CHAPITRE IV
La Compagnie du Nord-Ouest instrument de corruption chei les sauvages et chei ses Kerviteurs. — Le système de la Compagnie fiit nuisible à nos campagnes canadiennes et au bien-être des sauvagel dans le Nord-Ouest.
Un jour, un vieux trafiquant de fourrures qui avait fait partie des Compagnies de traite, disait à Mgr Provencher : " Comment se fait-il que tous nos anciens bourgeois, après avoir été très riches, meurent dans l'indigence çt ne laissent rien à leurs enfants ?
— Ah ! lui répondit le bon évêque, c'est que la farine du diable retourne en son."
La réponse n'était pas flatteuse, mais c'était la stricte vérité. Le principe de ces fortunes portait avec lui la malédiction. Il n'y a donc rien d'étonnant, si elles se sont fondues comme la neige sous les rayons du soleil,
La Compagnie du Nord-Ouest, au mépris de tout sentiment d'humanité et d'honneur, aveuglée par l'ambition de faire fortune, a spéculé sur l'âme et le corps des sauvages tout comme les traiteurs d'esclaves spéculent sur les malheureux nègres d'Afrique. Par son système de commerce.
elle a travaillé sciemment et volontairement à l'abrutissement des peuples sauvages de TOuest, en leur procurant à flots les boissons enivrantes et en leur inoculant le germe de tous les vices.
Quand Mgr Provencher monta dans les missions de la Rivière Rouge en iSiS, la première chose que les sauvages lui demandèrent, ce fut du rhum : " Ils étaient bien étonnés, dit-il à Mgr *' Plessis, quand on leur répondait que nous n'en '* avions pas."
Avant cette Compagnie, les sauvages guidés par le sentiment de l'honnêteté naturelle, se faisaient un scrupule de payer exactement leurs dettes. Les faits suivants en sont la preuve. Cinq ans après la conquête, un traiteur anglais avait avancé à crédit aux sauvages des marchandises pour une valeur de trois mille peaux de castor. L'année suivante, il fut payé scrupuleusement par tous les chasseurs ; mais, comme l'un de ceux à qui il avait fait crédit, était mort pendant l'hiver, les parents de celui-ci se cotisèrent pour acquitter sa dette, afin de délivrer son âme de toute inquiétude dans l'autre vie. Ils étaient convaincus que si son nom restait sur le livre du marchand, ce sauvage ne reposerait pas en paix dans le pays des âmes.
Vers le même temps, ou peu après, un autre traiteur, ne pouvant transporter à Montréal, toutes les pelleteries qu'il avait achetées, les
entassa dans une petite loge, et l'année suivante, il les retrouva au même endroit ; il n'en manquait pas une.
On a vu, déjà, dans un autre chapitre, comment, en t775, les sauvages avaient résisté longtemps aux sollicitations de Frobisher, qui voulait les empêcher de se rendre à la baie d'Hudson porter des pelleteries pour acquitter des dettes contractées l'année précédente.
Nous allons voir, dans ce cdapitre, comment ^s Bourgeois du Nord-Ouest et leurs commis se Srent un jeu de rendreles sauvages malhonnêtes voleurs, usant même de violence pour les ipêcher de payer leurs dettes.
Dans le journal de M. McGillivray, cité par l'Hon, Masson en son livre " Les Bourgeois du 'Kordoitest" page 26, il dit : "J'aî donné à Héqui- '" niash (un chef de tribu) une brasse de tabac et " huit mesures de poudre, et je lui ai promis un " habit, lorsqu'il viendrait au printemps, à la con- " dition qu'il n'irait pas à la baie d'Hudson cet été " et n'y enverrait pas ses pelleteries ; il doit aux "anglais 4 5 //«^" (i)
H dit encore dans le même journal : Le " Pavillon (autre chef sauvage) est venu nous " faire visite, et pendant les douze premiers jours
('I On appelait plus aa mieux pelu une peau de ca=toi' du sou équi- 'iJeiu en aulres fmirrures. On disait d'une niaichandise : elle vaut un pliu-dtux plus- trois plus.
