CHAPITRE VIII
Bxlst^^-n «ttJ«ard*lÉ«l mi f <rc M < j ieat
Une observation qui devrait prédominer toute la question actuelle serait une demande très-simple, que tout homme de bon sens, mais bien informé de ce qui se passe aujourd'hui dans l'empire byzantin, ferait aux élo- ^ents prestidigitateurs payés par les ministres turcs, pour tromper l'opinion publique en Occident par Tétalage des admirables progrès que le gouvernement de la
Sublime Porte a réalisés. Cette demande serait : Mais existe-t'il à l'heure qu'il est un gouvernement quelconque à Constantinople?
Nous ne prétendons faire allusion ici ni aux dilapidations du trésor public, ni aux vols des employés, ni à la vénalité des juges, ni aux vexations que tous les peuples de ce pays souffrent plus que jamais de la part des autorités ; nous ne songeons ici ni au manque de sûreté des chemins et des rues à Constantinople même, où les officiers du sérail assassinent comme autrefois, en plein jour ; ni à la destruction de toutes les sources des produits, ni aux autres dangers de toute espèce auxquels sont plus que jamais exposées la vie et la propriété de rindigène et de l'étranger, du chrétien et du mahométan, à la campagne comme dans les villes de ce déplorable empire, qui subsiste encore comme. une dérision de toute espèce d^autorité! Toutes ces vicissitudes se rencontrent plus ou moins dans les gouvernements les plus civilisés^ vous diront avec emphase les panégyristes du système turc.
Mais nous demandons à tous les hommes raisonnables s'il existe un gouvernement quelconque dans un pays où, d'après le témoignage unanime de tous les journaux, de toutes les correspondances, et d'après mille autres preuves authentiques, la vie, l'honneur et la propriété de tout habitant, de tout voyageur sont à la discrétion absolue des agents de l'autorité , et où chacun soit réduit à défendre sa personne et sa bourse comme on se défend contre les brigands, les sauvages et les bêtes féroces; où les g^ns paisibles ne peuvent sortir de chez eux que bien armés, pour résister aux brigands qui leur demandent en plein soleil la bourse ou la vie ; où les honnêtes gens sont arrêtés journellement par des bandits décorés du titre d'agents de police, comme infracteurs de la défense de porter des armes, tandis que ces mêmes agents n'osent pas s'appro-
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cher des assassins armés, ou en sont les complices, quand ils D^assassinent pas pour leur propre compte !
Eiiste-t-il dans un autre pays une capitale dont les maisons particulières peuvent être envahies en plein jour et de vive force par des bandes de quinze à vingt brigands qui tuent et pillent impunément les citoyens ou les étrangers ; où les bazars mêmes sont assaillis de vive force, sans qu'il y ait une police ou toute autre autorité pour les empêcher; où la vie de Thomme est au prix de quelques piastres et où tout individu peut se défaire ainsi de ses ennemis ou des gens qui lui déplaisent? Existe-t-il enfin un autre pays au monde où les détrousseurs de grande route, les assassins, les incendiaires et les marchands d'esclaves (yésirdgis) soient les associés ou les protégés des employés publics?
Mais, pour faire ressortir d'une manière plus frappante le désordre et Tanarchie de notre malheureux pays, suivons les détails d'un de ces événements comme il en arrive publiquement chaque jour un grand nombre, non dans les provinces éloignées, mais dans la capitale même de l'empire byzantin. Toutes les correspondances de Constantinople en ont constaté à plusieurs reprises l'authenticité^, qui ne peut être par conséquent l'objet d'aucun doute. Nous choisissons au surplus la relation circonstanciée qui a paru dans la Presse de Paris, du 6 mai 1857.
a Depuis la fiu de la guerre, nous avons ici un homme qui s'est donné la mission de purger Galata et Péra des malfaiteurs qui le» infestent. M. Perdrix est uii ancien sous-officier (du l''' régiment de ehasseurs d'Afrique, je crois), qui a été plus tard brigadier de poUce à Alger. C'est un homme d'une force herculéenne , d^un grand courage et d'une rare habileté ; trois médailles lui ont été décernées par le gouvernement français pour actes de dévouement dans lesquels sa vie courut des dangers.
