‹ L'orthodoxie et l'évangile dans l'église reformée, réponse à M. BersierChapitre 2 sur 2 · PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLEANS · texte numérisé non relu

PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLEANS

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ET

DANS L'ÉGLISE RÉFOBIEE

Monsieur,

Quoique je n'appartienne pas moi-même à l'Église nationale et que je ne sois, du reste, attaché d'aucune manière ni aux libéraux ni aux orthodoxes, je crois de mon devoir de venir vous demander, pour mon propre compte, quelques explications sur votre dernier article dans la Revue Chrétienne, article si remarquable, d'ailleurs, et si parfaitement modéré de langage.

Vous posez en principe que l'Église Réformée est divisée entre deux partis qui diffèrent surtout par la manière de concevoir l'Église ; « les uns la concevant, dites-vous, comme une libre arène où toutes les opinions peuvent se produire, les autres croyant que l'Église a une foi et qu'elle peut et doit l'exprimer.)) Cette allégation, que vous répétez plusieurs fois en termes aussi formels et sur laquelle repose tout votre raisonnement, est-elle bien fondée?

Je sais bien que- c'est ainsi qu'est exposée la situation par les journaux et les écrivains du dehors; mais si, ne m'arrêtant pas à quelques excès de langage, j'étudie de plus près les prétentions

sérieusement avouées par les représentants autorisés de l'opinion libérale dans l'Église, je ne trouve pas qu'ils réclament, comme on l'affirme, « le droit de prêcher tout ce qui leur passera pur la tête, w Le droit que je leur entends réclamer, c'est celui de p-êcher l'Évangile selon leur conscience.

Vous ne vous lassez pas de répéter que les radicaux ne veulent donner à l'Eglise « aucune base doctrinale. » — Ils en demandent une, Monsieur, et une qui est très-assurée, trèsréelle et très-suffisante, quoi qu'on en dise. C'est l'Évangile, rien de plus, rien de moins, l'Évangile pris comme il se donne et lu sans aucune idée préconçue, sans interprétation à priori.

Ne pouvant nier qu'à cela se bornent leurs exigences , on leur répond: Ceci est un sophisme. Vous ne croyez pas à l'Évangile, puisque vous ne croyez pas à la divinité de Jésus-Christ et aux autres dogmes « que nous regardons comme le fondement de la foi. »

Au contraire, répliquent les libéraux, si nous n'admettons

pas ces dogmes, du moins au sens orthodoxe, c'est précisément parce que nous ne les voyons pas dans l'Évangile.

Des hommes dont vous vous plaisez vous-même , Monsieur, à reconnaître l'entière bonne foi et l'inaltérable loyauté, M. Coquerel fils, par exemple , vous déclarent, la main sur la conscience , qu'après avoir lu et médité ainsi l'Évangile, ils n'y trouvent pas les dogmes en question.

A cette affirmation que vous savez sincère , que pouvez-vous opposer? Il n'y aurait qu'une chose à y opposer : l'évidence.

Prenons pour exemple le plus grave de tous les points controversés : vous voyez dans l'Évangile que Jésus-Christ est Dieu. — M. Coquerel ne l'y voit pas.

Un seul mot pourrait trancher la question : ce serait si Jésus- Glirist , — qui assurément est le plus capable de nous renseigner à cet égard, — avait dit une seule fois : Je suis Dieu.

Je vous le demande à vous-même, Monsieur, l'a— t— il dit?

Il s'est constamment appelé le Fils de Dieu. — Sans doute. Qui le conteste? Mais où a-t-il dit que ces mots Fils de Dieu fussent synonymes de ceux que vous y substituez, Dieu le Fils?

Mais il a dit : « Je suis un avec mon Père. » — lia dit aussi : « Je suis un avec mes disciples. »

Il a dit : « Qui a vu le Fils a vu le Père. » — Il a dit aussi : « Mon Père est plus grand que moi. »

Je n'insiste pas, mais on pourrait continuer longtemps à opposer ainsi à un texte un autre texte d'égale valeur. Pourquoi est-ce le vôtre qui doit l'emporter?

