CHAPITRE VI
LA SESSION DE 1849. — LE BILL D’INDEMNITÉ. — INCEN¬ DIE DU PALAIS LÉGISLATIF. — NOBLE CONDUITE DE LORD ELGIN. — LOYALISTES ET PATRIOTES. — LIGUE BRITANNIQUE. — PROJET D’ANNEXION AUX ÉTATS-UNIS.
La fameuse session de 1849 s’ouvrit le 18 janvier.
Lord Elgin fit grand plaisir aux Canadiens-français en lisant le discours d’ouverture en anglais et en français.
Ce discours était digne du nouveau gouvernement ; il était nourri, substantiel et annonçait les projets de loi les plus importants, entre autres : l’abolition des clauses odieuses de l’acte d’LTnion proscrivant l’usage de la langue française dans les procédures de la Chambre, une amnistie générale et complète en faveur des personnes impliquées dans les troubles de 1837 et 1838, l’augmentation de la représentation, la réorganisation du système de judicature, la réforme des lois municipales et scolaires, l’achèvement des canaux du Saint-Laurent, etc., etc.
M. Dumas, l’un des avocats les plus distingués de l’époque, et qui fut jusqu’à sa mort l’un des amis les plus intimes de Cartier, proposa l’Adresse, et une discussion intéressante s’ensuivit.
Le colonel Prince mit le feu aux poudres en blâmant le gouverneur d’avoir lu le discours du Trône en français. Ce témoi-
gnage de fanatisme souleva l’indignation des députés français, et déplut même à plusieurs députés anglais.
M. Papineau succéda au bouillant colonel, et fit en termes éloquents l’éloge du gouverneur, le félicita d’avoir eu le courage de rendre à la langue française l’honneur et les droits qui lui appartenaient ; mais il dénonça l’Union, se prononça pour la représentation basée sur le chiffre de la population, et reprocha vivement aux ministres de paraître antipathiques aux sentiments de liberté et d’émancipation qui agitaient les peuples de l’Europe, d’avoir une politique aussi rétrograde et aussi arriérée que celle de leurs prédécesseurs.
M. Papineau fut diffus, vague et souvent exagéré ; mais il se montra, comme de coutume, sarcastique, véhément, entraînant. “Il avait, dit M. Gérin-Lajoie, dans l’attitude, dans le geste et dans la voix quelque chose de fier, de solennel qui commandait l’attention.”
Son discours était un défi, un cartel à l’adresse du chef du cabinet. Lafontaine releva le gant, et se leva aux applaudissements de ses amis, pour répondre à Papineau.
Le duel fut émouvant.
D’un côté, le tribun puissant, à l’imagination ardente, à la parole chaude ; de l’autre l’homme d’Etat, à la raison calme, à la parole froide, mais logique et pratique.
M. Lafontaine ressentait vivement depuis longtemps les attaques de M. Papineau, et le reproche qu’on lui faisait d’avoir entrepris de faire fonctionner le nouveau régime.
“ Si, dit-il, au lieu d’accepter les offres qui leur donnaient les moyens de faire disparaître de l’acte d’Union la clause honteuse qui proscrivait la langue française, les Canadiens n’avaient ja-
l’union des deux canadas
mais pris part a l’administration, ils auraient été méconnus. Auriez-vous obtenu, avec ce système d’opposition à outrance, le rappel de cette clause de l’acte d’Union? ISTon, vous ne l’auriez jamais obtenu, et mes compatriotes seraient aujourd’hui écrasés. . .
“ Si, en 1842, nous avions adopté la politique de l’honorable député, aurions-nous été dans une position à solliciter, à presser, comme nous l’avons fait, le retour au pays de nos compatriotes exilés ? Si nous n’avions pas accepté une place dans le cabinet, en 1842, aurions-nous pu obtenir, pour l’honorable député lui-même, la permission de rentrer dans sa patrie ? Ae sait-il pas que pour vaincre les résistances de sir James Metcalfe, je n’ai pas hésité à offrir ma démission ? Voilà cependant l’homme qui, obéissant à son ancienne habitude de déverser l’injure et l’outrage, ose m’accuser, ainsi que mes collègues, de vénalité, d'amour sordide des emplois, de servilité devant le pouvoir ! ”
