L'Univers
Dans cette partie de l’Amérique lorsque la destinée le mit aux prises du Nord qui se resserre entre les avec une poignée d’Européens, gens deux Océans, fut un peuple guerrier , de cœur et d’exécution, commandés fondateur d’un riche et puissant em- par un homme de génie. Après avoir pire. Ce peuple occupait quelques- suivi dans ses progrès le royaume de unes des parties du vaste territoire Moctezuma,nousassisteronsàses jours qui reçut de Cortès le nom de Nou- d’agonie , à cette lutte acharnée et velle-Espagne, la plus belle des co- sanglante où tout un peuple succomba lonies de l’Europe , aujourd’hui la sous les efforts combinés des talents de grande confédération mexicaine. L’em- l’homme de guerre et de l’adresse de pire Aztèque , on l’appelait ainsi , l’homme politique. La victoire avant s’était élevé sur le sol où d’anciens prononcé, nous nous arrêterons dans monuments d’architecture attestaient la conquête de Cortès, dans le Mexile passage d’un peuple antérieur et que, colonie des Espagnes, exploitée déjà civilisé. Dans ses arts, dans ses par des maîtres avides, leur jetant lois, dans sa cosmogonie, dans son a pleines mains l’or et l’argent de culte religieux, il reproduisait plu- ses mines, sans jamais assouvir leur sieurs traits analogues à ceux qu’on cupidité ; se courbant , trois siècles,, avait observés jadis chez quelques na- durant , sous le triple joug du destions de l’ancien monde. Il était en- potisme militaire, du fanatisme retouré dT.tats indépendants ou tribu- ligieux et du monopole financier ; taires , et qui , bien que divisés par la enchaînée dans son industrie; conforme politique et les intérêts maté- damnée à ne rien produire par elle riels, parlaient la même langue et sui- ou pour elle, et languissante sur ua vaient le même culte. Tout l’Anahuac sol fertile et sous le plus beau climat semblait la réunion de tribus d’une de la terre.
même famille, issues d’une même Puis un jour, nous entendrons le contrée. L’État mexicain, la puissance cri de liberté monter au ciel des somprépondérunte du pays, était parvenu mets de l’Anahuac. Ace cri, nous a son plus grand développement de verrons les descendants des Indiens forces, de conquêtes et de richesses, vaincus, et ceux des conquérants
lre Livraison. (Mexique.) 1
I/ÜNÏVERS;
sortir de leurs demeures , livrer une guerre à mort aux vieux soldats de Ferdinand, et, poussés par le cruel génie des représailles,- épuiser sur les Espagnols cette haine héréditaire cachée pendant une longue suite de générations sous le masque de l’obéissance passive.
L’indépendance sortira de ce grand mouvement révolutionnaire , mais avec elle l'abus de la liberté si difficile à éviter à peux qui n’en ont jamais connu l’usage. Longtemps les vainqueurs s’agiteront dans les embarras du triomphe, dans les luttes d’ambitions privées, dans le sanglant (jédale des guerres civiles, et longtemps ils ne pourront parvenir, comme leurs voisins des États-Unis, à fonder un gouvernement, appuyé sur (‘instruction et le patriotisme des niasses, sur i’abnégation personnelle des chefs et ft despotisme salutaire des lois.
Mais avant de nous livrer au réeit des faits, jetons un coup d’œil rapide sur le sol même où ils se sont passés.
Le Mexique, c’est cette vaste division du continent américain , comprisa entre les deux Océans, les États de Guatemala , et une ligne tirée du cap Saint-François jusqu’aux sources du Rio del Norte, suivant ensuite le cours des rivières Rouge et Sabine jusqu’à l’embouchure de cette dernière.
Les deux tiers de cette grande contrée sont sous la zone tempérée, et l’autre tiers, renfermé dans la zone torride, jouit en grande partie, à raison de l’élévation du sol, d’une température analogue aux printemps du midi de l'Italie et de l’Espagne.
•Le trait qui caractérise le Mexique entre toutes les autres contrées du globe, se trouve dans l’étendue etdans l’immense hauteur du plateau qui en occupe Fintérieûr; plateau jadis connu sous le nom d'Anahuac et de Mechoacan; plateau élevé de deux mille à deux mille cinq cents mètres au-dessus des mers voisines, suite de plaines beaucoup plus étendues et non moins uniformes que celles du Pérou et de la Nouvelle-Grenade, et tellement rapprochées les unes des autres qu’elles
semblent ne présenter qu’une surface non interrompue.
La chaîne de montagnes qui forme cette terrasse est la même qui, sous le nom des Andes, traverse toute l’Amérique méridionale. Là , elle est interrompue par des crevasses qui ressemblent a des liions ouverts, et les plaines qui la coupent se présentent comme des vallées longitudinales profondément encaissées. Ici ce ne sont plus ces brusques mouvements de terrain , ces déclivités soudaines. Le dos même des montagnes forme le plateau, sa direction iudique celle de la chaîne même.
Les cimes sont ou disposées ou rangées d’après des lignes qui n’ont aucun rapport avec l’axe principal de la Cordillère. Les vallées sont transversales et peu profondes, et les voitures peuvent rouler depuis Mexico jusqu’à Santa-Fé sur une longueur de plus de cinq cenls lieues communes. Cette ligne est tellement uniforme, qu’à cent quarante lieues de la capitale le sol reste toujours élevé de mille sept cents à deux mille sept cents mètres. C’est la hauteur des passages du mont Cénis, du Saint-Gothard et du grand Saint-Bernard. Nous devons à M. de Humboldt une suite de nivellements barométriques qui mettent dans tout son jour un phénomène géologique si curieux et si nouveau
Sur ce plateau d'Anahuac, entre Mexico et les petites villes de Cordoba et de Xalapa, reposent, comme sur un socle immense, quatre grands cônes volcaniques qui rivalisent avec les cimes les plus élevées du nouveau continent. C’est le Popocatepetl qui atteint à cinq mille quatre cents mètres; l’Iztaccihuatl, à quatre mille sept cent quatre-vingt-six ; le Citlaltepetl ou le pic d’Orizaba, à cinq mille deux cent quatre-vingt-quinze; le Nevado de ïoluca , et le Nauhcampatepetl ou coffre de Perotc, à quatre mille quatrevingt-neuf ('). Les deux premiers , la montagne Fumante des Indiens, et la Femme blanche , se distinguent également de Mexico et de la Puebla. On
(*) Voy. pi. x.
MEXIQUE
aperçoit fort bien leurs masses imposantes et les contours de leurs sommets couverts de neiges éternelles, se détachant sur un ciel bleu et brillantes du plus vif éclat. Nous gravirons plus tara ces montagnes ignivomes, nous en examinerons la composition , et Htistoire n’en sera pas oubliée dans la topographie détaillée du pays, dont nous ne prenons ici qu’une vue sommaire et générale.
La Cordillère, en pénétrant dans l’ancienne intendance de Mexico, prend le titre de Sierru-Madre. Elle quitte la partie orientale du plateau pour se porter au nord-ouest, vers les villes de San-Miguel et de Guanaxuato; au nord de ces deux cités , elle se divise en trois branches en se développant sur une grande surface. La plus orientale va se perdre dans le royaume de Léon; la plus occidentale ' finit aux bords de Rio-Gila , après avoir occupé une partie du territoire de Guadalaxara et de la Sonora. La branche centrale se montre dans toute l’étendue de l'État deZacatecas, et ses points culminants divisent les principaux cours d’eau qui vont se réunir aux deux mers. Les sources du Rio-Gila et du Rio del Norte sortent des points opposés de cette branche centrale que l’on retrouve encore jusqu’au 55* de latitude nord.
La roche porphyritique domine dans ces différentes chaînes ; c’est le trait géologique le plus saillant. Le granité se montre dans les branches voisines du grand Océan ; le port d’Acapulco est taillé dans cette dernière roche; «Ile forme aussi la base des montagnes de Misteca et de Zacateea dans l’État de Oaxaca. Le plateau central de l’Anahuac paraît comme une énorme digue dérochés porphyritiques, distinguées de celles d’Europe par la présence du horncblende et l’absence du quartz.
La Sierra-Rosa se présente avec des masses gigantesques de cette roche qui semblent des murs et des bastions en ruine; elle donne aux environs de Guanaxuato un aspect romantique. Près de Mamanchota , des rochers, connus dans le pays sous le nom A' orgues d'Ac-
topan ( lot organos), se détachent sur l’horizon comme une vieille tour, dont la. base ébréchée serait moins large que le sommet (*). Des porphyres trappéens élèvent leurs colonnes sur la montagne de Jacal et d’üyamel, et sont à leur tour couronnés de pins et de chênes qui ajoutent, dit M. de Humboidt, à |a grâce de ce site imposant (**). De ces montagnes les anciens Mexicains tiraient la pierre itzli ou obsidienne , dont ils fabriuaient leurs instruments tranchauts.
,e gypse, le basalte, le trapp, les amvgdaloïdes et le calcaire primitif , prédominent sur le même plateau central. Là sont de grands dépôts d’or et d’argent. L’étain et le cuivre se rencontrent dans les États de Guanaxuato et de Valladolid ; le fer abonde dans cette dernière province, à Zacatecas, à Guadalaxara et dans les provinces intérieures. Le zinc, l’antimoine, le mercure , l’arsenic , se montrent sur un grand nombre de points. Le charbon n’a été remarqué que dans le Nouveau-Mexique. Le sel gemme est une des richesses de San-Luis de Potosi.
Des cratères sout ouverts sur presque toutes les sommités de la Cordillère; cinq de ces volcans brûlaient encore au temps où M. de Humboidt visita le Mexique. Cependant les grandes explosions volcaniques et les tremblements de terre assez fréquents sur les côtes de l’océan Pacifique , troublent moins le repos des habitants du Mexique que celui de leurs voisins du sud.
Depuis 1759 , époque où le volcan de Jorullo sortit de terre entouré d’une multitude de petits cônes fumants, aucune catastrophe de cette nature n'est venue effrayer la Nouvelle- Espagne. Cependant des bruits souter-
(*) Voy. /il. 9. I.a partie élancée du rocher a ;4a toises de hauteur; l’élévation absolue du sommet de la montagne, là ou les Organos commencent à se détacher, est de i385 toises.
(**) Voy. pl. ai. Cette contrée s’appelle dans le najs la Montagne des couteaux, El ccrro an las navajas. La cime du Jaual a i6o3 toises (3ia4 mètres).
rains entendus à Guanaxuato en 1784, et quelques phénomènes de cette espèce sur d’autres points, tendent à prouver que tout le pays compris entre le 18* et le 22' degré recèle un feu actif qui perce de temps en temps la crotlte du globe, même à de grands éloignements des côtes de l’Océan.
Les hautes terres mexicaines voient s’étendre à leur pied une ceinture de plaines étroites vers le sud , et s’élargissant à mesure qu’on avance dans le nord. Les deux pentes du plateau à l’est et à l’ouest n’ont point une même déclivité. Les mouvements du terrain entre Mexico et Acapulco sur le grand Océan sont beaucoup moins brusques qu’entre le même point et la Vera- Crux sur l’Atlantique. De ce côté on voyage bien plus longtemps sur le haut du plateau, mais de là aussi la descente est rapide et continuelle, surtout de Perote à Xalapa, et de ce site, un des plus beaux du monde habité , à la Rinconada. Nous pouvons prendre sur cette ligne une idée des climats tranchés et des cultures diverses du Mexique. Nulle part on ne reconnaît mieux l’ordre admirable avec lequel les différentes tribus de végétaux se suivent comme par couches les unes au-dessus des autres; tout change à mesure qu’on s’élève, physionomie du pays, aspect du ciel, port des plantes, moeurs dès habitants, genres de culture. Le voyageur sorti delà Vera-Crux hâte le pas, empressé d’échapper au terrible vomito prieto qui, dans cette contrée brillante, moissonne si largement et si vile. Il atteint à Xalapa la région du chêne, arbre protecteur au pied duquel une invisible puissance, amie des hommes, arrête le fléau comme par enchantement. Alors respirant à l’aise sous le plus beau ciel, et libre de pensées de mort, le voyageur jouit avec délices des merveilleux aspects qui se succèdent devant lui. Il entre dans les forêts de liquidembars; elles lui annoncent par la fraîcheur de leur verdure, que cette hauteur est celle où les nuages suspendus au-dessus de l’Océan viennent toucher les cimes basaltiques de la Cordillère. Plus haut, il se voit
obligé de renoncer au fruit nourrissant du bananier, qui ne vient plus à maturité dans cette région brumeuse et déjà froide , où le besoin excite l’Indien au travail et réveille son industrie. Plus haut encore, dans le voisinage de San- Miguel , il voit les sapins s’entremêler aux chênes, et ceux-ci l’accompagner jusqu’aux plaines élevées de Perote.
Dans ces deux stations le froment de notre Europe, et toutes les céréales importées après la conquête, se mêlent aux champs de maïs, originaire du pays et ami detoutes ses températures.
Puis les sapins se montrent seuls aux regards du voyageur, seuls ils couvrent les rochers dont les cimes vont se perdre dans la zone des neiges éternelles. C’est ainsi qu’en peu d’heures, dans cette merveilleuse contrée, l’observateur de la nature parcourt toute l'échelle de la végétation, depuis l’heliconia et le bananier, dont les feuilles lustrées se développent dans des dimensions extraordinaires, jusqu’au parenchyme rétréci des arbres résineux.
D’après cette configuration du sol qui se reproduit sur la plupart des points du Mexico, cette vaste contrée se partage en trois grandes zones , ou en terres froides, tempérées et chaudes. Ces dernières, les plus fertiles de toutes, produisent du sucre, du coton, de l’indigo, des bananes, etc., et, parune triste compensation, recèlent dans leur sein la fièvre jaune qui prend au Mexique le nom de vomissement noir ( vomito prieto). A. cette région, connue sous le nom de tierrus calientes, appartiennent une partie de l’État de la Vera-Crux , la péninsule de Yucatan , les côtes d’Oaxaca , les provinces maritimes du nouveau Santander et du Texas, tout le nouveau royaume de Léon, les côtes de la Californie, la partie occidentale de la Sonora, de Cinaloa et de la Nouvelle-Gajlice, et les parties méridionales des États de Mexico , du Mechoacan et de la Puebla. Les ports d’Acapulco, les vallées du Papagayo et du Peregrino, font partie des endroits de la terre, où l’air est constamment le plus chaud et le plus malsain. Sur la pente de la
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Cordillère, à la hauteur de douze cents à quinze cents mètres, règne perpétuellement une douce température de printemps qui ne varie que de quatre a cinq degres ; c’est la région tempérée, les tierras templaaas. On n’y connaît ni les chaleurs brillantes ni les froids piquants; la chaleur moyenne de toute 1 année est de dix-huit à vingt degrés; c’est le beau climat de Xalapa, de Tasco, de Chilpanzingo. Les plateaux élevés de plus de deux mille deux cent mètres au-dessus de l’Océan composent la région des terres froides, tierras frias. La grande vallée de Mexico et la vallée d’Actopan se trouvent dans cette division. En général la température moyenne de tout le grand plateau du Mexique est le dix -sept degrés , tandis que dans les plaines plus élevées , et dont la hauteur absolue dépasse deux mille cinq cents mètres , l’air ne s’échauffe pas au delà de sept ou huit degrés. Ici l’olive ne mûrit jamais, et si les hivers n’y sont pas extrêmement rudes, les feux des soleils d’été sont trop faibles pour accélérer le développement des fleurs et porter les fruits à une maturité parfaite.
Le Mexique semble le rendez-vous des flores de tous les pays. Les arbres de la Perse et de l’Inde viennent s’y mêler à l’orme féodal , aux chênes de la vieille Gaule ; les fruits parfumés de l’Asie aux fruits des arbres de la Normandie; les Heurs de l’Orient à la violette, aux bluets, à la mystérieuse verveine, à la blanche pâquerette de nos champs. Elle a , cette belle terre américaine, des palmiers à éventail , des bananiers qui lui fournissent une substance alimentaire, des champs de maïs depuis la région froide jusqu’au sol brûlant des rivages maritimes, le' nopal, sur lequel vit la cochenille ui nous donne le carmin , le maguey ont l’Indien tire une liqueur spiritueuse qu’il aime passionnément. Pour elle et pour l’Europe croissent sur son sol varié la sauge mexicaine , le poivrier à longue cosse, le piment de Tabasco, le convolvulus Xalapa ou jalep médicinal, la vanille parfumée
qui se plaît à l'ombre des liquidembars et des amvris , les arbustes résineux d’où découlent les baumes connus sous les noms* de copahu et de tolu. Elle compte parmi ses richesses végétales les indigotiers, les cacaotiers, les cannes à sucre, les cotonniers, les plants de tabac, et les immenses forêts d’acajou , de campêche veiné , de gayac et de bien d’autres espèces que réclament la teinture et l’ébénisterie. Nos jardins, dans ces dernières années, n’ont-ils pas obtenu de la flore mexicaine la sole il a fulgens dont les fleurs cramoisies ont tant d’éclat , les beaux dahlia,, l’hélicantus et la délicate mentzelia : que de végétaux utiles ou délicieux à la vue n’a-t-ellé pas encore à nous envoyer.
Au milieu de tous les avantages da son heureuse position, ce pays manque de rivières navigables et n’a” généralement pas assez d’eau. Le Riodel Norte et le Rio-Colorado, dans le nord, sont les seuls grands courants qui puissent fixer l’attention. On ne trouve dans toute la partie équinoxiale que de petites rivières dont les embouchures ont une largeur très-considérable : la Cordillère donne plutôt naissance à des torrents qu’à des fleuves. Les lacs dont le Mexique abonde, et parmi lesquels il faut citer le lac de Chapala deux fois grand comme le lac de Constance, le lac de Patzcuaro , l’un des sites les plus pittoresques des deux continents, le lac de Mextitlan , celui de Parras, et les lacs de la vallée de Mexico, ne sont que les restes de ces immenses bassins qui paraissent avoir existé jadis dans les vastes et hautes plaines de la Cordillère; la plupart d’entre eux semblent diminuer d’année en année. La belle verdure -et la végétation vigoureuse de leurs rivages ne sont plus ce qu’elles étaient au temps où les Espagnols arrivèrent sur le plateau central, et les parties élevées de ce plateau sont plus arides aujourd’hui qu’au temps où leur aspect rappelait aux conquérants les plaines des deux Castilles, et portait Cortès à donner à cette terre américaine le nom de Nouvelle-Espagne.
Les pluies sont fréquentes dans l’in-
térieur du Mexique, et de plus la grande hauteur du sol y accélère l’évaporation ; les sources sont rares dans des montagnes composées en grande partie d’amygdaloïde poreuse et de trachvtes fendillés. Toutefois il faut restreindre l’aridité du sol aux plaines lés plus élevées, et reconnaître que la plus grande partie de la Nouvelle-Espagne appartient aux pays les plus fertiles de la terre. Les abords maritimes de cette contrée ne sont pas faciles : toute la côte orientale ressemble à une grande digue contre laquelle les vents alizés et le mouvement perpétuel des eaux de Test à l’ouest jetent des sables que l’Océan agité tient suspendus. Presque toute la côte est pleine de bas-fonds et garnie de barres; et ce qui ajoute encore aux dangers de la navigation dans ces parages , ce sont les tempêtes , les vents impétueux du nord-est, du nord-ouest et du sud-ouest, qui, tour à tour dans certains mois de Tannée, rendent les rivages du golfe du Mexique ou les atterrages de San-Blas, d’Acapulco et des ports de Guatemala , presque inabordables.
Retournons sur le vaste plateau du Mexique. Là des lacs bordes de villes populeuses , là des vallées couvertes de fleurs et d’arbres fruitiers, à des hauteurs où en Europe on n’aperçoit que des rochers nus et des cimes neigeuses; là de grands espaces couverts de muriatc ae soude , de chaux et d’efflorescences salines , comme au Tibet , comme dans les steppes de l’Asie centrale; là de grands espaces arides jaunes et sans eau ; là de belles et nombreuses plantations d'agaves, jadis les seuls vignobles des Indiens aztèques ; là aussi les trésors métalliques, les riches mineçd’ôret d’argent qui firent Topulefice des anciens peuples de l’Anahuac, richesses fatales sans lesquelles la cupidité espagnole les eût peut-être oubliés ,( sans lesquelles ils fussent restés libres comme les sauvages des forêts , ou ceux qui errent indépendants dans les plaines ou sur les rives des grands fleuves des deux Amériques.
Il faut nous arrêter un moment sur
un des points les plus importants de ce plateau, dans la belle vallée de Mexico ou de Tenochtitlan, placée plus haut que quelques-unes des cimes dé nos Alpes, plus haut que la plupart des lieux habités de notre Europe. Son élévation, sa culture, ses lacs, ses mines , ses produits suffiraient seuls pour appeler l'attention de l’observateur, et lui mériter une mention particulière dans ce coup d'œil général; mais un intérêt plus puissant pour nous s'y rattache, c’est le principal théâtre de l’histoire mexicaine.
Cette grande vallée occupe le centré même ae la Cordillère d’Anahuac ; elle est creusée sur le dos des montagnes porphyritiques etd'nmvgdaloïde basaltique, qui se prolongent du sudsud-est au nord-nord-ouest. C’est un vaste bassin ovale de dix-huit lieues de long , de douze de large, de soixantesept lieues de circonférence, de deux cent quarante-cinq lieues carrées de surface, tout entouré d’un mur de montagnes très - élevées , au nombre desquelles se font remarquer comme deux géants les deux volcans de la Puebla. Le fond dece bassin est àdeux mille deux cent soixante-dix-sept mètres audessus de l’Océan. Cinq lacs disposés par étages en occupent un dixième, et s'étendaient jadis beaucoup davantage.
