I. Buchanan, président du Conseil exécutif
John Simpson, secrétaire d’Etat ;
James Cockburn, solliciteur-général.
Les libéraux furent indignés de voir, dans le nouveau cabinet, deux des membres du ministère Maedonald-Sicotte ; mais les deux partis souffraient alternativement du mal de l’époque.
Les esprits affolés erraient à l’aventure sans boussole ; chacun pensait à soi.
Les nouveaux ministres, après s’être fait réélire, cherchèrent à se créer une majorité dans la Chambre en promettant de renouveler le traité de réciprocité, de reprendre les négociations au sujet du chemin de fer Intercolonial, en abolissant les droits de péage que le ministère Macdonald-Dorion avait établis sur les canaux, en remaniant le tarif de manière à augmenter les revenus et à favoriser la culture du tabac et l’exploitation des mines.
Mais la barque ministérielle, ballottée en tous sens, menaçait de sombrer à chaque instant.
Un vote de censure proposé par M. Dorion, à l’occasion d’un prêt de $100,000 fait à la ville de Montréal et non remboursé comme il aurait dû l’être, suffit, malgré son peu d’importance, pour déterminer la chute du gouvernement.
l’union des deux canadas
Les ministres demandèrent une dissolution de la Chambre et l’obtinrent ; mais ils hésitaient, trouvant la situation grave et l’avenir sombre, peu convaincus que des élections générales auraient l’effet désiré.
L’heure de George Brown avait sonné.
Quelques jours avant la résignation du ministère Macdonald- Dorion, M. Brown avait obtenu qu’un comité composé de vingt membres fût nommé pour aviser aux meilleurs moyens de remédier aux difficultés de la situation politique et d’assurer le fonctionnement du gouvernement.
Le 14 juin, le jour même de la chute du ministère Tache- Macdonald, M. Brown faisait rapport que le comité paraissait d’opinion que le seul remède applicable était une union federale soit des deux provinces ou de toutes les provinces anglaises de l’Amérique du ISTord, et il demandait que le comité fut autorise à continuer ses travaux.
Chose étrange ! le comité avait été nommé, malgré l'opposition de MM. John-A. Macdonald et Cartier, et lorsque son rapport fut présenté, Macdonald en demanda le rejet.
Il paraissait difficile que M. Brown pût faire accepter son projet, dans de pareilles circonstances. Il crut pourtant l’occasion favorable et s’en ouvrit à MM. Morris et Pope, deux amis du gouvernement, qui en parlèrent à M. John-A. Macdonald et a M. Galt. Une entrevue fut arrangée entre ces messieurs. Brown soumit son projet et s’engagea à appuyer le gouvernement qui promettrait de le mettre à exécution.
Macdonald et Galt s’engagèrent à tout, mais insistèrent pour que M. Brown entrât dans le ministère. M. Brown promit de consulter ses amis ; il les consulta et déclara que pour menei
le projet à bonne fin, il devait entrer clans le ministère avec deux autres libéraux, MM. Mowat et MacDougall.
Le 30 juin, la coalition était formée, et le pays apprenait, avec un sentiment de stupeur, que George Brown était devenu le collègue de John-A. Macdonald et de George-Etienne Cartier.
Dans le Bas-Canada accoutumé à entendre les imprécations du parti conservateur contre le fougueux chef clear grii, on refusa de croire à un pareil miracle.
On se demandait comment M. Cartier et ses amis, après avoir, depuis si longtemps, fait un crime à. M. Dorion d’être l’allié de l’ennemi le plus redoutable de la province de Québec, avaient pu se décider à donner à celui-ci le baiser de paix, à accepter ses projets de fédération.
Lequel des deux, disait-on, a sacrifié ses principes, ou de M. Cartier ou de M. Brown ? Qui triomphe ?
Comment M. Brown lui-même avait-il pu se décider à se séparer de M. Dorion pour s’unir aux hommes qu'il avait tant dénoncés et vilipendés ?
On assure qu'il s’adressa d’abord à M. Dorion pour l’engager à accepter son projet, et que celui-ci refusa en disant qu’il ne pourrait jamais faire approuver par le Bas-Canada un pareil changement constitutionnel, que M. Cartier seul en était capable.
Que cette conversation ait eu lieu ou non entre les deux chefs libéraux, il est certain que c’était l'opinion de M. Dorion, et il avait raison.
Une pareille proposition faite par un ministère Brown-Dorion aurait été repoussée avec indignation par le Bas-Canada, comme les projets de même nature l’avaient été depuis l’Union.
Pendant que George Brown disait, pour rassurer ses amis, qu’il
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ne pouvait refuser de se joindre à ses ennemis pour assurer le triomphe de sa province, M. Cartier disait et faisait répéter partout que son alliance avec George Brown n’avait pour but que d arracher le Bas-Canada aux dangers qui le menaçaient, de mettre en sûreté ses droits les plus sacrés.
M. Cartier était à l’apogée de sa puissance politique, il avait la confiance du clergé et de la population, il n’eut pas de peine à démontrer qu’une confédération était le seul moyen d’échapper à la représentation d’après le nombre, de briser l’alliance dangereuse des libéraux et des clear grils, de les empêcher d’arriver au pouvoir, d’assurer l’avenir du parti conservateur, et, par conséquent, de la nationalité et de la religion du Bas-Canada.
MM. Sicotte et Loranger disparus, il ne restait plus dans la Chambre que deux partis, deux chefs, Cartier et JDorion. Or Dorion avait beau faire la distinction entre l’Union fédérale des deux Canadas qu’il avait acceptée et la confédération de toutes les provinces anglaises, sa voix manquait d’autorité, et le peuple, en face d’un chaos de contradictions, ne savait trop que penser et qui croire.
Après la session, le 10 octobre 1864, avait lieu, à Québec, la célèbre conférence des représentants du Canada et des provinces maritimes dans le but d’arriver à une entente sur les bases d’un projet de fédération.
La conférence de Québec a inspiré à l’un des historiens de la Confédération, l’honorable John-Hamilton Gray, les réflexions suivantes :
“ L’endroit choisi pour la conférence avait un cachet historique. A l’ombre du cap Diamant, sur les ruines du vieux château Saint-Louis, en face du grand fleuve et des plaines d’ Abraham,
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de la rivière Saint-Charles et de ses flots argentés coulant à travers un paysage grandiose, plein de souvenirs de la vieille France, tout près de ces champs de bataille fameux où, un siècle auparavant, la fleur de lys et la croix de Saint-George s étaient rencontrées dans un combat mortel, les descendants des deux nations vaillantes qui avaient héroïquement combattu, se réunissaient, la main dans la main, sous l’empire de la même idée, pour le triomphe de la même cause et la gloire de la même patrie.”
L’historien anglais a le droit de trouver réjouissant le spectacle du couronnement de la politique anglaise dans la v ille la plus française de l’Amérique, sur le theatre des luttes héroïques soutenues pour la conservation du drapeau et des traditions de la France.
Le Canada français était représenté, à cette conférence, par MM. Cartier, Taché, Langevin et Chapais ; les autres provinces par vingt-neuf ou trente de leurs hommes les plus distingués, de leurs avocats les plus habiles. Parmi les Canadiens-français, Cartier était le seul légiste capable de discuter avec autorité les questions légales et constitutionnelles que la création d une constitution devait nécessairement entraîner.
Aussi, la discussion fut presque complètement monopolisée par les représentants des autres provinces.
John-A. Macdonald et plusieurs de ses collègues anglais avaient voulu créer une union législative en ne donnant à toutes les provinces qu’un seul exécutif, un parlement unique. C’était le projet favori de lord Durham, dans son fameux rapport, mais l’opposition énergique des représentants du Bas-Canada le fit rejeter.
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Les délégués adoptèrent, comme principe fondamental, que l’union serait fédérale, et que chaque province aurait son exécutif et sa législature locale, mais que ces législatures auraient des droits restreints et délégués, et que la souveraineté appartiendrait au gouvernement general. Les lieutenants-gouverneurs étaient nommés par le gouvernement central, qui pouvait aussi les destituer.
Le gouverneur general avait aussi le droit de désavouer les lois adoptées par les législatures provinciales.
Le gouvernement fédéral se composait d’un gouverneur nommé pai la Reine, d un sénat de soixante-seize membres, dont vingt-quatre pour Ontario, vingt-quatre pour Québec et vingtquatre pour les provinces maritimes réunies, et d’une Chambre des communes où la représentation des provinces serait basée sur le chiffre de leur population.
Le Bas-Canada était le pivot de la représentation ; il entrait dans la Confédération avec soixante et cinq députés et il restait cloué à ce chiffre pour toujours ; mais c’est la population de Québec divisée par ce chiffre de soixante et cinq qui devait déterminer celui de la représentation des autres provinces.
D’après ce calcul, le Haut-Canada avait droit à quatre-vingtdeux députés, la Nouvelle-Ecosse à dix-neuf et le Nouveau- Brunswick à quinze et, à chaque recensement, tous les dix ans, une nouvelle répartition devait avoir lieu sur ces bases.
Le gouvernement fédéral avait le droit de légiférer sur le commerce, le tarif, la navigation, les banques, les canaux, les chemins de fer, l’immigration, le service postal, le mariage, la milice, sur toutes les questions intéressant le commerce et l’industrie et en
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général sur toutes les matières non spécialement attribuées aux législatures provinciales.
Les provinces recevaient du gouvernement fédéral un subside de quatre-vingts cents par tête, qui devait, avec les revenus des terres publiques, des permis, etc., suffire à leur budget.
Elles avaient aussi le droit d’imposer des impôts directs.
Leurs principales attributions étaient la colonisation, 1 agriculture, la propriété et les droits civils, les terres publiques, la législation municipale, l’Education et l’administration delà justice.
Lorsque les résolutions adoptées, à la conférence de Québec, furent connues, la bataille s’engagea sur toute la ligne ai ec acharnement.
Il v avait alors, à Montréal, un homme, jeune encore, fils d un patriote de 1337, avocat et journaliste, orateur éloquent, écrivain énergique, M. Médéric Lanctôt. Il entreprit contre la constitution projetée une croisade violente dans le journal dont il était le propriétaire et le rédacteur. Il signala, dans des écrits enflammés, les dangers de la Confédération, et demanda à la jeunesse de s’unir pour la combattre.
La jeunesse Conservatrice était inquiète, nerveuse ; élevée dans la crainte de George Brown et de ses projets, encore tout imprégnée des enseignements de l'Histoire, elle ne pouvait s expliquer le revirement soudain qui s’etait opéré dans les sentiments des hommes qu elle avait appris a respecter.
Après des réunions agitées, des discussions animées, un certain nombre de jeunes conservateurs se décidèrent à aider Lanctôt dans la campagne qu’il menait contre le nouveau projet. Lanctôt transforma son journal, qu’il appela YUnion Nationale,
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et autour duquel il groupa un comité de collaboration, composé de MM. Ludger Labelle, L.-A. Jetté, D. Girouaxd, H. -P. Bainville, J.-X. Perrault, J.-M. Loranger, C. de Lorimier, M. Audet, A. Longpré, M. Letendre et L.-O. David.
Ils combattirent vaillamment par la plume et la parole, convoquèrent des assemblées publiques, dans plusieurs comtés, et firent signer des pétitions protestant contre le projet de confédération et demandant qu’au moins il ne fût pas adopté sans l’assentiment du peuple.
Ils disaient :
lo La Confédération est la réalisation des projets engendrés, couvés, depuis un siècle, pour soumettre le Bas-Canada à la domination et à l’influence d'une majorité anglaise.
2o Avec le droit de désavouer les lois provinciales, de nommer et de destituer les lieutenants-gouverneurs, avec tous les droits et pouvoirs non spécialement délégués aux législatures provinciales, le gouvernement fédéral sera souverain et pourra contrôler, à son gré, la législation et l’administration des provinces.
C’est une union législative déguisée.
3o Le pouvoir accordé aux provinces anglaises d’augmenter leur représentation d’après le système proposé pendant que le Bas-Canada est condamné à n’avoir plus que soixante et cinq députés, mettra cette province à la merci d’une majorité qui ira toujours grossissant dans le parlement fédéral et finira par l’écraser.
4o De même que l’Union a préparé lentement les esprits à accepter la Confédération, de même celle-ci les conduira insensiblement à l’Union législative, suivant les prévisions de lord Dur-
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ham, qui disait qu’une fédération tendrait graduellement à devenir une Union législative complète.
5o L’ambition, l’amour des honneurs et des hautes positions engageront les hommes de talent à faire des concessions et des sacrifices pour se rendre agréables à la majorité anglaise, pour jouir des avantages et des faveurs du pouvoir.
60 La langue française, noyée dans un parlement composé aux trois quarts de députés qui ne la comprendront pas, finira par disparaître.
7o Les députés des provinces anglaises, divisés sur des questions d’intérêt, s’uniront toutes les fois qu’il s’élèvera un conflit national et religieux.
80 Le Bas-Canada, après avoir fait la fortune du Haut-Canada sous l’Union, va maintenant contribuer puissamment à la prospérité de trois ou quatre autres provinces, dont l’influence lui sera plus tard funeste, pendant qu’il manquera lui-même des ressources nécessaires pour garder sa population et défricher ses terres.
9o Les législatures provinciales, déconsidérées, manquant d’argent et d’autorité, finiront par paraître des objets de luxe trop dispendieux et trop embarrassants pour être conservés.
lOo En temps de guerre le Bas-Canada sera à la merci du gouvernement fédéral, qui pourra le forcer à prendre les armes contre son gré et ses affections.
Ces objections firent impression sur le peuple ; mais que pouvait faire le parti libéral, aidé de quelques jeunes conservateurs à peine connus, contre les influences réunies du clergé, du gouvernent ent, de la grande majorité des Anglais du Haut èt du Bas-Canada, et de l’Angleterre, contre les séductions des places.
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des honneurs et des faveurs que la Confédération offrait en perspective à ses avocats et partisans ?
Parmi les anciens sortis des luttes politiques, un seul, M. C.b. Cherrier, de Montréal, héritier des vertus, du patriotisme et de la fortune de Louis-Benjamin Yiger, eut le courage de quitter sa retraite pour dénoncer publiquement les dangers de la Confédération.
Presque tous les journaux du Bas-Canada, moins le Pays et le Défricheur se déclaraient en faveur de la politique du gouvernement. La Minerve, qui avait autrefois combattu avec acharnement tous les projets de fédération, changeait d’opinion et acceptait le projet ministériel. M. Cauchon le recommandait énergiquement dans le J ournal de Québec ; et même, pour détruire l’effet de sa brochure de 1858 contre tout projet de fédération, il en publiait une autre dans laquelle il se réfutait avec un talent et une force d’argumentations incontestables. Il disait, pour expliquer son changement d’opinion, qu’il ne croyait pas qu’il fût possible de formuler un projet de fédération acceptable au Bas- Canada, avant de connaître celui qui serait adopté à la conférence de Québec.
Plusieurs de ceux que sa première brochure avait impressionnés demeurèrent convaincus que, des deux opinions exprimées par M. Cauchon, la première était la meilleure, la plus nationale, la plus indépendante.
Personne plus que M. Cauchon n’a dû être séduit par le mirage des perspectives brillantes du nouveau régime.
D’ailleurs, il faut bien l’avouer, les circonstances étaient critiques, la situation hérissée de difficultés, et les raisons données par M. Cartier et ses amis pleines de plausibilité en apparence.
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Ajoutons que les Taché, les Cartier, les Lange vin et les Chapaia avaient mérité jusqu’alors, sous le rapport, national et religieux, la confiance et l’estime du cierge et de la population. Ils s’étaient toujours posés comme les champions de la religion et de la nationalité, et on ne les croyait pas capables de trahir les intérêts sacrés confiés à leur garde.
On doit croire que ces hommes distingués étaient sincères, et qu’ils voyaient réellement dans le projet fédéral la seule solution pratique des difficultés de la situation politique et la sauv egarde des intérêts religieux et nationaux de leur province.
L’esprit de parti et de domination de M. Cartier, son ambition et son désir naturel d’attacher son nom à une grande œuvre, ne l’ont-ils pas porté à exagérer les difficultés de la situation, à se faire illusion sur les avantages du nouveau régime au point de vue national, à n’en considérer surtout que le côté matériel, les résultats généraux ?
