L'oublié [microforme] :fbà nos heros du 22e
Au-dessus d’un ravin, comme un pan de muraille, Une crête, au contour rongé par la mitraille,
Dresse son front bruni dans les rayons de feu
D'un soleil qui décline au vaste horizon bleu.
C’est là que des guerriers, superbes de vaillance,
Par milliers sont tombés pour l’honneur de la France : Alliés de ces preux, invincibles gardiens,
Luttaient, au premier rang, les soldats canadiens.
Un an s’est écoulé depuis que l’hécatombe
A chaque pas a mis l’empreinte d’une tombe;
Le ciel avait ouvert le calice des fleurs,
Comme s’il eut voulu fermer celui des pleurs.
Dans l’air rasséréné, les senteurs des bois flottent,
Et, sur l’arbre blessé, quelques feuilles tremblotent ; Apaisé, le ravin qui roulait un torrent,
Laisse s’enfuir craintif un ruisseau murmurant. Rêveur au souvenir de la scène tragique,
Un vieux solcat de France, à l’allure énergique, Explore la pente où, dans des élans si beaux,
Ses frères ont trouvé de glorieux tombeaux.
La tristesse du soir, tombant sur l’herbe sombre, Semble l’âme des morts qui passe et fuit dans l’ombre. Mais, Ô surprise! au creux du roc désagrégé, Se dessine le corps d’un soldat étranger.
Rigide, l’arme au bras, comme une sentinelle,
Le trépas lui prêtait une forme réelle :
Le torrer ., qui croyait avoir tout balayé,
L'avait apparemment, dans sa hâte, oublié,
Je suis du Canada, terre aux beautés sans nombre, Semblaient dire, très doux, ses grands yeux remplis d'ombre, Et ce noble uniforme anglais, dans ses replis,
Renferme le drapeau sacré de mon pays.
Tandis que seul, ici, dans l’oubli tu reposes, D’autres dorment, là-bas, sous des monceaux de roses, Brave ami, soupirait, navré, le vieux soldat ;
Oui, je te reconnais, frère du Canada.
Du Pauvre mort sans nom, dans un coin mis en terre, Tu n’as pas même, hélas ! la tombe solitaire,
Toi dont l'œil éperdu, pour un suprême adieu, Cherche un rayon d'espoir dans le grand ciel de Dieu. Au vieux mur de l'église, où s’attache le lierre,
Près des siens, l’humble pâtre a sa modeste pierre ; D'êtres chéris son ombre entend le pas discret,
Et d’un cœur qui soupire elle apprend le secret; Mais toi, vaillant soldat des grandes offensives,
Dont l’audace a prouvé qu'aux plus lointaines rives Le vieux sang des Gaulois n’a pas dégénéré,
on pauvre corps, hélas! n’est pas même e erré ! Ton p e 8, hélas! n’est pas même ent !
Le troupier, absorbé dans ces pensers moroses,
D'un si triste malheur se demandait les causes.
Quand, mêlée à la brune enveloppant les fleurs,
Une ombre vient voiler son œil mouillé de pleurs.
Le soldat lui parait s’éveiller à la vie !
Et parler tout bas comme en une rêverie :
L'accent de sa voix grave, au timbre familier,
À le charme prenant d’un vieil air oublié.
Frère, dit le murmure, ici, l'ombre m'est douce
Comme à l'oiseau son nid capitonné de mousse, Car l’écho du passé, montant de ce vallon, Chante comme du seuil de l'antique maison.
A l'heure où de la nuit se dissipent les voiles, Où, dans un rêve ailé, s’endorment les étoiles, Ce coin du ciel de France, étalant sa beauté. Abrège, chaque jour, ma longue éternité.
Sous les feux du midi, quand l’agile hirondelle Apporte la fraîcheur de son frôlement d’aile, Mon ombre croit goûter, dans un grand rêve d’or, Le baiser de l’aieule à son enfant qui dort.
Cette lande, de clairs souvenirs parfumée,
Grave sa douce image en mon âme charmée,
Et, le soir, le murmure apaisant du ruisseau
Me redit comme un chant lointain de mon berceau. Oiseau tombé du nid, j’ai revu mes charmilles Avec des tons plus chauds à leurs vertes ramilles, Et, dans l'écho que l’aube apporte vaguement, J'entends le coq gaulois qui chante éperdument. Oui, c’est l'hymne au soleil, le cri de survivance Qui clame à l’univers la grandeur de la France, Et les peuples, ravis, contemplent le flambeau Dont l'éclat se projette à l'horizon plus beau. Ensemble, ils ont lavé, sublimes de courage, L'ancienne blessure et l’ancien outrage,
Pour les vieux morts, “le jour de gloire est arrivé”
Plus grand, plus radieux qu'ils ne l'avaient rêvé ; Et, si le pèlerin gravissait la colline,
Qui, devant leurs tombeaux, pieusement s'incline, Attentif et rêveur, peut-être qu’en marchant,
Sous le sol, à cette heure, entendrait-il leur chant. France, pays de claire aurore et de génie,
Terre des grands exploits, par tes morts rajeunie, Si ton fils canadien, pour ta gloire a lutté,
Il partage en retour ton immortalité,
O mon aïeule ! ici, revois la sentinelle
Dont l’ombre sur ton nom plane, là-bas, fidèle, Au pays qui, pour toi, toujours a su tenir
Et qui te verse encor les pleurs du souvenir.
Le soldat canadien a retrouvé la gloire
D'un passé merveilleux dont rayonne l’histoire, Et, comme à Carillon, mu par un saint désir, C’est pour son vieux drapeau qu’il est venu mourir. Appuyé sur ton sein, sous Le roc qui m’abrite, Mon âme écoute et s'ouvre à ton cœur qui palpite D’orgueil et de bonheur d’a”oir vu tes enfants, Ivres de leurs exploits, retourner triomphants. Bientôt, quand sous la terre il me faudra descendre, Et que ce sol natal pèsera sur ma cendre,
Pauvre enfant consoïé, mon corps tressaillira,
Comme si grand’maman me serrait dans ses bras.
ALFRED En ee Montréal, octobre 1919. Pos dl 4 PT