REMONTRANCES FAITES A L’IMPÉRATRICE
On trouve, dans le magnifique Recueil impérial, dont il a déjà été question plus d’une fois dans cet ouvrage, une Remontrance du sage ministre Ti-jin-kie, pour détourner l’impératrice Wou-héoü de ses entreprises guerrières. En voici les principaux passages, que nous citons comme des documents curieux sur la manière dont, à cette époque, on considérait les nations étrangères à la cour de Chine : « J’ai toujours entendu dire ue le ciel avait fait naître les barbares ans des terres absolument distinguées des nôtres. L’empire de nos anciens princes,, à l’est, avait pour bornes la mer; a l'ouest, Léou-ma ou sables mouvants; au nord , le désert Tio-no ; et au sud , ce qu’on nomme les Ou-linq (les cinq chaînes de montagnes). Voila les bornes que le ciel avait mises entre les barbares et notre empire. A en juger par nos histoires, divers pays où nos trois premières célèbres dynasties n'ont jamais fait passer ni leur sagesse , ni leurs armes , font aujourd’hui partie de votre domaine. Votre empire est non-seulement plus étendu que ne l’était autrefois celui des Yn et des Ilia. Il va même encore plus loin que celui des Han. Cela ne vous suffit- il donc pas? Pourquoi porter encore au delà vos armes dans des pays incultes et barbares? pourquoi épuiser vos finances et accabler vos peuples par des conquêtes inutiles? pourquoi préférer à la gloire de gouverner en paix un empire florissant, le vain honneur de faire prendre à quelques sauvages le bonnet et la ceinture?
« Chi - iioang - ti sous les Thsln, Woij-ti sous les Han, se conduisirent ainsi. Nos plus anciens empereurs n’ont jamais rien fait de semblable.
20* Livraison. (Chine.)
Préférer les autres à ces derniers, c’est compter pour rien la vie des hommes, et vous rendre odieuse à tous vos sujets. Chi-hoang-ti fit de grandes conquêtes ; son fils perdit l’empire. W ou -ti entreprit successivement quatre guerres , mais ses finances s’épuisèrent. Il fut obligé de charger le peuple d’impôts ; bientôt la misere devint générale. Les pères vendaient leurs enfants , les maris leurs femmes ; si mourait un monde infini ; des troupes de brigands se formaient de toutes parts. Un proverbe dit: «Un cocher craint de verser où il a vu verser un autre.» La comparaison , quoique vulgaire , peut s’appliquer à des sujets plus élevés. »
Ensuite le ministre expose en détail les dépenses que nécessitent les longues guerres, et il conclut par exhorter l’impératrice à ne pas aller chercher ces fourmis dans leurs trous , mais à faire seulement garder les frontières.
Le règnede l’impératrice Wod-héou fait connaître les mœurs chinoises à son époque, et l’état de dégradation où .l’esprit public était tombé. Cette femme, dit le P. Amiot, entreprit et exécuta impunément les choses les plus extraordinaires et les plus opposées à l’esprit général et aux mœurs de sa nation. Elle usurpa le droit exclusif qu’ont les empereurs de sacrifier solennellement au Chang-ti, ou empereur suprême ; elle eut des salles particulières pour honorer publiquement ses ancêtres ; elle fit donner des grades de littérature à ceux que l’on examinait sur la doctrine du livre de Laotseu , comme à ceux que l'on examinait sur celle des King ; elle s’arrogea des titres que personne n’avait osé prendre avant elle; elle fit tout cela, et les zélateurs des anciens rites se turent ; et ce redoutable corps de Lettrés, qui avait bravé autrefois toutes les fureurs de Thsin-chi-hoang-ti , par les représentations les plus fortes, et souvent réitérées , plia humblement devant elle, et osa à peine se venger par quelques plaisanteries , de toutes les insultes qu'elle lui faisait subir.
Elle fit périr plus de monde elle seule,
que n’en firent périr les empereurs les plus cruels. Elle dévasta la maison impériale par l'exil, la prison et la mtfrt; elle fit des plaies horribles à tous les corps de l’État ; et les tristes restes de la famille impériale, ainsi que tous les corps mutilés de l’État, Si servirent à l'envi , avec un zèle que l’on a de la peine à concevoir. Les princes prirent à cœur ses intérêts; les tribunaux respectèrent ses ordres, et les firent executer à la rigueur. Les militaires gagnèrent des Batailles et reculèrent, dans quelques points, les limites de l’empire; les Lettrés l’encensèrent pour la plupart, et firent sortir des seules presses impériales, plus de mille volumes d’ouvrages utiles, sans compter ceux qui furent composés par lessectaires qu’elle protégeait ; et le peuple vécut assez tranquille pour ne pas se plaindre de son sort.
Cette femme supérieure, sortie de la dernière classe du peuple, avait conçu l’espérance de placer sa famille sur le trône impérial, au préjudice de celle des Tliang. Mais tous ses efforts pour parvenir à ce but furent vains; la nation chinoise, ou plutôt l'élite de la nation voulait le contraire, et les peu-
f»les voisins, qui participaient à l inluence de la civilisation chinoise, étaient animés des mêmes sentiments.
