‹ L'unité des forces physiques (volume 2)Chapitre 102 sur 111 · INTRODUCTION. — AUTRES FORCBS QUI RÉGISSENT LA MATIÈRE · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. — AUTRES FORCBS QUI RÉGISSENT LA MATIÈRE

On se tromperait si, d'après le titre de ce dernier livre, on pensait que nous avons la prétention de dévoiler le mystère de la matière. Notre but est seulement de résumer ici ce qui a été dit dans les chapitres précédents, et d'appliquer les théories déjà établies à ceux des phénomènes qui peuvent s'y rattacher, dont nous n'avons pas encore parlé. Loin de songer à expliquer l'univers, nous chercherons seulement à pousser notre induction aussi loin que possible. Si, dans ces cas extrêmes, elle se trouve en défaut, cela ne portera aucune atteinte aux résultats acquis, ou plutôt conquis pour ainsi dire par nos premières recherches, et pleins de confiance en l'avenir nous laisserons aux investigateurs, qui nous succéderont, le soin de compléter l'œuvre commencée.

Les difficultés grandissent à mesure que nous pénétrons plus avant dans la question, et que l'objet de nos spéculations s'étend davantage. Les forces étudiées jusqu'ici se révélaient à nous par des phénomènes, qui pren-. nent leur commencement et leur fin dans un mouvement sensible; aussi, bien que leur manière d'agir nous

restât inconnue, par le raisonnement nous sommes arrivés à découvrir leur nature, sans rencontrer d'obstacles sérieux. Les forces, dont actuellement nous entreprenons l'examen, se comportent tout autrement, tantôt leurs effets se produisent sans qu il soit en notre puissance d'en maîtriser les causes ; de les modifier dans le sens qui nous conviendrait le mieux, telle est, par exemple, la gravité; tantôt elles changent les propriétés des corps, telles sont les actions chimiques. Nous avons donc à résoudre le double problème de retrouver l'état antérieur des corps et d'expliquer le changement survenu; il nous faudra faire des hypothèses aussi bien sur la manière dont s'accomplit la réaction que sur l'état des parties qui y contribuent. Nous courrons donc grand risque de ne pouvoir nous laisser guider par Tenchainement des faits, ce fil conducteur grâce auquel jusqu'ici nous ne nous sommes pas égaré dans le dédale des phénomènes naturels. De plus, dans la nouvelle classe de phénomènes qu'il nous reste à examiner, un même fait se prête à plusieurs interprétations différentes, et il n'est point aisé de discerner quelle est la vraie.

Vu la difficulté du sujet, assurément nous ne parviendrons pas, malgré nos efforts, à traiter tous les points à l'entière satisfaction de nos lecteurs, et de nous-mêmes. Nous croyons utile de faire cette réserve avant d'entrer en matière, afin que l'on ne nous accuse pas de forcer nos conclusions, et de donner pour certain ce qui est seulement probable.

Disons tout d'abord que notre intention est de considérer exclusivement la matière inorganique ; nous ne parlerons pas des actes de la vie végétale, encore moins de ceux où une autre substance associée à la matière en modifie les opérations de telle sorte que souvent, les effets observés diffèrent beaucoup de ceux que produirait la matière inanimée abandonnée aux lois qui lui sont propres.

C'est là un autre ordre de phénomènes, dont l'examen ne rentre pas dans le cadre que nous nous sommes tracé. Cependant les êtres qui sont le théâtre de ces opérations spéciales, n'échappent pas à l'influence des agents physiques ordinaires. Ainsi la chaleur est indispensable à la naissance et à la vie des êtres organisés ; sans la lumière, la plupart d'entre eux ne sauraient se développer, et sur tous elle exerce un action bienfaisante; l'électricité est sans cesse mise en mouvement dans l'organisme, tant par l'effet des réactions chimiques que par les actes physiologiques.

Les êtres organisés envisagés sous le rapport de leurs fonctions matérielles, réactions chimiques et mouvements, sont soumis à Tempire des agents physiques, et comme tels satisfont au principe fondamental de la dynamique, que le mouvement ne naît jamais de rien et qu'il résulte toujours d'un autre mouvement. Nous avons déjà vu que les radiations solaires, sont la cause presque exclusive du travail végétal au sein des plantes; par une opération purement mécanique elles préparent les composés organiques, après quoi leur force vive reste éteinte. L'effet des vibrations lumineuses est ici comparable à ce qui arrive, lorsqu'un petit monticule de sable est déposé sur une plaque élastique de façon à n'en recouvrir qu une très-faible étendue. Aussitôt que la plaque entre en vibration, son mouvement de frémissement se communique aux grains de sable, qui peu à peu se répandent sur toute la surface et s'arrangent en figures géométriques.