a M. Perdrix a quitté Alger pour aller faire fortune en Crimée ; il ne parait pas avoir réussi. Revenu ici, il tenait un café à Tzumbali, près des grands dépôts de l'intendance française. L'an dernier un incendie très-violent éclata dans ce quartier. M. Perdrix eut le bonheur de sauver deux femmes turques et un enfant, abandonnés dans une maison envahie par les flammes. Les gens du quartier , les employés et deux pachas de Tarsenal qui étaient accourus sur les Ueux du sinistre, les autorités de Tintendance française, adressèrent au gouvernement turc une demande du Medjidié pour M. Perdrix. La demande dort dans quelque bureau.
a Plus tard M. Perdrix vint s'établir à Galata. A force de voir des vols et des assassinats se commettre impunément dans le quartier, il se mit en tête de saisir les malfaiteurs et y réussit. Il livrait ses prisonniers à la police turque, et plus d'une fois il a fait restituer à leurs légitimes propriétaires les objets volés. Il était devenu la providence du quartier.
a La police l'appelait à son aide quand elle avait quelque arrestation à faire, et il lui prétait le concours le pins zélé et le plus désintéressé, le tout, bien souvent, au péril de sa vie. Les chancelleries elles-mêmes remployaient, au moins celles de France, d'Angleterre^ des États-Unis et de Sardaigne, et le plus souvent ce fut de sa part a&ire de pure obligeance. Enfin il gênait si fort les deux ou trois bandes qui exploitent Galata, que sa vie fut menacée : cinq individus, Ioniens ou Maltais, furent désignés par le sort dans une partie de cartes jouée à Yeni-Chêhir.
<i M. Perdrix, qui a sa police^ fut prévenu et n'échappa cependant que par miracle et à force d'audace à trois attentats diriges centime sa personne. Deux de ses amis, Tun ancien sous-officier de chasseurs d'Afrique, chevalier delà Légion d'honneur^ et l'autre ancien sous-offîoier de 6bmr
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seurs à pied| le secondèrent énergiquement* Dana une scène terrible, digne de figurer dans les tapis^franos des Mystères de Paris, quatre des assassins furent pris, Tun tué et les autre livrés à leurs chancelleries; ils ont quitté le pays. Ce coup hardi effraya les plus audacieux : les crimes furent moins fréquents à Galata.
(( Plus lard ce fut M. Perdrix qui, après de longues recherches, dépista les individus qui fabriquaient de faux diplômes du Medjidié, du Sauveur de Grèce, et de docteur en médecine de Técole de Constantinople. Un ministre de la Porte lui promit le Medjidié ; il ne Ta pas reçu ni au^ cune autre récompense. Cela ne Tempécha point de pour^ suivre les recherches qu'il avait entreprises contre les faux monnayeurs, les fabricants de faux caïmés (papier-monnaie); tout était dans ses mains, quand la précipitation de la police turque fit échouer Tailaire.
a Tandis que, grâce à cette incessante vigilance de jour et de nuit, les crimes diminuaient à Galata^ on signalait des meurtres assez fréquents à Péra. Ces meurtres redoublèrent dans des circonstances particulières.
« Depuis quelque temps de riches négociants ont reçu des lettres qui les menacent de mort s'ils ne déposent pas une somme assez ronde, et fixée par les rédacteurs, dans un lieu qu'on leur indique» La plupart cèdent et payent ; d'autres refusent et se font escorter par quelque solide gaillard bien armé. Toutes ces lettres sont écrites en italien. M. Perdrix, consulté, se chargea de mettre la main sur les coupables en établissant une souricière. Déjà ce moyen lui avait réussi l'an dernier en pareille circonstance ; cette fois il échoua : les démarches de M. Perdrix avaient été observées. De là des rancunes qui viennent d'éclater par un double meurtre.
