‹ L'union des deux Canadas, 1841-1867Chapitre 15 sur 26 · LE MINISTÈRE BROWN-DORION · texte numérisé non relu

LE MINISTÈRE BROWN-DORION

Lg ministère arriva a la session de 1857 avec un programme chargé de projets de loi importants. Signalons entre autres la codification des lois civiles du Bas-Canada, la décentralisation judiciaire, 1 introduction des lois françaises dans les cantons de l'Est, rétablissement de maisons de Réforme dans le Haut comme dans le Bas-Canada.

La codification est une des œuvres politiques les plus importantes et les plus méritoires de M. Cartier ; c’est l’œuvre d’un homme d’Etat, d’un patriote convaincu de l’importance de réunir et de conserver nos vieilles lois françaises, l’un des éléments de notre nationalité.

Depuis longtemps on se plaignait des difficultés qu’offrait l’étude de nos lois civiles éparses, disséminées dans des statuts et des recueils d’ordonnances et de coutumes. Classifier, coordonner ces lois et les présenter, sous une forme claire, concise, était

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le moyen de les conserver, de les faire connaître et aimer, d en faire briller la sagesse même aux yeux de nos concitoyens d origine anglaise.

M. Cartier confia cette tâche importante à une commission composée des juges Morin, Day et Caron ; M. Lafontaine refusa malheureusement, pour des raisons de santé, de faire partie de cette commission. MM. Beaudry et Ramsay (devenus juges plus tard), furent nommés secrétaires.

Ce travail commencé en 1859 et terminé en 1864 honore ceux qui l’ont fait et l’homme d’Etat qui en eut l’idée. Ce petit recueil, modeste en apparence, est un monument national.

L’introduction des lois françaises dans les cantons de l’Est, où l’application de certaines lois anglaises jetait la confusion dans l’administration de la justice, fut aussi une œuvre meiitoire ; elle fit disparaître l’un des sujets de répugnance que la population canadienne-française avait de s établir dans cette riche contiée, et créa l’uniformité de nos lois civiles dans le Bas-Canada.

L’acte de la décentralisation judiciaire divisait le Bas-Canada en dix-neuf districts judiciaires, ayant chacun droit à une cour de justice, à une prison, à un juge résidant, donnait à ce juge le droit d’administrer la justice civile et criminelle en dehors de Montréal et de Québec, et nommait une Cour d’appel composée de cinq juges siégeant alternativement dans ces deux dernières villes.

On peut se faire une idée de la popularité d’un projet qui intéressait toutes les parties du Bas-Canada et créait, un patronage considérable. Si ce n’est pas la meilleure des œuvres de Cartier, c’est certainement celle qui a le plus contribué à sa popularité.

On s’est souvent demandé si cette décentralisation n’a pas ete

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prématurée et exagérée, s’il n’eût pas été plus sage de l’introduire graduellement en tenant compte surtout des besoins de certains centres éloignés.

On se plaint que les grandes villes n’ont pas assez de juges et que la campagne en a trop.

Des statistiques ont établi qu’un juge, à Montréal, avait plus à faire que quatre ou cinq juges des districts ruraux. Il a même été question d'enlever à plusieurs de ces districts leurs juges résidants et de les forcer à demeurer à Montréal où l’administration de la justice souffre depuis longtemps. Mais on a crié aux droits acquis, presque au sacrilège, et les gouvernements se sont contentés de donner aux juges des grandes villes la faculté de se faire aider par les juges des districts ruraux. Quoi qu’il en soit, l’idée a pu être exagérée dans son application, en favorisant trop la campagne aux dépens des grandes villes, mais elle était bonne et nécessaire à l’administration de la justice, en certains endroits.

L’activité, l’énergie et la puissance de travail déployées par M- Cartier, pendant la session de 1857, pour préparer, expliquer et faire accepter ces actes de législation étendirent au loin sa réputation. Ce n’est pas tout, pourtant ; il fut l’auteur et l’avocat de plusieurs autres projets de loi importants, celui, par exemple, qui avait pour but de venir en aide au Grand-Tronc, dont les coffres étaient toujours vides comme le tonneau des Danaïdes. Ce projet de loi donna lieu à une crise ministérielle. M. Cauchon qui depuis longtemps travaillait à la construction du chemin de fer de la rive Nord, refusa d’accorder des subsides au Grand-Tronc, si

l’on n’aidait pas l’entreprise qu’il avait tant à cœur. Le ministère

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n’ayant pas acquiescé immédiatement a sa demande, M. Cauclion donna sa démission.

