trop tôt de sa faux impitoyable.

Qu’on nous pardonne la longueur démesurée de ces lignes : on ne se lasse Jamais de crier son admiration pour

ceux qu’on chérit.

L'ORCITITE MALTAISE

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