‹ L'Orient. Les réformes de l'empire byzantinChapitre 26 sur 36 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Au nombre des obstacles plus chimériques les uns que les autres qui s'opposent à la réalisation de la christianisation complète de l'empire byzantin , il faut compter les vieux préjugés politiques, qui ont encore la force d'éblouir par le prestige du lointain et que l'on respecte par habitude.

Les avantages matériels que plusieurs des grandes puissances retirent du désordre de ce malheureux pays, et qui seraient menacés par sa véritable restauration, sont

le» LE5 RÉPÛIIMBS

également des obstacles, peu sérieux à la vérité, mais dont îl convient cependant de tenir compte.

Essayons de réduire ces empêchements à leur véritable valeur.

Le premier obstacle à la résolution d'engager le Sultan à se déclarer chrétien serait, selon quelques-uns, le scrupule de paraître attaquer la liberté de conscience de ce souverain et celle de ses sujets mahométans.

Cet obstacle, en ce qui regarde le Sultan individuellement, serait de quelque valeur, si ce souverain avait vrai* ment la conviction de la religion dans laquelle il est né, ou si du moins il avait la prétention de paraître Tavoir. Mais tout le monde sait que depiiis longtemps déjà Abdul-Medjid est tout à fait indifférent, autant sur I'uq que sur Tautre point. Ce souverain peut donc, en se pror clamant chrétien par calcul poUtique et dans les formes extérieures, rester, s'il veut, dans le fond ce qu'il est aujourdTiui, ce que furent en tout temps une grande partie de ses collègues, ce qu'on suppose qu'a été enfin son illustre prédécesseur, Constantin le Grand : d'autant plus que dans les pays dominés par le fanatisme ou dont les habitants appartiennent à différentes rehgions, les meilleurs souverains sont ceux qui, dans le fond comme dans la forme, tolèrent toutes les reUgions professées par leurs sujets.

Mais, quant au peuple mahométan, la liberté de conscience lui restera tout entière ; car il ne serait ni juste ni d'aucune* nécessité sociale de forcer le peuple niahométan à abandonner sa propre religion pour embrasser le christianisme. Mais il sera le maître de le faire, si bon lui semble, sans que ce changement puisse augmenter ou diminuer ses droits et obUgations politiques : de manière que la liberté de conscience du peuple mahométan, au lieu de souffrir de cette conversion politique du Sultan

DE L*EMPmB hTtthmiN. 161

au diii8tiaDisme , n'en sera que beaucoup plus large.

Un autre obstacle auquel ceux qui veulent employer les croyances religieuses des peuples comme un instrument à'intéréts politiques donnent trop d'importance, est la question de savoir de quelle communion chrétienne serait le Sultan? Professerait-il le rite catholique oriental, le rite occidental, ou le protestantisme?

Dans presque tous les États chrétiens on a vu jusqu'à nos jours les plus étranges violations de la liberté de conscience en ce qui concerne la personne du souverain ; car dans les pays mêmes où cette liberté est le plus respectée, tandis que tout particulier a le droit de suivre la reUgion dans laquelle il est né ou d*en embrasser une autre, sans encourir aucun préjudice, le souverain seiil est privé de ce droit. 11 est forcément obUgé de suivre la communion chrétienne que les anciennes institutions du pays lui prescrivent. Ainsi, si aujourd'hui la reine d'Angleterre était convaincue par sa propre conscience de la vérité de TÉglise catholique ^ sa position de souveraine ne lui permettrait pas de l'embrasser. La même violation de la liberté de conscience arriverait à l'empereur des Français, s'il se persuadait intimement que la religion protestante soit préférable à la religioin cathoUque ; de sorte que dans ces deux pays, qui sont pourtant les plus civihsés de TEurope, la liberté de conscience est refusée au souverain, tandis que le dernier sujet en jouit pleinement. C'est que l'esprit libéral des lois modernes n'a pas encore pu abroger, même chez les nations les plus avancées en civilisation, un grand nombre d'institutions et de préjugés des vieux temps.^Mais quant au Sultan, il aurait dans cette circonstance le grand avantage des législations modernes, lesquelles ont la faculté d'emprunter aux autres tout ce qu'elles ont d'avantageux et de raisonnable, et de laisser de côté, ou de modifier comme elles le jugent convenable,

i4»2 I.Eft RÉFORMES

tout ce qu'elles ont de préjudiciable au bonkeur de leurs peuples, ou d'incompatible avec Tesprit du siècle.

