MIGRATIONS DES PLANTES
Rien ne nous révèle, avec plus de splendeur, les ressources de la nature, que la facilité avec laquelle celle-ci couvre de végétation et de vie toute la surface du globe. Là, elle semble ne se confier qu'à l'immense fécondité qu'elle accorde à l'espèce ; ailleurs, elle emploie les procédés les plus ingénieux et les plus variés pour transporter d'un pôle à l'autre ses fruits ou ses semences.
Le nombre considérable de semences que portent certains végétaux en assure l'incessante reproduction, et sous ce rapport le calcul donne souvent des résultats inattendus. Ray a compté 32 000 graines sur un pied de Pavot, et Linnée dit qu'une seule tige de Tabac en fournit plus de 40 000. Dodard porte encore beaucoup au-dessus de ces chiffres le nombre de fruits qu'on peut récolter sur un Orme ; selon lui, cet arbre en produit annuellement plus de 529 000.
Il est évident que si toutes leurs semences se développaient, il ne faudrait que bien peu de générations pour que ces vé-
gétaux couvrissent l'entière surface du globe. Mais une foule de causes arrêtent cette menaçante invasion. Les animaux, la rigueur des climats, et l'homme, dont la civilisation empiète sur la nature, y mettent un frein. D'autres fois les végétaux s'entre-détruisent eux-mêmes. Les premiers envahisseurs d'un sol vierge se trouvent impitoyablement étouffés par ceux qui leur succèdent : la prairie fait place à un bocage ; et bientôt après, celui-ci meurt sous les voûtes ombragées d'une vigoureuse forêt.
La fécondité de quelques Champignons est tout à fait extraordinaire. Fries a compté plus de dix millions de corps reproducteurs sur un seul individu du Retiçularia maxima. D'autres plantes de la même famille nourrissent une progéniture bien autrement considérable, et son abondance tient tellement du prodige, que toutes les ressources de l'intelligence humaine ne pourraient parvenir à en établir le dénombrement.
L'incommensurable fécondité du Lycoperde gigantesque est telle, que c'est par millions de milliards qu'il faut compter ses graines microscopiques. Or, quoique celles-ci soient invisibles à l'œil, chacune d'elles peut cependant donner naissance à un volumineux Champignon, qui, en une nuit, acquiert souvent la grosseur d'une Citrouille. Et l'on peut dire, sans hyperbole, que si les séminules de ce végétal se trouvaient miraculeusement dispersés sur tout le globe, et s'y développaient simultanément, le lendemain la terre en serait absolument pavée.
C'est assurément l'air qui remplit le rôle le plus important dans la dissémination végétale. Une foule de semences légères ne semblent avoir été décorées d'aigrettes ou d'ailes membraneuses, que pour être plus facilement emportées dans ses tourbillons.
A cet effet, le fruit de beaucoup de Synanthérées est surmonté d'une aigrette de fibrilles étalées, véritable parachute qui l'enlève au moindre souffle du zéphyr. Ravie à la plante
mère, à l'aide de sa nacelle aérienne, la semence accomplit les plus longs voyages. La plus faible brise, du fond des vallées va l'implanter sur les aiguilles des montagnes. Si la tempête s'élève, l'infime parachute, emporté par ses tourbillons, se mêle aux nuages orageux, traverse les océans et opère sa descente sur un rivage lointain. On dit qu'il n'est pas rare de voir, après certains ouragans, le sol de l'Espagne couvert de diverses semences aériennes provenant de l'Amérique. C'est à l'action des vents que Linnée prête l'importation, en Europe, de l'Érigéron du Canada, qui infeste aujourd'hui le nord de la France.
L'air fait plus encore; dans ses tourbillons, il enlève même des plantes entières et va au loin les laisser choir comme une abondante averse vivante.
Certains Lichens des montagnes de l'Asie, en voyageant ainsi parmi les nuages, en pompent les vapeurs aqueuses et s'accroissent pendant leur pérégrination accidentée. Enlevés du sol lorsqu'ils avaient à peine la grosseur d'une tête d'épingle, après leur voyage aérien, quand, loin de leur roche natale, ils retombent enfin sur la terre, ils présentent le volume d'une noisette. Tel est le cas de plusieurs espèces alimentaires qu'on voit joncher le sable des déserts, après un orage.
