THE KING MEETING
S6 octobre 1869.
Que de choses, dont on ne se rend pas compte, changent de nature sans changer de nom !
Ainsi l'on croit communément que le gouvernement en vigueur de l'autre côté de la Manche est le gouvernement parlementaire.
Erreur matérielle ! Le gouvernement en vigueur dans la Grande-Bretagne, ce n'est plus k gouvernement parlementaire, c'est le gouvernement populaire. Le vrai souverain, c'est maintenant the King Meeting.
Ce que veut the King Meeting, la Chambre des communes, un peu plus tôt, un peu plus tard, ne saurait se dispenser de le vouloir, et lorsque King Meeting el Chambre des communes se sont mis d'accord , comment la Chambre des lords pour-
THE KÏNG MEETING. 411
rail-elle lear résister, soas peine de mettre en péril son existence comme institution?
Donc il est vrai de dire que si dans le Royaume-Uni le pouvoir parlementaire est encore le gouvernement de nom , le pouvoir populaire est maintenant le gouvernement de fait.
A Tappui de cette opinion, qui sera qualifiée de hasardée et peut-être même de paradoxale, nous allons citer Textrait suivant de la lettre adressée au Temps par M. Louis Blanc :
Selon la remarque forC juste de V Examiner, u les divers partis, » et nommément celui auquel appartient lord George Hamilton, i> ont systématiquement enseigné au peuple irlandais qu'avec la » menace organisée on obtient tout, et que sans la menace organ nisée on n'obtient rien. »
Quelle est, en effet, la réforme que le peuple a obtenue en la demandant chapeau bas ?
Est-ce r émancipation des catholiques?
Est-ce r abolition des dîmes?
Est-ce la réforme municipale?
Est-ce Textension du droit de suffrage?
Est^-ce la suppression de TÉglise établie d'Irlande?
Quand lord Althorp proposa Tabolition du payement des dîmes , il n'insista que sur un point : l'impossibilité de les lever plus longtemps sans que le sang coulât.
Lord Russell conclut en ces termes son célèbre discours en faveur du Municipal Corporation Mil : u Rejetez-le, si vous voulez; mais, r* je vous en avertis : au premier coup de canon tiré en Europe , n vous vous empresserez de donner à la crainte ce que vous refusez » aujourd'hui à la justice. »
Rappellerai-je comment fut vaincue la résistance obstinée des lords au premier bill de réforme? Le peuple entra dans une agitation terrible, u Création de lords , ou plus de lords ! n cria-t-on partout ; — création de lords , pour changer la majorité dans la Chambre haute, ou plus de lords, pour en finir avec eux une bonne fois; tt l'Union nationale politique» poussa la Chambre des communes à refuser les subsides ; les murs de la capitale se couvrirent de placards poussant le peuple à résister au payement des taxes : lord Milton, M. Duncombe, William Brougham, parlèrent comme
les placards ; il fut sérieusement question de jeter la monarchie par terre ; une foule prodigieuse parcourut les rues , bannières déployées, — tant et si bien que les lords, intimidés, cédèrent, et que le bill de réforme passa.
L'histoire du second a-t-elle différé de celle du premier? Oui, en ce sefns que la pression morale a produit le résultat voulu , à beaucoup moins de frais : le renversement des grilles de Hyde- Park y a suffi !
La part qu*a eue au disestablkhmerU de TÉglise protestante dlrlande Tespoir de désarmer le fenianisme ne saurait être mise en doute. M. Gladstone n'en a pas fait mystère ; mais l'exemple le plus remarquable à citer est celui qui se rapporte au grand fait de rémancipation des catholiques. Qui était à la tête de Tadministralion lorsqu'on 1828 le Parlement se rassembla? Le duc de Wellington, un rude soldat, le «duc de fer » , comme on l'appelait, un illustre capitaine, qui commandait l'armée et qui ne connaissait rien au-dessus de la politique des camps, qui avait l'émancipation des catholiques en horreur, qui l'avait toujours combattue, et qu'on s'attendait à voir la combattre jusqu'à la fin avec la fermeté indomptable qui le caractérisait. Elle se ût roseau, cependant, la barre de fer. A l'aspect de l'Irlande entière qui se levait, résolue, frémissante, unanime, le duc de Wellington céda, tout duc de Wellington qu'il était; il céda au point de proposer lui-même la mesure dont il ne voulait pas , et il ne se crut pas du tout déshonoré, cet homme sans peur, en donnant pour raison de son soudain changement de politique qu'il avait eu peur, — peur de la guerre civile !
La vérité est que le mensonge, le privilège, l'injustice, ne se rendent jamais de bonne grâce, pas plus en Angleterre qu'ailleurs. Heureux encore le pays où les gouvernements, pour restituer ce qu'ils n'ont pas le droit de garder, n'attendent pas qu'une révolution ensanglantée le leur arrache. — Louis Blanc.
Le Roi Meeting est-it le mode d^exercice le plus simple et le plus sûr du pouvoir populaire? Nous ne le croyons pas. Le vrai régime populaire, c'est le régime plébiscitaire.
LKS SOUS-SKGRÉTAIRES D'ÉTAT. 413
LES SOUS-SECRÉTAIRES d'ÉTAT.
30 octobre 1869.
L*orniëre toujours et le rail jamais 1 II y avait sous la monarchie de 1830 des sous-secrétaires d'État ; voici que l'Empire revient aux sous-secrétaires d'État, comme il va revenir aux circonscriptions arrondissementales en matière d'élec* tions, au lieu de mettre à l'étude d'abord et à l'épreuve ensuite l'idée si simple de la division du travail dans l'atelier gouvernemental , au moyen de la multiplication sur la plus vaste échelle des directions générales, et cette autre idée non moins simple de l'unité de collège et du bulletin uninominal : — Tout Français âgé de vingt et un ans et non privé de ses droits politiques, votant où il est, au moyen de son extrait de rôle de contribuable, pour l'éligible qui dans toute la France lui parait devoir représenter le plus sûrement soit son opinion, soit sa profession, soit son intérêt, soit sa localité.