Celui de Texcuco est le plus bas de tous ; les eaux qui s’écoulent des hauteurs environnantes s’y réunissent ; aucune rivière n’en sort. Dans notre Europe, à une telle hauteur, le sol serait nu ou couvert de rochès grisâtres et de quelques plantes languissantes sous un rude climat; ni villages, ni fleurs, ni fruits ne s’offriraient aux yeux :
eh bien , voulez-vous admirer le plus merveilleux des contrastes , la nature dans sa Vie animée, brillante et capricieuse, là ou elle devrait dans nos idées être aride, décolorée et silencieuse; montez sur une des tours de la cathédralede Mexico , montez-y dans une belle matinée d’été , lorsque le ciel est sans nuages, lorsqu’il est tout bleu, de oe bleu azur foncé qui appartient à l’air sec et raréfié des hauteurs terrestres. Yous vous arrêterez d’abord
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sur In belle végétation de cette colline de Chapoltepec , revêtue de ces vieux cyprès, plantés par les rois de la dynastie aztèque, de ces scbinus dont le port rappelle les saules pleureurs de l’Orient ; puis portant les veux de tous côtés, jusqu’à la chaîne circulaire des montagnes nues et couvertes de glaces perpétuelles, vous apercevrez ou la surrace ondulée des lacs, ou des champs labourés , ou des champs couverts de moissons , ou des jardins couverts de fleurs dans lesquelles les familles végétales des deux mondes rivalisent de beauté. Orangers , pommiers, grenadiers , pêchers , cerisiers , y mêlent leur feu i I lage, y con fonden t leu rs fru i ts. Pour vous, la Mexico de Cortès, étendant au loin ses longues avenues d’ormes et de peupliers , se développe , non plus dans les eaux , mais près du lac de Texcuco, dont les rives parées de villages et de hameaux rappellent les plus beaux lacs des montagnes de la Suisse. C’est ici que fut le berceau du vieil empire mexicain , ici que s’élevait sa riche et immense capitale avec ses temples, ses pyramides, ses palais, et que de nombreuses générationsd’hommes sont venues marquer leur passage par de grands monuments.
INous manquons de renseignements historiques sur la population primitive de cette belle contrée montagneuse.
Nous n’en possédons pas davantage sur l’origine des Américains en général. Nous né pouvons reconnaître avec Blumenbach l’existence d’une race purement américaine, parce que toutes les tribus du nouveau monde ne se ressemblent pas , et n’ont pas un type commun, cachet d’une même race. N bus ne croyons pas non plus avec M. Link que l’Asie, dans les temps historiques, ait peuplé l’Amérique, et par consé-' quent que le Mexicain indigène soit en parente avec le Mongol et les autres tribus de l’Asie orientale. Qu’il y ait eu d’anciennes communications entre cette partie de l’Asie et la côte nordouest de l’Amérique, c’est un fait incontestable; mais y voir autre chose que des migrations partielles, qui n’ont
jamais pu altérer dans sa masse la population des Amériques , c’est leur donner une importance fort exagérée. On trouve dans l’Américain des traits caractéristiques qui ne lui sont communs avec ceux d’aucun peuple de l’ancien monde. La face, le front, le nez, les dents, les jambes, les pieds, les cheveux, la barbe, la couleur de la peau , la conformation des diverses parties du crâne, ainsi que d’autres particularités , le distinguent en tout ou en partie des hommes bu vieux continent. Les langues ont présenté de certaines identités de mots, dont on a voulu conclure une identité d’origine. Malte-Brun a essayé, à l’aide de rares analogies, de tracer des lignes de migrations de certains peuples asiatiques sur le continent américain.
Soixante et quelques mots étaient l’unique base de tout son système, que M. Klnproth a combattu, bien que lui - même eût découvert une plus rande quantité de mots semblables ans les langues du nouveau et de l’ancien monde. Mais sa haute raison ne lur -a pas permis de voir dans ces rapprochements de suffisantes autorités pour identifier des populations i physiquement dissemblables. « Si Amérique, dit le même savant, avait été peuplée par des tribus venues de l’Asie septentrionale, cet événement devrait’ être antérieur aux temps historiques, et même à la grande inondation qui a couvert les lieux les moins montagneux de la surface du globe; car il est impossible que depuis dixsept siècles, les langues de l’Amérique aient pu changer au point qu’on ne trouve pas un plus grand nombre de conformités entre leurs racines et celles des idiomes de l’ancien continent.
Tout le monde sait, par le grec, le latin, le syriaque, et tant d’autres langues, que leurs traits caractéristiques ne s'effacent pas si promptement. »
C’est encore à tort qu’on a voulu voir des témoignages d identité dans quelques cérémonies religieuses , dans quelques traits cosmogoniques des peuples de l’Asie et des nations de l’Ana-
liuac. La religion de Bouddha qui défend en premier lieu de tuer toute créature quelconque , ne peut avoir rien de commun avec le culte sanguinaire'des Mexicains, et d’ailleurs la comparaison des cultes ne donne que de vagues résultats. On en doit dire autant de certaines formes d’ornements d'architecture ou de ligures de fantaisie qui , les mêmes chez différents peuples , ne sont cependant qu’une preuve fort insignifiante d’anciennes communications entre eux.
Nous n’avons d’autres autorités sur l’état ancien de l’Anahuac que les traditions des Aztèques, consignées dans leurs tableaux hiéroglyphiques; et les traditions orales du nième peuple recueillies dans les temps voisins de la conquête par les premiers annalistes ; et pour quiconque ne met pas l’enthousiasme à la place de la réflexion, il reste bien prouvé que ce sont là des témoignages dont on doit faire usage avec beaucoup de défiance. Nous allons donc, faute de mieux , nous en servir avec circonspection.
Dès les temps les plus reculés, le Mexique paraît avoir été habité par un grand nombre de tribus de races différentes. On cite parmi les plus anciennes, parmi celles qui se regardaient comme autochthones, les 01mèque8 ou Huimèques, dont les migrations atteignaient jusqu’au golfe de Nicoya et à Léon de Nicaragua; les Xicalanques, les Cores, lesTepanèques, les Tarasques, les Miztèques , les Tzapotèques et les Otomites ou Otomies.
Les Olmèques et les Xicalanques , qui habitaient le plateaude Tlascala, se vantaient d’avoir subjugué à leur arrivée une race de géants, tradition qui se fonde vraisemblablement sur les ossements d’éléphants fossiles trouvés dans les régions élevées des montagnes d’Anahuac (*). Toute la période antérieure à la grande migration toltèque ne figure pas même dans les vagues
(*) Nous empruntons celle explication à M. de Humboldt , quant à Clavigero ; il tient fortement pour les géants. Le contraire nous eût étonné.
traditions des Mexicains. C'est à cette migration qu’elles commencent; elles nous apprennent que , sortis d’une contrée qu’elles nomment Huc-Hue-Tlapallan ou Tlalpallan, J’an 544 de notre ère, les Toltèques arrivèrent à Tollantzinco dans le pays d’Anahuac en 648, et à Tula vers 670. Ils allaient en quête de climats plus doux et de terres plus fertiles que les leurs, qui semblent à cette époque surchargées d’habitants; car nous verrons s'échapper successivement de cette même contrée de nouveaux essaims d’émigrants qui , sous des noms divers, viendront tour à tour occuper rAnaliuac. Les Toltèques s’y répandirent en peu de temps et se mêlèrent aux anciens possesseurs du sol.
Ces Toltèques sont, pour les antiquaires mexicains modernes, ce que les colons pélasges ont longtemps été pour les antiquaires de l’Italie; tout ce qui se perd dans la nuit des temps est regarde comme l'ouvrage d’un peuple chez lequel on croit trouver les premiers éléments de la civilisation.
Boturini les fait arriver dans l’Analiuac riches de toutes les connaissances que les Aztèques se plaisaient à leur reconnaître. Les souvenirs historiques de ceux-ci n’allant pas au delà, ils considéraient l’âge des Toltèques comme les siècles héroïques de l’Anahuac , et , se donnant une origine commune, leur orgueil trouvait son compte à cette antiquité. Nous sommes loin de l’admettre; tout nous porte à penser que la civilisation de cette partie du Mexique est antérieure à l’établissement des Toltèques. Nous croyons que cette civilisation n’est point venue avec des hommes sortis du nord de l’Amériqne , sauvages habitants d’une dure contrée, mais qu’elle est indigène, qu’elle appartient au peuple déplacé ou anéanti par les hommes du Nord , qu’elle se lie à la civilisation guatémalienne ou misteco-zapotèque et mayaquiche , vivante pour nous encore dans les ruines de Mitla et de Palenque (*).
(*) C’est d'après ce point de vue que nous nous réservons de traiter des antiquités
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Toutefois il faut reconnaître que la présence des Toltèques dans l’Anahuac imprima un grand mouvement à la civilisation indigène; les nouveaux venus se l’approprièrent en peu de temps.
C’est à l’époque de leur puissance, lorsque leur nom effaçait tous les autres noms, que la tradition place une grande partie de ce qui s’est fait d’utile et même de gigantesque dans le pays.
C’est aux Tolteques, qui ne firent que profiter des travaux des indigènes, que cette même tradition attribue la culture du maïs et du coton , l'art de fondre les métaux, de remuer des masses de pierre immenses , de les couvrir de sculptures et de caractères symboliques, de tailler les pierres précieuses et les plus dures, d’ouvrir de grandes routes et de bâtir des villes.
C’est' encore aux Toltèques qu’on fait honneur de ces grandes pyramides de Choluia, de Papantta, dé Xochicalco et de celles deTéotihuacan, dédiées au soleil et à la lune, monuments dont les faces exactement orientées dans la direction des parallèles et des méridiens, présentent quelques pnalogies avec les pyramides de l’ancienne Asie et de la vieille Egypte; à eux qu’on attribue une année solaire plus parfaite que celle des Grecs et des Romains ; des peintures hiéroglyphiques, une cosmogonie, un culte religieux et des lois ui donnent l’idée d’un état social loin e la barbarie. 11 est certain que dans l’ Anahuac les Toltèques cessèrent d’être de sauvages chasseurs ; la forme de leur gouvernement paraît une espèce de monarchie où le chef de la religion avait sa bonne part du pouvoir. Cette monarchie , toujours d’après la tradition , commence à l’année G67 et finit en 1052. Dans cette période de près de quatre siècles, on compte seulement une succession de huit rois, bien petit nombre sans doute , mais qui s’explique par une loi du pays. Elle voulait, cette loi , qu’un règne fût toujours égal à cinquante-deux années. On arrivait mexicaines , lorsque nous nous occuperons des contrées où noos plaçons le foyer primitif de l’ancienne civilisation de celte partie de l’Amérique.
ainsi à cette proportion. Le prince mourait -il avant d’avoir régné cinquante-deux ans, un conseil de nobles gouvernait sous son nom tout le temps qui restait à courir. La vie du prince, au contraire, atteignait-elle le terme obligé, alors il résignait, et surle-champ on lui nommait un successeur. Cette bizarre coutume est rapportée par Clavigero, je ne sais d’apres quelle autorité.
Tula, à l’extrémité septentrionale de la vallée de Mexico, passe pour avoir été fondé par les Toltèques. C’était leur capitale , le séjour de leurs rois ' et de leurs savants. Un grand astrologue, Huematzin, aidé des plus habiles du pays, y composa, en 708 ou 728, le fameux livre divin, le Teo- Amoxtli , espèce d’encyclopédie qui renfermait l’histoire , la mythologie , le calendrier et les lois de la nation.
Ce que nous avons dit de l’origine des Américains en général , nous dispense de rechercher l’origine primitive d«s Toltèques. Quant au site qu’ils occupaient avant leur migration dans l’ Anahuac , à ce pays que les peintures hiéroglyphiques nomment Hue-Hue- Tlapallan ou Tlalpallan , ouTollan, ou Aztlan, point de départ de tous les peuples voyageurs qui, du septième au treizième siècle, vinrent successivement s’établir sur le plateau mexicain , on peut le supposer au nord du Rio-Gila, et du quarante -deuxième degré, ou même dans les régions plus septentrionales parcourues par Hearne , Fidler, Mackenzie, etc., etc. Ce champ des conjectures est assez large; il faudrait, pour le rétrécir, avoir quelques données historiques à sa disposition, et nous en manquons complètement.
Toutefois, si le point de départ des Toltèques est inconnu , l’événement qui mit fin à leur puissance dans l’Anahuac ne l’est pas autant. Les annales mexicaines racontent qu’une épidémie , rapide dans sa marche , terrible dans ses effets, comme les pestes du vieux continent, vint frapper à la fois toute la population.
L’Anahuac, en peu d’annees, ne fut qu’un vaste cimetière. Les trois quarts
des habitants périrent , et les champs demeurés sans bras, la famine survint.
Le nom toltèque, comme nom de nation, disparut, lion nombre de familles restèrent dans le pn^s ; d’autres allèrent s’établirdans le Yu'èatan ; d’autres dans le Guatemala et les contrées voisines ; d’autres se dispersèrent sur toute la vallée de Mexico et sur le territoire de Cholula et de Tlaximoloyan. Cette émigration sert à expliuer les identités de culte, de langue, 'institutions politiques, et de quelques formes artistiques, qu’on a reconnues sur plusieurs points de l’Anahuac. Toutefois cette ancienne partie de sou histoire est enveloppée d’une impénétrable obscurité. C’est l*ùge héroïque du pays, l’âge-de ses fables, de ses miracles i de ses mythes et de l’apparition des fondateurs de son culte.
Diverses tribus, probablement en parenté avec les Tolteques , comme eux sortis des mêmes contrées du Nord , vinrent occuper les champs qu’ils avaient laissés déserts. C’est a l'arrivée des Chichimèqües , la plus considérable de ces tribus , que recommence la vieille histoire mexicaine , interrompue pendant près de deux siècles. Le crédule Torquémada porte à un million d’individus le chiflre de cette horde, u’il faut réduire à quelques milliers e chasseurs barbares , presque nus , traînant avec eux leurs femmes et leurs enfants , marchant sous les ordres d’un, chef ou roi du nom de Xolotl , adorant le soleil et n’avant de culte que pour lui seul. Ces Chichimèqües s’arrêtent, en 1170, dans la vallée de Mexico. Ils se mêlent aux habitants du pays , et surtout aux familles toltèques qu’ils y rencontrent et dont ils parlaient la langue; ils apprennent d’elles à cultiver le maïs et le coton, à bâtir des demeures fixes. Ils s’initient aux éléments de la civilisation , et se montrent en peu d’années disciples intelligents de maîtres comparativement habiles. Leur roi Xolotl fixe sa résidence à, Tenayucn (six lieues au nord de Mexico ). C’est là qu’il établit sa eotir et fait le dénombrement de ses sujets. Le bruit de son heureuse ex-
pédition se répandit dans son pays natal. A ce bruit, sept autres tribus, composant la nation des Nalmatlnques , se mirent en marche pour se réunir à lui. C’etaient les Xoehimilques, les Chalques, les Tépanèques, les Collines (*), les Tiahuiques, les Tlasoaitèques, et les Aztèques ou Mexicains (**). Toutes ces tribus, qui paraissaient alliées, donnaient à leur patrie primitive le nom d’Aztlan ou de Teo-Acolhuacan ; toutes se servaient de l’idiome toltèque; toutes avaient les mêmes habitudes de vie sauvage. Elles ne marchaient point ensemble , et arrivèrent successivement dans la vallée de Mexico. Xolotl le Chicllimèque les accueillit comme des familles de Irères ; il les laissa se répandre sur les rivages et dans le voisinage des lacs, et s’établir sur plusieurs points de son territoire. En peu d’années, elles se constituèrent eu autant d' États séparés; et les villes de Xochimilco , de Chalco , de Colhuacan , de Tlascala et de Mexico attestèrent successivement le développement de leur civilisation (***).
Pendant que ces hommes du Nord étaient occupés à s'établir dans l’Anabuac, d’autres hommes du Nord encore, la nombreuse nationdes Acolhues,
- (*) Qu’*l ne faut pas confondre avec les Acolhues.
(**) Ces derniers se séparèrent des Tlaseahèques dans les montagnes de Zacaterag, et n’arrivèrent que les derniers. Nous parlerons bientôt avec plus de détails de la migrai ion des Aztèques, alors la plus pauvre et la plus faible de ces diverses tribus, niais qui devait un jour dominer sur l’Anahuae et donner son nom à un puissant empire.
(*'*) 11 convient de remarquer que les noms de ces tribus n’étaieiit point ceux qu’ils portaient dans leur pays, mais bien ceux des divers points du Mexique où ils se fixèrent , ou des villes qu’ils y bâtirent. Le nom même de Nahuallaques (voisins des eaux ) n’était point un nom national : il indiquait seulement leur premier établissement sur les bords du lac deTexcuco. Cette observation nous semble fort importante , cl sert à réfuter de prétendues identités avec des nalions de l’Asie orientale, fondées sur les noms de ces tribus.
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venait augmenter aussi la population de cette contrée.
Rien n’est confus et embrouillé, chez les vieux historiens, comme l'origine de cette nation. Nous nous bornerons à quelques faits. C’est dans les premières années du treizième siècle que ces Acolhues , sortis de Teo-Acollmacan dont nous avons déjà parlé, parurent sur le plateau d'Ànahuàc. Trois chefs les conduisaient; c’étaient trois jeunes hommes beaux de visage et de parole douce et persuasive. Ils réussirent auprès de Xolotl , qui fit mieux que de les bien recevoir. Il les attacha à sa fortune en leur donnant pour femmes ses deux filles et une jeune vierge de Chalco , née de parents toltèques. Dès ce temps-là , les sujets imitaient les rois. I.es Chichimèques et les Acolhues contractèrent de nombreuses allianees. Insensiblement les deux peuples se fondirent en une seule natioq, et leur territoire prit le nom d’Acoihuacan. Ceux d'entre les Chichimèques qui n’avaient pu se façonner à la vie sédentaire et agricole , qui n’avaient pu quitter leurs anciennes habitudes de chasseurs, s’éloignèrent de cette civilisation naissante ; et, se portant au nord, allèrent se réunir aux Otomies, nation puissante, barbare, amie de la vie indépendante des forêts, et qui ne fut soumise ni par les armées de Moctezuma , ni par les compagnons de Cortès. Nous la voyons encore longtemps après la conquête aux prises avec les Espagnols, et lutter comme les derniers champions de la liberté américaine.
Le quatrième successeur de Xolotl alla s’établir à Texcuco, dont le site se prêtait mieux au développement d’une grande capitale. Cette dynastie chi* chimèque -acolhue occupa le trône depuis le douzième siècle jusqu’à la chute de l'empire mexicain (1521).
Onze rois régnèrent pendant cette période de 330 ans. Xolotl , le premier et le plus illustre de sa race, mourut plein de jours. L’ancien Anahuac conservait de ce fondateur de monarchie un bon souvenir. Il vantait son éner»
giç t sa valeur et sa justice , les seules
qualités qui laissent des traces ineffaçables dans la mémoire des peuples.
Ses funérailles ne furent point celles d’un chef de barbares. Elles servent à donner l’idée de la reconnaissance de ses sujets et de leur état social. Le corps du défunt, couvert de petites figures d’or et d’argent bien travaillées, fut placé dans une espèce de châsse et sur une couche de gomme copal et d’autres substances aromatiques. Il y demeura cinq jours , temps nécessaire à l’arrivée des seigneurs conviés à ses obsèques; puis il fut brillé suivant la coutume des Chichimèques. On réunit les cendres dans une urne de pierre fort dure qui resta quarante jours exposée dans une des salles du palais royal. Chaque jour la noblesse venait ' lui payer un tribut de larmes. Ce temps passé ” on se rendit en procession au lieu de la sépulture des rois : c’était une caverne creusée dans un de ces tertres pyramidaux si communs dans toute cette partie de l’Amérique. L’u rne y fut déposée et remise à la garde du dieu de la mort.
Les successeurs de Xolotl furent presque tous des hommes remarquables. Texcuco, embellie par eux, devint l’Athènes de l' Anahuac, le séjour de ses savants , de ses poètes , de ses artistes les plus célébrés; son histoire se lie à celle des Mexicains dont nous allons nous occuper.
On se rappelle que la tribu aztèque ou mexicaine faisait partie de la grande migration des Nahuatlaques. Ces Aztèques prétendaient n’avoir quitté leur patrie que sur l’ordre d’un oracle.
C’était probablement cette voix puissantequi dità l'hommesauvage : change ta condition pour une meilleure ; abandonne un rude climat pour un chaud soleil , des terres froides pour un sol fertile. Nous possédons un tableau hiéroglyphique de leur migration (*). II commeuce, comme nos vieilles chroniques, par le déluge, et /luit par l’établisment de la nation, voyageuse au sito même de Tenochtitlan ou Mexico, On voit d’abord sur cette peinture Coxcox ,
(*) Voy«i pL 3»
le Noé des Mexicains, couché clans une barque au milieu des eaux, les deux mains élevées vers le ciel. Non loin de lui , également dans les eaux , paraît une haute montagne, l’Ararutdes Aztèques , au pied de laquelle sont en regard les figures de Coxcox et de sa femme. Un téocalli ou autel placé sur le site même d’Aztlan (la terre des pies) est le point de départ de la nation. Là , un groupe d’hommes nés muets, après le déluge, debout devant une colombe perchée sur le haut d’un arbre , reçoivent d’elle le don des langues , figurées par une multitude de petites virgules qui lui sortent du bec.
Puis ces hommes se mettent en marche , disposés en style de procession. Ils suivent un long cordon à nœuds qui décrit diverses sinuosités sur lesquelles la route est tracée. De distance en distance, des figures hiéroglyphiques indiquent les différents lieux où les Aztèques ont séjourné et les villes qu’ils ont bâties (*).
Les Aztèques, suivant d’autres traditions, s’arrêtèrent quelque temps sur les bords du Rio-Gila, où l’on découvre encore les traces d’anciennes habitations; mais ces monuments, qui indiquent un peuple civilisé, pouvaient-ils être l’œuvre de barbares que nous trouvons cent ans plus tard sous de misérables huttes de joncs ?