A défaut d'une affirmation péremptoire du Maître, reste donc le témoignage des apôtres.

Le passage qu'on cite le plus souvent est celui-ci : «Le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. »

Mais, Monsieur, en supposant que ces paroles aient eu dans l'esprit de saint Jean la précision rigoureuse d'une proposition dogmatique, depuis quand saint Jean est-il plus que Jésus- Christ? Depuis quand le disciple en sait-il plus que son Maître?

— Il était inspiré du Saint-Esprit, dites -vous, quand il écrivit ces paroles.

— Soit ; mais n'était-il pas aussi inspiré quand il nous raconte plus loin cette scène solennelle où son Maître est précisément accusé par les Juifs « de ce qu'étant homme il se fait Dieu ; » c'était là ou jamais que Jésus devait dire : «Non, je ne suis pas un homme, je suis Dieu même. » Eh bien (c'est saint Jean qui parle) « Jésus leur dit : « N'est-il pas écrit dans votre loi : J'ai dit : « Vous êtes des dieux ? Si donc elle appelle dieux ceux à qui la « parole de Dieu est adressée, et si l'Écriture ne peut être reje- « tée, dites-vous que je blasphème , moi que le Père a sanctifié « et qu'il a envoyé dans le monde, parce que j'ai dit : Je suis « fils de Dieu. »

Saint Jean n'était-il pas inspiré aussi quand il vous rapporte entre autres paroles du Seigneur celle-ci : «Vous me persécu- « cutez moi homme qui vous ai annoncé la vérité que j'ai ap- « prise de Dieu! » Jésus-Christ a dit cela, saint Jean l'atteste, et si un de vos frères répète aujourd'hui mot pour mot : « Jésus est un homme qui nous a annoncé la vérité qu'il avait apprise de Dieu, » vous criez au blasphème.

Mais, de grâce, vous répondra-t-on à bon droit, si votre con-

science vous fait un devoir de relever bien haut telle ou telle déclaration des apôtres, pourquoi, quand la mienne me le commande, ne pourrais-je pas relever au moins aussi haut les paroles mêmes de Jésus-Christ? Ne sont-elles pas aussi claires, aussi sacrées ? N'ai-je pas le droit de m'y attacher aussi absolument que vous le faites pour d'autres?

Veuillez remarquer, ajoute-t-on, que je ne vous demande pas de faire comme moi, d'adopter mon sens. Je ne songe même pas à vous démontrer qu'il soit le meilleur, des deux; mais ce que je soutiens, c'est que ma conviction est puisée dans l'Évangile, qu'elle a par conséquent une source aussi sacrée que la vôtre, et que dès-lors vous n'avez pas le droit de tromper sur ma foi le monde chrétien et protestant, en affirmant comme vous le faites que je demande « le libre examen absolu. » — Je ne demande que la libre interprétation de l'Évangile.

Encore faut-il observer qu'il y a dans le Nouveau-Testament toute une partie composée précisément des discours et des enseignements de Jésus lui-même (tels que son sermon sur la montagne, ses paraboles, ses derniers entretiens, etc.). sur laquelle on ne discute pas; on y trouve une clarté vraiment divine. C'est seulement sur ce qui nous vient des apôtres, sur quelquesuns de leurs récits et sur quelques passages de leurs lettres aux premiers fidèles que se produisent ces différences profondes d'interprétation.

Voici donc le point de fait d'où il fallait partir, ce me semble, et qu'il était permis de regretter peut-être, mais non pas de dénaturer comme on l'a fait jusque dans la chaire :

Il y a dans l'Église protestante deux partis qui représentent deux manières très-différentes d'entendre certaines portions des écrits des apôtres.

L'un de ces deux partis veut sinon chasser, du moins dominer l'autre en l'empêchant de se faire représenter dans le pastorat. Est-ce son droit, est-ce son devoir? — Voilà la question à examiner.

Dans l'Église protestante, de qui tenons-nous tous et nos droits et nos devoirs? Vous parlez, Monsieur, des pouvoirs que la loi confère aux corps ecclésiastiques. Quelle loi? Jusqu'à présent j'avais cru que l'unique loi, l'unique autorité qui gouvernait l'Église, c'était l'Évangile. J'avais cru que là même où elle est unie à l'État, l'Église chrétienne n'avait qu'un chef et qu'un législateur, savoir le Christ.