Puis vint la brûlante et dangereuse question du siège du gouvernement.

Malgré le vote d’une majorité de la Chambre en faveur de Québec, le ministère proposa que la Reine fût invitée à faire le choix de la capitale. Les ministres prétendirent que le Conseil législatif ayant refusé de voter les sommes nécessaires pour la construction des édifices, la question était encore ouverte et l’appel à la Reine était le seul moyen pratique de régler cette épineuse question. La lutte s’engagea de nouveau, les droits des principales villes furent plaidés avec éloquence, mais aucune ne put réunir une majorité, et le projet ministériel triompha.

La session de 1857 occupe une place éclatante dans l’histoire du parlement sous l’Union. George Brown agita de nouveau le spectre de la représentation répartie d’après la population, et pleura sur le sort du Haut-Canada, qu’il disait condamné à être gouverné par une majorité du Bas-Canada.

On lui aurait pardonné plus facilement ses tirades enflammées sur ce sujet, s’il n’avait pas profité de la présentation de projets de loi concernant certaines communautés religieuses pour exprimer ses antipathies contre nos institutions catholiques. Les libéraux du Haut-Canada, heureux d’avoir enlevé à leurs adversaires torys et orangistes la grosse caisse du fanatisme religieux, la battaient à tout rompre, au risque de tuer leurs alliés du Bas- Canada. Leurs ennemis jubilaient au fond de leurs cœurs, mais ne disaient rien pour ne pas mettre en danger leur alliance ; ils étaient plus prudents, plus politiques que les grits.

Ce fut pendant la session de 1857 que Lyon Mackenzie pro-

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posa le vote au scrutin secret, qui fut rejeté, et que M. Brown soumit un projet de loi concernant les élections, afin d’éviter les abus qui grandissaient et se multipliaient, à chaque élection.

Dans la discussion de ces projets de loi, M. Dorion se prononça pour le suffrage universel, et demanda pourquoi on refusait le droit de vote à des personnes recevant des gages élevés ainsi qu’aux fils de cultivateurs vivant avec leurs parents, pendant qu’on le donnait à des gens bien moins capables souvent de l’exercer sagement.

On fit presque1 un crime à M. Dorion d’avoir exprimé des idées aussi avancées, et ses amis eurent à s’en défendre jusqu’au jour où les conservateurs, à Québec comme à Ottawa, les adoptèrent et les firent approuver par la Chambre et le pays.

La loi actuelle est un système bâtard, compliqué, équivalant au suffrage universel ; mais dont l’application est hérissée de difficultés. L’inscription, dans les grandes villes, sur la liste des électeurs de milliers de commis et d’ouvriers gagnant $300 par année, et dont les noms ne se trouvent pas sur les rôles d’évaluation et les listes municipales, donne lieu à des difficultés sans nombre.

Lorsque le parlement fut prorogé, le 10 juin, le ministère poussa un profond soupir de satisfaction, et les députés se dispersèrent joyeux comme des écoliers en vacances.

L’année 1857 a laissé des souvenirs douloureux dans la mémoire des hommes de cette époque. Des accidents terribles et une crise commerciale désastreuse jetèrent partout le deuil et le malaise.

Dans le mois de mars, un train de chemin de fer passait à travers le pont du canal Desjardins, dans le voisinage de la ville de

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Hamilton, et cet accident coûtait la vie à soixante-dix personnes. Dans le mois de juin, le Montréal, magnifique bateau à vapeur, faisant le service entre Montréal et Québec, prit feu près du Cap- Rouge, et deux cent cinquante personnes périssaient noyées ou brûlées, par une nuit épouvantable.

La guerre de Crimée avait été une ère de prospérité pour le commerce et l’agriculture, mais elle avait aussi été une époque d’imprudence et d’extravagance. On oublie toujours dans la prospérité les dangers de la réaction, les conseils de la fourmi du bon Lafontaine.

La crise atteignit toutes les classes de la société, et le gouvernement lui-même dont la popularité et les revenus diminuèrent sensiblement.

