L'oreiller qui pleure; monologue
\'ous savez, vous, les papas et les mamans, et vous les grands frères et les grandes sœurs, vous n'avez pas besoin d'écouter : c'est aux petites filles comme moi que je vais raconter ce qui m'est arrivé.... pas plus tard qu'hier. Et si, après ça, elles ne sont passages... Oh ! bien, alors !
Hier, j'ai eu six ans. Tout le monde sait qu'à six ans on est une demoiselle. Autrefois, c'était à sept ans l'âge de raison, comme on dit; mais maintenant, nous sommes bien plus précoces... surtout les filles!
LuUKiLLKk v^'' HLEURE
Donc, je me réveille avec l'idce bien fixe de ne plus obéir comme une moutarde qu'on tient par la main: A six ans, on est d'âge enfin à taire ses quatre volontés!
Maman entre dans ma chambre et, comme d'iiahitude, me donnant un gros baiser, me dit :
— Allons, bébé, lève-toi : il ne faut |)as arriviren retard à l'école !
M'appeler v< bébé « . u. ..i. , à six ans! Rien que cela, « a me révolte.
— Non! que je dis carrément, je ne veux pas me levir, et je ne veux pas aller à l'école.
Maman me regarde stupéfaite : c'est que j'avais dit ça d'un ton!,.. Mais, tout à coup, j)apa entre, en tortillant sa terrible moustache et dit :
— Qu'est-ce que c'est que ça ?
Alors, m'empoignant par un bras, il me sort du lit, et, en un rien de temps, malgré mes cris, mes trépignements, me voilà de force débarbouillée, peignée, habillée et traînée jusque chez Mademoiselle Pimpcrnellc, la maîtresse de pension.
Ce que je rageais ! Aussi, pour me venger, je rumine un coup dans ma tôte et crac, à l'heure de la récréa-
i. oRKii.'.ru on l'i.Eimr:
tion... je mo samc. F.ii revenant de s(mi hureau, |)a|)a me n^trome jouant dans la nie.
Je m'attendais à. recevoir une Ijoniu" calotte... Mai>, non : rien, pas même un mot. Seulement, aussit»")t rentrée, v'ian, au cabinet noir... jusqu'à ce que j'aie demandé pardon, à ijjenoux.
Demander pardon, à six ans!... Me prenait-on pour une enfant?
Pour dîner, pain sec et eau claire. D'un coup de pied, je renverse mon gobelet; d'un autre, j'en\(jie ma tartine le rejoindre, et je me mi ts à j)leurer et à crier de colère.
Ce n'est pas que je sois méchante, et je vous assure que c'est la première fois que ça m'arrivait... Mais enfin, ça faisait six ans que j'obéissais : ça ne pouvait pas toujours durer non plus!
A travers la porte fermée à double tour j'entendais maman qui me disait :
— Tu vas te faire mal à crier ainsi... Demande pardon.
Pardon?... Jamais! J'étais plutôt décidée à passer toute ma vie au cachot, ainsi!
l'oreiller Ql'I PLEURE
A huit heures, papa parait, poussant mon lit dans le cabinet noir.
Ah ! dame, (,a, ça m'a fait de l'effet : j'ai peur, la nuit, quand je suis enfermée... mais, je n'ai pas cédé. Seulement une fois couchée, voyant qu'on refermait la porte et qu'on me laissait sans lumière, je me suis mi.se à crier de plus belle, grifïant mes draps, labourant mon oreiller de coups de poings...
Si bien qu'à la fin, je n'en pouvais plus et que je sentais, malgré moi, ma colère se détendre et mes yeux se fermer. Il me semble même qu'ils étaient fermés tout à fait quand, distinctement, à côté de moi, j'entends pleurer tout bas... Et puis, une voix douce, douce, mais singulière, murmure à mon oreille :
— Lucctte?
Stupéfaite, je me dresse et je demande avec inquiétude :
— Qui m'appelle... et qui est-ce qui pleure comme ça?
— ('est moi, répond la voix si douce, moi, ton petit oreiller... Chaque soir, j'amollissais mon duvet avec joie sous ta t'-t»- lorsque tu t'endormais mi-
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gnonne et sage. Maintenant i\uc tu es méchante, me voilà bien malheureux : lu nie mmirtris de tes petits poings roses et tu me brûles de tes vilains pleurs de rage... Et je suis bien triste, car je ne verrai plus voleter autour de ton front les jolis songes qui me charmaient autant que toi !
Mon inquiétude, en entendant cela, se changea en terreur.
— Mais... les oreillers... ne parlent pas ! m'écriaije en frissonnant de peur et en claquant des dents.
Alors, soudain, le cabinet noir s'éclaira mystérieusement et je vis, tristement penché sur mon lit, un bel ange blanc comme la neige avec deux grandes ailes d'or, et qui me dit :
— Aussi ne suis-je pas l'oreiller de plumes sur lequel flottent les boucles de tes cheveux blonds, mais l'oreiller divin en lequel repose ta petite âme... J'étais souriant quand tu étais sage ; mais, puisque tu veux être méchante, vois comme tu me fais pleurer !
Je n'avais plus peur du tout!... J'ouvre les yeux, l'ange avait disparu... Mais, à sa place, je vois maman qui, un bougeoir à la main, me regardait avec ses beaux grands yeux tout humides de larmes.
Alors, j'éclate en sanglots et je crie : — Maman!... Pardon! ï\irdon!... Jo serai sage... toujour>. pour toi, pi)iir l'anijo... ri jiiuir mon petit
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