M. Lafontaine s’éleva fermement contre les opinions émises par M. Papineau au sujet du remaniement de la représentation.
“ M. Papineau, dit-il, trouve injuste la clause de l’acte d'Union qui veut que l’une des provinces ne puisse pas avoir un plus grand nombre de députés que l’autre. Je dis moi que la seule clause dans l’acte d’Union qui puisse nous sauver, est celle qui déclare qu’il faudra les deux tiers de la Chambre, à la deuxième et à la troisième lecture d’un bill tendant à changer la représentation, pour le faire passer. Je déclare ici, que jamais je ne consentirai, quelle que soit la population respective des deux provinces, à ce que le Haut-Canada ait une représentation plus forte que la nôtre, de même que je n’en demanderai jamais une
l’union des deux canadas
plus forte pour le Bas-Canada. Je ne dirai pas, moi, pour jeter de la poudre aux yeux du pays : “ Périsse la patrie plutôt qu un principe” (paroles qu’il attribuait à M. Papineau), je dirai au contraire : “ Que je périsse moi, s’il le faut, mais que ma patrie soit sauvée ! ”
M. Lafontaine répondit avec la même vigueur à toutes les accusations portées par M. Papineau.
Les discours de ces deux illustres rivaux soulevèrent dans tout le pays les discussions les plus animées ; mais on préféra généralement les raisonnements solides du grand ministre aux théories brillantes du grand tribun, et les hommes sages et bien pensants furent d’opinion que M. Lafontaine avait pris depuis l’Union la position que lui conseillaient la sagesse, la prudence et l’intérêt de ses compatriotes.
MM. Cauchon et Chauveau se distinguèrent dans la défense du gouvernement ; le premier surtout déploya une force d’argumentation vraiment remarquable, dans un discours qui contribua beaucoup à assurer son avenir politique.
Bref, les amendements proposés par M. Papineau ne rallièrent que deux ou trois voix, et l’Adresse elle-même fut votée par une grande majorité. Le ministère proposa et fit adopter tous les projets de loi qu’il avait promis dans l’intérêt de la colonisation, de la navigation, des chemins de fer, de la Justice et de l’Education. La session marchait glorieusement pour le ministère et rien ne faisait prévoir la tempête qui grondait sourdement.
Cependant un œil observateur aurait pu remarquer, dans certaines sphères, des ferments de discorde, des éléments de perturbation susceptibles de développements dangereux.
Le parti des Thompson et des Metcalfe, composé de riches
marchands, d’Anglais et de protestants actifs, intelligents, n’était pas désarmé ; il était mécontent, irrité, jaloux d’être supplanté par des hommes qu’il s’était habitué à regarder, du haut de sa grandeur, comme des rebelles, des ennemis de la Couronne.
Le patronage, les faveurs ministérielles et les honneurs leur échappaient, et les affaires étaient mauvaises, le commerce souffrait des changements intervenus dans le tarif, de la privation des privilèges accordés aux céréales des colonies sur le marché anglais. En sorte que le mécontentement allait des ministres jusqu’au gouverneur, jusqu’au gouvernement impérial lui-même. Lee préjugés vaincus, les ambitions déçues et les intérêts froissés formaient une coalition de passions inflammables, d’éléments explosibles.
Le bill d’indemnité précipita l’explosion, détermina l’incendie.
Les troubles de 1831-1838 étaient à peine éteints, que dans le Haut comme dans le Bas-Canada les citoyens restés fidèles à la Couronne demandaient d’être indemnisés des pertes provenant de l’insurrection. La législature du Haut-Canada avait voté deux lois à ce sujet, l’une en 1838 et l’autre en 1840 ; et après l’Union le parlement avait ratifié cette législation et en avait étendu les effets non seulement aux pertes causées par les rebelles, mais encore par les troupes de Sa Majesté. Cette loi resta cependant sans résultat pratique jusqu’en 1845, lorsque le ministère Draper résolut de pourvoir au paiement de l’indemnité accordée à ceux qui avaient subi ces pertes dans le Haut-Canada. Pour donner satisfaction au Bas-Canada, le gouvernement proposa et fit adopter par la Chambre une adresse au gouverneur le priant d’aviser aux moyens d’indemniser ceux qui, dans cette province, avaient souffert d.es dommages.
l’union des deux canadas
Une commission était nommée en même temps pour faire l’estimation cle ces dommages, et recevait instruction de classifier les réclamants et d’indiquer la part qu’ils pouvaient avoir prise à l’insurrection. Les commissaires ayant voulu connaître le principe qui devait les guider dans leur classification, le secrétaire d’Etat, M. Daly, leur avait répondu de s’appuyer sur les iug'ements des tribunaux. C'était reconnaître que tous les réclaniants non frappés par la justice avaient droit à l’indemnité.
La commission constatait que les réclamations de toutes sortes s’élevaient à £250,000, mais qu’une somme de £100,000 suffirait pour indemniser ceux qui avaient droit de l’être.
Elle soumit son rapport à la Chambre, pendant la session de 1846, mais le ministère Draper jugea prudent d’ajourner cette question d’une session à l’autre.
Le parti libéral qui avait reproché au gouvernement conservateur son inaction et avait promis d’agir, s’il arrivait au pouvoir, voulut tenir sa promesse.
