‹ L'Outaouais supérieur [microforme]Chapitre 36 sur 41 · SE · texte numérisé non relu

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core un immense plateau onduleux, sans aucune roche, formé partout d’un sol arable de qualité supérieure ; on y établirait aisément une dizaine de paroisses que l’on pourrait apercevoir toutes ensemble d’un même coup-d’œil, avec les clochers de leurs villages émergeant soit du fond des gorges, soit s’élançant dans les airs, du haut de quelque colline animée et joyeuse.

Mais ce qui est par dessus toutes choses remarquable, c’est le monticule gigantesque, formé de larges assises de granit régulièrement espacées entré elles et diminuant graduellement comme une pyramide, jusqu’à une certaine hauteur où tout à coup le travail mystérieux de la nature est interrompu.

Sur ce monticule les Oblats se proposent dé con-

struire un calvaire que l’on pourra apercevoir à une énorme distance,

Nous entendîmes la grand’messe, un disnanche matin, dans le nouveau monastère, où l’on a installé une chapelle provisoire. Les gens venaient soit des alentours en canot, soit à pied de l’intérieur, Il n’y avait pas encore de chemin voiturable, même autour de la baie, mais un simple sentier plus où moins

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large,. suivant les endroits. L'absence de chemins était alors le grand inconvénient, comme c’est toujours le cas du reste dans les établissements nouveaux. Les colons fraient eux-mêmes des ouvertures à travers les bois et ils transportent sur leur dos leurs provisions, parfois jusqu’à de grandes distances. Mais les jours de cette colonisation primitive et pénible sont maintenant comptés.

Un autre inconvénient était le manque de bois combustible. Cela est incroyable dans un pays où le bois surabonde, mais cela est. Le bois appartenait à des concessionnaires de coupes, ou bien était brûlé sur la plupart des lots. Les ravages opérés par le feu dans toute la région du Témiscamingue sont effrayants et partout visibles. Le colon n’en pouvait prendre pour son usage que sur le lot où il avait sa maison, en sorte que s’il avait deux lots, et que l’un fût ravagé par le feu, il ne pouvait pas prendre le bois de l’autre lot pour se chauffer. C'était là un des résultats de l’admirable législation qui, pendant tant d’années, a rendu absolument impossible l‘établissement des meilleures parties arables de la province. :

On nous a cité l'exemple d’un marchand de bois qui avait fait des billots au-dessous de l’étalon règlementaire, Ces billots confisqués venaient d’être vendus à un homme de l'endroit, du nom de Coursolles, qui avait installé une petite scierie à l’entrée

de de la baie. Cette scierie, à peine à ses débuts, ne ns pouvait déjà plus suffire aux besoins toujours croisdot sants des colons. À quelque chose, on le voit, le mal FE est bon. r He Ce qui fera la fortune agricole du Témiscamingue, ble pendant un certain nombre d’années encore, ce sont les chantiers. On ne saurait croire ce qu’ils consomment de produits agricoles, et ces produits se vendent bois extrêmement cher sur les lieux, vu l'éloignement des ÿ où grands centres et l'enfance des communications. On nait pourra s’en faire une idée en se rappelant que le foin prûlé coûte $35.00 la tonne et les pommes de terre un e feu dollar cinquante le sac, et qu’un seul arpent peut en yants donner jusqu’à 200 sacs.

su Comme il n'y a pas de distances à parcourir, à D cause de l'absence de routes, et que les lots ne sont avagé que très partiellement défrichés, on ne se sert pas de Lonne voitures, mais on transporte le foin sur de grands ats de traîneaux plats.

ee Le seul combustible en usage est le pin rouge. Mi —. A l'entrée de la baie s’avance un fort beau quai de | {14 quatre cent cinquante pieds de longueur, auquel se l En tient le bateau à vapeur Minerve, qui a été entière- | ain ment construit sur les lieux, dans le cours d’un hiver, fl hdi: Ajoutons qu’il est d’une forme nouvelle et d’une élé- Il a gance qui ne laisse pas que de surprendre. \

Sur les hauteurs qui entourent la baie les bluets croissent avec une profusion incroyable. Ils formeront sans doute un objet de commerce important quand les communications rapides le permettront.

