CHAPITRE XV
■•mais' TMiloIr*
Un simple coup d'œil sur l'état actuel de l'empire de Byzance convaincrait le plua grand turcophUe que les mi- Dîstres du ^Sultan n'ont rien fait jusqu'à ce jour pour ap*
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pli(}uer les réformes convenues, et ne paraissent pas même avoir la moindre velléité de réaliser les décisions des grandes puissances et rengagement formel de leur propre souverain.
Toutefois, pour que nos preuves ne soient pas taxées de partialité, nous reproduisons ici la lettre suivante, échte de Constantinople au mois de septembre 1856, pu* bliée par plusieurs journaux. Elle résume exactement les sentiments des ministres et autres fonctionnaires de cet infortuné pays.
« Constantinople, 15 septembre 1856.
« Ceux qui croient que le premier souci de la Porte est de réaliser les promesses du hatti-houmayouu sont d'une grande simplicité. Les réformes que l'Europe attend sont et resteront à l'état de projet. Il y a même des pessimistes qui af&rment, non sans de bonnes raisons, que ni la gé-^ nération actuelle ni la suivante ne verront l'application des principes proclamés le 18 février 1856. II règne dans les régions officielles un mauvais vouloir occulte dont il serait difficile de se faire une idée. Quand la force des choses, la logique des événements arrachent une concession aux Turcs en faveur je ne dirai pas des chrétiens, mais de la civilisation, la première idée qui vient aux gens qui gouvernent ce pays, c'est d'employer tous leurs efforts pour la rendre illusoire. C'est de quoi nous avons des exemples journaliers devant les yeux.
(( Parmi les gouvernants il n'y a personne qui souhaite les améliorations qui auraient pour résultat la destruction des abuSy des iniquités, des rapines et de la vénahté, plaies incurables de l'administration turque. Que deviendraient ,nos pachas s^ils se voyaient réduits à l'impuissance de trafiquer de la justice, et si un contrôle sévère était établi sur la manière dont ils conduisent les affaires
de TÉtat? Le moyen de s*enrichir promptement s'il fallait se montrer juste, probe et honnête? Comment serait-il possible à des fonctionnaireSy qu'on n vu porteurs de pipes et grilleurs de café, d'entasser des millions, de bâtir des palais, s'ils se renfermaient dans leurs devoirs?
(c Dans ce malheureux empire ottoman, soit en Asie, soit en Europe, tout est désordre, confusion, incertitude, et il est douteux qu'aucune force humaine puisse le délivrer des maux qui l'affligent. Les gouvernants, j'excepte le Sultan, qui est assurément le plus honnête homme de son empire, les gouvernants songent plus à leut*s personnes qu'à leur patrie. Conserver le pouvoir lorsqu'on le tient; en poursuivre la possession quand on Ta perdu; s'enrichir per fas et nefas; croupir dans les jouissances matérielles les plus honteuses, voilà les soins dont se préoccupe raristocratic turque. Ceux qui attendent des réformes sérieuses, un progrès réel, s^abusent singulièrement. Les hatti-schériffs, les hatli-houmuyouns et les tanzimats ne sont que des mots qui ont fait pâmer d'aise les turcophiles d'Europe, mais qui font hausser les épaules à tous ceux qui ont étudié de pi es la Turquie. Demandez aux Arméniens, aux Grecs et aux Bulgares ce qu'ils pensent du hatti-hôumayoun du 18 février. » {VUmon du 25 septembre 1856.)
Mais que répondent les ministres du Sultan lorsqu'on leur reproche leur coupable indifférence pour l'application des réformes qui peuvent seules affermir la domination de leur souverain et la tirer du péril qui la menace aujourd'hui? Ils répondent tout bonnement que la faute en est aux chrétiens, qui ne veulent pas accepter l'application des réformes contenues dans le hatti-houmayoun ; et la preuve qu'ils en donnent, c'est que la Porte leur a demandé par leur patriarche s'ils désiraient fournir des
soldats au Sultan et qu'ils ont répondu que non; ils ajouteut que les populations mahométanes sont égale* ment contraires à ces réformes^ à cause de leur fanatisme, comme le prouvent les conspirations et les révoltes qui depuis une trentaine d^années n'ont cessé de les agiter, et les attaques contre les personnes et les propriétés ainsi que contre les objets du culte des chrétiens indigènes ou étrangers, auxquelles elles se livrent avec plus de fureur que jamais depuis qu'on a recommencé à leur parler des réformes. Ils ajoutent enfin que les traités avec les puis* sauces occidentales, les étranges prétentions et les jalousies continuelles des ambassadeurs chrétiens empêchent ou entravent la libre action de la Sublime Porte dans l'application convenable du batli-houmayoun.
11 serait superflu d'essayer de répondre à ces gens et de chercher à leur persuader ce qui est aussi clair que le soleil. On sait de reste que ce n'est pas par la raison qu'on pourrait convaincre les Turcs de quoi que ce soit : mais notre devoir d'écrivain consciencieux nous impose l'obligation de signaler ici un autre obstacle à l'applica* tion de toute réforme dans l'empire byzantin.
