CHAPITRE IV
De temps immémorial, le culte de sainte Anne a jeté en Lorraine les plus profondes et les plus vivaces racines, témoin les chapelles b&ties, les pèlerinages fréquentés en son honneur; témoin les confréries nombreuses qui s'y sont placées sous sa protection. Nul culte plus fondé que celui des Saints, soit au point de vue de Tappui qu'ils donnent à notre faiblesse et de la eonflance que nous devons avoir en eux, soit au point de vue des exemples qu'ils offrent à notre imitation et que nous devons reproduire en nous, soit, enfln, au point de vue de leur grandeur morale qui sollicite naturellement nos homn^ages et les rend légitimes. Or, à tous ces titres nul culte plus légitime que celui de la mère de Marie. Sainte Anne, qui s'est sanctifiée dans le mariage, est la patronne spéciale des gens mariés. Elle en est aussi le modèle. La tradition nous la représente, en effet, formant à la doctrine et à la vertu le cœur de Marie, la préparant à sa vocation, l'élevant, non pas pour le monde mais pour le Ciel, lui apprenant, non pas seulement à lire,
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comme Tont prétendu des écrivains peu versés dans les antiquités ecclésiastiques, mais à comprendre et à aimer la loi de Dieu, car ces écritures que nous voyons sainte Anne expliquer à Marie, ne sont rien moins que les deux Tables de la Loi« Enfin, sainte Anne qui a été appelée à donner naissance à la Mère de Dieu et qui, en vue de cette mission qu'elle avait à remplir, a nécessairement reçu des grâces toutes spéciales, occupe un rang à part dans Tauguste assemblée des Saipts et doit, par là même, avoir une place à part dans notre culte, ce qui a fait dire à saint Jean Damascène : « Elle est d^ne, 9 souverainement digne d'être louée , celle à qui la » divine bénignité a daigné faire entendre ses orades et » qui a enfanté pour nous Ic^ fniit précieux, duquel est > sorti le doux Jésus (i). » Or, c'est dans un domaine placé sous la protection de sainte Anne et situé prés de Nancy, à gauche de la route qui conduit à Thospice de HaréviHe et au village de Laxou, non loin de Têtang où périt misérablement Charles4e-Téméraire, non loin encore de Tancienne eommanderie des chevaliers de Samt- Jean de Jérusalem^ qui s'étaient établis près du Vie! Ailve (atrium cimetière^, et avaient fait die leur maison un hospice dû l'on soulageait non-^seulement les chevaliers et leurs serviteurs, mais encore tes malades, les pèlerins, les voyageurs, c'est dans ce domaine, dis-je^ qii'eut Iteii le premier établissement des Chartreux aux environs de Nancy. Gomment et à quelle oeeasion t C'est ce qu'fl nous faut dire ici. Mais, pour cela, il est nécessaire de reprendre les choses de phis haut.
Le 29 mai 1615, messire Meldiior de La Vallée, pre*tonotaire apostolique, chantre et chanoine de la coUé*giale de Saint-Georges, docteur en droit et aumônier de
(1) Di^WQ saiiè qui^ein e4 maxime dignum est eam laudare que diviaA beni^itate oracaliun accepîl, ac talem et tantum nobis fructom edidit ex quo dttlcis Jésus pirodiit. Ot*alt, fi, de Natitfitate Beat« llarie.
LES CHABTRBUX A SAllfTg^ANIIB. 1^5
Son Altesse le duc Henri II, avait acheté de messire Lau^ rent, prêtre, demeurant à Nancy» une maison « dite et appelée la Ciiapblle SAiifTE-ÂKiiBy » assise au ban de Laxou, avec le jardin, aisances et dépendances, la(fite maison diargée d*une pinte d*lmile et de deux gros huit deniers de cens annuel envers le commandeur de Saint» Jean du Viel Aitre, moyennant la somme de quinze cents francs, monnaie de Lorraine en principal, d*où Ton voit que le domaine de Sainte-Anne n'était pas trés-considé^ rable. Melcbior de La Vallée était bien et dûment propriétaire de Sainte-Anne, car l'acte de vente ajoute : « Promettant le dit sieur vendeur, ^^ Measire Laurent — » parole de prêtre, m verbe saeerdotiêy tenant pour cela » la main au pect (peetus)^ de tenir et avoir pour > agréable , ferme et stable le prient vendage. » Le chantre de Saint-Georges étant entré en possession se mit aussitôt à l'œuvre pour améliorer son domaipe ; il l'agrandit, en achetant des terres, des prés et des vignes sitvés aux environs ; il embellit aussi la chapelle et obtint même du pape Urbain II une bulle datée du 25 mai 1630, aceordant des indulgences à ceux qui la visiteraient avec dévotion. Bref, le Romaine, y compris le logis et le moulin qui l'avoisinait, moulin d'un revenu d'à peu près SOO francs, comprenait environ vingt-rquatre jours et sept honunées de terre (i). Mais Melcbior de La Vallée ne devait pas jouir longtemps de son acquisition. Après les jours de fafveur devaient arriver pour lui des jours de disgrâce, d'épreuve et d'adversité. CoDunent et à quelle occasion ? C'est ce qu'il nous faut redire en re|»renanl encore les dioses de plus haut, car notre sujet nous jetant en pleine histoire, c'est une nécessité pour nous de le ratta Aer à la trame des événements contemporains. Le duc Henri n n'avait eu, de son mariage avec la
(1)L6page, Les Charireuies de Sainte- Anne et de BoêêervUle.
