Il n'en était plus temps
757. Charles IV avait ratifié le 11, I>ofn JoSo le 14 ; et leurs ratifications avaient été échangées le 16.
758. Pour ne pas compromettre la négociation de Londres, le Premier Consul réserva pour une autre époque son courroux contre Charles IV.
759. 11 se borna pour lors à laisser définitivement aux Anglais, comme moyen de faciliter sa négociation avec eux, l'Ile de la Trinîté, et à maintenir en Espagne ses vingt-cinq mille soldats, jusqu'à la réussite de cette négociation.
760. Il accepta même la médiation de Charles IV, pour conclure avec le Prince Régent un nouveau traité de paix, lequel fut signé à Madrid le 29 septembre 1801 .
761. Le traité de Madrid ne touchait plus à la nationalité portugaise.
762. Le Premier Consul se contentait d'élargir les trois avantages que lui faisait le traité de Badajoz.
763. Au lieu de la simple clôture des ports portugais aux bâtiments anglais, il obligeait le Portugal à ne fournir, pendant la durée delà guerre, aux ennemis de la République Française et de ses alliés, aucun secours en troupes, vaisseaux, armes, munitions de guerre,
( 172 ) 8* LECTURE g g 704-767
vivres ou argent, à quelque titre que ce fîiti et sous quelque dénomination que ce pût être.
76 A. Au lieu de quinze millions de' francs en quinze mois, il se faisait payer vingt millions tout de suite.
765. Et au lieu de TAraguari, qui ne mattrisait pas TAmazone, et qui subissait la pororoca pendant trente lieues de son cours, il se faisait donner le paisible Carapaitatuba^ coulant tout à côté de Macapà, et dominant la branche occidentale et la branche centrale de l'Amazone.
. 766. A trois lîeues près, Bonaparte procurait donc à la France la totalité de ces terres du Cap Nord qui avaient été déclarées neutres par le traité dç 1700 et que le traité d'Utrecht avait adjugées au Portugal.
767. Cette immense acquisition fut consignée dans l'article IV, que voici :
(( Les limites entre les deux Guyanes Française et » Portugaise seront déterminées à l'avenir par la Rivière » Carapanatuba, qui se jette dans T Amazone à environ )) un tiers de degré de l'Equateur, latitude septentrio- » nale, au-dessus du Fort Maçapa. Ces limites suivront » le cours de la rivière jusqu'à sa source, d'où elles se » porteront vers la grande chaîne de montagnes qui )) fait le partage des eaux : elles suivront les inflexions » de cette chaîne jusqu'au point où elle se rapproche » le plus de Rio-Branco vers le deuxième degré et » un tiers nord de l'Equateur »
s s 768-774 8« LEiniittE ( 173 )
768. Les vingt millions furent comptés inmiédiatement, par un emprunt en Hollande.
769. Mais la clef de TAniazone au pouvoir des Français, c'était un sacrifice trop douloui»eux pour que le Portugal y fût insensible.
770. Aussitôt qu'il fut prévenu qu'il allait être condamné à remettre à la France la rive gauche du Carapanatuba, le Portugal se hâta d'y chercher remède dans la négociation qui se poursuivait toujours à Londres.
771 . Et, grâce aux instances du cabinet portugais, le gouvernement britannique vint un peu en aide à son malheureux allié.
772. Les préUminaires de paix entre la France et TAngleterre, signés à Londresle l' octobre 1801, portèrent poui* l'article VI, celui-ci : « Les territoires et » possessions de sa majesté très-fidelle, seront main- » tenus dans leur intégrité. »
773. Et dans un article secret de ces mêuies pré* liminaires, il fut convenu que l'article VI se rapportait à l'état de choses établi par les deux traités de Badajoz, et que, quand bien même on eût déjà ratifié le traité qui se négociait à Madrid, et que les ratifications en eussent été échangées, les limites de la Guyane Française et du Brésil seraient provisoirement, jusqu'à décision ùïïa\e dans le traité d'Amiens, celles qui avaient été stipulées à Badajoz. »
774. Le traité de Madrid n'était pas mèuie ratifié par aucune des deux parties contraclaiit-s.
( I7â ) «• LECTURE S S 775-781
775. Les ratificatioDs des préliminaii-es du 1*' octobre, et de leur article secret, forent échangées à Londres le 10 du même mois.
776. Et le 19, les plénipotentiaires de France et de Portugal, — Lucien et M. Freire, — échangèrent à Madrid les ratifications du traité du 29 septembre, modifié conformément à la stipulation secrète de Londres, — c'est-à-dire, avec l'article IV remplacé par les articles IV et V du traité du 6 juin.