Tout était-il perdu parce que le parti conservateur était menacé de perdre encore une fois le pouvoir ?
Fallait-il changer la constitution parce que George Brown agitait toujours le drapeau de la représentation d’après le nombre ?
Les Anglais du Ilaut-Canada n’avaient-ils pas démontré plus d’une fois que, pour arriver au pouvoir et le garder, ils étaient toujours prêts à modifier leurs vues et leurs sentiments ? Les torys, pour former une coalition avec M. Morin en 1852, n’avaient-ils pas renoncé à leur croisade violente contre le Bas- Canada ? Les char grits les plus violents n’avaient -ils pas consenti à entrer dans le ministère Macdonald-Sicotte, en laissant dormir la fameuse question de la représentation ?
ISTe peut-on pas raisonnablement supposer que l’amour et les
avantages du pouvoir les auraient engagés encore à faire des concessions et à se calmer, si surtout ils avaient vu les hommes de la province de Québec déterminés à lutter jusqu a la fin et à exiger la séparation des deux provinces plutôt que de se soumettre à d'injustes demandes ?
Quand auraient-ils réussi à avoir la majorité ?
Et, en supposant qu’ils eussent réussi à l’avoir, ne valait-il pas mieux subir la représentation basée sur le chiffre de la population, comme Lafontaine et Morin avaient subi l’Union, que de consentir à un changement, plus acceptable en apparence, mais aussi désastreux en réalité ?
Enfin, s'il fallait un changement, la constitution adoptée était-elle la meilleure ? M. Cartier et ses amis n’auraient-ils pas dû choisir et faire accepter l’un des projets suivants :
lo LTn zollverein ou une simple union douanière.
2 o Une véritable fédération, comme celle des Etats-Unis, où la souveraineté réside dans les Etats.
3o Une simple fédération du Haut et du Bas-Canada, comme le voulait M. Dorion.
4o Enfin la séparation pure et simple ou tout autre système qui aurait laissé au Bas-Canada, son autonomie, son indépendance législative et ses droits de douane, sa principale source de revenus, dont il avait si grand besoin pour se développer ?
Les Anglais avaient raison de vouloir l’Union législative ; c’était le moyen le plus sûr d’atteindre leur but, de créer une nation anglaise, de faire disparaître les distinctions nationales ; c’était, peut-être, au point de vue général, le système le plus pratique, le plus économique. Ue pouvant l’obtenir, ils avaient encore raison d’adopter la constitution qui s’en rapprochait le
plus. Mais comment se fait-il que M. Cartier et ses amis n’aient pas compris que la Confédération était la contradiction de leurs opinions passées, le renversement de leurs doctrines sur la création et la conservation d’une nationalité distincte, la répudiation d’un siècle de combats pour échapper aux dangers de 1 absorption ? H’ auraient-ils pas dû. profiter de 1 occasion qui s’offrait à eux de reprendre la politique des Papineau, des Viger, des Lafontaine et des Morin, en repoussant, comme eux, tout projet d’union ou de fédération destiné à soumettre le Bas- Canada à la domination d’une majorité anglaise ?
L’occasion n’était-elle pas bonne pour travailler à refaire la situation nationale de la province de Québec, en posant, à ceux qui voulaient un changement de constitution, des conditions qui auraient probablement été acceptées, en créant un ordre de choses qui nous aurait laissés maîtres de nos destinées pendant au moins vingt ans, et nous aurait permis d'employer nos revenus à empêcher le dépeuplement du Bas-Canada, en donnant a nos compatriotes les moyens de défricher notre sol, de coloniser notre vaste et riche territoire ?
Nous n’aurions pu espérer avoir la jouissance de tous les droits de douane prélevés dans nos ports de mer, mais lors même que nous n’aurions obtenu que la portion de ces droits prélevés sur les marchandises consommées dans le Bas-Canada, que de millions nous seraient restés pour l’agriculture, la colonisation et l’éducation, pour développer ces éléments fondamentaux de nos destinées nationales ?
"Voilà ce que l’on disait ; mais aucune voix autorisée ne s’élevait pour faire réfléchir les députés, les ministres et le clergé.
Les adversaires de la Confédération espéraient qu’au moins
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ils obtiendraient que le projet fût modifié, et qu’avant d’être définitivement adopté, il fût soumis au peuple. Ils croyaient que les représentants du Bas-Canada ne consentiraient pas à établir un précédent dangereux mais utile à ceux qui, plus tard, voudraient tranformer la Confédération en Union législative, sans consulter le peuple.
Tls se trompaient.
La Confédération devait être, comme sa mère l’Union, imposée au Bas-Canada, mais avec cette différence que les représentants de cette province devaient, cette fois, prendre la responsabilité du changement de constitution.
A l’ouverture de la session de 1865, le gouvernement soumit à la Chambre le projet de confédération adopté à la conférence de Québec, en déclarant qu’il ne pourrait être amendé par la Chambre ni soumis à l’approbation des électeurs. C’était un traité qu’il fallait accepter ou rejeter en entier, vu que s’il était amendé, il faudrait obtenir le consentement des parties contractantes, et tout serait à recommencer.
On avait dit pourtant, avant la session, la Minerve elle-même avait cherché à calmer les esprits inquiets en disant que le projet. pourrait être modifié par la Chambre.
On refusa même le délai d’un mois que M. Dorion demanda pour donner à la Chambre le temps d’étudier un projet dont la portée et les résultats devaient exercer une si grande influence sur les destinées du peuple canadien.
Les ministres et leurs amis alléguaient de bonnes raisons pour démontrer la nécessité de la Confédération au point de vue politique, et son utilité au point de vue militaire, commercial et anglais.
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Ils s’appliquèrent à démontrer qu’elle favoriserait le commerce entre les différentes provinces anglaises et les mettrait en état de se défendre et de se protéger contre les Etats-Unis, à faire voir qu’en mettant la suprématie ou la souveraineté dans le pouvoir central, ils avaient voulu éviter les conflits et les complications qui avaient troublé les Etats-Unis et produit la guerre civile. Il faut avouer que la guerre entre le Nord et le Sud des Etats-Unis fournissait un argument et un exemple puissants à ceux qui voulaient que le pouvoir central dans la Confédération eût la suprématie. Mais cette suprématie était un danger pour le Bas-Canada, et les ministres répondirent faiblement aux objections faites par leurs adversaires à ce sujet.
Ce n’était pas la première fois qu’on se servait du fantôme de l’Annexion pour influencer l’opinion du peuple et du clergé, et l’on devait en faire un usage abusif durant longtemps encore.
A ceux qui redoutaient les dangers d’une coalition des provinces protestantes, lorsque surgiraient, dans le parlement fédéral, des questions religieuses et nationales, MM. Cartier, Langevin et Taché répondirent que cette coalition n'était pas à craindre, que le jeu des partis et les intérêts distincts des provinces assureraient à notre province des alliances efficaces.
.Avec une bonne foi naïve, ils répétaient constamment que la paix et la justice régneraient dans la Confédération, et que la province de Québec aurait, pour la protéger dans le parlementfédéral contre les abus et les empiètements, ses soixante et cinq députés.
Ils connaissaient moins la nature humaine que lord Durham ; ils oubliaient que sur ces soixante et cinq députés, il faut déduire au moins quinze députés anglais, et que sur les quarante-cinq
autres Canadiens-français restant, un certain nombre, par passion, par intérêt personnel ou par esprit de parti, voteraient dans des circonstances critiques avec la. majorité.
Ils oubliaient que les quarante-cinq ou cinquante députés canadiens-français auraient plus tard à lutter contre six ou sept provinces représentées dans le parlement fédéral par deux cents députés et même plus. M. Cartier comptait sur l’appui du Manitoba, qu’il croj-ait appelé à devenir une province française et catholique. Il a vécu assez longtemps pour assister à la ruine de ses espérances.
Les ministres ne furent pas plus heureux dans leurs prévisions relativement aux dépenses et aux revenus du Bas-Canada.
M. Langevin spécialement s’appliqua à prouver que ces revenus seraient de $1,590,000, et les dépenses d’environ $1,240,000, ce qui laisserait à la province un excédant de $260,000.
On affirmait que le Bas-Canada devait se contenter de ce revenu insignifiant et tout à fait insuffisant pour son développement matériel, pour faire face aux besoins de l’éducation, de l’agriculture et de la colonisation, pendant que les millions provenant de ses droits de douane tomberaient dans le trésor fédéral au bénéfice, en grande partie, des autres provinces.
Aussi, la Confédération avait à peine vécu que déjà ces calculs étaient complètement renversés, les déficits remplaçaient les excédants prédits, et la province s’endettait pour faire face aux choses les plus indispensables à sa prospérité.
Nous croyons juste de reproduire textuellement les principales raisons données par M. Cartier pour justifier sa conduite et faire accepter ses opinions. Après s’être étendu longuement sur les avantages de la Confédération au point de vue militaire et com-
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mercial, pour éviter l’annexion du Canada aux Etats-Unis, M. Cartier, combattit dans les termes suivants, les objections faites par les adversaires de la Confédération relativement à l’autonomie et aux droits nationaux du Bas-Canada : (r)
“ Monsieur l’Orateur,
“ On s’est opposé à notre projet à cause des mots “nouvelle nationalité” qui s’y rencontrent. Si nous nous unissons, nous formerons une nationalité politique, indépendante de l’origine nationale et de la religion des individus. Des hommes ont regretté qu’il y eût diversité de races et ont exprimé l’espoir qu’avec le temps cette diversité disparaîtrait. La fusion des races en une seule est une utopie ; c’est une impossibilité. Les distinctions de cette nature existeront toujours ; la dissemblance paraît être d’ordre physique, moral et politique. Quant à cette objection, que nous ne pouvons former une grande nation, parce que le Bas-Canada est principalement français et catholique, que le Haut-Canada est anglais et protestant, et que les provinces maritimes sont mixtes, elle est, à mon avis, de la dernière futilité.
“ Prenons pour exemple le Eoyaume-Uni, habité par trois grandes races. (Ecoutez ! écoutez !) La diversité de races a-t-elle mis obstacle aux progrès, à la richesse de l’Angleterre ? Chacune d’elles n’a-t-elle pas généreusement contribué à la grandeur de l’Empire ? Les trois races unies n’ont-elles pas par leurs aptitudes combinées, leur énergie et leur courage, contribué chacune
( 1 ) Ce discours a été tiré du recueil des discours de M Cartier, publié par M. Tassé.
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à la gloire de eet Empire, à ses lois si sages, à ses succès sur terre et sur mer ? (Applaudissements.)
“ Dans notre Confédération, il y aura des catholiques et des protestants, des Anglais, des Français, des Irlandais et des Ecossais, et chacun, par ses efforts et ses succès, ajoutera à la prospérité, à 1a. puissance, à la gloire de la nouvelle Confédération. (Ecoutez ! écoutez !) Nous sommes de races différentes, non pas pour nous faire la guerre, mais pour travailler ensemble à notre propre et commun bien-être. (Applaudissements.) Nous ne pouvons, par une loi, faire disparaître ces différentes races ; mais, j’en suis persuadé, les Anglo-Canadiens et les Français sauront apprécier les avantages de leur position propre. Placés les uns à côté des autres comme de grandes familles, leur contact produira un heureux esprit d’émulation. La diversité des races contribuera, croyez-le bien, à la prospérité commune. Toute la difficulté consiste dans la manière de rendre justice aux minorités. Dans le Haut-Canada, les catholiques seront en minorité ; dans le Bas-Canada, les protestants seront en minorité, pendant que dans les provinces maritimes les deux communions s’égaliseront entre elles.
“ Est-il possible de supposer alors que le gouvernement général ou les gouvernements provinciaux pourraient se rendre coupables d’actes arbitraires ? Quelle en serait la conséquence, en supposant qu’un des gouvernements provinciaux le tentât ? Des tentatives de ce genre seraient, à coup sûr, répudiées par la masse du peuple. Il n’y a donc pas à craindre que l’on cherche jamais à priver une minorité de ses droits. Sous le système de la fédération qui laisse au gouvernement central le contrôle des grandes questions d’intérêt général, auxquelles les différences de races
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sont étrangères, les droits de race ou de religion ne pourront pas être méconnus. Nous aurons un parlement général pour régler les questions de milice, de douane, d’accise, de travaux publics, et toutes les matières relatives aux intérêts individuels. Maintenant je le demanderai à ces autres défenseurs de nationalités qui m’ont accusé d’échanger et de troquer cinquante-huit comtés du Bas- Canada avec mon collègue assis près de moi (l’honorable M. Brown) ; comment des injustices pourraient-elles être faites aux Canadiens-français par le gouvernement général ? (Ecoutez ! écoutez !)
“ J’aborde la question des gouvernements provinciaux. Après les difficultés que le pays a éprouvées au temps de M. Papineau par rapport à certaines lois relatives au commerce, je comprends facilement les craintes que le projet de confédération peut avoir inspirées à quelques Anglais du Bas-Canada. Les difficultés étaient grandes, et M. Papineau, qui n’était pas versé dans les affaires commerciales, ne comprenait pas bien l’importance de semblables lois. Je pense aussi que M. Papineau avait droit et sujet de lutter centre l’oligarchie alors au pouvoir ; mais je n’ai jamais approuvé l’attitude qu’il prit à l’égard des affaires commerciales ni son opposition à des mesures propres à favoriser les progrès du pays. Ce fait, néanmoins, ne saurait servir ici de fondement à cette objection, d’autant que les affaires de commerce seront du ressort du gouvernement central.
“ Il ne saurait exister aucune grave raison de craindre que la minorité ait à souffrir de l’adoption de lois touchant la propriété. Mais le cas échéant, la constitution projetée offrirait un remède. C’est peut-être parce que le présent projet est grand, que ceux
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qui ne 1 ont pas examiné cle près le redoutent ; mais quand nous le discuterons article par article, je serai prêt à soutenir et à démontrer qu’aucun intérêt ne sera mis en danger par la Confédération, si elle est adoptée. Il est une chose à remarquer, c’est l’étrange manière dont les partis extrêmes s’unissent et travaillent de concert pour en faire avorter le projet. (Rires.) Par exemple, voilà le parti composant jadis ce qu’on appelait la queue de M. Papineau, qui s’est joint à la queue de M. John Dougall, du Witness de Montréal. (Acclamations et rires.)”
M. J.-X. Perrault. — “ Et le clergé aussi qui est opposé au projet ? (Ecoutez ! écoutez !)”
M. Cartier. — “ L’honorable député se trompe beaucoup, le clergé l’appuie ; mais l’honorable député pourra prendre la parole après moi, s’il le désire. Oui, le projet est approuvé par tous les gens modérés. Les hommes des partis extrêmes, les socialistes, les démocrates et les annexionistes sont seuls à le combattre. Ses ennemis, parmi les Canadiens-français, affectent de craindre, que leurs droits religieux ne reçoivent des atteintes sous la nouvelle constitution. C’est, une chose plaisante, assurément, de voir le célèbre Institut Canadien de Montréal, qui a pour chef le citoyen Blanchet, prendre la religion sous sa protection. (Rires.) M. MacDougall a proclamé bien haut que la minorité des Anglais protestants serait à notre merci. Il me semble que les craintes exprimées par les jeunes membres du parti démocratique français sur les dangers que courront leur religion et leur nationalité, devraient pourtant calmer ses frayeurs. Le True Witness, journal catholique, lui aussi un adversaire du projet, est d’avis que, s’il était adopté, les Canadiensfrançais seraient anéantis ; tandis que son confrère en violence,
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le Witness, protestant, assure que ce seraient plutôt les protestants. (Ecoutez ! écoutez ! et rires.)
“ On a vu à une assemblée récente à Montréal, M. Cherrier, s’enrôler sous la bannière clés adversaires de la Confédération. Pour ma part, je n’ai jamais entendu dire que M. Cherrier fût un homme politique d’une grande force. Cependant, il paraît qu’il a quitté sa retraite, pour aller combattre “ ce projet mons- “ trueux, tendant à détruire la nationalité et la religion des Ca- “ nadiens-français, lequel a été proposé par ce Cartier, que Dieu “ confonde ! ” (Rires et acclamations.)