Les Pères ont fait construire à la baie deux. maisons pour recevoir les colons. Elles contenaient, lors | de notre passage, plusieurs familles, dont l’une, qui mépl {l rite d’être mentionnée, la famille Bourget, était venue | du fond de la Beauce jusqu’à Mattawa en voiture.

‘Ajoutons un excellent hôtel tenu par M. Gendreau, ‘et nous aurons donné un petit aperçu des habitations ‘qui composent actuellement le village dela baie des Pères.

Nous remarquâmes à la messe chantée au monastère, et où le frère Lapointe touchait l’harmonium, beaucoup plus d'hommes que de femmes. C’étaient ou des gens des chantiers, ou de jeunes colons ou | des hommes mariés qui étaient venus au ‘Témisca- Hi) iingut suus &iuvuer leurs funilles. ‘Après la messe, 40 ils se réunissent chez le fermier des Pères, lequel | pensionne tous les hommes qui travaillent aux constructions nouvelles. Aussitôt qu’ils sont réunis, l’un d'eux, l'artiste du Témiscamingue, fait entendre les sons-du violon, et chacun de chanter ou de giguer avec un louable entrain. Les Canadiens seront toujours les Canadiens. Et disons: Dieu merci.

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Mais il est temps de revenir à la Mission et de lui faire nos adieux, d’autant plus que nous pensons bien avoir été le dernier voyageur en quête de renseignements qui l'ait visitée avant le départ définitif des Religieux pour la baie des Pères. |

Ce que l’on éprouve dès les premiers instants que l’on passe à la Mission, c’est une tendance irrésistible à la contemplation, au recueillement. On se sent là comme arrivé subitement dans un autre monde et l’on est saisi par les étranges sensations de l'inconnu. Cette maison solitaire, enveloppée dans son silence, et qui semble inhabitée tout en gardant l'apparence de la vie, pendant qu’au loin, aussi loin que le regard peut atte:-dre, tout est également tranquille, profond, imperturbable, porte au cerveau et au cœur une singulière impression de délaissement dans l’espace désert et muet. Mais l'âme bientôt est dou. cement ramenée à elle. La bonne, tendre et maternelle nature lui sourit. Grande, immense, elle est devant le regard, mais on plonge avec € ‘ce dans

cette immensité dont rien n’altère la sereine man-

suétude, L'homme, en présence de. l’impénétrable nature, pleine à la fois de secrets et de tendresses

pour lui, qui ne l’accable pas du poids du mystère, mais semble lui ouvrir au contraire des portes innombrables vers l'infini, se sent bientôt moins pénétré de sa petitesse que de son immortelle grandeur, Sa faiblesse ne le déconcerte ni ne l’humilie : il reprend rapidement l'empire de lui-même, et sa pensée, écrasée par l'impression d’un moment, se retrouve maîtresse absolue d'elle-même et du monde qu’elle contemple.

Ainsi, perdu dans ma rêverie, en quelques minutes je venais de passer par les impressions les plus diverses, contemplant en dernier lieu un petit oiseaumouche qui, de fleur en fleur, voletait dans le jardin de ia Mission, lorsque le Père Fafard, s’avançant vers moi: “ Venez, me dit-il, je vais vous montrer la chapelle, puis nous traverserons de l’autre côté, où vous verrez l’ancienne chapelle bâtie par M. Bellefeuille, le cimetière où est enterré le Père Laverlochère et le poste de la Compagnie de la baie d'Hudson.