Le retour à l'institution des sous-secrétaires d'État étant admis, est-ce parmi les orateurs, ou est-ce parmi les administrateurs qu'on les choisira? Quelle sera leur tâche? Auront-ils pour rôle de parler à la tribune tandis que les ministres administreront, ou d'administrer tandis que les ministres parleront? Le jour oii M. de Forcade la Roquette sera doublé d'un sous-secrétaire d'État, qu'est-ce que ce sous-secrétaire d'État fera de plus ou fera de moins que son secrétaire général? Idée arriérée! Idée sans valeur et sans puissance! L'idée neuve, l'idée juste et puissante, c'est la diminution du nombre des ministres et l'augmentation considérable du nombre des directeurs généraux.
L'armée administrative ne remportera en France les gran-
414 QUESTIONS DE L'ANIVÉE 1869.
des victoires qu'elle est condamnée à remporter sous peine de perturbation sociale , qu'à la condition de se composer comme Tarmée elle-même de peu de généraux et de beaucoup de colonels.
l'abolition nu serment.
22 leptembre 1869.
Le rétablissement du serment, en 1848, même à Tétai d'exception ne concernant que le président de la République, a été un anachronisme et une inconséquence.
L'extension du serment, en 1851, à tous les députés, et, en 1856, à tous les candidats, a été une aggravation de cet anachronisme et de cette inconséquence.'^
Pour nous prononcer en faveur de l'abolition du serment, nous n'avons attendu ni la remarquable brochure de M. Desmarest, ancien bâtonnier du barreau de Paris, ni la lettre de H. Victor Hugo, ni celle de H. Louis Blanc; mais comme il ne suffit pas de se prononcer contre un abus pour qu'il cesse d'exister, voici à quels termes, aussi longtemps que subsistera le serment, notre avis serait de le ramener :
Candidats à la députation qui voulez sincèrement l'établissement de la liberté , sans vous préoccuper de la question de savoir si elle sera la consolidation de l'Empire ou sa destruction, imitez M. Emile Ollivier, ayez sa loyauté, prêtez le serment prescrit par l'article 14 de la G)nsfitution de 1852 et l'article 1" du sénatus-consulte du 17 février 1858.
Candidats à la députation qui voulez inexorablement le renversement de l'Empire, rendit-il à la France toutes les libertés que le coup d'État du 2 décembre lui a enlevées et
y ajoutât-il toutes celles qui lui manquaient, imitez H. Louis Blanc y ayez sa loyauté» ne prêtez pas le serment que vous avez rintention de ne pas tenir I
23 leptembre 1869.
Le sénatus- consulte du 17 février 1858 est conçu en ces termes :
Art. !«''. — Nul ne peut être élu au Corps législatif si huit jours avant Touverture du scrutin il n*a déposé , soit en personne , soit par un fondé de pouvoir en forme authentique, au secrétariat de la préfecture du département dans lequel se fait Télection, un écrit signé de lui contenant le serment formulé daus Tarticle 16 du sénatus-consulte du 15 décembre 1852.
L'écrit déposé ne peut, à peine de nullité, contenir que ces mots : tt Je jure obéissance à la Constitution et fidélité à FEmpereur. »
Il en est donné récépissé.
Les termes de ce sénatus-consulte ont longtemps empêché beaucoup de candidatures, et notamment celle de M. Grévy, de se produire. Alors même qu^ils sont excessifs, tous les scrupules sont respectables, mais à la condition qu'ils ne soient pas en contradiction avec les principes sur lesquels ils prétendent se fonder.
Quel est le principe dont Tapplication demeurera Thonneur de la Révolution de 1848 et du gouvernement provisoire? Il se nomme le suffrage universel, car c'est lui qui a établi Tégalité de tous les Français devant l'urne électorale.
Principe oblige.
Ce que le suffrage universel a institué , le suffrage universel a seul le droit de le changer.
Toute conjuration ourdie dans l'ombre , toute révolution
accomplie par la violence en seraient la violation, en seraient la négation ; négation et violation qui , appelant des représailles sans fin, n^aboutiraient qu'à une instabilité aussi désastreuse que celle dont les républiques de TAmérique du Sud donnent à TEurope le triste spectacle.
Nous pensons du serment ce qu'en pense M. Ernest Desmarest, qui a Irès-éloquemment conclu contre son rétablissement et son Tuaintien dans son trés-remarquable écrit, les États provinciaux. Le moins qu'il soit, c'est un anachronisme. Le serment n'a sauvé ni la Restauration de 1815, ni la Monarchie de 1830, ni la Constitution de 1848, par cette raison supérieure que les serments imposés sont impuissants contre la force des choses; ils sont impuissants contre les fautes commises; or, c'est toujours et uniquement sous le poids de leurs fautes, dès qu'elles ont mis le comble à la mesure, que s'affaissent, tombent et succombent les gouvernements. Le lendemain du jour où le roi Louis-Philippe a eu cessé de régner, maréchaux de France assermentés , généraux assermentés, colonels assermentés, magistrats assermentés, ont-ils été retenus par le serment qu'ils lui avaient solennellement prêté , et ont-ils attendu qu'il les eût déliés avant de s'empresser d'aller mettre les uns leur épée , les autres leur balance, au service de la République proclamée par utie poignée d'insurgés victorieux? Non, le serment qui lie si mal un si grand nombre d'époux, lie plus mal encore Timmense faisceau des fonctionnaires ; c'est l'histoire qui l'atteste. Hais quand un sénatus-consulte a imposé le serment à tous les candidats à la députation, et que, eussent-ils été élus à l'unanimité, leur élection serait déclarée nulle, le serment est-il line barrière qui, logiquement, doive éloigner à perpétuité de l'urne électorale les dissidents qui ont la prétention d'être plus conséquents ou plus scrupuleux que ceux de leurs amis politiques qui l'ont prêté? Tel n'est pas notre sentiment, et voici sur quel motif il se fonde : Le ser-
ment prescrit par Tarticle 1" du sénatus-consulte du 17 février 1858 n'impose, en réalité, rien de plus que ce qu'impose rationnellement Tinviolabilité scrupuleuse du suffrage universel. Le serment préalable prêté par les candidats ne les oblige à voler aucune loi, aucune mesure, aucun subside en contradiction avec leur opinion^ Il ne leur interdit pas la discussion; il leur interdit uniquement la conspiration et Tinsurrection , qui seraient, répétons-le, la violation et la négation du suffrage universel.