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duchesse, aucun héritier masculin, mais seulement deux filles dont Tainée, appelée Nicole, devenait par là même héritière de tous les droits du duché, car la loi salique, qui veut que la couronne ne tombe pas en quenouille, n*avait pas été promulguée authentiquement et solennellement en Lorraine. Par suite, le mariage de Nicole devenait d'une grande importance politique, car si elle s'était alliée à une famille étrangère à la maison de Lorraine, elle lui aurait transmis, au détriment de celle-ci, les droits à la couronne ducale. Le comte de Vaudémont, frère de Henri II et oncle de Nicole, voulant parer le coup dont il était menacé ainsi que ses enfants, par le mariage projeté entre Nicole et le baron d'Ancerville, remua ciel et terre pour que Nicole épousât son fils Charles, plus tard Charles IV. Il réussit dans son dessein, bien que Charles et Nicole ne s'aimassent pas. Ce mariage, avant tout politique, fut béni, toutes formaUlés religieuses et civiles accomplies, en présence de la famille ducale et d'un grand nombre de gentilhommes, par le P. Dominique, d'abord, puis le lendemain une seconde fois par Philippe-Emmanuel de Ligniville, prévôt de Saint-Georges, puis enfin, une troisième fois lorsque les dispenses furent arrivées, par M. des Porcelets, évèque de Toul. Il était donc valide. Aussi, dans la suite, fut-il déclaré tel par Rome, la plus haute autorité religieuse, la Cour de cassation en de telles matières.
Mais le comte de Yaudémont et Charles IV, son fils, n'étaient pas satisfaits d'avoir assuré à leur famille les droits au duché de Lorraine par un mariage dans lequel Nicole avait été considérée comme héritière de tous les droits, et Charles comme devant régner, non pas en son propre nom, mais comme mari de la véritable souveraine et du chef de sa femme. Dès lors, que fit le comte de Vaudémont de concert avec son fils? Il prétendit que la loi salique était loi de Lorraine, que Nicole étant femme n'avait pu hériter des droits au duché, que ces
droits lui revenaient à lui comte de Vaudémont directemrat et à Texelusion de la fille du duc Henri II. Par ses intrigues et bientôt ses machinations , il parvint à se faire déclarer duc de Lorraine , sous le nom de François II| paya ses dettes avec les fonds d'Etat, frappa monnaie à son effigie, accorda des lettres de noblesse et de grâce, et, quelques jours après (26 novembre 1625), abdiqua en faveur de Charles, son fils aine, qui régna de son chef et sans partage, après avoir auparavant manifesté des scrupules, disant qu'il ne pouvait conserver la couronne, comme mari d'une princesse qui n'en était pas héritière légitime (1).
Par suite de ce coup d'Etat, qu*arriva-t-il? C'est que Charles, ayant conservé des griefs contre les partisans de Henri H et de sa fille Nicole, chercha à les écarter à tout prix et à se délivrer de leur présence qui lui était importune et même accusatrice, attendu qu'elle protestait contre le droit nouveau en faveur de l'ancien droit, dont elle était le témoignage vivant, droit qui avait été foulé aux pieds par Charles et par son père. De là, ressentiment contre Melchior de La Vallée, qui nonseulement avait été le protégé et le favori de Henri H, mais qui avait même baptisé sa fille Nicole. Vu la tournure que les affaires avaient prise, et le développement des événements , ce dernier fait, le fait du Baptême, devait être fatal pour l'aumônier de Henri U. Charles IV en effet voulut bientôt convoler à d'autres noces, bien qu'il ne fût pas veuf. Pour parvenir à ses fins, il fit attaquer la validité de son mariage avec Nicole, et il ne tarda pas à trouver des théologiens faciles, des jurisconsultes complaisants, qui l'entretinrent dans ses illusions et qui après avoir, pour la forme, examiné toutes les pièces relatives à cette affaire, déclarèrent que le mariage du prince était nul de plein droit, comme ayant été con-
(() Digot, H. de l., t. V, p. 4 et suiv. et 15^-160, 316-3i7.
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traeté sans eoasentement et uniquemeat par raison d'Ëlat. ^affaire devait être poussée beaucoup plus loinv Chartes, pour mieux aboutir S faire casser son mariagie , imagkia de prétendre que Nieole n'avait pas été baptisée validement , et, pour donner h cette incroyable assertion qaelque couleur de vraisemblance, il prétendit que eeloi qiri l'avait baptisée, c'est-à-dire Melchior de La Valliée, é^it sorcier. Par suite de cette étrange et monstrueuse Meu<^ sation, cet ecclésiastique fut arrêté dans sa maison de Sainte-Anne où il s'était retiré pour échapper eun inimitiés et aux persécutions de la nouvelle cour. Il fut ensuite conduit de là au château de Gondé (Gustines), où un autre serviteur dii duc Henri, André Desbordes, venait d^à d'être exécuté, sous l'inculpation d'œuvres magiques et diaboliques. Bientôt le chantre de Saint-Georges voit instruire son procès et, malgré ses protestations d'innocence à l'endroit des crimes dont on l'aecusait, il entend prononcer contre lui la peine de mort qu'il ne tarde pas à subir, ayant été exécuté immédiatement.