De tout côté on entend dire aujourd'hui que c'est la force vive du soleil qui, emmagasinée dans les dépôts de charbon, alimente nos machines. Or, il importe de bien préciser la véritable signification de cette manière de parler; à notre avis, voici comment on doit Fentendre. Il a été établi ci-dessus que l'acide carbonique est une com-

binaison chimique des plus intimes, c'est-à-dire que les atomes élémentaires sont fortement serrés les uns contre les autres. Malgré la stabilité de ce corps, le soleil agissant par rintermédiaire de l'organisme végétal, le décompose et le transforme en d'autres moins stables, résultant de l'association des éléments de lacide carbonique avec ceux de l'eau. Durant cette opération, la force vive des rayons solaires s'éteint * , car le travail exécuté ayant pour objet d'augmenter la distance, qui séparait les atomes du carbone de ceux de l'oxygène, est du même genre que le travail qui produirait l'élévation d*un corps grave à une certaine hauteur au-dessus de la surface d'une planète. Quand ces matériaux une fois formés sont abandonnés à eux-mêmes, dans des conditions que nous ne connaissons encore que très-imparfaitement, ils se transforment en houille, laquelle à son tour, soit par un travail nature], soit à la suite d'un traitement artificiel spécial (la calcination dans une cornue à gaz, par exemple), peut devenir charbon pur ; dans l'un ou l'autre cas, cette élaboration plus avancée nécessite un travail thermique. Le carbone étant parvenu à cet état, les physiciens modernes disent qu'il tient emmagasiné une grande quantité de force vive, ce que l'on doit entendre ainsi. Pour isoler le carbone et le rendre indépendant des autres éléments auxquels il était combiné, il a fallu dépenser une grande force vive, car, comme nous venons de le dire, le travail accompli est comparable à celui dont l'effet serait l'arrachement d'une certaine masse de la matière d'une planète et son élévation à une hauteur telle que celle-ci soit désormais sans action sur elle. Il importe donc de ne pas prendre dans un sens erroné l'expression introduite depuis peu par la thermodynamique dans le langage de la science. La molécule de charbon n'a pas en soi

* Livre H, ch. vi.

toute la force vive, dépensée à la mettre en liberté, pas plus qu'une pierre, élevée au-dessus du sol, ne renferme une quantité de mouvement ou de force vive égale à celle qui l'a élevée à la hauteur où elle se trouve. Mais de même que la pierre, en tombant sur la terre, reproduit sous forme de chaleur ou de toute autre force, la force vive qui l'en avait séparée ; de même quand la molécule de charbon, jadis arrachée à la combinaison, se précipite de nouveau vers l'oxygène, elle restitue la force vive qui, fournie par le soleil et nos fourneaux, avait opéré son isolement, et cette force vive se manifeste comme chaleur pendant le conflit moléculaire de la combustion. Si bien qu'en réalité le charbon nous rend la force vive qu'il a reçue antécédemment du soleil, et il est permis de dire que le charbon est un dépôt de force, comme une masse d'eau élevée à une certaine hauteur est un réservoir de force. 11 est évident que par là on renferme sous une forme concise une longue suite d'idées. Il est bon d'en être prévenu, sinon on regarderait, comme principe ou conclusion, ce qui n'est en définitive qu'une expression destinée à simphfier le discours.

Une autre manière d'emmagasiner une force, c'est d'augmenter la rotation des molécules, comme cela se fait à l'aide des volants des machines. Très-probablement semblable chose a lieu aussi dans les actions dont nous parlons.

Notre observation demeure vraie, quelque idée qu'on se fasse de la nature des forces enjeu et de leur mode d'action. Nous exposerons bientôt nos idées sur ce point; pour le moment, il suffit d'avoir nettement défini le sens d'une locution qui a été en butte à de nombreuses critiques, le plus souvent parce que ceux-là mêmes qui l'attaquaient, ne comprenaient pas sa signification véritable.