M. Taché crut que le temps était arrivé de donner sa place à un homme plus jeune, plus actif, plus capable de lutter contre des adversaires redoutables.

On le verra pourtant répondre plus tard à l’appel de ses amis, dans des circonstances critiques.

La démission de M. Taché amenant naturellement la dissolution du cabinet, le gouverneur choisit John-A. Macdonald pour former un nouveau ministère, et M. Macdonald pria M. Cartier de l’aider à accomplir sa tâche.

La première pensée de M. Cartier fut d’essayer d’opérer une coalition avec quelques-uns des chefs du parti libéral ; il offrit des portefeuilles à MM. Sicotte et Belleau, et leur permit de faire des propositions à M. Dorion.

Les deux premiers acceptèrent ; mais M. Dorion refusa, disant qu’il ne pouvait abandonner ses amis et sacrifier ses principes et ses opinions.

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La vraie raison est que la plupart de ses amis refusaient de le suivre, et ne voulaient a aucun prix s’allier à M. Cartier, qu’ils détestaient. Quant aux principes, M. Dorion se jugeant d’après ceux qui l’entouraient, se croyait beaucoup plus démocrate qu’il n était. Il eut fait un excellent ministre conservateur, plus conservateur peut-être que M. Cartier, de même que si les circonstances avaient jeté Al. Cartier dans l’opposition, il fut devenu un libéral plus avancé que M. Dorion.

L’auteur de la Pléiade Rouge, brochure célèbre publiée à cette époque, faisait dire à AI. Dorion : “ Il faut bien que je les suive, puisque je suis leur chef/’ C’est vrai, il suivait ses amis politiques plutôt qu’il ne les commandait.

Il est regrettable que l’alliance rêvée par AI. Cartier n’ait pas eu lieu ; elle aurait opéré une heureuse transformation des partis, réuni des hommes faits pour s’entendre dans l’intérêt du pays, et évité des exagérations et des excès dont la religion, la morale et la société ont souffert.

A la suite de MAL Dorion, Sicotte et Loranger, tous les hommes modérés et sages du parti libéral auraient donné leur appui à la coalition, et ils auraient cessé de porter la responsabilité d’opinions et de théories qu’ils ne partageaient pas. Le gouvernement eut été plus fort, plus indépendant des mauvaises influences, moins soumis à l’esprit de parti, moins obligé, pour rester au pouvoir, d’avoir recours à des influences démoralisatrices.

La Confédération aurait pu être probablement évitée.

Le premier ministère Alacdonald-Cartier était fortement organisé pour la lutte, surtout dans le Bas-Canada. Il était à peine au pouvoir que le parlement était dissous et des élections

générales avaient lien. Ce que les Sicotte, les Belleau et les Loranger avaient prévu arriva : les libéraux furent écrasés dans le Bas-Canada ; l’alliance de leurs chefs avec George Brown, leurs votes et leurs discours regrettables sur certaines questions nationales et religieuses furent des armes terribles entre les mains de M. Cartier et de ses amis.

Les Papin, les Doutre, les Plamondon, les Fournier, les Letellier, les Holton et autres furent défaits. M. Dorion retourna au parlement, à la tête d’une poignée de partisans. D un autre côté, George Brown triomphait dans le Haut-Canada, battait trois ministres et obtenait une majorité, mais pas assez forte pour compenser les pertes du parti liberal dans le Bas-Canada.

Toutes les fraudes, toutes les violences, toutes les influences indues et illégales furent mises en œuvre pour démolir les candidats libéraux.

L’argent et les faveurs ministérielles achevaient de convaincre les âmes que les motifs religieux n’avaient pas complètement converties.

Dans la ville de Québec et dans plusieurs comtés, le nombre des votants dépassa celui des électeurs ; on fit voter les morts, les absents, des milliers de gens qui n’avaient jamais existé.

Parmi les nouveaux députés on remarquait MM. Hector Langevin, Gédéon Ouimet, Louis-Siméon Morin, Henry Starnes, tous conservateurs, Maurice Laframboise, beau-frère de M. Dessaulles, l’un des hommes les plus estimés et les plus généreux du parti libéral, et le célèbre1 Thomas D’Arcy McGee.