« Vendredi, à quatre heures et demie, en plein soleil, dans l'endroit le plus fréquenté de la rue de Péra, deux
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individus tirèrent sur M. Perdrix et un de ses amis, et c*e&t par miracle que ceux-ci furent seuls blessés ; les pistolets tromblons dont se servirent les assassins renfermaient chacun douze à quinze balles. Deux projectiles ont atteint M. Perdrix dans la figure; son compagnon, un Autrichien, le seul dans toute la foule qui ait osé s'approcher de lu^ quand il le vit blessé, reçut à son tour deux balles dans le bras; le mur contre lequel était appuyé M. Perdrix portait la trace de douze balles.
« Les deux blessés sont restés isolés au milieu de la rue, abandonnés de tous; les assassins se sont retirés tranquillement et n'ont été poursuivis que plus tard. Heureusement une de nos sœurs de charité passait en ce moment et conduisit les deux blessés à l'hôpital. Ils sont en ce moment hors de danger. L'état des esprits et la crainte générale étaient tels que le chancelier de l'ambassade, M. Fleurât, et un drogman, M. Battur, ont été accompagnés de cavas (1) pour se rendre à l'hôpital. Le médecin en chef de Thôpital français, le docteur Verollot, sur des renseignements qui lui étaient parvenus, a fait demander cinq cavas pour veiller à l'hôpital pendant la nuit.
a Les employés de l'ambassade de France ont pu voir à lliôpital, en même temps que M. Perdrix, un ancien zouave, ami de M. Perdrix, atteint de cinq coups de poignard; un Suisse, protégé français, dit-on, blessé d'un coup de couteau à côté du jeune Autrichien victime de son dévouement pour M. Perdrix.
a Ce double crime a jeté la terreur dans la colonie fran-
(1) On appelle cavas une espèce de gendarme au service de toutes les autorités publiques, des employés de quelque importance et des représentants des puissances étrangères. On recrute cette gendarmerie parmi les ▼agabonds, qui se font cavas faute de pouvoir vivre par tout autre moyen. Quoique armés de pied eo cap, les cavas sont d*une lAcheté proverbf aie et ne se distinguent que par leur brutalité, leur fainéantise et leur immoralité.
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çaise. Comme exemple, je vous citerai ce fait. Une femme qui tient un cabaret d'où s'est élancé T Autrichien pour aller secourir M. Perdrix, et aux côtés de laquelle il a été frappé, déclare qu'elle n'a rien vu, qu'eUe ne sait rien.
« Les assassins sont Italiens, et ils abritent leur crime sous des raisons politiques qu'ils déshonorent.
« Les assassins ont pu, sur le moment, se retirer impunément; ce n'est que plus tard que la police turque a commencé à agir. Faut*il s en prendre à la police turque? Non, elle n'est pas libre, elle est arrêtée dans ses poursuites; sous prétexte de capitulation, on lui arrache chaque jour des mains de grands coupables. Ainsi, quoi de plus honteux que ce détail de cette affreuse affaire, détail authentique qui causera, je l'espère, en Europe une indignation générale et provoquera quelque mesure? L'assassin de M. Perdrix passe à quelques pas du poste de police d& Galata-Séral, descendant la rue ; on l'indique aux cavas ; ils s'élancent à sa poursuite ; il se réfugie dans la boutique d'un Italien marchand de pâtes. Les cavas veulent entrer, le marchand s'y oppose et ferme sa porte. Il est en effet d^usage (car les capitulations ne donnent pas ce droit monstrueux aux Européens, de protéger les malfaiteurs contre la police), il est à^usagey dis^je, que les cavas ne peuvent pénétrer dans la maison d'un étranger qu'avec l'aide d'un délégué de sa chancellerie. Un officier français passe, le commandant Laurent, de VAjaccio; il engage les cavas à pénétrer, à saisir l'assassin qui est là dans la boutique. Peine inutile ! les cavas ont leur consigne, et il leur en a quelquefois coûté de la violer. Pendant les pourparlers, l'assassin se cache ou s'évade par derrière, et on consent à laisser entrer les cavas, qui ne trouvent personne. Serait-il juste de s'en prendre à la police turque?