Melchior de La Vallée fut-il coupable f Non, trois fois non ; il fut sacrifié comme une vietime à la poMtique eu comte de Vaudémont et de son fils le duc Charles IV, quoi que puissent dire les historiens qui croient à rinfedllibîlité de la justice humaine. Quelle valeur peuvent avoir des accusations posthumes, dont il n'avait été question ni au moment du baptême de Nicole, ni depuis son baptême jusqu'à son mariage, et qui ne furent formidées que comme vingt ans après, an moment où la politique du comte de Vaudémont avait besoin d'éearter les per<sonnages qui témoignaient en faveur de l'ordre anciefi contre l'ordre nouveau, en faveur du passé contré un présent qui n'avait pas de racines et au nom duquel ofi immolait impitoyablement quiconque, soit par conviction, soit par reeonnaissanee,était attaché à la cause de Henri II et de sa fille? Ne doivent-elles pas être réputées nulles aux yeux de qui a l'expérience de ce que savent faire
LBS OHARTABUX A 8illlffB*ANIIB. t^
seuffirir les représentants ë*un nouvetu régfînie aux représentants d*on régime qui a disparu ; aux yeux de qui a TU les rigueurs de la politique contre ceux qui ne Taccaptent pas, surtout quand ils ont raison de ne pas l'aceepter ? Qu'est-ce qu'une incrinination qui tendait 4 Mre réputer invalide un Baptême réputé vidide jusqu'alors» et dont on ne contestait la réalité que pour invalider un mariage qui ne plaisait plus et que> sans motif valai^le et avouable, on regrettait d'avoir contracté ? Uelobior de La VaHée fût-ll sorcier, ce dont il n'avait pas été question Jusqu'alors, n'avait-il point pu conférer validement le Baptême s'il avait eu l'intention de faire ce que l'Eglise a l'intention que l'on fesse ? Et qui pouvait scruter son intention pour prétendre qu'elle n'avait pas été ce qu'eHe devait être? Puis, qu'est-ce encore que oetie accusation de sorcetlerie? Quelle valeur autre que celle d'un prétexte put - elle avoir à une époque oà l'on condamnait comme sorcier, sans distinction d'innocent et de coupable, tout homme dont on voulait se défaire ? à une époque où la . croyance superstitieuse aux spectres, aux diables et aux revenants agitait toutes les têtes? où les juristes firent brûler plus de magiciens que l'Inquisition d'Espagne n'avait fait briller d'hérétiques et convertirent des pays tout entiers en vastes cimetières? « Dans les châteaux des 9 nobles, dans les p«dais des grands, dans les biblio- » thèques des savants, a dit Horst, sur chaque page » de la Bible, à l'église, à l'Hêtel-de-VUle, dans les ca- » binets des jurisconsultes, dans les laboratoires des » médecins et des naturalistes, dans les écuries et les 9 étables, dans la hutte du berger, partout» en tous lieux, 9 dans tous les coins, on ne voyfldt, on ne trouvait, on 9 n'entendait que le diable ; le moindre orage, la grêle, 9 rincendie, la sécheresse, la famine, les épizooties 9 étaient attribués au diable et aux sorcières; toute 9 jeune fille séduite, toute femme coupable était een^
> sidérée comme la victime du diable en personne (i). » L'universalité d'un tel préjugé ne montre- 1 -elle pas qu'au nom de la sorcellerie on a condamné des milliers d'innocents et, par suite, qu'il n'est aucunement prouvé que Melcbior de La Vallée fut coupable ? Ne laisse-t-elle pas à penser que si on l'accusa de sorcellerie ce fut pour trouver un motif plausible et acceptable à la foule, dans les idées régnantes, dans l'opinion qui» pour être la reine du mondes comme dit Pascal, n'est point pour cela l'expression adéquate de la réalité, c'eslà-dire de la vérité ?
Et ne croyons pas que les préjugés en faveur de la sorcellerie n'existassent que dans les provinces les plus reculées, au plus profond et au plus obscur de l'Allemagne ! Malheureusement ils étaient parvenus à étendre leur empire jusqu'en Lorraine. Charles III en particulier fit sévir avec la dernière rigueur, contre la démonolàtrie ou la sorcellerie. Son procureur-général, Nicolas Remy, parcourait les villes et les campagnes en appliquant la peine de la torture pour arracher des aveux. Il fit expirer au sein des bûchers, comme il s'en glorifie lui-même dans le curieux volume qui renferme le résultat de ses procédures, plus de neuf cents personnes dans l'espace des quinze années que durèrent ses fondions inquisitoriales (!2), et ne fut que trop imité par ses successeurs , qui, du reste, étaient tous ou presque tous des hommes aussi recommandables par leur intégrité que par leurs talents. Il y a plus : certains animaux, les chats noirs entr'autres, étaient enveloppés dans les mêmes condamnations que les sorciers, comme leur prêtant assistance et servant d'instrument à leurs maléfices. Un porc même fut, en 1572, mis en prison pour avoir dévoré un enfant.
(i) Diction, encyclopédique, tri. Sorcellerie.
