‹ L'orgie latineChapitre 53 sur 74 · I. - LES AMANTS SOUVERAINS · texte numérisé non relu

I. - LES AMANTS SOUVERAINS

Sur un lit de drap d’or , où des pétales de roses, effeuillés et meurtris , embaument , tandis que fument des cassolettes d’encens, parfums auxquels se mêle une odeur d’amour, Messaline nue , ou presque , aux bras de Silius , soupire de joie, pâmée.

MESSALINE, retrouvant peu à peu ses sens, balbutie, tandis que ses doigts énervés pétrissent la chair de Silius et que sa bouche se tend vers sa bouche.

Mon amour, tu es plus beau qu’Apollon..., plus fort qu’Hercule...

Encore! Encore!...

SILIUS, l’air préoccupé, soucieux , attise de ses caresses , des lèvres et des mains, l'amante lasse et jamais rassasiée.

Tu es heureuse?... Moi aussi, Messaline, je goûte le plus exquis

des bonheurs auprès de toi...

MESSALINE, elle repousse les mains de son amant .

Non!.,. plusl... Je ne veux plus... Tout à l’heure! {Elle ramène un peu sur elle sa palla et entoure de ses bras le cou de Silius et cache son visage dans son cou qu’elle bécote. Puis, elle relève les yeux, étire ses membres et demeure accoudée parmi les pétales épars, les yeux dans les yeux de Silius dont elle écarte les cheveux sur le front, d'un geste

tendre.) Qu'as-tu, Sili ? Tu semblés soucieux. Tu es triste? A quoi songes-tu?... Tu es heureux, ne le disais-tu pas, à l’instant?

SILIUS

Oui, Lina, heureux, grisé de toi... Tu m’as bu, et c'est moi qui suis ivre.

MESSALINE

Alors ?

, SILIUS

Mais notre joie ne pourra durer toujours. Tu m’aimes, mais tu cesseras, un jour, de m’aimer. D’autres, un jour, viendront qui me supplanteront dans ton cœur et dans ta chair

MESSALINE

Coquet! Tu sais bien que personne ne supplante mieux que toi!

SILIUS

Messaline. Ecoute! Sommes-nous donc libres de nous aimer? Ton mari, le divin empereur Claude, est le seul à Rome qui ignore notre passion. Un mot d’un délateur et nous sommes perdus. Nous faut-il donc attendre, — nous qui sommes beaux et jeunes, que ce souverain, imbécile meure lentement? Perdrons-nous donc le meilleur de notre * vie à nous ronger de craintes odieuses, à redouter qu’il apprenne notre amour,... que l’exil, la mort viennent nous séparer à jamais?

MESSALINE, hésitante.

Il est si bête, mon adoré] Aimons-nous î Aimons-nous! et rions. S’il apprend quoi que ce soit, jamais il ne croira que ce qu’il me plaira de lui persuader. Deu?c mots, une flatterie de la main : l’Empereur est plus doujc que l’agneau bêlant et la colombe réunis.

sinus.

Tu comptes sans ses colères soudaines. Tu peux être absente du Palatin, au moment où il faudrait nous défendre... Et puis, cette pensée m’est odieuse que toi, mon aimée, tu doives caresser ce vieillard immonde, ce gaga, qu’il soit ton mari.

MES SALINE, éclatant de rire.

Oh! toutes mes caresses n’en font pas seulement un homme. Tu peux être tranquille, de ce côté là. Il se contente de peu... Que fais-tu donc ? Tu te rhabilles.

sinus.

Je mets seulement ma tunique... ( Comme animé d'une décision soudaine.) Pourtant, il suffit d’un ordre pour qu’il nous fasse mourir. Chacun de nos baisers, Messaline, est pareil à ces papillons sinistres qui voltigent aux bords de l'Erèbe et autour des portes infernales.

Il repose sa tête sur le cœur de Messaline, en lui entourant le ventre nu de son bra*\ *

MESSAL1NE, mélancolique.

Peut-être. La Mort fait sentinelle au seuil de l’Amour... La nature n’est-elle pas la plus belle en automne, Silius ? Et c’est le crépuscule de l’année, avant la nuit, la mort des choses, dans l’hiver. Qu’importe]... Pourtant... (Elle baise longuement la bouche de Silius.) je ne veux pas mourir... pas encore, oh, nonl

SILIUS

Alors, suis mes conseils, Lina. Crois ton amant dévoué. Notre secret est un voile trop faible qu'un soufle de bise déchirera un jour ou l'autre. Seule, l’audace peut nous sauver des dangers sans nombre qui nous guettent, partout, dans l’ombre.

