DOMINICAINS
Ce fut aussi sous le règne de cet empereur qu'eurent lieu les querelles religieuses entre les missionnaires jésuites et les dominicains ; elles roulaient sur ia signification de quelques mots chinois, et sur l'esprit dans le-
(*) Les PP. Pcrevra et Gerbillon, jésuites, avaient été associés aux plénipotentiaires chinois qui furent envoyés à Sélinga en 16SS, pour conclure une paix avec les envolés moscovites, et déterminer les frontières respectives des deux immenses empires. C’est au P. Gerbillon que fut dû le succès de cette négociation.
(**) Le Golden, lieu cité, p. i83.Voy. aussi les Mémoires du P. le Cumte, Lettre xui.
quel se faisaient certaines cérémonies.
Il s’agissait de savoir 1“ si, par les mots Th tan et Chang-ti, les Chinois n'entendent que le ciel matériel, ou s’ils entendent le Seigneur du ciel.
2° si les cérémonies faites par les Chinois en l’honneur de leurs ancêtres ou de leur philosophe national Khoungtseu , sont des observances religieuses ou des pratiques civiles et politiques.
Les jésuites, qui avaient plus de tolérance et d’esprit que les dominicains , résolvaient ces deux questions dans le sens le plus favorable à leurs vues ; et comme en interprétant les deux termes chinois par Seigneur du ciel (ce qui, selon nous , n’est pas contraire au sentiment du premier philosophe chinois), et en considérant le culte des ancêtres et les honneurs rendus à Khoungtseu comme des pratiques louables, et en aucune façon opposées aux dogmes catholiques, ils espéraient faciliter beaucoup la conversion des Chinois au christianisme, ils n'eurent aucun scrupule de se servir des deux termes chinois Thian et Chang-ti, pour désigner ie Dieu des chrétiens, et de permet! re aux néophites chinois les cérémonies en question.
I.es dominicains furent plus difficiles et plus opiniâtres ; la querelle entre ces deux ordres de religieux s’envenimant de plus en plus, ils s’en référèrent à l’empereur Khang-hi, pour décider quel était le véritable sens que le gouvernement chinois attachait aux deux termes en question; et au pape, pour savoir si les cérémonies des Chinois en l’honneur de leurs ancêtres et du philosophe Khoung -tseu étaient contraires aux dogmes de la foi catholique. La polémique fut vive de part et d’autre ; plusieurs écrits furent publiés pour et contre les prétentions rivales.
Enfin l’empereur Khang-hi, que ces querelles étonnaient beaucoup, décida les questions qui lui étaient soumises dans le sentiment des jésuites , et le pape décida en faveur des dominicains.
Les jésuites disaient à l’empereur :
« Nous supplions Votre Majesté de nous donner des instructions positives sur les poiuts suivants. Les lettrés
d'Europe ont appris qu’on pratique en Chine des cérémonies pour honorer Khoung-tseu, qu’on y offre des sacrifices au ciel, et qu’ôn observe des rites particuliers à l’égard des ancêtres; persuadés que ces cérémonies, ces sacrifices et ces rites sont fondés en raison, ces lettrés européens, qui en ignorent le véritable sens, vous prient très -instamment de le leur faire connaître. Nous avons toujours jugé qu’on honorait Khoung-tseu, en Chine, comme législateur; que c’était en cette seule qualité, et dans cette unique vue, qu’on pratiquait les cérémonies établies en son honneur. Nous croyons ue les rites qu'on observe à l’égard es ancêtres ne sont établis que dans la vue de faire connaître l’amour qu'on a pour eux, et de consacrer le souvenir du bien qu’ils ont fait pendant leur vie. Quant aux sacrifices au ciel , nous croyons que ce n’est pas au ciel visible qu’ils sont offerts, mais au Maître suprême, auteur et conservateur du ciel et de la terre, et de tout ce qu’ils renferment. Tel est le sens- que nous avons toujours donné aux Cérémonies chinoises; mais comme des étrangers ne sont pas censés pouvoir prononcer sur ce point important avec la même certitude que les Chinois eux-mêmes, nous osons supplier Votre Majesté de ne pas nous, refuser les éclaircissements dont nous avons besoin. »
Il serait trop long et trop fastidieux de rapporter ici les détails de ces querelles religieuses qui s’élevèrent entre des missionnaires qui allaient prêcher la même foi à des peuples étrangers.
