CHAPITRE XVIII
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dv ponvoir.
Depuis longtemps déjà les hauts fonctionnaires turcs (1) ne se font aucune illusion ni sur la véritable situation du pays, ni sur leur propre ignorance, ni sur le mérite et la capacité des chrétiens d*Orient. Ils connaissent parfaitement les chances heureuses que les chrétiens peuvent espérer ' de toute éventualité qui pourra se produire et de toute combinaison que la force des circonstances pourra enga^ ger les grandes puissances à adopter. Ils savent également que les chrétiens byzantins montraient déjà par des signes évidents une vitalité très-alarmantê pour l'avenir du sysr
(1) NouB croyons que ce serait ici l'endroit de déterminer autant que possible Je sens qu'on doit attribuer aux termes européens tie gens du pou- Doir^ ministres, conseillers, fonctionnaires, etc., ttt partant du* gouvernement turc, qui est aussi le sens dans lequel nous'avons employé ces termes dans tout le cours de notre livre.
Tous ces termes ne désignent pas dans le système du gouvernement turc, comme il est consacré dans les États civilisés, précisément les hauts personnages investis par le souverain de telle ou telle charge publique, dont les fonctions sont précises et déterminées, qu'ils exercent conformément aux lois écrites, dont ils sont responsables, et lesquels personnages sont officiellement connus du public. Une telle, analogie de ces termes ne saurait exister entre le système turc et les gouvernements chrétiens, comme il ressort évidemment de tout ce que nous avons établi dans le chapitre précédent; quelquefois même ceux qui Jouent indirectement ces rôles importants sont des gens obscurs, des eunuques et des esclaves du palais et des grands, des favorites mercenaires et d'autrea rebuts de la société. C'est donc dans ce vrai sens que nous avons aussigsmployé ces termes, pour être plus faci* lement compris par nos lecteurs, surtout ceux de l'Occident.
tème turc, bien ayant leur émancipation politique par lé congrès de Paris ; que ce peuple n*a jamais négligé son éducation morale et exclusivement nationale, même dans les circonstances les plus difficiles, et que, depuis une cinquantaine d'années surtout, il cultive ses facultés intellectuelles et au^ente ses connaissances en tout genre avec une ardeur étonnante; qu'à Fépoque même où ce peuple était encore traité en vil esclave, il avait déjà pris par le commerce , par son infatigable activité et par sa -rare intelligence , un développement moral et matériel presque incalculable ; enfin que tous les individus, de ce peuple étaient et sont encore étroitement unis par les mêmes principes, par les mêmes tendances, par la même éducation, par les mêmes idées politiques, religieuses et sociales, partout et en quelque condition qu'ils se trouvent. , Tels étaient les symptômes menaçants que les Turcs au pouvoir observaient en tremblant chez les chrétiens d'Orient, bien avant la proclamation du hatti-houmayoun et sa sanction par le traité de4^aris.
Mais depuis que les grandes puissances ont décidé la •réforme de l'empire byzantin, depuis que le congrès de- Paris a consacré l'émancipation des chrétiens d'Orient^ depuis enfin que la position que ces chrétiens doivent occuper dorénavant dans la société européenne a été clairement établie,, les alarmes des hauts fûnctiounaires turcs se sont changées comme de raison en terreur.