M. Lafontaine proposa un projet de loi basé sur le rapport de la Commission de 1845, et ayant pour but d’affecter la somme de £100,000 au paiement des dommages causés par la destruction injuste, inutile ou malicieuse des habitations, édifices et propriétés, et par la saisie, le vol ou Y enlèvement des liens et effets des habitants.
C’était simplement donner effet aux résolutions proposées par le ministère Draper, et au rapport de la Commission qu’il avait nommée.
Mais l’occasion était favorable, le prétexte bon pour agir sur les esprits prévenus, les têtes échauffées.
On cria à l’injustice, à la trahison, dans la plupart des jour-
l’union des deux canadas
naux anglais, et ce cri, répété par des milliers de bouches d’un bout du pays à l’autre, souleva des tempêtes de colère et d’indignation. “Voilà, disait-on, les résultats de la politique d’un ancien rebelle devenu premier ministre ; il veut taxer les citoyens loyaux pour récompenser et enrichir ses compagnons de révolte.”
Le spectacle à la Chambre fut dramatique.
On vit aux prises, dans la mêlée, les anciens bureaucrates et les patriotes de 1837-1838, heureux enfin de se trouver face à face, pour régler leurs comptes. C’était la lutte commencée sur les champs de bataille, qui se terminait dans l’arène parlementaire par un combat moins dangereux, mais aussi acharné !
M. Sherwood, député de Sherbrooke, ouvrit le débat par un discours violent qu’il termina par les paroles suivantes :
“Je ne connais rien dans l’histoire d’aussi abominable que de s’adresser à ceux qui ont pris les armes pour la défense de leur pays, afin de récompenser des rebelles qui ont été la cause de l’effusion du sang ! Je défie qui que ce soit de trouver quelque chose de semblable dans l’histoire . . . Admettre le principe qu’il faille payer ceux qui ont pris les armes ou qui se sont engagés dans une rébellion, ce serait de fait inviter ouvertement à la révolte. .
M. Hincks répondit à M. Sherwood :
“ L’honorable député, dit-il, s’est laissé emporter par son indignation contre les individus qui ont pris les armes en 1837 et 1838 ; mais je le demande : à qui la responsabilité de ces troubles, si ce n’est aux députés qui sont en face de moi, et au parti qu’ils appuyaient alors ? Des hommes d’Etat anglais ont admis
que la manière inconstitutionnelle dont le gouvernement se
l’union des deux canadas
conduisait à cette époque justifiait pleinement 1 insurrection. Ces messieurs ont vraiment bonne grâce de s’indigner, quand il est notoire que les événements de ces jours malheureux doivent leur être attribués. . .”
Sir Allan McNab mit le comble à l’indignation des députés libéraux en traitant les Canadiens-français de rebelles et d'étrangers.
Le docteur Wolfred Nelson, le chef des patriotes de Saint- Denis, était là.
Quand il entendit hurler à ses oreilles les cris de traître et de rebelle, il se leva comme un lion en furie, et lança à ses adversaires, d’une voix tremblante de colère et d’émotion, l’apostrophe suivante : —
“ Je déclare à ceux qui nous appellent, mes amis et moi, des traîtres, qu’ils en ont menti par la gorge, et je suis prêt à prendre ici ou ailleurs la responsabilité de ce que je dis. Mais, M. l’Orateur, si l’amour que je porte à mon pays, si l’attachement que j’ai pour la couronne anglaise et notre glorieuse souveraine, constituent un crime de haute trahison, oh ! alors, vraiment je suis un rebelle. Mais je dis à ces messieurs en pleine figure que ce sont eux et leurs pareils qui font les révolutions, renversent les trônes, foulent aux pieds dans la poussière les couronnes et brisent les dynasties. Ce sont leurs iniquités qui soulèvent les peuples et les jettent dans le désespoir. Je renonce volontiers à toute réclamation pour les pertes considérables qu’on m’a si cruellement infligées, car j’espère, avec la grâce de la divine Providence, que je pourrai, à force de travail et malgré mon âge avancé, m’acquitter de mes obligations et payer ce que je dois. Mais indemnisez ceux dont on a détruit les biens
L,UNI01ST des deux canadas
à cause de moi ; il y a des centaines de braves gens aujourd’hui réduits à la misère, dont le seul crime fut d’avoir confiance dans l'homme qu’ils aimaient ; rendez à ces infortunés ce qu’ils ont perdu, indemnisez-les, je ne demande rien de plus.”
M. Blake avait cédé la parole à Nelson, mais les sarcasmes et les apostrophes violentes de McNab l’avaient mordu jusqu’au sang et rempli de colère.