Le droit divin ayant fait son temps et ne pouvant plus renouer sa chaîne brisée par deux révolutions , si le suffrage universel, se rectifiant par lui-même, ne lie pas tous les Français, qu'est-ce qui les liera donc? Au-dessus du suffrage universel mit-on la guerre civile , c'est-à-dire la révolution , qu'elle serait contrainte de revenir à lui. Le plus court comme le plus sage est donc de s'y tenir et d'attendre patiemment tout de sa maturité. Si ce que nous venons de dire n'est pas la doctrine vraie, quelle est-elle donc? En tout cas, cette doctrine est celle qu'enseignaient, sous le règne du roi Louis-Philippe, les républicains dans leurs journaux, leurs discours et levi*s dictionnaires. Consulter, si l'on en doute^ le Dictionnaire politique de Garnier-Pagès , premier du nom.
Il y a une situation que nous comprenons parfaitement , c'est celle de l'émigration , car elle est nette. Un gouvernement absous par le suffrage universel a renversé le gouvernement qui était, Républicains, celui de vos sympathies; il l'a renversé comtne vous-mêmes, au même tike, et du même droit — le droit de la force légitimée par le succès, — aviez renversé le gouvernement établi par les sympathies des monarchistes constitutionnels. A ce gouvernement plagiaire vous ne voulez donner votre assentiment sous aucune forme, pas même celle de la résidence , car elle implique le payement
de l'impôt et le service militaire, vous vous expatriez, vous
418 QURSTIOltfS DE L'ANNÉE 1860.
émigrez jusqu'au jour de sa chute, que vous espérez : rien de plus simple, rien de plus juste, rien de plus logique ; mais vous ne vous expatriez pas, mais vous continuez à résider dans votre pays, mais vous y payez Timpôt, mais vos fils y acquittent la dette du recrutement obligatoire, et lorsque vos concitoyens vous convient à les représenter, vous reculez devant les termes du sénatus-consulte du 17 février 1858 : voilà ce que nous ne comprenons pas , voilà ce que nous n'hésitons pas à qualifier d'illogique, car ce n'est pas de la conscience, c'est de l'inconséquence.
L'émigration au dehors, nous la comprenons , nous l'honorons; l'émigration au dedans, nous ne la comprenons pas et nous ne saurions l'honorer. Les citoyens Louis Blanc » Victor Hugo, Ledru-Rollin sont des ennemis; MM. Jules Favre , Camot , Grévy sont des opposants. Le rédacteur en chef du RéveU^ H. Delescluze lui-même, n'est qu'un opposant, car ce n'est pas à Bruxelles , à Genève ou à Londres qu'il publie son journal, c'est à Paris, après déclaration préalable et dépôt de cautionnement, lesquels attestent son entière soumission aux décrets et aux lois réglementant la liberté de la presse.
C'est là ce que nous croyons être le vrai, tiré des entrailles Ynêmes de la doctrine de la souveraineté du peuple.
2 octobre 1869.
Les républicains sont plus que jamais divisés en deux camps: Le camp des républicains pour lesquels le serment esl une barrière infranchissable. A leur tête marchent: MM. Louis Blanc, Delescluze, Desmarest, Victor Hugo, Nadaud ;
Le camp des républicains pour lesquels le serment est ane arme ofiensive. A leur tête marchent : MM. Bancel,' Esqui-
ros, Gambetta, Félix Pyat» Laurier, Ledra-Rollin, Henri Rocbefort.
Se restant fidèle à lai-mème , H. Desmarest a réitéré en ces termes sa déclaration de principe :
M. Desmarest, ancien bâtonnier du barreau de Paris. — Pour aspirer à devenir député , il faut prêter serment. Or, j*ai contre le serment politique deux objections , à mes yeux insurmontables , la seconde surtout. D'abord c'est une vieille épave du moyen âge, égarée, on ne sait pourquoi, dans nos législations modernes. En second lieu, c'est une atteinte à ce que je considère comme la première de toutes les libertés , la liberté de conscience. Aussi , après m'étre mêlé au mouvement politique en 1848, ai-je, depuis 1852, décliné toute occasion qui aurait pu s'offrir à moi d'entrer à la Chambre, m' étant fait à moi-même la promesse, que je suis décidé & tenir, de ne jamais prêter le serment politique.
Mes répugnances à cet égard sont tellement invincibles , que si un gouvernement issu des principes qui constituent mon idéal politique était assez mal inspiré — suivant moi — pour en faire la condition de l'entrée à la Chambre, je refuserais de passer par cette condition.
Il va sans dire, du reste, que c'est là une question d'appréciation tout individuelle, qui n'implique de ma part aucun blâme et ne nie dispense d'aucune reconnaissance pour les services rendus par ceux de mes coreligionnaires politiques qui ont cru devoir agir autrement.
Avons-nous besoin de rappeler que Topinion de M. Desmarest est la nôtre en matière de serment?
8 novembre 1860.
La période électorale est ouverte à Paris, qui a quatre députés à élire.
Assermentés et inasserroentés, assermentés irréconciliables
420 QUESTIONS DR L'ANNÉR 1869.
et assermentés progressistes vont se trouver en présence et en lutte.