'. Ces' gens voient bien qu'aujourd'hui ces chrétiens ne •sont plus des raya&y mais des citoyens^ officiellement re-*connus comme tels par leur propre souverain ainsi que par toutes les puissances signataires du traité de Paris ; que ces peuples ont dorénavant le droit incontestable de réclamer hautement et par tous les moyens possibles leur^ 'droits acquis r qu'ils s'occuperont peut-être d'abord à ieiB analyser, à les commenter, à établir leur violation par lés
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Oiioidtres du Sultan, et à donner. ainsi à ce» droite» mais imprescriptibles , une immense consistance morale ; ils se coaliseront peut-être ensuite pour les défendre en commun ; leurs conationaux répandus sur toute la surface de la terre les encourageront sans doute et tratailleront avec eux; les intérêts des cabinets sont en leur faveur et Tesprit du siècle est de leur côté ; la religion chrétienne leur prêtera aussi comme autrefois* son puissant appui; ils adresseront probablement des plaintes fréquentes a toutes les grandes puissances, collectivement ou séparément, pour leur rappeler qu'elles sont garantes de leurs droito. Les ministres turcs savent enfin que les chrétiens d'Orient, après avoir usé de tous ces moyens pour jouir de leurs droite, seront peut-être réduite, s'ils ne les obtiennent pas, à ne consulter que leur courage et leur déseqMÛr et à recourir aussi à la force à la première occasion &vorable. Dans une pareille circonstance, si les grandes puissances interviennent pour prévenir des désordres qui pourraient mettre en péril la tranquillité de l'Europe, ou sous tout autre prétexte, elles ne se contenteront probablement plus de la publication d'un tanzimat ni de la proclamation d'un hatti-schériff ou d'un hatti-houmayoun quelconque ; elles voudront en finir, et dans ce cas il serait à craindre que la dynastie du Sultan ne disparaisse soit par le partage de Tempire byzantin, soit par le placement d'une autre dynastie sur le trône de Constantin. Si au contraire les puissances ne jugent pas convenable d'intervenir, mais qu'elles considèrent cette question comme purement inté-rieure, d'après les principes du droit public de l'Europe appliqués dernièrement au Sultan, elles laisseront les deux partis vider leur querelle ; mais dans ce dernier cas une guerre civile atroce, et dont l'issue ne saurait être douteuse, renverserait pour toujours ht dynastie mahométane du trône de Byzance et terminerait réellement la question
0£ L'KMPIBB BYZANTIN. ihù
d*0ri6Dt, eu débarrassant rEurope chrétienne du seul point de son territoire qui soit encore esclave de Tislamisme.
Cette alarmante position effraye justement les fonction» naires du système turc, qui n'ont jamais su se concilier les sympathies des chrétiens et ont perdu celles des mahométans; c'est donc avec raison qu'ils tremblent sur les conséquences, funestes ^t inévitables de leur isolement; ils comprennent bien qu'il serait impossible que leur domination fût soutenue aujourd'hui par les populations mahométanes. Ils reconnaissent au contraire que la seule partie du peuple qui pourrait soutenir et défendre en tout cas le trône du Sultan serait celle des populations chré-^ tiennes du pays. Les ministres turcs savent aussi» et depuis longtemps, que s'ils accordaient une égaUté complète à ces populations, s'ils les associaient sincèrement aux affaires de l'État, s'ils les faisaient participer aux avantages que tout peuple trouve à soutenir et à défendre une domination dont il fait partie intégrante et dont dépend sa propre prospérité ; en deux mots , si une fusion sincère se faisait entre les populations chrétiennes et mahométanes, le grand but de la véritable réforme de l'empire byzantin serait à coup sûr atteint. Cet empire serait alors réformé et consolidé par lui-même et sans l'ingérance funeste des étrangers; il aurait acquis un gouvernement; il serait redevenu par ses propres moyens un grand et fort État, réellement indépendant ; les grandes puissances chrétiennes lui ouvriraient alors leurs bras et le recevraient dans leur sein, non connue un malheureux suppliant, mais comme un égal; non par miséricorde, mais avec considération et par besoin.
Mais ce soaX justement ces deux mots de fusion sinoèré qui ont toujoiu*s fait l'embarras et qui ont en tout temps compliqué à Tinfini cette grave question, cette question
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mère^ %i simple en apparence. Car, comme C*e8t de la réussite ou de Tinsuccès de cette fusion politique ^ sincère des deux côtés^ que dépend dorénavant Texistence de la •dynastie du Sultan sur le trône de Byzance ou son renversement , cette question est pour la Sublime Porte une véritable énigme de sphinx I... Et pourtant il lui faut absolument faire tout pour résoudre cette énigme 1... Car il n'y a pas d^ autre chemin qui mène à Thèbes!...
Une telle fusion peut^lle se faire ? Voilà toute la question !
Les chrétiens d* Orient ne balanceraient pas un moment pour la faire de leur côté irès^sincèremmt : car ces chrétiens raisonnent avec justesse, sont généreux de nature et capables de mettre de côté toute rancune, tout souvenir du passé, même tout intérêt personnel, pour le bien commun de leur pays; leur pénétration leur ferait abandonner les plus flatteuses chimères pour une sérieuse réahté.