Les sites délicieux du Mechoacan (pays du poisson) les retinrent quelque temps ; plusieurs d’entre eux s’y fixèrent ; le plus grand nombre gagna Tula, et enfin Tepeyacac, où s’élève aujourd’hui le sanctuaire de la Vierge
(*) Ce tableau de la migration des Aztèques a fait jadis partie de la collection du docteur Siguenza, qui avait hérité des peintures hiéroglyphiques d’un noble indien, Juan de Alba Iztlilzochill. Siguenza le communiqua à Gemelli Careri, qui le publia dans le tome 6 de la relation de son voyage. M. de ltumboldt incline à penser que ce tableau est une copie faite après la conquête par un indigène qui n’g pas voulu suivre la forme incorrecte de l'original, mais qui a imité avec unescrupuleuse exactitude les hiéroglyphes des noms et des cycles tout enchangéant les proportions des figures humaines.
de Guadeloupe. Toute cette première période de leur histoire est couverte d’une teinte fabuleuse, sous laquelle se cachent des faits réels; nous lui conserverons ses couleurs, convaincus que nous sommes qu’on ne les enlève jamais sans emporter des parcelles de vérités.
Les Aztèques errèrent quelque temps sur la rive occidentale du lac de Texcuco, puis ils allèrent se grouper sur la colline isolée de Chapoltepec; ils étaient là aux prises avec les chefs des environs qui les forcèrent de chercher un asile au milieu des eaux, sur de petites îles voisines de la terre ferme; ils donnèrent à leur nouvel établissement le noip d’Acocolco (lieu de refuge); cinquante ans durant ils y vécurent dans la misère , se nourrissant de poissons, d’insectes et de racines, et n’ayant pour se couvrir que les feuilles du palnia palus tris.
La liberté seule les consolait ; ils ne la conservèrent pas longtemps. Un de leurs voisins trouva moyen de la leur ravir ; il leur offrit des terres à cultiver, s’ils voulaient quitter leurs îles où ils vivaient retranchés ; mais ils n’eurent pas plutôt mis le pied sur la terre ferme qu’ils se virent prisonniers du chef des Colhues. C’était le nom de leur nouveau maître. Heureusement pour les Aztèques, que ce roitelet, fort contre des gens désarmés, ne l’était pas assez pour résister seul à une tribu voisine, celle des Xochimilques, qui lui faisait la guerre. Ses esclaves, les Aztèques, s’offrirent de combattre pour lui , avec la liberté pour salaire. Il la promit, puis, les Xochimilques vaincus, le roi des Colhues dit aux Aztèques : Où sont les prisonniers que vous avez faits ?
et les Aztèques déposèrent à ses pieds des sacs remplis de nez et d’oredles ; mais leur maître exigeait des hommes tout entiers et non des fragments d’hommes. Cependant les Aztèques, voulant offrir un sacrifice à leur dieü de la guerre, dont l’image en bois, placée dans une châsse de roseaux et * portée sur les épaules de quatre pré? très , les ayait précédés dans leur mi-
gration, demandèrent à leur maître quelques objets de prix pour rendre le sacrifice plus solennel. Le petit roitelet leur envoya un oiseau mort enveloppé d’une toile grossière, et, pour ajouter la dérision à l’insulte, il leur annonça qu’il assisterait lui-même à la fête. Tous les Aztèques s’y trouvèrent. Après une longue danse autour de leur idole, ils amenèrent quatre prisonniers xochimilques qu’ils avaient tenus cachés depuis longtemps. Ces malheureux furent immolés avec les cérémonies encore observées lors de la conquête des Espagnols, et dont nous parlerons par la suite.
Ce fut le premier sacrifice humain dans l’Anahuac; il épouvanta tellement le roi des Coihues, qu’il se hâta de se débarrasser de ses feroces esclaves; il leur rendit la liberté en leur enjoignant de sortir sur-le-champ de son petit territoire; c’était ce que les Aztèques demandaient. Après avoir erré quelque temps dans le voisinage des lacs, ils se fixèrent enfin là où s’élève aujourd’hui Mexico. C’était alors une réunion de petites îles basses et inhabitées. L’indépendance dont avant leur esclavage ils avaient joui sur d’autres îles, les détermina probablement à préférer cette résidence à toute autre ; mais leurs historiens ne se contentent pas de ce motif tout naturel, ils font intervenir le merveilleux à la fondation de la première de leurs villes. Un oracle avait annoncé, disent-ils, que les Aztèques finiraient leur long pèlerinage là où ils trouveraient un aigle sur un nopal sortant du creux d’un rocher, et cette circonstance s’était rencontrée sur la plus grande des îles. Le nom de Tenoehtitlau, donné à la cité naissante, indique le miracle de l’apparition du dieu protecteur sous la forme d’un aigle, miracle consacré sur les peintures hiéroglyphiques et les armes de la ville.
Cette Mexico, si belle de nos jours, commença, en 1325, par des cabanes de joncs et par un temple de bois dédié à Huitzilopochtli(*). Ses habitants ,
; (')Huitzilin désigne le colibri , et opochlli
pauvres d’abord sur un sol qui ne produisait rien, mais bientôt en contact avec l’industrieuse Texcuco, s’initièrent à cette civilisation de l’Anahuac qui leur était jusqu’alors complètement étrangère. Leurs essais d’imitation se portèrent sur des objets de première nécessité. A l’étroit dans Pile où ils s’étaient établis, ils s'agrandirent en la réunissant par des digues à des îlots voisins. Le système qu’ils suivirent dans la construction de ces digues leur fit naîtrp l’idée des jardins flottants dont nous parlerons plus tard, et qui semblent un des plus anciens travaux des Aztèques. Tenochtitlan fut divisée dès cette première période en quatre quartiers, mis chacun sous la protection d’une divinité spéciale. Le grand temple s’élevait au centre de cette ancienne distribution , qui subsiste encore sous les noms de Saint-Paul , de Saint-Sébastien , de Saint-Jean et de Sainte-Marie.
Les Mexicains troublèrent eux-mêmes le repos dont ils jouissaient; de vieilles querelles, nées pendant leur première migration, se réveillèrent; le peuple se partagea en deux partis.
Le plus faible abandonna la ville et se retira sur une petite île voisine qui prit le nom de Tlatelolco. Plus tard nous la verrons réunie à Tenochtitlan, dont elle devint un des faubourgs, après avoir longtemps formé un État rival et turbulent.
Les indigènes qui écrivirent , après la conquête espagnole, l’histoire de leur patrie, nous ont conservé d’insignifiants détails sur les premiers temps des Aztèques; nous devons nous borner à ceux qui peignent les mœurs.
Voici un nouveau trait de fanatisme barbare qui se lie à l’origine de leur culte sanguinaire.
La paix s’était rétablie en apparence entre eux et les Colbues leurs anciens maîtres. Cependant les prêtres, haineux et cruels, résolurent
signifie gauche. Le dieu était peint avec des plumes de colibri sous le pied gauche. Les Européens ont corrompu le nom de Jniilzilopochtli eu huichilobos et vizlipuzli.
de se venger de ceux qui les' avaient tenus dans l'esclavage. Ils engagent le roi de Colhuacan à leur confier sa fille unique pour être élevée dans le temple de Mexitli, et adorée après sa mort comme- la mère de ce dieu puissant.
Pour mieux tromper, ils prétendent que l’idole même a parlé; qu’elle-méme a réclamé la jeune Vierge. Le crédule chef des Colhues accorde sa fille a-;ix vœux de ces barbares; il l’accompagne et l’introduit en personne dans l’enceinfe ténébreuse du temple ; ici les prêtres les séparent, puis un grand bruit se fait entendre dans le sanctuaire, et le malheureux père ne peut distinguer les gémissements d’une victime expirante. Quelques moments après, on met un encensoir dans sa main , on lui ordonne d'allumer le copal. Pauvre père ! à la pâle lueur de la flamme qui s’élève, il reconnaît sa fille bienaimée attachée à un poteau, sans mouvement et sans vie. A cette horrible vue, il perd l’usage de ses sens, il ne peut ni crier, ni gémir, ni s’élancer sur les assassins de sa fille, ni se baigner dans leur sang; il devient fou.
Ses sujets n’osent le venger; ils craignent de se mesurer avec un peuple ui se fait redouter par de tels excèâ e barbarie. La jeune fille immolée est placée parmi les divinités aztèques sous le nom de Teteionan ou Teteoinan, mère des dieux, pu Tocitzin, notre grand’mère, déesse" qu’il ne faut pas confondre avec l’Eve des Mexicains ( Tonantzin ), ou la femme au serpent.
Jusqu’à l’année 1352, le gouvernement ae Mexico fut aristocratique. Les lus riches , les plus habiles , les plus raves composaient la noblesse, qui partageait le pouvoir avec les prêtres maîtres de l’espritdes peuples. Vingt nobles gouvernaient l'État; mais l’exemple des autres nations de l’Anahuac, obéissant à un roi, fit supposer aux Mexicains que cette forme ae gouvernement anéantirait les rivalités de leur aristocratie, et les rendrait plus forts et plus puissants à l’extérieur ; ils l’adoptèrent. Le système de l’élection fut également admis. Acamapitzin , le
plus vaillant, |e plus noble et le pliii prudent d’entre eux, fut choisi par acclamation. Il appartenait, par sa mère, à la famille royale de Colhuacan, et, par son père, au seigneur de Zumpanco.
Les Mexicains de Tlatelolco, cette faction dissidente dont nous avons déjà parlé, suivirent l’exemple de leurs frères. Eux aussi se donnèrent un roi.
Nous ferons remarquer qu’un grand nombre de faits, pendant cette période, s’expliquent par la rivalité des deux branches de fa famille aztèque. Les Tlatelolques ou Tlatelolcos suscitèrent aux Mexicains des ennemis acharnés, et les obstacles les plus sérieux qu’ils aient eus à surmonter dans l’origine de leur monarchie.
Le système féodal de notre Europe se rètrouve tout entier dans l’Anahuac à l’époque dont nous nous occupons.
La maxime, nulle terre sans seigneur, y était généralement admise. Les îles sur lesquelles les Aztèques étaient établis relevaient du chef des Tépanèques, qui trouva fort mauvais que les Mexicains se fussent donné un roi sans son consentement. Pour les punir, il augmenta le tribut qu’ils lui pavaient de plus eurs milliers de saules, d’une grande quantité de poissons, de plantes potagères et d’oiseaux aquatiques. Pendant plus decinquanteansles Mexicains nepurent s’affranchir de cette fâcheuse dépendance. Acamapitzin fut assez sage pour maintenir la ville en paix; c’était tout son royaume. Elle s’agrandit de nouveaux canaux, de nouvelles digues. Elle s’embellit de bâtiments de pierre. Nous remarquons quece petit roi Acamapitzin avait plusieurs femmes, dont une seule prenait le titre de reine. Entre sa mort (1389) et l’élection de son successeur, on compte un interrègne de quatre mois; ce qui' ne se reproduisit jamais dans la suite.
Un jeune homme d’une bravoure éprouvée, Huitzilihuitl, lui succéda.
La religion fut appelée aux cérémonies de son couronnement. Il fut oint par le grand prêtre avec une certaine teinture dont on ne donne pas le nom. On voit cet Huitzilihuitl, sur les peintures
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hiéroglyphiques, portant une espèce de mitre sur la tête. Ses nobles, pour lui donner plus d’importance, résolurent de le marier à la fille de leur propre seigneur, le chef des Tepanèques, qui demeurait à Azcapozalco. La demande fut faite à genoux, dans les termes les plus humbles, et accordée. Huitzilihuitl épousa quelque temps après une autre princesse, dont il eut Moctezuma , que nous verrons bientôt un des plus grauds rois de j'Anabuac:
Pendant ce règne, les Mexicains sortent de leur obscurité et de leur indigence. Courageux auxiliaires du roi de Texcnco , ils l’aident à châtier un vassal rebelle, le prince de Xaltocan. Ils se font remarquer à la guerre et craindre de leurs voisins. Ils commencent a posséder quelques portions de territoire sur la terre ferme, à se vêtir d’étoffes de coton qu’ils ont euxmêmes fabriquées. Ils se familiarisent avec les premiers éléments de l’industrie, et leurs relations intimes avec Texcuco les initient à la civilisation de la cour brillante des rois acolhues , qui semblait presque une cour d’Asie, tant on y comptait d’officiers de tous les noms et de tous les emplois. Peintres, sculpteurs, orfèvres y vivaient réunisen corporations, et travaillaient sans cesse à rembellissementde la demeure royale.
La population de Mexico prit alors de nouveaux accroissements ; il en fut de même de Tlatelolco , cette cite, voisine et rivale.
Ici paraît sur la scène une espèce de monstre , fils du roi des Tepanèques , beau-frère du roi de Mexico, que les peintures * hiéroglyphiques nomment Maxtlaton. On le voit, comme le mauvais génie de la famille royale de Mexico, la poursuivre de toute sa haine. Il fait assassiner son neveu, fils de la princesse d’Azcapozalco , à laquelle il prétendait avoir été fiancé avant qu’elle épousât Huitzilihuitl; car alors, dans l’Anahuac , les frères épousaient leurs sœurs. Ce crime souleva d’indignation toute la noblesse mexicaine, et, comme à elle appartenait le pouvoir législatif, elle résolut de prévenir de tels assassinats en les rendant inutiles. Elle décida
que les frères et les neveux du roi seraient appelés au trône de préférence à ses enfants. Cette loi fut exécutée à la mort de Huitzilihuitl , en 1409. Son frère , Chimalpopoca , lui succéda.
Sous son régné, de grands changements survinrent dans l’Anahuac. Texcuco en était h cette époque le plus puissant État, et Mexico le plus faible : en peu d’années, cette position respective des peuples ne fut plus la meme.
La guerre ayant éclaté entre Tezozomoc, le chef' d’Azcapozalco, et Ixtlilxochiti, roi de Texcuco, les Mexicains, feudataires du premier, furent requis de marcher avec lui. Ils contribuèrent à la victoire qui mit l’empire des Acolhues aux mains des Tepanèques. Pour prix de leurs services, la belle Texcuco leur fut donnée en fief. La prépondérance des Acolhues échut aux Tépanèques victorieux; leur ville principale, Azcapozalco, devint la capitale de l’Anahuac. Le roi vaincu fut assassiné par le roi vainqueur, et celui-ci mourut neuf ans après sa couquëte, abhorré de tsus les peuples et laissant le trône à son fils Tajatzin, au préjudice de son autre fils Maxtlaton, qui, n’étant pas homme à respecter la volonté paternelle, se révolta. L’assassinat de Tajatzin lui donna la couronne, mais il lui restait à se venger de Chimalpopoca, l’ami, le conseil et l’appui de son frère. On prétend qu’il le fit poursuivre jusque dans Mexico, et saisir à l’instant même où le pauvre roi , pour éviter l’esclavage , allait s’offrir en sacrifice aux dieux de l’empire; on ajoute qu’il lui donna pour prison une cage de bois où il était gardé à vue; ce qui ne l’empêcha de s’y pendre en 1423. Nous rapportons tous ces faits d’après Clavigero, qui ne dissimule pas leur invraisemblance. Les peintures du recueil de Mendoza placent , sous le règne de Chimalpopoca , plusieurs victoires remportées par les Mexicains, et la soumission des villes de Chalco et de Tequizquiac; elles indiquent encore un combat naval gagné sur les mêmes habitants de Chalco, et l’interprète de ce recueil ajoute que le roi prisonnier laissa un grand nombre d’enfants de ses concubines.
Ce fut un moment critique pour Mexico. Il lui fallait pour roi un général qui pût balancer la fortune de Maxtlaton. Itzcoatl s’était distingué dans les guerres contre Texcuco ; mais, né d'une esclave, la loi l’excluait de la succession. Les circonstances l’emportèrent sur la loi, la légitimité fut sacrifiée, et l’empire au berceau fut sauvé.
La première pensée de ce orince habile fut de se faire des alliés. Il tendit la main à Nezahualcojotl , le jeune fils du dernier roi de Texcuco, alors proscrit, alors errant de montagnes en montagnes, de forêts en forêts, suivi de fidèles serviteurs; il s’adresse aux braves Tlascaltèques, ou Tlascalans, mal récompensés des services qu’ils avaient rendus a Maxtlaton. Avec eux il se croit assez fort pour tenter le sort des armes ; mais il veut, avant tout, épuiser les moyens de conciliation. Il charge Mocteziima, son meilleur général, celui qui, plus tard sur le trône , mérita le nom de grand, d’aller négocier la paix. Moctezuma, reçu avec dédain, vit ses jours menacés par le roi des Tépanèques, et ne dut son salut qu’à la fuite. Il revint à Mexico, apportant la nouvelle d’une guerre inévitable.
A cette terrible annonce, le peuple fut saisi de terreur: Itzcoatl, Moctezuma , et les principaux d’entre les nobles, s’efforcèrent de relever son courage. Mais ce peuple tout tremblant leur disait : Que ferons-nous si nous sommes vaincus? Et les nobles répondaient : Nous nous mettrons à votre disposition , nous nous livrerons à votre vengeance. Ainsi soit-il , dit le peuple , et nous vous sacrifierons. Et puis il ajouta : Mais , si vous revenez vainqueurs, vous serez nos maîtres, nos seigneurs; vous le serez de nous, de nos enfants , et des enfants de nos enfants. Pour vous , nous cultiverons la terre , nous bâtirons vos maisons , nous porterons vos armes et vos bagages toutes les fois que vous irez à la guerre. Telle-est l’origine de l’esclavage et de la division des castes dans le vieux Mexique; telle est la base de cet état social que Cortès trouva dans l’empire au jour de la conquête.
Mexicains et Tépanèques n’avaient qu’un pas à faire pour se rencontrer.
Ces deux peuples se combattirent à quelques milles de Tenochtitlan. Les Mexicains, d’abord repoussés, parlaient déjà de sacrifier leurs chefs, lorsque , après deux jours d’une lutte acharnée, la défaite totale des Tépanèques, due au courage de la noblesse , mit fin à la tyrannie de Maxtlaton , qui fut pris et lapidé. Cet événement , le plus mémorable de toute la vieille histoire américaine , changea complètement la situation politiquede l’Anahuac. C’est de ce moment 1425 que date le rapideet prodigieux accroissement de l’empire mexicain , qui réunit les territoires des Tépanèques et de ses tributaires. Itzcoatl pritsousson patronage le petit royaume deTacuba;il rétablit le royaume acolhue de Texcuco; il remit Nezahualcojotl sur le trône de ses pères , mais sous la suzeraineté de Mexico ; H rendit tributaire de sa couronne les princes de Cojohuacan et de Xochimilco. Il obligea ces chefs vassaux à se ranger sous ses bannières toutes les fois qu’il irait à la guerre. Les républicains de Tlascala , ses alliés, s’en allèrent seuls retrouver leurs montagnes , libres de vasselage et fiers de leur portion de gloire et de butin.
Les années qui suivirent cette grande révolution sont marquées par de nouveaux agrandissements au sud et au nord, et par le grand développement de la x ille de Tenochtitlan ou Mexico, qui vit s'élever de nouveaux édilices. Un nouveau temple fut consacré à la jeune vierge (l’assassinée) , mère du premier de ses dieux. A la mort d’Itzcoatl (1436), les Mexicains se trouvaient ce que les Toitèques, les Acolhues, les Tépanèques, s’étaient vus tour à tour, la nation dominante de l’Anahuac.
Un général tel que Moctezuma devait naturellement gouverner le pays qu’il avait su défendre. Le trône était à lui comme au plus digne ; il y fut porté par acclamation. Tous les chefs voisins assistèrent à son couronnement. Le sang des victimes humaines ruissela sur les autels. Les malheureux
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habitants de Chalco fournirent les prisonniers immolés à cette horrible fête.
Bientôt, Moctezuma se trouva trop à l’étroit dans la vallée de Tenochtitlan. Les barrières alpines qui l’entourent furent franchies. La guerre fut portée à l’est et au sud , et atteignit, à quelques centaines de milles de la capitale, le territoire d’Oaxaca et les rivages qui bordent le golfe du Mexique. Une partie de ces contrées devint tributaire de l’empire. Mais la Providence, vengea les vaincus. Mexico fut couverte , en 144G, par les eaux du lac de Texcuco. U n grand nombre de ses habitants périt. La faininé et la peste augmentèrent le nombre des morts.
Ce fut alors qu’on commença à élever ces digues immenses dont les restes font encore l'étonnement de notre âge.
Une d’elles n'avait pas moins de douze mille mètres de long sur vingt mètres de large. Cette digue, en partie dans le lac, consistait en un mur de pierre et d’argile, fraisé de chaque côté d’un rang de palissades. On en voit encore les restes très-considérables dans les plaines de San-Laurenzo.
Le roi de Texcuco , l’homme le plus éclairé de l’Anahuac, fut le directeur de ces travaux.
Sous le règne de Moctezuma llhuicamina,!a cour impériale fut nombreuse et brillante ; les chefs vaincus et leur suite venaient y rendre hommage au conquérant. Les prêtres devinrent un instrument entre ses mains; il augmenta , pour leur donner plus d’importance aux yeux des peuples, les cérémonies du culte : de nouveaux rites furent institués ; de nouveaux temples bâtis ; toutes' les institutions prirent lacouleurdu despotisme théocratique. Le pouvoir royal lit taire les prétentions aristocratiques. Les grands furent élevés au rang de valets du monarque; tout fut silence et respect autour du trône. Des lois et une police rigoureuses atteignaient tous les états, et maintenaient l’ordre et la soumission dans toutes les classes. Le vol et l’ivrognerie furent sévèrement punis.
Moctezuma mourut en 1464, l’idole du peuple mexicain , craint et respecté
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de tout l’Anahuac, qui lui donna le nom de grand et de juste.
Son cousin Axajacatl lui succéda; Moctezuma l’avait désigné lui - même aux électeurs , qui le choisirent de préférence à son frère aîné , probablement par respect pour la volonté du dernier roi. La politique mexicaine était tracée : c’était celle de la Home antique.
La guerre était la vie de Tenochtitlan; rien d’indépendant ne devait subsister autour d’un empire qui n’était sien sans ses conquêtes, qui composait ses armées de tributaires, qui forçait à se battre pour son compte ceux-là qu’il venait de vaincre, qui ne régnait que par le prestige de la terreur et par la magie de la victoire.