Tout le monde sait qu'il y a aujourd'hui en Occident une tendance universelle vers la spéculation. Tout ce qui peut procurer de largent, n'importe à quel prix, même au détriment de tout principe religieux, moral pu politique, est du domaine de ce délire frénétique de l'époque. La civilisation des pays barbares et Texploitation des richesses inexplorées qu'ils renferment dans leur sein est un des points de mire les plus recherchés par les essaims d'adeptes de cette nouvelle philosophie, qu'on pourrait appeler le culte favori des spéculateurs de t Occident. Or le bruit si sonore du faatti-houmayoun surexcita la rapacité de ces exploiteurs universels, et ils s'empressèrent à Tenvi d'oflrir leur aide au Suif an et à ses ministres pour
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civiliser l'Orient. Pareils aux nuées de vautours et de cor* beaux qui se jettent sur un cadavre gisant dans un désert, ces philanthropes de nouvelle espèce se sont abattus en foule sur le corps agonisant de la domination turque. Ils s'y heurtent, s'y poussent, le déchirent à belles dents et se disputent ses entrailles palpitantes, sans trop se soucier de ce que deviendra la carcasse quand ils auront dévoré ses derniers lambeaux de chair.
Les lenteurs calculées et les prétextes de; ministres turcs sont autant d'éléments de succès pour ces prétendus initiateurs de la civilisation occidentale, qui s'en servent habilement pour battre monnaie. Ils soutiennent avec chaleur que la civilisatiùn de V Orient est une affaire de temps ; que ce temps n'est pas encore arrivé ; que les Orien^ tauw^ chrétiens ou mahométans , n'en sont pas encore sus-ceplibles, et que pour les y préparer ^ il faut les familiariser avec les habitudes et les goûts des pays civilisés; enfin qu'on ne pourra procéder à la civilisation de ce pays avant que V influence des moeurs^ du commerce et de Pindustrie de V Occident n'ait répandu ses bienfaits sur ce pays barbare !
Ce n'est pas non plus à ces spéculateurs que nous essayerons de parler humanité, religion et morale : nous savons bien que chez eux tous ces principes se résument dans l'exploitation complète du pays qu'ils disent vouloir civiUser. Mais nous nous adressons aux hommes consciencieux qui, entraînés par les sophismes de ces bouiTeaux de toute civilisation et de tout sentiment humain, acceptent de bonne foi et propagent avec une entière conviction ces allégations mensongères.
Nous demanderons à ces hommes dont la rehgion a été surprise si, dans les pays civilisés, lorsque le gouvernement a besoin de soldats, il demande à ses propres sujets, par rintermédiaire de leurs évéques ou de leurs confesseurs , s'ils ont ou non l'envie de s'enrôler, ou si cette
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obligation n'est pas au contraire considérée dans tous les pays comme une charge pénible et onéreuse à laquelle on tàdie de se soustraire par des émigrations, par des mu« tilationSy par des maladies feintes et par mille autres moyens. Les gouvernements de TOccident ne se trouventils pas souvent dans la nécessité d'employer la force armée pour contraindre les nouvelles recrues à se rendre sous les drapeaux ? La plupart des recrues que ces mêmes au«torités turques font parmi les mahométans ne sont^-elles pas amenées de leur pays natal à la caserne de leur régiment , les bras liés derrière le dos et escortées par des gendarmes? Un bataillon turc chargé de conduire à Constantinople des recrues mahométanes, en 1849, ne fut-il pas amené par leur résistance à faire usage de ses armes et à les massacrer toutes ? Pourquoi prétendrait-on que les seuls chrétiens d'Orient dussent trouver agréable et avantageuse une obligation que les peuples d'Occident considèrent comme pénible et onéreuse, quoique chez eux ses conditions soient bien plus supportables que sous la domination turque ? Pour quelle raison les chrétiens accepteraient-ils, comme une preuve de la sollicitude de Sa Majesté le Sultan pour eux, ce que les autres peuples tâchent d'éviter et que leurs souverains n'exigent d'eux qu'à titre de contribution due au gouvernement, en compensation des droits et des avantages qu'il leur procure ? Pourquoi enfin les chrétiens d'Orient, privés de tout droit et traités en vils esclaves, fteraient-ils satisfaits de s'enrôler et de verser leur sang pour soutenir l'existence de ceux qui les oppriment, lorsque les mahométans, qui sont pourtant la nation dominatrice et qui jouissent de tant de privilèges, n'y vont que poussés à coup de sabre ou de bâton, et les mains attachées derrière le dos?
On nous objectera peut-être que les chrétiens d'Orient, ayant obtenu par le hatti-houmayoun tous les droits de
citoyen et ayant été admis à participer au gouvernement du pays, doivent en supporter aussi les charges^ et que celle du service militaire en est une des plus importantes. Mais d'abord , lorsqu^l s'agit de rendre ses droits à un peuple qui depuis quatre siècles gémit sous le plus dur esclavage, est-il juste de lui imposer la dernière vexation qui lui manquait, avant de lui avoir procuré aucun des droits et des avantages qu'on lui doit et qu'on lui a solennellement promis? Car nous espérons qu'on n'osera pas soutenir que les Turcs ont fait participer les chrétiens aux avantages qui devaient résulter des réformes du batti-houmayoun, parce qu'ils ont supprimé le nom du baratsch et admis au conseil MM. Yogoridès et Dadian, ainsi que les patriarches des Grecs et des Arméniens et le rabbin des Israélites.