Ces végétaux, qui semblent ainsi tomber du ciel, forment parfois d'épaisses couches sur le sol, et offrent un aliment agréable au voyageur épuisé. La manne providentielle, dont les Hébreux se nourrissaient en errant dans le désert, provenait sans doute de ces averses de Lichens comestibles, car ce sont ces plantes qui paraissent toujours les produire.
Il y a quelques années, le chimiste Thénard présenta à l'Académie des sciences l'un de ces végétaux voyageurs, qui, enlevé au sommet du mont Ararat, avait été transporté par le vent fort loin de la montagne fameuse. Dans les contrées où il jonchait le sol, on prétendait que c'était un produit du ciel. Cette pluie de plantes forme quelquefois là une couche
de cinq à six pouces d'épaisseur. Les hommes s'en nourrissent, et ce qu'ils ne peuvent consommer est donné aux bestiaux107.
Trop pesants pour être enlevés par l'effort des vents, quelques fruits accomplissent de longs voyages nautiques, et traversent les mers, emportés par les courants et les vagues. Protégés par leur boîte ligneuse, les Cocos des Séchelles, entraînés par les courants réguliers, viennent aborder sur les rivages du Malabar, après avoir accompli, sur l'eau, un trajet
259. Manne du désert. Lichen comestible aérien. Lccanora esculenta.
de plus de quatre cents lieues. Étonnés de cette fécondité inattendue, qui se répète chaque année, les Hindous ne l'expliquent qu'en supposant que les profondeurs de l'Océan nourrissent les arbres qui produisent ces énormes fruits.
Les drupes du Cocotier commun, les immenses gousses de la Mimeuse grimpante, qui ont souvent près d'un mètre de longueur, et beaucoup d'autres fruits de l'Amérique équatoriale, ravis par les flots et bercés par les orages, viennent parfois échouer sur les grèves de la Scandinavie, où le manque de chaleur et de lumière met seul obstacle à leur développement.
Les courants réguliers de la mer répandent aussi au loin certaines plantes cosmopolites qui, pour la plupart, sont pourvues de semences dont l'imperméable enveloppe résiste longtemps à l'eau. Ainsi, selon Karl Mùller, le grand courant qui naît sur la côte orientale de l'Amérique du Sud a charrié une flottille de treize espèces de plantes du Brésil et de la Guyane jusque sur les plages africaines du Congo. Un autre grand
mouvement de l'Océan, en traversant un immense espace de la zone torride, emporte constamment des fruits des rivages de l'Inde, et ses flots vont tumultueusement en ensemencer les rochers du Brésil.
C'est aux cours d'eaux douces, aux fleuves et aux ruisseaux, que sont dues les plus importantes migrations végétales. Si Pascal a dit que les rivières sont des chemins qui marchent : avant lui, les plantes semblent l'avoir deviné. Enlevées par leurs ondes fugitives, les semences franchissent parfois de grandes distances pour rencontrer une nouvelle patrie. C'est ainsi que les fleuves qui naissent des glaciers des hautes Alpes, déposent dans les plaines de Munich quelques-unes des espèces qu'on voit pulluler sur leurs pics élevés. D'autres descendent des contre-forts des Andes, pour venir humblement s'abriter sur les îles de l'embouchure de l'Orénoque. On connaît des plantes qui tombent des âpres cimes de l'Himalaya, en franchissant le fracas de leurs cascades écumeuses, pour n'épanouir leurs corolles que sur les bords enchanteurs du delta du Gange'08.
Redoutant l'agitation des torrents et des vagues, certains fruits nautiques ne se confient qu'à des eaux tranquilles; ainsi, sur les ondes du Nil, voguent paisiblement les berceaux flottants du Lotus cher à Isis. A cet effet, ses fruits représentent de petites nacelles circulaires, dont l'intérieur contient la précieuse progéniture. A la maturité, les flots enlèvent en masse tous ces germes reproducteurs et les emportent au loin. Puis, quand les épreuves du voyage ont enfin déchiré l'esquif, les semences de la plante sacrée, restées intactes parmi les épaves, s'enfoncent sous l'eau et la vase, et fécondent ainsi les brûlants rivages du roi des fleuves.
