LA PIPE
Je ne sais si les garçons de maintenant sont hantés du désir de fumer au même degré que nous l’étions jadis, aux euvirons de treize ou quatorze ans. Peut-être n’est-ce plus la mode ? Mais au temps où je commençais ma quatrième, fumer avait pour nous la douceur alléchante du fruit défendu; passer dans les rues de notre petite ville en mâchant un cigare, nous semblait un avant-goût des jouissances et des prérogatives de l’âge viril. Pendant les congés, nous nous entraînions avec une persévérance stoïque à de laborieux exercices de fumerie. Seulement, comme nos parents ne nous gâtaient pas et que les sous n’abondaient pas dans nos poches, nous nous ingéniions à remplacer les cigares trop chers par des succédanés peu coûteux, Ainsi,* les tiges sèches et fibreuses de la clématite sauvage, coupées entre deux nœuds, nous donnèrent d’abord l’illusion d’une belle fumée bleuâtre; mais cela laissait à désirer comme parfum, et un beau jour, je remplaçai l’insipide clématite par des feuilles de menthe poivrée que nous fumions gravement dans de petites pipes d’un sou. Le charme de la nouveauté me séduisit pendant quelque temps, puis je me lassai de l’odeur médicinale de menthe et j’aspirai à fumer du vrai tabac dans de vraies pipes, — sérieuses, artistiques, faisant honneur à leur propriétaire, — comme j’en voyais aux lèvres des fumeurs notables de notre quartier.
L’un de ces derniers surtout avait le don d’exciter mon admiration et ma convoitise. C’était un négociant en rouenneries, nommé Bigeard, dont la maison faisait face à la nôtre dans la rue du Bourg. A l’heure où arrivaient .'es diligences, je voyais Bigeard épanoui et rond, s’accoter au chambranle de sa porte et assister au passage de la malle-poste en tirant de sa pipe d’épaisses et copieuses bouffées. Après midi, quand la rue était animée du va-et-vient des ouvrières retournant à leur magasin, je le retrouvais encore à la même place, digérant son dîner dans un nimbe de fumée. Sa pipe me paraissait une merveille, avec son long tuyau de merisier, son fourneau d’écume blonde et sa monture d’argent. Je ne cessais de la lorgner et, la nuit, j’en rêvais.
— Oh| ceBigeard, quel feignant ! murmurait mon père, toujours la pipe aux dents !... Il s’occupe plus de sa fumerie que de son commerce.
Mon père, sec. maigre -et actif, était tout l’opposé de Bigeard. Tracassant tout le jour dans son magasin de droguerie, il menait une vie laborieuse entre sa sœur Honorine, qui était resté vieille fille, et mon grand-père Péchoin qui, retiré des affaires, employait ses loisirs à cultiver un jardinet situé derrière notre maison. J’étais fort gâté par ma tante Honorine et le grand-père, mais, avec mon père, il fallait marcher droit. Il comprenait l’éducation des enfants d’une façon toute Spartiate et me rabrouait durement pour la moindre peccadille. Il avait les fainéants en haine, et Bigeard, avec son éternelle pipe et ses interminables flâneries, l’agaçait particulièrement. Lorsqu’à travers les bocaux de notre devanture, il apercevait le voisin d’en face lézardant au soleil dans un nuage de fumée, il haussait les épaules et grommelait entre ses dents :
— Ça finira mal !
Cela finit mal, en effet. Un matin, en m’éveillant, je vis sur les volets clos du magasin d’en face s’étaler une affiche jaune.
Bigeard avait été mis en faillite, et l’affiche annonçait la vente judiciaire des marchandises et du mobilier de l’infortuné marchand de rouenneries.
— Je l’avais prédit ! s’exclama mon père, non sans une nuance de satisfaction^ voilà où mènent le tabac, le café et toutes les fainéantises qui en résultent... Que cela te serve d’exemple, Claude !... Bigeard est coulé, fini, perdu... Ce n’est plus qu’un failli ! — Et à la façon donc mon père prononçait ce mot « failli » on sentait tout le mépris, toute l’indignation que la chose inspirait à ce correct et rigide commerçant.