Dans les animaux ce sont les aliments qui, en brûlant au sein de l'organisme vivant, engendrent la puissance motrice

nécessaire à la circulation des fluides au sein des tissus vivants, et de plus celle qui est dépensée en mouvements extérieurs ; si bien que dans les moteurs animés comme dans les autres, il y a conversion de la chaleur en mouvement ^ Enfin, les animaux qui, pour se défendre, étourdissent leurs ennemis en leur lançant une commotion électrique, tombent dans un élatt d'épuisement et d'affaiblissement remarquable après des décharges réitérées. Les physiologistes ont montré que les combustions internes s'accomplissent au sein des muscles, et non dans le poumon comme on le croyait anciennement, la fonction de cet organe étant de permettre au sang de se débarrasser de Tacide carbonique et d'absorber sans cesse une nouvelle quantité d air vital. Admirable opération dont le mécanisme est maintenant bien connu, surtout depuis que la théorie mécanique de la chaleur a prêté son appui à la physiologie.

Cet élément de l'activité des êtres vivants, pour être des plus importants, n'est cependant pas le seul ; il faut aussi tenir compte d'une action spéciale, liée visiblement à une certaine disposition moléculaire, laquelle, une f(ûs établie, permet à cette action de se continuer tant que les matériaux aptes à l'élaboration ne font pas défaut, et que la disposition est conservée intacte. C'est cette disposition nécessaire que nous nommons organisme.

L'organisme suppose comme condition première une disposition convenable, qui en rende les parties constituantes capables de produire un double effet : l® une action extérieure; 2*" une action intérieure qui assure la conservation du mécanisme lui-même. Cette disposition ne peut spontanément prendre naissance au milieu de la matière brute, elle y réside à l'état de germe; et un germe suppose des conditions, qui ne peuvent être réalisées par

* Voy. liv. Il, ch. iv.

une simple combinaison effective d'après les lois qui régissent les molécules de la matière inorganique.

Afin de rendre notre idée plus clairement, prenons comme terme de comparaison les machines ordinaires. On n'arrive pas à construire une machine ordinaire en mettant ensemble, fer, charbon, eau, etc., il faut distribuer ces éléments d'après un certain ordre, subordonner les uns aux autres. Une expression empruntée au langage philosophie que rendra notre pensée assez exactement, il faut leur donner une forme, La forme n a rien de substantiel, elle ne consiste qu'en une coordination convenable des parties; sans elle la machine n'existe pas : les parties employées ne pouvant d'elles-mêmes ni se façonner soit en tubes, soit en roues, ni s'adapter les unes aux autres, suivant tel ou tel ordre. Un mécanicien est indispensable, c'est-à-dire un agent extérieur doué de facultés supérieures à celles de la matière grossière, instruit des rapports abstraits à établir entre les quantités qu'il emploie; en un mot, un être intelligent. Une fois la forme donnée aux pièces de la machine, les agents physiques entrant en jeu pourront produire des effets, dont autrement ils n'auraient jamais été capables. Ainsi la pesanteur opérera contre elle-même, la chaleur apphquée à une extrémité du système, déterminera un refroidissement à l'autre extrémité et ainsi de suite.

Pareilles conclusions s'appliquent relativement à l'organisme : de l'union de l'oxygène, de l'hydrogène et du carbone de quelque façon qu'on les assemble, alors même que la loi des proportions est scrupuleusement observée ; ne sortira jamais une molécule végétale vivante. On a obtenu certains des produits qui s'élaborent dans les tissus végétaux ou animaux, mais non les tissus eux-mêmes organisés. On a obtenu des substances organiques^ une substance organisée jamais, et encore moins un organisme. La génération spontanément opérée par les seules forces de la matière brute est une impossibilité, et, ju^

qu'ici, elle n'esl prouvée par aucune expérience exempte d'objections; il en est de même de la transformation des espèces, théone d*après laquelle un organisme serait transformable en un autre : il est aussi absurde d'admettre de semblables idées que de croire qu'une montre puisse d* elle-même se changer en une machine à vapeur ^