William Hume Blake était né en Irlande, où il avait étudié la chirurgie et la théologie. Venu au Canada en 1832, il était allé s’enfouir dans un township à moitié défriché du Haut-Canada. La vie de colon ne suffisant pas à son esprit ardent, avide de connaissances, il se rendit à Toronto, étudia le droit, se fit recevoir avocat, et conquit en peu de temps une des premières places dans le barreau de sa province. C’était l’orateur le plus entraînant de la Chambre, un tribun d’une éloquence brûlante, violente comme une cyclone.
“ M. Blake avait, dit M. Gérin-Lajoie, dans le geste, dans l’attitude, dans l’action, quelque chose de théâtral ; sa manière ne plaisait pas d’abord, et faisait même quelquefois sourire, parce qu’elle ne semblait pas naturelle ; mais on finissait par s’y habituer, et lorsqu’il avait, une fois, monté l’esprit de ses auditeurs, il les électrisait par sa parole vibrante et pleine de feu. Les uns frissonnaient, les autres s’agitaient, malgré eux, sur leurs sièges. Sir Allan MdSTab s’était servi, à l’égard de ses adversaires, de l’épithète de rebelles, M. Blake releva le mot et prétendit qu’il s’appliquait parfaitement aux torys. “ On peut, disait-il, être re- “ belle de deux manières, on peut être rebelle à son pays, et “ comme vous avez été rebelles à ses désirs les plus légitimes, “ vous êtes les vrais rebelles.”
l’union des deux canadas
“ a ces mots prononcés avec une force dont il est impossible ae donner l’idée, les députés torys bondirent de rage. Les uns vociféraient, d’autres montraient le poing. Sir Allan MclSTab apostropha vivement M. Blake, et lui demanda de retirer ces paroles ou qu’il l’en tiendrait responsable. — Jamais, s’écria M. Blake.
“ Alors la foule qui encombrait les galeries commença à s’agiter, les uns applaudissant, les autres sifflant ; bientôt des coups de poing et de bâton s’échangèrent au milieu d’un tumulte indescriptible. L’Orateur ordonna de faire évacuer les galeries, malgré l’opposition de certains députés, tandis que d’autres insistaient pour que cela se fît. Le sergent d’armes se mit en frais d’exécuter l’ordre de l’Orateur ; mais le tumulte était à son comble. Les députés quittèrent leurs sièges, et les dames qui assistaient à la séance vinrent se réfugier dans l’enceinte des délibérations. Enfin, l’ordre s’exécuta ; peu à peu la foule sortit des galeries, et les vociférations ne se firent plus entendre que dans les couloirs et le vestibule. La Chambre continua à siéger à huis clos. Le lendemain, M. Blake reprit son discours où il l’avait laissé la veille, et continua à accabler ses adversaires de sarcasmes et d’invectives. M. Robinson lui répondit avec modération, après quoi M. Merritt fit, dans le sens ministériel, un discours plein de logique et de bon sens. Tout à coup, sans qu’il y eût le moindre tumulte, l’Orateur ordonna de faire évacuer les galeries, et la Chambre continua de siéger à huis clos. On apprit bientôt la raison de cette mesure. ITn cartel avait été envoyé à M. Blake par John- A. Macdonald, et un duel allait avoir lieu, si la Chambre ne s’interposait immédiatement. L’Orateur envoya le sergent d’armes avec la masse à la demeure
l’union des deux canadas
de M. Blake et à celle de M. Macdonald, leur enjoignant de comparaître immédiatement à leurs places. M. Macdonald comparut et déclara qu’il serait à son siège à la séance suivante, et que dans l’intervalle aucune rencontre n’aurait lieu. M. Blake ne put être trouvé ce jour-là, mais il fit son apparition peu de temps après, et l’affaire en resta là.
“ Le lendemain, une grande démonstration eut lieu au marché Bonsecours. L’assemblée se composait d’environ quinze cents personnes. On y fit force discours incendiaires, après quoi la foule défila par la rue Notre-Dame et se rendit à la Place d’ Armes, où elle brûla en effigie, au milieu d’un vacarme effroyable, le premier ministre Mt Lafontaine.”
Pendant ce temps, le débat se continuait à la Chambre.
M. Papineau ne pouvait manquer de prendre la parole, car c’était sa cause qui se plaidait, ou plutôt la cause de ceux que ses discours avaient soulevés. Il fit l’histoire des abus de l’ancien régime, des injustices dont le Bas-Canada avait été accablé, raconta les souffrances des patriotes de 1837-1838, et termina en prononçant, d’une voix émue et solennelle, l’éloge de ceux qui étaient morts pour la liberté de leur pays.