S'il en est ainsi, je viens vous demander, Monsieur, où l'Évangile nous a commandé d'exclure ou d'opprimer nos frères sous prétexte qu'ils n'ont pas des idées aussi saines que les nôtres. Est-ce encore une parole à reléguer au second plan que celle de Jésus, quand il dit à ses disciples si clairement et sans restriction : « "N'arrachez pas l'ivraie, de peur de vous tromper, mais laissez «tout croître ensemble jusqu'à la moisson?»— Et vous dites, vous : Quel pêle-mêle qu'un champ de blé où l'ivraie pousserait librement à côté du bon grain ! Vous êtes donc plus sages que le maître de ce champ? Vous êtes donc plus chrétiens que Jésus-Christ?

Aussi bien on commence à le dire tout haut aujourd'hui : « C'est un christianisme précis qu'il nous faut. » — Celui de l'Évangile est donc trop vague? Il faut le croire, car je remarque un fait qui a son éloquence, c'est que jusqu'à présent, ni le conseil presbytéral ni ses défenseurs n'ont allégué, pour justifier leurs prétentions exclusives, des commandements formels de l'Évangile, mais la liturgie, le concordat, les règlements, les traditions de l'Église, que sais-je encore? « le vœu des fidèles, » et on ne s'est pas même donné la peine de dire : le vœu de la majorité des fidèles.

Vous-même, Monsieur, permettez-moi de vous le dire, vous semblez reconnaître l'insuffisance de l'Évangile comme base doctrinale et comme règle disciplinaire, puisque vous donnez à l'Église un conseil qui doit se traduire ainsi : « Protestants orthodoxes, tandis que vous êtes encore en majorité, rassemblezvous, rédigez suivant vos convictions un Évangile plus précis que le premier et qui vous donnera le droit de faire ce que le premier vous défend. En d'autres termes, rédigez une confession de foi que vous n'imposerez à personne, sans doute, mais qui ne souf-

frira pas les mêmes différences d'interprétation que souffre l'Écriture, en vertu de laquelle, par conséquent, vous exclurez ceux que vous ne pouvez pas exclure en vertu de l'Écriture seule. » Voilà ce que vous conseillez à l'Église, et vous vous indignez de ce qu'on lui conteste ce droit de se réunir en synode pour exprimer nettement ses opinions.

Non, Monsieur, on ne lui conteste pas le droit de le faire. Seulement on vous dit : Le jour où vous aurez fait cela, vous effacerez de vos temples l'inscription qu'ils portent aujourd'hui : Église évangéh'gue. Car vous ne serez plus l'Église de l'Évangile, mais d'une confession de foi soi-disant tirée de l'Évangile. Ce jour-là aussi nous ne vous importunerons plus, et de grand cœur nous vous laisserons vivre en paix à l'ombre de votre Évangile rétréci. Mais tant que vous laisserez flotter sur l'Église Réformée le drapeau qui l'abrite encore, c'est-à-dire l'Évangile tout entier, nous viendrons nous ranger sous cet étendard qui est le nôtre. Tant que vous continuerez à vous appeler simplement Église chrétienne et protestante, M. Coquerel et ses adhérents, s'ils suivaient le charitable conseil que vous leur donnez d'aller fonder une autre Église, seraient convaincus devant le monde entier de n'être plus, comme vous les en accusez, ni chrétiens ni protestants.

La maison n'est ni à eux, ni à vous : elle est à Christ. Puisqu'ils sont disciples du Christ et enfants de la Réforme au même titre que vous, vous ne les forcerez pas à avouer qu'ils ne le sont pas, et ce sont eux qui vous forceront à accepter une des deux propositions suivantes :

Ou bien déclarez franchement que vous n'êtes plus une Église fondée exclusivement sur l'Évangile, que vous reconnaissez, pour en fixer le sens dans votre Église, une autorité humaine (celle que vous voudrez : concile, synode ou pape, c'est tout un pour nous ). Dites cela et nous garderons pour nous la pierre de l'angle que vous aurez rejetée, savoir l'Évangile et la liberté de conscience.