M. Langevin était avocat et journaliste, doué d’un esprit pratique, d’un caractère souple, énergique, insinuant, ambitieux et patient. Appartenant à une importante et respectable famille

qui a fourni à l’Eglise du Canada des évêques et des prêtres, très religieux lui-même, il ne pouvait manquer de jouer un rôle important, à une époque où le clergé avait une si grande influence sur la politique.

Comme il avait d’ailleurs un talent d’administration incontestable, il devint une valeur politique que des hommes comme Macdonald et Cartier ne pouvaient manquer d’apprécier. On lui confia en grande partie la mission d’alimenter la caisse du parti conservateur au mojnn du patronage ministériel. C’était une charge dangereuse qui finit par lui être fatale.

Grédéon Ouimet était un avocat de Montréal, capable, instruit, respectable, qui devint premier ministre de la province de Québec après l’établissement de la Confédération, plus tard surintendant de l’instruction publique et membre du Conseil législatif.

Louis-Siméon Morin était aussi avocat, à Montréal. Doué cl’un talent oratoire fort remarquable, il avait battu Papin, le puissant tribun du parti libéral, après une lutte émouvante où il avait déployé une éloquence entraînante. Son nom était dans toutes les bouches et le peuple courait partout après lui pour l’entendre. C’était une étoile de première grandeur qui paraissait destinée à illuminer notre monde politique ; malheureusement, elle a passé comme un météore sans laisser de traces de son passage. Comme Papin, Morin fut victime de ses imprudences.

Thomas D’Arey McGee était un des membres les plus brillants delà bouillante jeunesse irlandaise de 1848, qui, trouvant la politique d’O’Connell trop modérée, s’était lancée à la suite d’O’Brien, dans l’insurrection. Le mouvement ayant échoué, McGee était parti pour les Etats-Unis où il avait fondé plusieurs

journaux, et s’était tait une brillante réputation d’orateur et d’écrivain. Mais ses attaques contre le clergé irlandais auquel il reprochait en ternies amers d’avoir entravé le mouvement de 1848, lui causèrent beaucoup d’ennuis. Il changea de tactique, se réconcilia avec le clergé et vint, en 1857, planter sa tente à Montréal où il avait beaucoup d’admirateurs. Il s’enrôlait, en arrivant, dans le parti libéral, se portait candidat avec MM. Dorion et Holton pour Montréal, et se faisait élire.

Pauvre, ambitieux, il ne tardait pas à voir que le succès et l’avenir n’étaient pas du côté des libéraux ; il les abandonnait pour devenir l’un des chefs du parti conservateur. Il fut l'un des avocats les plus ardents de la Confédération, devint ministre en 1864, et tombait sous la balle d’un assassin, un soir qu’il revenait de la Chambre, au moment où il mettait le pied sur le seuil de sa maison. L’assassin, un nommé Whelan, fut trouvé coupable de cet horrible meurtre et fut exécuté.

Le désir de venger les Féniens que McCee avait flagellés, l’avait poussé à commettre ce crime.

La question de la représentation, la double majorité, le tarif, la colonisation, la modification des lois électorales occupèrent l’attention de la Chambre pendant la session de 1858.

La discussion de l’Adresse dura quinze jours et fut orageuse ; tous les amendements qui pouvaient embarrasser le gouvernement furent proposés et rejetés ; mais John-A. Macdonald était en minorité dans le Haut-Canada. George Brown reprocha avec plus de violence que jamais au ministère de maltraiter cette province, de la faire gouverner par le Bas-Canada et il proposa encore comme remède à la situation la représentation basée sur le chiffre de la population. Il ne put réunir en faveur de sa pro-

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position qne trente-âenx députés du Haut-Canada ; tous les Canadiens-français votèrent contre son projet.

Le gouvernement triomphait sur toute la ligne; lorsque la question du choix de la capitale vint jeter le désarroi dans les rangs de ses amis.