Axajacatl suivit l’exemple de son prédécesseur; il porta ses armes à quatre cents milles de Mexico, sur les bords du grand Océan. Une confédération de villes maritimes, à la tête desquelles était Tehuantepec, fut attaquée et soumise ; un nombre immense de prisonniers fut conduit à Mexico, et alla expirer sous le couteau du grand sacrilicateur. Cette boucherie servit à la pompe du cou ronnementde l’empereur, qui eut presque toujours les armes à la main. Il mit fin au petit État de Tlatelolco; il s’empara de cette ville bâtie à la porte de Tenochtitlan , habitée par la même famille, et jalouse de la fortune de sa sœur, comme les pauvres le sont des riches. La longue existence de cette ville rivale tenait sans doute à la politique mexicaine, sans quoi il serait impossible de l’expliquer. Les forces des deux cités étaient trop inégales, surtout depuis la chute des Tépanèques, pour que la lutte fût sérieuse Voici comme Clavigero raconte cet événement. Moquihuix, le roi des Tlatelolques , avait loyalement aidé Moctezuma ; il lui avait amené ses meilleures troupes, et avait contribué de sa personne à plus d’uue de ses victoires. En récompense de tels services, Moctezuma lui avait donné en mariage la sœur d’Axajacatl , belle Mexicaine refusée à plus d’un prince de l’Anahuac. Cette préférence n’attacha point Moquihuix à la destinée de son
beau-frère. Jaloux de sa fortune, il fit tourner la haine au profit de l’ambition; il lui vint en pensée d’anéantir Mexico, et d'hériter ainsi tout d’un coupde l’empire d’Annhuac. Seul , il ne pouvait rien. Il alla chercher des alliés chez tous les seigneurs voisins et jusqu'aux frontières du Mechoacan. Cette ligue , formidable si elle eût été réunie dans un intérêt commun , ne fut pas longtemps un mystère. La femme de Moquihuix, dont le cœur était resté mexicain , et qui , très - probablement , avait à se venger de ces infidélités que les femmes ne pardonnent qu’à ceux qu’elles n’aiment plus, découvrit tout à son frère, et se sauva à Mexico avec ses quatre enfants. La guerre ne fut pas longue: les alliés de Moquihuix, le voyant aux prises avec son ennemi , le laissèrent se tirer seul de cette lutte inégale , qui se termina en quelques jours par la prise de Tlatelolco et par la mort de son roi. Si l’on s’en rapporte aux peintures, ce pauvre Moquihuix fut amené vivant a Axajacatl, qui lui ouvrit la poitrine et lui arracha le cœur. Ce dernier trait est tout à fait mexicain. Les chefs alliés de Tlatelolco furent mis à mort et leurs terres réunies à l’empire.
C’est vers le temps de cette guerre de famille que tout l’Anahuac pleura la mort du roi de Texcuco, du sage Nezahualcojotl , l’un des héros les plus renommés de l’ancienne Amérique.
C’est ce prince que les Mexicains avaient rétabli sur le trône de ses pères après la chute de Maxtlalon , et qui , pendant treize années proscrit par l’usurpateur, se fit admirer par la constance de son énergie et la noblesse de son caractère. Il fut plus grand encore sur le trône ; il se montra généreux envers ses ennemis, et sévère justicier. Son peuple était ie plus civilisé de toute cette partie de l’Amérique; il le voulut le plus moral. Son code pénal embrassa lous les crimes , tous les délits: adultère, sodomie, homicide, vol, ivrognerie, meurtre, trahison; il abrégea les procédures, et ne permit point qu’elles fussent prolongées au delà de quatre-vingts
jours (quatre mois mexicains), soit au civil , soit au criminel. On prétend qu’il fit mettre à 'mort quatre de ses fils , amants aimés de leur belle-mère.
Le moindre vol des produits de la terre était puni du dernier supplice; mais, pour éviter autant que possible une aussi terrible peine , il ordonna que toutes les terres bordant les grands chemins fussent ensemencées , et permit aux voyageurs , aux pauvres , aux infirmes, d’v prendre, sans violer la loi , ce qui était nécessaire à leur subsistance Lui-môme fit de ses revenus le patrimoine des indigents.
Comme les despotes de l'Asie, il parcourait souvent , déguisé, pendant la nuit, les rues de sa capitule, pour observer par lui mé’me si la police était bien faite. Il payait, nourrissait et habillait d« ses propres deniers les juges et les officiers de justice, afin qu’ils ne pussent être corrompus par les parties. Clavigero nous donne le détail de tout ce qu'ils lui coûtaient tous les ans en mais, en poivre, en sel, en viande, en poisson, etc.; il divisait les fournitures de ces denrées entre les vingt-neuf villes de son royaume. Un nombre immense de jeunes hommes étaient chargés d’apporter chaque jour sur leur dos le bois nécessaire a la consommation du palais.
Le roi de Texcuco ne fut pas seulement un sage législateur; il est célèbre encore comme poète et comme protecteur des arts et des sciences; il avait composé, en l'honneur du Créateur du ciel et de la terre, soixante hymnes. Deux de ces odes ou chants ont été traduits en vers espagnols par un de ses descendants, don Fernando d'Alba, Ixtlilxochitl. Il avait fait aussi quelques élégies sur ia ruine d'Azcapozalco et sur les infortunes de sa.jeunesse ; il se livrait encore à l’étude de la nature ; il avait quelques idées d’astronomie et quelques connaissances en botanique : il avait fait peindre toutes les plantes et tous les animaux des diverses contrées de l’Anahuac; et le célèbre Hernandez , qui avait vu ces peintures, en fait l’éloge. Un esprit éclairé ne pouvait admettre le culte
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barbare de ces contrées: il essaya plusieurs fois de proscrire les sacrifice»
humains; mais l’influence des prêtres et la crédulité des peuples furent plus puissantes que son humanité; toutefois il les restreignit aux seuls prisonniers de guerre. Si l'on en croit les écrivains espagnols , la religion de ce roi de Texcuco était celle d’un homme éclairé et supérieur aux idées de son temps et de son pays; il adorait un Dieu unique, et la politique seule l’engageait a payer extérieurement un tribut au culte, de ses sujets. On prétend qu’il lit construire en l’honneur de ce Dieu une tour de neuf étages, dont le plus élevé, était peint eu bleu, avec des ornements et une corniche en or. Là , résidaient constamment quelques hommes, dont l’unique emploi était de frapper, à certaines heures du jour, sur une plaque de métal. Le roi se mettait alors à genoux , et priait le maître de la terre; il jeûnait aussi en son honneur à une certaine époque de l’année (*). Alors Texcuco embellie était la ville où la langue mexicaine se parlait dans sa plus grande pureté et sa plus grande perfection. Les peuples voisins venaient s’instruire dans ses écoles; ses lois étaient adoptées par les àutres peuples. Chez elle, on trouvait les meilleurs artistes, les meilleurs poètes, les meilleurs orateurs, les meilleurs historiens, dont le talent se développait sous la protection de leur monarque.
Texcuco était à la tête de la civilisation de l’Anahuac; il est triste de la quitter pour retourner à la sombre et triste histoire des Mexicains. Nous les retrouvons avec leur roi AxajacatI dans la vallée de Toluca , qui n’était point alors soumise à l’empire. Elle y fut enfin réunie après plusieurs combats sanglants, qui fournirent aux prêtres de Mexico un nombre immense de
(*) Ces details sont extraits des manuscrits de don Fernando d’AlIta Ixtlflxodiiil que nous venons de citer comme poète, et qui a laissé de fort curieux travaux historiques sur le royaume de Texcuco et les évènements de la conquête.
prisonniers pour leurs sacrifiées. L'empereur poussa ses conquêtes jusqu'aux frontières du Mechoacan. Sa mort , eu 1477, les interrompit.
A ce prince guerrier succéda Tizoc, son frère aîné , dont 'le règne fut court et obscur. On lui reprochait tous les vices des tyrans. Une campagne malheureuse acheva de le perdre dans l’esprit des peuples. Il avait tout fait pour se rendre les prêtres favorables; il avait augmenté leurs richesses, ii faisait réunir de toutes parts les matériaux nécessaires pour la construction d’un temple qui devait surpasser en grandeur, en magnificence, ce qui existait jusqu’alors; il n’eut pas le temps d’exécuter ce projet. Il mourut empoisonné par deux seigneurs vassaux qui vengeaient probablement une injure personnelle. Il n’avait régné que quatre ans. Les grands électeurs de l’empire le remplacèrent par le meilleur général de l’armée, son frère Ahuitzotl (1482). Nous remarquerons ici que c’èst toujours un homme de guerre qui est appelé à régner, et qu’il n’en peut être autrement chez une nation qui ne se soutenait que par les conquêtes.
L’événement le plus remarquable de ce règne est la construction de ce grand teoca/i (temple) que les Espagnols trouvèrent à Mexico, et que nous décrirons en jetant un coup d'œil sur les monuments de l’ancien Mexique.
Il emplova les matériaux réunis par son prédécesseur, et en fit extraire beaucoup d’autres d’une carrière de tetzontli, amygdaloîde poreuse, nouvellement exploitée. L’inauguration de ce temple fut annoncée à tout l’Anahuac; les rois alliés furent invités à y assister, et les peuples y accoururent de tous les points de l’empire. Les fêtes durèrent plusieurs jours; les historiens prétendent qu’a ces fêtes plus de soixante mille prisonniers .furent égorés; Torquemada porte même ce nomre à soixante et douze mille. C’est le plus épouvantable sacrifice humain dont l’Iiistoire ait gardé le souvenir; mais évidemment tous ces chiffres sont d’énormes exagérations. Qu’on n’oublie pas qu’un homme, à Mexico, le grand
sacrificateur , avait seul le üroit de frapper la victime; que chaque meurtre était accompagné de plusieurs cérémonies religieuses, dont l’accomplissement demandait quelques minutes, et telle promptitude qu’on suppose à ce prêtre bourreau, dix mois mexicains (deux cents jours), n’eussent pas suffi à l’immolation de soixante et douze mille prisonniers. Au reste, quel que fût le nombre de ces malheureux , il étaittoujourstropgrand. Lesannales mexicaines parlent a’un tremblement de terre, qui arriva à cette époque et détruisit plusieurs villes de l’Auahuac.
Une autre calamité fondit sur Tenochtitlan; cette grande capitale fut sur le point de disparaître sous les eaux, par la crue subite du lac de Texcuco , dans lequel Ahuitzotl, pour remédier à une longue sécheresse, avait faitconduire les sources abondantes de Huitzi lopochco , qui se jetaient avant dans la vallée de Toluca. Il oublia que ce même lac, dépourvu d'eau dans les temps secs, devient plus dangereux dans les années pluvieuses, à mesure qu’on augmente le nombre de ses affluents. Il lit périr un citoyen de Cojoacan , qui lui avait prédit le danger auquel il exposait la capitale; danger dont il fut bientôt convaincu, puisqu’il fut sur le point d’étre noyé dans son propre palais, où l’eau “monta rapidement jusqu’au premier étage. Heureusement le roi de Texcuco , un peu plus habile que son collègue , se chargea de diriger les travaux qui rétablirent les choses dans leur premier état. La digue de Moctezuma Irr, agrandie et réparée, préserva Tenocthtitlan d’une destruction complété : la Providence le réservait à la fureur des Espagnols et à la haine des peuples indépendants de l'Anahuac. Ahuitzotl embellit sa capitale de plusieurs édifices; il poussa ses conquêtes jusque dans le Quahtematlan (Guatémala), à plus de neuf cents milles de Mexico; il donna à l'empire les limites où les Espagnols le trouvèrent ; il tenta , mais en vain , de soumettre le Mechoacan ; il mourut en 1502.
Les électeurs se réunirent pour lui
nommer un successeur, et tous les regards se portèrent sur Moctezuma, fils du roi Axajacatl. C’était un de ces hommes que la Providence met sur le trône quand elle a prononcé la chute d’un empire; il s’était fait connaître à la guerre tomme un des meilleurs généraux de l’armée, et il remplissait en même temps des fonctions sacerdotales. Son extérieur grave et dévot le faisait respecter de la multitude. Homme de dissimulation, d'action, et de parole éloquente, il avait une grande influence dans le conseil ; il fut élu tout d’une voix roi et souverain pontife. On s’empressa d'instruire les deux rois alliés de son élection; ils se hâtèrent de venir lui rendre hommage. Moctezuma ayant appris sa nomination , se retira dans le temple, où la noblesse en corps alla le chercher, et le trouva balayant les pavés du sanctuaire, se lamentant de sa haute fortune , priant les dieux de détourner la coupe royale de ses lèvres, en se proclamant incapable de supporter le poids de la couronne. Les prêtres avaient déjà pénétré l'hvpocrisie de l’homme; ils virent dès lors en lui un dangereux rival. On peut supposer qu’ils ne furent pas étrangers aux tristes événements de son règne et à sa déplorable fin.
A peine assis sur le trône, il jeta loin de lui ce manteau de modestie et d’humilité dont il s'était couvert : il parut tel que la nature l'avait fait, orgueilleux et despote. Jusqu’alors, les honneurs et les emplois n’avaient pas été le partage exclusif de la noblesse : Moctezuma, voulant s’appuyer uniquement sur elle, les lui accorda tous.
Elle seule eut les privilèges de son service et de ses faveurs. Cette impolitiue préférence, en lui aliénant l’esprit e l’immense majorité de ses sujets , doit être signalée comme une des causes de sa chute. Le règne de Moctezuma a dû être sévèrement jugé, et par ses sujets qu’il n’avait su défendre, et par les conquérants dont il fut le jouet et la victime; c’est par les.faits seuls que nous devons l’apprécier. Les premières années de ce règne nous présentent d’abord une suite d’innova-
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tions dans les institutions du pays. La volonté du maître devient l’unique loi, il regarde la violence et la crainte connue des moyens de gouvernement.
Il n’ignore ni lés misères, ni les plaintes des peuples; mais l’oppression entre dans sa politique. Il n’imite plus ses prédécesseurs qui marchaient les premiers à la guerre, se rendaient familiers à tous, et vivaient au milieu de leurs soldats et de leurs généraux. Lui se montre rarement en public ; il ne se communique qu’avec réserve à ses ministres ; il croit que l’isolement ajoute à la majesté royale ; il tranche de la divinité et tient à l’adoration.
Mais d’autres innovations plus heureuses se raltachent au nom de Moctezuma et le montrent sous un meilleur jour. Dès le début de son règne , on le voitapporter le plus grand soinà la distribution de la justice; il la rend bonne et prompte sans distinction de rangs.
Ses ordonnances contre l’oisiveté méritent d’être citées: il exige quetout homme ait une occupation ; ses soldats sont exercés tous les jours et employés à <Jes travaux d’utilité publique. Il protège l’agriculture, et, par une politique adroite, il attache à sa fortune les basses classes de la société en pourvoyant à leurs besoins : une ville tout entière, la cité de Colhuacan, est érigée par lui en un vaste hospice où les pauvres , les soldats infirmes et les vieillards sont logés , nourris et entretenus aux frais de l’État.
Son penchant pour ce qui pouvait augmenter la splendeur du trône le détermina à changer le cérémonial de la cour : il en multiplia les détails et le faste ; il créa une garde noble chargée de veiller sans cesse sur sa personne, et s’entoura d’une pompe jusqu’alors inconnue. Nous jetterons bientôt un coup d’œil sur cette magnificence impériale, sur les palais royaux, sur la vie de la cour, des grands et du peuple. Mais quelques événements nous restent encore à raconter.
A l’époque où nous sommes parvenus, les bornes de l’empire, comme nous l'avons déjà dit , s'étendaient aux frontières du Guatemala et du Yuca-
tan; mais à peu de distance de la capitale, trois Etats indépendants avaient su conserver leur liberté : c’étaient le Mechoacan et les républiques de Tepeaca et de Tlascala. Celle-ci fut la première attaquée. L’armée mexicaine, commandée par le fils aîné du roi et par ses meilleurs généraux, croyait marcher à une conquête facile : l’armée fut anéantie. Le prince qui marchait à sa tête périt dans un combat, et les Tlascaians, aidés des Chichimèques , des Otomies et de tous les réfugiés de l’Anahuac, conservèrent leur liberté, leur territoire, ainsi que leurs relations commerciales avec les contrées maritimes du golfe dont Moc tezuma avait voulu les priver, et qui étaient la véritable cause de la guerre. L’exemple de cette courageuse résistance fut suivi par les deux autres États attaqués, et leurs limites respectives restèrent les mêmes. Moins heureux , les M izetèques et les Zapotèques succombèrent dans leur révolte. Les armées aztèques attaquèrent même les frontières de Guatémala, s’emparèrent de quelques places et firent de nombreux prisonniers. Elles se portèrent aussi dans le Yucatan , et furent sans cesse occupées à combattre une multitude de petits ÉAats, les uns insoumis , les autres déjà conquis , et qui cherchaient à échapper à l’oppression du vainqueur. Il faut remarquer qu’à cette époque l’esprit d’indépendance s’éveillait dans tout l’Anahuac, et qu’aucun autte lien que celui de la terreur n’attachait à l’empire les différents peuples qui s’y trouvaient réunis. L’empire avait acquis son plus grand développement. La fortune l’avait comblé de toutes ses faveurs. Il jetait alors son plus grand éclat et touchait à ses mauvais jours. Déjà une horrible famine avait porté la désolation dans plusieurs provinces , et surtout dans le voisinage de Mexico, le centre des États de Moctezuma; elle fut telle qu’il se vit obligé, comme Moctezuma I", de permettre à ses sujets affamés d’émigrer vers d’autres contrées où ils perdirent leur liberté. La malheureuse campa-
gne contre Tlascala ne fut pas le seul revers éprouvé : dans une expédition lointaine contre Amatla, une bonne partie de l’armée mexicaine, assaillie par un vent de nord et par une neige épaisse au passage des montagnes, périt de froid ; ce qui échappa aux rigueurs au climat alla tomber sous les coups de l’enneini. Quelques années avant ces désastres, l’apparition d’une comète avait consterné tout i’Anahuac. La multitude la regardait comme un sinistré présage , eomine l’annonce d’un grand •malheur. Les ennemis de Moctezuma disaient que c'était un signe précurseur de la Gn de l’empire et du despotisme des Mexicains. Pour calmer de telles frayeurs, dont Moctezuma sentait la portée, et probablement pour calmer aussi les siennes , il ordonna à son astrologue d'expliquer cette apparition. L’astrologue , qui n’en savait pas plus que le vulgaire sur la marche des cometes, tint apparemment le même langage que. la multitude.
Cette fâcheuse interprétation lui coûta la vie. II fut mis à mort par ordre du roi, pour lui apprendre à expliquer plus politiquement le passage des comètes. Nous voyons sur une des peintures du manuscrit de le Tellier, de la bibliothèque royale, que pendant quarante nuits une vive lumière parut vers l’est de Mexico : c’était peut-être la lumière zodiacale dont la vivacité est très-grande et très-inégale sous les tropiques, ce qu’on 11e savait probablement pas à la cour de Moctezuma. On racontait encore bien d’autres prodiges : on disait qu’ou avait vu dans le ciel des armées s entre-choquer ; que les eaux du lac s’étaient soudainement agitées sans tremblement de terre, sans un souffle de vent; que les tours du grand temple de Mexico avaient pris teu tout à coup , et qu’aucun secours humain n’avait pu maîtriser l’incendie.
Puis cette vieille tradition qu’un jour des hommes biancs et barbus viendraient s’emparer du pays, avait repris créance et < 0 irait de bouche en bouche.
A nette dernière- prophétie se rattache ('histoire de la princesse Papantzin , sœur de Moctezuma , morte
et enterrée, et qui revient de l’autre inonde, toute pleine de vie, raconter à son- frère que la Un de l'empire approche; que ces hommes blancs, montés sur des vaisseaux , s'avancent pour renverser les idoles et faire triompher le culte du vrai Dieu ; qu’elle-même doit vivre pour être témoin de ce grand événement , et la première à recevoir le baptême; toute cette fable, rapportée gravement par Clavigero, est évidemment l’œuvre des moines espagnols : c’est une légende fondée sur ce mythe de Quelzalcoatl , homme blanc et barbu', grand prêtre et législateur, et qui disparut eu annonçant qu’il reviendrait un jour pour gouverner l’Anahuac.
Mais ce qui était plus fâcheux pour l’empire que les présagés et les prédictions, c’était, comme nous l'a-ons déjà dit , le mécontentement général de tous les peuples tributaires. Même à quelques lieues de Mexico, la révolte avait fait des progrès ; les deux flls du dernier roi de Texctico, mort en 1516 sans désigner son successeur, s’étant dispute la couronne, l'un d’eux réclama I assistance de Moctezuma ; l’autre délia les armées mexicaines et les battit plusieurs fois. Cette guerre .de famille durait encore à l’arrivée des Espagnols , et nous verrons plus tard quel parti sut en tirer Cortès. Mais laissons pour un moment Moctezuma inquiet d’une complication de graves difficultés au dedans et au dehors, inquiet de la disposition malveillante des prêtres, de la désunion qui règne dans sa propre famille; laissons -le, pour apaiser les dieux, bâtir un nouveau temple à la déesse Centeotl , à la dépsse de la terre qui va lui échapper; laissous-le multiplier les saeriliccs humains ; tournons nos regards vers cette partie de l'horizon où se forme l’orage ; jetons les yeux du côté de l’Orient. La flotte de Cortès' est à la voile ; pendant que les vents la poussent vers le Mexique, prenons une idee rapide de l’état civil, militaire, politique et religieux de ce grand empire dans ses jours d’indépendance.
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Tout ce que nous savons sur le culte, l’histoire , l’astrologie et les fables cosmogoniques des Mexicains, forme un système dont toutes les parties sont étroitement liées entre elles.
Peintures, bas-reliefs, ornements des idoles et des pierres divines, chez les Aztèques , tout porte le inéine caractère, la même physionomie ; tout paraît provenir d’une source commune, d’une civilisation primitive du plateau mexicain , altérée par quelques barbares coutumes de peuples du Nord sans culture, successivement agglomérés à un ancien peuple comparativement éclairé. Nous commençons par déclarer que notre intention n'est pas de rechercher les rapports plus ou moins éloignés de cette civilisation avec des idées ou des institutions appartenant à l’ancien continent. Il y a trop de lacunes dans la chaîne historique des faits , trop de vague dans les identités , pour entreprendre rationnellement un pareil travail. Nous n’aurions , pour nous guider dans ces rapprochements dangereux , que des peintures hiéroglyphiques : cette informe écriture, énigme d'un autre âge, n’est encore ni expliquée, ni appliquée. Qui se chargera de donner un corps réel à tous ces nuages', et de découvrir dans les ténèbres le nom de la race éteinte , dont les connaissances servirent de base à cet ensemble cosmogonique et religieux, à cet état social qui va nous occuper? En attendant qu’une lumière imprévue sorte de quelque vieille ruine américaine, gardons-nous d’ajouter une conjecture de plus à celles qui existent déjà , et bornons-nous à résumer les faits matériellement connus. C’est aux récits des Sahagun , des Torquemada, des Gomara; c'est aux savants travaux de Clavigero et de AI. de Humboldt surtout, que nous niions les demander.
