‹ L'ouest canadien: sa découverte par le sieur de la Vérendrye; son exploitation par lesChapitre 12 sur 50 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

SOMMAIRE

Retour du chevalier de la Vérendrye à Montréal ; il fait valoir ses titres à la succession de son père. — Le gouverneur reste sourd à ses instances. — Lettre du chevalier de la Vérendrye au ministre de la marine. — Indigne conduite du gouverneur, de Bigot et de M. de Saint-Pierre à l'égard des fils de M. de la Vérendrye.

Pour satisfaire la rapacité de Bigot et remplir les cofifres du marquis de la Jonquière, "il n'y avait pas, dit une chronique du temps, assez d'or dans toute la colonie." Les riches fourrures de Touest étaient la Californie de cette époque et les officiers français qui venaient dans la colonie, déployaient plus de zèle à s'enrichir dans ces mines qu'à coloniser la Nouvelle- France. Ce furent l'égoïsme et l'ambition de ces hommes qui préparèrent la perte du Canada. Les sympathies que le peuple canadien a gardées pour la mère-patrie ne seraient pas si vivaces, s'il eut continué à subir plus longtemps le régime des dernières années du gouvernement français en Canada. La séparation est venue justement à temps pour empêcher notre affection de se

M. DK LA VERENDRYE

ÎHger en mépris, à la vue des injustices qui se commettaient contre nous.

Le chevalier de la Vérendrye apprit la mort de son père en arrivant à Missilîmakinaw, où il était descendu pour acheter de quoi approvisionner ses forts. Prévoyant que les ambitieux allaient travailler à le supplanter dans les postes de l'ouest, il se rendit, en toute hâte, à Montréal pour faire valoir ses titres à la succession de son père. Mais, déjà, tout était réglé d'avance ; on ne daigna même pas entendre ses réclamations, Voyant que toute démarche en Canada lui était inutile et que son sort, ainsi que celui de ses frères, était décidé dans le conseil du gouverneur, il prit le parti de s'adresser au ministre des colonies en France pour lui exposer tout l'odieux des procédés de M. de Saint-Pierre à son égard.

Voici cette lettre qui est un beau document méritant d'être cité en entier.

30 septembre I750.

" Monseigneur,

"Il ne me reste plus qu'à me jeter aux pieds de Votre Grandeur et de l'importuner du récit de mes malheurs.

"]e m'appelle La Vérendrye. Feu mon père est connu ici et en France par la découverte de la mer de l'Ouest, à laquelle i! a sacrifié plus de quinze des dernières années de sa vie. li a mar-

ché et nous a fait marcher, mes frères et moi, d'une façon à pouvoir toucher le but, quel qu'il soit, s'il eut été plus aidé et s'il n'eut pas été, surtout, tant traversé par l'envie. L'envie est encore ici plus qu'ailleurs une passion à la mode dont il n'est pas possible de se g^arantir.

" Tandis que mon père et moi s'excédaient de fatigue et de dépenses, ses pas n'étaient représentés que comme des pas vers la découverte du castor, ses dépenses forcées n'étaient que dissipations et ses relations n'étaient que mensonges. L'envie de ce pays nest pas une envie à demy ; elle a pour principe de s'acharner à dire du mal dans l'espérance que, pour peu que la moitié des mauvais discours prenne faveur, cela suffira pour nuire. Effectivement, mon père ainsi desservi a eu la douleur de retourner, et de nous faire retourner plus d'une fois en arrière, faute de secours et de protection Il a même quelquefois reçu des reproches de la Cour, plus occupé de marches que de raconter jusqu a ce quil pût raconter plus juste. Il n'avait point de part aux promotions et il nen était pas moins zélé pour son projet, persuadé que tôt ou tard ses travaux ne seraient pas sans succès et ne resteraient pas sans récompense.

** Dans le temps qu il se livrait le plus à ces bonnes dispositions, Tenvie eut le dessus. Il vit

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isser entre les mains d'un autre des postes tout établis et son propre ouvrage, (i)

" Pendant qu'il était ainsi arrêté dans sa course, ; castor arrivait assez abondamment pour un lUtre que lui, mais les postes bien loin de se multiplier disparaissaient et la découverte ne faisait aucun progrès, c'est ce qui le désolait le plus.