(2) Demonolatriœ libri tret, Lyon 1605. Cf. Lioanois , t. If, p. ^55-364.
puis jugé et condamné à être pendu par sentence du tribunal des échevins et Thistoire de 4b54 h 1662 cite bon nombre d'arrêts semblables à celui-là (1). Comment, après cela, regarder comme coupable de sorcellerie et comme justement condamné Melchior de La Vallée qui, du reste, au milieu des tortures, sur le point de comparaître au tribunal redoutable du Dieu des justices, à ce moment où, selon le mot de Bossuet, « on ne doit au inonde que la vérité » (2), nia avoir eu commerce avec le diable et se reconnut seulement coupable de quelques infractions aux lois ecclésiastiques ? Comment supposer que lui, qui avait la foi, qui était prêtre, ait voulu entrer dans réternité le mensonge sur les lèvres ? II se serait avoué coupable au milieu des tortures que Ton ne de^ vrait point croire à sa culpabilité et cela, selon l'adage reçu : Torquere est extorquer e; à plus forte raison ne doiton pas y croire, après qu'il protesta de son innocence. N*a-t-on pas aussi remarqué avec raison que la question est une manière d'interrogatoire propre à faire absoudre des scélérats robustes et à faire condamner des innocents d'une complexion débile ? Il en fut de la condamnation de Melcbior de La Vallée comme de celle de Desbordes, grand partisan, lui aussi, de la princesse Nicole et de la succession féminine et qui, passant pour être opposé aux prétentions de Charles IV, fut accusé par tous les partisans zélés de la succession masculine. Savez-vous sur quoi on s'appuya pour le convaincre de sorcellerie? on dit qu'il avait commandé à des figures de tapisserie de faire la révérence et qu'elles avaient obéi aussitôt. On dit qu'il avait une fois tiré un diner à plusieurs services d'une toute petite cassette à compartiments qu'il portait sous le bras. On dit que se trouvant à une partie de chasse avec le duc son maître
(1) Digol, H. de I., t. V, p. 115-120.
(2) OroifO» funèbre de Louie de ëwurhon.
€C que fvrenant «oo repa» avec lui en pleine casopagae, non Ma d*uû lieu où il y avait trois oadavrea de pandiM attachés à des potetiees , il les amena , par us signe, k servir le duc à table, après quoi, le repas fini, ils allèrent se rediÉettre la eorde au cou, dépositions sur lesquelles il fut condamné à être tMrùlé vif (f). Concluons donc en disant qoe si oâ a re|M*oelié à tous les princes du quinzième et du seizième siècle, et aux princes de Lorraine en particulier, d-avoir admis trop facilement Tac* lio» judiciaire contre la sorcellerie, c*est avee grande raîaoa, c*est avec Thistoire et la vérité. Ajoutons touiefMs, aftii de sauver le dogme contre la pfailosopbie du Jour, pbilosopbie toute négative qui, ne tenant aucun conapie des 4onnées positives de la tradition et de l*histoîre, s*tnspire uniquement du nibilisme et du doute ; ^Joutons que toute erreur éluit une vérité dont on abuse, raotion du démon sur rhumanité soit par k tentation, soit par l'obsession, soit par la possession, etc., ne peutéire^con-* testée par aucun esprit sérieux qui fait cas des (ails» 0e toot temps, rhumanité et TEgUse ont oru à Hi uiatyîqiis diabolique, comme elles ont cru à la mystique di^ie ; or, qu*est*ce que la voit solitaire et grêle de Tinoroyant contre la voix immense et sotennelle des sièclest Qu*est<<», sinon une goutte d'eau contre rOcéan?Un graia de sable contre rimmensilé? Qu*est*ee, ^on le néant contre Tétre ? Qu*est-ce, sinon Terreur contre la vérité f Après rexécuiion de Melcfaior de La Vallée, son domaine de Sainte 'Anne fut confisqué* Qu*en fera Charles lY ? Le réunira-t-il aii domaine de la Couronne pour en augmenter les revenus ? Non ; il le destinera à fonder et à doter une Communauté religieuse. Gonvaineu que les couvents rendent d'immenses services à un pays^ qu'ils en font la prospérité, soit en attirant les bénédictions du Ciel, soit en mettant sous les yeux des peuples
(f ) D'HaussoDTUle, HiêL de la réunion, etc., L I» p. 150-158.
LB9 CHARTREUX A SAIKTB-AJIIfB. 191
défi onodèta» nvams, DOD-seulemem des vertus^ mais encofe des eopseils évangéliques dont la pratique coq»iliuie la p^feotîon, se conformant) du reste, à rexeaH>le de bon nombre de princes qui, dans toute la suite des siècles ebrétionsy n*oat pa» ^u pouYoir iaire de meill^UFe oeuvre pour sauver leur àme que de fonder des ccweatfi^ Charles ne crut pas pouvoir donn^ au domaine de Sainte^Anne une phis haute et plus noble destination. On voit par là que les gouvernements d*alocs étaient beaucoup mieux inspirés que les gouvernements modemes. Ceux-là fondaient les couvents et ceux-ci les apoUent ; eeqx-ià employaient avant tout les ressources do Trésor public à iaire fleurir la religion et ses œuvres, eeiorci ne les emploienjt que trop souvent à la détruire en soudoyant un journalisme pervers et pervertisseur, en subventionnant les tbé&ires, en entretenant des comédien- IMS et des danseuses gambadant sur les planches. Ceux-là mettaient leur gloire à fonder