“Compatriotes infortunés, s’écria-t-il, ils sont tombés victimes innocentes de la haine et des plus mauvaises passions ! Ont-ils cessé pour cela d’être chers à la patrie ? Leur mémoire est chère au peuple canadien et le sera toujours. Ils sont morts en braves comme ils avaient vécu, répétant à l’envi les mots : Dieu, mon pays et sa liberté ! Il faudrait bien peu de courage moral ou civil, pour ne pas applaudir au patriotisme constant dont ils ont donné la preuve éclatante . . . . ”
A M. Lafontaine incombait spécialement la tâche de défendre
l’union' des deux canadas
le gouvernement : il le fit avec son sang-froid, sa modération et sa logique ordinaires. Après avoir fait 1 historique des diverses mesures adoptées par les ministères précédents pour le paiement des pertes éprouvées pendant la rébellion, il démontra, de la manière la plus claire, que le gouvernement ne faisait que continuer l’œuvre de ses prédécesseurs. Il reprocha amerement au parti tory de mettre le gouverneur en cause, de s’attaquer au représentant de la Couronne.
“C’est contre nous, dit-il, que vous devez lancer vos injures et vos accusations. Quel reproche pouvez-vous faire a lord Elgin ? Un seul, celui de n’avoir pas voulu être un homme de parti, d’avoir respecté la constitutiqn.”
En réponse à M. McUab qui avait traité les Canadiens-français d’étrangers, il dit fermement :
“ Quoi ! Monsieur l’Orateur, les Canadiens-français étrangers sur leur terre natale ! Ce serait une insulte si ce mot avait été prononcé avec préméditation ! Ce serait pour nous une insulte comme l’a été le mot malheureux de Syndhurst à l’adresse de cette partie de la population de l’Irlande qui, comme les Canadiens-français, est catholique : — étrangers par le sang, étrangers par la langue, étrangers par la religion ! L’honorable député qui se fait gloire d’être né canadien le serait-il si les Canadiens-français, lors de la guerre de l’indépendance américaine, n’avaient pas, par leur valeur et leur dévouement, conservé les Canadas à l’Angleterre ? U’ eût été le courage des Canadiensfrançais en 1775 et en 1812, les Canadas feraient aujourd’hui partie de la confédération américaine, et l’honorable député ne serait pas ici pour jouer le rôle qu’il joue.”
Pour calmer les esprits et faire preuve de modération, M. La-
l’union des deux canadas
fontaine accepta l'amendement de M. Boulton à l’effet d’exclure des bénéfices du bill d'indemnité, les personnes trouvées coupables par les tribunaux de haute trahison, et en particulier, les exilés des Bermudes. Volfred Nelson, sacrifiant son intérêt personnel à celui des braves gens qui, en 1837, avaient obéi à sa voix, se leva pour dire, au milieu clés applaudissements émus de la Chambre, qu’il appuyait l’amendement de M. Boulton. Les conservateurs montrèrent leur mauvaise foi et leur parti pris de faire la guerre au gouvernement, en votant contre cet amendement qui pourtant faisait disparaître leur jirincipal grief.
L’amendement fut adopté, mais M. Lafontaine déclara qu’en l’acceptant il ne reconnaissait en aucune manière la légalité de la cour martiale et de ses jugements.
M. Baldwin et les libéraux du Haut-Canada furent fidèles à leurs amis du Bas-Canada, et tinrent noblement tête à l’orage.
Enfin, après des jours et des nuits de discussion, d’interpellations et d’apostrophes sanglantes, de menaces et de tumulte, la loi fut votée par une majorité de vingt-cinq voix sur soixante et onze. Vingt-quatre députés anglais votèrent avec la majorité.
Alors on assista à un spectacle étrange, alors on eut la preuve de la sincérité de tous les prêcheurs de loyauté et de respect à la loi. Prenant plaisir, en quelque sorte, à se confondre eux-mêmes et à venger les Patriotes, ils devinrent rebelles par fanatisme. Vaincus dans la Chambre, ils descendirent dans la rue, ces défenseurs du trône et de l’autel, et marchant sur les traces de Colborne et des Volontaires de 1837 et 1838, ils eurent recours à l’émeute et à l’incendie pour se venger.
Le 25 avril, lord Elgin se rendit à la Chambre d’assemblée pour sanctionner le bill d’indemnité. Il fut accueilli, à son dé-
l’union des deux canadas
part, par des cris de mort, des sifflets et les insultes d’une foule ivre de haine et d’alcool, qui le reconduisit jusqu’à sa demeure et le couvrit d’œufs pourris.
Le soir, les émeutiers se réunirent sur le Champ-de-Mars et décidèrent d’adresser à la Reine une requête lui demandant de désavouer le bill d’indemnité et de rappeler lord Elgin. Enflammés par des discours incendiaires, ces forcenés se dirigent sur le palais législatif, ils pénètrent dans la Chambre en lançant une grêle de pierres sur les députés qui fuient en désordre, brisent les pupitres et les fauteuils, s’emparent de la masse, et un de leurs chefs proclame alors la dissolution de la législature. Après avoir tout saccagé, ils mettent le feu, et se retirent quand les édifices du parlement ne forment plus qu’un monceau de cendres et de décombres.