Ou bien déclarez que vous restez l'Eglise de Jésus-Christ selon l'Évangile, et non pas selon telle ou telle dogmatique ; que

vous n'imposez à chacun d'autres règles d'interprétation que sa conscience et sa raison ; — et alors admettez-nous dans l'Eglise non comme des intrus, mais comme vos frères et vos égaux , quand bien même nous servirons Jésus-Christ , et nous lirons l'Evangile « tout autrement » que vous.

Cette seconde proposition, tous les protestants sincères et conséquents l'accepteraient, je le sais, avec empressement, s'ils n'y voyaient une impossibilité matérielle.

Ce qui leur fait croire à cette impossibilité, c'est l'application fausse d'un principe juste.

Ils se disent: Toute société humaine, l'Église comme les autres, doit être une, sous peine de ne plus exister. Tous ses membres doivent donc être d'accord pour poursuivre le but commun, qui est la raison d'être de l'association même. — C'est là un principe de bon sens. Ajoutons-y seulement celui-ci : pour tout ce qui est étranger à l'objet essentiel de l'association, il peut sans danger exister entre ses membres la plus grande diversité. Sur ces deux principes, tout le monde est d'accord.

Il s'agit donc simplement de savoir quel est l'objet essentiel de l'association chrétienne, et par conséquent en quoi doit consister Y unité de l'Église.

C'est ici qu'est le nœud de la question.

Si l'Église chrétienne était une association chargée de formuler certaines opinions dogmatiques et de professer un système de théologie, vous auriez raison , Monsieur, de demander l'unité dans ces opinions ou au moins dans les principales d'entre elles, comme vous demandez l'unité d'opinions politiques dans un journal politique ; vous auriez rahon d'appeler les synodes à dresser un formulaire.

Mais l'Église n'est pas une société savante et professante; la preuve, c'est qu'elle est composée en presque totalité d'ignorants, de pauvres et de femmes, qui n'ont pas fait la centième partie des études nécessaires, je ne dis pas pour affirmer pertinemment une seule de ces propositions métaphysiques , mais pour s'assu-

rer seulement de l'authenticité des livres qu'ils ont entre les mains. Pour que ces pauvres et ces ignorants soient dans l'Eglise au même titre et sur le même taux que les savants, pour qu'un ouvrier y soit autant qu'un professeur en Sorbonne, il faut qu'ils puissent se passer de toute théologie; car, s'ils en ont besoin, ils sont obligés de la demander aux savants, et les voilà réduits à affirmer sur la foi d'autrui.

Voyons donc par les faits ce qu'est et peut être l'Église chrétienne.

Un certain nombre d'hommes mis par l'Évangile en contact avec une personnalité historique, celle de Jésus-Christ, ont senti leur conscience réveillée tant par ses exemples que par ses préceptes. Ils ont reconnu par leur propre expérience qu'il était venu sur la terre, comme le dit textuellement la première page du dernier Évangile, pour «sauver les hommes de leurs péchés, pour combattre et détruire le mal dans l'homme, pour nous justifier enfin, c'est-à-dire nous rendre justes, sincères, humbles, bienfaisants, charitables, en un mot semblables à lui. Ce fait les a tous saisis, mais chacun d'une manière différente, suivant l'âge, le caractère, l'éducation. Et de même que les péagers et les pêcheurs se réunissaient autour de la personne de Jésus- Christ vivant, pour recueillir ces paroles qui changeaient tout dans leurs âmes et dans leur vie, de même les ouvriers et les paysans de nos jours , sans être aucunement aptes à la théologie, se rassemblent, aussi bien que quelques-uns des grands de la terre, autour du livre qui leur parle du Sauveur pour relire ensemble ses exhortations, pour méditer sa vie et sa mort, pour apprendre à aimer comme il a aimé lui-même, jusqu'à l'immolation.

Voilà ce qu'est essentiellement l'association chrétienne. Elle se constitue non pour dogmatiser, mais pour agir ; non pour expliquer, mais pour appliquer le christianisme.

