ONÉSIME RECLUS
P. S.—Lundi, 21 décembre, on mettra à la poste un gros livre que je viens de publer, La terre à vol d'oiseau, où je parle longue-
ment du Canada. J’en fais hommage à la société de Témiscamingue dont vous êtes le président.”
D'un autre côté, le journal La Minerve, de Montréal, recevait d’un correspondant de Paris, entre autres choses sur le Témiscamingue, le paragraphe suivant au sujet de M. Bonaparte Wyse :
“ M. Wyse ne sera bientôt plus, ou plutôt, n’est déjà plus un étrauger au Canada. Il appartient à cette pléïade de Français intelligents et dévoués qui suivent d’un œil anxieux le progrès de notre race en Amérique et qui veulent s'associer à nos luttes et triomphes, Si nos renseignements sont exacts, M. Lucien N. B. Wyse aurait déjà consacré une assez jolie somme à s'assurer des lots sur les rives enchanteresses du lac Témiscaminuue, à côté de son savant ami M. Onésime Reclus et autres Français de distinc-
tion. On nous dit même que l’été prochain uous ménage le plaisir de le voir visiter notre pays. Espérons que rien ne viendra entraver son projet.”
Le 3 février 1886, M. Onésime Reclus envoyait au Père Gendreau une nouvelle liste d’actionnuires de la colonisation du Témiscamingue, parmi lesquels on voyait figurer des noms comme les suivants :
Paul de Canne, directeur du grand dictionnaire encyclopédique de France,
Louis Rousselet, directeur du dictionnaire de Géographie Universelle,
Franz Schrader, directeur du grand atlas universel,
Général Turr, président de la société du percement de l’isthme de Corinthe,
Désiré Brissaud, professeur agrégé d'histoire, président de la commission d'examen militaire de Saint- Cyr.
Cette liste, avec celle qu'avait précédemment envoyée M. Reclus, formait un total de 64 noms. « Avec 36 encore, disait l’auteur de la lettre, nous arriverons au chiffre 100, qui est notre ambition.”
. Comme l'avait annoncé M. Reclus, M. Bonaparte Wyse venait au Canada en 1886 et se mettait aussitôt en frais de parcourir toute la région du Témiscamingue, dans le but, disait-on alors, de jeter les bases d’un grand chemin de fer quitraverserait tout le nord de la province,
M. Bonaparte Wyse est un ancien lieutenant de vaisseau, auteur d’une étude et d’un projet sur la canalisation de l’isthme de Panama qui l'ont associé à la gloire de M. de Lesseps; c’est un homme doué . d’un esprit d'entreprise infatigable, toujours prêt à consacrer sa fortune et son intelligence à de grandes œuvres utiles, et cherchant partout eur la carte du monde des champs à son activité.
Reçu avec un véritable enthousiasme par les directeurs de la société de colonisation, il put se rendre compte de ce qu'avait perdu la France en perdant le Canada, ‘ perte irréparable” disait-il au banquet qui lui avait été offert, le 19 août, à l'hôtel Russell d'Ottawa, “ politiquement parlant, mais que nous pouvons réparer d’une autre façon eu appuyant tous
L'OUTAOUAIS SUPÉRIEUR 139 vos efforts pour l'extension du nom et du génie
français.”