Encore faut-il réduit'e à leur juste valeur les minces concessions qu'on a présentées à l'Europe , et que lès défenseurs officieux du régime turC ont exaltées comme des preuves sans réplique du bon vouloir des ministres de ce gouvernement.
Tout le monde sait d'abord que la capitation, qui a été abolie, subsiste toujours de fait sous un autre nom, et qu'aucun adoucissement n'a été apporté de ce côté à la situation des chrétiens et des israélites, qui ne sont plus rayas il est vrai, mais qui sont soumis à des vexations aussi dures que par le passé.
Il convient ensuite de se rappeler que MM. Yogoridès et Dadian étaient depuis une trentaine d'années au service des Turcs, et ne sont nullement considérés de leurs conationaux : ils en sont au contraire regardés comme des transfuges vendus à leurs oppresseurs et uniquement occupés de s'enrichir par tous les moyens possibles. Il est donc évident que les faveurs accordées à ces deux hommes et à quelques autres ne prouvent rien.
Quaat aux dem patriarches et au rabbin, on sait bien qulls ne figurent dans le conseil que comme de simples comparses, et n'y ont d'autres prérogatives que celle d'approuver toutes les décisions des Turcs parun profond temena.
En 1 856, lorsque les dispositions relatives à la manière dont les ministres turcs entendaient exécuter les articles du batti-houmayoun sur le recrutement eurent été concertées entre les membres mahométans du conseil , le président les exposa ainsi aux membres chrétiens et israélites : La Sublime Porte a fixé à vingt-cinq mille hommes le chiffre de votre contingent; mais sur ce nombre , on vous fait grâce de neuf mille hommes, la paix récem^ ment signée permettant de réduire l'armée du glorieux Sultan. Restent donc seize mille hommes^ sur lesquels trois mille seulement seront employés ; les autres remplaceront leur service personnel par une contribution de cinq mille piastres par tête.
Nous nous inclinons^ répondit le patriarche grec, devant la volonté de notre maître et seigneur; mais il me semble qu'on a pris la question par la queue au lieu de la prendre par la tête. Dans Parmée du glorieux Sultan, tout maho^ métan a un but qui l'engage à remplir son devoir : il peut conquérir un grade^ et plus d'un soldat est arrivé de nos jours à la plus haute dignité; mais quel sera V avenir du soldat vhrétien ? Le hatti^houmayoun dit à la vérité que des règlements fixeront le sort des soldats non mahométans : a^-onpensé à établir ces règlements ?
Le patriarche arménien proposa à son tour que ks chrétiens sous sa juridiction, au lieu dt donner de Vargent fussent admis à fournir des soldats.
Ou n'avait rien répondu au premier interlocuteur, mais on fit observer sèchement au second qu'il se trouvait là pour écouter et transmettre aux siens les ordres de la Porte^ mais non pour les discuter.
ISO LES REFORMES
Il y aurait encore une remarque trë8-«iniple à faire sur cette étrange façon de procéder relativement au recrute* ment des chrétiens : Pourquoi les Turcs, ayant accepté la condition de se conformer en tout au système des gouver* nements chrétiens, n'ont-ils pas fait à leur exemple une loi générale sur le recrutement, à laquelle ils auraient eu le droit alors d'obliger tous les sujets de Tempire, comme cela se pratique partout? Pourquoi, au lieu de proclamer une telle loi, ont-ils notifié un ordre souverain ^ux pa* triarches, que cette question ne regardait pas, sans avoir préalablement consulté les intéressés et contrairement au batti-houmayoun , qui a définitivement supprimé toute intervention des patriarches et des évéques dan$ Us a f faines temporelles de leurs conaiionauœ?
Ne peut-on supposer avec raison, et en se basant sur la façon habituelle de procéder des ministres turcs, qu'ils ont voulu en agissant ainsi faire comprendre aux chrétiens tout d'abord qu'ils ne devaient prendre au sérieux aucune des réformes proclamées?
On ne pouvait alléguer, dans tous les cas, que k question du recrutement était la plus urgente du moment, car on venait de signer la paix et mille autres objets beaucoup plus pressants et plus importants réclamaient la solUcitude du prétendu gouvernement de l'empire de Byzance. Il est donc évident qu'en s' occupant d'abord de Tobjet le moins urgent, et en rejetant d'une manière absolue le mode du recrutement des chrétiens d'Occident, qui était le seul rationnel, les ministres mahométans ont voulu condamner le hatti-houmayoun tout entier dans les formes admises comme légales par le système turc, c'est-à-dire en provoquant quelque réponse négative de la part des chrétiens, pour avoir un prétexte de dire ensuite que les chrétiens ne vrulent pas accepter les reformes y contenues ! , . »
DB L'BMPIRB BY^NTIN. IM