“ On a fait allusion tout à l’heure à l’opinion du clergé. Eh bien ! je dis qu’elle est favorable à la Confédération. (Ecoutez ! écoutez !) Ceux qui sont élevés en dignité, de même que les membres du bas clergé, se déclarent pour la Confédération, non seulement parce qu’ils y voient toute la securité possible pour les institutions qu’ils chérissent, mais aussi parce que leurs concitoyens protestants y trouveront des garanties comme eux. Le clergé en général est ennemi de toute discussion politique, et s’il est favorable au projet, c’est qu’il voit dans la Confédération une solution des difficultés qui existent depuis si longtemps. La guerre que des adversaires aussi opposés de sentiments pour l’ordinaire, que le True Witness, M. Dougall du Witness, et les jeunes membres de l’Institut Canadien font à la nouvelle constitution, pour des raisons diamétralement contraires, constitue l’un des plus solides arguments que l’on puisse apporter en faveur de la Confédération. (Ecoutez ! écoutez !)
“ Nous avons pour nous les hommes modérés, les hommes respectables et intelligents. (Ecoutez ! écoutez ! et Oh ! oh !) Je
l’union des deux canadas
ne veux pas assurément dire que nous n’avons pas d’adversaires respectables ; mais je prétends que la nouvelle constitution a l’approbation à peu près générale des hommes sages, honorables et intelligents.
“ Je suis opposé au système démocratique qui prévaut aux Etats-Unis. En ce pays, il nous faut une forme propre de gouvernement, où se retrouve l’esprit monarchique. Quand nous serons confédérés, notre gouvernement, nous pouvons en être sûrs, sera plus imposant et commandera davantage le respect. (Ecoutez ! écoutez !)
“ Le grand mal aux Etats-Unis, c’est l’absence d’une personnification de l’autorité exécutive qui impose le respect à tous. Comment le chef du gouvernement des Etats-Unis est-il élu ? Des candidats se mettent sur les rangs, et aussitôt ils sont chacun vilipendés, conspués par le parti opposé. L’un d’eux triomphe, le voilà au fauteuil présidentiel ; mais même alors, il ne sera pas plus honoré de ceux qui ont combattu son élection, et qui auraient voulu calomnieusement le faire passer pour l’homme le moins digne de confiance, le plus méprisable du monde.
“ Sous le système anglais, les ministres peuvent être dénigrés, même insultés, mais les insultes n’atteignent jamais la souveraine. Que nous ayons pour chef suprême, un roi ou un vice-roi, et quel que soit le nom que l’on donne à notre nouvelle constitution politique et sociale — nous avons la certitude d’acquérir, par le seul effet de la Confédération, un prestige nouveau, qui rehaussera encore plus grandement notre crédit à l’étranger. Pour moi, mon plus ardent désir est de voir cette Chambre adopter le principe de la Confédération ; comme l’a dit mon collègue, l’ho-
l’union des deux canadas
norable procureur-général Macdonald, si nous perdons cette occasion favorable, qui sait si elle se présentera jamais de nouveau ?
“ Nous savons que l’approbation du gouvernement impérial nous est assurée. Or, si le Canada adopte ces résolutions, comme je n’en ai aucun doute, et si les autres colonies suivent son exemple, le gouvernement impérial sera aussitôt appelé à nous donner un gouvernement central, constitué sur des bases larges et solides, et des gouvernements provinciaux sous la sauvegarde desquels seront placés les personnes, les propriétés et les droits civils et religieux de toutes les classes de la société. (Acclamations prolongées.)”
M. Rose. — “J’ai entendu exprimer, dans ma propre circonscription électorale la crainte. . . — je ne veux pas dire que je la partage, je la mentionne seulement en toute franchise — que, sous la Confédération, les Canadiens-français ne soient en position de faire une division des districts telle qu’elle rendrait impossible l’élection de tout candidat anglais. J e serais très obligé à mon honorable ami, le procureur-général du Bas-Canada, s’il voulait bien me donner des éclaircissements sur ce point. Il est dit, dans les résolutions, que si le gouvernement local venait à exercer son influence et son autorité d’une manière injuste en pareille matière, le gouvernement fédéral pourrait exercer son droit de veto, quoique le pouvoir du gouvernement provincial ne soit pas restreint par la constitution.”
M. Cartier. — “ Certainement, si la législature locale du Bas- Canada voulait jamais changer les divisions actuelles de manière à commettre une injustice envers les Anglais du Bas-Canada, le
gouvernement central ayant droit de veto, en ferait usage pour annuler toute loi votée à cet effet.”
M. Holton. — “ Beeommanderiez-vous alors d’emploj^er ce mode d’action ? ”
M. Cartier. — “ Assurément, dans le cas d’injustice. (Ecoutez !)”
M. Bose. — “Je suis sûr que mon honorable ami ne consentirait jamais à uhe pareille injustice. Mais j’ai une autre question à adresser à l’honorable procureur-général du Bas-Canada, et je le prie de me faire une réponse explicite au nom du gouvernement. Il s’agit encore de la 23e résolution que je viens de lire. Je voudrais savoir si par le mot de législature qui s’y trouve, on entend la législature actuelle du Canada ; ou si les limites des districts électoraux seront changées pour les fins de la représentation à la première session du parlement fédéral ? ”
M. Cartier. — “ En ce qui regarde le Bas-Canada, il ny aura pas de changement, parce que le nombre de ses représentants au parlement général demeurera toujours le même. Mais pour le Haut-Canada, comme sa représentation sera augmentée, il devra y avoir un nouveau sectionnement.”
M. Bose. - — “ Il est donc entendu que, dans le Bas-Canada, les districts électoraux seront pour le premier parlement fédéral ce qu’ils sont maintenant ? ”
M. Cartier. — “ Oui, ce qu’ils sont maintenant.”
M. Bose. — “ Et qu’en ce qui concerne la représentation dans la législature provinciale, la division des districts électoraux sera sujette au veto du parlement général ? ”
M. Cartier. — “ Oui, si une injustice était commise.
(Ecoutez !)”
l’üNIOX DES DEUX CAXADAS
M. Cartier. — “ Permettez-moi une observation. L'honorable monsieur a cité un passage cPun discours de l’honorable M.Tilley, dans lequel ce dernier supposait le cas où le Haut-Canada, poussé par des motifs égoïstes, chercherait à faire passer quelque loi exclusivement favorable à son agrandissement. “ En pareil cas/’ a dit l’honorable M. Tilley, “ vous aurez les soixante-cinq députés “ du Bas-Canada et vos quarante-sept représentants pour vous “ défendre.” C’est pour ce motif que l’honorable député d’Ontario-Nord est opposé à la Confédération. Mais dans une Union législative, il trouverait le même inconvénient, et s’il est opposé à l’une, il ne devait pas être plus favorable à l’autre.”
Comme on le voit, M. Cartier admettait que le gouvernement fédéral aurait le droit de protéger la minorité anglaise en désavouant toute législation injuste adoptée par la législature provinciale, mais il n’ajouta pas que juste ou injuste toute loi votée par la Chambre de Québec pourrait être annulée de la même manière, et que ce droit de veto, lorsqu’il s’agirait des intérêts des Français catholiques serait entre les mains d’Anglais protestants.
Dans un banquet qui avait eu lieu à Montréal, le 29 octobre 1864, M. Cartier avait cru devoir donner des explications sur son alliance avec George Brown et sur le projet de Confédération ; il avait dit :
“Messieurs,
“ Donc, sans être indiscret, je vous dirai ici, pour commencer, ce que tout le monde sait, que je suis allié maintenant à l’honorable George Brown, avec lequel j’ai été en antagonisme presque continuel durant près de quinze ans. Jusqu’à présent,
l’union UES DEUX CANADAS
dans les grandes questions d’intérêt publie, nous étions toujours opposés 1 un à l’autre, toujours en guerre, lui au nom du Haut- Canada, et moi au nom du Bas. Cette guerre allait s’éternisant ainsi, sans profit pour personne, quand enfin nous tâchâmes un jour de nous entendre sur ce grand projet de Confédération fait pour unir sous un seul gouvernement les provinces de l’Amérique britannique. En faisant alliance avec l’honorable M. Brown, je n’ai pris l’avis ni de mes compatriotes, ni de mes amis politiques. J’avoue ici que dans tous les actes importants de ma vie politique, je n’ai jamais consulté personne.”
Cette remarque ayant naturellement excité les rires, M. Cartier s’explique comme suit :
“ Sous l’empire du système britannique, je sais bien qu’un homme d’Etat doit se laisser guider surtout par l’opinion publique, lorsqu’il conseille Son Excellence le gouverneur général ; mais je pense, en même temps, qu’un homme dans cette position ne doit pas avoir uniquement à cœur de refléter les préjugés vulgaires ; il doit tâcher de diriger lui-même l’opinion. C’est ainsi que je comprends le système constitutionnel anglais — le ministère se tient entre la couronne et le peuple, et si quelque chose venait rompre l’équilibre du gouvernement monarchique, ce serait à lui de rétablir l’ordre. Je n’entends pas dire que l’homme public ne doit pas écouter l’opinion publique ; mais je distingue entre l’opinion publique et les préjugés publics. Quand il y a une tempête sur l’océan, le navire serait ballotté en tous sens, s’il n’était pas habilement gouverné, alors c’est au pilote seul à diriger, et si le pfllote sait faire son devoir, il pourra vaincre la tempête, et sauver le vaisseau. Je dois dire, après avoir ainsi parié de mon alliance avec M. Brown, que ce dernier a gardé fidè-
l’union- des deux canadas
lement sa parole, en toutes circonstances, depuis la formation de la coalition.
J’ignore ce que M. Brown pense de moi, et d’ailleurs j’ai une assez bonne opinion de moi-même pour ne me préoccuper que fort peu de ce que l’on pense de ma personnalité. (Rires.)
“ En politique, il est manifeste que nous avons des intérêts généraux qui peuvent être confiés à un gouvernement général de toute l’Amérique britannique du Nord. Comme Bas-Canadien, je reconnais que l’union du Haut et du Bas-Canada a fait beaucoup de bien. J’avoue, et je l’ai déjà dit plusieurs fois, que cette union a opéré des merveilles pour la prospérité des deux provinces, et que cette prospérité aujourd’hui se recommande d’elle-même à l’attention de l’Angleterre et du monde entier. Je ne suis pas de ceux qui voudraient voir le Haut et le Bas-Canada séparés de manière qu’ils eussent tous deux le droit de régler leur tarif indépendamment l’un de l’autre. Si un pareil état de choses devait exister, quelle en serait la conséquence ? La ville de Montréal se trouverait isolée. Je n’hésite pas pour ma part à reconnaître que la prospérité de Montréal est due dans une plus grande mesure au Haut-Canada qu’au Bas-Canada. Nous devons apprécier les événements sous leur vrai jour. Je vous déclare donc, comme l’un de vos représentants, que je n’acquiescerai jamais à aucun projet qui permettrait au Haut et au Bas-Canada d’adopter une politique différente relativement au tarif et au commerce du pays. Ne voyons-nous pas aujourd’hui un grand parti, autrefois opposé à l’LTnion, la défendre maintenant de toutes ses forces ? Pourquoi ? Parce que, je le répète, l’Union a contribué beaucoup à la prospérité des deux provinces. En présence de ce résultat, l’homme d’Etat canadien ne doit-il pas employer ses talents et son énergie
l’union- des deux canadas
à résoudre cette question de représentation qui menace d’amener une rupture entre le Haut et le Bas-Canada ? Maintenant, suffirait-il d’aplanir cette difficulté ? Je suppose que l’on y mette fin demain, par la fédération des deux Canadas, ne resterions-nous pas comme par le passé “ bloqués ” par la glace durant six mois de l’année, comme le faisait observer tout à l’heure l’un des représentants du Nouveau-Brunswick ? Cette Union fédérale aurait pour effet de donner une nouvelle base aux opérations politiques dans la Chambre basse de la législature, mais nous laisserait dans la même position vis-à-vis des provinces du Golfe. Il resterait encore entre nous les bureaux de douane, qu’il faut supprimer. Les délégués que nous avons entendus ce soir ont assigné un rôle trop modeste à leurs provinces. Je dois leur répéter ce que je leur ai dit dans certaines circonstances antérieures, que trois éléments constituent la puissance, la grandeur d’un peuple : le territoire, la marine et la population. Je leur ai dit aussi que le Canada possédait le premier et le second de ces éléments, mais qu’il avait besoin du troisième.
“ C’est un fait connu : durant six mois de l’année nous sommes forcés de frapper à la porte de nos voisins, et de transporter nos marchandises à travers leur territoire. Ce qui convenait, il y a vingt ans à notre commerce, ne lui convient plus maintenant que notre population et que notre territoire défriché se sont accrus dans des proportions étonnantes. Il faut donc que la confédération de toutes les provinces britanniques s’effectue, sans quoi nous tombons dans la confédération américaine.” (Des cris de “ jamais, jamais” interrompirent l’orateur.)
“Je savais que vous répondriez ainsi, reprend M. Cartier, et je suis content de vos protestations. Je sais que le désir de toutes les
l’union des deux canadas
personnes présentes est d’achever cette grande oeuvre nationale, qui liera en un même faisceau tous les principaux intérêts des colonies, et qui fera de nous une véritable nation. Je ne veux pas prétendre que cette nation sera distincte de la mère patrie. Mais lorsque je parle de former une Confédération, j’entends que les pouvoirs accordés aux différentes provinces par le gouvernement impérial seront combinés ensemble pour être confiés à un seul gouvernement central. Et si cela s’accomplit, je croirai avoir mis la main à une œuvre excellente. J e suppose maintenant que plusieurs ici voudraient savoir quelles sont mes suppositions au sujet du gouvernement central. Eli bien ! ne sera-ce pas lui qui réglera les questions de tarif ?
“Etait-il convenable que les douanes d’une province fussent toujours en opposition avec le commerce des autres ? Doit-il y avoir des différences dans leur cours monétaire ? Les poids et mesures ne devraient-ils pas être les mêmes ? Les lois de naturalisation ne doivent-elles pas être les mêmes ? Le service postal ne doit-il pas être le même ? Est-il avantageux qu’il y ait une plus ou moins grande différence sur tels ou tels points qu'il serait superflu d’énumérer ici ? Mais au-dessus de toutes ces questions, il en est une autre bien plus importante, celle de la défense du pays. Les îles de Terre-Neuve et du Prince-Edouard, et les provinces du Nouveau-Brunswiclc et de la Nouvelle-Ecosse, peuventelles séparément organiser un système de milice capable d’empêcher une invasion américaine ? non, certainement. En cas d’invasion de ces provinces par une armée ou une flotte américaine, il resterait donc entièrement à l’Angleterre de décider s’il est opportun d’envoyer des forces pour défendre ces îles et ces provinces, nécessaires pourtant à la couronne anglaise. Je sais
l’üXION DES DEUX CAXAD4.S
qu’il y a en Angleterre une école politique qui dédaigne les possessions coloniales et qui en contestent la valeur pour la métropole. MM. Cobden et Bright en sont les chefs, mais en dépit d’eux, l’opinion du peuple est, en général, que ces colonies ne doivent pas être abandonnées. Si les provinces britanniques étaient confédérées, et que le territoire fût envahi par une armée américaine, leurs milices plus nombreuses et mieux organisées seraient partout appelées par le gouvernement central à repousser l’ennemi, et l’Angleterre, connaissant nos apprêts, voyant nos efforts pour la défense de tout le pays, se hâterait de venir à notre secours avec sa marine et son armée.
ee J e n’ignore pas les objections qui se produisent contre la nouvelle forme de gouvernement, surtout parce que nous n’établissons pas tout de suite une Union législative. Mais, à cette époque critique, nous n’avons pas à tenir compte des opinions et des intérêts différents, peut-être même hostiles qu’on oppose à cette Union; et si nous présentons aux législatures des provinces et au gouvernement impérial un projet portant la création d’un gouvernement général, ce sera notre devoir de protéger également toutes les races et de ménager les intérêts de chacune d’elles. Si nous y réussissons nous aurons beaucoup fait. On m’a dit que dans le Bas-Canada, il existait une forte opposition à ce projet, parce que la population anglaise s’y trouverait à la merci de la population française. Que répondre ? Les Anglais nés dans le Bas-Canada pourraient-ils céder à de semblables arguments ? Qu’ils réfléchissent que si les Français ont la majorité au gouvernement provincial, ils seront, à leur tour, en grande minorité au gouvernement fédéral.