Pendant plusieurs jours, plusieurs semaines même, Montréal fut à la merci de la canaille, qui parcourait les rues, l’insulte à la bouche et la torche à la main.
Un soir, quelques centaines de ces enragés partirent pour aller brûler les maisons de MM. Lafontaine et Drummond. Us se dirigèrent d’abord sur celle du premier ministre. Mais des amis courageux s’y étaient rendus pour le défendre, entre autres sir Etienne-Pascal Taché. Le chef de la bande tomba frappé d’une balle, au moment où il franchissait la grille du jardin : c’était un jeune forgeron du nom de Mason. Les émeutiers retraitèrent à la hâte, emportant le cadavre de leur ami, qu’ils promenèrent en triomphe dans les rues de la ville au milieu d’un vacarme sans nom.
Une enquête eut lieu, à l'hôtel Nelson, sous la direction de MM. Jones et Coursol. M. Lafontaine, appelé comme témoin,
l’union des deux canadas
était à donner son témoignage, .lorsque les cris de “Au feu ! au feu ! ” retentirent. Quelques minutes après, la maison était enveloppée dans un tourbillon de feu et de fumée. M. Lafontaine put s’échapper, grâce à la protection et au sang-froid de M. Coursol.
Au milieu de ces désordres coupables, de ces scènes révoltantes, lord Elgin et son premier ministre, M. Lafontaine, restaient calmes, impassibles. Malgré les conseils de leurs amis, ils refusaient d’avoir recours à la force pour se protéger, ou de sévir contre les émeutiers. Lord Elgin écrivait en Angleterre qu’il souffrirait les reproches de ses amis et toutes les avanies de ses adversaires, plutôt que de voir ses mains tachées de sang. Il ajoutait qu’il ne voulait pas assumer la responsabilité des conséquences graves que pourrait produire un conflit entre les troupes et la populace.
Plus tard, dans une autre lettre au ministre des Colonies, il se réjouissait d’avoir empêché le sang de couler et d’avoir vaincu l’émeute par la patience. Il disait qu’on finirait par lui rendre justice.
Il ne craint pas, le noble et généreux lord, de dire au gouvernement anglais que le fanatisme national, l’amour du pouvoir et la haine des Canadiens-français, inspiraient les chefs des émeutiers de 1819, — les MeNab, les Sherwood, les Macdonald, les Prince, les Mofïatt et leurs satellites, les marchands fanatiques et ruinés de Montréal.
Quand on compare les révoltés de 1849 aux Patriotes de 1837- 1838, on trouve les premiers bien petits, bien misérables.
Quelle différence dans les motifs, dans les sentiments, la nature des griefs, la manière d’agir !
l’union des deux, canadas
Les Canadiens-français avaient bien raison de dire en 1849 : “ Ah ! si c’était nous qui aurions commis ces outrages et ces crimes, il y a longtemps que les troupes auraient tiré sur nous ou qù’on nous aurait jetés dans les cachots.”
Lord Elgin rapportait ces paroles, dans une de ses lettres au gouvernement anglais, de manière à laisser entendre qu’il les trouvait justes, et pour signaler les difficultés de sa situation, il ajoutait, il est vrai, qu’il ne savait pas s’il pouvait compter sur les troupes ; il se demandait de quel côté elles se tourneraient dans un conflit dont le caractère serait, en grande partie, national.
Lord Elgin avait raison d’espérer qu’on finirait par lui rendre justice. En Angleterre comme au Canada, les voix les plus autorisées firent l’éloge de sa conduite, et reconnurent que sa sagesse et sa modération avaient probablement conjuré les dangers d’une guerre civile. Il n’y a pas de doute que les Canadiens-français n’attendaient qu’un mot, un signal, pour accourir de partout à la défense du gouvernement.
Comme les désordres continuaient, les citoyens de Montréal se décidèrent à s’organiser pour y mettre fin, pour protéger leurs propriétés et leurs vies. Mais il n’y eut pas de conflits, heureusement ; les émeutiers abandonnés par leurs chefs, dont quelquesuns avaient été emprisonnés, et condamnés par l’opinion de tous les honnêtes gens, cessèrent leurs actes de vandalisme.
Après l’incendie du palais législatif, les députés se réunirent air marché Bonsecours, où ils siégèrent sous la protection des autorités militaires.
Leur première pensée fut de voter une adresse au gouverneur pour protester contre les outrages dont il avait été victime. La discussion de cette proposition provoqua encore des violences de
l’union des deux canadas
langage. Les McNab, les Cayley, les Bonlton et les Clugy continuèrent d’être agressifs, arrogants et insultenrs à l’égard du gouverneur et de la population canadienne-française, et ils allèrent jusqu’à excuser les émeutiers. Le bouillant G-ugy, qui commandait une compagnie de Volontaires, au combat de Saint-Eustaehe, s’écria que dans le cas où la Reine sanctionnerait le bill d’indemnité, les habitants du Canada se trouveraient déliés de leur allégeance.