Cette doctrine, du reste, est contredite par les faits et l'observation la plus élémentaire. Combien de siècles se sont déjà écoulés, et, malgré le croisement de races voisines et môme très-voisines, aucune nouvelle espèce féconde n'a pu être obtenue. Mieux encore; ou bien les conditions de milieu, dans lesquelles se produit la nouvelle espèce, exigent la transformation de Tespèce préexistante, alors celle-ci doit périr, ou bien elles sont telles qu'elles n'entraînent pas nécessairement une transformation, et alors la nouvelle espèce ne se développera pas; à moins d*admettre un caprice de la nature, une volonté indépendante de l'absolue nécessité des circonstances ; mais cela revient à croire à Taclion d'une cause libre, et c'est préciséme.'it ce que l'on voudrait exclure. 11 est impossible de faire valoir que les conditions nécessaires à la transformation, existent dans un lieu et manquent dans un autre; carie même individu qui se transforme, ne peut à la fois exister en deux lieux différents, et subir simultanément deux influences : l'une qui l'oblige à se modifier et l'autre pas.

Comme dernière ressource, les défenseurs de la variabilité des espèces, poussés à bout, disent que la transformation s'effectue par degrés infiniment petits, compatibles avec les influences les plus diverses. Mais alors nous les prions : 1° de nous dire où sonk ces variétés intermédiaires, qui, d'après eux, devraient exister en nombre infini ; l'histoire naturelle, la géologie elle-même sont

* Voy. à ce propos l'ouvrage de Flourens, en réponse à Darwin, qui est annoncé dans les Comptes rendus de rAcadémic des sciences du 14 mars 484C.

muettes sur ce point ; et tout indique que ces divers termes de transition n'existent pas. Comment donc accepter une théorie qui n'a pour s'appuyer aucune donnée d'ob- Ecrvation.

En second lieu, nous disons que les degrés insensibles n'existent pas dans la nature, et seulement dans notre esprit. C'est notre esprit qui, faisant abstraction des particularités individuelles, crée les genres et les espèces exclusivement par la comparaison des idées générales. Mais dans la nature tout est individuel, et tout individu existant est en soi une réalité indépendante et qui n'influe pas directement sur Texislence des aulres; un seul des caractères que Ton nomme habituellement secondaires ou accessoires, a une importance et une réalité tout aussi grande que ceux, qui sont regardés comme fondamentaux et de premier ordre.

Avouons donc que ces révolutions théoriques de l'école nouvelle sont insoutenables, et sont de pures imaginations, à l'appui desquelles pn ne peut fournir aucune des preuves sérieuses que réclame la science véritable.

Il existe à la vérité dans la nature une admirable série d'êtres, un déploiement merveilleux de formes, les unes très-simples, les autres très-complexes, une variété infinie d'organismes, depuis les plus rudimentaires jusqu'aux plus élevés; mais les lois de la matière ne suffisent pas à donner la raison de cette diversité, et il est nécessaire de reconnaître un principe libre qui, dans le choix et la coordination des formes, a assigné, parmi l'infinie variété des formes possibles, celles qui étaient en harmonie avec les lois primorjjjales des forces physiques librement établies par lui.

Plus on étudie la nature, mieux on voit que les formes de la matière brute sont limitées ; plusieurs actions, regardées d'abord comme inorganiques, lorsqu'elles ont été mieux connues se sont trouvées être liées au développe-

ment d'êtres vivants ; telles sont les fermentations et les putréfactions. Ces actions sont dues au développement de plantes et d'animalcules ayant des dimensions fort petites, et une structure très-imparfaite, disons-nous, bien que leur mécanisme nous soit aussi inconnu que celui des organismes les plus élevés dans Técheile des êtres. Un organisme, quel qu'il soit, est l'œuvre de V Étemel Architecte; et ce que nous appelons la nature n'est autre que le travail et Vart de ce Maître Suprême. C'est lui qui donne la forme à la matière organisée, comme il a donné l'existence et le mouvement primordial à la matière brute. Exclure cette action, sous quelque prétexte que ce soit, c'est se fermer la voie des explications, même pour les phénomènes où elles sont manifestes. Cela est si vrai que ceux qui ont voulu tout expliquer par la seule matière ont été obligés de la douer de forces et de puissances actives insuffisantes et très-variées pour satisfaire à ces besoins; et ils n'ont pas pris garde que ces forces contrastaient ouvertement avec le caractère fondamental de la matière qui est Vinertie.