Dans le système mythologique des Mexicains, nous. avons d’ahord à considérer la fiction cosmogonique des destructions et des régénérations de l’univers. Les peuples du Mexique, dit Gomara, croient, d’après leurs
peintures hiéroglyphiques, qu’avaht lé
soleil qui les ’ éclairé maintenant (seizième siècle), il y en a eu déjà quatre qui- se sont éteints les uns après les autres. Dans ces quatre âges, l’espèce humaine a été anéantie par des inondations, des tremblements de terre , un embrasement général , et l’effet des ouragans. Après la destruction du quatrième soleil , les ténèbres ont couvert le monde pendant vingt-cinq ans : c’est au milieu de cette nuit profonde, dix ans avant l’apparition du cinquième soleil, que le genre humain a été régénéré; alors les dieux pour la cinquième fois créent un homme et une femme. Les Mexicains comptaient, en 1552, huit cent cinquante ans depuis le jour où parut le dernier soleil. Torquemada veut que cette fable soit d’origine toltèque. Nous en devons un savant commentaire, une savante explication à M. de Humboldt, d’après un dessin mexicain (*). Le premier âge, celui des combats contre les géants, a cinq mille deux cent six ans. La disette , représentée sur la peinture par un genie malfaisant, qui descend sur la terre pour arracher l’herbe et les fleurs, fait périr la première génération des hommes. L’âge du feu vient ensuite : sa durée est de quatre mille huit cent quatre ans. Les oiseaux seuls pouvant échapper à l’embrasement, tous les hommes sont métamorphosés en oiseaux, excepté un homme et une femme qui se sauvent dans une caverne. Quatre mille dix ans composent la durée du troisième âge , l’agc du vent. Les hommes périssent par l’effet des ouragans, mais quelquesuns sont changés en singes. Le quatrième âge, celui de l’eau, la dernière des grandes révolutions que la terre ait éprouvées, voit tous les hommes convertis en poissons , moins un homme et une femme qui se sauvent dans un tronc d’arbre. La peinture nous montre Goxcox , le Noë des Mexicains, et sa femme Xochiquetzal,
(*) Voy. pl. 5. Époques de la nature d’après la mythologie aztèque.
assis dans un tronc d’arbre couvert de feuilles et flottant au milieu des eaux. L’ensemble de ces quatre âges donne dix-huit mille vingt-huit ans.
On ne voit nulle part indiqué combien d’années s’étaient écoulées depuis le déluge de Coxcox jusqu’à la fondation dé Mexico; mais, quelque rapprochées qu’on suppose ces deux époques , on trouve toujours que les Mexicains attribuaient au monde une durée de plus de vingt mille ans. En examinant les peintures de cette même planche, on retrouve, dans les quatre, destructions, l’emblème des quatre éléments . la terre, le feu, l’air et l’eau . et par conséquent une pensée physique, dans cette fable mexicaine.
La mythologie mexicaine nous apparaît empreinte de deux âges bien distincts, ue deux couleurs bien tranchées ; nous entrevoyons dans son
fianthéon quelques traces d’une reigion beaucoup plus ancienne, mais défigurée par les enfantements des sauvages imaginations des Aztèques.
Nul doute que l’idée d’un être suprême, que le culte du soleil et des astres, que les offrandes de fleurs et de fruits,présents de la terre à l’auteur de toute fertilité, n'aient été la religion du plateau d’Anahuac dans la période civilisée qui précéda les invasions successives des hordes du Nord. A cellesci le culte sanguinaire, les dieux qui sourient à l’offrande du cœur palpitant de la victime égorgée ; aces hordes, rapportons une bonne partie des mille pratiques ridicules et superstitieuses auxquelles on ne peut reconnaître d’autre but que l’intervention multipliée du prêtre, dans toutes les affaires domestiques, judiciaires, administratives et militaires. Les plus anciens monuments du pays attestent l’ancienne existence du culte du soleil. Les pyramides de Teôtihuacan, déjà vieilles quand les Aztèques arrivèrent au Mexique, lui étaient consacrées ainsi qu'a ta lune; et la tradition donne à la pyramide de Cholula, aussi ancienne que les autres , une semblable destination.
Le mythe de Quetza/coatl appartient à cet âge d’or de l'Analiuac. Cet homme mystérieux, dont le nom signifie serpent revêtu de plumes vertes, était blanc et barbu ; il vint accompagné d’étrangers qui portaient des vêtements noirs en forme de soutanes ; son manteau à lui était parsemé de croix rouges; il était grand prêtre à Tula et avait fait sa première apparition à Panuco. Il fonda en divers lieux des congrégations religieuses. On le voit , dans une peinture mexicaine conservée à la bibliothèque du Vatican, apaisant par la pénitence le courroux du ciel. Il s’imposait de rudes austérités et n’épargnait pas les tourments à sa chair. Lors d’une grande famine, 13000 ans après la création du monde , ce saint personnage se retira. sur la montagne qui parle (le Catcitepetl ), et là ii marchait pieds nus sur des feuilles d’agave armées de piquants.
Son règne était un règne de paix et de bonheur; il ordonnait des sacrifices de fleurs et de fruits au grand esprit, et se bouchait les oreilles lorsqu'on lui parlait de guerre. Il n’était pas seul à gouverner; il ne se réservait que le pouvoir spirituel, abandonnant les affaires humaines à son compagnon Huemac. Mais le bonheur a toujours été chose passagère et périssable. Le grand esprit offrit à Quetzalcoatl un breuvage qui , le rendant immortel , lui inspira le goût des voyages. Il se dirigeait, en passant par Cholula, vers les côtes orientales du Mexique, pour parvenir au pays d’où ses ancêtres étaient sortis, lorsque les Cholulans le supplièrent de les gouverner, ce qu’il fit pendant vingt ans. Il mit ce temps à profit; il leur apprit à fondre les métaux; il régla les intercalations du calendrier; il ordonna des jeûnes, des prières, exhorta les hommes à la paix ; ii ne voulut pas que l’on offrît à la Divinité autre chose que les prémices des moissons, et, lorsqu'il eut fait toutes ces choses, il regarda sa mission comme accomplie [jour le moment; il se rendit à l’embouchure de la rivière Guasacualco ou Huasacoalco et disparut, promettant aux Cholulans qu’il
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reviendrait un jour régner sur eux et renouveler leur bonheur (*).
On entrevoit dans la mythologie mexicaine de la (in de l’empire l’idée vague d’un être suprême, invisible. Le nom de Teotl par lequel il était désigné ressemble assez au Théos des Grecs.
Ce Teotl était celui qui vit, par lequel nous vivons, qui est tout par lui-même et possède tout en lui. Cet être entièrement métaphysique n’a point de culte, et les hommages et les prières sont réservés pour d’autres divinités plus matérielles qui formaient son cortège. L’une de ces dernières, sous la figure d'un jeune homme toujours jeune, semble l’image du Dieu suprême. Deux autres veillent sur les mortels du haut d’une cité céleste, et sont chargées d’en exaucer les vœux.
L’air a son dieu , et ce dieu est le Quetzalcoatl dont nous venons de parler.
La femme serpent est adorée comme la mère du genre humain , mère féconde qui accouche toujours de deux jumeaux. Le soleil, objet d’un culte spécial, est adoré plusieurs fois par jour; là lune a des autels aussi. La terre est mise sous la protection du gardien des e.ieux. Le feu et l’eau, les moissons, l’herbe des prairies, les montagnes, la nuit et l’enfer, sont divinisés, et les dieux du commerce, de la pêche, du vin, des plaisirs, et les déesses de la chasse, de la médecine et .des fleurs, prennent place dans ce vaste panthéon.
Là siègent encore deux cent soixante autres divinités moins importantes, à chacune desquelles un jour de l’année est consacré. Mais, de tous les dieux
(*) Celle tradition de Quetzalcontl s’est encore conservée an Mexique quelque temps après la conquête parmi les populations nonvcllemenls convertie au christianisme. Le père Torihio de Motilinia vit encore sarrilier en l'honneur du saint sur le sommet de la montagne Mntlalcuye . près de Tlasrala , ainsi qu’à Cholula. Lorsque le père Sahagun passa par Xoehimilro, tout le peuple le prenant pour un des descendants de ce personnage , lui demandait s’il ne venait point de Tialpallan où l’on supposait que (juetzalcoutl s’clait retiré depuis sa disparition.
mexicains, le plus révéré c’était le dieu de la guerre, Huitzilopochtli, protecteur de l’empire : quelques-uns le croyaient un pur esprit, d’autres lui donnaient une vierge pour mère. C’était le dieu qui avait conduit les Mexicains sur les bords du lac; c’était lui qui donnait la victoire; jamais la guerre ne fut entreprise sans implorer son secours par des prières et par des sacrifices. Cétait pour lui qifon réservait le cœur de tous les prisonniers; son idole, monstre gigantesque, assis sur un siège d’azur, entoure de quatre serpents la gueule béante , était horrible à voir.
LadogmedeTimmortalitéderâmese rattachait chez les Aztèques à des idées de transmigration qui dénaturaient tout ce que cette croyance a d’élevé et de consolant. Pour eux l’homme seul ne jouissait pas du bienfait de cette immortalité; les animaux avaient le même avantage. Trois sites de repos distincts et séparés étaient réservés dans l’autre monde aux âmes des trépassés. Les soldats morts sur les champs de batailles ou captifs de l'ennemi, et les femmes qui succombaient en couche, habitaient le palais du soleil. Ces Ames jouissaient des premiers rayons de la lumière, tnillq plaisirs se succédaient pour elles ’; la danse et le chant se partageaient leurs journées. Les Ames des guerriers escortaient le soleil depuis son lever jusqu’au milieu de sa course, les femmes raccompagnaient ensuite jusqu’à son coucher : puis après quatre ans de cette vie de bonheur toutes les âmes étaient transformées soit en nuages , soit en oiseaux au brillant plumage, soit en lions ou en jaguars. A tous les nobles mexicains le même paradis était réservé. Le second séjour céleste appartenait aux âmes des pauvres enfants sacrifiés sur les autels de Tlaloc. On disait aussi qu’une place privilégiée dans le grand temple était occupée par ces âmes d’enfants, etque là, invisibles, elles assistaient à certains jours de l’année aux cérémonies religieuses. Les âmes de tous les autres morts étaient reléguées dans un certain lieu sombre
L’UfllVRRS.
qui portait le nom d’enfer. La privation de la lumière était le seul tourment qu’elles éprouvassent.
Parmi les différents peuples de l’ancien Anahuac, on retrouve la même tradition du dcluge, à peu de variations près ; sous les noms de Coxcox, de Teocipactli ou Tezpi , c’est toujours le même Noé.. Le pic de Colhuacan, c’est l’Ararat des Mexicains, qui confiaient aussi à une blanche colombe la mission d’annoncer que les eaux s’étaient écoulées. Chez les peuples du Méchoacan , on regardait le colibri comme le messager de cette bonne nouvelle. Lui seul était revenu de tous les oiseauxenvoyés par Tezpi, qui s’était réfugié dans une barque immense avec sa femme et ses enfants, et qui sauvait avec lui un grand nombre d’animaux et toutes les graines dont la* conservation était chère au genre humain. Nous avons déjà dit, en parlant de la migration des Aztèques, quelles étaient leurs idées sur la confusion des langues et la dispersion des peuples. Là nous retrouvons encore quelques identités avec les vénérables traditions de l’Orient (*).
Toute cette mythologie mexicaine était commune aux diverses nations de l’Anahuac, à celles même qui n’avaient cessé de vivre en état d’hostilité avec l’empire; seulement la divinité protectrice du pavs, In divinité de prédilection , était différente. Comme il n’y avait aucun spiritualisme dans le culte de ces contrées, que tout y était matériel et en dehors, images, idoles, autels, temples, se trouvaient partout, dans les bois, dans les champs, dans les chemins, dans les rues. Zumarragua, premier évêque de Mexico .affirme que les seuls franciscains en détruisirent vingt-deux mille en huit ans, et Torquemada évalue à plus de quarante mille les temples de l’empire mexicain.
On porte à deux mille ceux de la capitale seulement. Le nombre des prêtres devait répondre à ce nombre infini d’autels; Clavigero le fait monter à un
(*) Voyez Gregorio Garcia, Orig. de
million. Cinq mille desservaient la grand temple de Mexico. Iléiait,comma tous les autres temples, comme tous les couvents du pays, riche en propriétés foncières et en esclaves ou serfs pour les cultiver; aussi l’etat ecclésiastique était-il ambitionné comme un moyen de fortune et de pouvoir politique. Les grands y consacraient leurs enfants dès le plus bas âge. Mais la prêtrise n’était point toujours à vie, ce n'était souvent qu’un acte temporaire de dévotion; on fa quittait quelquefois pour un autre état. Il en était ainsi des vœux prononcés par les femmes. Deux grands dignitaires étaient à la tête de la hiérarchie ecclésiastique : l’un portait le titre de seigneur spirituel , l’autre de grand prêtre. Tous deux étaient élus, soit par le corps des prêtres, soit par les délégués du roi , et choisis parmi la haute noblesse. II étaient consultés dans toutes les affaires importantes de l’État; la guerre ne commençait jamais sans qu’ils l’eussent approuvée. Leur opinion en matière de religion était infaillible. Nous renvoyons à Torquemada, liv. 8, et à Clavigero, liv. e , pour les noms et les devoirs des différents prêtres ou prêtresses, et pour tous les détails fastidieux de cette milice, tellement nombreuse, que chaque idole, chaque fête, avait ses prêtres particuliers. Les uns étaient charges du soin matériel de l’intérieur des temples, emploi partagé par les prêtresses ; d’autres de l’administration des terres affectées à leur entretien, et de la perception des revenus qui leur étaient délégués; d’autres avaient pour mission d’encenser les idoles avec le bitume et le eopal , au lever et au coucher du soleil, à midi et à minuit, et, quatre fois par jour, de faire des offrandes au soleil. D’autres enfin étaient spécialement chargés des horribles fonctions de sacrificateurs que le grand prêtre se réservait aux seules fêtes solennelles. Tous ces ministres du culte vivaient dans la pratique continuelle de grandes austérités ; on punissait de mort ceux qui manquaient a la chasteté; ils expiraient la nuit sous le bâton ; daus quelques villes même le grand prêtre ne sor-
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tait jamais du temple et observait une continence absolue.
On trouvait aussi dans l'Anahuac des ordres religieux des deux sexes vivant dans l’observation de règles rigides. Le plus célèbre était sous l’invocation de Quetzalcoatl ; on y entrait dès l’enfance. Ciicz les Totomaques, on remarquait un couvent consacré à Centeotl, la déesse de la terre; on n’y admettait que des hommes veufs etdgés de so Xante ans, dont le nombre étaifliinité, mais l'influence iuliuie; on venait les consulter de toutes parts, et leurs réponses faisaient loi.
Les prières, les macérations, le jeilne , les offrandes , l’encensement des idoles, les jeux, les danses, les chants, les processions et surtout les sacrifices humains, composaient tout le culte mexicain. Ici nulle trace de morale, nul acte qui rappelle l'homme à des devoirs sociaux, à des sentiments de bienveillance, à la pratique d’une mutuelle charité, mais l'image terrible de divinités irritées, altérées de sang, qu’on n’apaise qu’avec le supplice des victimes, mais tout un peuple enfant avide du spectacle de l’agonie des hommes, l’accompagnant de l’expression d’une joie bruyante et de sauvages divertissements, puis couronnant de telles cérémonies par d’affreux festins de chair humaine.-. Cette exécrable religion ne semble autre, chose que la terreur adorée par la crédulité. On répugne aux détails dégoûtants de ce culte barbare, et nous devons en abréger le récit.
Dans les premiers mois de l'année, c’était àTialoe, le dieu de l’eau, vénéré par les Mexicains comme le premier principe de la prospérité d’un pays où la sécheresse était si fréquente, qiie s’adressaient tes hommages; on lui sacrifiait de pauvres enfants tenus en cages comme de. petits oiseaux. Une autre fête du même dieu donne l’idée, d’une saturnale. Les prêtres se répandaient dans les campagnes , dépouillaient les passants, et ii’épargnaieut pas même les magasins royaux et les receveurs des impôts qui leur toin-
baient sous la main. Ce brigandage à jour üxe semblait une de leurs prérogatives, car le roi n’osait les punir, quels que fussent leurs délits; ils allaient parfois jusqu’à l'assassinat de ceux qui résistaient.
A la fête de Xipe, le dieu de l’or, des richesses et des orfèvres , les mêmes prêtres écorchaient quelques prisonniers de guerre, et, couverts de leurs peaux, ils couraient par la ville en réclamant les aumônes des peuples effrayés.
Par des jeûnes, des abstinences, des flagellations les Mexicains se préparaient a célébrer la fête de la déesse de la terre; et quelques victimes, promenées au milieu des bouquets et des guirlandes de fleurs, allaient mourir pour celle qui donne ia vie et qui nourrit les hommes.
Le cinquième mois, un prêtre sortait du temple et parcourait la ville en jouant de la flûte ; c’était l'annonce de la fête de Tezcatlipoca, la fête de la pénitence. Les pécheurs se jetaient a terre et mangeaient ia poussière des rues; ils pleuraient leurs fautes, et, pour les expier, le jeune homme le plus beau, choisi entre les prisonniers de guerre, était mis à mort. C’était pour lui la fin d'une année de voluptés ; car, dans cette année, on lui prodiguait tout ce qui fait aimer l’existence; on lui laissait une apparence de liberté; on lui donnait quatre jeunes filles pour qu’il connût les plaisirs de l’amour; on flattait sa vanité par les plus magnifiques habits ; ses moindres désirs étaient sur-le-champ satisfaits; enfin, l’heure du sacrifice venue, le grand prêtre s'approchait de lui en lui témoignant beaucoup d’égards, et le tuait de la manière la plus respectueuse. Les grands seigneurs, en leur qualité de nobles cannibales, réservaient pour leur table ses doigts et ses bras.
La grande fête de Huilzilopochtli, car il y en avait plusieurs, voyait se reproduire de semblables sacrifices.
Une statue de hauteur d’homme, faite par la main des prêtres, parée de tout ce qui pouvait annoncer la puissance du dieu de la guerre , sa force deslruc-
tive, ses goûts sanguinaires, était adorée avec une pompe toute particulière par le roi, les grands et le peuple.
C’était à l’une des fêtes de ce dieu (pie l’on consacrait cette fameuse statue composée de farine de maïs, de légumes, de fruits mêlés et pétris avec le sang des enfants immoles. On la faisait sécher soigneusement, et, toute grande qu’elle était, elle pesait peu.
Aussitôt après la consécration, hommes et femmes se mettaient à danser; ces divertissements se répétaient pendant tout le mois , et pendant tout le mois aussi on immolait des prisonniers. C’était l’époque d’une grande procession dans les villages qui entouraient Tenochtitlan. A ciiaue station du cortège avaient lieu es sacrifices d’oiseaux, de cailles surtout. La procession rentrait à la nuit, et les prêtres la passaient en veilles; puis, au point du jour, en présence d’un petit nombre d’entre eux et du roi seulement, la statue de pâte était apportée au milieu de la grande salle du' temple; un des prêtres lui tirait une flèclie au cœur, et s’écriait aussitôt : Le dieu est mort. Ensuite la statue était divisée en deux parties égales :
l'une pour les habitants de Tlatelolco, l’autre pour ceux de la capitale, subdivisée enfin en milliers de parcelles et distribuée dans chaque quartier, de manière que tout habitant pût prendre part a cette grande communion.
Toutes les fêtes des Aztèques étaient également souillées de sang humain; mais chacune d'elles se faisait remarquer par des circonstances particulières dont les intentions allégoriques échappent à notre ignorance. A la fête de la mère des dieux, une jeune vierçe était la victime immolée, et ses bourreaux, quelques vieilles matrones qui dansaient autour d'elle un jour durant en l’excitant au courage et à la résignation; le soir venu, elles lui tranchaient la tête. Dans la fête du dieu du feu, chaque victime avait son parrain choisi parmi les principaux habitants, comme à un autoda-fé espagnol. Ce noble patron, après avoir, dansé, bu et mangé toute la
nuit avec le patient, et longtemps dansé avec lui autour du bûcher allumé, l’y précipitait et le retirait promptement pour qu’il pût être sacrifié vivant à la manière ordinaire.
L’anniversaire dé l’arrivée des dieux dans le douzième mois, l’une des plus grandes fêtes de l’année, voyait se répéter une semblable horreur. Toutes les rues étaient jonchées de verdure ; des branches d’arbres tapissaient le devant des maisons. Les prêtres étendaient une natte devant l’autel de Tezcatlipoca; un d’eux veillait toute la nuit, et lorsqu’au matin des pas humains semblaient imprimés sur la natte, il s’écriait : Le aieu est arrivé, adorez-le; et la foule se jetait à genoux, le visage tourné vers l’orient; car c’est ainsi qu’on priait dans l’Analuiac; au soleil couchant tout le peuple s’enivrait, et plusieurs jours de suite se renouvelait la même fourberie et les mêmes orgies.
A la fête de Cer.teotl une femme expirait sous le couteau sacré, et les nobles faisaient d’abondantes distributions de vivres au peuple , et des présents de vases d’or et d’argent aux prêtres.
On trouve encore , dans le calendrier rituel , un grand nombre d’autres fêtes, dont le détail n’est à peu près qu’une répétition de ce que nous venons de voir ; mais bien que notre nomenclature soit déjà longue , nous ne pouvons passer sous silence la plus célébré de toutes ces solennités religieuses, la fête séculaire du cycle de cinquante - deux ans. Clavigero et M. de Ilumboldt l’ont décrite : c’est d’après ces deux autorités que nous la rappellerons ici.
