CASERNES MORTON
Worcester, Engl., 25 110V. 1885.
Cher major Murray, — De retour en Angleterre, après mon voyage dans le Nord-ouest canadien, j'ai parcouru les vieux bouquins concernant Québec, pour y trouver la solution du problème que je vous avais posé lors de mon passage dans votre ville. Il s'agissait de retracer l'existence d'un Prieuré des Chevaliers de Saint-Jean, sous le régime français, dans la vieille cité canadienne.
Connaissant l'intérêt que vous portez à l'histoire des ordres religieux de votre ville, je vous envoie un passage extrait d'un volume italien que j'ai en ma possession et qui prouve que l'ordre de Malte possédait des établissements considérables dans la province. Il n'y a pas de doute que deux des premiers gouverneurs français du Canada étaient membres de cet ordre. Ce fait peut
expliquer l'établissement d'un bureau des Chevaliers dans la Nouvelle-France. Si vous trouvez jamais trace de ces établissements, je serai heureux de l'apprendre
Votre très dévoué, (Signé) R. E. Carr,
Colonel.
A cette lettre était joint le passage auquel le colonel Carr faisait allusion :
Extrait de ï American Gazettecr, traduit de l'anglais en italien et publié à Livournc, 1763.
" Québec est bien bâti. Les beaux édifices, les églises et les palais y abondent. On remarque surtout le palais de l'Evêque, les chambres des tribunaux, le Prieuré des Chevaliers de Jérusalem, superbe édifice en pierre de taille, qui a coûté, dit-on, £40,000 sterling. Il y a aussi dans cette ville des monastères de Frères, de Moines, des chapelles. Le plus bel édifice de la ville est le château Saint-Louis, résidence du Gouverneur. C'est là que se réunissait le Grand Conseil de la Caroline, quand Québec était occupé par les Français. C'est là aussi que se conservaient soigneusement les archives royales."
M. J.-M. LeMoine, à qui M. Murray avait communiqué la lettre de M. Carr, fit un appel aux antiquaires de langue anglaise dans le Morning Chronide du 12 décembre, et quelques jours après il adressait au Canadien la communication qui suit :
Au cas où la question historique insérée dans le Mornmg Chronicle du 12 courant, vous aurait échappé, je vous en expédie un numéro.
Qui sait si quelque antiquaire en liesse, à l'approche des fêtes de Noël, ne daignera pas y porter le flambeau de ses lumières ? La question que pose le colonel Garr est neuve.
Où donc était cette magnifique maison des Chevaliers de Malte, érigée moyennant £40,000 sterling, sous le régime français ?
En étudiant le texte de Y American Gazetteer, publié en italien, à Livourne, en 1763, il est facile de se convaincre que ce dût être une bâtisse autre que le Château Saint- Louis, où plus d'un chevalier de Malte a dû séjourner.
Noël Bruîart de Sillery, le respecté fondateur de notre Sillery, appartenait à cet ordre, aussi bien que Charles Huault de Montmagny, notre second gouverneur
Il y aurait, qui sait, quelque chose à ajouter à la savante dissertation de notre érudit collègue l'abbé Casgrain, de la Société Royale, à propos de la date de u 1647 " inscrite sur la mystérieuse pierre du jardin du Fort, dorée en 1872, aux frais de M. Ernest Gagnon, patriotique Conseiller de Ville. Je me suis borné à y faire allusion dans V Album du Touriste en 1872, et dans Québec Past and Présent, en 1876.
Veuillez donc mettre un coin de vos colonnes en disponibilité— pour ceux de nos antiquaires disposés à prendre part à cette intéressante joute.
Bien à vous,
J. M. LeMoine, de la Société Royale du Canada.
La publication de ces notes donna lieu à une discussion assez mouvementée à laquelle prirent part M. E.-T.-D. Cliambera, du Morniug Clironide, et M. N.-E. Dionne, du Courrier du Canada.
C'est à cette occasion que je publiai dans le Quotidien de Lévis l'étude qui va suivre, et dont M. J.-M. LeMoine a donné un excellent résumé en langue anglaise dans le Canadian Antiquarian du mois de janvier 1886.
UN PRIEURE A QUEREG
Le vieux rocher de Québec, qui a vu tant de gloire, a-t-il eu, autrefois, aux jours où le drapeau fleurdelisé flottait sur ses murs, un prieuré des chevaliers de Saint- Jean de Jérusalem ?
Yoilà la question que pose un colonel de l'armée anglaise, amateur de choses anciennes.
Ni l'histoire, ni la tradition ne parlent de ce prieuré.
Le premier écrivain qui en fait mention est le capitaine John Knox. Dans son journal de la campagne de 1*759, décrivant les principaux édifices de Québec, il dit :
" Leurs principaux édifices publics étaient la cathédrale, dont les murs seulement demeurent ; le palais de l'évêque, le collège des Jésuites et des Récollets, les couvents des Ursulines et de l'Hôtel-Dieu, avec leurs églises, un séminaire pour l'éducation de la jeunesse, presqu'en ruines ; une maison imposante, mais non encore terminée, pour les Chevaliers-Hospitaliers, le magnifique palais de l'intendant dans le faubourg de Saint-Roch, et l'église de madame la Victoire, dans la basse- ville, à moitié détruite.
" Dans les murs des maisons, au coin des rues, sont creusées des niches, où sont placées des statues de grandeur naturelle de saint Joseph, sainte Ursule, saint Augustin, saint Denis et plusieurs autres.
" Le château ou citadelle, résidence de l'ancien gouverneur-général, faisant face au collège et à l'église des Ré collets et situé sur la grande parade,place spacieuse entourée de belles maisons, — est curieusement élevé sur le bord d'un précipice, au sud de la
maison épiscopale, et donne vue sur la basse-ville et
le port Ce palais, appelé fort Saint-Louis, était le
rendez-vous du grand conseil de la colonie. " (1)
Trois ans après, en 1762, un voyageur inconnu corrobore dans V American Gazetteer l'assertion du capitaine Knox. (2)
C'est sur ces données un peu vagues que le chercheur doit prendre son point de départ.
(1) Au vol. II, p. 147, à la date du 1er octobre 1759, page 453 du même volume, Knox, décrivant les édifices de Montréal qu'il visita après la capitulation, dit que la maison des Chevaliers-Hospitaliers est d'une munificence extrême : " The streets are regular, the houses well constructed, and particularly the public buildings, far exceedingthose of the Capital of Canada in beauty and commodiousness : that of the Knights Hospitaliers being extremely magnificent." Il y aurait donc eu à Montréal aussi une branche de l'ordre.
(2) Voici le texte de V American Gazetteer (1762) :