Deux jours après, M. Bonapaîte Wyse, voulant parcourir d’un bout à l’autre la grande ligne nouvelle du Pacique, qui comptait encore à cette époque beaucoup d’incrédules, $e rendait à la Colombie Anglaise, et c’est de là qu'il écrivait au Père Gendreau, le 3 septemure, une lettre dont les quelques passages suivants font voir quelle lumière un esprit attentif peut porter, par un simple coup d'œil, sur l'état réel d’unè situation et les espérances qu’elle peut faire naître :
Viciorin de Vancouver, 3 septembre 1886,
Arrivé au terme de ma longue et rapide course à travrrs tout le Canada, je m’empresse de profiter d’un instant de répit pour vous exprimer de nouveau mon eñtière grat tude pour les attentions de toutes sortes dont vous nous avez comblées, ma famille et moi, pendant la très intéressante excursion que nous avous faite sur les bords pittoresques du Témiscamingue. L'impression que j’emporte de la région si variée comprise entre le rapide du Long Sault, at sud, et la première chute de la rivière des Quinze, au nord, est des plus favorables. L'élargissement si remarquable de la rivitre Outaouais, qui forme le lac Témiscamingue proprement dit, me paraît surtout aple à une culture fort rémunérative, à partir du point où se trouve la factoretie de la compagnie de la Brie d'Hudson, eñ face de la mission catholique. Comme c’est pr. cisément dans ;a portion orientale de cette zône f condle que la société que vous présidez si habilement po-sède les deux toWwnships Guigues et Duhamel, il est certain que vous par viendrcz très promptement à ouvrir à la civilisation nue région jusqu'ici beaucoup trop inconnue.
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Vous avez compris en effet, avec nn #sprit d'entreprise aussi éclairé que patriotique, qu’il fallait à tout prix changer les conditions d'accès au T'émiscamingue, si l’on voulait en faire ce qu’il doit être ; un centre agricoieimportant. Vos efforts persévérants sont à la veille d'aboutir. Le uccès a couronné vos travaux et les colons, attirés par vous, peuvent ma ntenant se rendre de la station de Mat'awa à leurs terres en moins de douze heures. Ce résultat inespéré, qui ouvre définitivement une cont ée fertil , est suffisant pour le moment, mais je ne doute pas que l’on ne soit coniraint bieutôt (entraîné par la force même des choses) à anéliorer et à agrandir les moyens de communication que vous avez sagement aujourd'hui appropriés aux besoins croissants du pays où vous avez fait suivre la croix par la charrue.
Je vous félicite d'autant plus de tout ce que vous avez fait que vous avez pu ainsi venir en aide à de nombreuses et intéressantes familles du Canada-français qui végetaient aux Etats-Unis, et auxquelles vous donnerez en peu de temps une honorable aisance, Je suis heureux en ce qui me concerne de contribuer encore plus eflicacement que je ne lai fait jusqu'à présent, avec le concours de mes amis de France et, en particulier, M. Onésime Reclus, à un résultat si excellent au point de vue humanitaire, moral et intelligemment patriotique.”
Retourné en France peu de temps après, M. Bsnaparte Wyse réunissait les souscripteurs français à l’entreprise du Témiscamingue et leur faisait un rapport de son voyage. Ils’en suivit de nouvelles adhésions et une demande de cent autres lots aux mêmes conditions que celles qui avaient été précédemment consenties :
‘ Nous avons hésité et même refusé pour le moment,” dit le Père Gendreau dans son troisième rapport annuel, présenté le 10 mars 1887, ‘* parce que nous voulions attendre le résultat de nos
premières opérations. Mais tout dernièrement, M. Reclus est revenu à la charge. Il demande avec instances que je lui promette de nouveaux terrains, Plusieurs de ses amis, incertains de l’avenir de la France, veulent avoir un pied à terte au Canada. Ils ne s'arrêtent pas à la question d'argent. Si mille francs ne suffisent pas, il donneront davantage. Puis M. Reclus m'avertit que si je m’obstine à refuser, il s’en ira dans les cantons de M. le curé Labelle, tout en préférant notre Témiscaruingue. Je lui ai répondu que je soumettrais l1 chose à notre procha ne assemblée du bureau
Suit un exposé du budget de la société de colonisation et le Père Gendreau continue en ces termes :
| | | “ Aujourd’hni, dans nos cantons Guigues et Duhamel, nous |avons 69 familles résidentes, sans compter les familles qui vont larriver à l’ouverture de la navigation et pour lesquelles les consitructions et défrichements ont été faits l'automne dernier. Au | mois de juillet 1885, je vous avais adressé un rapport où j'avais donné un tableau statistique. Je répète ce méme tableau ei y ajoute le rapport de cette aunée.