777. La limite au Carapanatuba n'a donc existé que sur le papier, et l'espace de deux jours.
778. La branche la plus méridionale de i'Araguari {Furo pequeno) fut maintenue pour commencement de frontière entre la Guyane Française et le Brésil, comme le Portugal s'y était résigné à Badajoz.
779. , Mais cette frontière n*étaut que provisoire, l'espoir d'un meilleur partage dans le traité d'Amiens fit naître des deux côtés une curieuse tergiversation.
780. Le vicomte d'Anadia, ministre portugais de la marine et des colonies, — communiquant au gouverneur du Para, le 16 novembre 1801, le traité de Madrid amendé parles préliminaires de Londres, — lui insinua d'entraver, avec toute discrétion, la fixation de la limite à l'Araguari, « attendu qu'on espérait quelque avantage du congrès qui allait s'ouvrir à Amiens. ))
781. Le gouverneur du Para,— qui était toujoiu-s Mi de Souza Coutinho, — ne manqua pas* de seconfonner à cette insinuation. Lorsque les commissaires
§S 782-786 8* lecture ( 175 )
français se présentèrent, il leur donna, pour les conduire, le lieutenant d'infanterie Lazaro Valente Marreiros, qui connaissait parfaitement le bas ^jnazone, et il recommanda confidentiellement à cet officier de profiter de la pOFOTOca pour rmdre l'expédition inutile.
782. Et Marreiros s'acquitta si bien de cette reconmiandation, que la goélette française pandit ses ancres et ses câbles , et se vit obligée de rentrer à Cayenne au bout de six jours, sans avoir pu débarquer personne.
783. De son côté, le Gouveniement Français fit publier dans le Moniteur du 9 octobre 1801, — sans ratification, il est vrai, — le traité du 29 septembre tel qu'il avait été signé à Madrid, avec la limite au Carapanatuba.
784. Il ne lit pas prendre possession du territoire concédé à la France, « parce que le traité n'était que » provisoire et devait être discuté de nouveau au » congrès d'Amiens. »
785. Il se borna à ordonner au gouverneur de la Guyane une reconnaissance de la rive gauche de l'Amazone y w^y«'a« Carapanatuba,
786. Le gouverneur de la Guyane Française, Victor Hugues, — installé depuis le 9 janvier 1800, — fit réimprimer à Cayenne le traité de Madrid tel quel, avec la limite au Carapanatuba ; et il envoya dans l'Amazone, au commencement de janvier 1802, la goélette de l'État la Musette, portant au gouverneur du Para un exemplaire de cette publication mensongère, etame*nant sur les lieux la commission exploratrice*
( 176 ) 8^- LECTURE gS 787-790
787. Cette commission avait pour chef M. Laurent, secrétaire particulier, du gouverneur de Cayenne, et elle comptait parmi ses membres le naturaliste Leblond, lequel nous a appris hii-mème que l'expédition avait été envoyée «pour fixer l'opinion du Gouveme- » ment français sur les avantages que l'on pouvait tirer » des terreins concédés. »
788. Le gouvenieur du Para, tout surpris de la limite au Carapanatuba, <( avoua à l'envoyé de Vic- » tor Hugues qu'il se hâterait d'instruire son gouver- » nement que la province du Para et la ville elle-même » perdiaient entièrement le commerce assez considé- » rable qu'y faisaient les Indiens des Amazones et ceux » du Rio-Negro, si on ne revenait pas sur cette déci- » sion dans le traité définitif. »
789. Informé des dispositions de son voisin, Victor Hugues fit partir à l'instant une corvette pour aller porter au ministre de la marine et des colonies le résultat de la mission de M. Laurent au Para. « 11 s'a- » dressa aussi confidentiellement à M. de Talleyrand, » avec lequel il était en liaison d'amitié, pour le pré- )) munir contre les démarches que ferait le gouverne- » ment du Portugal sur les renscignemens qu'il rece- » vrai t. »
790. Dans son rapport au ministre de la marine et des colonies, daté du 10 février J802, le gouverneur de Cayeune s'attachait à montrer combien la limite au Carapanatuba était préférable à la limite à l'Araguari. Il hisistait sur ce que, jusqu'à l'Araguari, les teries étaient dépeuplées et en partie noyées, et
s s 791-795 8- LECTURE ( 177 )
n'offraient d'intérêt que pour quelques pêcheries. « Entre T Arawari et le Carapanatuba, au contraire, on n trouve des terres élevées, des forêts naturelles de )> cacaoyers , une population indienne nombreuse et » soumise ; des cultures, des ancrages sûrs et corn- » modes. » « Ce territoire, ajoutait-il, sera pour nous, » par rapport à l'Amazone, ce qu'est la Trinité pour )ï les Anglais, par rapport à l'Orénoque. »
791 . Le traité d' Amiens fut conclu le 25 mars 1 802 , et les ratifications en furent échangées à Paris le 18 avril, dans la grande journée du rétablissement du culte.