Inutile de dire pour qui seront nos vœux, car nui de nos lecteurs n'ignore que nous avons toujours été et que nous serons toujours avec les libéraux contre les révolutionnaires. Tout par la civilisation , rien par la révolution ; tout par la discussion, rien par Tinsurrection ; tout par la science, rien par la violence, est un précepte auquel nous n*avons jamais cessé d'être fidèle avant comme après le 24 février 1848, avant comme après le 2 décembre 1851. Nous ne sommes pas de ceux qui ne savent ni oublier ni attendre.
L'injure est un droit que nous ne reconnaissons à aucun degré à personne contre personne; mais le droit que nous reconnaissons pleinement , c'est celui qu'ont toutes les opinions, toutes les idées de se produire, aussi bien celles qui sont fausses que celles qui sont vraies. A nos yeux elles n'ont de juge que l'évidence par la discussion ou par l'expérience.
Sous le règne du suffrage universel , le premier tour de scrutin a cet avantage, qu'il permet & toutes les opinions, à toutes les idées de compter leurs adhérents. Qu'elles les comptent !
Que tous les électeurs qui sont contre cet anachronisme se nommant le serment votent pour des inassermentés, au risque de voir, au premier tour de scrutin, leurs bulletins de vote déclarés nuls, et sauf, au second tour, à voler pour un candidat assermenté; rien de plus légitime.
Quand il est dérisoirement' prêté par M. Rochefort, le rédacteur de la Lanterne, et qu'il est scrupuleusement refusé par M. Desmarest, l'ancien bâtonnier de l'ordre des avocats de Paris, le serment est une garantie surannée qui tombe d'elle-même et ne peut plus ni se soutenir ni se défendre. Elle a fait son temps, plus que son temps.
Aussi comprendrions-nous qu'au premier tour de fcrutin
ceux des électeurs des quatre circonscriptions de Paris qui sont contre le serment se divisassent en deux camps : ïe camp des électeurs votant pour les candidats du Rappel, de la Réforme et du Réveil j ces candidats non assermentés signifiant : Révolution j et le camp des électeurs votant pour M. Desmarest, ce candidat également non assermenté, signifiant : Conscience.
M. Desmarest est Tauleur d*un écrit très-remarquable, publié en 1868, intitulé les États provinciaux , essai sur la décentralisation, et où se trouve cette page :
Pour entreprendre et mener à bien une œuvre aussi grandiose que celle de la reconstitution de la vie sociale sur une autre base, la condition première serait de convier à cette œuvre le pays tout entier. La condition serait de désintéresser les partis en leur enlevant tout prétexte d'opposition à outrance. Pour cela , il n'existe qu'un moyen , mais il est radical.
C'est la suppression du serment politique.
Tous les gouveruemenls ont la prétention de soumettre ou de rallier leurs adversaires. Jusque-là, rien de plus politique; mais de tous les procédés celui qu'ils emploient est le plus défectueux.
irva directement contre son but.
L'homme peut consentir à se laisser forcer dans ses résolutions et dans ses actes ; dans sa conscience, /amaM.
Les pouvoirs religieux qui ont essayé par la contrainte la conquête des âmes n'ont pas réussi.
Les pouvoirs politiques qui n'ont plus les mêmes moyens à leur disposition n'y réussiraient pas davantage.
Le serment pouvait se comprendre autrefois, quand toute la-politique reposait sur le dévouement de l'homme à l'homme; il ne se comprend plus aujourd'hui , que la politique a pour base l'intérêt général.
Dans nos temps d* abstraction, les gouvernements les plus légitimes ne sont-ils pas ceux qui rendent le plus de services à leur pays?
Autrefois le pouvoir, c'était un homme ou une famille; aujourd'hui o-'cst un mécanisme.
La science a remplacé la foi. >
JkJ
Quand le gouvernement impose le serment politique à ses adversaires, il ne prend pas garde à deux choses.
La première , c^est que par cette exigence il se pose en chef de parti, et provoque, par cela même, les autres partis à relever la tête.
La seconde, c^est que Tobstacle qu*il crée n^arrétant que les hommes les plus convaincus et les plus fanatiques de leurs idées , son injuste exigence ne lui profite guère et ne lui fait pas honneur. Je crois qu*il me serait facile de démontrer qu^elle a plus dMncon* vénients pour Tautorité que d'avantages. ^
Le gouvernement crée ainsi, en dehors de lui, une force morç-le qui doit finir tôt ou tard par lui devenir un péril.
Chaque gouvernement porte en lui-même ou rencontre dans sa marche le point noir qui doit amener sa chute s'il ne réussit pas, à force de clairvoyance , à racheter sa tache originelle ou à conjurer le danger qui le menace.
La Restauration a eu contre elle Tarticle 14 de la Charte; la quasi-légitimité a eu contre elle son refus d* étendre le cercle des capacités électorales. L'Empire a contre lui, entre autres éléments de faiblesse, l'obligation du serment, qu'il impose sans droit et sans utilité à ses adversaires.
Dans la pratique de sa politique journalière, il a déjà pu voir les inconvénients du.serment.
C'est le serment politique qui, en inspirant à ses majorités une docilité trop grande, les a, par cela même, énervées et les empêcherait de lui être d'aucun secours au moment des revers.
C'est le serment qui a donné aux oppositions une force de cohésion qu'elles n'auraient jamais eue sans cela.
C'est le serment qui, en éloignant de la Chambre les hommes absolus qui auraient fait réfléchir l'dpinion et les hommes conciliants qui auraient préparé les tiers partis, a tellement tendu la situation qu'elle est toujours prête à se rompre.
C'est le serment qui a permis à toutes les oppositions de confondre dans une coalition leurs rancunes et leurs espérances, et de faire au gouvernement une guerre d'autant plus dangereuse qu'elles combattent masquées et lui cachent une partie de leurs ressources comme de leurs moyens d'action.