1885 1887 PO T QUE RMI dan onthenst OR ln et ER eNe 850 1085 Acres 45 21412 2 CL ASAPRAART OR EEE DORE AU AN GE 247 450 Minots de semence. .….........…. NT TS rt s BnLe tt 1131 1836 Bâtisses construites. issus ceseneosn MALE TUE 67 110 Lots avec défrichements.. ses 70 108 l'amiiles PROS ES lente Re COR UNE 37 69
‘ Ce sont là des chiffres que j’ai recueillis lors de mn voyage à l'émiscamingue, au mois de janvier 1887.”
En outre, il s'était formé à Montréal, dans le cours e l’année 1886, une société dite ‘“ Société de coloniation des marchands de Montréal,” avec l’objet d’éblir une colonie sur les terres du Témiscamingue .
Cette société demandait qu'on mît le plus tôt possible à sa disposition une cinquantaine de lots sur lesquels elle ferait les défrichements exigés par la loi et dirigerait dès le printemps de 1887 un premier groupe de vingt à trente colons. Le Père Gendreau lui avait assigné aussitôt, pour commencer, nenf lots sur les bords du lac, dans le canton Guigues, et les travaux préliminaires avaient été immédiatement entrepris et poussés avec vigueur,
Dans le cours de 1887, le gouvernement provincial a fait arpenter deux cantons nouveaux, l’un appelé Laverlochère, du nom du plus célèbre missionnaire du lémiscamingue, l’autre baptisé d’après le nom de l'archevêque actuel de Montréal, monseigneur Fabre. Il a aussi envoyé, pour parcourir toute cette région, l'inspecteur des forêts, M. Bureau, qui a rapporté que les terres du Témiscamingue sunt des plus faciles à cultiver et des plus fertiles qu’il y ait dans toute la province de Québec. (1)
(1) Sur une carte nouvelle du Témiscamingue que vient de publier la société de colouisation, nous trouvons encore d’ utres noms zadiquant les endroits où seront les futurs cantons Mercier, Geudreau, Tabaret, Shehyn, Mazenod, Campeau, Boiscierc, sur la rive orientale du lac et de l'Outaouais, jusqu'à Mattawa, et les cantons Wyse, Poitras, Eddy et Antoine, sur la rive occidentale, daus Ontario.
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De son côté, le gouvernement fédéral a établi un bureuu de poste à la Baie des Pères où il y a déjà un commencement de village florissant.
Ce village n'existait même pas il y a deux ans, et l'on ignorait jusqu’au nom de la Baïe des Pères. Dans un chapitre subséquent le lecteur en trouvera l'historique et une description complète. Pour le moment, qu'il nous suffise de dire que la Baie des Pères renferme déjà vingt familles. La corporation des Pères Oblats y a fait construire l’an dernier une église en briques, de 45 pieds sur 90, un presbytère de 36 pieds sur 45, et un couvent de 45 pieds sur 95 pour les Sœurs Grises qui se vouent à l'éducation des enfants et au soin des malades.
En outre, des particuliers ont entrepris la fabrication de la brique, et il en est résultéque la brique, au lieu de coûter $40.00 le mille, lorsqu'on la faisait venir de Mattawa, ne coûte plus maintenant sur les lieux que $7.00 le mille.
La compagnie du chemin de fer du Témiscamingue a fait construire à la Baie des Pères un quai qui lui a coûté $3,000. Les commerçants de bois en ont profité pour faire décharger à ce quai toutes les provisions dont leurs chantiers avaient besoin, et, dans le cours de l'hiver, les colons ont pu faire de l'argent par le transport de ces provisions à leurs destinations respectives.
| On a vu aussi des entreprises privées, telles que la construction d’un moulin à farine et des machines à scier, à embouveter le bois, à faire des lattes, ete. etc.
La société de colonisation a perçu, durant l’année . IN 1887, la somme de 810,000 pour vente de terres ‘ii dans les cantons Duhamel et Guigues.
