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PETITE INTRODUCTION

harles Perrault, l'auteur des Contes Idefées^ commença à se faire con- »naître dans le monde littéraire par une traduction du sixième livre de V Enéide en style burlesque ; il la composa avec un de ses amis, et, de plus, deux de ses frères y mirent la main; il le dit lui-même dans ses Mémoires, en citant deux vers sur l'Ombre d'un cocher

Qui^ tenant Vombre d'une brosse^ Nettoyait Vombre d'un carrosse ;

vers habituellement attribués au Virgile travesti de Scarron.

Perrault ajoute, en parlant de sa traduction : « Ce manuscrit est parmi les livres de la tablette où il n'y a que ceux de la famille.» Le susdit manuscrit n'a probablement pas été imprimé ; aucun recueil bibliographique n'en fait mention (i). Le jeune auteur composa encore avec son frère Claude, le futur architecte, un poëme également bouffon, intitulé les Murs de Troie, ou l'Origine du burlesque, dont le second chant, écrit de la main de Claude, est conservé à la Bibliothèque de l'Arsenal. Charles Perrault eut le bon sens et l'esprit de renoncer à ce genre ridicule; son frère aussi.

Après avoir plaidé comme avocat et rempli pendant dix ans une place de commis chez un autre de ses frères, receveur général des finances, il s'acquit la protection et l'amitié de Colbert et fut nommé Contrôleur des bâti-

(i) Il existe un livre intitulé l'Enfer burlesque, ou le fameux livre de V Enéide travestie, dédié à 3/iie ^Q Chevreuse; le tout accomodé à V histoire du temps, 1649; — "^^^^ ce n'est point l'œuvre de Periault. Cette bouffonnerie figure aussi parmi les Ma^arinades.

ments du roi. En relation permanente avec le ministre, il eut l'occasion d'être utile à un grand nombre d'hommes de lettres. Il se fit remarquer par la politesse et par l'élévation de ses sentiments.

On assure que c'est lui qui empêcha Coiben de fermer au public le jardin des Tuileries : « Vous ne croiriez, monsieur, lui dit-il en se promenant un jour avec lui, le respect que tout le monde, jusqu'au plus petit bourgeois, a pour ce jardin. Non-seulement les femmes et les enfants ne s'avisent jam.ais de cueillir aucune fleur, mais même d"y toucher; ils s'y promènent tous comme des personnes raisonnables; les jardiniers peuvent vous en rendre témoignage. Ce sera une affliction publique de ne pouvoir plus venir ici se promener. — Ce ne sont que des fainéants qui viennent ici, interrompit brusquement le ministre. — Il y vient, reprit Perrault, des personnes qui relèvent de maladie, pour y prendre lair; on y vient parler d'affaires, de mariage, de toutes choses qui se traitent plus convenablement dans un jardin que dans une église, où il faudra à l'avenir se donner rendez-vous. Je suis persuadé que les jardins des rois ne sont si

grands et si spacieux qu'afin que tous leurs enfants puissent s'y promener. »

Le Portrait d'Iris^ le Dialogue de r Amitié et de rAmour. établirent sa réputation littéraire, et bientôt nommé membre de l'Académie française, grâce à Colbert, il fut le premier à demander que les séances de cette illustre Compagnie devinssent publiques. LaSociétélui fut redevable des jetons de présence; il obtint encore, pour assurer la liberté des suffrages, le scrutin secret dans les élections. Ce sont là des choses très-méritantes assurément. Cependant il ne tarda pas à exciter de vives inimitiés dans le sein de la docte société par la lecture d'un poëme intitulé : le Siècle de Louis le Grande où il cherchait à démontrer, en se fondant sur le progrès des temps, la supériorité des modernes sur les anciens; Boileau surtout ne put tolérer cette injure adressée à l'antiquité. Une grande guerre éclata entre lui et Perrault, ou plutôt entre lui et les Perrault, car Boileau comprit dans ses attaques l'architecte sur les plans duquel ont été élevés l'Observatoire et la colonnade du Louvre. Cette querelle des anciens et des modernes prit la proportion d'un événement p.ublic, tout le

monde s'en mêla. Perrault, pour soutenir son opinion, fit paraître son Parallelle^ Boileau ses Réflexions sur Longin.