Elle finit par faire revenir son fils à la cour, et le nomma de nouveau prince héréditaire. Une révolution de palais,' alors très-fréquente, amena la lin de son règne. Elle mourut quelque temps après (705), âgée de quatre-vingt et un ans.
Tchoung-tsoung (705). Le règne des femmes continua avec Tchoung- TSOUiNG. Cet empereur indolent crut le fardeau du gouvernement trop pesant pour son bras efféminé, et il le remit à l’impératrice YVeï, sa femme.
Cette lâcheté des empereurs donna naissance à toutes sortes d’abus odieux. Les dames du palais vendaient publiquement les emplois, la justice; donnaient des ordres et y faisaient apposer le sceau de l’État. L’impératrice Weï
Assistait aux audiences publiques que onnait l’empereur; elle se tenait der-
rière un rideau pour entendre tout ce ' qui s’y disait. Toutes les plaintes des ministres passaient par ses mains, et l’empereur ne faisait rien que de son consentement. Il s’occupait même si peu du gouvernement, et ses goûts étaient si opposés à sa dignité, qu’il l’abdiquait volontiers pour se faire histrion ou courtier de débauche. Il passa le premier mois de l’année 709 en fêtes et en amusements de toutes sortes, avec des grands qu’il choisissait pour 'ses divertissements. Les femmes de la cour et leurs suivantes ouvrirent des boutiques et se firent marchandes. Les grands allaient acheter près d’elles.
On se disputait sur le prix, on se disait des injures, on criait, on se querellait; c’était pour l’empereur une joie extrême de voir et d’entendre toutes ces choses.
Le jour de la Fête des lanternes , il se plaisait à aller se promener par les rues , déguisé comme ses femmes en hommes du peuple (*). Nous renvoyons à la Description des mœurs et coutumes des Chinois (deuxième partie), pour les détails de cette fête singulière.
Cet état d'avilissement dans lequel l’empereur était tombé dut inspirer du mépris à l’impératrice; et du mépris dans une femme pour son mari, à un crime, il n'y a pas loin. Ses liaisons intimes avec un neveu de l’impératrice Wou-HÉou,l’amenèrentà empoisonner l’empereur (709). Mais ce crime ne lui profita pas. Quoiqu’elle ait tenu caché l’événement pendant quelque temps, afin de lui donner le temps de tout préparer pour s’assurer du pouvoir .comme régente de l’empire, elle trouva la mort avant d’exécuter son projet. Jouï-tsoong , qui fut nommé empereur (710), ne régna que trois ans, et il abdiqua en712 en faveur de son fils Hjouan-tsoung, qui est aussi nommé Ming-hoakg , t empereur illustre, parce qu’en effet le commencement de son règne fut illustré par de grandes qualités qui ne l’honorèrent pas longtemps.
(*) Yoy. la pl. 6a , tirée des Faits mémorables c les empereurs chinois.
CHINE
RÉFORME DES ABCS.
Il réforma les abus nombreux qui s’étaient introduits dans l’administration civile et militaire sous le règne des deux impératrices ; aussi économe des deniers du peuple que les règnes précédents en avaient été prodigues, il réduisit les dépenses énormes auxquelles la cour avait été accoutumée ; il diminua le nombre des officiers tant dans la capitale que dans les provinces ; remit en vigueur les anciennes lois, et en lit de nouvelles conformes aux temps et aux circonstances; il diminua aussi beaucoup le nombre des bonzes, et en renvoya plus de douze mille dans leurs familles, pour y être employés à des professions utiles. Il fit détruire un grand nombre de temples de Bouddha , fit fondre les statues de cette divinité étrangère et de ses saints, et défendit d’en fabriquer de nouvelles.
Il fit aussi des réformes dans l’état militaire. Il indiqua une revue générale des troupes dans une grande plaine où il se rendit en personne lorsqu’elles y furent toutes rassemblées. Il leur fit faire en sa présence l’exercice des différentes évolutions militaires établies par l’empereur Taï-tsoung. Deux cent mille hommes de troupes se trouvaient réunis à cette revue et à peine s’en trouva-t-il cinquante millequi fussent suffisamment instruits. L’empereur se courrouça contre les officiers, auxquels il reprocha leur négligence, et il ordonna que le premier président du tribunal de la guerre fût mis en pièces, sous le grand étendard, en punition de ce qu'il n’avait pas rempli les devoirs de sa charge. Les courtisans lui représentèrent que ce personnage avait rendu de grands services à l’État , et que la famille impériale lui devait une partie de son lustre. Ces représentations apaisèrent l’empereur, qui lui fit grâce de la vie, et se contenta de le casser de tous ses emplois et de renvoyer en exil. Plusieurs grands officiers, en faveur desquels on ne pouvait pas réclamer des services rendus à la patrie ou au souverain, furent punis de mort ou envoyés en exil, selon
qu’ils furent jugés plus ou moins coupables. Ensuite l’empereur fit des règlements particuliers pour les troupes.
Il ordonna que tout militaire qui aurait atteint sa soixantième année serait licencié, et il défendit que l’on enrôlât personne avant l’âge de quinze ans accomplis (*).