" Monsieur lé marquis de la Galissonnière riva dans le pays, sur ces entrefaites, et, à ravers tout ce qui se disait en bien et en mal, ïl jugea qu'unhommequiavaît poussé de pareilles découvertes à ses frais et à ses dépens sans qu'il Ben eut rien coûté au Roi, et qui s'était endetté Jour de bons établissements, méritait un autre Beaucoup de castor de plus dans la colonie et au profit de la Compagnie des Indes ; quatre et cinq postes établis au loin par des forts aussi bons qu'ils puissent être dans ces contrées éloignées ; nombre de sauvages devenus les sujets k du Roi et dont quelques uns, dans un parti que I je commandais, donnèrent l'exemple à nos sau- I vages domiciliés de frapper sur les autres sau- [ vages dévoués à l'Angleterre, parurent de véri- I tables services ; indépendamment du projet I commencé de la découverte, dont le succès ne

'I Cr fui M, de Noyelles qui Tut envoyé pour le rcmplac t"l qu'nii an Jans les postes, et n'alla qu'à Missîlimakinin

pouvait être ni plus prompt, ni plus efficace qu'en restant entre les mêmes mains.

" C'est ainsi que M. le marquis de la Galissonnière a bien voulu s'en expliquer et sans doute il s'en est expliqué de même à la Cour puisque mon père, l'année dernière, se trouva honoré de la croix de Saint- Louis et invité à continuer l'ouvrage commencé par ses enfants.

** Il se disposait à partir de tout son cœur et il n'épargnait rien pour réussir ; il avait déjà acheté et préparé toutes ses marchandises de traite ; il m'inspirait à moi et à mes frères son ardeur, lorsque la mort nous l'a enlevé le 6 du mois de décembre dernier.

" Quelque grande que fut alors ma douleur, je n'aurais jamais pu imaginer, ni prévoir ce que je perdais en perdant mon père. Succédant à ses engagements et à ses charges, j'osais espérer la succession des mêmes avantages. J'eus l'honneur d'en écrire sur le champ à M. le marquis de la Jonquière, en l'informant que j'étais rétabli d'une indisposition qui m'était survenue et qui pouvait servir de prétexte à quelqu'un pour me supplanter. Il me fut répondu qu'il avait fait choix de M. de Saint- Pierre pour aller à la mer de l'Ouest. Je partis aussitôt de Montréal, où j'étais, pour Québec. Je représentai la situation où me laissait mon père ; qu'il y avait plus d'un poste à la mer de l'Ouest ; que mon frère et moi

M. DE LA VERENDKYE

nous serions charmés d'être sous les ordres de

M. de Saint- Pierre ; que nous nous contenterions,

s'il le fallait, d'un seul poste et du poste le plus

■reculé ; que même nous ne demandions qu'à

faler en avant ; qu'en poussant la découverte

nous pouvions tirer parti des derniers achats de

mon père et de ce qui restait encore dans les

forts ; que du moins nous aurions ainsi la conso-

Ition de faire nos plus grands efforts pour ré-

ondre aux vues de la Cour. M, le Marquis de

il Jonquière pressé par mes représentations me

tKt enfin que M. de Saint-Pierre ne voulait ni de

Binoi, ni de mes frères. Je demandai ce que

deviendraient nos crédits. M. de Saint-Pierre

avait parlé ; il ne me restait rien à obtenir.

" Je retournai à Montréal avec ce consolant édaircissement. Je mis en vente une petite terre, seul effet de la succession de mon père dont les deniers ont servi à satisfaire les créanciers les plus pressés. Cependant la saison s'avançait. Il ■ s'agissait d'aller â l'ordinaire au rendez-vous mar- Iquédemes engagés pour leur sauver la vie et ■fecevoir leur retour, sujets sans cette précaution ^être pillés et abandonnés. J'ai obtenu cette mission avec bien de la peine, malgré M. de rSaint-Pierre et seulement à des conditions faites pour le dernier des voyageurs. Encore à peine M. de Saint- Pierre me vit-il partir qu'il se plaignit que mon départ lui faisait un tort de plus de

dix mille francs et qu'il m'accusa sans autre cérémonie d'avoir chargé mon canot au-delà de la permission qui m'avait été accordée. L'accusation fut examinée ; on envoya à la poursuite de mon canot, et si on m'eut rejoint dès lors M. de Saint- Pierre se serait rassuré plus tôt.

** Il m'a rejoint à Missilimakinaw et, si je dois l'en croire, il a tort d'en avoir agi ainsi. Il est bien fâché de ne pas m'avoir, ni mes frères avec lui. Il m'a témoigné beaucoup de regrets et m'a fait bien des compliments, (i)

** Quoiqu'il en soit, tel est son procédé ; il est difficile d'y trouver de la bonne foi et de l'humanité. M. de Saint- Pierre pouvait obtenir tout ce qu'il a obtenu, assurer ses intérêts particuliers par des avantages qui surprennent et amener un parent avec lui, sans nous donner une entière exclusion.