Ottawa, petite ville sans importance alors, presque un village, l’avait emporté sur toutes les autres villes du Canada ; la Reine l’avait sacrée capitale du pays. Cette décision avait partout mis le feu aux poudres et profondément agité l’opinion publique. La population de Montréal, de Toronto, de Québec et même de Kingston, criait au favoritisme, à l’injustice et rendait le gouvernement responsable du jugement de la Reine. La tempête longtemps retardée éclata. Plusieurs résolutions furent proposées, mais ce fut l’amendement proposé par M. Piché, député de Berthier, un homme de talent, qui l’emporta. Il était court et ne prêtait pas le flanc à l’attaque ; il décrétait :

“ Que dans l’opinion de cette Chambre la cité d’Ottawa ne doit pas être le siège du gouvernement de cette province.”

Soixante-quatre députés contre cinquante votèrent pour cet amendement.

Le ministère était battu, mais la majorité était composée, en grande partie, d’hommes profondément dévoués aux chefs conservateurs et hostiles à George Brown. Aussi, lorsque le chef libéral déclara que ce vote était une condamnation de la conduite du gouvernement et demanda l’ajournement de la Chambre, le gouvernement obtint une majorité d’une dizaine de voix. Mais comme cette majorité se recrutait surtout dans le Bas- Canada, John-A. Macdonald crut que, cette fois, il ne pouvait plus convenablement rester au pouvoir : il donna sa démission.

M. Galt ayant décliné l’honneur de former un gouvernement, sir Edmund Head appela M. Brown qui accepta la tâche et forma un ministère où figuraient des hommes de talent dont quelquesuns étaient appelés à jouer un rôle brillant clans la politique : •r étaient MM. Dorion, John-Sanfield Macdonald, Olivier Mowat, L.-T. Drummond, Chs Laberge.

Les conservateurs, les amis de M. Cartier surtout, furent désolés ; ils ne s’attendaient pas à un pareil résultat et jurèrent que le nouveau ministère ne vivrait pas longtemps.

Leur haine pour George Brown, leur amitié pour M. Cartier et l’amour du pouvoir et de ses faveurs les poussèrent à accueillir favorablement toutes les propositions qu’on leur fit pour étouffer le nouveau gouvernement à son berceau.

Aussi, lorsque M. Patrick fit connaître à la Chambre les noms des nouveaux ministres, et demanda que des mandats fussent émis pour leur réélection, M. Langevin proposa à la Chambre de déclarer qu’elle n’avait pas confiance dans le nouveau gouvernement.

Soixante et onze députés votèrent pour cette proposition, et trente et un contre.

Le ministère Brown-Dorion était battu par une majorité de quarante voix ; il était même en minorité de deux voix dans le Haut-Canada. Ce fut un coup de foudre pour les ministres, qui ne s’attendaient pas à ce qu’on profiterait de leur absence de la Chambre pour leur jouer un pareil tour de Jarnac.

Le procédé était, il faut l’avouer, inusité et discourtois ; ce fut l’opinion de M. Cauchon, qui refusa de le sanctionner par son vote.

Les chefs conservateurs, comptant sur les sympathies du gou-

verneur, savaient-ils, lorsqu'ils demandèrent à la Chambre de voter non confiance dans le nouveau ministère, que le parlement ne serait pas dissous ? C’est possible, probable même. A tout événement, la demande fut faite et rejetée. Le gouverneur avait demandé et obtenu que M. Brown mît par écrit les motifs de cette demande. H y répondit, dans un document fortement charpenté, où chaque raison alléguée par M. Brown était discutée et combattue avec une force incontestable. Il disait : — lo que des élections générales venaient d’avoir lieu, et que rien n’était survenu pour faire croire à un changement dans l’opinion publique ; 2o que l’hostilité entre le Haut et le Bas-Canada était, il est vrai, très vive, ainsi que l’alléguait M. Brown, mais il ne pouvait accorder, pour ce motif, la dissolution de la législature sans savoir comment le gouvernement rétablirait la paix et la concorde ; 3o que si les élections avaient été entachées de corruption et ne donnaient pas une juste idée de l’opinion publique, de nouvelles élections, faites dans les mêmes conditions et sous 1 empire des mêmes lois, n’auraient pas plus de valeur ; 4o que rien ne l’autorisait à croire à l’impossibilité de former un gouvernement capable de continuer les travaux de la session et d’administrer les affaires du pays, à la satisfaction de la Chambre.

