DE LA FLEUR
Lorsque nous frôlons une fleur avec nos doigts, que son coloris séduit nos regards et que son parfum nous enivre, il nous semble que nous connaissons parfaitement ce que c'est. C'est une erreur. Rien n'est plus difficile que de s'en faire une idée exacte. De graves botanistes, tels que Haller et Adanson, y ont renoncé; les autres n'ont dit rien qui vaille à ce sujet.
« Quand on ne me demande pas ce que c'est que le temps, je le sais fort bien ; je ne le sais plus quand on me le demande. » Ces paroles de saint Augustin, que rapporte J. J. Rousseau, s'appliquent parfaitement à la fleur, dont chacun s'imagine connaître l'essence, et que personne cependant n'était encore parvenu à bien décrire. Cet honneur était réservé au philosophe de Genève, qui confesse avoir trouvé tant de bonheur dans l'étude de la botanique 58 .
S'il est si difficile de décrire rationnellement la fleur, il ne l'est pas moins d'en débrouiller la mystérieuse généalogie.
En fouillant intimement l'essence primordiale de celle-ci, Goethe, triplement illustre comme naturaliste, poëte et philosophe, est arrivé à une découverte tout à fait inattendue. Il a scientifiquement démontré que, quel que soit l'éclat de la fleur, chacune de ses pièces n'est cependant que le résultat de la métamorphose d'une humble feuille. C'est donc avec raison que nous disons que nous effeuillons des roses , lorsque
nous arrachons leurs lobes colorés, car chacun d'eux, en effet, ne représente qu'une feuille transfigurée.
Lorsque l'appareil floral est complet, il est formé de quatre rosettes ou verticilles de feuilles surbaissées et concentrées.
Ces feuilles se transforment en deux sortes d'organes. Les unes deviennent le périanthe, partie la plus brillante de la fleur : véritable organe de protection, formant des langes moelleux pour les délicats appareils qu'il renferme, et, comme un miroir ardent, réfléchissant sur eux la chaleur et la lu-
197. Périanthe pétaloïde du Lis blanc. Lilium candidum, Linnée.
mière. Les autres, plus modifiées encore, se sont élevées à là dignité d'appareils reproducteurs.
Le plus souvent, le périanthe est double. Le calice, ou son enveloppe externe, est formé par la première rosette de feuilles métamorphosées. Et comme leur transfiguration est beaucoup moins profonde que dans les autres parties, les diverses pièces de cet organe, ou les sépales, rappellent assez souvent les feuilles par leur structure et leur coloration. L'enveloppe interne, ou la corolle, quoique beaucoup plus brillante que l'autre, n'en est pas moins formée aussi par un verticille de
feuilles, par le second. Chacune de ses lames porte le nom de pétale. Les Étamines, qui représentent l'appareil mâle des plantes, proviennent de la métamorphose de la troisième rosette de feuilles : celles-ci se trouvent tellement loin de leur type normal, que l'analogie seule en révèle l'essence. Enfin, les Pistils, véritables appareils de maternité, dérivent du quatrième et dernier verticille foliacé.
La simple analogie avait fait supposer aux naturalistes de l'antiquité que les plantes, ainsi que les animaux, offraient deux sexes. Mais ils n'eurent jamais sur ceux-ci que des idées fort confuses.
Ce ne fut qu'au dix-septième siècle que Camérarius, médecin de Tubinge, mit strictement le doigt sur la vérité, dans une lettre devenue fort célèbre.
Cet écrit alluma la discorde dans le camp des botanistes; les uns se passionnèrent pour cette découverte, les autres la combattirent à outrance. La dispute était acharnée : les écoles prenaient fait et cause ; on se querellait à ce sujet de tous côtés, les élèves sur leurs bancs, et les professeurs dans leur chaire. Au jardin du Roi, Tournefort et Le Vaillant s'étaient brouillés à mort. Pontedera, savant hargneux et entêté, s'imaginant que la sexualité des fleurs en souillait la pureté virginale, traitait de botanistes éhontés tous ceux qui admettaient cette nouvelle hérésie. Il n'y avait cependant là rien qui pût même alarmer la pudeur d'une rose.
Mais, malgré les dénégations de Tournefort, et malgré les invectives du vieux professeur de Padoue, il fallut bien reconnaître l'exactitude de cette découverte, car l'expérience la démontrait de toutes parts.
Tout le monde connaît ces délicats filaments qui s'élèvent dans la blanche fleur du Lis : ce sont là ses organes reproducteurs.
Ceux qui, au nombre de six, barbouillent d'une poussière d'un beau jaune les doigts qui les frôlent, sont les étamines.
On désigne sous le nom de Pollen, cette poussière qui est généralement élaborée dans deux petits sacs que nous appelons Anthères, mais que les botanistes allemands désignent sous le nom plus pittoresque & Ateliers du pollen. En effet, ce sont de merveilleux laboratoires, dans lesquels se distillent imperceptiblement les insaisissables agents de la vie végétale. Si vous les retranchez, la plante meurt sans postérité.
Le plus ordinairement, les Anthères se débarrassent de leur produit en se fendant dans toute leur longueur. Parfois elles se percent de trous à leur sommet, et le pollen en sort comme