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a Le double crime de vendredi n'est pas une affaire isolée, c'est Tafcte d'un drame qui se continuera si des mesures énergiques ne sont pas prises. Hier, dimanche, des Italiens sont venus chercher au café des Fleurs des amis de M. Perdrix le pistolet à la main, et ne se sont retirés qu'en voyant ceux-ci tirer leurs armes, et par la crainte des cavas, qu'on courait chercher. Des troupes e* des détachements de police sont arrivés ; on a gardé l'établissement pendant la nuit; deux ouvriers français et un maître d'équipage de VAjaccio ont dû se déguiser pour sortir et échapper aux deux individu^ qUi étaient venus les attaquer au milieu de cent cinquante personnes, et que soutenaient de leur présence leurs compagnons postés au dehors. »
Oserait-on prétendre qu'il existe un autre pays sur la terre où un étranger, si dévoué et si courageux qu'on le suppose, soit amené par les circonstances à quitter son comptoir pour venger la société et délivrer la capitale de ce malheureux pays des brigands qui l'infestent? D'après ce tableau, dont il serait difficile d'adoucir les teintes, dirat-on qu'il y a la moindre différence entre l'état social de la capitale de cet empire, qui a besoin de la protection de M. le sous-ofBcier Perdrix pour résister un moment aux brigands qui l'infestent, et celui des contrées sauvages qu'Hercule, Thésée et les autres héros de I'anti({uité parcouraient pour les purger des monstres qui les ravageaient? La fable ne dit pas du moins qu'Hercule ait jamais été obligé de délivrer d'un pareil état la capitale de l'Arcadie ou de l'Ile de Crète.
A l'exemple de ces demi-dieux, M. Perdrix se met en tite de purger Constantinofle des malfaiteurs qui FinfeS' tenti,. . Cet Héraclide français y poursuit comme eux, sans relâche et avec autant de zèle que de désintéressement^ ses travaux athlétiques l . . • Il devient la providence de
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Constàntifiople, comme ces héros le furent des contrées sauvages qu'ils entreprirent de civiliser !... M. Perdrix est employé par les chancelleries des ambassades européennes, au moins par celles de France, d'Angleterre^ de$ États-Unis et de Sardaigne, de même qu'Hercule fut employé au nettoyage des écuries d'Augias. Il extirpe quelques abus, et sa situation dans cette tâche n'est pas sans analogie avec celle d'Hercule dans le marais de Lerne, en présence de l'hydre dont les tètes renaissaient à mesure qu'on les coupait 1 . . . M. Perdrix est aussi 4a victime de l'ingratitude des ministres de la Porte, comme Hercule le fut de celle du roi d'Élide ; ils lui promettent la décora-* tion du Medjidié et ne lui donnent rien ! . . . Mais cette roau* vaise foi chronique des Turcs ne décourage pas plus l'Hercule moderne que l'ancien ne l'avait été par les gouvernants de son époque... Los exploits de M. Perdrix attirent également sur lui les plus grands dangers, et il ressemble encore en cela à sou modèle, avec cette différence toutefois que les contrées assainies par Hercule étaient moins sauvages que la capitale de Y empire ottoman, dont M. Perdrix a entrepris de balayer les malfaiteurs. Hercule meurt enfin assassiné dans Tombre et dans un pays désert, tandis que M. Perdrix est frappé en plein soleil et dans l'endroit le plus fréquenté de la rue de Péra, par des bandits Ioniens, Maltais ou Italiens, armés ostensiblement de pistolets tromblons chargés de douze à quinze balles. Il reste isolé au milieu de la foule sans qu'aucun passant ose arrêter le sang qui s'échappe à flots de ses blessures, et les assassins s'en vont à leur aise.