Ces raisons justifient la conduite de sir Edmund Head, au point de vue constitutionnel ; il est resté dans la lettre de la loi, mais le point faible dans ses procédés est celui-ci :

En supposant qu’il n’ait rien dit pour faire espérer à M. Brown une dissolution de la Chambre, il savait, à tout événement, que le chef du nouveau ministère n’avait pas de majorité dans la Chambre : pourquoi alors l’avoir appelé à former un gouvernement ?

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Le gouverneur ayant refusé la dissolution, il ne restait plus au ministère qu’à donner sa démission ; c’est ce qu’il fit au milieu d’une grande agitation.

Le lendemain, le gouverneur s’adressait à M. Galt qui déclinait l’honneur de former un gouvernement, et appelait M. Cartier, le chef du groupe le plus puissant de la Chambre, et le ministère Cartier-Macdonald était reconstitué tel qu’il était, moins cependant MM. Loranger et Cayley, qui consentaient à s’effacer en faveur de MM. Galt et Sherwood.

Pour ne pas être obligé de se faire réélire, les ministres profitèrent de la loi qui exemptait de la réélection un ministre abandonnant un portefeuille pour en accepter un autre avant l’expiration d’un mois. Ils changèrent tous de portefeuille, et, un mois après, ils reprenaient ceux qu’ils avaient avant la crise.

Ainsi, pendant que les membres du ministère Brown-Dorion, qui n’avaient été au pouvoir que quarante-huit heures, étaient obligés de se faire réélire, les ministres conservateurs, qui avaient donné leur démission et formé un nouveau ministère, trouvaient moyen d’échapper aux ennuis et aux dangers d’une réélection, grâce à l’interprétation judaïque d’une loi dont ils violaient l’esprit sinon la lettre ; car cette loi avait pour unique but de permettre, dans certaines circonstances, à un ministre de changer de portefeuille dans l’intérêt de l’administration des affaires du pays, mais non a tout un ministère de se former et de reprendre le pouvoir, après l’avoir quitté, sans aller devant le peuple.

La conduite du gouvernement et des chefs conservateurs souleva dans la Chambre et le pays des tempêtes de récriminations et de protestations.

Le Globe et toute la presse libérale accusèrent sir Edmund

1/ U NIOX DES DEUX CANADAS

Head d’avoir conspiré avec ses ministres favoris pour éluder la loi, d’avoir dégradé la constitution et violé tous les usages parlementaires. Il y eut même des assemblées publiques dans lesquelles on adopta des résolutions demandant son rappel en Angleterre.

Tout en tenant compte des exagérations de l’esprit de parti, il faut bien reconnaître que les chefs libéraux avaient raison de se croire maltraités, de dénoncer surtout la subtilité légale au mojren de laquelle les chefs conservateurs avaient violé l’esprit de la constitution en formant un nouveau ministère sans se faire réélire, et joué avec leurs serments d’office en jurant de remplir fidèlement des charges qu’ils n’avaient pas l’intention de garder.

Quant au vote de la Chambre et au refus du gouverneur d’accorder la dissolution de la législature, il ne faut pas oublier que les chefs libéraux s’étaient exposés au danger en acceptant le pouvoir sans avoir une politique définie, sans être sûrs d’obtenir des élections. George Brown et ses amis avaient trop exaspéré leurs adversaires pour compter sur leur bonne volonté, leur courtoisie même. Ils ne devaient rien laisser au hasard ou à la mauvaise volonté d’une majorité dont ils connaissaient la force et les sentiments.

La conduite de la Chambre et du gouverneur manquait d’égards, de courtoisie, mais elle était excusable dans les circonstances. Il faut, en particulier, tenir compte de la position du gouverneur qui se croyait obligé de faire respecter la décision de la Reine relativement au choix d’une capitale, et de favoriser, en conséquence, autant que possible, la politique des chefs conservateurs sur cette question.

Mais le procédé connu sous le nom de double sliufle par lequel

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les chefs conservateurs réussirent à reprendre le pouvoir et leurs portefeuilles sans se faire réélire, fait plus honneur à leur esprit qu’à leur conscience. Ce procédé était plus digne d’avocats retors aux abois qu’à des hommes d’Etat soucieux de leur réputation. Il marquait bien la fin d’une ère pleine de grandeur et de dignité et le commencement d’une époque où l’habileté, l’astuce et la violence devaient souvent l’emporter sur la vertu et les principes.