" il nous arriva des sauvages tous les jours, de " sorte que nous les avons tous vus. A peu près " la moitié avaient été à la baie d'Hudson pendant ** Tété et y avaient pris à crédit ; je crains bien '' qu'ils n'aient envie d'aller payer leurs dettes au '' printemps. Cependant, s'ils le font, « e sera parce ** que je n'aurai pas pu les empêcher, soit par des " promesses, soit p^r des menaces, si mes mar- " chandises n'y réussissent pas."
C'est ainsi que l'on ajoutait les menaces aux promesses et souvent les coups j ux menaces pour convaincre un sauvage qu'il n'était pas obligé de rester honnête. Mais le plus communément, on avait raison de ses scrupules en l'enivrant, et ce Tut le moyen employé par la Compagnie pendant tout son règne, c'est-à-dire pendant trente-sept ans.
Il n'est guère possible de se faire une idée de tout le mal qu'elle commit et fit commettre dans le Nord-Ouest. Les vieux voyageurs ont conservé longtemps le souvernir des scènes infernales qui eurent lieu dans les forts, quand les sauvages s'y trouvaient en nombre, et que le rhum coulait à flpt. C'était alors des batailles, des meurtres, des hurlements de bêtes fauves. Souvent, dans ces orgies sauvages, les commis et les gardiens des postes couraient de grands risques pour leur vie et parvenaient à grande peine à se sauver. N'importe, pour avoir des
LA COMPACNIK DU NORD-dUEST IStl
pelleteries, ils étaient prêts à donner le lendemain le spectacle des mêmes scènes de carnage. Jamais tous les succès que la Compag;nie a obtenus dans son commerce ne pourront atténuer de pareils crimes.
Elle ne se borna pas à corrompre les sauvages, son système s'étendit à tout le personnel qui l'entourait ; les blancs, comme les peaux rouges, devinrent les victimes de son insatiable ambition.
Le comte Andréani, voyageant en Amérique en 1791, visita le Grand Portage où il eut occasion de s'instruire sur la manière dont les choses se passaient au Nord-Ouest. Il dit dans son journal : " Les employés de la Compagnie sont " généralement libertins, ivrognes, dépensiers, et " la Compagnie n'en veut que de cette espèce. " Telle est la spéculation sur leurs vices, que tout " employé qui témoigne dans ses dispositions " économie et sobriété, est chargé des travaux "les plus fatigants, jusqu'à ce que, par une " suite de mauvais traitements, on ait pu le con- " venir à l'ivrognerie et à l'amour des femmes " qui font vendre le rhum, les couvertures et les " ornements. En 1 791, il y avait neuf cents des " employés de la Compagnie qui lui devaient " plus que le produit de dix à quinze années de " leurs gages à venir, " {Voyage en Amérique par LaRochefoucault-Liancourt, vol. II, page ^25). Cette spéculation que faisait la Compagnie
n'était pas un abus qui se glissa par hasard ; au contraire, ce fut une partie essentielle de son système. Cest là-dessus qu elle calculait pour réaliser ses immenses profits.
Dès qu'un des engagés montrait de l'inclination pour faire de la dépense, on lui faisait des avances avec la plus grande facilité jusqu'à ce qu'il fût largement endetté envers la Compagnie. Rendu à ce point, il se trouvait absolument esclave et n'avait plus d'autre alternative que la prison ou une soumission aveugle à ses maîtres. Le premier devoir qui était imposé au commis d'un poste, était de veiller à ce que les serviteurs qu'il avait sous sa direction eussent le moins d'argent possible à retirer à la fin de l'année ; on comptait sur son habileté pour cela; or cette habileté consistait à faire du serviteur un débauché et un ivrogne.
Le rhum qu'achetait la Compagnie lui coûtait une piastre le gallon à Montréal, et elle le vendait à ses engagés quatre piastres la pinte, c'est-àdire seize piastres le gallon. On peut voir par là combien il était facile, pour peu que ces engagés eussent de l'inclination à boire, de porter leur compte de quinze à vingt louis sterlings pour' ce seul article. Toutes les marchandises de traiter étaient cotées à peu près dans la même proportion.