Admettre une puissance suprême et libre qui règle la matière à son commencement, ce n'est pas dire qu'à l'enchaînement scientifique doive se substituer l'arbitraire, auquel cas la science devient impossible. La science, en effet, consiste à déduire l'effet de sa cause, et quand la loi demeure constante, cela est toujours possible. Avancer que les lois de la nature ne sont pas nécessaires d'une façon absolue, ce n'est pas soutenir qu'elles soient changeantes et soumises au caprice. L'Éternelle Sagesse qui les fixa dès le principe, les choisit telles que partout régnât l'harmonie. C'est à la connaissance de cette harmonie que l'homme emploie tous ses efforts. Constance dans la loi n'est pas synonyme de nécessité. Des philosophes, très-respectables du reste, ont confondu à tort ces deux notions, et de là ils ont tiré des conséquences absurdes. Ainsi, par exemple,

ACTIONS ORGANIQUES. b9i

voyant que toujours au moment où deux corps se choquent il y a transmission du mouvement de l'un à l'autre avec constance de travail perdu ou gagné, ils ont cru à une nécessite absolue, et comme en cherchant dans la nature de la matière elle-même ils ne trouvaient pas la raison du phénomène, ils ont eu recours à des forces intermédiaires el à des activités mises en jeu : êtres imaginaires et de pure fantaisie. Cette première création accomplie, ils ont jugé qu'ils pourraient bien se dispenser de Faction primitive de la Divinité et de son action conservatrice et providentielle.

Si ces philosophes avaient bien considéré les phénomènes dont il s'agit, ils auraient vu que dans cette loi il y a sans doute constance, mais non nécessité absolue. Nous pouvons très-bien comprendre le cas d'un corps qui, en frappant un autre, s'arrête lui-même sans rien communiquer à l'autre : cela n'arrive pas, il est vrai; mais cette loi fondamentale de la nature ne prouve pas sa nécessité absolue : elle serait possible dans un autre ordre de principes.

Les lois du mouvement, fixées par Newton, n'ont pas leur raison d'être dans l'essence de la matière, mais dans un acte libre de la Puissance suprême. Tous ceux qui ont cherché ù en assigner la nécessité absolue ont échoué, ou, par une contradiction encore plus flagrante, ils ont attribué à la matière elle-même les propriétés qu'ils refusaient à un Principe libre, éternel el intelligent.

D'autres philosophes, au contraire, sont allés à l'autre extrême. Ils ont prétendu que dans les corps vivants et organisés les forces physiques n'agissent pas, et ils se sont mis ainsi en contradiction avec les faits les plus évidents.

Les forces physiques et chimiques ordinaires servent à la conservation de l'être organisé, à son accroissement et à sa reproduction ; envisagé sous ce rapport, un être vi-

5d2 CONSTITUTION DE LA MATIÈRE.

vaut parcourt une série de phases parfaitement comparables, au moins tant que nous le permet notre faible vue, à ces machines dont le mouvement est entretenu par un ressort ou une pile électrique, une fois montées, elles exécutent une série de mouvements déterminées jusqu'à ce que le ressort soit détendu, ou la pile épuisée.

On doit éviter Pexagération dans un sens comme dans l'autre, et s'il ne faut pas refuser aux forces physiques l'activité qu'elles possèdent, pas davantage il ne faut leur attribuer celle qu'elles n*ont pas. Envisagés superficiellement, certains phénomènes de la matière brute semblent indiquer qu'il existe en elle une autre substance, un principe différent de la matière; ainsi les anciens croyaient à la présence d'un esprit dans Tambre frotté et Taimant; mais une analyse plus rigoureuse des faits a ramené ces forces à n'être comme toutes les autres que des mouvements spéciaux de la matière. Il en est de même de la force végétale qui résulte d'un organisme particulier. Hais ni l'organisme ni toutes les forces qui opèrent en lui, ne nous donneront jamais la raison du principe de la sensibilité, et encore moins du principe intelhgent auquel il est constamment associé.

L'idée de force est en soi une idée confuse, équivoque, nébuleuse pour ainsi dire, qui c?\phe, on ne sait quel mystère; si bien qu'elle prête facilement au sophisme et rend possibles les explications les plus opposées d'un même fait. En examinant les choses de plus près et avec plus de précision, on reconnaît que les forces de la matière se réduisent au mouvement. Mais plusieurs des phénomènes que nous voyons se produire dans les animaux, et ceux auxquels participe notre propre individu, sont tels qu'ils ne peuvent êlre rapportés seulement au jeu dos forces régissant la matière brute ; donc partout où ces phénomènes se traduisent à nous, il est nécessaire d'admettre une autre espèce de forces.