ce que ceux-ci, dans leur aamlége et insatiable avidité ^ ont mis leur gloire à détruire^ ceux-là comprenaient que si le prince peut beaucoup pour le bien matériel de ses peuples, il lui faut l*iutervention de TËg^se avec son clergé tant sécuKer que régulier pour en procurer le bien spirituel, tandis que ceux-ci proclamant l'athéisme officiel et slmaginant que la religion de TEtat est de n*en avoir aucune, eroient naïvement pouvoir, avec les recettes d'un rationalisme imposteur^ satisfaire les besoins de Tàme afossi bien que les besoins du corps. Et si quelque libre-penseur voulait sourire de pitié à ces considérations, je lui citerais ces paroles de saint Ghrysoatôme, comparant un roi et un moine et donnant la prééminence à eelui*ci : « La bienfaisance du moine est plus
> que royale; le roi, s'il est boui peut soulager Tin- » digenee du corps, mais le moine, par ses prières,
> affranchit les âmes de la tyrannie du démon. L*homme » atteint d*une douleur morale passe devant un roi
t comme devant un corps sans vie, et court à la de- » meure des moines, comme le paysan, effrayé par la » vue d*un loup, se réfugie auprès du veneur armé du
> glaive. Ce qu'est le glaive pour le veneur, la prière » Test pour le moine. Et ce n'est pas nous seulement qui » cherchons ce refuge dans nos besoins, les rois eux- » mêmes nous invoquent dans leurs dangers, tout comme » les mendiants courent, dans les temps de famine, aux « maisons des riches (1). »
A quel Institut religieux Charles IV donnera-t-il le domaine de Sainte- Anne? Poursuivant la pensée de Charles II et de Marguerite de Bavière, il le destina à rétablissement d'une Chartreuse, bien qu'il lui ait été demandé par plusieurs religieux de Nancy, < à raison
> qu'il y avait une chapelle assez considérable et que la » maison avec son enclos avait été bâtie pour un Heu de » divertissement. » Pourquoi Charles préféra -t -il les Chartreux ? Ce fut, soit parce que les autres familles de religieux avaient déjà de nombreux représentants dans ses Etats, et qu'il voulait les y voir fleurir toutes, soit parce que les Chartreux, faisant une profession particulière d'honorer la sainte Vierge, il donnait satisfaction, en fondant une Chartreuse, à sa piété envers la Reine des anges. Ecoutons plutôt les lettres-patentes par lesquelles Charles IV concéda la terre de Sainte-Anne à Dom Henri de Ville qui était procureur de la Chartreuse de Rhetel et avait été envoyé à Nancy par le Prieur de la même Chartreuse, pour prendre possession de la nouvelle maison. Elles sont du 19 juillet 1632.
«Ayant toujours eu particulière dévotion à la Très-
> Sainte Vierge Mère de Dieu, comme celle que nous » avons choisie pour notre avocate auprès de Sa Msjesté » divine et protectrice de notre personne, maison et » état ; sachant combien son intercession est efficace et
(1) Comparaiio régis et monachi, c. IV.
son assistance fondée en puissance, nous nous sommes aujourd'hui résolu, pour témoigner par quelque effet qui serve de gage de notre dite dévotion et d'exemple à nos successeurs ducs, de fonder une Chartreuse lez cesle notre ville de Nancy, en laquelle Dieu soit adoré et ladite Mère de Dieu honorée, étant bien averti que rOrdre des Chartreux a été particulièrement institué par saint Bruno, sous la protection de Notre-Dame. C'est donc à cet effet que.... avons concédé.... aux RR. PP. Chartreux, en la personne du frère Henri de Ville.... la maison dite vulgairement Sainte-Anne, avec la chapelle, vignes, moulin.... annexés à ladite Maison par feu Melchior de La Vallée, pour y construire une Chartreuse telle et lorsqu'ils pourront mieux, afin d'y glorifier Dieu et servir sa sainte Mère.... En attendant que ladite Chartreuse soit bâtie, ils établiront audit lieu quelques religieux de leur Ordre par forme de résidence (1). »
On le voit, la gloire de Dieu, l'honneur de sa divine Mère, tel fut le double motif qui inspira à Charles IV la fondation de la Chartreuse de Sainte- Anne ; la gloire de Dieu et l'honneur de Marie, tel est le double but pour lequel les Chartreux furent appelés et établis près de Nancy. Que les Chartreux ne le perdent point de vue, qu'ils se le rappellent sans cesse , et tout le temps qu'ils s'efforceront de l'atteindre, ils ne verront point leur astre pâlir parmi nous, ni leur splendeur primitive déchoir d'elle-même. Loin de là, ils continueront à être l'édification de l'Eglise, la condamnation du monde, à se montrer dignes d'eux-mêmes et de leur saint Fondateur; ils mériteront que d'âge en âge et d'avenir en avenir, on puisse leur appliquer cette parole d'un auteur étranger à leur Ordre :
(1) Beeueit deg Lettres t PatenteB^ etc., Lepage, ouvrage cité, p. 10.
Cartiuia nunquam reformata, Quia nunquam de formata.
C'est-à-dire :
N*éUnt jamais sortis de leur première norme» Les Chartreux n^ont jamais eu besoin de réforme.
Ou, si vous aimez mieux :
Restant toujours fidèle à son antique norme, La Chartreuse jamais n*eut besoin de réforme.