M. Papineau profita des circonstances pour réaffirmer la nécessité du rappel de l’Union et son hostilité au ministère, auquel il reprocha d’avoir manqué de prévoyance et d’énergie.
Sa critique acerbe et injuste des ministres froissa la majorité de la Chambre et de la population canadienne-française ; on l’accusa de se laisser dominer par ses rancunes, et de fournir des armes aux ennemis acharnés de ses compatriotes. Il eut pourtant de beaux mouvements d’éloquence, surtout quand, répondant aux attaques injustes, violentes, contre ses compatriotes, il s’écria :
“ On calomnie les Canadiens-français ; ils n’ont aucune haine contre leurs concitoyens anglais ; ils reçoivent sous leur toit sans distinction l’étranger, quelles que soient son origine et sa religion ; ils ne lui demandent pas compte de ses croyances ni de sa nationalité.”
L’adresse fut votée par une grande majorité, mais lorsque le gouverneur se rendit à l’hôtel du gouvernement pour la recevoir, et lorsqu’il retourna chez lui, il fut encore insulté, hué, assailli même, par une foule enragée que la force armée eut de la peine à contenir.
Ces désordres eurent pour effet de faire perdre à Montréal son titre de capitale ; les députés des autres villes en profitèrent pour
] 12 l’UiVJON des deux canadas
déclarer que le parlement ne pouvait plus s’exposer aux memes outrages, et après une longue discussion sur le mérite respectif des différentes villes, et plusieurs votes sur la question, la Chambre décida qu’elle siégerait alternativement à Québec et à Toronto.
La ville d’Ottawa, alors connue sous le nom de Bjtown, fut proposée mais n’obtint que treize voix.
Enfin les Chambres furent prorogées, le 30 mai, parle major général Rowan, lord Elgin ayant jugé prudent, pour éviter de nouveaux désordres, de se faire remplacer.
La prorogation ne mit aucunement fin à l’agitation. Des pétitions demandant le rappel de lord Elgin, le désaveu de l’acte d'indemnité et la dissolution de la législature avaient été adressées au gouvernement impérial. Mais les agitateurs eurent la réponse qu’ils méritaient : le ministre des colonies refusa d’acquiescer à leur demande, et leur conseilla de respecter la loi et l’autorité du gouvernement de Sa Majesté.
Ils répondirent à ces sages conseils, en publiant dans leurs journaux des articles pleins d’amertume, et en organisant La ligue Britannique de V Amérique du Nord, dont le programme demandait le rétablissement de la protection des produits canadiens sur le marché anglais, un tarif protecteur pour l’industrie nationale, la fédération des provinces anglaises et leur indépendance sous forme de république.
Le spectacle de ces défenseurs enthousiastes du trône et de l’autel, de ces prédicants de loyauté reniant leur passé et brisant leurs idoles, est vraiment réjouissant.
Les Patriotes de 1837-1838 étaient bien vengés.
Ce n’est pas tout : un bon nombre de ces hommes dévoyés ne
L’u.NjON DES DEUX CANADAS
craignirent pas de se joindre à leurs adversaires les plus acharnés, les démocrates de l’époque, pour demander l’annexion du pays aux Etats-Unis.
Du moment que l’Union ne leur procurait pas la suprématie et la prospérité qu’ils avaient espérées, ils n’en voulaient plus, et 1 Annexion, dont la pensée seule leur avait paru jusqu’alors un crime de lèse-majesté, devenait un remède à tous leurs maux.
D’un autre côté, Papineau et ses partisans, les libéraux avancés de l'époque, étaient heureux de profiter des circonstances pour briser l’Union et acquérir des avantages politiques et matériels que l’Annexion paraissait offrir.
Les partis subissaient une transformation remarquable ; pendant que les conservateurs attachés à la Couronne se rapprochaient des libéraux modérés, M. Papineau et ses partisans s’en éloignaient.
Jusqu’en 1848, le parti libéral, dans le Bas-Canada, s’était contenté de demander des réformes politiques, de conquérir le gouvernement constitutionnel ; mais, à cette époque mémorable, les esprits, entraînés par le mouvement général, demandent des réformes sociales, et cherchent dans les institutions républicaines la satisfaction de leurs aspirations.
La république américaine était l’idéal que tous les peuples, fatigués de la monarchie, poursuivaient dans leurs rêves de bonheur et de progrès.