Pour moi, je l'avoue, ce qui me préoccupait le plus dans cette aventure, c’était le sort de la belle pipe de Bigeard. La comprendraiton dans la vente, ou bien le failli la garderait-il comme fiche de consolation ?... Je brûlais d’être fixé là-dessus et j’aurais donné beaucoup pour assister à la vente à l’encan ; malheureusement elle avait lieu pendant les heures de classe, et le père Péchoin n’entendait pas raillerie à ce sujet. Il me fallut faire contre fortune bon cœur, mais, pendant toute la classe, je ne pensai qu’à la pipe d’écume et à l’heureux gaillard qui en deviendrait possesseur. Cette distraction me valut même deux cents vers de la part de mon professeur, le farouche Dordelu, et tout en copiant mon pensum dans Virgile, arrivé à ce vers de la première idylle :
Et jam summa procul villarum culmina fumant ,
il me semblait voir la pipe de Bigeard fumer à l'horizon.
Cette obsession dura plus de huit jours Elle commençait à s'affaiblir, quand un matin, au retour du collège et en passant par la rue des Juifs, je jetai un coup d’œil sur l’étalage du fripier Miroutle. Le poudreux désordre de cette boutique de bric-à-brac, — les fauteuils délabrés, les défroques multicolores, les faïences à fleurs, les oiseaux empaillés et les vieux pistolets à pierre, — amusaient ma badauderie et je m’y arrêtais toujours complaisammeqt. Cette fois, à peine avais-je regardé la vitrine, que je reçus une violente commotion.
Derrière les carreaux, entre un antique cadran d’horloge et une soupière de Strasbourg, je venais d’apercevoir, douillettement posée sur un lit d’ouate rose, la magnifique pipe de Bigeard.
Il n’y avait pas à s’y tromper, c’était bien elle I... Je la reconnaissais à sa luxueuse monture, à son tuyau de merisier, à son fourneau d’écume, doré par un habile culottage et surmonté d’un couvercle d’argent. — Elle avait été comprise dans la vente, et ce gueux de Miroufle l’avait achetée...
Je n’y pus tenir et j’entrai hardiment dans la boutique, où Miroufle en tricot de laine, coiffé d’une casquette de peau de lapin, fourbissait une paire de pincettes rouillées.
— La pipe qui est à la devanture, dis-je en piquant un soleil, combien ?...
Miroufle redressa sa tète fouinarde et me dévisagea avec ses méfiants yeux gris.
— C’est trop cher pour toi, gamin, répondit-il dédaigneusement, ces objets-là ne sont pas pour ton nez,
— Mais enfin, insistai-je, vexé, si on y voulait mettre le prix, à combien ça monterait-il?
— A douze francs, et je ne rabattrais pas un centime, répliqua le fripier en allant prendre la pipe, qu’il souleva comme un ostensoir...
— Reluque-moi ça !... C’est de la vraie écume, garnie en argent, on n’en fait plus de pareille... Et c’est doux à fumer..., Un miel, quoi 1
Mes yeux s'écarquillaient, mon cœur battait !... Mais douze francs !. .. Je ne possédais pas même douze sous.
— Je verrai, balbutiai-je, je repasserai...
— Oui, la semaine des quatre jeudis, n’est-ce pas? dit ironiquement Miroufle en replaçant la pipe sur son lit de ouate... Voyezvous ça, un morveux? Ça pense déjà à fumer... Il n’y a plus d’enfants, ma parole!...
L’obsession devint plus forte. II ne s’agissait plus d’un rêve irréalisable. La pipe était à ma portée, chez le fripier .. Je n’avais
qu’à mettre douze francs dans la main de Miroufle et elle m’appartiendrait... Mais où trouver tant d’argent à la fois?... Mon père me donnait cinquante centimes par semaine pour ma poche. Meme avec des prodiges d’économie, j’en aurais pour des mois, avant de rassembler les douze francs ; pendant ce temps, un autre se présenterait avec le gousset mieux garni et emporterait la pipe... Oh ! fumer dans cette belle écume dorée... Avoir la pipe en poche, la tirer avec précaution et la montrer triomphalement aux camara-, des qu en crèveraient de jalousie... Quelle orgueilleuse satisfaction et quel prestige aux yeux de toute la classe !... Oui, mais douzo francs !...