792. Mais ce traité , accueilli avec tant d'enthoa-siasme comme garant de la paix générale, ne contenta ni le Portugal ni la France, quant à la question amazonienne.
798. 11 rendit définitives les stipulations provisoires des préliminaires de Londres.
79A. On fondit en un seul article la disposition générale de l'article VI des préliminaires et les amendements contenus dans l'article secret.
795. Et on en fit l'article VII du traité d'Amiens, dont voici la teneur :
« Les territoires et possessions de sa majesté très- » fidelle sont maintenus dans leur intégrité, tels qu'ils » étaient avant la guerre : cependant les limites des » Guyannes française et portugaise sont fixées à la ri- » vière d'Arawari, qui se jette dans l'Océan au-dessus » du Cap-Nord, près de l'Ile Neuve et de l'île de la Pé- » nitence, environ à un degré un tiers de latitude sep- » tentrionale. Ces limites suivront la rivière d'Arawari,
( 178 ) 8« LECTURE S g 796-799
u depuis son embouchure la plus éloignée du Cap- » Nord jusqu'à sa source, et ensuite une ligne droite » tirée de cette source , jusqu'au Rio-Branco, vers » l'ouest.
» £n conséquence, la rive septentrionale de la rivière » d' Arawari, depuis sa dernière embouchure jusqu'à sa )) source, et les terres qui se trouvent au nord de la » ligne des limites fixées ci-dessus, appartiendront en » toute souveraineté à la République française.
1) La rive méridionale de ladite rivière, à partir de )) la même embouchure, et toutes les terres au sud de » ladite ligne de limites, appartiendront à sa majesté » très-fidelle.
» La navigation de la rivière d' Arawari dans tout » son cours sera commune aux deux nations.
)) Les arrangements qui ont eu lieu entre les cours » de Madrid et de Lisbonne,' pour la rectification de leurs » frontières en Europe, seront toutefois exécutés sui- » vaut les stipulations du traité de Badajoz. x»
796. On copia donc à Amiens, mot à mot, les limites qui avaient été marquées à Badajoz : on arrêta définitivement, pour frontière de la Guyane Française et du Brésil, l'AraguarL
797. Mais les motifs qui avaient porté le glorieux chef de la France à ne vouloir rien moins que le Garapanatuba, avaient étécorri^orés par le rapport du gouverneur de Gayenne.
798. Il ne se soucia pas de faire prendre possession de l'Araguari.
799. Gette rivière, si enviée sous l'ancien régime, fut dédaignée par Bonaparte.
s s 800-806 8« LECTURE ( 179 )
800. L'Empereur n'oublia pas les desseins du* Premier Consul.
801 . Pour mieux poser la France devant l'univers, il voulut lui donner pour piédestaux la péninsule Italique, et la péninsule Ibérique , toute recouverte de l'or américain.
802. Déjà au mois d'août 1806, il avait fait assurer par M. de Talleyrand à lord Yarmouth que, si l'Angleterre ne se décidait pas à une paix maritime, il ferait occuper le Portugal par trente mille hommes.
808. Et rentré de Tilsit à Saint-Cloud le 27 juillet 1807, il reporta immédiatement ses regards sur Madrid et sur Lisbonne.
804. Pour s' assurer enfin la conquête du Portugal , deux grands moyens furent mis en œuvre : le provoquer à un refus, par une demande inaccordable ; exciter contre lui l'Espagne tout de bon, par une tentation irrésistible.
806. Le Prince Régent fut sommé, le 12 août, par la France et l'Espagne à la fois, d'effectuer dans trois semaines la clôture de tous ses ports aux navires anglais, — la saisie de toutes les propriétés anglaises, — l'arrestation de tous les Anglais.