“ La population française, en confiant ses intérêts à un gouver-
l’union des deux canadas
nenient fédéral, fait preuve de confiance en nos compatriotes anglais. Est-ce trop demander à la race anglaise qu’elle se fie à la libéralité et à l’esprit de justice de la race française dans le gouvernement provincial ? A qui seront remis les intérêts les plus importants pour les deux éléments de population du Bas- Canada ? Est-ce au gouvernement fédéral ou au gouvernement provincial ? Pour ma part, j’avoue hautement aujourd’hui que la prospérité des deux Canadas est due à l’esprit d’entreprise de la race anglaise principalement ; mais pourquoi celle-ci s’opposerait-elle à la formation d’un gouvernement provincial où les Canadiens-français seraient représentés en raison de leur nombre ? En tous cas, je n’hésite pas à proclamer que je ne souffrirai jamais, tant que je serai ministre de la Couronne, qu’une injustice soit faite, en vertu de la constitution ou autrement, à mes compatriotes soit anglais, soit catholiques ; pas plus que je ne souffrirais que mes compatriotes, les Canadiens-français, fussent injustement traités parce qu’ils appartiennent à une race et à une religion différentes de celles du Haut-Canada. On a longuement parlé des races à propos de cette grande Confédération. Que l’on regarde aujourd’hui l’Angleterre, et l’on verra qu’avec l’union des trois royaumes par le lien législatif, il existe là des religions et des nationalités différentes qui se coudoient sans conflit.
“ Tous ceux qui connaissent l’histoire des hauts faits de l’Angleterre sur terre et sur mer, n’en séparent pas les trophées conquis par la bravoure, le courage et la constance des dignes enfants de l’Ecosse. D’autre part, se trouverait-il quelqu’un qui voulût contester à l’Angleterre les triomphes d’éloquence remportés par les enfants d’Erin ? Je crois bien sincèrement que l’Angleterre n’aurait jamais acquis la richesse et la gloire dont elle jouit,
l’union DES DiïUX CANADAS
si elle n’avait pas en à son service trois nationalités différentes. Pourquoi donc essayer ici de susciter des embarras à la formation d’une nouvelle nation parce qu’elle serait de races et de religions diverses ?
“ L’Angleterre a fait plus de grandes choses peut-être qu’aucune autre nation. Il est incontestable que son armée et sa marine ont ajouté très considérablement à sa puissance, en lui conquérant des colonies, et que les Chambres des lords et des communes ont décrété nombre de lois remarquables par leur sagesse. En comparant la Grande-Bretagne avec Rome, on a trouve que la première avait beaucoup des qualités qui ont distingué la seconde, par exemple son amour des conquêtes ; mais la première a de plus son élément commercial. Sans rabaisser aucunement les progrès de l’armée et de la marine de l’Angleterre, ou les résultats de la sagesse de sa législation, il faut admettre cependant que sa puissance ne saurait être appréciée à toute sa grandeur qu’en tenant compte de l’élément commercial. Immédiatement après la conquête d’une colonie, arrivent les marchands anglais qui consolident l’œuvre. Ils s’y établissent, y travaillent, et généralement deviennent si prospères après quelques années, que l’Angleterre se voit intéressée à les protéger de son armée et de sa marine. Le Canada a grandi, lui, par l’union des deux provinces, et aujourd’hui son commerce contribue à enrichir les Etats du nord de la République voisine, au lieu qu’il devrait enrichir les colonies-sœurs du Golfe, y compris les ports de Saint- Jean et d’Halifax. A l’égard de l’île de Terre-Neuve, dont M. Shea a parlé avec éloquence, elle est située à l’embouchure du Saint-Laurent, et entretient des relations commerciales avec tous les pays. Son union avec le Canada lui donnerait de très grands
iï’üNION DES DEUX CANADAS
avantages. On a affirmé que les colonies peuvent obtenir les mêmes résultats par un zollverein que par une union politique. Cela ne suffira pas ; il serait impossible d’arriver à la prospérité au moyen d’un zollverein comme celui de l’Allemagne. Le grand courant commercial gouverne partout. La capitale de l’Angleterre a tout l’univers pour client, et tout l’univers se rattache à elle et ressent son influence.
“ La Confédération produira un accroissement de commerce entre les provinces d’abord, puis entre ces dernières et l’Angleterre. Pour répondre aux objections que font et le parti canadien-français extrême et le parti annexioniste ou américain, je dirai que si le parti du mouvement actuel réussit, il y aura un gouvernement central dont les attributions embrasseront tous les intérêts généraux ; et des gouvernements locaux auxquels seront dévolues les affaires et propriétés provinciales : administration de la justice, Terres de la Couronne, pénitenciers, hôpitaux, maisons de charité, etc., matières plus importantes que celles qui étaient soumises à la Chambre d’assemblée du Bas-Canada, sous le système d’autrefois. A cette époque, la Chambre n’avait le pouvoir de s’occuper ni du commerce, ni du service des postes et ni du revenu des Terres de la Couronne.
“ Sous l’empire du nouveau système dont j’ai parlé, le Bas- Canada aura son gouvernement local, et presque autant de pouvoir législatif qu’auparavant. A Montréal et ailleurs, on s’est efforcé de préjuger l’opinion publique, en avançant qu’il faudrait augmenter les taxes pour le soutien d’un gouvernement local, dans le Bas-Canada. Il n’en sera rien. Dans la Confédération, le gouvernement provincial sera soutenu par le gouvernement général. Il aura en outre un revenu d’au moins $1,500,000, produit par
l’union des deux canadas
ses ressources territoriales, et il n’y aura pas lieu de recourir à la taxe directe, si ses hommes sont sages et prudents. J’ai déclaré être d’avis que cette Confédération ne devrait pas se réaliser, si elle devait faire disparaître ou seulement affaiblir le lien qui nous attache à la Grande-Bretagne. J e suis pour la Confédération, parce que je pense que l’établissement d un gouvernement central donnerait plus de force encore à ce lien qui nous est cher a tous. Et je pense que chacun de nous est d’avis que la nouvelle forme de gouvernement doit être propre à accroître l’influence et le prestige des principes monarchiques dans notre système politique, pour avoir chance de succès. (Applaudissements prolongés.)
Voici maintenant les principaux passages du discours prononcé par M. Dorion : (1)
“ Monsieur l’Orateur,
“ Ce projet est soumis pour deux motifs : d'abord, a cause de la nécessité de faire face aux difficultés constitutionnelles qui sont survenues entre le Haut et le Bas-Canada au sujet de la représentation basée sur le chiffre de la population et, en second lieu, à cause de la nécessité de mettre le pays sur un meilleur pied de défense qu’il n’est aujourd’hui. Ce sont là les deux seuls motifs que l’on nous ait donnés pour justifier les propositions qui nous sont soumises, et je vais tâcher d’expliquer mes opinions sur ces deux sujets, ainsi que sur le projet en général.
“On s’est servi de mon nom sous différents prétextes. On a
( 1 ) Tous les extraits de discours publiés dans ce volume sont des traductions qui laissent souvent à désirer. Nous les avons reproduits textuellement autant que possible tels que nous les avons trouvés dans les documents publics du temps.
l/UNION DBS DEUX CANADAS
dit parfois que j’étais entièrement favorable à la représentation d’après la population ; en d’autres temps, on a dit que j’étais partisan acharné de la confédération des provinces ; et je vais maintenant essayer de dire aussi explicitement que possible quelles ont toujours été et quelles sont encore mes opinions sur ces sujets. (Ecoutez !) La première fois qu’il a été question en cette Chambre, de représentation d’après la population, de la j>art du Haut-Canada, c’est, je crois, durant la session de 1852, alors que le! parti conservateur s’en empara, et que sir Allan Mc- Hab proposa des résolutions en faveur de ce projet. Nous voyons qu'à cette époque tout le parti conservateur était en faveur de ce changement constitutionnel. La question avait été agitée auparavant de la part du Bas-Canada, mais les députés du Haut- Canada s’y étaient tous opposés. Je pense que deux votes ont été pris en 1852, et dans l’une de ces occasions, l’honorable procureur-general de 1 Ouest (M. J. -A. Macdonald) a voté en faveur du principe. La question était survenue d’une manière incidente. En 1854, la coalition McNab-Morin eut lieu, et l’on n’entendit plus parler de représentation d’apres le chiffre de la population de ce cote, c est-a-dire, de la part du parti conservateur qui, depuis cette époque, s’y est constamment opposé. Elle fut cependant reprise par l’honorable président du Conseil actuel (M. Brown), qui, apportant au service de cette cause l’énergie et la vigueur qui le distinguent, fit une telle agitation qu’elle nous menaça presque d’une révolution. A mesure que l’agitation augmentait dans le pays, le vote de cette Chambre s’accrut en propoition, et j ai plus d une fois exprimé mon opinion sur ce sujet. Je n’ai jamais éludé la question ; je n’ai jamais hésité à dire qu’il fallait faire quelque chose pour satisfaire les justes récla-
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mations du Haut-Canada, et qu’en principe la représentation basée sur le chiffre de la population était juste. Mais en même temps j’ai toujours dit qu’il y avait des raisons qui empêchaient le Bas-Canada de pouvoir y consentir, et j’engageais les représentants du Bas -Canada à se montrer prêts à répondre aux demandes du Haut-Canada en faisant une contre-proposition.
“ En 1856, lorsque le parlement siégeait à Toronto, je suggérai pour la première fois que l’un des moyens de surmonter les difficultés serait de substituer à l’Union législative actuelle une confédération des deux Canadas, au moyen de laquelle les questions locales seraient soumises aux délibérations des législatures locales, avec un gouvernement central ayant le contrôle sur les questions commerciales et autres questions d’intérêt commun. Je dis que, considérant les différences de race, de religion, de langage et de lois qui existaient dans les deux sections du pays, c’était là le meilleur moyen de faire disparaître ces difficultés, — c’est-à-dire, de laisser à un gouvernement central les questions de commerce, de banque, de cours monétaire, de travaux publics d’un caractère général, etc., et de laisser à la décision des législatures provinciales, toutes les questions locales. En même temps, je disais que si ces vues n’étaient pas acceptées, je serais certainement en faveur de la représentation basée sur le chiffre de la population, avec des conditions et garanties qui protégeraient les intérêts de chaque section du pays et conserveraient au Bas- Canada les institutions qui lui sont chères. (Ecoutez !) Ce discours a été torturé et tourné en tous sens. Je l’ai vu cité pour prouver que j’étais en faveur de la représentation basée sur la population pure et simple ; je l’ai vu cité pour prouver que j’étais en faveur de la confédération des provinces, et pour prou-
L’üNION des deux canadas
ver beaucoup d’autres choses, suivant les besoins de l’occasion ou de ceux qui le citaient. (Ecoutez ! rires.)
“ La question a été mise à une épreuve pratique pour la première fois, en 1858. Lors de la résignation du gouvernement Macdonald-Cartier, le gouvernement Brown-Dorion fut formé, et il fut convenu entre ses membres que la question constitutionnelle devait être abordée et réglée, soit au moyen d’une Confédération des deux Canadas, soit par la représentation basée sur le chiffre de la population avec des contrepoids et des garanties qui assureraient la foi religieuse, les lois, la langue et les institutions particulières de chaque section du pays contre tout empiètement de la part de l’autre. Ce sujet se présenta de nouveau à la fin de 1859, lorsqu’eut lieu la Convention de Toronto. Je dois dire, cependant, que lorsque l’honorable président du Conseil insistait aussi fortement pour que la représentation basée sur le chiffre de la population fût prise comme moyen de régler la question constitutionnelle, je voyais, d’un autre côté, la difficulté de l’accepter, même avec ces contrepoids et garanties, et je proposai la Confédération des deux provinces. Mais notre administration fut de si courte durée que nous n’eûmes pas le temps de discuter la question à fond. Cependant, il avait été entendu que si nous pouvions en arriver à une décision sur l’un des deux modes, le résultat de nos délibérations serait présenté comme la solution des maux dont se plaignait le Haut-Canada ; mais il était bien entendu aussi que je ne m’engageais pas à faire passer un semblable projet dans la Chambre, sans être sûr que je serais soutenu par une majorité du Bas- Canada. Je n’aurais jamais voulu essayer de faire un changement dans la constitution du pays sans m’assurer si la population
l’union des deux canadas
de la section de la province que je représentais était en faveur d’un pareil changement. (Ecoutez !) Mais pour en revenir à la Convention de Toronto, je dirai que j’avais été invité à y assister, mais bien que je n’aie pu le faire,certaines communications furent échangées ; une assemblée des députés libéraux du Bas-Canada eut lieu, et un rapport fut fait à la suite de cette réunion, et signé par l’honorable ministre de l’Agriculture (M. McGee), l’honorable M. Dessaulles, l’honorable M. Drummond et moi-même. Ce document fut publié afin d’exposer les opinions que nous entretenions sur le règlement des difficultés. De prétendus extraits de ce document ainsi que de mon discours ont été donnés et falsifiés, dans la presse et ailleurs ; mais je puis démontrer clairement que la proposition qu’il contient était exactement la même que celle qui avait été faite en 1858, savoir : la confédération des deux provinces, avec une autorité collective pour la régie des affaires générales des deux provinces. A cette époque, de même qu’à l’époque de la formation du ministère Brown-Dorion, plusieurs suggestions furent faites pour mettre à effet le plan de confédération des deux Canadas. Quelques-uns pensaient qu’il vaudrait mieux former deux législatures distinctes : une pour le Bas-Canada, l’autre pour le Haut-Canada, et une législature générale pour les deux. D’autres suggéraient l’idée que la même législature pourrait répondre à tous les besoins ; que le même corps pourrait se réunir et délibérer sur les questions d’intérêt commun, et que les membres de chaque section pourraient alors se séparer et discuter toutes les affaires locales. D’autres disaient encore que l’on obtiendrait le même résultat en n’ayant qu’une seule législature, mais en insistant pour qu’aucune loi affectant exclusivement l’une ou l’autre section de la province, ne pût être
l’union des deux canadas
votée à moins de réunir en sa faveur nne majorité des représentants de la section qu’elle affecterait. Le document dent j’ai parlé tout à l'heure, et publié en octobre 1859, contenait ce qui suir sur le sujet :
“ Votre comité s’est donc convaincu que, soit que l’on consi- “ dère les besoins présents ou l’avenir du pays, la substitution “d’un gouvernement purement fédéral à 1 Union législative ac- “ tuelle offre la véritable solution de nos difficultés, et que cette “ substitution nous ferait éviter les inconvénients tout en conser- “ vant les avantages que peut avoir l’Union actuelle. La proposi- “ tion de former une Confédération des deux Canadas n’est pas “ nouvelle. Elle a été souvent agitée dans le parlement et dans la “ presse depuis quelques années. L’exemple des Etats voisins, où “ l’application du système fédéral a démontré combien il était “ propre au gouvernement d’un immense territoire, habité par “ des peuples de différentes origines, croyances, lois et coutumes, “en a sans doute suggéré l’idée ; mais ce n’est qu’en 1856 que “ cette proposition a été énoncée devant la législature, par l’Op- “ position du Bas-Canada, comme offrant, dans son opinion, le “ seul remède efficace aux abus produits par le système actuel.”
Le document disait plus loin :
“ En définissant les attributions des gouvernements locaux et “ du gouvernement fédéral, il faudrait ne déléguer à ce dernier “ que celles qui seraient essentielles aux fins de la Confédération, “ et, par une conséquence nécessaire, réserver aux subdivisions des “ pouvoirs aussi amples et aussi variés que possible. Les douanes, “les postes, les lois pour régler les cours monétaires, les brevets “d’invention et droits d’auteurs, les terres publiques, et ceux d’en- “ tre les travaux publics qui sont d’un intérêt commun pour tou-
l’union des deux cana das
“ tes les parties du pays, devraient être les principaux, sinon les “ seuls objets dont le gouvernement fédéral aurait le contrôle ; “ tandis que tout ce qui aurait rapport aux améliorations pure- “ ment locales, à l’éducation, à l’administration de la justice, à “ la milice, aux lois de la propriété et de police intérieure, serait “ déféré aux gouvernements provinciaux, dont les pouvoirs, en un “ mot, s’étendraient à tous les sujets qui ne seraient pas du res- “ sort du gouvernement central."’