La génération de 1848, vu les circonstances, ne pouvait échapper à la fascination générale ; après les troubles de 1837-1838 et de 1849, elle devait être naturellement portée à se soustraire au joug anglais, à considérer les Etats-Unis comme la terre promise
l’union des deux canadas
où elle trouverait toutes les libertés, tous les droits qu’elle enviait, ainsi que la prospérité matérielle.
Un manifeste annexioniste fut préparé et adressé au peuple canadien. Il était habilement rédigé et fortement charpenté. Il faisait contraster la prospérité commerciale et industrielle des Etats-Unis avec la dépression générale des affaires au Canada, énumérait les avantages que le marché américain nous procurerait, démontrait que l’Annexion ferait de nos fleuves et de nos canaux la grande voie commerciale des produits de l’Ouest, et du Bas-Canada, un pays manufacturier comme les Etats du nord, en y attirant les capitaux américains, détruirait une source de conflits entre l’Angleterre et les Etats-Unis, nous arracherait à l’état d’infériorité inhérent à une colonie, et mettrait fin à des dissensions désastreuses.
Le manifeste proclamait que l’Indépendance ne nous procurerait qu’à demi les avantages de l’Annexion.
Ce manifeste était signé par trois cents citoyens appartenant à tous les partis, à toutes les classes et nationalités de la population de Montréal. On y voyait les noms des Papineau, des Dorion, des Papin, des Doutre, des Laflamme, à côté de ceux des Torrance, des de Bleury, des Redpath, des Johnson, des Molson, des Pose et des Holton.
Il fit sensation, mais en dehors de Montréal, des townships de l’Est et de Québec, il recruta peu d’adhérents. Comme en 1776 et en 1812, les Canadiens restèrent froids et défiants ; ils suivirent les conseils du clergé, des Lafontaine et des Morin.
Grâce à l’esprit libéral de lord Elgin et du gouvernement anglais, ils venaient d’obtenir la consécration de leurs droits politiques, de faire la conquête définitive du gouvernement constitu-
l’union des deux canadas
tionnel, ils pensèrent que le moment était mal choisi pour donner le coup de pied à l’Angleterre, et se séparer des chefs vénérés qui les avaient conduits à la victoire.
Ils ne pouvaient voir sans défiance, à la tête du mouvement annexioniste, parmi les Anglais, leurs ennemis les plus acharnés, et, parmi leurs compatriotes, M. Papineau et son école dont les idées avancées les effrayaient.
Ils préféraient la politique de Lafontaine à celle de Papineau, le certain à 1 incertain, le connu à l’inconnu, les conseils du clergé à ceux de Y Avenir.
Le cierge s était d abord range du côté de M. Lafontaine par
esprit politique ; mais plus tard le zèle religieux se mit de la jDartie.
Les théories démocratiques de Y Avenir, l’organe de M. Papineau et de la jeunesse liberale du temps, en faveur du suffrage universel, de l’abolition du pouvoir temporel du pape et des dîmes, de l'éligibilité des magistrats et des fonctionnaires publics, son hostilité agressive et radicale à l’égard de l’Angleterre et de 1 L nion, son acceptation du principe de la représentation basée sur le chiffre de la population, avaient, au point de vue religieux comme au point de vue politique, aliéné au nouveau parti les sympathies du clergé.
Le manifeste annexioniste acheva de convaincre les évêques et les prêtres que leur devoir était de s’opposer de toutes leurs forces au progrès de ce parti.
C’est le commencement d’une lutte malheureuse, dont les abus et les excès ont été funestes au parti libéral et au pays, funestes au clergé et à la religion.
Les premiers torts ont été du côté des libéraux ; ayant perdu
l’union des deux canadas
la confiance du clergé, ils n’ont pu la regagner ; leur nom meme est devenu un épouvantail, et on a cru pendant longtemps qu on ne pouvait être catholique et libéral en meme temps.
Pendant près d’un demi-siècle on verra les meilleurs hommes de ce parti lutter contre ce sentiment de défiance et d’hostilité dont les chefs conservateurs sauront profiter, quelquefois au détriment des véritables intérêts du pays, et lorsque ce sentiment n’avait plus sa raison d’être.
La campagne de l’Annexion n’eut pas plus de succès que celle de l’Indépendance ; la politique nationale et pratique du gouvernement donnait satisfaction a la partie sage et modérée de la population.
On essaya, pendant la session de 1850, d’entretenir l’agitation publique en provoquant les discussions sur ces questions brûlantes ainsi que sur le bill d’indemnité, l’incendie du palais législatif et la destitution des officiers de milice et des magistrats qui avaient signé le manifeste annexioniste. Le colonel Prince, M. Holmes, deux anciens bureaucrates, dont la loyauté ne paraissait pas avoir de bornes autrefois, proposèrent des résolutions, le premier en faveur de l’indépendance du pays, le second en faveur de l’Annexion.
Un seul Canadien-français, M. Papineau, vota pour ces résolutions.