Aussi, loin d'amasser quelqu'argent et de rendra
^ir condition meilleure, ces voyageurs du Nord
■n'économisaient jamais un sou pour mettre leurs
[vieux jours à l'abri de la misère et presque tous
finirent dans la mendicité. Ceux d'entre eux qui
avaient une famille au Canada, la laissaient géné-
■ ralement languir dans la pauvreté. Si par hasard,
s revenaient au pays, ce qui était assez rare,
^'était ordinairement pour y traîner une existence
luisérable. Le genre de vie qu'ils avaient con-
racté dans les voyages, les avaient rendus
mpropres à tout travail assidu dans la campagne
Kt même à Texercice de n'importe quel métier.
Quant aux jeunes gens qui gagnaient le Nord- Ouest avant que d'être mariés, ils s'établissaient «, en contractant mariage avec des femmes sauvages, quand ils avaient la chance de ne pas laisser leurs os dans les lacs ou dans les prairies, victimes d'un accident.
Des centaines et des centaines des nôtres ont laissé leurs cadavres dans ces déserts sauvages. Les uns sont morts de faim et de fatigue, égarés dans leurs interminables courses ; les autres ont péri de froid ou bien ont été massacrés par tes sauvages. Quelquefois, ils ont perdu la vie en obéissant à des ordres barbares de Isurs chefs qui leur commandaient comme à des esdaves.
Un jour, dans un fort de l'extrême nord, le gardien du poste dit à un guide :
— ** Prends ce canot et va avec six hommes porter des vivres au poste voisin."
— La rivière est rapide, lui répond le guide et le canot n'est pas assez solide pour résister. Nous nous exposons à périr.
— Vous êtes des peureux, dit le gardien ; le canot est assez solide ; marchez Les sept voyageurs s'embarquèrent ; mais deux jours après, le guide, nommé Brousse, revint au fort avec un seul homme ; tous les autres s'étaient noyés dans un rapide où le canot s'était brisé en deux. Avec cette obéissance aveugle, on peut s'imaginer ce que la Compagnie obtenait de ses serviteurs.
Pendant plus des trois quarts ' du temps, le commerce de la traite se fit avec des luttes acharnées qui ressemblaient beaucoup plus à du brigandage qu'à un commerce licite.
Pour être victorieuse partout, la Compagnie avait besoin de batailleurs, et elle savait s'en former, en encourageant tous ses fiers à bras à commettre des actes de violence contre tout traiteur étranger qui s'aventurait dans ces pays. On récompensait même ceux qui se distinguaient par quelque coup de force brutale. Les exploits de ce genre étaient la gloire de cette époque dans le Nord. Un des grands amusements des Bourgeois était d'assister à ces scènes de pugilat
les athlètes anglais et canadiens s'assommaient
;omnie au temps des Grecs.
La CompagTiie a prétendu et des historiens
it répété que le nombre de canadiens qu'elle
'ait employés pour son commerce au Nord-
fOiiest avait été comme un bienfait public. Eh
bien, même à ce point de vue, nous croyons que
ice fut une chose déplorable, qui causa alors au
fCanada le même dommage que l'émigration cana-
'dîenne d'aujourd'hui aux Etats-Unis.
11 y a un siècle, la nation canadienne avait non seulement autant maïs plus besoin qu'aujourd'hui de tous les bras de ses enfants. Les belles terres delà vallée du Saint- Laurent étaient encore en grande partie couvertes de forêts. Nous avions à former des paroisses et à nous fortifier chez nous par la colonisation. Chaque canadien qui partait alors du pays nous causait une perte plus grande que le départ de vingt canadiens aujourd'hui. Or, ce fut par centaines et par milliers que la Compagnie les enleva de nos campagnes, puisque le nombre de ses voyageurs s'élevait à deux mille et que chaque année elle avait à en "^placer plusieurs.