A la demande du bureau de direction, M. Bellemare, un des colons du lac Témiscamingue, a fait un
PR trie
l année.
4 Il a constaté qu’il y avait quatre-vingt-donze faï milles résidentes dans le canton Duhamel et vingt Lit dans le conton Guigues, quatre-vingt-quinze maisons, Pi cent seize granges et 2,200 acres de terre en culture.
| On remarquera que le rapport annuel présenté par nl | | G le Père Gendreau à la Société, le 10 mars 1887, ne if mentionnait que 1,085 acres en culture; il y avait ni | donc une augmentation d'environ 1110 acres en une année, et le nombre des familles résidentes, de 69 était porté à 112: augmentation, 43. Il n'y avait
| | enfin en 1887 que 110 constructions, comprenant 1 | maisons et granges, et l'on trouvait maintenant 95 | maisons et 116 granges, ce qui donnait une augmen- | | tation de cent dans le nombre général des :bâtisses.
| Ajoutons que la récolte de l'automne de 1887 a été d'environ 1,000 minots de blé, 5,000 minots
une le 69 avait nant nt 95 menses.
ninots
d'avoine, 250 tonnes de foin et 2,000 minots de pommes de terre. Ces produits sont vendus par les colons au personnel employé par les marchands de bois dans les chantiers avoisinants : ils rapportent, le foin $35 la tonne, l’avoine 80 centins le minot, les pommes de terre $1.50 le sac, les fèves $3.00 le minot, etc., etc.
Disons eufin, pour terminer, que les cantons Guigues et Duhamel viennent d’être érigés en municipalités, événement que justifient l'importance qu’ils ont, si rapidement acquise et le nombre toujours croissant de leurs habitants.
Voilà où en était la situation, telle que résumée par le dernier rapport du Père Gendreau, en date du 7 février de l’année présente.
Nous avons conduit le lecteur pas à pas dans l’historique de l'établissement du Témiscamingue, depuis son origine, qui remonte à trois ans à peine, jusqu’à nos jours, au printemps même de 1888. Nous n'avons pas craint d’entrer dans bon nombre de détails qui ont paru peut-être à la lecture quelque peu minutieux, mais on aimera à les retrouver plus tard, en jetant un regard rétrospectif sur les commencements humbles et les premiers essais, si laborieux, si longtemps
incertains, de ce qui sera devenu une colonie prospère,
A SRE ADO
contenant des paroisses en pleine maturité et des cam-
pagnes couvertes de riches moissons. On y retrouvera
sous des traits modernes l’histoire de l’enfance de notre
| pays, moins les luttes à main armée contre les saupr vages Peaux Rouges toujours prêts à porter le mas- DE | sacre et la ruine dans des établissements presque ji Li À sans défense : on y verra une reproduction exacte, ne | faite sous nos yeux, des rudiments de notre existence | nationale, des conditions successives par lesquelles a dû passer ce pays qui va bientôt prendre rang dans
la grande famille des nations, et, à la vue de ce spec-
tacle qui évoquera tout un monde de souvenirs chers
- au peuple canadien, on éprouvera, au lieu de la répugnance pour des détails nécessaires, un intérôt
toujours grandissant pour les moindres faits, pour
[1 | les plus légers incidents, pour les plus petits pro- En | : grès de la colonie naissante que l'historien aura 1 | signalés. Nous n'avons fait, dans le chapitre qu’on I vient de lire, que tracer d’une main rapide l’établis- LA | sement proprement dit, la fondation et les premiers auf ll développements de la région du Témiscamingue ; il | nous reste maintenant à présenter le tableau de cette Il région elle-même et à l’étudier, non seulement sous | ses aspects actuels, mais encore sous les formes que
| lui réserve l'avenir, un avenir incontestablement
| magnifique, comme le lecteur pourra s’en convaincre
| par l'exposé conciencieux qu’il trouvera dans les || ER pages suivantes.