Ainsi . Âbdul-Medjid, néophyte dans le cbristiaiiisme, et n'adoptant cette religion que pour profiter de ses principes tolérants, lesquels se trouvent également dans toutes les communions chrétiennes, pourrait se dispenser d'asservir, môme en apparence, la liberté de sa conscience au delà du nécessaire. En se déclarant chrétien il pourrait donc appartenir individuellement à celle des communions quUl préférerait. Il aurait, comme tout particulier, le droit d^ètre catholique oriental ou occidental, protestant, anglican ou presbytérien, suivant Tinspiratîon de sa conscience ou de ses intérêts, et ce droit serait également conservé à tous ses successeurs, ainsi qu'à tous les membres de sa famille.

Cette tolérance, si conforme à Tesprit du siècle el aui principes du christianisme, ouvrirait probablement la voie à la réhabilitation des souverains chrétiens dans un des plus précieui droits que Dieu a accordés à tout homme en le créant, mais que les passions et le fanatisme ont enlevés à un grand nombre d'hommes soi-disant libres, et surtout aux têtes couronnées j

Le Sultan devenu chrétien pourra même prendre le titre d^empereur très-tolérant, titre infiniment plus beau et plus convenable à un souverain que les titres peu chrétiens et vides de sens dont la barbarie des vieux temps a afTublé ses autres collègues.

Par cette courageuse initiative, l'empereur très-tolérant de Byzance aurait donc la gloire de devenir le restaurateur de l'Orient, et peut-être, par son propre exemple, de rendre deux éminents services à la société chrétienne: celui de dchvrer la conscience de ses souverains, indignement enchaînée par de vieilles institutions qui répugnent à la raison et à la véritable reUgion, et celui de leur faire

abandonner des titres incompatibles aveo les devoirs d'un souverain et que rÉvangile condamne hautement

Un autre obstacle tout aussi imaginaire, qui fait hésiter les cabinets occidentaux devant l'idée de la complète chris* tianisation du gouvernement de Tempire byzantin, c'est la peur qu'on a que cet empire, devenant tout à fait chrétien, ne tombe sous l'influence exclusive de la Russie 1 IL..

S'il ne s'agissait ici que de la religion, nous demanderions aux chrétiens qui manifestent cette appréhension, si» diaprés les principes du christianisme, on doit préférer en Orient la domination de l'islamisme à celle de l'Évaiigile grec ou protestant, et si les chrétiens orientaux, que Rome elle-même reconnaît et qualifie à^arthodoœes (1), doivent être mis au ban de la religion et de la société, par la seule raison qu'ils ne sont pas soumis à la juridic* tion administrative de la Propagande. Nous leur demanderions enfin si le royaume de notre Sauveur est de ce monde ou non, et si la religion peut justement prétendre que les intérêts purement humains des peuples soient exclusivement réglés par sa domination, ou qu'ils restent à jamais compromis (2).

(1) Voyez le li?re intitulé t LÉglite orientale, publié en 1S55 par Tiinprimerie de la Propagande de Rome.