Je tournais et retournais toutes ces choses dans mon cerveau tandis que, de retour à la maison et installé dans notre arrièreboutique, je traduisais péniblement une version latine. A ce moment, mon grand-père Péchoin se leva de son fauteuil. Il avait achevé de lire son journal et se préparait à aller jardiner, comme de coutume, pendant une heure ou deux, pour gagner de l’appétit. Il ôta -ses bésicles, enleva sa. redingote et se mit en bras de chemise, afin de piocher plus à l’aise par le clair soleil de juin qui dardait dehors. Il avait déposé ses vêtements sur le dossier du fauteuil. Après son départ il advint que je heurtai par mégarde ce fauteuil en prenant mon dictionnaire; le gilet tomba sur le parquet et j’entendis un son argentin, révélant la présence de pièces de monnaie au fond de l’un des goussets.
Je tressaillis, et ramassant le gilet, j’eus la curiosité de fouiller les poches. En effet, l’une d’elles renfermait deux pièces de cinq francs et trois pièces de vingt sous. Treize francs! — Un peu plus de la somme nécessaire pour acheter la pipe de Bigeard.
Cela me donna un retour de cœur. Je tenais les pièces dans la paume de la main et j’étais comme magnétisé psar la vue de tout cet argent. Une diabolique suggestion s’infiltrait peu à peu dans mon cerveau. — Si je les prenais? — Oui, mais il s’en apercevra. — Et comme une mauvaise pensée ne vient jamais seule, celle-ci fut suivie d’une réflexion plus perverse encore : — Il faudrait, me disais-je, que le grand-père pût croire qu’il les a perdues. — Par exemple, si la poche et la bordure du gilet avaient été décousues par hasard, l’argent aurait pu glisser par la déchirure sans qu’il s’en aperçut... Et tout en édifiant ces hypothèses, il m’était venu l’idée scélérate de jouer le rôle du hasard... J’ouvris mon canif. L’étoffe était mûre; en deux ou trois coups de lame l’ourlet fut décousu, puis Je gousset perce, et poussant la canaillerie jusqu’au bout, je fis passer les pièces par la fente afin de m’assurer de la possibilité de l’hypotèse qui 'devait expliquer la disparition de la monnaie. Après quoi, je mis l’argent dans ma poche et je reposai délicatement le gilet sur le fauteuil.
Mais je n’étais pas rassuré et j’attendais avec angoisse le moment où le grand-père constaterait le vide de son gousset. A midi, le brave homme rentra affamé et se rhabilla. En boutonnant son gilet, il s’aperçut sans doute qu’il était plus léger, car il fourra immédiatement son index dans le gousset...
J’étais dans les transes, et cependant en jetant un coup d’œil de côté, je pus voir la stupéfaction de mon aïeul, quand il s’aperçut que son doigt passait à travers l’étoffe et ressortait par la fente de l’ourlet.
—•Nom de nom! jura-t-il... Puis avisant la tante qui venait dresser la table : — Sacrédié! ajouta-t-il, voilà comment tu soignes mes affaires?... Mon gilet était décousu et j’ai perdu mon argent... Au lieu de dormir sur ton chapelet, tu ferais bien mieux de raccommoder mes hardes!...
Ce fut la pauvre Honorine qui reçut comme une giboulée la mauvaise humeur de mon grand-père, et cela ne laissa pas de me bourreler la conscience, car j’aimais beaucoup la tante... Mais la mirifique pipe de Bigeard agissait sur moi à distance, comme un aimant, et la pensée de la posséder m’endurcissait le cœur.
A quatre heures, à la sortie de la classe, elle devint ma propriété et l’argent du grand-père tinta dans les doigts crochus de Miroufle. — Alors j’eus un épanouissement de joie qui étouffa net les cris de ma conscience. Muni de tabac et d’allumettes, j’avais pris le chemin des friches qui étendent leurs pelouses incultes et désertes entre les vignes et les bois du Juré. Tout en marchant, je m’arrêtais de temps à autre pour tâter la pipe dans ma poche. Je promenais avec délices mes doigts sur la surface polie de l’écume... Elle était à moi, et j’allais enfin pouvoir fumer pour de vrai !
Arrivé sur le plateau des friches, je m’assis à la lisière du bois et je commençai à bourrer lentement la pipe. J’étais à l’ombre, mollement couché sur la mousse; devant moi, les vignes descendaient jusqu’au fond de la vallée pleine de soleil où la rivière scintillait entre des peupliers. Les alouettes gazouillaient au-dessus de ma tête dans un ciel pommelé; je me sentais parfaitement heureux et je n’avais plus de remords!