Mais, dit le proverbe : « La cage ne nourrit point roii* seau. > Après avoir fondé la Chartreuse de Sainte-Anne, il était nécessaire de la doter, de lui donner des revenus afin que les Religieux, ayant leurs moyens d'existence assurés, ne fussent pas obligés de s'impliquer dans les soins et les soucis que donnent les choses du siècle et pussent, dans le recueillement et la prière, accomplir les devoirs de leur saint état. Sans cela il aurait fallu que les Chartreux mendient, or les Chartreux ne sont pas un Ordre mendiant, puisqu'ils sont appelés par leur vocation de solitaires à vivre loin du monde, dans la retraite et le désert. Charles IV, qui n'était point parcimonieux , mais qui aussi n'était pas riche, grâce à la rigueur des circonstances, aux malheurs des temps et qui ne pouvait verser l'or à pleines mains, fit tout ce qu'il dut, parce qu'il fit tout ce qu'il put. Il assigna pour revenus à la nouvelle Chartreuse, en manière de rente annuelle, quatre arpents de bois dans les coupes ordinaires de la gruerie de Nancy, trente resaux de blé à prendre dans les greniers du cellerier de la même ville, et deux muids de sel sur les salines de Rosières, rente dont ses protégés ne de* valent toucher que la moitié jusqu'à ce qu'ils fussent six religieux, et qu'il leur était défendu de transporter ailleurs, tant Charles tenait à ce qu'il y eût une Chartreuse
LES CHARTREUX A SAINTE- AN RE. i9S
dans ses Etats, près de Nancy. Ces donations étant insuffisantes, Charles y ajouta au commencement de Tannée 4635 un mandement de trois mille francs par an sur les deniers provenant de la gruerie de Nancy, puis, au 30 décembre de la même année, il accorda encore aux Chartreux, par ampliation et surcroit de ses précédentes fondations, une rente annuelle de deux arpents de bois de chauffage, à prendre dans les coupes ordinaires de la gruerie de Nancy, trente resaux de blé sur la cellerie de cette ville et trois mille francs, provenant aussi des deniers de la gruerie de Nancy, ce qui, réuni aux précédentes donations, forma un revenu total de 6,000 francs en argent, 60 resaux de blé, 2 muids de sel et 6 arpents de bois de chauffage. Ces dons étaient à titre onéreux. Charles lY veut en effet qu*en retour, lui et ses successeurs soient mis au nombre des fondateurs de Sainte-Anne et qu*en cette qualité ils participent aux prières et aux suffrages accoutumés, pendant leur vie et après leur mort. C*est aussi la grâce que Fauteur de cet écrit, en retour des veilles qu*il lui a coûtées, demande à tous les Chartreux en général et à ceux de Bosserville en particulier, estimant un tel bien préférable à tous les autres : Neque aurOj neque lauro^ sed saluU animœ. Travailler pour Tor, c*est travailler pour la mort qui dépouillera le riche de sa fortune ; travailler pour la gloire ou les lauriers académiques, c*est travailler pour la chimère , car le souvenir des hommes les plus vantés s*en va avec la rapidité de Téclair qui ne parait que pour disparaître, qui ne frappe un instant la vue que pour rentrer aussitôt dans le cimetière de rétemelle nuit : ce qui a fait appeler la gloire posthume à la pensée de laquelle se bercent tant d*esprils, c le son d*une lyre devenue muette (i) ; > travailler au contraire
(I) Lord Byron.
pour PacquisitioD des biens spirituels , voilà ce qui rea* lera et restera seuk
Quelques esprits d*un positivisme désolant, trouverom f^eul^tre que de la part de Charles c'était donner beaucoup pour recevoir peu ; mais d'autres esprits éclairés à une meilleure lumière trouveront, sans doutée, que loin de là , c'était donner peu pour recevoir beaucoup. Que faisait, en effet, le duc ? Il donnait des biens matériels pour recevoir des biens spirituels qui sont infiniment plus précieux; il pourvoyait aux besoins du corps pour les Charireux, et ceux-ci pqurvoyaient aux besoins de son àme. Je le demande , dans un tel échange , qui donnait le plus et qui recevait le moins ? Qui gagnait ? N'est-ce pas le prince? Aussi, au moyen-âge, alors que les peuples agissaient sous l'inspiration de la pensée chrétienne, s'empressait*on de concourir non-seulemeni à la fondation mais encore à la dotation des couvents, ominme à une œuvre éminemment utile et constamment à l'ordre du jour. Persuadés, comme on l'a dit, de Tefficacité de la prière monastique, princes et sujets donnaient à pleines mains à ceux qui étaient députés pour le ministère de l'intercession publique, dans l'intime persuasion qu'ils recevaient plus qu'ils ne donnaient et que la rosée des bénédictions divines, dont les moines inondaient la terre comme d'un limon fertile, était infiniment plus précieuse que tous les trésors de Grésus ou de Midas. C'était un axiome reçu que celui qui érige ou répare un raonas* tère se fabrique une échelle pour monter au Ciel (i). Et, en effet, dans les couvents, dans les maisons de contemplatifs surtout, comme dans les Chartreuses, les anges de la terre ne montent-ils pas chaque jour au Ciel pour porter à Dieu leurs vœux en faveur des hommes et ne rede»»
(1) Qoi claustra construit vel delapsa réparât cœlum ascensoras sealam sibi faeit.
LB8 C8ARTRBUX i SAINTE-ANNB. 4*7
cendent-ils p&s ihi Gid rapportaiH aux iKNoames les dons de Dieu? Saint Thomas, convaincu que la prière des moines est d*uâ prix infiniment plus élevé que toutes les donaâons dont ils peuvent être Tobjet, parce qu*elle est un bien dé Tordre spirituel, a dit excellemment que le bien d*une seule 4me; dans Tordre surnaturel, Temporle sur tous les biens de Tordre naturel (1).