L’honorable procureur-général Macdonald. — •“ Quel est 1e- document que1 cite mon honorable ami ? ”
L’honorable A.-A. Dorion. — “Je traduis du document publié par les libéraux du Bas-Canada en 1859. Je continue :
“ Le système que l’on propose ne pourrait aucunement dimi- “ nuer l’importance de cette colonie, ni porter atteinte à son cré- “ dit, tandis qu’il offre l’avantage précieux de pouvoir se prêter à “ toute extension territoriale que les circonstances pourraient, “ par la suite, rendre désirable, sans troubler l’économie générale de la Confédération.”
“ Eh bien ! monsieur l’Orateur, je n’ai pas un seul mot de tout ceci à rétracter. J’ai encore les mêmes idées, les mêmes opinions. Je pense encore qu’une union fédérale du Canada pourrait s’étendre plus tard de manière à englober d’autres territoires à l’est ou à l’ouest ; qu’un pareil système est parfaitement adapté à la possibilité d’un accroissement de territoire sans troubler l’économie du gouvernement fédéral ; niais je ne puis comprendre comment cette phrase si claire peut avoir été interprétée par l’honorable président du Conseil, comme étant une indication que j’aie jamais été en faveur d’une Confédération avec les autres
provinces britanniques. Il n’y a absolument rien dans tout ce
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que j’ai dit ou écrit qui puisse être interprété comme démontrant que j’aie jamais été en faveur d’une pareille proposition. Au contraire, chaque fois que la question s’est présentée, je l’ai combattue. J’ai toujours dit qu’une pareille Confédération ne pouvait causer que trouble et embarras ; qu’il n’y avait ni relations sociales, ni relations commerciales entre les provinces que l’on veut unir, en un mot qu’il n’y avait rien qui pût justifier leurunion dans les circonstances actuelles. Nécessairement, je ne veux pas dire que je serais toujours opposé à une telle confédération. La population peut s’étendre et couvrir les forêts vierges qui existent aujourd’hui entre les provinces maritimes et le Canada, et les relations commerciales peuvent s’accroître de manière à rendre cette confédération désirable. Mes discours ont été parodiés dernièrement dans tous les journaux ministériels ; ils ont été tronqués, mal traduits et même falsifiés, afin de faire croire au public qu’autrefois j’avais des opinions différentes de celles que j’ai maintenant. Un journal français a dit que “j’appelais “ de tous mes .vœux la Confédération des provinces.” Mais je dis ici, comme je l’ai dit en 1856, et comme je l’ai dit en 1S61, que j’ai toujours été et que je suis encore opposé à la Confédération. Je vois dans le Mirror of Parliament, qui contient un rapport de mon discours, — bien que ce rapport soit très mauvais, — que j’ai dit en 1861 : “Il peut venir un temps où il sera nécessaire “ d’avoir une confédération de toutes les provinces . . . mais le “ temps n’est pas encore arrivé pour un pareil projet.” C'est là le discours que l’on a représenté comme signifiant que j’appelais la Confédération de tous mes vœux, que rien ne me ferait plus plaisir. Eh quoi ! j’ai dit explicitement que bien qu’il pourrait arriver un temps où la Confédération pourrait être nécessaire,
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elle n’était pas désirable dans les circonstances actuelles ! (Ecoutez ! ) ”
M. Dorion traita, ensuite la question de la défense du pays :
“ J’en viens maintenant à un autre point. L’on dit que cette Confédération est nécessaire afin d’établir de meilleurs moyens de défense pour ce pays. Tl peut y avoir des gens qui pensent qu’en additionnant deux et deux ensemble on obtiendra cinq ; mais je ne suis pas de ceux-là. Je ne puis découvrir comment, en ajoutant les 700,000 ou 800,000 âmes des provinces d’en-bas aux 2,500,000 habitants du Canada, on peut les multiplier de manière à en faire une force pour défendre le pays beaucoup plus grande que celle que l’on a aujourd’hui. Nécessairement, nos relations avec l’empire britannique sont le lien au moyen duquel toutes les forces de l’empire peuvent être réunies pour la défense. (Ecoutez !) Mais la position que nous fera la Confédération est bien évidente ; vous ajouterez quatre ou cinq cents milles de frontières à celles que vous avez déjà, et une étendue de pays dans une proportion incommensurablement plus grande que l’augmentation de population que vous aurez obtenue, et s’il y a là quelque avantage pour la défense du pays, ce sera au profit des provinces maritimes, mais non pour nous. Nous sommes sur le point d’encourir de très grandes dépenses pour mettre le pays en état de défense, — la chose a été formellement annoncée par le président du Conseil dans un discours à Toronto, — et comme le Canada doit contribuer pour les dix douzièmes de toutes les dépenses, les autres provinces n’en payant que deux douzièmes, il s’ensuit que le Canada aura à payer aussi les dix douzièmes de ces dépenses, qui seront beaucoup plus considérables que si nous restions seuls, puisqu’il nous faudra dé-
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fendre la grande étendue de territoire que l’on ajoutera au nôtre. Je trouve ce qui suit dans le discours de l’honorable président du Conseil :
“Je ne puis terminer sans dire un mot de quelques autres “ sujets qui ont reçu l’attention sérieuse de la conférence. Et le “ premier point sur lequel je désire attirer l'attention, est le fait “ que les délégués ont unanimement résolu que les provinces “ unies seront placées le plus, tôt possible en état de défense com- “ plète. Les attaques qui ont été faites contre nous ont créé l’im- “ pression que ces provinces sont dans un état de faiblesse et de “ débilité ; si donc nous voulons faire disparaître cette fausse “ impression et nous placer sur un pied ferme et solide aux yeux “ de l’Union, nous devons mettre notre pays dans un tel état de “ défense que nous puissions regarder l’ennemi en face. C’est un “ plaisir pour moi de pouvoir dire, — et je suis convaincu que ce “ sera un plaisir pour tous ceux qui sont ici présents de l’entendre “ dire, — que la conférence de Québec ne s’est pas séparée sans “ prendre l’engagement de mettre les provinces unies dans l’état “ de défense le plus complet et le plus satisfaisant, tant sur terre “ que sur mer.”
L’honorable A.-x4. Dorion. — “ Il paraît donc que ce que nous avons à faire, c’est d’avoir une force armée et une marine qui soient sur le pied le plus complet et le plus satisfaisant. Maintenant, je vois par ces résolutions que le gouvernement général aura le contrôle de l’armée et de la marine ; mais le coût de ces dépenses n’est pas mentionné. Eh bien ! si le gouvernement général doit pourvoir aux dépenses nécessaires pour défendre toutes les provinces, il nous faudra accroître notre milice, former une marine et payer cinq fois plus que toutes les provinces inférieures
ensemble ne paieront pour toutes ces dépenses, tout en n’obtenant aucun accroissement dans nos moyens de défense en ce qui regarde le Canada. (Ecoutez !) Prenez la ligne qui divise le jST o uveau-B runsiviek du Maine, et vous verrez qu’elle sépare d’un côté 250,000 habitants répandus sur un vaste territoire, et de l’autre côté 750,000 habitants qui forment une population compacte et puissante. Il faudra que le Canada défende ces 250,000 et il lui faudra employer ses ressources pour trouver les moyens de défendre cette immense frontière. (Ecoutez !) Et si la rumeur n’est pas en défaut, le chemin de fer Intercolonial — cette prétendue nécessité militaire — ne doit pas suivre la ligne tracée parle major Robinson le long de la rive sud du Saint-Laurent. Des journaux généralement bien informés ont dit que l’on avait trouvé une nouvelle route qui devait contenter — si elle ne mécontente pas - — tout le monde ; et, pendant que j’en suis sur ce chapitre, je dois dire qu’il est très singulier que nous soyons appelés à voter ces résolutions et à nous engager à payer les dix douzièmes du coût de ce chemin de fer, sans que nous sachions s’il y en aura dix milles ou cent milles sur le sol canadien, et sans savoir s’il coûtera dix millions ou vingt millions.
“ Eous avons tant entendu parler de cette question de milice et de défense, depuis deux ou trois ans, que; je crois qu’il est temps que nous ayions enfin des explications claires à ce sujet. (Ecoutez !) Nous avons entendu, l’autre jour, l’honorable député de Montréal-Ouest (M. McGee) - — et je suis toujours heureux de le citer, parce qu’il est si exact, — nous dire qu’en moins d’un an l’armée des Etats du Nord s’était accrue de 9,000 hommes à S,000,000, et qu’en moins de quatre ans le gouvernement américain avait pu mettre sur mer une flotte égale
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à toute la force maritime de l’Angleterre. L’honorable député aurait pu aller plus loin et faire voir que dans une période de quatre ans, les Etats du Nord avaient appelé au service actif 2,300,000 hommes, — c’est-à-dire à peu près autant de soldats que nous avons d’hommes, de femmes et d’enfants dans les deux Canadas réunis, — et cela sans diminution apparente de la population qui se livre à l’agriculture et à 1 industrie. L on nous dit qu’en face de ces faits, il est de notre devoir de nous mettre en état de défense. Eh bien ! monsieur, je le dis ici avec conviction : nous sommes tenus de faire tout en notre possible pour protéger le pays, mais nous ne sommes pas obligés de nous ruiner dans l’expectative d’une invasion que nous ne pourrions pas repousser si elle avait lieu, même avec tous les secours que l’Angleterre pourrait nous procurer. Les batailles pour la défense du Canada n’auront pas lieu sur nos frontières, mais en pleine mer et auprès des grandes villes sur les bords de l’Atlantique. Ce ne serait rien moins qu’une folie pour nous d’épuiser no? ressources, de dépenser de quinze à vingt millions par année pour lever une armée de 30,000 à 50,000 hommes dans le but de résister à une invasion. Ce que le Canada a de mieux à faire, c’est d’être paisible, et de ne donner aucun prétexte de guerre à nos voisins. (Ecoutez ! ) Que l’opinion publique de ce pays force la presse à cesser ses attaques contre le gouvernement des Etats-Unis, et ensuite si la guerre surgit entre l’Angleterre et les Etats, elle aura lieu sans qu’il y ait de notre faute, et si nous avons à y prendre part, nous le ferons courageusement en aidant l’Angleterre dans la mesure de nos forces et de nos ressources ; mais en attendant, il est parfaitement inutile pour nous de lever ou d’entretenir aucune espèce d’armée permanente.”
L'honorable procureur-général Macdonald. — “ L'honorable député nie permettra-t-il de lui demander comment nous pourrons aider à l’Angleterre à combattre sur la mer si nous n’avons pas de marine ? ”
L’honorable A. -A. Dorion. — “ L’honorable député de Peterborough (M. Haultain) a dit, l’autre jour, et avec raison, je crois, que la place de nos milices devait être derrière les fortifications de nos places fortes, où elles seraient là de quelque utilité. Il n’y a aucun doute de cela ; mais, monsieur, il est absurde de parler de défendre le pays avec une force comme celle que nou-s pourrions entretenir, lorsque nous avons devant les yeux 1 exemple récent d’un pays, en Europe, qui possédait une armée régulière de 30,000 hommes, et qui a été effacé de la carte du globe par une armée d'invasion de 75,000 à 80,000 hommes. Le royaume du Danemark ne consiste plus que de deux petites îles, beaucoup moins grandes que certains de nos grands comtés , et ce démembrement a eu lieu nonobstant son armee permanente de 30,000 hommes et malgré que toute la population fût enthousiaste pour la guerre. (Ecoutez !) Je n’emploie pas cet argument pour chercher à démontrer que nous ne devons rien faire à propos de notre milice ; je veux bien que nous fassions des sacrifices , s’il est nécessaire, afin de l'organiser sur un bon pied ; mais je suis fortement opposé à une armée permanente, et je ne pense pas que nous pourrions maintenant soutenir une armee qui serait de quelque utilité contre celle que I on pourrait lancer contre nous, dans le cas d’une guerre avec nos voisins. Nous avons envoyé 2,000 hommes sur les frontières, dont les services nous coûteront, pour un an, $1,500,000 ; et à ce prix, 50,000 hommes nous coûteraient plus de $30,000,000. Eh bien ! si tout
le poids de la défense doit retomber sur nous, je demande un peu que ferait une pareille armée ? (Ecoutez ! ) ”
M. Dorion aborda ensuite la question du droit de veto accordé au gouvernement fédéral :
“ Maintenant, monsieur l’Orateur, lorsque j’examine les dispositions de ce projet, j’en trouve encore une qui est parfaitement inacceptable. C’est celle qui donne au gouvernement central le contrôle sur tous les actes des législatures provinciales. Quelles difficultés ce système ne fera-t-il pas surgir ? Sachant que le gouvernement général sera un gouvernement de parti, ne pourra-t-il pas, par esprit de parti, rejeter des lois votées par les législatures provinciales et réclamées par 'la grande majorité de ceux qu’elles devront affecter ? Ce pouvoir conféré au gouvernement central a été comparé au veto qui existe en Angleterre à l’égard de notre législation ; mais nous savons que les hommes ; d’Etat anglais ne sont pas mus par les préjugés et les jalousies qui existent dans les colonies. Lorsqu’une loi adoptée par une législature coloniale leur est envoyée, si elle n’est pas en contradiction avec la politique de l’empire en général, elle n’est pas désavouée, et surtout depuis quelques années le gouvernement impérial a eu pour principe de laisser les colonies faire ce qu’elles désirent sous ce rapport, pourvu que leurs vœux soient exprimés d’une manière constitutionnelle. Aussi leurs décisions inspirent maintenant plus de confiance qu’autrefois et elles sont généralement respectées. La règle d’après laquelle ils paraissent agir, c’est que le moins ils entendent parler des colonies, le mieux c’est. (Ecoutez !) Mais voyez quelle différence il y aura lorsque le gouvernement central exercera son veto sur les actes des législatures provinciales. Ne
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Yoit-on pas qu’il est très possible qu’une majorité dans un gouvernement provincial soit opposée au gouvernement central, et que dans ce cas la. minorité demandera au gouvernement central de désavouer les lois décrétées par la majorité ? Les hommes qui composeront le gouvernement central ayant besoin de l’appui de leurs partisans politiques dans les législatures provinciales, pourront être poussés à désavouer des lois que la majorité de la législature provinciale trouvera bonnes et nécessaires. (Ecoutez !) Quel sera le résultat d’un pareil état de choses, si ce n’est un esprit d’animosité accompagné de récriminations et d’une agitation dangereuse. (Ecoutez ! ) ”
M. Dorion termine comme suit son discours :
“Il est évident, d’après ce qui a transpiré, que l’on a l’intention de former plus tard une Union législative de toutes les provinces. Les gouvernements locaux, à part le gouvernement général, deviendront un tel fardeau, qu’une majorité de la population anglaise demandera au gouvernement impérial une Union législative. (Ecoutez !) Et je demande s’il y a quelque député du Bas-Canada d’extraction française qui soit prêt à voter pour une Union législative. L’honorable député de Sherbrooke a dit au banquet donné aux délégués à Toronto, après avoir approuve tout ce qui avait été dit par l’honorable président du Conseil :
“ Nous pouvons espérer que dans un avenir assez rapproché, “ nous consentirons à entrer dans une Union législative au lieu “ d’une Union fédérale comme celle qui est aujourd’hui proposée. “ Nous aurions tous désiré une Union législative, et voir le pou- “ voir concentré entre les mains du gouvernement central, com- “ me la chose existe en Angleterre, un pouvoir étendant l’égide « de sa protection sur toutes les institutions du pays ; mais nous
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“ avons vn qu’il était impossible de le faire de suite. ISTous avons “ vu qu’il v avait des difficultés qui ne pouvaient etre sur- “ montées.”