Les dernières élections générales, qui ont envoyé au Corps législatif MM. Bancel, Esquiros, Gambetta, Raspail,
et qui ont failli y envoyer M. Rochefort à la place de M. Jules Favre, attestent la justesse de ces réfleiions.
Cette division en deux camps distincts des électeurs votant contre le rétablissement en janvier 1852 du serment aboli en février 1848 n'empêcherait nullement les électeurs qui croient à l'utilité de son maintien de voter pour les candidats assermentés qui se présenteraient; mais s'il ne s'en présentait aucun appartenant à l'opinion sincèrement libérale, ne serait-ce pas une preuve de plus que tous les progrès peuvent s'accomplir sans violence en demandant au suffrage universel tout ce qui est en lui, tout ce qu'il peut donner?
Au second tour de scrutin, chaque électeur, après avoir ainsi hautement attesté qu'il cède à la contrainte de la force majeure, voterait pour le candidat assermenté qui serait l'expression la moins éloignée ou la plus exacte de son opinion.
Ainsi pourrait se concilier :
Le respect du principe;
Le respect de la loi.
Lettre de M. Ernest Desmarest :
6 novembre 1859.
0 Mon cher Monsieur de Girardin ,
» Je viens de lire votre article , et je vous en remercie. Je sais républicain; mais je ne veux pas de révolution violente, parce que l'appel à rinsurrection est un non-sens quand on a le suffrage universel, et parce que je suis convaincu que dans les circonstances où nous sommes, toute tentative de ce genre tournerait au profltde la réaction et contre la liberté.
» Vous avez donc bien compris ma pensée.
» Qaant à Tidée de poser sur mon nom la question de l'abolition
du serinent, je serais très-fier de la voir se réaliser, si je croyais qu'elle pût rencontrer un nombre d^adhérents suffisant pour faire une manifestation qui en valût la peine.
» L'obligation du serment politique est à mes yeux un outrage à la conscience individuelle et à la science. Tôt ou tard elle disparaîtra de nos lois.
» Mais ai-je bien une notoriété suffisante pour que votre idée ait des chances de succès? Je crains que votre bienveillance pour moi ne vous égare et que vous ne vous fassiez illusion. Mon nom est bien modeste et bien oublié, par suite de la réserve même que m'ont imposée mes scrupules.
» Les électeurs, en général , sont peu disposés à s'enthousiasmer pour des abstractions. Les opinions modérées, d'ailleurs, n'ont pas la discipline des partis extrêmes; et peut-être craindraient-elles, en faisant une fausse sortie, de laisser passer les candidats officiels, s'il en est encore qui aient le courage de se présenter.
» Votre bien dévoué ,
» E. Desmarest.
« 3 novembre 1869. •
Cette lettre n*aura pas été inutile; elle sera le dernier coup porté à la conservation du serment , que février 1848 avait aboli et que décembre 1851 a rétabli. A quoi ce rétablissement aura-t-il servi ? — A empêcher M. Desmarest de passer et à laisser passer MM. Bancel, Gambelta et Raspail.
30 octobre 1869.
Lorsque nous nous transportons par la pensée à Touverture du Corps législatif le 29 novembre, et qu*ajant jeté les regards sur les bancs de la gauche , nous les reportons sur les bancs des ministres du 17 juillet , nous ne pouvons nous empêcher de nous adresser à nous-*même cette question :
G>mment MM. de Chasseloup-Lanbat , de Forcade la Roquette et Magne, sufBront-ils pour repousser toutes les attaques, répondre à toutes les interpellations, et relever tous . les défis de MM. Bancel, Barthélémy Saint-Hilaire , Bethmont , Daru , Esquiros , Estancelin , Ferry, Gambetta , Garnier-Pagès , Girault , Grévy, Guyot-Montpayroux , de Jou« vencel, deKératry, Eugène Pelletan , Ernest Picard, Raspail, Jules Simon et Thiers?
Les trois ministres que nous venons de nommer, s'ils ne commencent pas j)ar se diviser et se réduire à deux , trouveront-ils parmi les 116 les éléments qui lear seraient absolument nécessaires pour constituer un cabinet qui puisse résister aux luttes à outrance qu'il aura à soutenir contre toute la gauche, celle-ci ayant pour retentissant écho les trois millions cinq cent mille électeurs opposants de 1869? Et si les trois ministres se réduisent à deux après que la vérification des pouvoirs aura libéré M. de Forcade la Roquette, qui est-ce qui lui succédera au ministère de l'intérieur?
Ce qui fait, selon nous, la gravité,, nous pouvons même dire sans aucune exagération, le péril de la situation, c'est la disproportion qui existe entre les forces parlementaires de l'opposition et les forces parlementaires du gouvernement. Sans doute il aura la majorité numérique , mais aa temps où nous vivons qu'est-ce que la majorité numérique votant pour un ministre après un échec de tribune, ou lui donnant raison quand l'évidence a démontré qu'il avait tort, et quand la conscience publique est d'accord avec la minorité législative?
Tel est , sous le rapport des nécessités de la tribune , le dénument, l'indigence du gouvernement, que nous avons peine à comprendre, l'existence durable d'un cabinet ne réunissant pas. dans son sein les forces parlementaires des deux centres.
C*eat là une conséquence que nous tirons ; ce n'est pas là une initiative que nous prenons.
Le Moniteur universel a donc tort de nous prêter la prétention de former un cabinet dans lequel demeureraient MM. de Chasseloup-Laubat , deForcade la Roquette, Magne, et dans lequel entreraient pour le renforcer M. Emile OUivier et M. Rouher.
Exposer ce n'est pas proposer.