Faisons remarquer en passant que les esprits qui n*eDtreraient pas dans ces considérations sur la valeur de la prière doivent à tout le moins reconnaître qu*il y a plus de mérite à doter les maisons religieuses comme le fit Cbaries lY, qu*à les spolier en confisquant leurs biens, «insi qu*ont fait les protestants de TAllemàgne, de TAdl^leterre, de la Suisse, comme si les donateurs primitifs avaient précisément eu pour but de préparer une proie k leur insatiable avidité. Si, selon Jésus-Ghrist, il est mieux de donner que de recevoir (2), à plus forte raison est-il mieux de donner que de prendre.
La prise de possession de Sainte- Anne eut lieu en 46^S, le jour de la fête de la patronne de cette maison. La remise en fut faite au Père Doœ Henri de Ville par M. de Rénel, conseiller à la Chambre des comptes. Dom Pierre Hayman, convisiteur de la province du Rhin, qui avait été député par le R. P. Général pour régler la fondation •et qui était octogénaire , mourut à Sainte- Anne après quelques jours et fut enterré dans la diapelle de la nou- Telle Chartreuse sans avoir pu remplir sa mission. Il fut remplacé par Dom Etienne Dauvergne, visiteur de la province de Picardie, qui se fixa définitivement à Sainte- Anne en qualité de Prieur, ayant avec lui six religieux prêtres, un Frère convers et deux Frères donnés et bientôt, selon la Règle des Chartreux, on célébra
(1) BoDDin gratic uniiis majus est qaam bonum natorc toUas nniTersi. Sum., U 2», q. CXUl, an. IX, ad 2««.
(1) Beatim est nigit dare qutm aeetpere. Àei, XX, 35.
roffice de nuit et de jour dans la modeste chapelle.
Charles avait dit dans ses lettres-patentes que la Chartreuse qui devait être érigée à Sainte^Anne serait bdiie au plus tôt ; les nouveaux colons se mirent donc à Tcbuvre et eurent fort à faire. Leur maison n*avait guère que les murs et la toiture. Les meubles de Melchior de La Vallée avaient été vendus en partie pour payer les frais de son procès, qui s'étaient élevés à 806 francs ; le reste avait été pris ou dissipé. Les Chartreux furent donc obligés de faire appel à la charité des Lorrains, qui ne leur fit pas défaut. Nos pères, comprenant que sMl fut jamais des œuvres dignes des sympathies catholiques, ce sont surtout celles qui assurent à un pays des religieux contemplatifs, remplissant Toffice éminemment social de la prière publique et détournant par leurs expiations les foudres de la justice divine, nos pères s'empressèrent de verser de larges offrandes dans la main des nouveaux solliciteurs. On donna de toutes parts, qui des livres pour le chant et les offices, qui des vêtements pour les religieux, qui des sommes d'argent, qui des ornements pour la chapelle, qui des vases sacrés; les dons affluèrent de toutes parts, et on se mit à Fœuvre pour approprier la maison à sa destination nouvelle. Si les Chartreux de Sainte-Anne n*eurent pas le superflu, ils eurent le nécessaire et rutile, et qu'importait le superflu à des hommes qui avaient tout quitté pour Jésus-Christ, afin de rimiter et de le reproduire autant que cela peut-être donné à la nature humaine, dans sa vie toute de pauvreté , de travail , de mortification et de pénitence ?
Déjà on avait agrandi la chapelle, refait Fautel à neuf^ ainsi que le chapitre, le réfectoire et la sacristie, lorsque les travaux furent bientôt interrompus (1654) par suite de Texil de Charles IV, de l'invasion des Français en Lorraine, de la guerre, de la peste, de la famine qui ravagèrent ce malheureux pays, La communauté de Sainte- Anne fut même obligée de se disperser ; il n'y resta que le
Prieur D. Etienne Dauvergne, le vicaire dom Noël Vamet et le Procureur» dom Noël Bellotte, lesquels, pour subvenir à leurs besoins furent obligés de mettre la main à la charrue. Ils montèrent un petit train de labourage à Taide duquel, cultivant leur modeste domaine, ils purent pendant quelque temps vivre avec peine. Toutes leurs rentes cessant bientôt de leur être payées, ils se virent hors d'état de subsister et Tun des trois religieux fut encore obligé de partir.
Mais Charles IV étant rentré dans ses Etats au mois d'avril 1661, ne tarda pas à venir en aide à une œuvre qui lui devait son existence et à subventionner de nouveau ses chers protégés. Par lettres-patentes datées du 20 octobre de cette même année et entérinées à la Chambre des comptes le 3 juin 1662, il leur affecte non plus sur la gruerie de Nancy, qui était complètement ruinée, sans queFon pût espérer la voir se rétablir avant longtemps, mais sur les grueries de Lorraine une somme de 6,000 francs. En outre, « pour leur donner le moyen d'entretenir dans ladite Chartreuse treize religieux-prêtres , le Prieur y compris, avec les Frères Convers et serviteurs jusqu'au nombre de sept, faire auméne aux pauvres^ subvenir aux ornements de l'église, meublement des cellules et repararation des bâtiments, » il leur accorde le lieu appelé la Vacherie (ou Ménagerie, située à Laneuveville-devant-Nancy), le sceau d'Amance, le droit de seigneurie du village de Laxou, dont la jouissance avait été accordée en 1690, par le duc Henri à Melchior de La Vallée ; il leur confirme le droit de bergerie, tant à Laxou que ban voisin, leur donne le gagnage de trois paires de grains qu'ils tenaient par admodiation du domaine de Nancy ; enfin la terre de Remicourt et de Villers. Le duc confirme en outre aux Chartreux de Sainte-Anne les privilèges, exemptions, franchises et immunités concédés à l'Ordre des Chartreux, soit en général, soit en particulier, tant par les papes que par les ducs de Lorraine et les princes
souverains fondateurs des maisons dudit Ordre, et amortit tous les biens qu*ils possèdent (1).