Il n'y a pas de doute que cette fusion ne fût également agréable au Sultan. Ce souverain doit se rappeler que son père Mahmoud, le plus intelligent parmi les Turcs modernes, était bien convaincu que ce n'était qu'une telle fusion qui seule pourrait conserver sa dynastie sur le trône de Constantin et faire la glpire de son empire et le bonheur de tous ses sujets. Enfin la position avilissante des populations mahométaues est telle, que leur consentement, quoique bien insignifiant, ne serait pas difficile à obtenir. Ces malheureuses populations accepteraient naturellement aujourd'hui n'importe quelle combinaison, car elles meurent de faim, sont couvertes de haillons, d'opprobre et de mépris, et voient clairement qu'elles s'en vont 1... Mais la grande difficulté serait de faire accepter cette fusion aux Turcs qui possèdent depuis quelque temps le pouvoir dans l'empire du Sultan; car ces individus pàhssent au seul nom de fusUm pçlitique entre les chrétiens et les mahomètans; voilà pourquoi ils onumèrent un grand nombre
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d'obstacles insurmontables et d^inconvénients sérieux qui, d'après leur dire, empêcheraient cette fusion, et ils allèguent contre cette mesure une foule de prétextes plus absurdes les uns que les autres.
Le grand argument surtout que les ministres et autres employés turcs mettent ordinairement en ayant, la raison sur laquelle ils ont Tair de baser spécialement leur aversion contre une telle fusion, c'est qu'elle ferait aft^orftcr, comme ils disent, les mahométans par les chrétiens, c'est-à-dire que, comme dans l'empire byzantin tous les droits politiques consistent dans la religion mahométane, une fusion politique de tous les peuples de ce pays , en rendant l'égalité des droits à tous ses habitants , ôterait à l'islamisme sa supériorité exceptionnelle. Cette religion alors, étant incompatible avec les principes de la civilisation actuelle , courrait le risque d'être , avec le temps , abandonnée par ceux qui la professent aujourd'hui et d'être remplacée par le christianisme; en d'autres termes, les ministres et autres employés turcs craignent que la civilisation n'entratne les mahométans à se faire chrétiens, lorsque l'islamisme ne pourra plus leur procurer les avantages matériels pour lesquels ils l'ont autrefois embrassé et dont ils jouissent encore à présent. Nous ne prétendons pas prouver que cette appréhension des ministres et autres employés turcs soit illusoire et dépoui*vue de tout fondement; au contraire nous admettons pleinement leurs suppositions, et nous les considéron» même comme très-probables, trè&-conséquentes et trèsnaturelles. Nous insistons seulement sur ce que cette allégation, dans la bouche de pareilles gens, n'est qu'un prétexte et que ce n'est pas à ce point de vue que la fusion politique , l'égalité des droits et la véritable civilisation les efifrayent : leur terreur a une autre cause, comme nous allons le démontrer :
Selon les Turcs au pouvoir, l'absorption qui, en cas de
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fusion politique, menacerait les Turcs, serait rabandon de leur propre religion et leur contersion au christianisme : par conséquent toutes les appréhensions de ces gensr4à se Lasent sur la supposition qu'un jour leurs descendants seraient chrétiens et non mahométans ; car on ne saurait dire qu'ils craignent que la nationalité ou la patrie des Turcs en soit compromise, par la simple raison que leur système, comme ils le savent très-bien, n'a jamais pris en considération l'origine ou le pays d'un mahométan, et que par conséquent les Turcs n'ont jamais eu ni nationalité ni patrie. Les institutions du Koran et le système qu'ils suivent aujourd'hui encore ne font pas la moindre distinction entre le mahométan dont la famille serait établie depuis cinq siècles dans un pays dominé par* eux, et un néophyte américain ou chinois qui aurait embrassé depuis hier l'islamisme. De sorte que la conversion des Turcs au christianisme, au lieu de compromettre leur nationalité ou le nom de leur patrie , leur procurerait au contraire ces deux attributs de l'homme social.
Mais, nous dira*t-on, ne serait-ce pas pour un père un sujet d'inquiétude des plus vifs , que de penser que ses propres enfants pourraient un jour abandonner la religion qu'il professe lui-même? Oui, assurément, cela est trèssérieux quant aux personnes qui auraient vraiment la conviction que leur religion est la bonne ; mais les ministres et la plupart des autres eçiployés turcs non-seulement ne croient pas à la vérité de l'islamisme , mais ils se font même un mérite d'en mépriser publiquement les pratiques et d'en tourner les préceptes en ridicule. Qu'importe donc à ces gens, ouvertement irréligieux, si dans deux ou trois générations leurs descendants abandonnent l'islamisme pour embrasser une autre religion, soit par conviction, soit par intérêt?
Leurs ancêtres, d'ailleurs, n'ont-ils pas aussi abandonné
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au onzième siècle la religion idolâtre qu^ils professaient lorsqu'ils quittèrent les bords de la mer Caspienne pour se rapprodier des califes de Bagdad par leur conversion politique à llslamisme ?