(2) En déplorant l'aveuglement ou la malveillance de quelques Latins ecclésiastiques et laïques, nous n'entendons nullement accuser le saintsiége de Rome, qui au contraire a toujours exprimé hautement son opinion, laquelle est tout à fait conforme à celle que nous venons d'exposer. Voici au surplus ce que Rome a officiellement approuvé dans notre ouvrage sur rÉglise orientale : « Il y aurait exagération à conclure que nous voulons « émettre l'opinion que l'Église doive gouverner les rapports purement poli- M tiques des peuples chrétiens ; la religion non plus ne prétend pas à cette « domination; mais elle doit aussi conserver sa parfaite indépendance, en ce « qui regarde les attributions que Dieu lui-même lui assigna, et le bonheur tt de la société, son existence même, exigent qu'elles soient à jamais scrupu- « leusement respectées. La religion et le pouvoir politique sont les deux tt grandes colonnes qui soutiennent l'édifice social : elles sont placées à di^ « tance calculée l'une de l'autre, afin que chacune d'elles en supporte le M poids proportionnel qui lui est mesuré.

« Si ces deux grandes coloiines s'éloignent l'une de Tautre , l'édifice

164 LES RÉFORMBS

Mais comme nous ne parlons ici qu'au point de vue politique y nous nous bornerons à faire observer aux diplomates que par cette appréhension puérile ils laissent au cabinet russe une influence sur ses voisins, que ni cette puissance ni aucune autre ne peut plus de nos jours exercer même sur ses propres peuples. Dans les anciens temps, lorsque les croyances étaient réellement des convictions intérieures, du moins pour la plupart des chrétiens, la religion était en effet un puissant instrument des buts politiques. Mais depuis que les agioteurs des consciences en ont abusé, et que les calculs spéculatifs l'ont emporté sur la foi, cet instrument s'est tellement usé, qu'il ne sert plus nulle part à rien, -du moins vis-àrvis des intérêts matériels !

Si la Russie a gagné , au détriment de TOccideut , les sympathies politiques des chrétiens d'Orient, ce n'est pas parce que ceux-ci espéraient être confirmés par elle dans leur propre religion ; ils se font même une gloire, au con* traire; de l'avoir enseignée aux Russes, et ceux-ci Tavouent sans la moindre hésitation. Mais les chrétiens d*Oiient avaient voué toutes leurs sympathies à la Russie uniquement parce que cette puissance leur promettait leur émancipation poUtique, tandis que celles de TOccident semblaient les repousser et les mépriser : car ces chrétiens, n'aspirant qu'à briser leurs fers, étaient, comme de raison, les partisans dévoués de la puissance qui limait ces fers.

« s'écroule; la même catastrophe arriverait si ces deux grandes colonnes « sortaient de leur orbite et se confondaient sur la même ligne perpendica- « laire. La religion et la politique doivent donc, tout en marchant d'accord, tt tout en tendant vers le même but, le bonheur de la société, rester indépen- « dantes Tune de l'autre en ce qui regarde leurs fonctions spéciales, tout en « se soutenant Tune et l'autre et en s'aidant 2i l'exécution de leurs opérations « par les moyens qui sont au pouvoir de chacune d'elles. Ce sont ces bornes « infranchissables que Notre-Seigneur Jésus-Christ leur assigna lui-même « lorsqu'il ordonna dans son Évangile de rendre à César ce qui appartient à « César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu, » [L'Église orientale^ IV* partie, page 79.)

Au fond il leur était très-indifEérent que cette puissance s'appelât Russie^ France ou Angleterre^ et ils eussent té* moigné le même dévouement à toute autre puissance, cotholiqm, sehismaiique, tinte, eéparée ou proleskLnUj qui eût défendu leurs intérêts* Il suffit pour s'en convaincre de jeter un coup d'oeil sur l'histoire de ces peuples infortunés, car leur devise fut toujours la même ! Ce qu'ils ont voulu dans le passé, ils le veulent encore, et le monde sera agité tant qu'ils ne l'auront pas obtenu ! Ils ne rêvent qu'à leur émancipation politique , et suivront aVec dévouement la puissance qui daignera les assister, sans se préoccuper si cette puissance agit ainsi par un sentiment d'humanité, ou dans le but secret de favoriser ses propres intérêts I On ne saurait donc logiquement supposer que si ces chrétiens obtenaient , par quelque moyen que ce fût, cette liberté tant désirée, ils iraient la soumettre à la domination russe, par la raison que cette puissance est de leur rite ! Peur admettre une telle supposition , il faut ignorer que la liberté a été pendant quatre siècles l'unique rêve des chrétiens orientaux, et les assimiler aux peuples qui semblent avoir été' créés pour rester éternellement sous la domination d'un autre et jamais pour exister par eux-mêmes. Il y a encore, à la vérité, quelques chrétiens orientaux qui sont assez simples pour s'imaginer que la religion seule pourrait contiîbuer à leur émancipation ; mais ces bons chrétiens ne réclament cette assistance de la part de la Hussie que comme une obligation sacrée que cette puissance a depuis neuf siècles contractée envers eux, et noa comme un service qu'ils seraient tenus de lui payer au prix de leur in^dépendance. La Bussie , en les défendant, a déjà gagné leurs sympathies; mais toute autre puissance qui les aidera à se sauver, aura aussi conquis leur reconnaissance éternelle.