On voit par ces donations eomment Charles, en même temps qu*il pourvoyait à la subsistance des reKgieiix, afln qu*ils fussent dégagés des soucis qui reportent sans cesse vers la terre Tàme du père de famille, et qu'ils pussent se livrer exclusivement à la vie contemplative, qui ne procure pas de quoi vivre comme la vie active, pourvoit en même temps, par Tinter médiaire des Chartreux, à 1» subsistance des pauvres, loin de faire écrire à la porte de leur couvent : Ici la mendicité bst interdits. Il veill qu'ils remplissent à la fois une mission religieuse et une mission sociale : une mission religieuse par la contemplation, une mission sociale par Faiiaiène; il leur assigne Dieu et rhuminité comme les deux pMes vers lesquels doit se porter leur action. En cela il ne faisait que se conformer à la pensée des siècles ehrétIeDS. Ijqs Ordres religieux ne furent si richement dotés que pour être comme le milieu par lequel Taumène descendrait à perpétuité sur la foule immense des dés)iérilès. Selon Texpression reçue, les biens monastiques étaient considérés comme « Toffrande des fidèles, le patrimoine des pauvres, la rançon des âmes, » et, quand des hommes mus par la cupidité la plus basse , s'en emparèrent» ils commirent un crime de lèse-humanité en même temps qu'un crime de lèse-divinité.
Aux privilèges matériels vinrent bientôt se joindre en faveur de la Chartreuse de Sainte- Anne les privilèges spirituels. C'est ainsi que, le 45 décembre 166K, M. 4e Saussay, évéque de Toul, accorda des indulgences à ceux qui, passant auprès de la chapelle des Chartreux , salueraient sainte Anne avec toute la Sainte Famille, de cœur et de bouche et réciteraient certaines prières.
Malgré tous ces privilèges, la Chartreuse de Sainte-
(1) V^rpagé, ouvrage eité, p. 1^ et 15.
LES CHAaTBCUX A 6MNTH-AI^1IE. S^i
àane, pour ks misons que nous dirons bientôt, fut trans* férée par Charles IV, de eoncert avec les religieux, sur la terfe de Bosserville. La iranslelion 8*effeciua dans le eouraal de l'anaée 1666*. Quelques Chartreux néanmoins, ooBtinuèrent à résider dans la maison de Sainte-Anne» qu'ils firent rétablir à neuf ainsi que la chapelle, jusqu*& ce que leur habitation fût emportée par la grande tempête qui emporta tant d'institutions saintes et utiles* Déclarée propriété nationale et par là même sécularisée , la Chartreuse de Sainte-Anne fut vendue le 5 juin 1791, sans avoir pu être terminée.
Tenant à voir ce dont nous voulions parler et à ne parler que de ce que nous avions vu, nous sommes allé visiter vers la fin de 1867 le couvent de Sainte- Anne, à laquelle se rattachent tant de souvenirs. Bien ne rappelle son passé que des murs dont Tépaisseur parait indiquer que cette maison fut un couvent, des fondations sur lesquelles on n*eut pas le temps de construire et enfin une statue moderne plusieurs fois renversée et toujours replacée sur la façade du bâtiment principal, statue qui représente sainte Anne instruisant la sainte Vierge et qui atteste Tantique destination de ce lieu consacré à la fois par un pèlerinage et par une Chartreuse. Un des propriétaires de Sainte-Anne a aussi fait mettre, pour que Ton se souvienne du passé, cette inscription sur la porte de la maison qui fait face au petit étang : Les Chartreux en 1752, Remy et Riolle en 1852. Les bâtiments, successivement transformés en usine, sont devenus aujourd'hui une vinaigrerie et un débit de vin au détail. Quant à la chapelle, témoin de tant de prières ferventes, de tant de saintes ardeurs, de tant de pieux désirs et d'hymnes sacrées dont ses voûtes avaient retenti, elle était devenue, le jour où nous Tavons vue, un magasin de toutes sortes de légumes propres à la fabrication du vinaigre. Ce fut pour nous un spectacle navrant que ce contraste entre la destinée passée et Vusage présent
de ces lieux autrefois consacrés au Très-Haut. Une chose toutefois nous consola, c*est que la Chartreuse de Sainte- Anne était devenue Ja Chartreuse de Bosserville qui, si elle ne fut pas un monument de briques remplaçant un monument de briques, pour faire allusion au mot d*Auguste parlant de Rome transformée par lui (I) , devait tellement remporter sur son ainée, qu'il n*y a pas même lieu à comparaison.
Voici la liste des Prieurs de Sainte-Anne :
Dom Etienne Dauvergne, Profès du Val-Saint-Pîerre, Prieur du Mont-Dieu, Visiteur de la province de Picardie, Recteur, puis !•' Prieur, 1635.
Dom Jean Jomart, T Prieur, mort en 1648.
Dom Noël Bellotte, 3* Prieur.
Dom Denis Varnet, 4« Prieur, mort en 1658.
Dom François Gillette, 5* Prieur, mort en 1671.
Dom Pierre d*Hofflize, 6® et dernier Prieur de Sainte- Anne, premier Prieur de Bosserville.
(1) Roffitm lateriliam reperi, relinqao marmoream.
DE LA CHARTR