Ce fut pendant cette orageuse discussion que Perrault, afin de l'entretenir sans doute et comme pour railler encore les zélateurs de l'antiquité, écrivit dans le style aisé quoique un peu incorrect de son Dialogue de V Amitié et de r Amour, quelques comédies de société : rOublieux{i),V Officieux intéressé, les Fontanges, comédies restées inédites, et que certainement nous n'aurions pas songé à réveiller si, en même temps, il n'avait eu l'idée de recueillir et de narrer simplement les contes avec lesquels on berçait alors les petits enfants. Il a dû en effet à ses contes une popularité que les hommes d'un bien plus grand mérite que le sien n'ont pu atteindre; ces contes ont sauvé de l'oubli son nom, que son Poème de Saint-Paulin, son Apologie des femmes, satire dirigée contre Boileau, et son dernier ouvrage :

(i) VOublieux, l'Officieux intéressé, recueil Soleine, V. 56. — Les Fontanges, recueil La Vallière, tragédies et comédies, t. IV. {Bibliothèque Impériale, mss.j

les Hommes illustres du siècle de Louis A'/ F", n'auraient pas fait assurément parvenir à la, postérité !

Des trois comédies de Charles Perrault conservées parmi les manuscrits de la Bibliothèque impériale, nous n'avons cru devoir publier que l Oublieux ; les deux autres ne sont que des ébauches, curieuses en elles-mêmes au point de vue de la peinture de l'époque, pleines de petits coups de pinceau qui en rendent agréablement la couleur, mais sans dessin suffisant pour constituer un tableau. Nous donnons même l'Oublieux, dont l'intrigue est presque insignifiante, moins comme une pièce que comme un croquis de moeurs fort bien réussi, dans lequel Perrault s'amuse à mettre en scène ceux qui, portant un trop grand amour à l'antiquité, ne savent pas vivre de la vie de leur temps et en apprécier les avantages. C'était là son grand cheval de bataille; il a presque recomposé la figure de Thomas Diafoirus po.ur se moquer des sots savants, sans négliger la critique des sots à cervelle légère, grands coureurs de nouvelles du jour, remplissant leur mémoire de détails inutiles et n'ayant d'autre occupation que de répéter la dernière anec-

dote. C'est bien l'auteur du Parallelle qui a fait cette petite comédie; on ne peut pas en douter. Dans le contraste des caractères qu'il établit entre les deux lils de M. Jérôme, il poursuit sa thèse favorite ; seulement , usant de son droit d'auteur comique, à côté des ridicules du pédantisme il montre les défauts de la frivolité.

Ce titre, VOublieux^ pourrait faire croire tout d'abord qu'il s'agit d'une comédie de caractère, tandis qu'il ne s'agit en réalité que d'une légère esquisse de mœurs : Voublieux ou l'oublieur était tout simplement le nom donné au marchand d'oubliés^ personnage ambulant, très-répandu dans les rues de Paris à l'époque où écrivait Perrault, et qu'on voit figurer encore dans la collection des Cris de Paris de Bonnard (i). On y trouve VOublieujc, sa lanterne à

(i) Cris de Paris. Che^ Bonnart, rue Saint- Jacques, vis-à-vis les Mathurins (vers 1710).

ia main et son corbillon sur l'épaule, cherchant des pratiques dans ses excursions nocturnes. Les vers suivants exposent sa profession :

Je ne crains ny neiges ny pluyes^ Oest de qiioy je fais peu de cas; L^ors que je vand bien mes oublies, Et surtout quand je ne perds pas.

La profession des pastissiers oublaieurs remontait jusqu'à la plus haute antiquité, comme se plaît à le constater le Traité de la police du conseiller Delamare, commissaire du roi au Châtelet de Paris.