C’était une ancienne croyance répandue dans tout l’Analma'c, que la lin du monde arriverait à la lin du cycle de cinquante-deux ans ; que le soleil ne reparaîtrait plus sur l’horizon, et que les hommes seraient dévorés par des génies malfaisants d’une figure hideuse. A cette grande époque , tout était tristesse dans le vieux Mexique; on éteignait le feu sacré dans les temples; les religieux.
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dans les couvents, se mettaient en prières; on n’osait allumer de feu dans les maisons; les habits étaient déchirés, les meubles précieux brisés; on se détachait de toutes les choses de la terre. Les femmes enceintes devenaient un objet d’épouvante; on leur cachait la figure sous un masque de papier d’agave; on les enfermait dans des magasins de maïs, persuadé que l'on était, qu’au moment de la grande catastrophe elles se changeraient en tigres, et se réuniraient aux génies malfaisants pour se venger de l’injustice des hommes.
La fête commençait dans la soirée du dernier jour complémentaire. Les
firêtres prenaient les vêtements de eurs dieux, et, suivis d’une foule immense, ils se rendaient en procession à la montagne de Huixachtecatl, à deux lieues de Mexico : arrivés à son sommet, ils attendaient en silence l’heure deminuit, l’instant où les pléiades occupent le milieu du ciel. Un pauvre prisonnier de guerre attendait aussi, et, lorsque ces étoiles passaient par le méridien, le malheureux tombait mort, la poitrine ouverte par le couteau du grand
Ïirètre. Dans la plaie faite, on plaçait e bout de l’instrument destiné à donner du feu par frottement avec le bois enflamme ; on allumait un énorme bûcher dans lequel on jetait le cadavre de la victime. Le peuple hurlait de joie ; ses cris étaient répétés par ceux qui , n’ayant pu suivre la procession, se tenaient sur les terrasses des maisons, sur le sommet des téocallis, sur les collines du lac, épiant les premiers jets de la flamme qui s’apercevait de presque tous les points de la vallée de Mexico. Des messagers, tenant à la main des torches de bois résineux, portaient le feu nouveau de village en village ; ils le déposaient dans les temples, d’où il était distribué aux habitants. L’allégresse redoublait au moment où le soleil se montrait à l’Imrizon. Alors, la procession reprenait le chemin de la ville. Le peuple croyait voir rentrer les dieux dans le sanctuaire ; les femmes sortaient de leur prison. On se parait de
nouveaux habits; on employait les treize jours intercalaires suivants, à nettoyer les temples, à blanchir les murs, à renouveler les meubles, et tout ce qui servait à l’usage domestique.
Dans cet aperçu du culte des Aztèques, on a trop souvent entendu répéter ces mots sacrifices humains.
Notre répugnance est grande à donner quelques détails sur un si déplorable sujet; toutefois, nous devons la surmonter pour compléter le tableau (*).
Parée comme le dieu en l’honneur duquel elle allait être immolée, la victime, au milieu de ses bourreaux, assistait à la fête, aux jeux, aux danses, aux divertissements du jour dont elle devait être le dernier spectacle. L'instant fatal venu, nue et les mains libres, elle montait sur la plate-forme du temple, accompagnéedes prêtres qui devaient la sacrifier. Quelquefois l’un d’eux lui présentait, avant de monter, une deces petites idolesdepâte, en lui disant : Voilà votre dieu. La pierre du sacrifice, placée au sommet, du téocalli, était un bloc de jaspe vert, de cinq piecjs de long, convexe dans sa partie supérieure. Les prêtres-bourreaux , après s'être saisis du patient, l’étendaient sur cet autel ; quatre d’entre eux lui tenaient fortement les pieds et les mains; un cinquième lui passait autour du cou un collier de bois dont la forme était celle d’un serpent roulé, et le sixième, le topiltzin ou grand sacrificateur, revêtu d’un habit rouge assez semblable à nos scapulaires, la tête ornée de plumes vertes et jaunes, les oreilles d’anneaux d’or et d’émeraudes, et la lèvre inférieure d’une petite turquoise, montrait aux assistants l'idole à laquelle il allait sacrifier, et les invitait à lui
(*} Plusieurs manuscrits hiéroglyphiques, et notamment relui de Veüetri, nous offrent quelques peintures de ces épouvantables sacrifices, qui semblent moins l'œuvre d’une aveugle et barbare superstition , qu'une combinaison politique d'un gouvernement essentiellement conquérant, cherchant un point d'appui dans la terreur religieuse.
adresser leurs prières, puis, armé de son couteau d'obsidienne, il s’approchait de la victime, il lui ouvrait le sein , il lui arrachait le cœur, il le présentait au soleil, il le jetait ensuite aux pieds de l’idole, et, le reprenant aussitôt , il l’offrait à l'idole ellemême, soit en l'introduisant dans sa bouche, soit en lui frottant les levres de cet horrible présent qu’il brillait enfin, et dont il conservait précieusement les cendres. Si lu malheureuse victime était un prisonnier de guerre, on lui coupait la tête, et on jetait son corps au bas du temple. L’officier ou le soldat auquel il appartenait s’emparait du cadavre et le |>ortait chez lui pour en faire un horrible festin.
Toutes ces barbaries étaient communes aux différentes nations de l’Anahuac qui avaient successivement adopté, le culte et les mœurs des Aztèques. (*) Dans quelques-unes de leurs fêtes, ces derniers admettaient une espèce de combat singulier entre le bourreau et la victime; mais il fallait que celle-ci fût un captif distingué par son grade et sa haute valeur. Alors le prisonnier était attaché par un pied à une grande roue de pierre; on l’armait d'une épée et d’un bouclier; celui qui s’offrait pour le sacrifier, paraissait avec les mêmes armes, et le combat s’engageait à la vue du peuple.
Si le captif demeurait vainqueur, nonseulement il échappait à la mort, mais il recevait le titre et les honneurs que les lois du pays accordaient aux plus fameux guerriers, et le vaincu servait de victime, car il fallait toujours qu'il y en eût une. Les prêtres ne voulaient pas perdre le privilège
S’immoler un homme, et le peuple le ivertissement des convulsions de la mort (**).
Toute la cosmogonie des Mexicains, leurs traditions sur la mère du genre humain , le souvenir d'une grande inondation et d’une seule famille échapée aux flots sur un radeau, l'histoire ’un édifice pyramidal élevé par l'or*
(*) Voy. pl. xi.
(**) V<*y. pl. ia, 14, x5.
gueil des hommes et détruit par la colère des dieux, les ablutions pratiquées à la naissance des enfants , les idoles de farine , de maïs, distribuées en parcelles au peuple rassemblé dans l’enceinte des temples, la déclaration des péchés par les pénitents, les associations religieuses d'hommes et de femmes semblables a celles de nos couvents , cette croyance que des famine* blanc .1 à longues barbes et d'une grande sainteté de moeurs avaient adis changé le système religieux et poitic|ue du pays, toutes ces choses, enfiu , firent croire aux religieux qui accompagnaient l’armée de llortès, qu'a une époque très-reculée le christianisme avait été prêché dans le nouveau continent Des savants mexicains crurent même reconnaître l’apôtre saint Thomas dans ce personnage mystérieux que les Aztèques et les Cholulnns désignaient sous le nom de Quctzalcoatl. lis appuyaient surtout ce bizarre système sur l’existence de certaines images ou reliefs figurant la croix des chrétiens, observes en divers lieux de cette partie de l’Amérique.
Nous n'avons pas besoin de discuter de telles opinions: il serait aussi ridicule de s'en occuper aujourd'hui qu'il était excusable à des moines espagnols, au seizième siècle, d’en faire l’objet de leurs prédilections.
Si , de l’état religieux du Mexique , nous passons à spn état civil , nous aurons encore plus d’une fois l’occasion de faire remarquer l'influence de l’esprit théocratique sur le gouvernement de la famille et sur celui de l’État. Nous le retrouvons particulièrement dans la distinction des rangs,dans ia sci>aration des professions diverses, dans l'habitude de la subordination , et dans l’autorité presque illimitée du supérieur sur l’inférieur.
Tout Mexicain naissait libre, lors même que sa mère était esclave. Le pere ne pouvait aliéner la liberté d'un de ses enfants que dans le seul cas où, pauvre et incapable de travailler, il n’avait d’autre moyen de subvenir à son existence. Le père qui exposait scs
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enfants perdait ses biens et sa lilterté; l’enfant, ainsi protégé par la loi, devait au père respect et soumission.
Nous pouvons, dans les peintures de la collection de Mendoza, prendre une idée de la vie du Mexicain depuis sa naissance jusqu'à sa mort, line femme vient d’accoucher, son enfant est placé dans un berceau , auquel tient une Heur fragile comme sa vie. Quatre jours apres, la sage-femme porte le nouveau-ne dans la cour de la maison de l'accouchée, elle l’étend sur des joncs, elle le lave en présence de trois jeunes garçons, qui lui donnent un nom, et célèbrent cette fête en mangeant du maïs rôti. On remarque dans les mains de l'enfant les outils de la profession de son père; des armes indiquent que c’est le fils d’un guerrier; une quenouille et un fuseau annoncent que c’est une fille. Tous ces objets étaient enterrés dans l’endroit même où la cérémonie venait d'avoir lieu.
Ceci rappelle le baptême des prosélytes du judaïsme (*).
Si les parents voulaient consacrer leur fils à l’état ecclésiastique, ils le portaient au temple le vingtième jour après l’ablution , et déposaient sur l’autel un présent de riches étoffes.
À cinq ans, nous trouvons les enfants de l’un et de l’autre sexe dans l’intérieur de la maison paternelle , s’essayant sous les yeux de leurs parents à de faciles travaux, à broyer du mais, à porter de petits fardeaux, à filer, à tenir l'aiguilie.
A huit ans, les instruments de punition leur sont montrés; on les menace, mais ce n’est qu’a dix ans qu'ils sont punis Les punitions varient avec i’àge : ce sont des piqûres sur le corps et sur les mains avec des pointes de pite ou agave; c’est le fouet avec des verges ou des roseaux; c’est l’exposition a la fumee du piment; ce sont de longues courses de nuit sur les montagnes ou dans les rues , etc. , etc. , etc.
A tnïze ou quatorze ans, a l’âge où les forces coinmeno nt à se développer, ces enfants partagent les tra-
(*)Voy. pl. iG.
vaux de leurs parrnts ; iis conduisent une barque, ils rament sur le lac, ils pêchent, ils travaillent aux étoffes, ils font la cuisine. Ceux qu'une naissance plus distinguée appelle à d’autres professions, aux emplois publics, aux arts libéraux , sont présentés par leur père aux prêtres des séminaires chargés de l’instruction; ils apprennent sous res maîtres les cérémonies de la religion, les annales du pays, l’art de peindre et d’écrire, et même les choses qui se rattachent à l’art de la guerre.
Lorsque l’âge çle prendre un état est arrivé, et alors les années ne sont plus indiquées sur le tableau, on voit les jeunes gens, à la suite des prêtres ou des guerriers, recevoir des instructions, des récompenses, des châtiments , dans la carrière qu’ils ont embrassée.
Les mêmes peintures nous montrent enfin l'homme qu’elles ont pris au berceau parvenu dans le cercle des emplois et des honneurs, la tête ornée du ruban de chevalier ( teuctli) , tenant au bras le bouclier blasonné, dans le costume de l’ordre auquel il appartient, et paré des décorations qui récompensent la valeur, et surtout le nombre des prisonniers qu’on a faits à la guerre (*).
L’éducation mexicaine était toute aux moins des prêtres qui inspiraient à leurs élèves un grand respect pour leurs parents. Le pouvoir du chef de famille était ctendu , et l’enfant , à quelque âge que ce lût , n’adressait jamais la parole à son père sans sa permission. Il embrassait presque toujours son état ou sa profession; l’ambition n’était point évedlee, chez ce peuple soumis, par l’appât d’une plus brillante existence que celle de ses ancêtres. Il se mariait jeune; on voit sur les tableaux hiéroglyphiques qu'à vingt deux ans il devait être marié, ou qu’il était alors censé se dévouer au culte des autels; alors les filles ne voulaient plus de lui pour époux, et, dans qutlques parties de l'Aiiahuac, à Tlascala par exemple, les célibataires étaient très-méprisés.
(*) Voy. pl 18 et 19.
Voici , d’après les mêmes peintures, quelques détails sur les cérémonies du mariage. Lorsque le jour des noces était arrivé, celle qui avait négocié le mariage, et c’était ordinairement une des plus vieilles et des plus respectables femmes de la famille du mari, venait prendre la jeune fille pour la conduire au domicile de celui qu’elle allait épouser. Elle était accompagnée de pareils, d’amis et de joueurs d’instruments. Quatre femmes , tenant à la main des torches de bois de pin allumées éclairaient le cortège. Le marié , son père et sa mère recevaient la jeune fille à la porte de leur maison; ils la complimentaient, ils brûlaient du copaj devant elle , puis l’introduisaient dans une salle où toutes les personnes invitées se trouvaient réunies. Une natte était étendue au milieu de l’appartement; les mariés s’y plaçaient assis sur des Sièges, puis lin des' assistants, peut-être un prêtre , nouait un des pans de la robe de la fille avec un coin du manteau du jeune homme. C’était la partie sacramentelle du mariage, l’acte qui le consacrait. Deux vieillards et deux vieilles femmes témoins des mariés leur adressaient ensuite l'un après l’autre une espèce d’instruction sur leurs nouveaux devoirs. Le copal brûlait en l’honneur des dieux. Un repas suivait , où la tempérance pouvait être violée sans crime. Quatre jours après la noce, on se rendait au temple, et l’on offrait aux dieux protecteurs de la famille, la natte sur laquelle les époux avaient passé la première nuit. Le divorce était fréquent au Mexique; il suffisait pour cela du consentement des deux époux, qui ne pouvaient plus se réunir (*).
Si l’intervention du prêtre est à , peine aperçue dans les cérémonies du mariage, ou quelques écrivains le font
(*) Los cérémonies du mariage et les négociaiions qui le précédaient variaient probablement avec le rang des époux. Les détails donnés par Clavigero. lib. vi, paraissent devoir s'appliquer aux noces de la noblesse et des classes riches de la société. Voyez pi 16.
cependant ligurer, il n’en est pas ainsi dans les détails des funérailles. Aussitôt qu’un Aztèque, était mort , deux vieillards appartenant au temple, probablement de pauvres prêtres, étaient appelés. Ils s’emparaient du cadavre, ils lui lavaient la tête, ils l’entouraient de bandes de papier d’aloès , ils l’habillaient comme l’idole représentant le dieu protecteur de sa famille ou des gens de sa profession; puis ainsi costumé, ils asseyaient le mort dans un fauteuil , plaçaient près de lui une jatte pleine d’eaii et quelques morceaux de pa-
fiiercouverts decaractèreson peintures îiéroglyphiques, espèces de passe-ports à l’usage du défunt, pour le voyage qu'il allait entreprendre. Chacun d eux était une garantie spéciale contre un des dangers de la route. Le mort pouvait alors passer sans crainte entre les deux montagnes qui se heurtent sans cesse, près du grand serpent, sur les terres du crocodile, au milieu des huit déserts, et franchi rendu les huit montagnes noires sans être enlevé par le vent impétueux de la terre des morts, au>si lourd sur la tête du voyageur que la cascade qui tombe d'un liaut rocher, aussi coupant que la lame du couteau du grand prêtre. Puis on brûlait le défunt avec ses habits, ses armes, les instruments de sa procession, afin que la chaleur du brasier le pût défendre contre le souffle glacé de ce terrible vent. On tuait ensuite un certain animal domestique, espèce de chien mexicain, pour qu’il fit bonne garde au mort pendant sa route dans l’autre monde, et tandis ue l’un des prêtres entretenait la amme du bûcher, d’autres prêtres chantaient des hymnes mélancoliques.
Lorsque le tout était consumé, on recueillait les cendres dans un pot de terre qu’on plaçait dans un trou , et quatre-vingts jours après, on allait sur le lieu de la sépulture répandre du maïs et du vin. Telles étaient les funérailles du peuple. Mais à la mort des rois, il y avait un tout autre luxe de cérémonies, de pompes et de sacrifices.
Aussitôt que l'empereur était en danger de mort, les statues des idoles étaient voilées ou couvertes d’un mas-
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que. A peine avait-il rendu le dernier soupir, qu’un deuil général était ordonné; des courriers partaient pour tous les points de l’empire, avec ordre d'inviter les feudataires et la principale noblesse aux funérailles. En présence de ces grands personnages , le corps était lave et parfumé de manière à le garantir de toute corruption, et placé sur une natte; on le veillait pendant plusieurs nuits, et, durant cette longue veille , les marques d'une douleur profonde , les pleurs, les sanglots, les gémissements étaient de rigoureuse étiquette. On coupait une poignée de ses cheveux pour être soigneusement conservée ; on mettait dans sa bouche une grosse émeraude ; on plaçait sur ses genoux dixsept couvertures fort riches , dont chacune avait sans doute une destination symbolique , et par - dessus tout cela ôn attachait l’image de l’idole objet de la vénération particulière du monarque pendant sa vie; puis on lui couvrait le visage d’un masque enrichi de perles et de pierres précieuses; puis, le corps placé au milieu d’un immense cortège de nobles, de prêtres , de peuple, était porté dans la cour intérieure du grand temple et posé avec ses ornements sur un immense bûcher.Chaque assistant y jetait, comme offrande, ses armes "et des objets de prix. Un grand nombre d’esclaves et de femmes étaient immolés pour le servir dans l’autre monde, ainsi que plusieurs officiers de sa domesticité, parmi lesquels figurait celui ui avait soin d’entretenir les lampes u palais, afin que le monarque vit clair dans sa route. Son chapelain particulier n'était pas épargné , et même le petit chien , dont nous avons déjà parlé , figure aussi dans ce hideux holocauste. Les cendres du bûcher, renfermées dans une urne, étaient déposées dans une des tours du temple , et non portées à Chapoltépec, comme l’a cru Solis. C'était aussi dans ces tours, et non dans des cimetières , que les principaux personnages avaient leur sépulture ; et d’Acosta se trompe lorsqu'il suppose qu’on sacrifiait a leurs
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funérailles quelques-uns de leurs parents.
Dans l’ordre social tel que celui du Mexique, tout ce qui n’était pas noble restait parqué dans les limites de son obscure condition , sans pouvoir en sortir II y avait même une portion considérable de peuple dont le sort était à peu près celui des paysans serfs des temps féodaux. Ils ne" pouvaient changer de résidence sans la permission de leurs maîtres; c'étaient des instruments de culture attachés au sol, passant avec lui d’un possesseur à un autre. On pouvait même les échanger contre des bestiaux, et les donner en payement, soit d’une terre, soit d’esclaves destinés au service particulier du seigneur (*). Les hommes libres, cultivant pour eux - mêmes , étaient traités par ce dernier comme des êtres * d’une espèce inférieure.
La noblesse était nombreuse. Elle occupait tous les emplois publics et les grades de l’armée; elle possédait de vastes territoires et des titres transmissibles du père au fils ; d’autres titres lui étaient conférés à vie comme distinctions personnelles ; d’autres encore étaient attachés en sa faveur à certaines fonctions du palais Les nobles portaient des vêtements interdits au peuple. Leurs maisons se distinguaient par une construction particulière. Le peuple les approchait avec respect, les yeux baissés, sans oser les regarder " en face ; eux , à leur
(*) Herrera peint sons des couleurs fausses la condition de ces derniers esclaves , qu’il regarde comme tellement avilis , et dont la vie était si peu estimée, qu’on pouvait les tuer sans encourir aucune espèce de peine. Clavigero , au contraire, beaucoup mieux instruit , assure que l'esclavage était généralement doux , et les travaux modérés et réglés. On comptait, suivant lui, trois autres sortes d’esclaves : les prisonniers de guerre, les hommes vendus, et les malfaiteurs. On sait que les premiers étaient toujours réservés pour les sacrifices. Le» seconds appartenaient généralement à la classe des enfants vendus par leurs pères. Herrera, Decad. III, lib. 7 et 17. Clavigero, I 36o.
tour, valets du maître, n’abordaient le roi que pieds nus, dans de simples habits et avec toute l'humilité des esclaves. Cette hiérarchie de respects et de bassesses avait ses règles et son cérémonial. Les formes de la langue se prêtaient à leur exigence. Les tournures et les mots dont on se servait avec des égaux auraient été inconvenants dans la bouche d’un inférieur s'adressant à une personne d’un rang plus élevé, qui les aurait pris pour des insultes.
Le titre de. Teuetli était le premier parmi la noblesse. Pour l’obtenir il fallait avoir fait ses preuves de bravoure sur les champs de bataille, être d’un âge niilr et possesseur d’une grande fortune ; dans ce dernier cas un simple marchand non noble pouvait aspirer à ce titre ; tel était du moins l’usage à Cholula, usage qui finit par prévaloir à Mexico et à Tlascala. Le candidat devait se soumettre à de longues pénitences, à des jeûnes rigoureux , à une entière continence, sc tirer du sang tous les jours, endurer les insultes et les humiliations. Lorsqu’il avait épuisé toutes les épreuves et qu’il était jugé digne d’être initié, il venait au milieu d’une cérémonie religieuse, recevoir des mains d’un prêtre le titre que son patient orgueil avait bien mérité. Le prêtre lui rappelait alors les devoirs qu’il avait à remplir; et lui, réunissant ensuite à sa table tous les nobles ses égaux , terminait la solennité par un grand festin (*) .
La noblesse, comme corps politique,
(*) Les cérémonies que l'on pratiquait à la réception d’un teuetli , variaient dans les diverses provinces ; niais dans tontes nous voyons des traces de notre chevalerie du moven âge. Dans toutes on remarque l’intervention des prêtres. L’usage de créer teuetli les principaux Indiens , subsista après la conquête. Ils étaient reçus au nom du roi d’Espagne; ils promettaient d'être fidèles sujets , d'être bons chrétiens et de dénoncer toute conspiration qui viendrait à leur connaissance ; ils prêtaient serment sur la croix et les saints Évangiles.
eut, dans les premiers temps de l’empire, une véritable importance. C’était a la fois le pouvoir legislatif et le collège électoral qui choisissait les rois.