** M. de Saint- Pierre est un officier de mérite, mais je n'en suis que plus à plaindre de l'avoir ainsi trouvé contre moi et avec toutes les bonnes idées qu'il a pu donner de lui dans différentes occasions, il aura de la peine à prouver qu'en cela il a eu en vue le bien de la chose, qu'il s'est conformé aux vues de la Cour et qu'il a respecté les bontés dont M. de la Galissonnière nous honorait. Il faut, pour qu'il nous soit fait uï%

(i) M. de Saint-Pierre jouait là le rôle d'hypocrite, car il lui eutét^ facile de réparer ses torts à l'égard du chevalier de la Vérendrye.

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pareil tort, qu'il nous ait bien nui auprès de M. de la Jonquîère. (i)

"Je n'en suis pas moins ruiné. Mes retours de cette année, recueillis à moitié et à la suite de mille inconvénients, achèvent ma ruine. Comptes arrêtés tant du fait de mon père que du mien, je me trouve endetté de plus de vingt mille livres ; je reste sans fond, ni patrimoine, je suis simple enseigne en second. Mon frère^aîné n'a que le même grade que moi et mon frère cadet n'est que cadet à l'aiguillette : voilà le fruit actuel de tout ce que mon père, mes frères et moi avons fait.

" Celui de mes frères qui fut assassiné il y a

quelques années par les Sïoux, n'est pas le plus

I malheureux. Son sang n'est pour nous d'aucun

imérite, les sueurs de mon père et les nôtres nous

■ deviennent inutiles. Il nous faut abandonner ce

qui nous a tant coûté, à moins que M. de Saint-

1 Pierre ne reprenne d'autres sentiments et ne

les communique à M. le marquis de la Jonquière.

" Certainement nous n'aurions pointjélé inutiles

[ a M. de Saint-Pierre. Je ne lui ai rien ca.ché

I M ce que j'ai cru pouvoir lui servir, mais quel-

I qûîiabile qu'il soit et en lui supposant la meîl-

[ Ifiure volonté, j'ose croire qu'il s'est exposé à faire

wen des faux pas et à s'égarer plus d'un jour en

\'\ M. de k Jonquière, Bigot et de Saint-Pierte a'ejilendaienl ici, Cftiil In iiN^trj de Tépoque tout simplement.

nous excluant d'avec lui. C'est une avance que de s'être déjà égaré et il nous semble que nous serions sûrs actuellement de la droite route pour parvenir au terme, quel qu'il puisse être. Notre plus grand supplice est de nous voir arrachés d'une sphère que nous nous proposions de terminer de tous nos efforts.

" Daignez, Monseigneur, juger la cause de trois orphelins. Le mal tout grand qu'il est, serait-il sans remèdes ? Il est entre les mains de Votre Grandeur. Des ressources de dédommagements et de consolations, j'ose les espérer.

" Nous trouver ainsi exclus de l'Ouest, ce serait nous trouver dépouillés avec la dernière cruauté d'une espèce d'héritage dont nous aurions eu toute l'ouverture et dont les autres auraient toutes les douceurs."

Cette noble lettre du chevalier en révèle long sur les mauvais procédés de M. de Saint-Pierre envers lui et ses frères ; elle confirme bien une relation de cette époque qui dit: '' que f intendant Bigot et M. de Saint-Pierre s'entendirent pour exploitera leur profit le commerce des fourrures dans l'ouest après la mort de M. de la Vérendrye, et çn'au bout de trois ans ils réalisèrent des sommes im??zenses auxdépens de l' Etat."

Le marquis de la Jonquière n'eut pas la satisfacrion de voir tomber ces profits dans ses mains,

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car il mourut en 1752, un an avant le retour de M. de Saint- Pierre.

Il n'y a pas le moindre doute qu il favorisait l'ambition de ces deux hommes. L'indifférence, on pourrait même dire la cruauté qu'il fit paraître à l'égard des fils du découvreur, en est la preuve. Il connaissait les intentions de la Cour et les vues des deux gouverneurs qui l'avaient précédé dans la colonie ; il connaissait aussi le mérite de cette famille qui se dévouait depuis près de vingt ans pour le service de la France ; s'il n'eut pas été aveuglé par la cupidité, il n'eut jamais permis qu'on la dépouilla aussi odieusement de son patrimoine. L'histoire ne pourra jamais trop flétrir la conduite de ces trois hommes dans cette circonstance.

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