Elle sera donc vraiment une tant que tous ses membres poursuivront ce but commun : vivre selon les commandements de Jésus-Christ, et, à son exemple, prendre pour règle absolue le bien sous sa forme parfaite et surnaturelle, l'amour. Ceux qui la

composent auront le droit d'y rester aussi longtemps que Jésus- Christ sera leur maître. Or un maître, c'est celui à quijon obéit. Etre chrétien, c'est donc, avant tout, obéir à Christ.

Elle sera une, quand même les uns prétendront pouvoir exprimer en quelques mots des mystères aussi inutiles qu'impossibles à sonder, mesurer, par exemple, et analyser le divin en Jésus-Christ, tandis que les autres avoueront qu'ils ne peuvent mieux définir le lien existant entre le Christ et Dieu que par cette simple image : 11 était Fils de Dieu.

Une Église tendant ainsi à la pratique de l'Évangile n'aura pas peut-être l'uniformité factice des opinions et des formules, mais elle aura Yunité de foi (car tous croiront au Christ, si bien qu'ils travailleront tous à lui obéir) , et V unité de loi (car tous pratiqueront le même Évangile). Elle n'aura qu'un Dieu, un Sauveur, un esprit ; une seule confession de foi, celle même qu'ont établie les apôtres : Crois au Seigneur Jésus et tu seras sauvé; un seul signe enfin, le signe du sacrifice et du dévoûment sans réserve, la Croix.

Telle est, dans son unité vivante et spirituelle, l'Église chrétienne, comme la voulait son fondateur. Si vous doutez que ce caractère pratique soit son trait distinctif, permettez-moi de vous rappeler une de ces paroles qu'on prend rarement de nos jours pour texte de sermon, sans doute parce qu'elles sont trop claires : « Vous' serez mes disciples, » dit en plusieurs endroits Notre Seigneur, et il ajoute même un mot plus fort : « Vous serez mes « amis, si..... » Qu'on vous eût donné la phrase à achever, n'auriez-vous pas dit, Monsieur : « Si vous croyez à ma divinité, « à mes miracles, etc.? » Le Christ dit autrement : « Vous serez « mes disciples, si vous faites ce que je vous commande. » — « Et c'est ici mon commandement : que vous vous aimiez « les uns les autres comme je vous ai aimés. » Est-ce assez précis?

Et pourtant aujourd'hui, j'ai le regret de le dire, les chrétiens orthodoxes démentent leur maître et lui disent : « Non, Seigneur, « on peut faire ce que tu commandes sans être ton disciple.

« M. Coquerel garde tes commandements aussi bien que nous « peut-être, et pourtant il n'est pas ton disciple. »

— Vous nous calomniez, s'écrieront ici la plupart d'entre eux. Nous n'allons pas jusqu'à dire que M. Coquerel ne soit pas disciple de Jésus-Christ. Nous ne le repoussons pas comme chrétien, mais seulement comme pasteur de notre Église, parce que « nous ne pouvons ni ne voulons admettre » une choquante diversité , « une monstrueuse contradiction dans « l'enseignement religieux. » Là surtout il faut de l'unité.

Qu'est-ce donc qu'un pasteur? C'est celui qui, comme vous le dites, Monsieur, « doit distribuer au troupeau la parole de vie. » Et la parole de vie, c'est sans doute ce qui nourrit les âmes; ce n'est pas ce qui nous fera acquérir une science d'emprunt, mais ce qui nous apprendra la grande science d'être chrétien, en d'autres termes de vivre la vie de Jésus- Christ.