“ Les honorables députés du Bas-Canada sont avertis que tou? les délégués désiraient une Union législative, mais qu’elle ne pouvait avoir lieu immédiatement. Cette Confédération est le premier pas vers son accomplissement. Le gouvernement britannique est prêt à accorder de suite une Union fédérale, et lorsqu’elle aura eu lieu, l’élément français se trouvera complètement écrasé par la majorité des représentants anglais. Qui empêchera alors le gouvernement fédéral de faire voter une série de résolutions comme on le fait aujourd’hui pour les résolutions qui sont devant la Chambre — sans les soumettre au peuple — demandant au gouvernement impérial de mettre de côté la forme fédérale de gouvernement et de nous donner, pour la remplacer, une Union législative ? (Ecoutez !) Il peut se faire que le peuple du Haut-Canada soit d’opinion qu’une Union législative serait t”ès désirable, mais je puis assurer ses représentants que les Canadiens-français sont attachés à leurs institutions par des liens assez forts pour frustrer toute tentative de les leur enlever par un pareil moyen. Ils ne consentiront jamais, pour aucune considération quelconque, à changer leurs institutions religieuses, leurs lois et leur langue. Un million d'habitants peuvent ne pas avoir une grande importance aux yeux du philosophe qui entreprend de rédiger une constitution du fond de son cabinet. Il peut être d’opinion qu’il vaudrait mieux qu’il n’y eût qu’une seule religion, une seule langue et un seul code, et il se met à l’œuvre pour créer un nouveau pacte social dont l’effet serait d’amener l’état de choses qu’il désire : l’assimilation complète de différentes na-
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tionalités. L’histoire de tous, les pays démontre que la force même des baïonnettes n’a jamais réussi à opérer de tels changements. (Ecoutez ! écoutez !) Nous a-vons l’histcire de la Grèce, dont la population, après avoir atteint le chiffre élevé de six millions, est descendue par suite de persécutions inouïes à sept cent mille, et s’est, après plusieurs siècles, levée contre ses persécuteurs pour revendiquer ses droits. (Ecoutez ! écoutez !) L’histoire de la Belgique nous offre un exemple analogue. Elle fut unie à la Hollande dans le but d’assimiler les deux pays, mais quinze ans s’étaient à peine écoulés après cette union, que les populations belges se levèrent en masse pour protester contre cette union et pour affirmer leur nationalité distincte. (Ecoutez ! écoutez !) L’histoire du passé, monsieur l’Orateur, n’est pas la seule qui puisse nous fournir une leçon à ce sujet ; les circonstances dans lesquelles se trouvent placées les générations actuelles doivent aussi nous servir de guide. Je suis surpris de voir l’honorable député de Montréal-Ouest appuyer une mesure qui doit aboutir à une Union législative, et dont 1 objet est d’asservir le peuple du Bas-Canada à la population dominante dans les provinces britanniques. Dans le pays même de l’honorable député, ce système n’a eu d’autre effet que de creer un mécontentement général et de le porter à la révolte. Est-il désirable alors que nous adoptions, dans ce pays-ci, un projet dont l'effet sera de déplaire à un million de ses habitants ? Vous pouvez vous assurer de ce qu’il en coûte pour écraser ainsi un peuple en vous reportant aux scènes qui se sont déroulées et qui se déroulent aujourd’hui de l’autre côté de la frontière, où un cinquième de la population des Etats-Unis s’est levé et a fait fondre depuis quatre ans plus de misères et de malheurs sur ce pays que des siècles
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d’une législation paisible et de compromis n’auraient produits. Monsieur l’Orateur, si l’on ose espérer une Union législative des provinces de l’Amérique britannique, il se produira nécessairement dans cette section de la province une agitation plus grande qu’à aucune époque de notre histoire. Vous verrez le peuple du Bas-Canada uni comme un seul homme pour résister par tous les moyens légaux et constitutionnels à cette tentative de lui arracher les institutions qu’il possède. Ses représentants iraient comme un seul homme au parlement, votant en corps, et ne se souciant que de protéger ces institutions et ces lois, auxquelles il est profondément attaché. Us rendraient à peu près impossible le fonctionnement du gouvernement. Les quatre-vingt-dix membres irlandais de la Chambre des communes en Angleterre, — qui compte près de sept cents membres, — ont réussi, en s’unissant, à faire sentir leur influence, à l’occasion des subsides au collège de Maynooth et sur certaines autres questions. La même chose aurait lieu pour le peuple du Bas-Canada, et il en résulterait inévitablement un état de choses vraiment déplorable. La majorité se trouverait forcée par la minorité à faire ce qu’elle n’aurait jamais pensé à faire dans d’autres circonstances. C’est là un état de choses si peu désirable que, bien que je sois fortement opposé à l’Union fédérale projetée, je le serais encore plus à l’Union législative. Ceux qui désirent une Union législative peuvent maintenant se faire une idée des éléments discordants avec lesquels ils auraient à compter dans cette Union, et des malheurs qu’ils amasseraient sur le pays en l’accomplissant. (Ecoutez !) Je sais que la population protestante du Bas-Canada craint que, meme avec les pouvoirs restreints laissés aux gouvernements
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locaux, leurs droits ne soient pas protégés. Alors, comment peuton espérer que le Bas-Canada puisse avoir une grande confiance dans le gouvernement général, qui aura des pouvoirs si immenses sur les destinées de cette province ? 1/ expérience démontre que les majorités sont toujours agressives et portées à être tyranniques, et il n’en peut être autrement dans ce cas-ci. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que le peuple du Bas-Canacla, d’origine britannique, soit prêt à employer tous les moyens possibles pour empêcher qu’il ne soit placé dans la législature locale à la merci d’une majorité française et catholique. Je crois avec eux qu’ils ne doivent pas s’appuyer sur de simples promesses, pas plus que nous, Bas-Canadiens-français, nous devons le faire relativement au gouvernement central, quelque parfaits que puissent être aujourd’hui nos rapports mutuels.
“ Je dois demander pardon à la Chambre de l’avoir retenue si longtemps sur cette question, et je dois aussi remercier la Chambre de m’avoir écouté avec tant d'attention. (Voix : continuez ! continuez !) je me bornerai à ajouter que je crains fortement que le jour où cette Confédération sera adoptée ne soit un jour néfaste pour le Bas-Canada. (Applaudissements) Ce jour figurerait clans l’histoire de notre pays comme ayant eu une influence malheureuse sur l’énergie du peuple du Haut et du Bas-Canada, (Ecoutez ! écoutez !) et si le projet ministériel était adopté sans la sanction du peuple de cette province, le pays aura plus d’une occasion de le regretter. (Ecoutez !) Pourquoi un pareil empressement ? Plus cette constitution est importante, plus elle doit être examinée avec soin. Je trouve, M. l’Orateur, qu’en 1839, lorsque lord John Russell mit devant la Chambre des communes son premier projet pour l’union des provinces,
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il exprima son intention de le soumettre à la Chambre, de lui faire subir une seconde lecture et de le renvoyer à la session suivante, afin de donner au peuple du Haut et du Bas-Canada l’occasion de faire connaître ses opinions. (Ecoutez ! écoutez !) Et ce ne fut qu’à la session suivante, et après qu’il eût subi des modifications considérables que l'Acte d’Union fut passé. Ce délai était parfaitement juste ; mais ici il semble que le peuple doive être traité avec moins de respect, moins d’égards par ses propres mandataires qu’il ne l’a été par le parlement anglais en 1840, lorsque la constitution du Bas- Canada était suspendue ; il semble que la mesure actuelle va être adoptée avec une précipitation indécente. (Ecoutez ! écoutez !) Quinze comtés du Bas-Canada ont fait des assemblées publiques et ont déclaré qu’on ne devrait pas adopter ce projet avant de le soumettre au peuple. (Ecoutez ! écoutez !) Dans le comté de Bouville, une seconde assemblée a eu lieu, à la demande de l’honorable député qui représente ce comté, mais le verdict de cette assemblée a été encore plus emphatique que la première fois. (Ecoutez ! écoutez !) Des assemblées ont eu lieu avec résultats semblables dans les comtés de Saint-Maurice, Maskinongé, Berthier, Joliette, Richelieu, Chambly, Yerchères, Bagot, Saint- Hyacinthe, Iberville, Saint- Jean, Napierville, Yaudreuil, Drummond et Arthabaska, ainsi que dans la ville de Montréal.”
(L’honorable député prend son siège au milieu d’applaudissements chaleureux.)
M. Dorion prit plusieurs fois la parole dans le cours de ce débat mémorable qui dura quatre semaines, et déploya, chaque fois, une force d’argumentation remarquable. II discutait toujours avec un rare talent d’avocat les questions légales et consti-
tutionnelles, mais, cette fois, il fut chaud, pathétique parfois, et signala les dangers et les résultats de la Confédération avec une clairvoyance que le temps fera briller de plus en plus.
Il reprocha à M. Cauchon, en termes amers et sarcastiques, son changement d'opinion, et lui demanda comment il pouvait accepter la Confédération après avoir dit dans sa brochure de 1858 :
44 Pour nous, nous n’en voulons pas, parce que nous ne voulons pas de l’Union (législative) sous aucune forme, parce qu’elle atteindra toujours le même but quelle que soit la forme que vous lui donniez.”
Dans l’un de ces discours, M. Dorion protesta vigoureusement contre la création d’un sénat nommé à vie par la Couronne, et dénonça les dangers, les abus et les conflits qui en résulteraient.
Il rappela les luttes d’autrefois contre les abus et les empiètements du Conseil législatif, reprocha au ministère de ne pas tenir compte des leçons du passé, et termina son éloquent discours par les paroles prophétiques suivantes : —
44 Ce que je trouve d’excessif et de trop conservateur dans la constitution du Conseil législatif de la Confédération, c’est qu’aucun pouvoir n’en pourra changer la composition dans le cas d’un conflit entre lui et la Chambre des communes. Les conseillers seront nommés à vie, et leur nombre sera fixe. Par quel moyen empêcherons-nous le Conseil législatif d’enrayer la marche des affaires s’il vient en conflit avec la Chambre basse ? L’honorable député de Montmorency dit que l’on brisera l’obstacle ; mais si l’on ne pourvoit pas à d’autre remède que celui-là, je dis que le principe est défectueux. Il ne faut pas laisser subsister des obsta-
clés qu’on ne peut surmonter qu’en les brisant, quand on fait une constitution. En Angleterre, où la Chambre des lords est très conservatrice, la Couronne a le pouvoir de nommer de nouveaux pairs. Et c’est précisément ce pouvoir qu’elle possède de créer de nouveaux pairs qui a empêché de briser l’obstacle, qui a empêché une révolution en 1832.”
M. Dorion fut fortement secondé par MM. Joly, J.-X. Perrault, Elzéar Taschereau (juge aujourd’hui de la Cour suprême), Letellier de Saint- Just, Pâquette, Laframboise, Dorion (V Enfant Terrible).
M. J oly fit appel, dans un langage entraînant, au patriotisme des députés du Bas-Canada, qu’il conjura de réfléchir avant de signer la condamnation de leur passé, de l’œuvre nationale de leurs ancêtres.
« En résumé, dit-il en terminant, je m'oppose au projet qui nous est proposé, premièrement comme Canadien, secondement comme Canadiens-français ; d’un point de vue comme de l’autre je considère ce projet comme une erreur fatale, et je prie mes compatriotes canadiens-français de se rappeler qu ils ont entre les mains un héritage précieux sanctifié par le sang de leurs pères et que c’est leur devoir de le transmettre intact à leurs enfants comme ils l’ont reçu.”
M. Perrault, dont la vie a été toute consacrée à la glorification de l’idée française au Canada, ne pouvait manquer de trouver des accents énergiques pour condamner la Confédération. Il rappela les malheurs de l’Irlande depuis le jour fatal où ses représentants avaient consenti à l’abolition du parlement de Dublin, et reprocha à M. McGee de vouloir jeter le Bas-Canada dans les mêmes malheurs. Il rappela que l’idée de la Confédération
avait été lancée, la première fois, par le juge Sewell versi 1816, pour se venger des graves accusations portées contre lui par la Chambre d’assemblée, et reprocha aux ministres canadiens-français de se faire les exécuteurs des projets néfastes des ennemis les plus acharnés du Bas-Canada. Ses prévisions sur la position humiliante que cette province occuperait, dans le cas de conflit, méritent d’être rapportées :
“ On nous a dit : — la section canadienne-française résignera si l’Exécutif fédéral veut être injuste envers les Canadiens-français. Eh bien ! monsieur le président, je veux bien supposer qu’elle résigne et qu’elle ne puisse être remplacée (ce qui est encore plus improbable), j’aimerais savoir où nous conduira cette résignation et quelle espèce de remède elle apportera à notre position humiliante ? Nous aurons quarante-huit députés français dans le parlement central contre cent quarante députés anglais, c’est-à-dire que nous serons dans la proportion de un contre quatre. Que pourra faire cette infime minorité pour obtenir justice ? Evidemment, la démission des ministres français la rendra plus impuissante encore, et il lui faudra accepter les dictées tyranniques de ses adversaires. Les membres français du gouvernement actuel, eux-mêmes, motivent la nécessité des changements proposés sur le fait que la constitution actuelle ne nous offre pas de garanties suffisantes. Mais, alors, quelle espèce de garanties aurons-nous sous la Confédération qu’ils veulent nous imposer et qui nous mettra dans une minorité deux fois plus grande ? Supposons le cas très probable où notre législature locale viendrait en conflit avec le gouvernement fédéral, et qu’une législation adoptée par la province du Bas-Canada serait rejetée par le parlement général, dans quelle position nous
trouverions-nous ? Rappelons-nous que l’Exécutif fédéral a la haute main sur la législation criminelle du pays et possède tous les pouvoirs souverains. Eh bien ! Monsieur le Président, je le dis sans hésitation, en cas de conflit, nous nous trouverons complètement à la merci de la majorité hostile fédérale ; et elle peut nous opprimer, assimiler nos lois, suspendre nos juges, armer la milice contre nous et nous envoyer à l’échafaud ou à l’exil de la manière qu’il lui plaira, malgré nos protestations et celles de la minorité canadienne-française dans le parlement fédéral. Cela s’est déjà vu, l’histoire est là pour le dire, et tout nous porte à croire que les mêmes tentatives d’agression fanatique se renouvelleront de nos jours, si ce projet de fédération est adopté.”
M. Taschereau fut le seul député conservateur qui eut le courage de se séparer de ses amis politiques sur cette question de la Confédération. Il dit qu'il hésitait beaucoup à se séparer de ses chefs et à les combattre, qu’il croyait à leur bonne foi, mais que l’amour de son pays le poussait à condamner une constitution qui mettait en danger ce qu’il avait appris à vénérer.
Il protesta contre les moyens adoptés pour empêcher la discussion et la modification du projet dans la Chambre en posant la question préalable, demanda que le peuple fût consulté, exprima l’opinion que la Confédération n’était qu’un acheminement vers l’Union législative, et termina ses remarques en disant :
“Je dirai, au contraire, que l’on s’apercevra bientôt que cette Confédération sera la ruine de nos institutions, et que le jour où l’on votera cette constitution, on donnera le coup de mort à notre nationalité, qui commençait à prendre racine sur cette terre de l’Amérique britannique du Nord. Nos descendants, au
l’union DBS DEUX CANADAS
lieu de nous avoir de la reconnaissance pour ce que nous faisons en ce moment, diront que nous nous sommes grandement trompés, et que nous avons fatalement erré en leur imposant ce pacte néfaste.”
M, Letellier de Saint-Just qui était, à cette époque, membre du Conseil législatif, fit un des discours les plus véhéments contre la nouvelle constitution. Il dit que l’Union des deux Canadas, la Confédération et l’Union législative marquaient les trois étapes que l’anglification du Bas-Canada devait traverser avant de produire ses résultats définitifs.
e< ISTous sommes rendus, dit-il, à la Confédération, qui nous conduira infailliblement à l’Union législative.”