Cela devient surtout indispensable lorsqu'on examine l'ensemble des manifestations rationnelles de l'homme, car, suivant une remarque fort judicieuse de Tyndall (Discours d'inauguration de la Société britannique de 1868, section de physique et de mathématiques), quand même nous arriverions à connaître les mouvements qui, dans les fibres cérébrales, accompagnent nos sensations ; il resterait toujours à expliquer comment nous avons la conscience de ces impressions. Entre cette conscience et la modification de l'organe sïlendra toujours un abime, que le matérialisme ne pourra franchir, parce qu'il se trouve là en présence de quelque chose, qui diffère en tout de la transformation d'un mouvement en uji autre.

Cette conscience n'est, en somme, que la modification de l'être pensant, c'est un phénomène qui n'a rien de commun avec le mouvement, et qui, d'après le témoignage du sens intime, n'a rien de matériel. On a dit, et peut-être avec raison, que sans phosphore il n'y a pas de pensée, mais on peut ajouter que sans oxygène il n'y a pas de pensée non plus, car étant donné, qu'une matière est nécessaire à la formation de l'organe perceptif, il ne s'ensuit pas que cette matière constitue la perception elle-même, c'est-à-dire la conscience. Ainsi l'étude attentive de la matière conduit à admettre en nous un principe immatériel, qui régit et commande. Jusqu'à quel point ce principe immatériel dofhine-t-il la matière? nous l'ignorons ; et probablement c'est en exagérer l'importance que de vouloir, à l'exemple de quelques-uns, le substituer à toutes les forces physiques nécessaires au développement de l'organisme. Toutefois la divergence d'opinion qui règne encore sur la question de savoir quelles sont les limites du principe dominateur de la matière organisée n'autorise qui que ce soit à nier l'existence de ce principe.

Ce que nous disons, acceptant le témoignage du sens intime, de Texistence en nous d'un principe différent de la matière, est encore applicable au reste de Tunivers. Si au dedans de nous réside une force autre que la matière : bien plus, si rhomme lui-même est constitué dans sa partie la plus noble par ce principe : s*il n'est pas son propre auteur, évidemment la cause qui Ta produite aura, pour le moins, pareille qualité et capacité, c'est-à-dire personnalité, raison et intelligence, avec cette différence, que, puisqu'on ne peut remonter indéfiniment la série des causes successives, Tune de celles-ci doit présenter à un degré suréminent tous les attributs que l'homme ne possède que par simple communication.

L'étude des forces physiques amène donc à reconnaître comme nécessaire l'action immédiate d'un Être supérieur à la matière ; el il est vraiment absurde de prétendre, à l'exemple de certains philosophes, expliquer les actes de rintelligence par une activité de Torganisme, doué à cet effet d'une puissance extraordinaire.

L'homme ne peut comparer son œuvre à celle de son créateur, parce que ses moyens d'action sont trop grossiers, il ne peut mettre en œuvre que la matière pesante et la forme qu'il lui donne pour l'adapter à ses machines se ramène constamment à deux types : la corde et le levier. Quand il utilise quelque autre agent, soit le mouvement moléculaire calorifique, soit le mouvement de l'éther, c'est par l'intermédiaire de systèmes matériels très-compliqués; toujours est-il qu'il parvient ainsi à des résultats merveilleux! L'application directe des mouvements moléculaires est tout à fait hors de notre portée, et même, à dire vrai, nous ne connaissons que très-imparfaitement le mécanisme de ces actions. Nous admettons des tourbillons, parce que c'est l'idée la plus simple que notre esprit se forme des mouvements dans les fluides; mais quand il s'agit d'un assemblage de molécules organisées, chacune

d'elles par la complication de ses mouvements et de sa structure, est comparable à une de nos machines les plus savamment combinées. Car à voir une légère variation de température en plus ou en moins arrêter ou exciter tout le mécanisme moléculaire, et tous les systèmes organisés, au moins ceux qui ne sont pas des plus rudimentaires, ne jamais résister à la chaleur quand elle dépasse un certain degré, il est impossible de douter de l'énorme complexité de leurs mouvements internes.