Si maintenant, ces milliers de nos compatriotes, au lieu d'aller dépenser leur énergie et user leurs forces au profit des traiteurs de pelleteries, se fussent établis sur des terres pour les défricher et y élever de nombreuses familles, le service rendu
à la nation n eût-il pas été préférable à celui dont se vantait la Compagnie ?
C'est à peine si nous pouvons calculer les dommages que nous causèrent ces nombreux départs pour les pays sauvages. Ceux qui ont admiré l'énergie des traiteurs du Nord, n'ont peutêtre pas assez réfléchi à ce côté de la question. Pour nous, nous croyons qu'envisagée à ce point de vue, la Compagnie fut plutôt un fléau qu'un bienfait pour la nation canadienne.
Quant aux tribus sauvages, elles y perdirent autant que les blancs sous le rapport du bien-être. Leur pays fut ravagé et ruiné par des chasseurs qui tuaient indistinctement tous les animaux à fourrure, vieux et jeunes, et cela en toute saison. La Compagnie engageait des chasseurs dans les villages sauvages du Canada, des Iroquois et des Algonquins ; et elle leur payait un prix fixe pour les pelleteries qu'ils apportaient. Ceux-ci, n ayant aucun intérêt à ménager le gibier dans un pays où ils n'étaient qu'en passant, détruisaient totalement les espèces d'animaux à fourrures les plus précieuses. Les malheureux indigènes, intimidés par la réputation guerrière de ces étrangers et craignant les ressentiments de la Compagnie, contemplaient cette destruction sans oser l'empêcher.
Ce qui contribua aussi beaucoup à appauvrir le sauvage et à le rendre misérable, ce fut le
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système adopté par la Compagnie de lui avancer avec la plus grande facilité des marchandises à crédit. C'était un moyen habile de l'exploiter, tout en gardant des apparences honnêtes. Comme ïes marchandises étaient fournies un an d'avance, riles étaient vendues beaucoup plus cher, et comme il fallait attendre un an pour les pelleteries et courir des risques, celles-ci étaient payées ÎJeaucoup moins cher. De cette manière, le pauvre sauvage, pour peu qu'il n'eut pas été heureux dans sa chasse, avait à peine de quoi payer sa dette au printemps. S'il arrivait alors qu'un traiteur étranger, rival de la Compagnie, offrit au -Sauvage une somme élevée pour ses fourrures, ce qui lui eut permis de payer sa dette et de garder un surplus, c'était une bataille qui avait lieu. La Compagnie s'emparait par violence de toutes les pelleteries du sauvage et maltraitait, en outre, le traiteur imprudent qui venait lui fah-e concurrence.
Le fait suivant nous montre combien il en fallait peu pour exciter la jalousie de la Compagnie et lui faire exercer des actes de violence.
Un jour, un nommé Fidler, arpenteur aux gages de la Compagnie de la baie d'Hudson, ivait été envoyé pour explorer un endroit par ûu elle voulait ouvrir des communications avec Athabaska. Fidler avait avec lui un sauvage lui servait de guide. La Compagnie du
Nord- Ouest niait le monopole à la Compagnie de la baie d'Hudson, mais prétendait bien lavoir pour elle.
Soupçonnant Fidler de vouloir s'occuper de traite, elle envoya, pour le chasser, un nommé Larocque, batailleur fameux, lui recommandant de ne souffrir aucun étranger dans ce district. Larocque, ayant rencontré le sauvage qui servait de guide à Fidler, le battit cruellement et ne le laissa qu'après lui avoir cassé deux côtes.
Il n'était pas toujours nécessaire qu'un sauvage fut endetté envers la Compagnie pour que celle-ci le punit sévèrement d'avoir vendu ses pelleteries à un étranger. C'était un crime qu'elle ne pardonnait pas, et les indigènes étaient absolument hors d*état de résister aux actes de violence dirigées contre eux.
Il faut avoir ignoré le système de commerce de la Compagnie du Nord-Ouest pour dire qu elle fut utile aux sauvages et aux canadiens qui étaient à son service. En réalité, elle fut plutôt pour eux un fléau, moralement et matériellement.