Ces querelles inspirèrent aux lettrés chinois et à Khang-hi lui-même dés sentiments peu favorables pour la doctrine. nouvelle. Comment voulez-vous, disaient -ils aux missionnaires, que nous ajoutions foi à ce que vous nous prêchez comme la vérité, lorsque vous-mêmes vous ne vous accordez pas entre vous? Le pape , qui voulait faire acte d’autorité jusqu’à la cour de Péking, avait envoyé le cardinal de Tournon prés de l’empereur Khanghi , avec le titre de légat, pour soumettre les missionnaires dissidents à
CHINE
ses dérisions apostoliqtTes. Arrivé «à Pékin;? en décembre 1705, ce légat présenta à l’empereur un mémoire dans lequel on lisait: « Pour obéir aux ordres de Votre Majesté, je lui dirai que Sa Sainteté a un si grand zele pour le salut de son âme, qu’elle désire ardemment d'avoir une correspondance éternelle avec cette cour, et de savoir sans cesse des nouvelles de sa royale personne; de lui faire part de toutes choses; de la prévenir sur tout ce qui pourra lui faire plaisir. Pour cela. Sa Sainteté souhaiterait établir ici une personne d’une grande prudence, en qualité de supérieur général de tous les Européens. » 'Après avoir lu ce mémoire, l’empereur répondit: « Ce ne sont la que des demandes frivoles; le patriarche n’a-t-il rien autre chose à négocier ici (* ) ? » L’empereur, qui avait bien accueilli ces missionnaires jésuites, comme Européens savants, et qui avait toléré que d’autres missionnaires, sur les vives sollicitations des premiers, prêchassent la religion catholique en Chine, s’indigna dé voir que des étrangers et l’envoyé d'un souverain spirituel étranger, vinssent dans son empire, condamner des coutumes et des cérémonies en usage depuis la plus haute antiquité, et qu’avaient suivies et pratiquées les hommes les plus honorables et les plus vertueux de cet empire. Il aurait laissé préiher et établir le christianisme, comme on avait laissé établir les sectes de Fo et des Tao-sse , mais à la condition que la religion nouvelle, comme les précédentes, ne se permettrait jamais aucune attaque directe ou indirecte contre les pratiques morales enseignées par le premier philosophe de la nation , et prat q.iées par la classe la plus infiuente et la plus éclairée de cette même nation. Aussi, en 1706, l'empereur publia un edit par lequel il interdisait aux missionnaires européens le séjour de la Chine, excepté en vertu d’une autorisation formelle, que l’on ne pouvait obtenir qu’en approuvant la doctrine du philosophe Khoung-ïseu,
(*) Lettres édifiantes et curieuses , t. 40.
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ainsi que les rites au sujet desquels ou venait d’élever ces questions imprudentes.
L’année 1717, un mandarin chinois, qui avait voyagé, et qui connaissait le caractère entreprenant des navigateurs européens, chercha à prémunir l’empereur contre leur ambition. Il lui adressa une requête où il appelait ces Européens les plus méchants et les plus turbulents de tous les hommes, et dans laquelle il observait que leurs vaisseaux , chargés de canons, les rendaient très- redoutables. Il accusait surtout les Hollandais; il reprochait ensuite aux Ei/ropéeris de s’être introduits dans le Japon, sous le prétexte d’y enseigner une doctrine nouvelle, mais, en effet, pour se ménager les moyens d’observer ce royaume. Ils bâtissent, poursuivait -il, dès églises dans toutes nos provinces ; ils y répandent de l’argent , ils s’y font des partisans parmi les basses "classes , et ils lèvent ia carte du pays.
Dans le rapport adressé à l’empereur au sujet de cette requête, les mandarins, prévenus pour ia plupart contre tout culte étranger, conclurent qu’il importait d’interdire l’exercice un christianisme. Les jésuites de Péking n’obtinrent à cet égard que de légers adoucissements en faveur de leurs services scientifiques. Les mandarins traitèrent les prosélytes chrétiens comme des séditieux livrés à de méprisables superstitions, et un grand nombre d’églises furent rasées ou profanées. Un autre légatC*) parut, en 1 721, devant l’empereur, qui le reçut avec beaucoup d’affabilité , le pressa de faire connaître au pape toute sa satisfaction , et lui dit que désormais l'union allait régner parmi les missionnaires. Le légat paraissait enchanté; mais ceux d’entre les jésuites qui connaissaient la cour, écoutèrent avec défiance ces complimentsd’un prince naturellement enclin h la raillerie.
Effectivement , deux jours après, le
(*) Mezzabarba, voy. Histoire générale de la Chine, trad. par de Mailla, t. XI, p. 337 et suiv.
L’UNlVEKS.
légal reçut un ordre ; l’empereur avait écrit au ‘bas de la Constitution apportée de Rome : « Cette espèce de décret 11e regarde que de vils Européens; comment y déciderait-on quelque chose sur la grande doctrine des Chinois, dont ces gens d’Europe n’entendent pas même la langue? Il paraît assez, par cet acte , qu'il y a beaucoup de ressemblance entre leur secte et les impiétés des bonzes et des Tao-sse, qui ont avec eux des disputes si violentes. Il faut donc défendre à ces Européens de prêcher leur loi en Chine; c’est le moyen de prévenir des événements fâcheux. »
Young-tching (1723-1735). Le lendemain de la mort de Khang-hi , qui reçut le nom posthume (ou de la salle des ancêtres) de Ching-tsou- jinhoang-ti (l’empereur souverain , humain , et saint aïeul), celui de ses fils qu’il avait désigné pour lui succéder, âgé. de quarante- cinq ans, s’assit sur le trône, à cinq heures du matin, et donna à ses années de règne le nom de ) ouna - tching , qui signilie paix ferme, droiture indissoluble. Il lut aussitôt reconnu de tous les princes, des grands et des mandarins qui composent les tribunaux.
Quelques-uns des premiers actes de sou autorité furent des acles de sévérité; il condamna un de ses frères à rendre de grosses sommes d’argent, qu’il regardait comme ayant été mal acquises sous le régné de son père; et il l’exila en Tartarie, où il mourut peu de temps après.
NOUVELLE DISPOSITION PRESCRITE DANS INEXÉCUTION DES JUGEMENTS CRIMINELS.
Dans la deuxième année de son règne (1725), Young-tching ajouta une nouvelle disposition à la loi ancienne, qui veut que l'empereur signe luimême toute sentence de mort. Il ordonna qu’on n’en exécuterait aucune à l’avenir sans que le procès lui eut été présenté trois fois, afin que la plus grande maturité possible précédât l’acte de l’autorité souveraine qui implique la plus haute responsabilité morale.