Les végétaux sont de tous les corps organisés les plus simples. L'organe qui sert de base à leur développement est la cellule que nous voyons naître d'une autre semblable à elle 9 puis se multiplier et former d'autres organes par leur juxta-position. L'activité végétale exige pour s'exercer de la lumière, certains éléments minéraux, de l'humidité, etc.; que l'un de ces éléments vienne à manquer et le germe se conservera intact pendant une longue suite de siècles, comme on Ta reconnu sur les graines trouvées dans les tombeaux égyptiens, puis reprendre le cours de son évolution, lorsqu il se trouvera dans les conditions nécessaires à son développement. C'est là ce qui n'arrive jamais à l'animal parfait, il ne peut suspendre toutes ses fonctions sans périr. Les actions chimiques qui, dans les plantes, s'accomplissent sous l'influence de la lumière et de la chaleur, peuvent être imitées artificiellement dans nos laboratoires, les produits obtenus dans les deux cas sont semblables : ce que nous ne parvenons jamais à imiter c'est le mode d* action. Sauf cela, il n'y a rien dans la végétation qui ne rentre dans le domaine de la chimie ou de la physique. Si bien que l'agencement organique associé au mouvement, d'après une certaine forme, permet d'expliquer les phénomènes de la vie végétale. Les anciens, très-enclins à tout traduire sous une image sensible, attribuèrent les fonctions des végétaux à une âme végétante; mais rien n'empêche de les regarder toutes

S96 CONSTITUnON DE LA IIATIËRE.

comme résultant du jeu d'une certaine disposition des parties animées par les forces physiques^. Assurément il ne nous est pas donné de comprendre tous les mouYemenls, qui s'accomplissent dans un végétal et de saisir le secret de l'état d'agrégation de ses parties, mais autre chose est de comprendre comment arrive un effet et d'assigner la nature du principe causal.

Tout au contraire, dans les animaux existe un principe, qui, supérieur à la matière, en commande les réactions. Les forces physiques lui fournissent l'élément de première nécessité, c'ost-à-dire le mouvement qui constitue le fond de tous les actes de l'organisme. Les effets de ces forces soumises à l'influence de ce principe ne sont pas les mêmes, que lorsqu'elles en sont affranchies, de sorte que dans les fonctions animales, les mouvements beaucoup plus complexes, beaucoup plus délicats que dans les fonctions végétales, sont pour ainsi dire d'un ordre supérieur. C'est le même principe qui fait passer une certaine quantité de mouvements d'un point de l'individu à un autre, qui fait que ce mouvement se communique aux objets extérieurs, tout en se conservant comme élément du mouvement général de la matière. Aux derniers degrés de l'échelle des êtres (dans les polypiers marins et les infusoires, par exemple), il est souvent difficile de décider si les mouvements sont automatiques ou volontaires, mais dans les classes élevées le doute n'est pas possible. En un mot, dans les animaux le mouvement, qui est toujours le résultat du concours des forces physiques, joue seulement le rôle d'instrument, de moyen mis à la disposition du principe supérieur, et il est ordonné par ce principe en vue d'un but voulu. La comparaison suivante,

* Voy. à ce sujet l'exceUent article sur la nutrition, dans le Traité de Chimie du professeur Purgotti, 3« édition, Pérouse (p. 18 et suiv de l'Extrait tiré à part.)

bien qu'incomplète, est encore celle qui aidera le mieux à rendre notre pensée. Considérez une locomotive , quelque parfaite que vous la supposiez, jamais d'ellemême elle n'entrera en mouvement, et ne se mettra à fonctionner avec régularité; il faut le mécanicien qui ouvre la clef, gouverne le tiroir de façon à la faire avancer ou reculer, etc. De même les animaux doués de mouvements volontaires, non-seulement possèdent ce mouvement, cet attribut inséparable de la matière brute, mais en eux se révèle encore une puissance directrice, d'un ordre plus élevé que la matière. La vie envisagée au point de vue des phénomènes purement matériels, se réduit à un mouvement de parties fluides, ayant la propriété de subvenir à l'accroissement et au renouvellement des organes au sein desquels ils circulent. Que ce mouvement vienne à cesser dans l'être, aussitôt il meurt.