Mais le véritable motif de la terreur qu'inspire à ces hommes la seule perspective d'une fusion politique entre les chrétiens et les mahométans ; la seule cause de leur aversion pour une si salutaire mesure , c'est qu'ils sont sûrs qu'elle compromettrait gravement leurs propres in*téréts ; ils connaissent leur propre nullité et la capacité des chrétiens; ils savent qu'ils sont également détestés et mé« prisés des chrétiens et des mahométans , et comprennent bien que , dans la réalisation de cette éventuahté , ils ne continueraient plus à occuper des emplois pubhcs sans les remphr. Là est le secret de leur terreur et de leur aversion pour la seule mesure qui pourrait sauver la dynastie de leur souverain.
Depuis donc que les implacables circonstances de la guerre d'Orient ont fait comprendre au Sultan qu'il n'y a pour lui d'autre moyen de conserver sa dynastie que d'introduire dans ses États des institutions basées sur les principes des gouvernements chrétiens et compatibles avec l'esprit du siècle, et que ce souverain a promis de se conformer aux sages conseils de ses illustres alliés, les ministres mahométans, au Ueu de faire marcher leur prétendu gouvernement dans la voie de la civilisation chrétienne , voie qui leur a été tracée par les dispositions du hatti-houmayoun, continuent à le faire tourner sur lui-même, et oscillent par intervalles entre l'ancien système, qu'Us regrettent, et les réformes étrangères, qu'ils ont en horreur. C'estlà aussi la raison pour laquelle ces gens comptent toujours, lûalgré leurs turpitudes , sur l'assistance des puissances chrétiennes, et tremblent en même temps sur les conséquences de leur double jeu. C'est pourquoi l'indécision proverbiale
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du système turc est devenue Tunique règle de la politique de ces gens, ahuris par les événements de l'époque, troublés par la perspective du châtiment que peut d*un moment à Tautre leur attirer leur duplicité et incapables de prendre un parti quelconque. C'est pourquoi ils embrassent toutes les ombres, se repaissent de toutes les chimères et ne s'occupent que de niaiseries revêtues de quelques apparences extérieures. Dans Tunique but de gagner du temps, ils emploient mille moyens pour entretenir les jalousies des puissances chrétiennes et susciter entre elles des inté* rets opposés. Aveuglés par une présomption phénoménale, conséquence naturelle de leur propre ignorance, ils s'imaginent cacher à tout le monde les terreurs qui les assiègent, et réussissent parfois à se tromper eux-mêmes sur leur malheureuse situation. Forcés de se plier à toutes les circonstances, de flatter toutes les passions, de céder à toutes les influences, ils s'agitent inutilement dans le vide, et ne font rien moins que ce qu'ils devraient faire.
Ainsi dominés par la terreur que leur inspire la seule pensée d entrer dans Tunique voie de salut qui leur soit restée ouverte, les ministres turcs se sont résignés à tout souffrir plutôt que de suivre cette voie. Ils supportent donc avec Tapathie du découragement toutes les humiliations^ tous les mépris et toutes les spoliations des plaideurs étrangers y qui prétendent les civiliser et les réformer d'après leurs propres intérêts. Ils dissipent le trésor public et ruinent de plus en plus tous les indigènes, pour être agréables aux cauchemars qui les empêchent de respirer et pour sfttisfaire les vampires qui sucent le sang du pays. Ils détruisent de leurs propres maius les derniers restes de leur existence politique en admettant tout ce que les étrangers leur imposent, sans s'occuper de rien coordonner et en repoussant systématiquement tous les moyens, tous les usages et tous les éléments indigènes : car c'est unique-
ment sur les conseils et l'assistance des étrangers qu'ils fondent toutes les espérances de leur propre avenir ! Toutefois, au milieu de leur délire quelques lueurs de bon sens apparaissent de temps à autre et leur montrent Toridce béant du précipice vers lequel ils roulent en dormant!... ils se réveillent alors en sursaut, recoonaisseot avec effroi l'imminence du péril qui les menace, et se désolent de s'être engagés dans une voie qui les entratoe inévitablement à leur perte !... Us croient se sentir le courage de faire quelque chose pour en sortir; mais bientôt, dominés de nouveau par leur apathie naturelle, par le sentiment de leur profonde incapacité, par leur fatale méfiance de tout élément indigène, et fascinés surtout par le fantôme qui les poursuit, ils ne tentent même pas de chercher quelque palliatif provisoire et se hâtent de fermer les yeux pour ne pas voir le danger qui les menace.