Il y avait au Mexique trente nobles de premier rang , dont chacun avait dans son territoire et sous sa dépendance environ cent mille citoyens, parmi lesquels on comptait trois cents nobles d’une classe inférieure. Chacun de ces chefs exerçait une juridiction territoriale complète; tous levaient des taxes sur leurs vassaux ; tous suivaient l’étendard du monarque à la uerre; tous fournissaient un nomre d’hommes proportionné à l’étendue de leurs domaines, et plusieurs payaient tribut au roi comme ù leur légitimé souverain. C'était le gouvernement féodal , dans sa forme la plus rigide. Dans cette période où le roi n’était investi que au pouvoir exécutif, sou autorité était extrêmement bornée ; il ne pouvait ni déclarer la guerre, ni disposer du revenu public sans l’assentiment de son conseil.
Mais il n’est sur la terre aucun pouvoir rival qui consente à rester longtemps stationnaire. Le commandement suprême de l’armée qui appartenait aux rois servit à l’extension de leur autorité ; le prestige qui s’attache au titre de conquérant augmenta pour eux le respect des peuples; leur influence sur les choses de la religion imprima sur leur personne un caractère sacré, et les tributs lèves sur les peuples vaincus, dont ils avaient une bonne part, leur permirent de déployer ce faste qui séduit, de s’entourer d’une cour pavée et dépendante, et de solder une garde particulière. Il est impossible de déterminer la marche des progrès du pouvoir royal ; nous le voyons déjà se développer avec le grand Moctezuma, et se changer insensiblement en despotisme sous ses successeurs, puis en tyrannie avec le dernier des princes de ce nom. Lui méprisa les anciennes lois , viola les privilèges les plus sacrés , et réduisit tous ses sujets à la condition d’esclaves. Les chefs, ou nobles du premier rang, s’ étaient soumis au
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joug avec une telle répugnance que , dans l’espoir de le secouer et de recouvrer leurs premiers droits, plusieurs d’entre eux recherchèrent la protection de Cortès et se réunirent a un ennemi étranger contre un oppresseur domestique. Ce n’est donc pas sous le règne de ce Moctezuma, mais sous celui de ses prédécesseurs , que nous pouvons reconnaître la forme originaire et l’esprit du gouvernement du Mexique. Les écrivains espagnols ont fait cette perpétuelle confusion, et il est impossible de prendre chez eux une idée juste du système monarchique de l’empire. Toutefois ajoutons qu’aux jours même de Moctezuma , il était des limites que la couronne n’osait franchir. Les grandes affaires se délibéraient en conseil.
La soixante et unième peinture de Mendoza nous fait assister à une séance de cette assemblée, où l’on voit le monarque et quelques seigneurs, placés suivant leur rang, occupés à discuter une affaire d’Etat.
Plus d’une fois, aux jours difliciles de la lutte avec les Espagnols, nous verrons encore Moctezuma consulter ses conseillers sur les prétentions de Cortès.
L’organisation judiciaire de l’ancien Mexique n’annonce pas un pays sauvage ; elle porte la double empreinte de l’élection populaire et de la volonté souveraine du monarque. Le roi nommait les grands juges, ou juges suprêmes, qui résidaient à Mexico et dans les villes les plus considérables du royaume. Ces grands juges prononçaient en dernier ressort, tant au civil qu’au criminel; ils nommaient les juges inférieurs et recevaient les comptes des collecteurs royaux. Audessous d’eux, un tribunal, composé d’un président et de trois conseillers, prononçait en dernier ressort sur certaines affaires civiles; mais au criminel on pouvait en appeler aux grands juges. Dans chaque quartier de la ville, un magistrat nommé par le peuple jugeait en première instance les affaires de sa circonscription, et enfin d’autres magistrats , également à
la nomination de la communauté, et dont les fonctions ont quelque rapport avec celles de nos commissaires de police, avaient mission de veiller sur la conduite d'un certain nombre de familles, et d’instruire chaque jour le grand juge de tout ce qui intéressait l’ordre public. Tous ces magistrats décidaient d’après des lois positives, la plupart traditionnelles. La mort figure souvent dans ce code barbare. On la trouve prononcée contre ceux qui maltraitaient les courriers et les ambassadeurs; qui déplaçaient dans les champs une borne indicative de la propriété; qui engageaient le combat avant l’ordre des chefs; qui altéraient les poids et mesures; etc.
Le divorce était permis. Il était défendu au mari de tuer sa femme lorsqu’il la surprenait en adultère; le juge s’en chargeait pour lui.
Pvous voyons une foule de peines plus ou moins graves appliquées aux plus minces délits , aux plus chétives contraventions. Les pretres étaient un peu mieux traités que les autres citoyens; s’ils abusaient d’une femme libre, ils en étaient quittes pour la privation de leur office, tandis que les jeunes séminaristes coupables du même fait étaient quelquefois mis à mort.
On pendait impitoyablement les hommes et les femmes qui prenaient des habits différents de leur sexe ; et comme il n’y avait point de carnaval à Mexico, cette terrible peine durait toute l’année.
On pendait les tuteurs inGdèles ; on pendait ceux qui dissipaient leur patrimoine dans la débauche; on pendait les ivrognes; mais à soixantedix ans on pouvait s’enivrer à son aise, sans crainte d’un pareil sort.
Les menteurs avaient les oreilles et les lèvres coupées, et les pères qui exposaient leurs enfants perdaient leurs biens et leur liberté.
Toutes ces dispositions pénales n’avaient force de loi que dans l’empire proprement dit : les provinces conquises conservaient leurs lois particulières, comme elles conservaient 3. '
aussi leurs magistrats et leur langue.
On remarque plus de sévérité dans le code de Texcuco. Tous les voleurs étaient pendus, les assassins décapités ; mais, ce oui est plus extraordinaire, pareil châtiment était inlligé aux malheureux historiens qui se permettaient quelques inlidélités dans la peinture des faits. A Tlascala, la peine de mort était prononcée contre les enfants qui manquaient de respect à leur père. Il ne faut pas oublier, comme trait caractéristique de mœurs, que tous les peuples de PA naliuac montraient une grande tendance à punir les crimes et les délits, même les plus légers, mais peu d’empressement à récompenser les vertus civiles et les talents.
Il ne faut pas oublier que l'office d'exécuteur des jugements criminels n était pas méprisé chez les Aztèques; cela ne surprend pas lorsqu'on voit les honneurs qu’ils rendaient au elwf suprême de la religion chargé d’égorger les prisonniers de guerre. Le bourreau était quelquefois pris parmi les magistrats. Quel juefois un juge du tribunal remplissait cette fonction. Le crieur public avait aussi sa part de respect; on regardait ces deux personnages comme les représentants particuliers du monarque.
On connaissait au Mexique deux sortes de prisons : l’une où l’on renfermait les debiteurs insolvables et les condamnés pour délits de peu d’importance; l’autre, construite à peu près comme une cage, servait de logement aux prisonniers de guerre, en attendant l’heure du sacrifice. La même prison renfermait aussi les détenus pour crimes emportant peine de mort; ceux-ci étaient très-sévèrement traités; les prisonniers deguerre au contraire l’étaient parfaitement.
On les nourrissait fort bien ; enfin on cherchait, par tous les moyens possibles, à éloigner de leur pensée le triste sort qui les attendait , et à leur procurer un embonpoint qu’on jugeait d'un favorable augure.
Nous avons vu les ambassadeurs et les courriers, mis sur la même ligue
dans la loi pénale , recevoir d’elle une rotèetion parfaitement égale. Cette i/arre réunion de fonctions si différentes a droit de nous surprendre. Cela nous prouve, ou que les ambassadeurs au Mexique ne jouissaient pas de cette considération que nous leur accordons en Europe, ou que les courriers étaient de fort respectables personnages. 11 est vrai de dire que le rôle d'ambassadeur était borné à des missions toutes spéciales et de très-courte durée, telles que la notification des ordres du roi aux chefs tributaires, et la discussion de quelques points litigieux avec les princes voisins de l’empire. Toutefois l’ambassadeur était une personne sacrée. Les honneurs qu’on lui rendait se mesuraient sur la peur qu’on avait de celui qu’il représentait. Si cette peur était grande, on traitait l’ambassadeur comme une divinité; on brillait de l'encens devant lui, on le défrayait de tout , et on l’accablait de présents.
Quant aux courriers, c'ctaient des fonctionnaires fort utiles, même indispensables dans un pays où les communications étaient si difficiles, dans un pays si étptidu , si montagneux , où les chevaux n’existaient pas. Le service des courriers se faisait avec une incroyable rapidité. De six lieues en six lieues une petite tour était établie sur une hauteur; elle servait de résidence à un ou à plusieurs courriers qui portaient successivement les dépêches d’une tour à une autre. Elles passaient ainsi de main en main sans interruption, et parvenaient, disent les historiens , en vingt-quatre ou trente heures, à troiscents milles deTenochtitlan.
C’est peut-être un peu fort , bien que ces messagers fussent exercés de bonne heure à la course sous l’inspection des prêtres. On les chargeait aussi de missions de confiance, comme de transmettre de vive voix, aux magistrats ou aux généraux, lei> ordres du roi, et de rendre compte de leur exécution. Ceci les rapprochait des ambassadeurs.
Un empire qui a les armes à la main, depuis son origine jusqu’à sa chute, doit mettre l’état militaire au premier rang. Il en était ainsi chez
les Aztèques : tout homme pouvant combattre était soldat. Les chefs ou seigneurs feudataires et les princes alliés devaient fournir un certain nombre d’hommes et marcher à leur tête aussitôt qu’ils en étaient requis; c’était de ces contingents divers que se composait l’armée dont l’organisation n’était pas permanente, et ressemblait à celle des armées féodales du moyen âge. Sa hiérarchie et sa composition sont mal connues; on sait seulement que tous les grades étaient réservés à la noblesse, qu’elle était commandée par plusieurs généraux de grades differents, et distingués par des plumes, par des casques et par des armures particulières. Un général en chef avait le commandement suprême. Pour l’armée, le dernier des Moctezuma avait institué trois ordres militaires : l’ordre des Princes, des Aigles, des Tigres. Les seigneurs décorés de l’un de ces ordres en portaient à la guerre les insignes sur leur armure. Les chevaliersdu Tigre (Jaguar) par exemple, étaient tachetés comme leurpatron. L’ordre des Princes passait pour le premier de tous ; Moctezuma , avant d'etre couronné, en faisaitpartie.
Tous ces différents chevaliers avaient des logements particuliers au palais , quand ils y étaient de service. Les armes des Aztèques, comme celles des autres peuples de l’Amérique de celte époque , étaient bonnes pour combattre des ennemis qui n'en possédaient pas de meilleures. Leurs guerriers portaient des espèces de cuirasses de coton de trois centimètres d’épaisseur, qui protégeaient le corps depuis le cou jusqu’à la ceinture. Un bouclier d’osieren forme d’écusson ou ovale, couvert de toile et de plumes, et dont la forme rappelle les boucliers représentés sur plusieurs vases de la grande Grèce, leur servait à amortir le coup des dards. A l’aide d’une massue creuse , ils lançaient des pierres avec autant de force que si elles parlaient d’une fronde. Le soldat qui allait presque nu ali combat , jetait sur la tête de l’ennemi le filet à grandes mailles dont il s était enveloppé le corps. Les
généraux chevaliers de l’Aigle ou du Tigre se couvraient de cottes de mailles d’or et de cuivre , et portaient des casquesqui imitaient la tête d’un aigle, d’un serpent, d’un crocodile ou d’un jaguar. Un sabredetrois pieds de long et de quatre pouces de large, arme des deux côtés de morceaux d’obsidienne parfaitement affilés et coupant comme des rasoirs, portait un premier coup assez souvent mortel; mais le tranchant s’émoussait facilement et l’arme devenait inutile. Des piques, dont quelques-unes avaient quinze ou seize pieds de long, se terminaient par une pointe de cuivre fort bien aiguisée. Mais l’arme la plus dangereuse entre les mains des Aztèques, était un dard qu’ils savaient lancer avec une merveilleuse adresse; il perçait un homme de part en part. A ce (fard était attaché un long cordon, à T aide duquel le combattant le retirait avec promptitude pour le lancer de nouveau. Les Espagnols mêmes redoutaient cette arme meurtrière, dont les cuirasses de fer ne préservaient pas toujours. L’histoire de la conquête prouve que les Mexicains n’avaient pas la moindre idée de ce que nous appelons ordre de marche, ordre de bataille, évolution, tactique et discipline ; ils se ruaient en masse sur l’ennemi, et revenaient à la charge tant qu’ils n’étaient pas découragés. Il ne fallait pas grand’chose pour qu’ils le fussent complètement : la mort d’un général , la prise de l’étendard royal les frappait de terreur, et ils prenaient la fuite lors même qu’ils étaient les plus forts et que la fortune les favorisait. Pauvres soldats en rase campagne , il n’en était pas ainsi derrière leurs murailles, ou dans leurs tours, ou sur les plates-formes de leurs temples ; là, il fallait les tuer pour les vaincre. Quelques restes de murailles sur les anciennes frontières orientales des Tlascalans pourront donner l’idée du système des fortifications aztèques et de leurs camps retranchés. Ces murailles, généralement peu élevées et fort épaisses (8 à 10 pieds de haut sur 18 de large), étaient en pierres
liées par un mortier de chaux; elles dessinaient une espère d’ovale plus ou moins régulier, plus ou moins allongé, et aux deux extrémités de la circonvallation on ménageait une ouverture de 7 à 8 pieds qui servait à pénétrer dans l’enceinte. Les Aztèques savaient tirer parti des accidents de terrain , et transformer des hauteurs naturelles en forteresses, au moyen de
Slusieurs enceintes de murs élevés de istance en distance depuis la base de la montagne jusqu’à son sommet. Les pyramides deCholula et deSaint-Jean de Teotihuacan, les constructions de Xochicalco,etc.,furentàla foisdes édifices religieux et des places fortes. On en doit dire autant de tous les téocalli.
Clavigero, en nous conservant les noms de plusieurs lieux jadis fortifiés dont les ruines existent encore, prouve que les peuples de l’Anahuae étaient moins ignorants qu’on ne le suppose dans l’art de la défense, pousse chez eux beaucoup plus loin que celui de l’attaque.
Le grand étendard, espèce de long bâton auquel étaient fixées les armes de l’empire, l’aigle aux ailes déployées s’élançant sur un jaguar, ressemblait plus au signum des Romains qu’à nos drapeaux. II était placé au centre de l’armée, et porté par le général en chef. Sur lui tous les yeux du soldat étaient fixés, et sa perte entraînait surle-champ celle de la bataille. C’est ce qu’on vit ù la journée d’Otompnn, lorsque Cortès s’empara de cette royale enseigne, qui, ce jour-là, n’était point l’aigle des Aztèques, mais un filet en or, probablement les armes de quelque ville voisine du lac, adoptéespour cette fois à défaut du grand étendard. 11 y avait aussi dans l’armée d’autres petites enseignes appartenant à divers corps, et leur point deralliement; elles étaient attachées au dos de l’officier
?|ui les portait, et si fortement qu’il allait le mettre en pièces pour s’en emparer.
Le droit de propriété privée, dans toute son étendue , était parfaitement établi chez les Mexicains. Ils connaissaient la distinction que nous faisons
entre la propriété foncière et «nobiliaire, entre l’usufruit et la nue propriété. Les biens-fonds et les meubles se transportaient chez eux par voie d’échange, de vente et de succession.
Ils n’ignoraient pas non plus les donations à titre gratuit ou à titre onéreux , et en général les formes qui règlent les conventions chez les nations civilisées, bien que ces formes fussent très - arbitraires , et telles qu’on les pouvait attendre des circonstances sociales sous lesquelles ils vivaient.
Toutefois, la division dr-s propriétés dans l’Atiahuac ne ressemble nullement à celle que nous connaissons dans notre Europe. La plus grande partie des terres était partagée entre la couronne, la noblesse, les communautés des villes ou des villages, et les temples où établissements religieux. Il existait une espèce de cadastre, de tableaux peints sur lesquels chaque propriété était indiquée en surface et bornage. Chacun voyait d’un coup d’œii ce qui lui appartenait. Les terres de la couronne étaient enluminées en violet , celles de la noblesse en écarlate, celles des communautés en jaune; ces peintures servirent après la conquête pour prononcer sur les contestutionsqui survenaient entre les particuliers.
Certaines terres de la couronne étaient données en fief temporaire à des seigneurs appelés gens ou peuple du palais. Ces tenanciers ne payaient ni taxe, ni tribut; mais, en signe d'hommage, à certaines époques, ils offraient au roi des Heurs et des oiseaux. Quelquefois la donation n’était pas à titre gratuit, mais à charge de certaines redevances, comme de cultiver ou faire cultiver les jardins royaux , entretenir les palais et les rebâtir au besoin.
Les terres nobles données par là couronne passaient du père au fils, ou aux autres héritiers. Elles pouvaient être aliénées, maisjamais aux plébéiens, ce qui, en d’autres termes, concentrait la propriété foncière dans les mains de la noblesse.
Les biens-fonds dépendants des temples et des couvents étaient inaliéna-
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blés et ressemblaient à nos terres de mainmorte.
Dans chaque district, disent Herrera et Torquemada, on affectait au peuple une certaine quantité de terres dans la proportion du nombre de familles. Ces terres étaient cultivées par toute la communauté. Leur produit se portait dans un magasin commun, et se partageait entre les familles, selon leurs besoins respectifs. Ces terres portaient le nom d’altepetlalli.
Aucun membre de cette espèce de communauté ne pouvait aliéner sa portion, dont la propriété demeurait mdivisiblement affectée à l’entretien de sa famille. Cette distribution du territoire intéressait chaque individu au bien général , et liait son bonheur avec la tranquillité publique.
Toutes les provinces conquises étaient tributaires de la couronne; elles lui devaient une certaine quantité de fruits, d’animaux, de minéraux, de produits de la terre et de l'industrie du pays. La couronne avait dans chaque ville principale un agent chargé de lever ces contributions et de les emmagasiner. On conservait dans le trésor du roi une suite de peintures indiquant toutes les places tributaires , et la quantité et la qualité des tributs ; dans la collection de Mendoza, on trouve trente -six tableaux de cette espece, dont l’énumération détaillée serait aussi longue que fastidieuse (*).
(*) On peut prendre sur ces tableaux une idée à peu près complète des produits agricoles et industriels de l'ancien Mexique. On voit que ces tributs consistaient en étoffes et en vêlements de coton, en plumes de différentes couleurs, en cacao, en peaux de tigres (jaguars); en plats d’or, cochenille, maïs, farine de manioc , pulquc , poudre d'or , colliers , émeraudes , pierres précieuses de diverses couleurs, boucles d'oreilles d’ambre ou de cristal, ornées d’ur; gomme élastique, liqueur ambrée, chaux, roseaux pour bâtir, petits joncs pour faire des dards ou pour renfermer des substances aromatiques; miel , ocre jaune, cuivre , turquoises fines et ordinaires , feuilles de papier d'agave, nattes, bois, pierres à bâtir, copal, oiseaux,
Ces différents tributs réunis aux contributions de guerre , aux présents des gouverneurs de provinces et des feudataires, et surtout aux taxes sur la terre, sur les produits de l’industrie, mis en vente dans les marches publies, composaient les revenus de l’État. Une autre collection de peintures indiquait les terres imposées , et la cote de chaque contribuable. Ii en était de même pour tous les autres droits, qui, bien que considérables, n’étaient ni arbitraires ni inégaux , mais fixés d’après des règles établies ; chacun connaissait la proportion des charges publiques qu’il avait à supporter. Comme l’usage delà monnaie frappée n’existait pa*s au Mexique, tous les impôts étaient payésen produits du sol ou en marehandiseset portés dans les magasins delà couronne d’où le roi tirait les objets nécessaires à la nourriture, à l’entretien, à l’armement de .sa nombreuse, suite pendant la paix, et de ses armées pendant la guerre.
Le petit peuple; qui ne possédait point de biens-fonds et qui ne faisait point de commerce, payait sa part des taxes en travaux de différents genres; c était par lui que les terres de la couronne étaient cultivées, les ouvrages publics exécutés, et les diverses maisons appartenantes à l’empereur, construites ou entretenues.
L’agriculture chez les Aztèques est aussi ancienne que leur établissement au bord du lac. A peine y sont-ils en possession de quelques terres, qu’on les voit s’empresser de les rendre productives par le travail. Leurs efforts sont d’autant plus remarquables qu’ils n’avaient à leur disposition ni charrues ni boeufs , et que toute culture chez eux se faisait a bras d’homme. Clavigero se plaint du peu de. renseignements transmis sur leurs instruments de labourage. Au lieu de 1er pour bé-
quadrupèdes , soit pour la ménagerie royale, soit pour la table, aigles vivants. Certaines localités étaient tenues de cultiver sur le bord des roules militaires une étendue de terrain destinée à la nourriture de l'armée lorsqu'elle était en marche.
cher la terre, ils employaient des instruments de cuivre ; leurs haches du même métal ressemblaient aux nôtres. Us entendaient assez bien l’irrigation des terres, et répandaient sur le sol les cendres des plantes brûlées pour lui donner une nouvelle vigueur.
L’art des clôtures ne leur était pas étranger : ils entouraient leurs champs de baies d’aloès ou de murs en pierre sèche. Leurs granges , construites de troncs d’arbrès posés les uns sur les autres, et réunis avec tant d’art, que la lumière ne pouvait passer au Iravers , étaient couvertes de rondins placés transversalement qui lesdéfendaient de la pluie. Ces bâtiments n’avaient que deux petites ouvertures. On rencontre encore , dit Clavigero, des restes de granges de cette nature évidemment antérieurs à la conquête. On prétend que le grain s’y conserve mieux que dans les greniers bâtis par les Européens.