Aux yeux du passant qui ne voit que le côté extérieur des choses, la chapelle de la Mission ne saurait offrir le moindre intérêt. (C’est tout uniment uve pauvre petite construction en bois, faite avec le seul objet de réunir les Indiens le soir, à la prière, et le dimanche à la messe. Cependant, l’intérieur ue manque ni de grâce ni de proportion ; c’est que, dai:s tout ouvrage qu’inspire une pensée chrétienne et

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généreuse, il y a toujours quelque partie par où l'âme se révèle et lui communique tout ce qu’elle referme de sentiment inné, quoique imparfait, du noble et du beau.

Le bois de l'autel imite le marbre ; on y a placé des candélabres auxquels pendent des cristaux multicolores, et on l’a orné tant qu’on l’a pu de dorures affectant des formes diverses. Le chœur, en frène; est surmonté d’une statue de la Vierge, et des deux côtés de la statue apparaissent deux tableaux, l’un de saint Joseph, l’autre du Cœur de Jésus. Un autre tableau, fait par un frère convers, représente la bénédiction de la cloche de la chapelle et contient les noms des donateurs. Enfin, un quatrième tableau représente des fleurs et renferme d’autres noms comme les précédents. Les dessins des vitraux sont aussi l’œuvre des frères convers, qui sont, comme on le voit, peintres, musiciens, menuisiers ou architectes, suivant l’occasion ou le besoin. On s’assied sur des bancs et régulièrement, à la grand’messe, l’harmonium se fait entendre.

Tout ce petit intérieur a une physionomie primitive, candide, ouverte, qui semble s'adresser tout droit à votre âme et vous demander pardon, à vous qui avez sans doute admiré de bien beaux temples, de s'appeler la maison de Dieu, quand on est si petit et si pauvre |

Au sortir de la chapelle, le Père Fafard m'amenant sur le rivage :

‘« Voyez, me dit-il, cette magnifique baie, et plus loin, le lac qui continue sur une longueur d'environ 45 milles, sans compter 14 pättie supérieure qui en mesure environ vingt-cinq. Partout l’éau est si profonde qu'avec un bateau d’un faible tirant on pourrait pénétrer jusqu’au rivage des plus petites baies, des plus petites criques, outre que sur le lac même on pourrait naviguer avec un très grand steamer. Si l’on bâtissait un hôtel ici, à l'entrée dé la passe, que les Anglais appellent The Narrows, et que l’on mît des yachts au service des touristes, on y ferait fortune. Quant à nous, il nous est impossible de faire plus que nous n'avons fait. Nous avons bâti jusqu’aujourd’hui sans cotisation, et nos dépenses avec nos constructions nouvelles, se montent à quarante-cinq dollars par jour. C’est bien le moins que nous possédions une étendue de terre assez considérable pour nous permettre de soutenir notre maison et plus tard entretenir des écoles,

L'atmosphère sur le lac et le vays envirounant est délicieuse, d’une pureté exquise ; mais parfois le lac devient tout à”coup furieux, impossible pour la navigation en canot. Les gens qui sont venus à la Mission le matin ne peuvent s'en retourner à midi. Jusqu'à l’année dernière, tout le monde venait chez nous ; notre maison était un véritable hôtel. Les jours de fête, les Pères ont doïiné jusqu’à cent repas aux gens qui allaient faire leurs affaires au poste, ou bien :‘ux voyageurs qui étaient retenus à la Mission, parce qu’il n’y avait pas, comme aujourd’hui, un service régulier de bateau à vapeur. Les voyageurs n'avaient pas d'autre endroit où allèr, eh sotte que tout cela était un lourd fardeau pour notre maison, Quant aux gens habitant le pays, et qui sont généralement

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pauvres, ils trouvaient que le voyage leur avait déjà coûté, assez, cher. Les Pères leur fournissaient souvent toute sorte de provi: sions. Des familles entières venaient camper, qui n avaient pas même une bouchée de pain à manger. Tout ce monde était À notre charge, et s’il avait fallu tenir compte de tout ce qu'il nous.

en a coûté, nous serious créai.ciers d’un bien grand nombrs de personnes.””