Ce fut un des députés conservateurs les plus distingués du Haut-Canada, Hyliard Cameron, qui proposa que le projet de confédération fût soumis aux électeurs. Voici quelques-unes des raisons qu’il apporta à l’appui de sa proposition :
“ Monsieur l’Orateur, j’entends dire, dans cette Chambre et en dehors de cette Chambre, que le peuple du Bas-Canada est opposé à la confédération. Si tel est le cas, s’il y est aussi fortement opposé qu’on le dit, serait-ce une conduite sage de notre part de la lui imposer contre sa volonté ? (Ecoutez ! écoutez !) ISTous voulons créer une existence gouvernementale entièrement nouvelle, et nous proposons de soumettre une immense étendue de pays à cette nouvelle forme de gouvernement. ISTous voulons et prétendons qu’elle ait sa meilleure et plus ferme base dans le cœur du peuple. Si vous voulez édifier ce monument d’une nouvelle nationalité sur les véritables sentiments et le cœur du peuple, il faut que le peuple soit consulté. Vous pouvez dire qu’il s’élèvera des difficultés — que l’on soulèvera d’autres questions
l’union- des deux canadas
que les élections ne se feront pas sur la question elle-même — pour la Confédération ou contre la Confédération. Mais vous ne devez rien craindre, si le peuple est aussi favorable à ce projet que vous le dites. (Ecoutez ! écoutez !) Le mérite des candidats sera mis de côté, et le vote sera pris sur les mérites de la Confédération ; — autrement le peuple ne serait pas digne d’être consulté. On en a appelé à l’histoire et l’on a dit que des appels au peuple sur des questions de cette nature sont inconnus sous la constitution anglaise. Le cas de l’union entre l’Angleterre et l’Ecosse, et celui de l’union des Canadas eux-mêmes, ont été cités ; et l’on a demandé si, dans aucun de ces cas. l’on en avait appelé au peuple — et on a répondu négativement. Je ne suis pas prêt à accepter cette réponse, bien qu’elle soit vraie sous le rapport des faits. Dans le premier de ces cas, où la résistance était peut-être la plus forte, un appel au peuple eut lieu. Ce ne fut que longtemps après que la question eût été débattue, que l’union entre l’Angleterre et l'Ecosse fut consommée. L’on se demanda alors — exactement comme en 1799 relativement à l’annexion de l’Irlande, — si le parlement écossais avait le pouvoir de livrer les droits électoraux du peuple entre les mains du parlement anglais. Quant à l’union de l’Ecosse avec l’Angleterre, la question fut soumise au peuple, non pas d’une seule ou de deux manières, mais de plusieurs manières. Il fut nommé des commissaires et des conventions, et il fut fait plusieurs tentatives pour amener cette union avant qu’elle eût définitivement lieu. Elle fut tentée dans le temps de Jacques Ier, dans le temps de Cromwell, et encore sous le règne du roi Guillaume, et finalement conclue sous le régné de la reine Anne. La proclamation convoquant le parlement écossais de 1702 décla-
LUNIOX DES DEUX CAXADAS
rait que, entre autres choses, il devait s’occuper de l’union de l’Ecosse avec l’Angleterre. (Ecoutez ! écoutez !) Nous trouvons encore dans les livres le texte même de cette proclamation, qui déclarait que ce parlement était convoqué en Ecosse dans le but exprès de traiter cette question. Ce parlement ne déclara rien de définitif sur la question, mais le parlement suivant le fit, et l’Union fut consommée. Et ce parlement était exactement dans la position de celui de 1702, ayant été convoqué par une proclamation exactement semblable. (Ecoutez ! écoutez !) Cette question de l’union entre l’Angleterre et l’Ecosse fut, je crois, la seule qui fut discutée ; et, bien qu’ ensuite la plus grande hostilité s’élevât contre cette mesure, et qu’il fallût envoyer des troupes du nord de l’Ecosse, ce ne fut qu’après que ce parlement eût été réuni pendant quelque temps, qu’il y fût présenté des requêtes des bourgs contre l’Union. (Ecoutez ! écoutez !) L’on vous a dit dans le cours de ce débat que la plus grande satisfaction règne dans tout le pays à propos de cette mesure. Permettez-moi de vous dire que, dans beaucoup de localités, c’est le silence de l’apathie, et non une preuve de satisfaction. Cela provient non pas de ce que le peuple ne prend aucun intérêt à la question, mais de ce que l’on a exercé une pression sur lui de différentes manières, et qu'il a eu à lutter contre un grand nombre de difficultés de différente nature, résultant d’une absence de prospérité sans exemple. (Ecoutez ! écoutez !) Il paraît donc attendre quelque chose — n’importe quoi - — ■ qui le fera sortir des difficultés de sa position actuelle. Je dis ceci, bien que je serais heureux si ce n’était pas l’apathie, ni le calme de la mort, mais le contentement d’un bout à l’autre du pays, qui conduirait à l’acceptation générale de cette mesure. J e crois que dans
la partie occidentale du pays — je ne puis rien dire de la partie orientale, à moins que ce ne soit d’après les pétitions qui nous ont été envoyées et les opinions qui ont été exprimées dans cette Chambre par les honorables députés du Bas-Canada — mais dans la partie occidentale du pays, je suis convaincu, d'après ce que je sais personnellement du sentiment qui y règne, qu’une grande majorité des députés, égale sinon supérieure à celle qui a voté l’autre soir dans cette Chambre, serait nommée dans une nouvelle élection en faveur de ce projet. Et c’est parce que je le crois, et que je ne voudrais pas que l’on pût dire que le peuple n'a pas eu l’occasion de se prononcer, au moyen d’une élection, sur une matière d’une importance aussi vitale, que je prétends qu’elle devrait lui être soumise, afin qu’il puisse déclarer par son vote s’il est en faveur de cette mesure ou non. (Ecoutez ! écoutez !) En parlant de bunion de l’Ecosse, de l’union de l’Irlande, et de l’union des Canadas, nous devons nous rappeler que les mêmes circonstances existaient jusqu’à un certain point. Dans le cas de l’Union écossaise, il y avait ces désolantes guerres entre l’Angleterre et l’Ecosse, durant lesquelles le meilleur sang des deux pays avait été versé, et il existait depuis longtemps des querelles et des hostilités perpétuelles qui avaient fait de la frontière — aujourd’hui si riante et si fertile — un désert aride et désolé. Puis encore, lorsque l’union de l'Irlande avec l’Angleterre eut lieu, l’on venait justement de comprimer une rébellion, — il y avait 40,000 hommes de troupes dans le pays, — il y avait cent seize fonctionnaires publics dans la’ Chambre. La même chose avait eu lieu dans ce pays. L’Union avait été décrétée, lorsque les cendres de l’insurrection de 1837-1838 étaient encore chaudes dans différentes parties du
pays, et il y avait en conséquence de fortes raisons pour lesquelles, au milieu du trouble et de l’agitation — lorsqu’il pouvait être difficile d’avoir des élections conduites avec pureté et sans intervention de la part de l’Exécutif — une pareille question ne devait pas être soumise au peuple. Mais, aujourd’hui, nous n’avons rien de semblable à craindre. L’on nous dit que le peuple est heureux, content et prospère, bien qu’il désire un changement, — et par conséquent il n’existe aucune cause d’excitation pour empêcher l’expression libre et entière de la volonté populaire, au moyen d’une élection générale, — rien pour empêcher que la question ne soit franchement posée devant le peuple, — rien pour empêcher qu’il ne choisisse des représentants a cause de leurs opinions sur la question de confédération, et sur cette question seule. Vous n’avez rien pour empêcher que ce nouveau système ne soit inauguré sur la seule et véritable base sur laquelle il devrait être fondé — le vœu populaire — et ne reçoive en conséquence, dès l’abord, la force que le vœu populaire seul peut lui donner, étant accepté par ceux qui ont droit d’envoyer des représentants en cette Chambre. (Ecoutez ! écoutez ! ) On a prétendu que la motion proposée enlève à la législature, de fait, le pouvoir qu’elle possède, en lui niant le droit de faire un pareil changement. Je ne veux rien dire contre le pouvoir de la législature. La législature a, dans les limites qui lui sont assignées, tous les droits que sa charte lui confère. Mais je ne puis m’empêcher de croire que, en nous occupant de cette question, nous la traitons d une maniéré bien différente de celle dont elle a été traitée, soit par le parlement indépendant de l’Ecosse, soit par le parlement indépendant de l’Irlande. Nous agissons en vertu d’une charte et d’une cons-
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titution limitées — n’ayant aucun droit nous-mêmes de rien décider finalement par aucun acte qui nous soit propre — n’ayant que le droit de nous en occuper au moyen de ces résolutions, et non pas de rien décréter qui ait l’autorité de la loi. (Ecoutez ! écoutez !) ÜSTos pouvoirs sont donc limités dès l’aborcl, tellement limités qu’il a été décidé à Terre-Neuve que les privilèges qui appartiennent à la Chambre des communes et à la Chambre des lords en Angleterre n’appartiennent pas entièrement à nos corps législatifs, que ces privilèges ont crû avec le temps jusqu’à ce qu’ils soient devenus parties intégrantes de l’existence même du parlement impérial, tandis que nous possédons nos privilèges d’une manière tout à fait différente, ne les tenant pas d’une main aussi ferme que la Chambre des communes. Il est clair que nous n’avons pas les mêmes pouvoirs que le parlement impérial, — autrement nous ne serions pas obligés d’aller devant ce corps pour lui demander de sanctionner ces résolutions. Il y a même des limites au pouvoir du parlement impérial luimême, auxquelles nous sommes aussi assujétis. Nous ne pouvons rendre aucun de nos actes permanent, pas plus que nous ne pouvons nous rendre permanents nous-mêmes, parce qu’un autre parlement a le droit d’abroger ce que nous avons fait. Nous ne pouvons de nous-mêmes décréter que cette mesure sera loi. Nous pouvons offrir ces résolutions — nous avons le pouvoir de faire cela — et le gouvernement et le parlement anglais ont sans doute le droit d’en faire ce que bon leur semble. Mais la question est celle-ci : — Est-il sage de donner force de loi à ces résolutions, est-il convenable de le faire, est-ce la conduite la plus juste envers le peuple de ce pays, de déclarer que dans une matière de cette importance nous légiférerons pour lui, jus-
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qu’au point de changer complètement la constitution, de décréter que la Chambre haute qu’il a déclaré devoir être élective cesserait de l’être et serait nommée par la Couronne, — sans le consulter ? ”
M. M.-C. Cameron, député lui aussi du Haut-Canada, appuya la résolution de M. Hyliard Cameron dans un discours éloquent dont nous détachons les remarques suivantes :
££ Monsieur l’Orateur, bien qu’il diffère d’avec moi dans ses conclusions, j’adopte l’opinion de l’honorable député de Peel ; car si nous imposons ce projet au peuple sans son consentement, lorsque les lourdes charges qu’il n’avait jamais prevues le feront sortir de l’apathie où il semble aujourd’hui plongé, il se déclarera contre l’Union avec bien plus de force que s'il l’avait lui-même acceptée ; et j’appréhende que le mécontentement que produira chez lui le poids du fardeau immense dont on l’aura chargé aura pour le pays de très fâcheux résultats. (Ecoutez ! écoutez !) Il est encore une autre raison qui milite en faveur de l’appel au peuple : les autres provinces ont rejeté le projet, et je présume que leurs gouvernements n’oseront pas insister sur son adoption contrairement au désir du peuple. Cependant, lorsque les honorables messieurs de l’autre côté de la Chambre ont présenté ce projet, ils ont déclaré qu’ils ne permettraient pas qu’un seul amendement y fût fait, et cela parce qu’il fallait tenir la promesse faite aux provinces inférieures de l’adopter dans toute son intégrité. J’aime à voir que l’honorable président du Conseil ne se sent pas aussi empressé à manquer à ses promesses envers ces provinces qu’il l’était, il y a deux ans, à l’égard d’un des points les plus essentiels de ce projet, le chemin de fer Intercolonial. (Ecoutez ! écoutez !) J’aime, mon-
i/UNION" DES DEUX C AN" AD 4. S
sieur l’Orateur, que l’on tienne à ses engagements, mais je ne pense pas que pour les tenir à l’égard de ce projet, il soit nécessaire que la Chambre l’adopte ainsi que le veut le gouvernement, — car, comme les gouvernements des autres provinces, il n’était tenu que de soumettre le projet au parlement et il devait le laisser libre d’en faire ce qu’il voudrait. Il n’était nullement nécessaire qu’il vînt dire à la Chambre qu’il lui fallait ou l’adopter ou le rejeter dans son entier. Tout ce qu’il avait à faire — ses membres n’ayant pas été délégués à la convention par le peuple ni même nommés par le parlement, — tout ce qu’il avait à faire c’était de convenir de quelque plan et de laisser à la Chambre de décider sur son mérite ; il n’avait aucun pouvoir de mettre cette législature dans l’impossibilité de refuser ou d’amender le projet adopté par la convention. (Ecoutez ! écoutez !) iSTous voyons des honorables messieurs qui plaident en faveur de cette mesure, déclarer en même temps qu’elle est loin d’être parfaite, mais qu’il est néanmoins nécessaire d’accepter cette constitution difforme parce qu’il est des difficultés qu’il faut à tout prix faire disparaître. Conçoit-on cela ? On admet son imperfection, mais on nous refuse le droit de dire si ses dispositions sont bonnes ou mauvaises. A mon sens, agir ainsi c’est faire insulte à l’intelligence des membres de cette Chambre et commettre une erreur que ces honorables messieurs auront plus tard lieu de regretter. (Ecoutez ! écoutez !) Plusieurs ont travaillé en faveur de cette mesure avec zèle et sincérité, et aussi, je pense, avec le patriotique désir de servir avantageusement les intérêts du pays. 11 y a, par exemple, l’honorable député de Lanark-Sud (M. Morris) qui, il y a bien des années, dans un de ces rêves
que nous savons
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par expérience appartenir au jeune âge, a conçu l’idée qu’une union de ces provinces serait éminemment avantageuse à leurs populations ; et comme cette idée lui est en quelque sorte venue avant que ses compatriotes y eussent songé, il a cru que pour notre prospérité il était absolument nécessaire qu’elle se réalisât ; mais il oublie que pour assurer le bon fonctionnement du système fédéral, il est nécessaire d’en bien ajuster les rouages, ou, au lieu d’avoir cette Confédération qui serait avantageuse au peuple, il n’aura qu’un simulacre d’Union et très peu de ses avantages. Si cet honorable monsieur était laissé à son choix, je ne doute nullement qu’il saurait choisir un système à la fois puissant et stable, et non celui qui n’aurait que les qualités contraires ; car, ainsi que l’a dit l’honorable député de Peel et d’autres honorables collègues, le projet qui nous est offert n’est qu’une mesure temporaire, un expédient à l’aide duquel on compte surmonter nos difficultés, un projet d’Union qui suffira pour le présent, mais sur la durée duquel on ne compte pas. (Ecoutez ! écoutez !) De fait, nous n’aurons pas là une constitution qui pourra durer, mais une œuvre qu’il faudra modifier de temps en temps jusqu’à ce qu’on soit parvenu à la détruire de fond en comble ou à en faire quelque chose de passable. (Ecoutez ! écoutez !) Il me semble, monsieur l’Orateur, que lorsque le gouvernement responsable a été donné à ce pays, et que 1 on a appris à son peuple qu’à l’avenir il allait exercer le droit de penser par lui-même, il me semble, dis-je, que ce droit est foule aux pieds, lorsqu’un certain nombre d’hommes du Canada passent un contrat avec les représentants des provinces inférieures, —au nombre de trente-trois,— qu’ils le signent et déclarent ensuite que les députés de ces provinces devront d’abord s’y sou
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mettre, et après eux le peuple ; que ni le peuple ni ses représentants n’auront le pouvoir de le changer ou modifier, et que si nous insistons sur notre droit de le modifier, nous allons retomber dans les difficultés que ces honoables messieurs se sont plu à exagérer ; car on a été jusqu’à dire que le pays était à la veille d’une révolution, qui éclaterait certainement si la mesure n’était pas acceptée dans son entier. (Ecoutez ! écoutez !) Je pense que cette proposition ne passera pas, qu elle ne sera pas acceptée avec autant d’empressement que se 1 imaginent les honorables messieurs. Le peuple est trop intelligent, pour confier le règlement d’une question aussi importante que celle-ci, — car elle est intimement liée à sa prospérité et a son bonheur futurs, — à un petit nombre d’hommes quelque puissent être leurs talents et leur capacité ; et si le projet est accepte sans que le peuple ait eu l’occasion de se prononcer à ce sujet, les honorables messieurs, lorsqu’ils retourneront auprès de leurs électeurs, s’entendront dire que le peuple a des droits qui doivent être respectés ; qu’il aime à être consulté sur le caractère de la constitution qui doit le gouverner, et qu’avant qu’elle ne soit définitivement adoptée, il tient à dire si elle lui convient et s’il est satisfait de ceux qui se chargent d’agir pour lui.”