L'impopularité qu'a jetée sur M. Rouher la fausseté du rôle qu'il a eu l'humilité de remplir pendant six ans , plaidant alternativement le pour et le contre, combattant ce qu'il avait défendu et défendant ce qu'il avait combattu, dé^ considérant ainsi son caractère et discréditant sa parole, n'est ^as un secret pour nous. Il est certain que st après s'être mis d'accord avec M. Rouher sur un vaste programme démocratique, libéral et parlementaire, M. Emile Ollivier consentait à faire partie du même cabinet que M. Rouher, l'impopularité de celui-ci rejaillirait sur celui-là. Mais, à la place de M. Ollivier, ce ne serait pas là une considération qui suffirait à nous arrêter, car l'impopularité est presque aussi facile à perdre que la popularité. Est-il des victoires que ne puisse remporter un grand talent au service d'une bonne cause?
Dans les circonstances où se trouve le gouvernement , affaibli par ses fautes accumulées, et ayant devant lui des adversaires aussi redoutables que ceux qu'il aura à combattre , nous ne comprendrions pas , s'il avait le choix , qu'il hésitât entre un cabinet moins fort et plus populaire et un cabinet moins populaire et plus fort.
Mais, encore une fois, il ne s'agit ici ni d'un rapprochement que nous voulions opérer, ni d'un cabinet dont nous appelions de nos vœux la formation. Nous nous rendons compte d'une agonie , l'agonie du gouvernement personnel : rien de plus.
Les choses ont été vite depuis les élections générales des 24 mai et 7 juin. Il ne faut pas que TEmpereur s*abuse I Le débat n est déjà plus entre le gouvernement personnel et le gouvernement constitutionnel ; il est entre le gouvernement constitutionnel et le gouvernement républicain. Si une parole sincère, au risque de passer pour rude, n'arrache pas rÉlu des 10 décembre 1848 et 21 novembre 1852 à ses illusions opiniâtres et à ses indécisions funestes , le gouvernement républicain sautera à pieds joints par-dessus le gouvernement constitutionnel.
Pour empêcher qu'il en soit ainsi , c'est tout au plus si la responsabilité ministérielle , prise ici dans toute l'étendue de l'acception anglaise et belge, suffira. Donc, marchander cette responsabilité, c'est commettre une faute et perdre un temps précieux. Cet avis est aussi celui du Moniteur universel, qui le déclare en ces termes :
Séparés de M. de Girardiu sur un point, il en est un autre sur le<j[uel nous sommes heureux d'être d'accord avec lui, c'est que les 116 u doivent refuser leur concours à tout ministère qui ne sera pas formé dans toute la rigueur des règles constitutionnelles. »
Ce point , sur lequel le Moniteur universel est d'accord avec la Liberté, c'est le point important. H constitue à lui seul tout un programme, et l'unique programme qui réponde aux exigences impérieuses de la situation.
Le ministère du 17 juillet aura beau s'essoufQer à envoyer au Conseil d'Etat projets de loi sur projets de loi, si louables qu'ils puissent être, ce sera peine perdue s'il espère par ce moyen détourner l'avalanche d'hostilité et de défiance qui l'emportera.
Le minimum que veut, le minimum qu'exige aujourd'hui l'opinion mécontente et défiante, qui s'est traduite aux dernières élections générales par le chiffre de trois millions cinq cent mille votes opposants , c'est la rupture irrévocable et
4Î8 QUESTIOX-S DE L'ANNÉE 1869.
publique entre le gouvernement personnel et le gouvernement constitutionnel ; or, l'opinion ne croira cette rupture à jamais consommée que le jour où elle aura vu siéger sur les bancs du Sénat et du Corps législatif un ministère qui ait une politique à lui et dont Texistence ne dépende plus que des votes de la majorité.
tt Mais c'est ce à quoi ne consentira jamais l'Empereur » , répètent en chœur ceux qui ont contracté l'habitude de régler leur pensée sur la sienne, et ils ajoutent : « Et d'ailleurs, le sénatus-consulte du 8 septembre ne l'exige pas. s
II s'agit bien du sénatus-consulte I II s'agit de faire ce que commande impérieusement la logique des choses. La responsabilité ministérielle, que l'Empereur a tort de repousser, est sa planche de salut. Il ne peut plus être sauvé que par un ministère puisant sa force de résistance dans la plénitude de son indépendance et légitimement autorisé à n'accepter le débat sur aucun des actes antérieurs à sa formation. Ce que l'Empire ne saurait se presser de creuser trop tôt et trop profondément de ses propres mains , c'est un large fossé qui sépare le passé du présent , qui rompe entre eux toute solidarité, qui soit enfin leur solution de continuité.
La prospérité de 1852 , la victoire de l'Aima , la prise de Sébastopol et le Congrès de Paris avaient fait oublier et racheté le coup d'Etat du 2 décembre ; la désastreuse occupation et l'humiliante évacuation du Mexique , le démembrement du Danemark, au mépris du traité de Londres signé par la France , le renversement de la Confédération germanique et l'unité militaire de l'Allemagne, sournoisement constituée en août 1866 par la Prusse, laquelle a passé tout à coup du rang de puissance territoriale de troisième ordre au rang de puissance territoriale et maritime de premier ordre, l'ont fait revivre! Si l'Empereur ne se h&te pas de prendre le grand parti que lui conseillent la prudence et la prévoyance; si la solution de continuité n'est pas pleinement
HIARTIGNAG. ~ CASIMIR PÉRIER. 429
établie par la responsabilité ministérielle, pleinement acceptée, il est à craindre que le 3 décembre 1869 apparaisse à la tribune nationale comme sMl était le lendemain du 2 décembre 1851 I
UARTIGNAC. — CASIMIR PÉRIER.
31 octobre 1869.
M. Clément Duvemois termine par cette phrase sa réponse à notre article intitulé : une Solution de continuité :
Ce n*est pas à Thistoire de M. Martignac, c*est à Thistoire de M. Casimir Périer que le pouvoir doit demander aujourd'hui ses inspirations.
Si elle ne signifie pas que désormais l'Empereur doit renoncer à toute politique personnelle, afin de dégager pleinelaent sa responsabilité, dangereusement engagée, et de laisser à la majorité parlementaire son entière liberté d*action, en avant, en arrière, à gauche, à droite, que signifie, que peut signifier la phrase que nous venons de citer textuellement?
