DISCOURS PUBLICS DU NOUVEL AN, ET RÉPONSE DE L’EMPEREUR
La seconde année de son règne (1309) commença , comme commencent toutes les années chinoises, par l’assemblée générale des princes, des grands et des mandarins des différents ordres , qui se rendent au palais du souverain pour lui rendre leurs devoirs, en faisant ensemble les cérémonies respectueuses, selon le rit établi. Les cérémonies finies, l’empereur, siégeant sur son trône, prit la parole et dit:
« Vous me souhaitez toutes sortes de prospérités et un règne des plus heureux ; c’est de vous en partie que tout cela dépend. Aidez-moi de toutes vos forces a bien gouverner mes sujets , à faire le bonheur de mes peuples , vous me rendrez heureux moi-même. Je ne puis pas être partout en même temps, je ne puis tout voir ni tout entendre; c’est à vous à m’instruise, c’est à vous à me ramener dans la bonne voie si je m’égare. Les Youan ont perdu l’empire parce qu’ils ne l’ont pas bien gouverné. Il y a parmi vous beaucoup de mandarins qui ont servi sous eux ; ils se seront sans doute aperçus des vices de leur gouvernement; je les invite à me dire ce qu’ils en pensent, afin que je me tienne sur mes gardes pour ne pas tomber dans le même précipice qu’eux.»
PRÉCONISATION DU SYSTÈME GOUVERNE- MENTAL D’INTIMIDATION PAR UN MAN- DARIN, BLAMEE PAR L'EMPEREUR.
Un mandarin nommé Ma-y, homme intègre et exact à remplir tous ses devoirs, mais naturellement dur, voyant ue personne ne se mettait en devoir e repondre à la demande de l’empereur, crut pouvoir y satisfaire en disant que le trop de douceOr dont avaient usé les Youan dans Irur manière de gouverner. était la principale cause de leur
perte. Les mandarins et le peuple avaient trop de liberté sous leur gouvernement, dit-il; il faut nécessairement de la rigueur ; car sans rigueur on ne vient à bout de rien. Si les Youan avaient été plus rigoureux , plus sévères, ajouta-t-il, ils seraient encore maîtres de l'empire.
« Vous vous trompez , répliqua l'empereur, on ne peut conduire les mandarins et le peuple avec trop de douceur. Avec la douceur, on obtient des uns et des autres tout ce qu’on veut; j’en ai l’expérience. Une corde que l’on veut trop tendre se rompt, et le peuple, traité rigoureusement, se porte aux dernières extrémités. Vous confondez la douceur avec la négligence.
et P exactitude avec la rigueur, ce qu’il faut cependant bien distinguer. Les sages empereurs de l’antiquité gouvernaient très-certainement avec beaucoup de douceur, mais ils étaient très-attentifs à faire observer les lois. Il n’en était pas de même sous les derniers empereurs des }’o«any*ils ne pensaient qu’à leurs plaisirs; ils négligeaient les affaires du gouvernement , et les mandarins^ leur exemple, négligeant leurs obligations les plus essentielles, ne pensaient qu'à amasser des richesses pour les employer en objets de luxe, en débauches et en divertissements de toutes sortes ; pourvu qu’ils extorquassent du peuple de quoi contenter leur cupidité, ils lui lâchaient la bride sur tout le reste. Voilà , à mon avis , fa véritable cause de la perte des Youan.
Le peuple, devenu misérable sous un gouvernement qui lui ôtait tout, s’est porté à toutes sortes d’excès , et a enün secoué le joug. Évitons nous-mêmes les défauts que nous avons aperçus dans ceux qui nous ont devancés; tâchons de rendre le peuple heureux, et n’exigeons de lui que l’observation des lois et l’accomplissement de ses devoirs.
Pour le mettre à même de se procurer les moyens de vivre désormais plus à l’aise qu’il ne faisait ci-dcvant, je l’exempte cette année de toute imposition et de tout tribut (*}. »
(*) Ainiot, lieu cjté.