« Aihenée, dit-il, rapporte d'Aristophanes et de Phoresarates que dans l'ancienne Grèce il se faisait une espèce de pain entre deux fers chauds sur le feu et qu'on les appelait obelias parce qu2 l'on en pouvait avoir pour une obole, qu'on les criait, et que ceux qui les portaient sur leurs épaules s'appelaient obeliophores ou porteurs d'oubliés. »

Malgré tout le respect que nous devons à l'excellent Traité de la police et à l'érudit conseiller commissaire du roi au Châtelet , cette étymologie des oboles ne nous paraît pas régulière; obelias signifiait un pain rôti à

la broche, q^nsi nommé d'ote/05 broche, et non d'obolos obole. On appela, par extension, oublies une sorte de pâte légère et déliée, mêlée de sucre et quelquefois de miel, laquelle devait être confectionnée, d'après les règlements, « avec de bons et loyaux œufs. » Des garçons bien découplés, mais dont il était bon de se méfier un peu, criaient ces oublies, à la nuit tombante, de quartiers en quartiers, excepté dans celui des juifs et des juives, qui leur était interdit.

Nous venons de dire qu'il fallait se méfier de messieurs les oublieux : en effet, une ordonnance du lieutenant de police, de Voyer d'Argenson, en 1700, neuf ans après la composition de la pièce de Perrault, porte : « Que depuis quelque temps plusieurs vagabonds et gens sans aveu ne laissent pas que de crier des oublies^ et, sous ce prétexte, s'introduisent dans les maisons, où ils volent et trompent au jeu ceux qui ont la facilité de jouer avec eux, se servant pour cela de faux dés; qu'il y a même actuellement dans les prisons du Châtelei un de ces particuliers qui a filouté une somme de cinquante livres en contrefaisant Voublieur, et que ces abus, qui commencent

à passer en usage, pouvaient apporter un gr^.nd préjudice à l'honneur de la communauté (i).»

Quelques-uns de ces garçons parurent affiliés à des bandes de voleurs, notamment à la bande de Cartouche; mais, pour l'honneur de la communauté, on doit plutôt croire, avec Le Grand d'Aussy, que c'étaient de vrais voleurs déguisés en marchands d'oubliés afin de commettre plus facilement leurs crimes. Alexis Monteil, partageant cet avis, dans son Histoire des Français des divers états, assure que les oublieux eux-mêmes étaient quelquefois victimes d'odieuses machinations : « L'usage de faire monter le soir à souper ces pâtissiers ambulants engendra des abus et occasionna maintes scènes scandaleuses: les libertins les battaient et les dépouillaient non-seulement de leurs marchandises, mais encore de leur argent. »

Pour couper court à tous ces inconvénients on finit, vers le milieu du XVII 1^ siècle, par transformer les oublieux en oublieuses, c'està-dire en marchandes de plaisir, qui existent encore : Voilà le plaisir, mesdames!...

i) La communauté avait étéétabliedès l'an 1270.

Il y avait évidemment un sujet de comédie dans les substitutions de personnes qui pouvaient avoir lieu sous le nom et sous le costume de r Oublieux; c'est ce que tenta Perrault en l'année 1691. L'année suivante, Donneau de Visé, grand ami de Perrault, proposa dans son Mercure galant une énigme sur le Corbillon de f Oublieux {i) ^ et un peu plus tard inséra dans le même journal une Nouvelle qui a beaucoup de rapport avec notre comédie (2). Enfin, le 22 nivôse an VIII, Joseph Pain, membre de la société des belles-lettres, fit représenter au théâtre des Variétés-Montansier un vaudeville sous ce titre : la Marchande de Plaisir.

Ces remarques suffisent comme introduction à la comédie de Perrault, où il n'est pas question d'un véritable oublieux ; elles seront complétées, d'ailleurs, par les notes réunies à la fin du volume. Ce qu'il importe de mettre en lumière ici, c'est la façon dont l'auteur des Contes de Fées, à l'époque où il les écrivait si naïvement , composait , dans le

(i) Mercure galant, octobre 1692.

'2) Id., septembre 1694.

Style à la mode, d'ingénieuses comédies que très-peu de bibliophiles connaissent de nos jours. Les auteurs se trompent souvent , comme nous l'avons indiqué, sur ce qui doit survivre de leur œuvre. Mais cette comédie de l'Oublieux prouve du moins que Perrault était bien l'homme de son temps ; qu'il avait l'oreille ouverte aux cris de Paris comme aux récits des nourrices, et qu'il ne pouvait manquer de trouver ainsi la note à laquelle il devrait sa réputation.

HippoLYTE Lucas.

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