Pasteurs, enseignez-nous cette doctrine-là : enseignez-nous de parole et d'exemple à aimer Dieu absolument, à aimer chacun de nos frères comme nous-mêmes; au lieu de discuter sur la nature de Jésus-Christ, montrez-nous la personne de Jésus- Christ, Jésus allant de lieu en lieu et faisant du bien, Jésus prêchant la- perfection, Jésus annonçant l'Évangile aux pauvres, Jésus confondant d'un mot terrible le prêtre fier de son orthodoxie et le pharisien confiant dans ses pratiques; montrez-nous Jésus tout-puissant par l'amour, qui est la puissance de Dieu; Jésus crucifié, c'est-à-dire obéissant jusqu'à la mort, aimant jusqu'à la mort. Faites cela et vous nous aurez nourris de la parole de vie. L'un de vous relèvera le côté divin et surnaturel dans la vie du Rédempteur; un autre nous aura pénétrés par une contemplation plus humaine, mais non moins émue de son dévouement pour l'homme. Tous deux vous conclurez à l'imitation du Christ, tous deux vous nous porterez à la sainteté, et encore une fois c'est là le but de la religion. « La religion pure « et sans tache, dit un apôtre, c'est de visiter les veuves et les « orphelins et de se conserver pur de la souillure du monde..» Saint Jacques ne dit pas : c'est là une partie de la religion,

c'est, dit-il, la religion pure et sans tache. Que voulez-vous de plus?

C'est pour prêcher au monde cette religion parfaite de sainteté et d'amour, que le Seigneur a envoyé ses apôtres. Comme il avait commencé son ministère par ces mots : Amendez-vous et vous convertissez, il leur confie le leur en disant : Allez, baptisez les nations au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit; et enseignez-leur à observer ce que je vous ai commandé.

Aujourd'hui encore, c'est dans la prédication de celte religionlà que doit consister l'unité essentielle de l'enseignement religieux. Pas plus que les fidèles, les pasteurs ne sont, en tant que pasteurs, des théologiens. Jésus-Christ les a placés à la tête du troupeau, pour donner au troupeau ce qu'il lui aurait donné lui-même, et ce n'est certes pas de la théologie, puisqu'il n'en a pas mis une ligne dans ses discours! Ce qu'il a donné aux âmes altérées, c'est lui-même, parce que lui-même c'est l'amour vivant. Donnez-nous ce même « pain de vie. »

Si vous ne pouvez convaincre M. Coquerel de nous en avoir donné un autre, de nous avoir proposé un autre nom pour être sauvés du mal que le nom de Jésus-Christ, de nous avoir portés à faire autre chose que ce que le Sauveur a commandé, il n'a pas failli à son mandat, il n'a pas prêché un autre Évangile, il n'a rompu ni l'unité de la foi en Christ, ni l'unité de l'enseignement chrétien, il ne rompt que l'uniformité d'opinions dogmatiques. Il a, pouvez -vous dire, des idées erronées non sur la religion, mais sur la science qu'on a faite de la religion. Aussi, libre à vous de le condamner comme savant, mais non comme pasteur; libre à vous de l'exclure d'une société de théologiens orthodoxes, mais non pas de l'assemblée des pasteurs fidèles.

Avant de terminer, Monsieur, laissez-moi me placer un instant au point de vue même de l'orthodoxie. Et, puisque, par une politique plus habile que loyale, elle affecte obstinément de confondre les amis du libre Évangile avec les partisans du libre

examen philosophique sous le nom commun d'incrédules, laissezmoi lui raconter l'histoire du premier incrédule.

Jésus, sorti du tombeau, était apparu à tous ses disciples, un seul excepté. Celui-là, parce qu'il n'avait pas vu, ne voulait pas croire, malgré l'affirmation de dix témoins oculaires, et ce qui est plus grave peut-être, malgré les prédictions formelles de son maître qu'il devait avoir entendues. Si les apôtres avaient suivi les maximes que vous prêchez, Monsieur, je vous le demande, n'auraient-ils pas dit à Thomas : « Puisque tu ne crois pas comme nous, nous ne te forçons pas, mais nous ne pouvons ni ne voulons admettre que tu restes avec nous pour nous contredire. » Les apôtres n'en ont pas jugé ainsi; ils ont gardé Thomas dans leur sein, ils ont continué à rompre le pain avec lui. Le Fils de Dieu lui-même daigna revenir et convaincre cet incrédule obstiné, il lui permit de voir et de toucher, et pour tout reproche il lui dit : Heureux qui a cru sans voir !