MESSALINE

Que Veux-tu dire, mon amant... Ahî que tu es un bon amant!

SILIUS

Epouse-moi, Messaline... Divorce d’avec Claude Ahénobarbe, cet idiot couronné. Pour toi, j’ai rompu mon mariage avec Junia Silana. Je n’ai pas eu d'enfants; ton fils Britannicus deviendra mon fils. Ta puissance n’en sera point diminuée, et nous ne craindrons plus rien.

MESSALINE, elle est devenue très grave, ne caresse plus' Silius. Froidement, elle fixe ses regards sur ses yeux, comme pour sonder ses pensées. '

Fripouille I Oui, tu régnerais à sa place. Je comprends. (Avec un sourire désabusé.) Peut-être aussi, ne pouvant monter plus haut, cesserais-tu de m’aimer. Tu me rejetterais comme une poire blette.

S1L1US, indigné.

Oh! peux-tu concevoir une pareille pensée! Par Pollux! (D'une voix attendrie.) Ne t’ai-je pas prouvé mon amour, mille fois, Messalina? T’ai-je laissé le droit d’en douter? (n reste silencieux quelques instants et cajole son impériale maîtresse ,) Nous avons toutes les chances en notre faveur. Tous ceux qui savent quels liens nous unissent, tous les complices de notre adultère, nous aideront. Ce n’est ni Geta, le préfet du prétoire, prêt à tout, ni aucun des officiers du palais qui nous opposeront des obstacles. Leurs intérêts sont les nôtres, si nous osons.

MESSALINE, hochant la tête, avec appréhension .

Non, Silius, je ne veux pas commettre ce crime. Asse? d’ignominies m’ont été reprochées... Le peuple est injuste envers Messaline.

SILIUS

Nous serions unis pour toujours et tout puissants l’un et l’autre. Ensemble, nous serions les souverains de Rome et du monde entier. L’amour, devant nous, éclairerait de sa torche le chemin de notre vie. Nous serions les seuls maîtres de la volupté, du bonheur!... Nos maîtres !

MESSALINE, elle frissonne sous les titillations spéciales que Silius lui

prodigue ardemment.

Oui, toujours! Tu serais mien à jamais, et moi, je serais tienne. Nul ne prévaudrait contre notre pouvoir... Nous serions amants, époux, devant la loi et les prêtres. Nais, pour faire cela, Silius, il faut avoir des âmes fortes. (Elle se tait un moment ; Silius l'étreint. Soupirs .)

SILIUS, câlin .

Tu veux, Lina, dis?

MESSALINE, radieuse.

Eh bien oui 1 C’est une jouissance à avoir... Claude doit quitter Rome, après-demain. 11 va, pour plusieurs jours, à Ostie, surveiller le débarquement des grains. 11 ^ célébrera des sacrifices, s’amusera, fera des orgies avec ses favoris et des courtisanes. Pendant ce temps, nous célébrerons nos noces. ( ils s’embrassent passionnément .) Le Sénat est plein de tes amis. Les prétoriens te proclameront empereur et dieu, mon bien-aimé.

SiLlUS.

Claude abdiquera. Le pouvoir pèse lourdement sur ses épaules caduques.

MESSALINE

Il a peur de son ombre.

S1L1US, exalté de reconnaissance.

Messalina, quels heureux jours nous vivrons ensemble1. Que ne te devrai-je pas, ma Beauté î

MESSALINE, distraitement, rend à Silius son baiser , puis éclatant d’un rire qui gonfle sa belle poitrine et agite tout son corps.

Non, écoute, Silius, c’est bien plus drôle1 J’ai une idée... Être adultère, c’est trop facile1.... ( Riant de plus belle.) Ce pauvre Claudel 11 est si bétel... Tu sais, mon adoré, que le Grand Augure Salicius n’a rien à me refuser... Ohl ne fais pas cette vilaine figure1.... Il ^ a longtemps que c’est fini, et nous sommes convenus de ne pas être jaloux de no« plaisirs... ou de nos affaires

% StLIUS.

Que veux-tu faire de cet aruspicc ?

L’Empereur aime îa science des augures, sur laquelle il a fait un rapport au Sénat.

sinus.

Après ?

ME S S ALINE

C’est un mo^en d’amener Claude à servir nos projets. Oui, je veux que lui-même consente à notre mariage. Je Veux qu’il me dote et divorce volontairement d’avec moi. Aà-tu compris?

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