Ce qui caractérise uniquement dans l'histoire Casimir Périer, dont le ministère, abrégé par le choléra, ne dura que quatorze mois — du 13 mars 1831 au 16 mai 1832, — c'est qu'il fut le premier, et, à Pexception de M. Thiers, le seul , sous le règne du roi Louis-Philippe , qui osa mettre en travers de Tingérence royale la véritable maxime constitutionnelle : « Le roi règne, et ne gouverne pas (1). »
(1 ) Advenaire déclaré de ce qo*on a appelé depaie le gouvemememt perionmI, Périer n'était pat moine hoetîle anz loie d'exception; il lee refaiait avec une égale opiniâtreté anx lollicitationi de lee amie et anx injonction! de lee ennemie. Db Lohévii.
430 QUESTIONS DE L*ANBJÉE 1869.
Rappelons sommairement les faits, que le pins grand nombre de nos lecteurs doit avoir oubliés :
Une dépêche importante relative auK affaires dltalie est adressée directement au Palais-Royal par le maréchal Maison, notre ambassadeur à Vienne. Dans cette dépêche, le maréchal Maison dit que pour prévenir les dangers dont la France est menacée il faut sans retard prendre Tinitiative de la guerre et jeter une armée dans le Piémont.
* Président du conseil, Jacques LafBtte ne connaît cette dépêche que quatre jours après son arrivée à Paris , et par hasard en lisant le National, Elle lui a été cachée. Il fait ce que lui commande de faire sa dignité : il donne sa démission. Président de la Chambre des députés , Casimir Périer est appelé à lui succéder à la présidence du conseil. Il accepte ; il se rend au palais, où il ne rencontre que des visages hostiles et défiants.
Nous donnons la parole à M. Louis Blanc :
ce II arrive dans le salon où Tattendaît la famille royale. Le roi est souriant; la reine est polie et grave; mais i^adame Adélaïde affecte un maintien glacé, et le duc d'Orléans laisse percer dans son attitude la répugnance que le nouveau ministre lui inspire. A cette vue, Casimir Périer frémit; et, le front pâle, les lèvres contractées par la fureur, il s'approche du monarque et lui demande quelques moments d'entretien secret. Ils passent dans une pièce voisine; alors Casimir Périer d'une voix brusque : « Sire, je vous » donne ma démission! s Le roi se récrie, interdit et troublé. Mais Casimir Périer continuant : « Des ennemis dans les clubs, » des ennemis à la cour, c'est trop, sire, c'est trop! Faire face à n tant de haine à la fois , c'est impossible ! »
» Le roi l'écoutait avec anxiété. Il sentait bien qu'un pareil ministre serait indocile, si même il n'aspirait à l'empire. Le roi, se répandant en paroles bienveillantes , essaya d'adoucir Casimir Périer. Le trouvant inflexible, il appelle sa sœur et son fils, leur dit Tirritation de son ministre et ce qu'il est convenable de faire pour le calmer. Casimir Périer attendait, jouissant déjà de son
. MARTIGNAG. — CASIMIR PÉRIER. 431
triomphe. Il consentit à rester ministre, mais il ne quitta le palais que satisfait et vengé. Forcé de subir Casimir Périer, le roi appor-tait dans ses relations avec cet homme indomptable une contrainte que ne masquait pas toujours sa prudence profonde. Casimir Périer, d'ailleurs, jetait plus d'éclat qu'il ne convient dans une monarchie où tout doit se rapporter au monarque. Il occupait trop de place dans les haines, n
Prorogée le 20 août 1831 , la Chambre des députés est dissoute le 3 mai. Des élections générales ont lieu, une Chambre nouvelle est élue. L'ouverture de la session a lieu le 23 juillet. Le roi se rend au Palais-Bourbon, monte sur Testrade préparée et lit le discours royal, a On observa, rapporte M. Louis Blanc, que pendant que le roi parlait Casimir Périer suivait sur un manuscrit la lecture du discours convenu. »
Le lendemain de la séance royale il s*agit de nommer le président de la Chambre. L'opposition fixe son choix sur Jacques Laffitte. L'élection de Tancien président du Conseil menace d'écraser son successeur. Que fait Casimir Périer ? A Jacques Laffitte il oppose résolument M. Girod (de l'Ain), qui l'emporte de cinq voix sur le candidat de l'opposition ; mais le lendemain l'opposition prend sa revanche en nommant à la vice-présidence, avec une majorité de dix voix, M. Dupont (de l'Eure). Irrité de cet échec imprévu, Casimir Périer court remettre au roi son portefeuille. Le baron Louis, le comte de Montalivet et le général Sébastiani l'imitent. Le cabinet est dissous. Mais ce même jour, 4 août , vers deux heures, un supplément du Moniteur est tout à coup publié. Il annonce que , se décidant à tirer Tépée contre la Belgique, le roi de Hollande a repris les hostilités sur toute la ligne. A celte nouvelle , les ministres démissionnaires retirent aussitôt leur démission. Ils restent au poste où ils sont consignés par la gravité des circonstances.
Telle est trës-^succinctement Thistoire de la formation da ministère du 13 mars 1831.
Ce qui va suivre est extrait des Mémoires pour servir à Vhistoire de mon temps, par M. Guizot :
u En entrant au pouvoir, M. Périer mit un grand soin à établir que le conseil des ministres se réunît habituellement chez lui, hors de la présence du roi , et à constater hautement ce fait. Pendant quelque temps il le fit annoncer hautement dans le Moniteur, Il avait raison d*y attacher de Timportance , car ce fut aux yeux du public une éclatante démonstration de sa forte volonté et de son pouvoir. Le roi n^objecta point; il savait s^accommoder aux caractères quand il reconnaissait la grandeur des services. Pourtant il était offusqué et laissait quelquefois percer son déplaisir, trop peutêtre, dans Tintérét de son autorité. Rien ne sert mieux les rois que d*accepter sans discussion , et de bonne grâce , les nécessités qu^ils sont contraints de subir.