Et tout cela se passe à Constantinople, en plein dixneuvième siècle, sous les yeux, et on dirait avec l'approbation des représentants des grandes puissances qui ont définitivement réglé la questicm d'Orient, après la publication du hatti-houmayoun et la rentrée de la SubUme
Porte dans le droit public et le concert européens!! !...
Peut-on soutenir encore qu'il existe un gouvernement dans un pays où les hauts fonctionnaires, d'accord avec des spéculateurs particuliers, volent le peuple en lui dondant du cuivre argenté pour de l'argent ; où les gens du pouvoir font hausser ou baisser arbitrairement l'escompte des papiers-monnaie, suivant qu'ils sont vendeurs ou acheteurs, et réduisent ainsi l'État au rôle de banqueroutier frauduleux ?
On ne peut dire non plus qu'il existe un gouvernement dans un pays où les femmes du souverain font en quelques mois des dettes de cent millions de francs pour leurs menus plaisirs; où les ministres; forcés de satisfaire aux réclamations des créanciers étrangers de ces femmes, les obligent d'accepter des transactions que le failli le plus malhonnête rougirait de demander à ses créanciers; où ces mêmes ministres affichent que l'État, au Ueu d'un em- {H*unt de deux cents millions qu'il demandait, et qu'il lui était impossible de trouver, même aux conàxXiom des fils de famillBy veut maintenant en faire un second de trois cents millions, pour acquitter aussi les dettes extraordinaires des odalisques du souverain ; où ces mêmes femmes trouvent un moyen plus turc d'acquitter elles-mêmes leurs dettes, en faisant assassiner par leurs eunuques, en plein soleil et au milieu des rues les plus fréquentées, leurs propres créanciers; où enfin, quand même il y aurait une autorité, ces assassins seraient en dehors de toute poursuite, en leur qualité d'eunuques des femmes du Sultan.
On ne saurait nonplusdonuer le titre de gouvernement à un système antihumain qui patronne des établissements publics où les femmes de toutes les classes, même des plus élevées, vont en foule se faire avorter.
Enfin il serait dérisoire de qualifier de gauvememetU un monstrueux système en pleine dissolution, et qui ne traîne
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sa honteuse existence qu'en faisant naître de mesquines jalousies entre les intérêts des cabinets de FEurope, en caressant les faiblesses ou en excitant les passions personnelles des ambassadeurs étrangers^ dans la conviction que les grandes puissances chrétiennes s'amuseront éternellement autour de cet ignoble jeu de kata-^uiose et de hcUzùaïvat (ombres chinoises très-obscène, fort en usage chez les Turcs)!!!...
Toutefois ce manque absolu de gouvernement dans Fempii'e byzantin, cette confusion de Babel et cette effroyable anarchie ne dérivent ni de ce que les ambcLssa^ deurs des grandes puissances protègent les malfaiteurs contre la pohce du pays, comme le prétend le correspondant de la Presse^ ni de ce que les habitants de ce pays ne sont pas encore susceptibles de civilisation ^ comme les turcophiles salariés le soutiennent. Examinons du reste ces deux raisonnements.
Les ministres turcs et leurs amis prétendent que les ambassadeurs des puissances chrétiennes devraient cesser d'exercer les droits qu'ils ont eus jusqu'à présent sur leurs nationaux, et qu'ils devraient les abandonner à la discrétion des employés turcs. Mais les puissances chrétiennes n'auraient sans doute jamais exigé ce droit dans les États du Sultan s'il avait existé un gouvernement dans ce pays ; elles l'abandonneraient même avec plaisir si quelque chose de réguUer pouvait remplacer ce qui existe, comme elles l'ont abandonné dans le royaume de Grèce aussitôt qu'il y a eu un gouvernement.