Les deux Cameron avaient raison de dire que les députés avaient été élus pour maintenir la constitution et non pas pour la ienveiseï , qu en votant pour la Confédération sans la soumettre à leurs électeurs, ils outrepassaient le mandat qui leur avait été confié et manquaient à leur devoir.
M. Aichambault, députe du comté de l’Assomption, l’un des lieutenants de M. Cartier, avait longtemps hésité à accepter le
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projet ministeriel. Il laissa percer ses hésitations et ses craintes dans les remarques suivantes :
“ Monsieur l’Orateur,
“ Mon intention en me levant maintenant n’est pas d’entretenir cette honorable Chambre pendant longtemps, ni de discuter les mérites de la question qui nous est soumise. Je ne veux qu’expliquer les motifs du vote que je me propose de donner sur cette question, et le faire en aussi peu de mots que possible. Je dois avouer de suite que lorsque je suis arrivé à Québec, au commencement de la session, j’étais opposé au plan de Confédération, et que j’y étais tellement opposé que j’en étais venu à la détermination de voter contre. Mais après avoir sérieusement examiné la question, les explications que j’ai entendu donner sur le projet du gouvernement m’ont, sinon convaincu que j’avais tort, du moins que je ne devais pas le repousser uniquement parce qu’il ne satisfaisait pas absolument toutes mes opinions. Après avoir entendu la discussion et les explications des membres du gouvernement, j’ai compris que ce projet était un compromis et qu’il ne pouvait par conséquent rencontrer les idées de chacun de nous, pas même celles des messieurs qui l’ont adopté. Je conçois que ceux qui sont opposés à toute confédération, et qui préféreraient la représentation basée sur la population, ,ou l’annexion du Canada aux Etats-Unis, peuvent s’opposer au projet du gouvernement et le repousser ; mais quant à ceux qui, comme moi, n’y sont pas opposés quand même, — et qui en sentent la nécessité dans les circonstances actuelles, et qui comprennent en même temps les avantages qui peuvent en résulter pour le pays, — je crois qu’ils ne doivent pas, qu’ils
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ne peuvent pas le repousser seulement parce que certains détails ne sont pas parfaitement conformes à toutes leurs idées ; car, avant tout, nous devons nous demander si des changements constitutionnels sont nécessaires, et je crois que chacun devra dire qu’ils le sont. D’ailleurs, les chefs politiques des deux partis qui divisent cette Chambre en ont parfaitement reconnu la, nécessité. Il ne s’agit donc maintenant que de savoir quels, changements il faut faire. Les membres du ministère actuel ont résolu cette question en proposant la confédération de toutes les provinces de l’Amérique britannique du Nord. Ils se sont entendus avec les provinces-sœurs, et viennent aujourd’hui avec leur plan de Confédération. Il ne s’agit pas de savoir si les détails de ce plan s’accordent parfaitement et en tous points avec nos idées particulières, mais si le changement est nécessaire et si le plan proposé est bon et acceptable dans son ensemble ; — car le plan étant un compromis entre diverses parties dont les intérêts sont différents, le gouvernement qui le propose doit se tenir responsable de ses détails et de tout ce qu’il contient. Un amendement fait à ce projet serait en réalité un vote de non confiance dans le gouvernement, et par conséquent il nous faut adopter ce projet tel qu'il est ou voter non confiance dans le ministère actuel. Or, je ne suis pas prêt, pour ma part, à voter non confiance dans les hommes du pouvoir. Pour me décider à le faire, il faudrait que je visse chez leurs adversaires plus de garanties qu’ils n’en offrent pour les intérêts du pays.
Jusqu’ici je ne crois pas qu’ils aient offert, ni qu’ils offrent ces garanties. Au contraire, si l’on doit les juger par leurs actes antérieurs, si on doit les juger par leur passé, il faut convenir que nous ne pouvons pas leur accorder notre confiance, et
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qu’ils ont montré une grande incapacité à gouverner et à administrer les affaires du pays. Lorsqu’ils étaient au pouvoir, ils n’avaient pas de politique arrêtée, ils ne pouvaient résoudre aucune grande question, mais ils vivaient au jour le jour. Leurs actes administratifs étaient marqués au coin de la vengeance et de l’injustice envers leurs adversaires ; ils faisaient des enquêtes, par exemple, contre des employés publics afin d’avoir un prétexte pour les destituer et faire place à leurs créatures affamées. Et puis, d’ailleurs, ont-ils aujourd’hui à nous offrir un meilleur plan que celui proposé par le gouvernement ? Eon ! Ils nous offriraient peut-être la représentation basée sur la population ou l’annexion aux Etats-Unis ; mais je crois nue, ce ne sont pas là les remèdes qui nous conviennent. Dans ces circonstances, je n’hésite pas à déclarer que je voterai pour le plan de confédération qui nous est soumis par le gouvernement, bien qu’il ne soit pas parfait et qu’il n’offre pas toutes les garanties que j’aimerais à y trouver, et bien que je ne le crois pas propre, tel qu’il est, à protéger les intérêts des diverses provinces et à assurer la stabilité dans le fonctionnement de l’union que l’on propose. Comme ma position ne me permet pas d’agir assez fortement sur l’opinion publique pour forcer le gouvernement à faire à ce plan les modifications que je croirais nécessaires, je me range avec les hommes en qui j’ai toujours eu confiance et avec lesquels j’ai toujours marché, parce que je me fie à leur honnêteté et à leur patriotisme. J’aime à croire que sur cette grande question, qui embrasse d’aussi grands intérêts et qui affecte notre avenir national et social, ils ont agi avec le patriotisme qui les a toujours guidés par le passé.” (Applaudissements.)
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Les Cartier, les Macdonald, les Brown, les McGee, les Cauclion, les Taché, les Langevin, les Campbell, les Maclvenzie, les MacDougall, les Beaubien, les Blanchet, les Belle rose et les Archambault (Louis) défendirent avec un talent digne d une meilleure cause les positions ministerielles, et surent tirer parti des points forts du projet de confédération.
Tous les amendements proposés par les membres de l’opposition, demandant que le peuple fût consulté, que la Chambre eût le droit de modifier certaines clauses du projet, entre autres celles qui donnaient au gouvernement fédéral le droit de légiférer sur le divorce et le maiiage, que la minorité catholique dans le Haut- Canada fût mise sur le même pied, quant à l’Education, que la minorité protestante dans le Bas-Canada, furent repoussés par de fortes majorités.
M. Horion et ses amis ne purent même obtenir que l’Acte impérial sanctionnant le projet de confédération fût soumis à la Chambre après avoir été voté par le parlement anglais. En vain M. Dorion rappela ce qui s’était passé en 1856, lorsque la Chambre s’adressa au parlement impérial pour lui demander l’autorisation de rendre le Conseil législatif électif. LTne main, inconnue jusqu'à ce jour, introduisit dans l’acte impérial une clause faisant disparaître de l’Acte d’Union celle qui exigeait les deux tiers de la Chambre pour changer la représentation.
Tout fut inutile, les amendements furent repoussés par de fortes majorités, et le projet adopté par les trois quarts des membres de la Chambre. Le Haut-Canada fut presque unanime ; dans le Bas-Canada sur quarante-neuf députés français, vingtsix approuvèrent le projet, et vingt-deux le condamnèrent.
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Voici leurs noms respectifs :
Pour. — Archambault, Beaubien, Bellerose, Blanchet, Brousseau, Cartier, Cauchon, Chapais, Cornellier, De Boucherville, Denis, De Ai ver ville, Dufresne, Evanturel, Gaucher, Gaudet, Harwood, Huot, Langevin, Le Bouthilier, Poulin, Eémillard, Eobitaille, Sylvain, Baymond, Eoss.
Contre. — Bourassa, Caron, Coupai, A.-A. Dorion, A. Dufresne, Fortier, Gagnon, Geoffrion, Houde, Joly, Labrèche- Viger, Laframboise, Lajoie, Pâquette, Perrault, Pinsonneault, Pouliot, Taschereau, Thibaudeau, Tremblay, J.-B.-E. Dorion, Duckett.
Le résultat du vote fut accueilli par des acclamations enthousiastes, et M. Cartier entonna l’un des premiers le God save the Queen.
C’était juste, car c’était une grande victoire anglaise.
George Brown était heureux, et il avait raison de l’être, car il ne faut pas faire erreur, c’est à lui qu’appartient spécialement la paternité du nouveau régime ; c’est lui qui l’avait préparé et rendu nécessaire par sa croisade en faveur du changement de la représentation.
MM. Macdonald, Galt et Cartier avaient bien, il est vrai, accepté l’idée, et on la trouve consignée dans le discours du Trône prononcé sous le ministère Cartier-Macdonald, en 1858 ; mais le parti conservateur paraissait y avoir renoncé, et c’est George Brown qui la réveilla et l’offrit comme planche de salut au ministère Taché-Macdonald, en 1864.
John-A. Macdonald, qui venait de voter contre le projet, était
trop clairvoyant pour ne pas changer d’opinion, pour refuser de
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considérer une constitution qui faisait a sa province, le Haut- Canada, une si belle position.
La session terminée, MM. John-A. Macdonald, Cartier et Brown se rendirent à Londres pour engager le gouvernement à accepter et à soumettre au parlement le projet fédéral, à garantir l’emprunt nécessaire pour la construction du chemin de fer Intercolonial, pour s’entendre avec lui sur le traité de réciprocité, la défense du pays et la cession du territoire du Nord- Ouest. Ils réussirent dans leur mission, revinrent au Canada, et firent convoquer les Chambres pour le mois d’août.
La mort de sir Etienne-Pascal Taché, le chef du cabinet, venait tout à coup plonger le parti conservateur dans le deuil. M. Taché avait beaucoup hésité, en 1864, à braver les dangers et les fatigues de la politique, à un âge où il avait besoin de repos. Mais ses amis politiques l’avaient convaincu qu’il ne pouvait refuser de se rendre à leur désir dans l’intérêt de son pays et de son parti. Ce qu’il avait prévu arriva : il succomba à la tâche, et mourut, laissant le souvenir d’une carrière active, laborieuse, honorable et utile.
Sa vie fut mouvementée, et offre, comme celle de sir George- Etienne Cartier, un exemple frappant de l’efficacité des procédés suggérés par lord Durham pour amener insensiblement les chefs du Bas-Canada à adopter une politique anglaise.
Le chef le plus actif de l’insurrection de 1837, dans le district de Québec, mourait chargé d’honneurs, après avoir attaché son nom, comme premier ministre, à une constitution essentiellement anglaise, après avoir déclaré que le dernier coup de canon tiré en Amérique en faveur de l’Angleterre le serait par une main
canadienne-française.
M. Morin mourait presque en même temps, et M. Lafontaine était mort, l'année précédente. Une grande génération disparaissait, une constellation brillante s’éteignait au firmament de la patrie.
MM. Lafontaine et Morin auraient-ils accepté la Confédération ? Il est difficile de répondre à cette question ; mais tout porte à croire qu’ils n’auraient pas au moins refusé de soumettre la nouvelle constitution à l’approbation du peuple.
La mort de sir Etienne-Pascal Taché ayant rendu la place de premier ministre vacante, sir John-A. Macdonald, le plus ancien ministre, y avait droit ; mais M. Brown s’y opposa, et pour écarter toutes les difficultés et maintenir la coalition, sir Narcisse- Fortunat Belleau fut choisi pour remplacer, à la tête du gouvernement, l’illustre défunt. M. Belleau était avocat et surtout homme d’affaires, intelligent, actif, pratique et riche.
La session du mois d’août 1865, convoquée spécialement pour recevoir le rapport des délégués sur leur mission en Angleterre, fut courte. Elle fut marquée par la promulgation du code civil du Bas-Canada, que M. Cartier présenta à la Chambre avec un sentiment d’orgueil légitime. Il eut raison de rendre hommage aux trois jurisconsultes qui avaient fait ce travail remarquable, et de proclamer, avec sa véhémence ordinaire, que le code civil du Bas-Canada était une œuvre nationale qui conserverait et ferait connaître et admirer nos belles lois françaises.
Le rapport des délégués en Angleterre donna lieu naturellement à une discussion intéressante sur la réciprocité, le chemin de fer Intercolonial, les fortifications et l’achat des territoires du Nord-Ouest.
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La question de la réciprocité commerciale avec les Etats-Unis était pour le gouvernement et le public une source d inquiétude. Les ministres s’engagèrent à faire tout ce que b intérêt du pays exigeait pour le renouvellement de ce traité ; aussi, immédiatement après la session, deux délégués, MM. Galt et Howland, furent chargés d’aller à Washington pour essayer de s’entendre, à ce sujet, avec le gouvernement américain. Mais leur mission n’eut aucun succès.
Les sympathies exagérées que les Canadiens avaient manifestées envers le Sud, n’étaient pas de nature à engager les Américains à maintenir un traité qu’ils croyaient plus favorable au Canada qu’aux Etats-Unis.
Il n’y a pas de doute que ce traité avait été pour le Canada une source de prospérité en lui procurant pendant dix ans le marché le plus avantageux, à une époque où les Etats-Unis avaient besoin d’une grande partie de ses produits agricoles.
Les avantages matériels que la Confédération devait procurer au Canada étaient insignifiants comparés à la perte de ce marché immense que toutes les nations recherchent.
Eon seulement la délégation n’obtint rien, à Washington, mais elle provoqua une crise dans le gouvernement canadien.
Une commission composée de membres représentant les différentes provinces anglaises avait été nommée dans le mois de juillet, à la suggestion du gouvernement impérial, pour étudier la question des traités de commerce. M. Brown avait été choisi avec M. Galt pour représenter le Canada ; il prétendait, non sans raison, qu’on n aurait pas dû 1 ignorer aussi complètement dans les négociations au sujet du traite de réciprocité, mais la raison publique qu il donna fut qu il désapprouvait la manière dont les
négociations avaient été entamées, et l’attitude humble prise par le gouvernement vis-à-vis des Etats-Unis.
John-A. Macdonald et George Brown ne pouvaient vivre longtemps ensemble ; ils étaient tous deux trop jaloux de leur autorité et de leur influence ; ils s’étaient trop vilipendés pour s’aimer comme des frères.
John-A. Macdonald ne pardonnait pas à Brown de l’avoir empêché de remplacer sir Etienne-Pascal Taché. Il ne voulait pas avoir de rivaux dans le cabinet, et déjà même il commençait à voir d’un mauvais œil l’ascendant que prenait M. Cartier.
M. Cartier n’était pas sans remarquer cette faiblesse chez son collègue, et l’on assure que, malgré ses luttes acharnées contre George Brown, il fit tout en son pouvoir pour le garder dans le ministère. Il préférait la franchise brutale du grand chef dear grit à l’astuce déguisée de Macdonald. Cette révélation ne paraîtra pas incroyable à ceux qui savent que plus tard Cartier chercha à se faire un ami de M. Blake pour se protéger contre les roueries du grand chef conservateur.
John-A. Macdonald était le type du politicien sceptique, habile, rusé, intrigant et sans scrupules ; les hommes étaient pour lui des instruments dont il se servait pour arriver à ses fins, et qu’il brisait quand il n’en avait plus besoin. Il jouait avec les hommes comme avec les principes.
U enleva à George Brown la paternité de la Confédération, et une fois maître de la situation, il fut bien aise de se debarrasser de son puissant rival.
George Brown ne prit pas de temps à se rendre compte de la situation, à prévoir le sort qui l’attendait ; mais comme il était plus anglais, plus patriote que son rival, il se consola par la pen-
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sée qu’en faisant le succès de John-A. Macdonald, il avait assuré le triomphe de sa province.
La démission de M. Brown fit sensation ; mais ses collègues libéraux n’ayant pas jugé à propos de suivre son exemple, la coalition n’en fut pas sensiblement affectée.