I) Au même moment M. Périer témoigna une autre exigence. On a dit qu*il avait demandé que M. le duc d*Orléans cessât d^assister, comme il l'avait fait jusque-là, aux conseils du roi. Vraie au fond, l'assertion n'est pas exacte dans toutes ses circonstances. Sous le ministère précédent, M. le duc d'Orléans n'assistait point habituellement au conseil; il n'y avait paru que rarement et par exception. Le roi souhaitait qu'il y assistât toujours, pour se former au gouvernement et s'engager peu à peu par sa présence dans la bonne politique, n'en approuvât- il pas toates les mesures. U exprima son désir à Casimir Périer, qui s'y refusa nettement. La présence du duc d'Orléans dans le conseil pouvait en altérer l'unité ou la direction, et M. Casimir Périer ne voulait pas que l'héritier du trône pût lui susciter quelque obstacle ni qu'on pût croire qu'il exerçait dans les affaires quelque influence. Le roi n'insista point.
» Dans la pratique des affaires, M. Périer n'était pas moins exigeant que susceptible. Il prenait connaissance de toutes les dépêches télégraphiques avant qu'elles fussent envoyées au roi , et le directeur du illontVeur avait ordre de n'insérer aucun article, aucune note émanée du cabinet du roi sans les avoir communiqués au président du Conseil et s'être assuré de son assentiment. »
Si la tradition de Casimir Périer eut été fermement main-
MARTIGX'AC. — CASIMIR PÉKIER. 4S3
tenue y nul cloute que le gouvernement constitutionnel ne se fût enraciné en France et que la branche d*0rlëans n*y fleurit encore.
Est-ce cette tradition que M. Clément Duvemois désire voir se renouer? •
Si tel est son désir, Texpérience et la logique, la prudence et la prévoyance ne peuvent qu*y applaudir.
Mais qui sera Casimir Périer?
L'important n'est pas le nom; l'important , c'est la chose; l'important, c'est qu'il se trouve enfin un ministre qui soit assez ferme, assez sincère, assez dévoué pour dire à l'Empereur :
a Sire, vous portez le poids de dix-huit années de gou- » vemement pendant lesquelles beaucoup d'actes se sont n accomplis en contradiction les uns des autres , et dont plun sieurs sont infiniment regrettables ; ce poids , trop lourd , 9 qui risque de mettre en question l'avenir de votre fils, l'avey* nir de votre dynastie , voulez-vous l'alléger? voulez-vous
V vous en décharger? L'unique moyen de le faire, c'est de » compléter l'œuvre qu'ont commencée le Message du ]2juilv Jet et le sénatus-consulte du 8 septembre ; c'est de ne pas n rester à mi-chemin, suspendu au-dessus d'un abime, entre yy le gouvernement personnel n'ayant plus sa liberté d'action n et le gouvernement constitutionnel fort de toute la force
V que lui donnent les élections générales de mai et juin » 1869; c'est de ne pas imiter Charles X passant de M. de » Villële à M. de Hartignac pour revenir à H. de Polignac; » c'est d'aller résolument jusqu'où sont allés, en 1831, le yi roi Louis-Philippe prenant Casimir Périer pour premier » ministre, et, en 1866, l'empereur François-Joseph s'effan çant derrière M. de Beust ; c'est de fermer l'ère républi- » caine de la responsabilité présidentielle, illogiquement » transportée de la Constitution de 1848 dans la Constitution
432 QUESTIONS DE L'ANMÉE 1869.
Telle est très-succinctement l'histoire de la formation da ministère da 13 mars 1831.
Ce qui va suivre est extrait des Mémoires pour servir à f histoire de mon temps, par M. Guizot :
u En entrant au pouvoir, M. Périer mit un grand soin à établir que le conseil des ministres se réuntt habituellement chez lui, hors de la présence du roi , et à constater hautement ce fait. Pendant quelque temps il le fit annoncer hautement dans le Mofuieur, Il avait raison d^y attacher de Timportance, car ce fut aux yeux du public une éclatante démonstration de sa forte volonté et de son pouvoir. Le roi n^ objecta point; il savait s^aocommoder aux caractères quand il reconnaissait la grandeur des services. Pourtant il était offusqué et laissait quelquefois percer son déplaisir, trop peutêtre, dans Tintérét de son autorité. Rien ne sert mieux les rois que d'accepter sans discussion , et de bonne grâce , les nécessités qu'ils sont contraints de subir.
» Au même moment M. Périer témoigna une autre exigence. On a dit qu'il avait demandé que M. le duc d'Orléans cessât d'assister, comme il l'avait fait jusque-là, aux conseils du roi. Vraie au fond, l'assertion n'est pas exacte dans toutes ses circonstances. Sous le ministère précédent, M. le duc d'Orléans n'assistait point habituellement au conseil; il n'y avait paru qae rarement et par exception. Le roi souhaitait qu'il y assistât toujours, pour se former an gouvernement et s'engager peu à peu par sa présence dans la bonne politique, n'en approuvât- il pas tontes les mesures. Il exprima son désir à Casimir Périer, qui s'y refusa nettement. La présence du duc d'Orléans dans le conseil pouvait en altérer l'unité ou la direction, et M. Casimir Périer ne voulait pas que l'héritier da trône pût lui susciter quelque obstacle ni qu'on pût croire qu'il exerçait dans les affaires quelque influence. Le roi n'insista point.
» Dans la pratique des affaires, M. Périer n'était pas moins exigeant que susceptible. Il prenait connaissance de toutes les dépêches télégraphiques avant qu'elles fussent envoyées au roi , et le directeur du ^/ontï^r avait ordre de n'insérer aucun article, aucune note émanée du cabinet du roi sans les avoir communiqués au président du Conseil et s'être assuré de son assentiment. »
Si la tradition de Casimir Périer eût été fermement main-
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