Il est vrai que dans les actions pénales intentées contre plusieurs ministres conservateurs les tribunaux jugèrent que la conduite de ces ministres avait été strictement légale, mais ils eurent le soin de dire qu’ils n’étaient pas appelés à se prononcer sur le côté moral et politique de la question. Ils déclarèrent même qu’ils ne croyaient pas -enir compte du fait qu’après la démission de ces ministres, un autre ministère avait été formé.

C’est vrai ; un acte politique peut être strictement légal, mais immoral et contraire à l’esprit et au bon fonctionnement de la constitution.

Les explications données par les chefs libéraux, devant leurs électeurs et plus tard devant la Chambre, sur le programme politique qu’ils avaient en vue en formant un gouvernement, ne dissipèrent point les craintes et les défiances qu’ils inspiraient au Bas-Canada.

Il est évident que, sur les questions de la représentation et des écoles, M. Dorion et ses amis avaient fait des concessions dont le caractère n’a jamais été clairement défini, mais qui ont permis aux conservateurs de dire que les intérêts nationaux et religieux du Bas-Canada auraient été sacrifiés, et de chercher à se faire

pardonner plus tard leurs propres concessions, leurs transactions avec le même George Brown.

Les deux partis, évidemment, songeaient à trouver dans un changement constitutionnel un remède aux difficultés de la situation politique. Ceux au profit de qui l’Union avait été faite n'en voulaient plus du moment qu’elle ne leur donnait pas ce qu’ils avaient espéré.

Elle leur avait pourtant procuré les capitaux dont ils avaient eu besoin pour échapper à la banqueroute, et ensuite pour construire leurs chemins de fer, pour développer les ressources de leur province et augmenter sa population. La prospérité ne suffisait plus à leur bonheur, il leur fallait la suprématie du Haut sur le Bas-Canada.

Us avaient réussi à faire disparaître de l’acte Fédéral, on ne sait comment, la clause qui exigeait le vote des deux tiers de la Chambre pour changer la représentation ; ils croyaient que, grâce à l’appui de quelques députés anglais du Bas-Canada ou de quelques traîtres canadiens-français, ils réussiraient à se créer une majorité.

Les chefs du Bas-Canada ?a’ auraient-ils pas dû tenir, à l’origine même de ce mouvement antifrançais, le langage suivant :

“ L’Union nous a été imposée, nous l’avons acceptée, vous n’en voulez plus ; très bien, séparons-nous, et comme nos intérêts commerciaux sont communs, ayons une simple union douanière, si vous le désirez.”

Ne croit-on pas que ce langage énergique aurait jeté de l’eau froide sur le feu des agitateurs et les aurait engagés à se réconcilier avec l’ordre de choses existant. Mais non, au lieu de les décourager, on leur donna raison d’espérer qu’ils finiraient par

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l’emporter d’une façon ou d’une autre. Il y eut, après 1857, dans les deux partis, dans la Chambre et dans la presse, des hommes importants qui, tout en protestant contre les appels de George Brown au fanatisme de ses compatriotes, admettaient qu’il fallait changer la constitution et préparaient les voies au triomphe des agitateurs, sous une forme quelconque.

Le rêve de lord Durham se réalisait : la Confédération perçait à travers l’Union, elle faisait son chemin insensiblement, l’union législative elle-même souriait aux ennemis du Bas-Canada.

Pendant que M. Dorion exprimait l’opinion qu’il était possible de modifier la constitution de manière à donner satisfaction aux deux provinces, tout en acceptant le chiffre de la population comme base de la représentation, MM. Parent, J.-C. Taché, deux des journalistes les plus populaires et les plus forts du parti conservateur, se prononçaient en faveur d’une confédération des provinces anglaises.

Le ministère Cartier-Macdonald, lors de sa fondation, préconisait la même idée, et, après la session de 1858, trois ministres, MM. Cartier, Galt et Eoss se rendaient en Angleterre pour en assurer le triomphe. Le refus des provinces maritimes de prêter l’oreille aux propositions du gouvernement canadien fit ajourner le projet à une époque plus favorable.

En attendant que cette importante question revienne sur la scène politique, on verra le pays en proie plus que jamais à l’esprit- de parti.

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