Quant à ce que les peuples du soi-disant empire ottoman ne sont pas encore susceptibles de civilisation, tout le monde sait que les habitants de cette partie de l'empire byzantin ont toujours été plus civiUsés que ceux de leurs nationaux dont le territoire composa le royaume de Grèce. Or il est incontestable que ceux-ci, malgré le manque sibsolu de
rnssources matéfielles, malgré U dévUstation complète que leur pays a épl*ouvée pendant dix ans d'une guerre d'exterminatiDn4 malgré la malheureuse administration d'une régence étrangère dont on les a accablés au moment de leur restauration, malgré tous les obstacles enfin^ ont ftdt de merveilleux progrès dans la civilisation moderne. Toutes Ifes formes des gouvernements européens ont été Introduites, appliquées et consolidées dans ce pays, dès le moment où un gouvernement y a été établi. Peut-on nier que depuis la création du royaume de Grèce il y existe un gouvernement civilisé ; qu'il y existe des lois detant lesquelles tous les citoyens sont égaux ; que les mahoniétans de ce pays jouissent absolument des mêmes droits religieux, civils et politiques que les chrétiens; qu'ils y soient plus heureux et qu'ils y conservent même infiniment mieUx que dans les États du Sultan les principes de leur propre religion? Peut-on nier aussi que les étrangers en Grèce soient également soumis aux lois; qu'en ce pays il y ait dos tribunaux indépendants, un jury, une police, une administration financière, une cour des comptes, une responsablUté des employés publics, des écoles populaires, des établissements de bienfaisance, des hôpitaux, des communes, une banque nationale, des sûretés pour la vie, l'hoïmeur et la propriété du citoyen et de l'étranger, liberté de conscience, liberté de la presse, respect pour la religion, opinion publique et même, depuis quatorze ans, une charte cotjstilutionnelle et deux parlements?
Ainsi il reste bien constaté que les habitants du royaume de Grèce, quoique moins civilisés au moment de leur émancipation que leurs autres conationaux de l'empire byzantin, quoique privés de toutes ressources matérielles et ayant eu à souffrir de grandes calamités, ont été pourtant susceptibles de toutes les réformes et de toutes les institutions modernes aussitôt qu'ils ont eu uu gouverne-
DE L'EMPIRR BVKAlfTIN. SS
ment. Pour quelle raison donc ceux de Tempire byzantin actuel, dont le pays a d'immenses ressources et n\a pas été le théâtre d'une guerre de destruction, ne le seraientils pas également? Les Byzantins, qui ne commenceront certes pas leur restauration par une régence étrangère, sont beaucoup plus avancés en civilisation que ne Tétaient leur conationaux du royaume de Grèce au moment où ceux-ci acceptèrent le^ institutions des nations Us plus civilisées.
La caufie principale du manque absolu de gouvernement dans l'empire byzantin, de l'anarchie systématique et de toutes les horreurs qui déchirent notre infortuné pays ne se trouve donc pas dans la protection que les ambassadeurs des puissances chrétiennes accordent aui malfaiteurs, et elle ne vient pas non plus de ce que les peuples byzantins ne sont pas susceptibles de civilisation. L'unique cause de toutes ces monstruosités est que, jusqu'à l'époque de la guerre d'Orient et du congrès de Paris, notre pays se trouvait sous l'oppression du vieux système turc. Ce système n'était vraiment dans le fond qu'une mauvaise administration miUtaire : mais tout arbitraire, tout barbare qu'il fût, il ressemblait du moins sous quelques rapports à un système. Or la proclamation d'une réforme radicale ayant aboli de fait et de droit ce système, sans avoir pu le remplacer par l'application de la nouvelle organisation, a fait disparaître de ce pays toute ombre de gouvernement et d'administration, et il était impossible qu'il en fût autrement. Aussi ce malheureux pays, ballotté entre deux systèmes, dont l'un a été formelleo)ent aboli et dont l'autre ne peut s'appUquer, est tombé naturellement dans la confusion, les calamités et l'anarchie dont il estaii* jourd'hui le théâtre II . • •
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