806. Se préparant dès-lors à transférer au Brésil le trône portugais, Dom Joâo fit en septembre la réponse à laquelle Napoléon s'était attendu : « Qu'il
» répugnait à son honneur et à sa religion de faire )» arrêter les Anglais et saisir leurs propriétés. >
807. Et le l*' octobre, le chargé d'affaires de France et l'amba&sadeiurd'Espagne quittaient Lisbonne.
808. Et le 21 octobre, le Moniteur publiait un article dans lequel on lisait ces paroles : « Il n'y a qu'un
cri dans Lisbonne contre la conduite du prince régent et du ministère. Il fallait, dit chacun , faire cause commune avec la France, avec l'Espagne et les autres puissances du continent, contre les pirates des mers ; saisir toutes les marchandises anglaises et tous les Anglais, et ne pas exposer, par un refus, le pays à une perte totale ; car il est passé comme en proverbe qu'un acte d'alliance d'un souverain avec l'Angleterre, équivaut à un acte d'abdication de sa part. »
809. Et le 23 octobre au matin, Napoléon, alors à Fontainebleau , dictait à son ministre des affaires étrangères, M. de Ghampagny, une note réalisant la menace du Moniteur.
810. Et le 27 octobre, Dm-oc, grand-maréchal du palais de l'Empereur, et M. Yzquierdo, agent secret de la cour d'Espagne, signaient, conformément à cette
note, le traité de Fontainebleau.
811. Et les trois premiers articles de ce traité étaient ceux-ci :
« Les provinces entre Minho et Duero, avec la ville » d'Oporto, seront données en toute propriété et sou- » veraineté à S. M. le roi d'Ëtrurie, sous le titre de roi )> de la Lusitanie :
» La province d' Alemtéjo et le royaume des Algarves » seront donnés en toute propriété et souveraineté au
gg 812-820 8« LECTURE ( 181 )
» prince de la Paix, pour en jouir sous le titre de prince » des Algarves :
» Les provinces de Beira, Tras-les-Montes, etVEs- » tramadure portugaise, resteront en* dépôt jusqu'à la » paix générale, où il en sera disposé conformément » aux circonstances et de la manière qui sera alors dé- » terminée par les hautes parties contractantes. »
812. Et l'article 13 était celui-ci : «Il est entendu » entre les deux hautes puissances contractantes, quelles » se partageront également les lies, colonies et autres » possessions maritimes du Portugal. »
813. Et le 8 novembre, on échangeait à l'Escurial les ratifications de ce traité.
81A. Et le 23 novembre, on apprenait à Lisbonne que Junot avait envahi le territoire portugais.
816. Et le 27 novembre, on embarquait sur le Tage la couronne de Portugal.
816. Et le 22 janvier 1808, le trône de la monarchie portugaise se redressait au Brésil.
817. Le Prince Régent avait la conscience nette envers le héros qui le traitait si mal.
818. Dixmoisaprès la rupture delà paix d'Amiens, il avait acheté sa neutralité au prix de seize millions de francs, par une convention signée à Lisbonne avec le général Lannes le 19 mars 180i.
819. Il s'était religieusement abstenu de faire partie de la coalition de 1805.
820. Ils'était empressé dereconnaître l'Empereur, en envoyant à Aix-la-Chapelle M. de Souza, postérieurement comte de Funcbal.
821. Il avait tenu constamment à Paris un ambassadeur, M. de Lima, lequel avait assisté au sacre de Napoléon.
822. Il s'était fait un plaisir d'être le parrain du fils aîné de T ambassadeur de Napoléon auprès de sa personne.
823. Il avait fait accueillir de la manière la plus respectueuse et la plus amicale un frère de Napoléon qui avait touché au Brésil avec une escadre.
82A. Il avait offert de fiancer le prince héréditaire de Portugal, dom Pedro, à la fille .d'un autre frère de Napoléon.
825. Fort de son innocence, le prince portugais déclara à Napoléon, le 1*' mai 1808, la plus légitime de toutes les guerres.
826. Avant d'avoir reçu le manifeste du Prince Régent, le général Magalhfies, gouverneur du Para, avait déjà publié une proclamation, le 1*' octobre 1808, déclarant que, la France ayant déchiré elle-même le traité d'Amiens, il allait rétablir la frontière à la place qui avait été fixée par le traité d'Utrecht, — au rîo Oyapock ou rio de Vicente Pinçou*
827. Six cents soldats nés au Brésil ^ sachant tous lire et écrire, portant tous des uniformes confectionnés par les principales dames du Pari, s'étaient embarc[ués dans cette ville le 6 novembre, sous les ordres du portugais Manoel Marques, lieutenant-colonel d'artillerie; et ils s'étaient campés aussitôt sur la rive orientale de rOyapoc.