Le fourneau une fois bourré, je l’allumai avec solennité et je tirai voluptueusement les premières bouffées. — Quel bon tabac! quelles jolies fumées blanches je lançai fièrement vers les arbres! Miroufle avait raison, c’était doux comme miel!...
Au bout d’un quart d’heure, néanmoins, mon enthousiasme
tomba peu à peu. Il me sembla quematêtes’alourdisssait. J’éprouvais un singulier malaise et j’avais le cœur légèrement, barbouillé. Je posai la pipe sur la mousse, espérant que cela passerait, mais cela ne passa pas. Ma tête tournait, mes yeux papillotaient, un nauséeux affadissement me venait aux lèvres et mon estomac se soulevait... Je n’eus que le temps de me pencher sur le bord du talus... Jetais ridiculement malade et je vomissais avec des efforts qui me retournaient les entrailles... Le châtiment commençait.
J Quand la crise fut passée, j’empochai piteusement, ma pipe et, tout chancelant encore, je repris le chemin de chez nous. Je n’étais pas brillant et je trouvais le miel de la pipe de Bigeard singulièrement amer. J’entrai, blême et la figure tirée, dans notre arrièreboutique, et j’eus l’ennui d’y trouver toute la famille : mon grandpère lisait, mon père filtrait une drogue et la tante Honorine était en train de recoudre le fameux gilet.
— Bonté î comme tu es pâle ! s’écria-t-elle en m’apercevant, es-tu malade?
— Mais non, ma tante...
— Viens donc un peu ici, reprit mon père qui me dévisageait sévèrement, pouah! tu sens la tabagie!... Puis tout à coup m’empoignant par le bras : — Drôle, continua-t-il, tu as fumé !
Il me secoua si violemment que la pipe sortit aux trois quarts de ma poche. Il la saisit, la reconnut, et sans me lâcher :
— C’est la pipe de Bigeard.. La pipe d’un failli! s’exclama-t-il d’une voix indignée... Bandit, tu as osé fumer ça?... Où te l’es-tu procurée? Avec quel argent?... Mais réponds donc, petit misérable!
Il me hochait comme un prunier; j étais plus mort que vif et je prévoyais déjà une catastrophe : — Mon crime découvert, et la punition terrible qui allait suivre. — Je lançais des regards de détresse vers ma tante et mon aïeul, qui eux-mêmes semblaient atterrés.
— Calme-toi, Péchoin, dit tout à coup le grand-père, l’argent lui vient de moi... J’ai eu la faiblesse de le lui donner et je suis le premier fautif.
— Vous avez eu tort, grand tort d'encourager les vices d’un vaurien qui finira mal! répliqua mon père, puis il jeta rageusement à terre la pipe de Bigeard qui se brisa en plusieurs morceaux. — Tiens, voilà le sort qu’elle mérite, la pipe du failli!... et peu s’en faut que je ne t’en fasse autant. Monte dans ta chambre, gueux, tu iras au lit sans souper!...
Je ne me le fis pas dire deux fois, heureux d’en être quitte à si bon marché, et je grimpai dans ma mansarde, voisine du grenier,.. Un
quart d’heure après, la porte fut ouverte avec précaution et m< grand-père apparut.
— Claude, commença-t-il gravement, je ne suis pas dupe!..-, sais comment mon gilet a été décousu et où a passé mon argent. Mais j’ai eu pitié de toi, car ton père eût été capable de t’assor mer... La chose restera entre la tante, toi et moi... Seulement, nu fi, tu as commis une vilenie, et si jamais tu étais tenté de recon mencer, souviens-toi que pour te sauver j’ai menti, moi, à mon âg< et que je me suis fait complice de ton vol...
Ah! le brave homme, le brave cœur!... Je me jetai dans ses bro en pleurant, et à la violence de mes sanglots, mes baisers mouillé de larmes, il comprit bien que la leçon avait porté et que commencerais jamais plus.*
1. Ces nouvelles sont extraites des Contes pour les vieux et les jeunes, 1 beau vo grand in-8°, illustré, édité par M. Alphonse Lemerre.
Le Gérant de la Nouvelle Bibliothèque 'populaire : Henri Gautier/
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