Quand la mort d'un animal est causée par une lésion traumatique d'un organe nécessaire à la circulation ou par l'obstruction des vaisseaux, les forces physiques demeurent libres d'agir sur la matière; et même quand l'organisme n'est pas détruit par la violence de l'action extérieure, le feu, par exemple, les dilatations inégales causées par la chaleur qui n'est plus maintenue à un degré constant par l'action de la vie, troublent l'agrégation des parties ; l'humidité extérieure qui envahit les tissus, n'en étant plus empêchée par les circulations organiques, les altère, parce qu'elle y introduit des éléments étrangers ; et ainsi commence le lent travail de destruction.

Le plus ordinairement la décomposition d'un corps organisé survient, parce que d'autres êtres organisés, d'ordre inférieur, se développent à ses dépens et se nourrissent de sa substance. Ainsi les mousses qui se développent sur les arbres morts, les vibrions elles autres infusoires infiniment petits qui déterminent ce que l'on appelle la putréfaction, sont les agents par l'iiUermédiaire desquels la

matière organisée retourne au monde inorganique. Que Ton empêche ces actions de se produire, et la forme organique ne se détruit pas, ainsi que cela a été réalisé dam les magnifiques préparations anatomiques du professeur Brunetti de Padoue ; il est donc faux que la matière organisée, pour subsister sous la forme qui lui est propre, doive être soumise à des forces spéciales; il faut seulement une action première qui dirige ces forces de façon à en obtenir le résultat à la production duquel Torgafiisme est destiné. La disposition matérielle, une fois réalisée, elle peut persister alors même que la vie a cessé '. Le végétal dans le grand édifice de la création, parait destiné à organiser la matière inorganique, qui peut alors servir à Tanimal. Celui-ci ne se nourrit pas et n'assimile que la matière déjà organisée, tant végétale qu'animale. Toutefois, il n*est pas encore démontré que le végétal ait, de par lui-même, la force nécessaire pour rendre organique celle qui ne l'est pas du tout. La nécessité de le nourrir avec de Tair tel qu'il est dans l'atmosphère, c'est-àdire renfermant en abondance des émanations organiques, porte à croire que, pour certaines fonctions des plantes, il faut une matière ayant déjà subi une première élaboration. Jusqu'à quel point cette élaboralion préalable est-elle nécessaire? On l'ignore. Et c'est là un problème digne d'attirer l'attention des observateurs. La plante est encore

* Sur les ferments végétaux et animaux qui sont la cause des prétendues forces putrides ou de dissolution. Voy. Pasteur. Comptes rendus 29 juin, t. LVI, 1803. Les ferments que l'on peut regarder comme végétaux monas baderium etc., vivent dans l'oxygène et dégagent de l'acide carbonique Les ferments animaux, vibrions, etc., se conseneni dans l'acide carbonique, tellement qu'ici la relation qui existe sur une si vaste échelle entre les plantes et les animaux se trouve renversée. ÏjCs extrêmes se touchent. (Yoy. p. 1191). Ajoutons encore les mucores et les mucédinées, qui sont de véritables végétaux. La putréfaction diffère de la gangrène, parce que celle-ci est en quelque sorte une vie purement chimique, (p. 1194).

destinée dans Tëconomie de la nature à détruire ces combinaisons, qui accomplies au sein de l'organisme animal et rejetées dans Tatmosphère, en changeraient bientôt la composition. Ainsi un admirable équilibre règne dans l'univers, et la solidarité des animaux et des végétaux est si étroite, que la vie des unes est indispensable à l'existence des autres. Existence, mouvement, vie végétale, sensation, intelligence, telles sont les cinq termes de la création. L'Auteur suprême alors qu'il donna l'existence à la matière brute, lui communiqua encore un principe d'activité consistant en un mouvement indestructible. Dans d'autres systèmes moléculaires, le mouvement devint la résultante d'une disposition spéciale, soumise tout entière à l'empire des forces physiques ; enfin, dans un dernier groupe, les réactions de la matière furent réglées par un principe supérieur, auquel elle fut associée ; et à celui des êtres qui occupe le sommet de l'échelle, à l'homme seul, l'auteur de la nature donna la lumière de la raison, qui lui confère la puissance de se connaître lui-même, de connaître son créateur, ses œuvres, les causes des choses, et enfin, jusqu'à un point d'imiter le travail de la nature.

A toutes ces actions, la matière sert de base et de moyen, en se modifiant sans cesse par le mouvement ; et, ce sont exclusivement les modifications qu'elle éprouve, que nous voulons examiner ici.

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