Quel fut le résultat de cette condescendance du maître et des disciples ? — Le plus lent à croire, le plus obstiné des apôtres fut celui qui d'un seul coup alla le plus loin dans l'affirmation ; il fit, de lui-même, une confession de foi plus entière et plus hardie que celle même de saint Pierre ; il tomba à genoux et s'écria : Mon Seigneur et mon Dieu l

L'histoire de Thomas est un symbole de ce qui arriverait, si vous le vouliez, à tout ce parti religieux dont l'incrédulité n'est ni plus coupable ni plus incorrigible que celle de l'apôtre.

Si Jésus est Dieu, laissez-nous vivre avec lui et avec vous ; tôt ou tard sa divinité nous apparaîtra. Laissez-nous lire son Évangile, que nous aimons, sans vos commentaires que nous n'aimons pas. 11 saura bien trouver tout seul le chemin de nos cœurs, et il y produira inévitablement les mêmes effets que dans les vôtres.

Nous ne sommes encore à vos yeux qu'un lumignon fumant. C'est peu, mais c'est assez pour devenir une brillante lumière, si vous nous laissez nous ranimer au foyer divin de l'Évangile. — Mais vous n'en faites rien, et, bien différents de votre maître,

vous jetez dehors, vous ne craignez pas d'éteindre ce reste ou ce commencement de flamme.

Sous prétexte que vous êtes forts, vous ne voulez pas supporter les faibles. Vous ne voulez pas leur laisser prendre le lait pur de l'Évangile à la même table où vous prenez, dites-vous, une plus forte nourriture, celle des hommes faits, et vous leur dites : Si vous ne pouvez la partager tout de suite avec nous, allez vous désaltérer aux courants du siècle. Pour parler sans figure : Soumettez-vous à penser comme nous sur le dogme, ou allez penser ailleurs. C'est le dilemme que nous réserve à tous le synode à venir.

Est-ce là de la charité? Est-ce là avoir foi en la puissance de l'Évangile?

Pour moi, Monsieur, je n'en doute pas, l'Évangile vaincra l'orthodoxie et le rationalisme ; comme je vous l'ai dit en commençant, je ne suis attaché ni à l'un ni à l'autre de ces deux systèmes , parce que je les regarde tous deux comme parfaitement étrangers au principe essentiel du christianisme.

C'est pourquoi je demande qu'on les laisse de côté, et que, de part et d'autre, on s'accorde dans l'amour en attendant le jour où l'on pourra s'accorder dans la connaissance.

Je demande que libéraux et orthodoxes restent ensemble, précisément pour apprendre ce qu'ils ignorent encore, c'est que Jésus-Christ n'a rien à faire dans leurs querelles, et qu'ils pourraient très-bien, s'ils le voulaient, sans professer la même théologie, pratiquer ensemble la même religion, celle de l'Évangile, chacun selon ses forces et selon ses lumières. Qu'on se fasse violence des deux côtés, qu'on n'écoute pas les prophètes de division et qu'on ne sépare point ce que Dieu a uni lui-même, puisqu'il a permis dans sa parole ces contradictions apparentes.

Je demande qu'on se souvienne de l'Église de Corinthe : comme la nôtre elle avait ses partis, et on leur disait peut-être aussi : Séparez-vous, la situation sera plus nette. Saint Paul le leur défendit; il leur rappela que leur foi n'était pas fondée sur les raisonnements de la sagesse ou de la science humaine, mais sur la divine folie de la croix ; et il leur ordonna de se rapprocher

sous une confession de foi commune qui était celle-ci : Jésus- Christ et Jésus- Christ crucifié.

Si quelques-uns s'égarent, je demande, encore une fois, qu'on leur prouve la vérité par la charité, sûr que l'influence divine de l'amour, personnifié en Jésus-Christ, fera ce que n'ont pu faire toutes nos discussions. L'amour nous amènera à l'unité de pensée, par l'unité de volonté ; l'amour créera dans nos cœurs, — à la place des négations chez l'un, à la place des formules chez l'autre, — des dogmes vivants que la critique n'ébranlera pas et des croyances fondées sur l'expérience chrétienne et sur un témoignage irrécusable, celui de la conscience.

Veuillez agréer, etc.

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