Ensuite a-t-on jamais vu une influence pareille des

16ê LES RÉFORMES

Espagnols sur les Portugais ou sur les Français, de ceux-ci sur les Autnchiens, ou de ces derniers sur les Italiens? Et pourtant tous ces peuples sont liés entre eux par l'identité du rite occidental, conune les Byzantins le sont, avec les Russes par celle du rite oriental. Si une telle influence ne peut pas s'exercer chez les chrétiens d'Occident, là même où la discipline de l'Église, se base sur les principes de la monarchie la plus absolue, comment s*exercerait-elle sûr ceux de l'Orient, dont la discipline ecclésiastique est souverainement constitutionnelle ?

Les autres obstacles qu'on signale contre la réalisation de l'unique moyen qui reste encore pour parvenir à reformer l'empire byzantin sont d'une telle insignifiance, qu'ils ne méritent même pas d'être discutés.

Ce serait donc une faute politique inexcusable que de retarder plus longtemps l'application à ce pays de la complète christianisation de son gouvernement , et il faut de toute nécesûté que l'Europe obtienne du Sultan l'engagement formel qu'il professera la religion chrétienne ; car ce n'est qu'en prenant ce parti qu'il pourra faire respecter l'égalité de tous les cultes professés par les difEérentspenples ses sujets.

En se déclarant chrétien , le Sultan ou Empereur de Byzance établira des Uens solides et sympathiques entre lui et tous ses peuples. Il sera lié avec ses sujets chrétiens par la communauté de religion, et avec ses sujets mahométans par la communauté d'origine.

Le christianisme seul pouvant permettre à un souverain de protéger égalemetit la liberté de conscience de tous ses sujets, il n'y a qu'un tel prince qui puisse détruire toute idée de prédomination politique d'une religion quelconque sur les autres.

Un tel souverain pourrait, seul aussi, opérer uue fusion

DE L*ËMPIRE BYZANTIN. 167

politique .sincère et complète entre tous ses peuples, chrétiens et mahométans, la surveiller, la protéger et la consolider.

Quant aux moyens à employer pour réprimer les désordreè que les intérêts individuels pourraient susciter au moment de cette déclaration solennelle du Sultan, et jusqu'au jour où la nouvelle réforme serait en vigueur, ils rentreraient dans la catégorie des précautions indiquées par la nature même des circonstances. Une police assistée d'une gendarmerie, aussi bien organisées l'une et l'autre que les temps et les lieux le permettraient, dirigées par des hommes dévoués aux intérêts du pays et du Sultan, seraient peut-être une des premières nécessités. La formation provisoire d'une garde nationale, composée en grande partie des chrétiens du pays, pourrait prévenir de la manière la plus efficace toute tentative et tout mouvement désespéré des ennemis du progrès. Les grandes puissances pourraient même envoyer à Constantinople quelques régiments, dont la présence suffirait pour contenir toute oppo-^ sition et faire respecter la décision et les nouvelles dispositions du souverain. Enfin les personnes qui seraient chargées de réaliser cette régénération pourraient faire usage des moyens que les circonstances exigeraient de leur prudence, afin que ce changement ne produisit pas des secousses trop sensibles ou trop regrettables.

Page 1