Un petit canot venait de s'arrêter à la passerelle qui: sert de quai devant la Mission. Nous y montâmes, le Père Fafard et moi, et l'instant d’après nous touchions l’autre rive, sur laquelle apparaissent tout.

d’abord les ruines de la première chapelle des misslonnaires,

Elle n’est pourtant pas bien ancienne, cette chapelle, pour être déjà en ruine, puisqu'elle ne date que de 1835. Mais c'était une construction en planches mal jointes, toute temporaire, élevée seulement. pour les besoins du moment, pour rassembler les Indiens une fois ou deux par année. Aussi, depuis qu'elle a été abandonnée définitivement, la moisissure s’est-elle vite emparée d’elle, et l’a rongée et déchiquetée morceau par morceau. Le toit est effondré, les fenêtres sont béantes, les poutres et les planches. sont vermoulues, s’affaissent ; le squellette seul est debout, avec la façade percée de deux châssis, un de chaque côté du clocher qui a l'air d’agoniser dans le ciel,

Vous jetez un dernier regard sur ce misérable dé-

bris et vous montez, entre des tableaux de la passion fixés dans une double haie d’arbustes, le chemin du cimetière que tapissent dé nombreux rosiers sauvages et que couronne un massif de cyprès toujours verts. Parvenu au sommet du monticule, vous remarquez, après avoir dépassé une trentaine de tombes, un petit enclos fermé, entourant une grande croix plantée au milieu. C’est là la tombe du Père Laverlochère, surmontée d’une :imple planche de trois pouces d'épaisseur, portant l'inscription : 4 octobre 1884, 72 ans.

Sur les bords d’un lac lointain, dans une vaste s0litude longtemps ignorée, cette tombe où reposent les restes d’un homme qui a sacrifié sa vie à ses sembla-

bles, qui est mort martyr de sa charité, de son amour pour les hommes, est bien plus belle, bien plus éloquente que les plus beaux monuments funéraires élevés à ceux qui furent de grands contempteurs et de grands égorgeurs des autres hommes.

A côté de la tombe du Père Laverlochère, on lit une inscription : Oma Nipa, ce qui signifie : Ici dort. Une autre : Gaganotama8icik : priez pour elle ; et, plus bas, deux petites croix couvrant les tombes de deux enfants.

La vue sur le lac, du haut du monticule, est ravissante. C’est incroyable comme en cet endroit, un des plus charmants peut-être au monde, le grandiose et

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le majestueux s’allient constamment au gracieux et au pittoresque. C’est ici surtout que l’on remarque le contour si parfait et si harmonieux de la baie de la Mission, et la succession indéfinie des autres baies, avec leurs pointes s’avançant dans le lac, leurs flots détachés et lew. rivages de sable fin vu de granit étagé, contemporain des premiers âges du monde.

Le cimetière des Indiens est entouré d’une petite palissade, au delà de laquelle commence le cimetière protestant, c’est-à-dire, celui où sont enterrés les

employés et les serviteurs de la Compagnie de la baie d'Hudson.

Au loin, on aperçoit la pointe à la Barbe, ainsi dénommée de la traditionnelle coutume des employés de laCompagnie d’y arrêter pour se faire la barbe, avant d'arriver au poste et de s’y présenter à monsieur le facteur. Et maintenant que nous y avons conduit le lecteur lui-même, nous allons pénétrer avec lui sous le toit de l’un des postes de cette célèbre et imposante compagnie, qui a été pendant si longtemps maîtresse absolue de toute la partie septentrionale : de l'Amérique britannique, réputée inhabitable et inaccessible, mais rendue, depuis quelques années, si habitable et si accessible, que tous les yeux. se tournent vers elle et -qu’en elle se fondent les plus grandes et les plus légitimes espérances.

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