Les amas de glace eux-mêmes, mais surtout aux époques antéhistoriques du globe, ont joué un certain rôle dans la dispersion des plantes. Karl Mùller pense que les blocs erratiques, que les glaciers poussent devant eux dans leurs efforts,
disséminent de place en place quelques semences. Ce phénomène suprême, qui a promené d'immenses mers de glace sur des contrées où règne actuellement une douce température, où s'élève une végétation luxuriante, a pu, en effet, précipiter quelques végétaux des sommets des montagnes jusque dans les détours des vallées.
Ainsi, on voit croître aujourd'hui, dans le nord de l'Allemagne, des Lichens, des Mousses et des végétaux ligneux (tel est en particulier le Cornouiller suédois), qui sont évidemment descendus des montagnes de la Scandinavie, et ont dû être entraînés par les glaces qui amenèrent avec eux, sur les plaines de la vieille Germanie, les galets granitiques dont elles sont jonchées.
D'autres fois aussi, c'est à l'aide d'un autre procédé que les glaces transportent les végétaux d'un hémisphère à l'autre. Leurs îles flottantes, en se détachant des rivages, entraînent avec elles des fragments de rochers encore couverts d'animaux et de plantes. Après avoir été longtemps minées par les flots et les courants, ces îles abordent enfin sur une plage propice, et, en fondant, y déposent leurs vivantes populations. Ainsi, avec les Ours polaires, qui voyagent si fréquemment sur des glaçons, descendent souvent, vers de plus heureux climats, quelques semences ravies aux régions boréales.
Les animaux aussi concourent amplement à la dissémination végétale. Les Marmottes, les Loirs et les Hamsters approvisionnent de fruits leurs demeures souterraines. Souvent une partie du butin de leur active prévoyance se trouve oubliée sous le sol, y germe et s'y développe au retour du printemps. D'autres fois, c'est l'arme du chasseur qui tue l'emmagasineur, dont la moisson tourne au profit de la végétation. Les Écureuils dépècent les cônes des Pins pour en dévorer les semences, dont ils sont très-avides. Mais, durant ce travail, quelques-unes de ces semences leur échappent, tombent, et viennent s'implanter dans la terre.
D'autres Mammifères travaillent à la dissémination par des moyens encore plus simples; les semences s'accrochent à leurs toisons et sont transportées çà et là par eux, pendant leurs pérégrinations. Les fruits de la Bardane, enveloppés de crochets, semblent parfaitement disposés à cet effet. Ceux du Grateron, hérissés de fines pointes absolument analogues à autant d'hameçons, se cramponnent aux poils des animaux ou aux vêtements de toutes les personnes qui viennent à les frôler : particularité qui, de la part de l'ingénieuse Grèce, valut à cette herbe le surnom de philanthropos.
Si les animaux consomment pour leur nourriture une fort notable quantité de graines, par une heureuse compensation, la nature trouve dans leurs déprédations une inépuisable source régénératrice.
C'est ainsi que les grandes bandes de Rennes, qui se trouvent disséminées dans les plaines de la Sibérie, en émigrant en masses de divers côtés, ensemencent sur leurs traces une foule de végétaux dont les graines avalées avec leur nourriture, sont restées réfractaires à l'action digestive.
C'est aux Grives, qui mangent avec avidité le fruit du Gui, que l'on doit la multiplication de la plante sacrée si célèbre dans l'ancienne Gaule, et que les Druides ne cueillaient qu'avec une serpe d'or.
Ainsi que Théophraste l'avait déjà observé, ces oiseaux en avalent les baies. Mais, comme leur pulpe seule est absorbée, et que les semences sont rebelles aux forces digestives, semblables au ver de Hamlet, qui n'opère sa migration qu'en passant à travers le ventre d'un mendiant, celles-ci tombent avec les excréments sur les branches des arbres et y prennent racine. Là le Gui forme bientôt ces touffes parasites qui envahissent la cime des géants de nos forêts ; belles touffes globuleuses, décorées d'une perpétuelle verdure, quand l'hiver en a dépouillé leur robuste appui109.
D'autres Oiseaux, à l'aide de moyens analogues, propagent
LE RÈGNE VEGETAL.
aussi un grand nombre de plantes. Les voyageurs rapportent que les Hollandais ayant détruit les Muscadiers dans plusieurs îles de l'Inde, afin d'en concentrer la culture à Ceylan, les Colombes muscadivores, qui sont très-friandes de leurs fruits, repeuplèrent la plante presque partout où le vandalisme néerlandais l'avait extirpée. La pulpe de ces fruits étant