L’imperfection des instruments aratoires, et les autres causes que nous venons d'indiquer, ont dû nécessairement influer sur le développement de l'agriculture des Aztèques. Leurs terres n’ont pas dû produire, entre leurs mains, tout ce qu’elles ont donné depuis aux Espagnols. Toutefois , si nos céréales et notre riz manquaient aux Aztèques, en revanche ils avaient la racine du jatropha manihot, qui leur fournissait ce pain de manioc ou cassave, nourriture des naturels de l’Amérique équinoxiale depuis la plus haute antiquité, et le maïs, dont la culture était encore plus importante et surtout plus générale. Elle s étendait depuis les côtes jusqu’à la vallée de Toluca, et atteignait le territoire des Otomies nomades et barbares ; c’est-à-dire qu’elle dépassait le Rio-Grande de San-Iago.
C’était la seule espèce de blé que les Mexicains connussent avant l’arrivée des Européens, mais seul il suffisait à leurs besoins , quand la température avait été favorable. Le grain de maïs en infusion leur procurait une innombrable variété de boissons spiri tueuses. De la tige ils exprimaient une matière sucrée qu’ils savaient concentrer par
évaporation. Cortès, en décrivant à l’empereur Charles V toutes les denrées
ue l’on vendait au grand marché
e Tlatelolco, lors de son entrée à Tenochtitlan , nomme expressément le miel de lige de mais, le miel d’abeilles et la cire. Le cacomite, espèce de tigridia , donnait aux Aztèques une farine excellente (*). Ils possédaient de nombreuses variétés de pomme d’amour, la pistache de terre et différentes espèces de piment. On vendait sur leurs marchés des oignons, des porreaux, de l’ail, du cresson alénois et de fontaine, de la bourrache, de l’oseille et des cardons.
Ni pois, ni choux, ni navets ne figurent sur la liste de leurs légumes ; il est probable qu’ils ne les connaissaient pas. Cerisiers, noyers, pommiers, mûriers ombrageaient leurs champs et leurs jardins, où la fraise, la groseille montraient aussi leurs fruits. Si le jus du raisin était inconnu de l’indigène du Mexique, il obtenait d’un autre Végétal , le maguey, dont nous avons déjà parlé , une boisson qui remplaçait pour lui le vin de notre Europe. 'La culture de ce végétal s’étendait aussi loin que la langue aztèque. Pour l’ancien Mexicain, le maguey était un véritable bienfait de la Providence ; nonseulement il lui tenait lieu de vigne, mais de chanvre. Il tirait de ses feuil les un fil excellent et le papier sur lequel il peignait ses figures hiéroglyphiques (**). Il composait de son sucre, très-âcre avant l’époque de la floraison,
(*) La pomme de terre que les Espagnols trouvèrent dans l'Amérique du Sud , n'était point connue des Aztèques à l’époque du dernier Moctezunia. Elle fut iutroduile au Mexique dans le même temps que les céréales de l’ancien continent. Ce fait, dit M. de Humboldt, est d’autant plus important qu’il est un de ceux dans lesquels l'histoire des migrations d’une plante se Ue à l’histoire des migrations des peuples.
(**) Ce papier se fabriquait avec les fibres des feuilles du maguey (agave américaine). On les faisait macérer dans l'eau, et ou les collait par rouelles comme les feuilles du cyperus d’Égypte.
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un puissant caustique pour nettoyer les plaies. Ses épines servaient d’épingles et de clous dans les usages domestiques, et, dans les mains des prêtres mexicains, elles déchiraient les bras et 1a poitrine du patient dans les actes d’expiation.
Mais qui pourrait oublier une des merveilles de l’industrie aztèque, ces jardins flottants, îles de fleurs et de verdure qui font encore aujourd’hui l’ornement des lacs mexicains , et dont la création est contemporaine de celle de Tenochtitlan même. L’invention des chinampcu ou jardins flottants paraît remonter à la fin du quatorzième siècle. La nature, la plus habile d«s maîtresses, en suggéra l’idée.
Les Mexicains virent, en parcourant les rivages marécageux des lacs de Xochimuco et de Cnalco, dans la saison des grandes eaux, le flot agité enlever des mottes de terre couvertes d’herbes et entrelacées déracinés, puis ces mottes voguer longtemps séparées au gré des vents, puis se reunir en petits îlots. Ces Indiens, pauvres et repoussés, comprirent tout le parti qu’on pouvait tirer d’une telle découverte ; ils s’empressèrent de créer sur une plus grandeéchellecequela nature ne faisait qu’en petit. Leurs premiers chinampas ne furent autre chose que des morceaux de gazon arrachés aux rives des lacs, artificiellement réunis et ensemencés Bientôt leur industrie perfectionna ce système" de culture.
Ils parvinrent à construire des radeaux de branches d’arbres, de broussailles, de roseaux et de joncs enlacés les uns aux autres ; ils les couvrirent de terreau noir, naturellement imprégné de muriate de soude ; ils semaient sur ces îles fertiles tous les legumes de leur
(wvs ; ils y cultivaient ces fleurs brilantes qu'ils aimaient passionnément; ils y vivaient au milieu île la plus riche” végétation, dans des cabanes entourées de magnifiques dahlias. Tels furent les jardins flottants admirés des Espagnols aux jours de la conquête.
Tels sont ceux dont les voyageurs ont parié comme (le la plus ingénieuse invention. Tels ils existent encore sur le
lac de Chalco , ou nous pourrons les admirer en parcourant le Mexique moderne.
Les métaux précieux, les trésors souterrains qui ont fait depuis trois siècles la richesse du Mexique espagnol, et qui, de là, se sont répandus sur le monde , sans procurer une semblable fortune aux Aztèques , manquant de moyens pour les exploiter convenablement, n’étaient cependant pas négligés par eux. 11 paraît certain qu’ils ne se contentaient pas de ceux de ces métaux qui se trouvent à la surface du sol, ou dans le lit des fleuves, ou dans les ravins des torrents. Ils savaient aussi l’art d’arracher l’or et l’argeDt aux entrailles de la terre, d’exploiter des filons, de creuser des galeries, et de percer des puits de communication. Les Tzapoteques et lesMistèques séparaient l’or au moyen du lavage des terrains d’alluvion. Ils payaient leurs tributs, soit en paillettes ou grains d’or natif, soit en barres d’or ou d’argent, ainsi qu’on peut s’en assurer sur les peintures mexicaines. Du temps de Moctezuma, les naturels travaillaient les filons argentifères de Tasco. Dans toutes les grandes villes de l’Anahuac, on fabriquait des vases d’or et d’argent, quoique ce dernier métal fût beaucoup moins estimé des Américains que de nous. Cortès, dans une de ses lettres à l’einpe-' reur Charles Y, fait un magnifique éloge des orfèvres et des bijoutiers de Tenochtitlan , et de leur merveilleuse adresse à imiter tout ce qu’il les chargeait d’exécuter (*).
(*) Ce passage est trop curieux pour que nous ne le rapportions pas en entier. C’est le détail des objets précieux «pic le conquérant reçut en présent du malheureux Moctezuma lorsqu’il força la noblesse aztèque de prêter hommage au roi d’Espagne." Outre uue grande masse d’or et d’argent, dit Cortès, on me présenta des ouvrages d’orfèvrerie et de bijouterie si précieux que , ne voulant pas les laisser fondre, j’en séparai pour plus de cent mille ducats, afin de les offrir à Voire Altesse Impériale. Ces objets étaient de la plus grande beauté, et je doute qu’aucun
Les Aztèques tiraient, avant la conquête, le plomb et l’étain des filons de Tasco ; le cinabre qui servait aux peintres leur était fourni par les mines de Cliilapan ; le cuivre était chez eux le métal ie plus généralement employé, il remplaçait le fer et l’acier. Les armes, les haches, les ciseaux étaient faits avec le cuivre tiré des montagnes de Zacatolan. On s’étonne que ces Américains, qui traitaient par le feu une grande variété de minerais où le fer se trouvait combiné, n'aient nas été conduits à sa découverte par le mélange des substances combustibles avec les ocres jaune et rouge, extrêmement communs dans plusieurs parties du Mexique.
Les outils mexicains étaient à peu près aussi tranchants que nos instruments d’acier ; avec eux les sculpteurs exécutaient de grands ouvrages en diorite, eu porphyre basaltique et en d'autres roches dés plus dures.
Les joailliers coupaient et perçaient des émeraudes et des jades en se ser-
jirinee de la terre en ait jamais possédé de semblables. Afin que Votre Altesse ne puisse croire que j'avance des choses fabuleuses, j’ajoute que tout ce que produisent la terre et l’eau et dont le roi Moctezunm pouvait avoir connaissance, il l’avait fait imiter en or et cil argent, eu pierres fines et en plumes d'oiseaux, et le tout dans une perfection si grande que l'on croyait voir les objets mêmes. Quoiqu’il m’en eût donné une grande partie pour Votre Altesse, je fis exécuter par les naturels plusieurs autres ouvrages d’orfévrcrie en or d’après les dessins que je leur fis remettre, tels qu’imagés de saints, crucifix, médailles et colliers. Comme le quint ou le droit sur l’argent payé à Votre Altesse se monta à plus de cent marcs, j'ordonnai que les orfèvres indigents les convertissent en plats de diverses grandeurs , eu cuillers, en tasses et autres vases à boire. Tous ces ouvrages furent imités avec la plus glande exactitude. » Ici ne eroil-on jias entendre le récit d’un ambassadeur européen envoyé à la Chine ou au Japon , et cependant notre narrateur eût eu bien mauvaise grâce à mentir; qu’eûl-il gagné à l’exagération, puisque Charles V pouvait de ses propres yeux comparer l’éloge au sujet ?
vant d’un outil de métal et d’une pou- "
dre siliceuse.
C’était à l’alliage du cuivre avec l’élain, plus encore qu’à la trempe de ces métaux, que ces outils devaient leur extrême dureté. L’obsidienne , dont les Aztèques fabriquaient aussi des instruments tranchants, était l’objet de grandes exploitations, dont on reconnaît les traces dans une innombrable quantité de puits creusés dans la montagne des Couteaux , près du village indien d’Atotouilco el Grande.
Outre des sacs de cacao, dont chacun contenait 24,000 grains, outre les petits ballots de toile de coton, quelques métaux étaient employés parmi les anciens Mexicainscomme monnaie, c’est-à-dire, comme signe représentatif des choses. Dans le grand marché de Tenorlititlan, on achetait toutes sortes de denrées en les échangeant contre de la pondre d’or contenue dans des tuyaux de plumes d’oiseaux aquatiques ; on exigeait que ces tuyaux fussent transparents pourpouvoirreconnaitrc la grosseur des grains d'or et leur qualité. Dans plusieurs provinces, on se servait pour monnaie courante de pièces de cuivre , auxquelles on avait donné la forme d’un T romain. Dans les environs de Tasco, les naturels se servaient de
Îiièces d’étain fondues aussi minces que es plus petites monnaies d’Espagne.
Cependant l’absence d'un moyen d’évaluation aussi avantageux "et aussi commode que la monnaie, telle que nous la connaissons, restreignait le commerce des Aztèques au mouvement lent et gêne des échanges en nature, seul mode de transaction possible dans les circonstances où ils se trouvaient. Encore ce commerce était souvent arrêté par l’extrême difficulté des communications. Il n'existait pas de grandes routes dans l’ancien Mexique. mais seulement des sentiers qui conduisaient d’un lieu à un autre ; même dans l’intérieur du pays, à peu de distance de la capitale, "on manquait de chemins faciles pour se rendre d'un district dans un autre. Les Espagnols furent souvent obligés de
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s’ouvrir des voies au travers des bois et des marais; et lorsqu’après ia conquête, Cortès se hasarda à marrher de Mexico dans les provinces de Honduras , il y rencontra d’aussi grands obstacles qu’il fen eut pu trouver au milieu des contrées les moins civilisées de l’Amérique. Il lui fallut quelquefois traverser des forêts presque impénétrables, des plaines couvertes d’eau, et des terres en friche où ii pensa mourir de faim. '
L’esprit d’association, né de la faiblesse individuelle et de la conviction de cette faiblesse , s’applique d’abord à la conservation de la vie :
on n’osait, dans l’Anahuac, se mettre seul en route. Le mode de voyages par caravanes avait été généralement adopté. On voyait les marchands partir en troupes "de Tenochtitlan, pour aller, de province en province, échanger les produits du Mexique contre les objets qui manquaient à leur pays, contre les matières premières doiit son industrie ne pouvait se passer , contre les choses rares ou précieuses dont le luxe des rois ou des grands du royaume s’était fait un besoin.
Hans l’énumération des différents objets livrés en tribut par les villes , on a pu prendre une idée sommaire de l’ensemble des produits naturels ou industriels qui entraient dans le commerce des Aztèques ; pour le connaître complètement, il faut se transporter au milieu des bazars établis dans chacune de leurs villes principales et dans leurs grands marches, tenus à des époques déterminées , de manière à ne point se nuire réciproquement. Cortès nous a décrit celui de Mexico, ce marché modèle, deux fois grand, dit-il, comme celui de Salamanque , et tout entouré d’un portique immense. Là se trouvait exposé aux regards d’une foule toujours renouvelée, ce qui servait à la vie, à l’habillement, a la parure.
Si le luxe y pouvait épuiser ses désirs, l’homme qui n’avait pas de maison y rencontrait tous les matériaux nécessaires pour s’en bâtir une en vingtquatre ueures. Il y a , dit Cortès , de
fietites rues pour le gibier, pour les égumes et les objets de jardinage ; il y a des boutiques où des barbiers, avec des rasoirs d’obsidienne, rasent la tête. Il y en a d’autres, comme nos pharmacies, dans lesquelles se vendent des médecines toutes préparées , des onguents , des emplâtres ; d’autres encore où l’on donne à mnnger ou à boire pour de l’argent. Chaue genre de marchandises se vend ans un quartier séparé, pour éviter la confusion. Au milieu de ia grande place on aperçoit un bâtiment que j’appellerai l 'aûdiencia (le palais de justice) , où siègent dix ou douze personnes qui jugent les différends survenus entre les acheteurs et les marchands. Des inspecteurs se tiennent continuellement dans la foule pour voir si l’on vend loyalement, et briser les fausses mesures saisies aux mains de3 vendeurs. On ne doit pas oublier que les Aztèques ne faisaient point usage de bêtes de somme pour le transport be leurs marchandises, et qu’elles étaient portées à dos d’homme, usage qui se conserve encore dans toute la partie montagneuse de la Nouvelle-Espagne.
La séparation des professions diverses parmi les Mexicains est une marque de progrès que Robertson a fort justement signalée, mais dont il ne faut pas conclure un haut degré de perfection absolue, telle que, nous la concevons dans le vieux continent.
Dans les arts mécaniques comme dans les arts libéraux , la division du travail était portée à Pinfini. L’artiste ou l’ouvrier n’avait à faire qu’une portion d’ouvrage , et il ne sortait jamais de cette spécialité. L’habitude et la patience, naturelles aux Américains, suppléaient à l’insuflisance ou à la grossièreté des instruments qu’ils avaient à leur disposition.
Nous ne connaissons leur architecture domestique et monumentale que par les récits des premiers conquérants et des moines annalistes; car aucun édifice de ce genre n’existe pour servir de preuve. Nous savons que les maisons des pauvres étaient faites de
roseaux ou de briques non cuites , et couvertes d'une espèce de gazon sur lequel on lisait des feuilles d'aloès taillées en forme de tuile. Ces maisons n’avaient qu'un appartement, comme celles de nos pauvres paysans. Toute la famille y vivait péle-înêle. Dans les villes , chaque habitant ménageait dans sa maison un petit oratoire et une salle de bain. Les maisons des nobles étaient construites en pierres rouges, poreuses , friables , légères , réunies par un mortier de chaux ; elles sç terminaient par un toit plat et en forme de terrasse. Pour les palais des rois et pour les temples , les mêmes matériaux étaient employés. Tous ces édifices, par la nature même de leur construction, ne pouvaient durer longtemps, et lors même que les Espagnols n’auraient pas détruit de fond en comble la plupart des villes mexicaines , le temps , depuis la conquête , se serait chargé de les anéantir. A peine en peut-on découvrir aujourd'hui quelues vestiges. En pénétrant avec Cortès ans l’ancien Mexico, nous aurons l'occasion de décrire quelques-uns de ses principaux monuments.
Il serait fort ridicule d’établir la moindre comparaison entre l’art architectural mexicain et celui de l’antiquité grecque ou romaine, ou notre gothique; mais il faut reconnaître que sur le plateau d’Anahuac existait un art bien antérieur aux Aztèques et aux autres barbares du Nord , et dont ils avaient profité. La coupe des pierres, l’aplomb des murs, les combinaisons des différents cintres étaient connus d’eux. Leurs aqueducs, pour amener les eaux douces à Tenochtitian , leurs digues pour contenir les lacs , leurs chaussées pour se faire un sol propre à bâtir, et des routes au milieu des eaux, se montraient comme autant de monuments de leur intelligence et de leur adresse.
Lorsque les Aztèques arrivèrent dans l’Anahuac, ils y trouvèrent de grands édifices, déjà vieux alors, qui semblaient avoir une destination religieuse. Nous devons les faire connaî-
tre, non pour montrer l’œuvre du peuple qui nous occupe, mais les modèles qu’il suivit dans la construction de ses temples.
Les plus anciens de tous ces monuments , les deux grandes pyramides de San Juan de Teotihuacan se voient dans la vallée de Mexico, à quelques lieues de la capitale. Les indigènes les appellent encore aujourd’hui, comme les appelaient leurs pères, les maisons du soleil et de la lune ,• c’est à ces divinités qu’elles étaient consacrées.
Leur forme principale n’a pas changé depuis la conquête ; elle est telle qu’elle parut aux yeux des Espagnols de cette époque. Ces pyramides avaient servi de modèle au grand téocali de Tenochtitian, ainsi qu’il est rapporté dans les traditions mexicaines. On montait au sommet par un grand escalier de larges pierres de taille. Là s'élevaient de petits autels avec des coupoles en bois, et des statues colossales couvertes de lames d’or trèsminces. La végétation des cactus et des agaves, et la main toute-puissante du temps, ont dégradé l’extérieur de ces pyramides qui formaient quatre assises subdivisées en petits gradins d’un mètre de haut. Leur position , dans des plaines où l’on ne trouve aucune colline, rend assez probable qu’aucun rocher naturel ne sert de noyau à ces monuments dont la structure intérieure est encore un mystère; car les traditions indiennes qui les font creuses ne sont appuyées sur aucune preuve. Mais un fait très-remarquable, c’est qu’à l’entour de ces maisons de la lune et du soleil , on trouve ungroupe, ou, pour mieux dire, un système de pyramides de neuf à dix mètres d'élévation tout au plus.
Il y en a plusieurs centaines disposées en forme de larges rues alignées dans la direction des parallèles et des méridiens, et aboutissant aux quatre faces des deux grandes pyramides. Les petites, d’apres la tradition, étaient dédiées aux étoiles; il est probable qu’elles servaient de sépultures aux chefs des tribus. Toute cette plaine porta jadis dans la langue aztèque ou
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toltèque le nom de Micoatl, ou chemin des morts.
« A mesure qu'on s'approche de ces grandes pyramides en venant d’Otumba, dit M. Bullock, elles se dessinent de la manière la plus pittoresque , et la forme carrée et parfaite de la plus grande devient de plus en plus visible. La plus petite est la moins conservée des deux; sur son sommet on apercevait les ruines d'un ancien monument de quarante-sept pieds anglais de longueur, sur une largeur de quatorze, bâti en pierres non taillées.
Pions montâmes plus facilement, que nous ne l'espérions sur la grande pyramide dont les terrasses sont parfaitement distinctes, surtout la seconde.
En plusieurs endroits, des nopals ont altéré la régularité des degrés ; mais nulle part ils n’ont détruit la forme régulière du monument, aussi régulière que celle de la grande pyramide d’Égypte. De tous côtés nous trouvions des fragments d’instruments, des couteaux, des flèches, des pointes de lances en obsidienne, et sur le sommet, qui présente un espace uni, nous recueillîmes de petites statues et des vases de terre, et, ce qui me surprit bien plus, des coquilles d'huître, les premières que j’eusse vues au Mexique. De ce point, la vue est admirable. Nous avions sous les yeux la plus grande partie de la vallée de Mexico; la ville elle -même entrait dans ce cadre immense. » C’est en présence de ces vieilles reliques d'un autre âge que Cortès combattit l’innombrable armée des Mexicains, après l’horrible nuit de désolation. La, population actuelle de Mexico s'en inquiète fort peu ; elle ne les visite pas, elle ne s'embarrasse guère de leur histoire, et l’Indien meme du voisinage, lorsqu’on lui demande qui a fait ces pyramides, répond sans hésiter : Saint François.
A l’est de ce groupp, et cachée dans une épaisse forêt qui s'étend sur la pente de la Cordillère du côté du
folfe du Mexique, s’élève, dit M. de lumboldt,lapyramidedePapantla,que le hasard lit découvrir, il y a cin-
quante ans, à des chasseurs espagnols ; car les Indiens se plaisent a cacher aux blancs tout ce qui est l’objet d’une antique vénération. La forme de ce téocali, qui avait six ou peut-être sept étages, est plus élancée que celle de tous les autres monuments de ce genre. Comme ces derniers, il est construit en pierres de taille d’une coupe belle et régulière, et toutes couvertes de sculptures hiéroglyphiques.
On y voit de petites niches disposées avec beaucoup de symétrie, et dont le nombre, poursuit M. de Humboldt, fait allusion aux trois cent dix-huit signes simples et composes du calendrier civil des Toltèques.
Mais, de tous les monuments pyramidaux de cette partie de l’Aiialiuac, le plus grand , le plus ancien, le plus célèbre est le téocali de Cholula. On l’appelle aujourd’hui la montagne faite à main d’homme ( monte hecho a mono) ; elle ressemble de loin à une colline naturelle chargée d’une épaisse végétation. C’est sur une vaste plaine sans grands arbres, comme les plaines élevées' de deux mille deux cents mètres au-dessus du niveau de l’Océan, que se détache ce téocali à quatre assises, aux côtés exactement orientés d’après les points cardinaux, construit de couches de briques alternant avec des couches d'argde, et présentant ainsi le même type que les pyramides de Teotihuacan, et une analogie assez remarquable avec les pyramides égyptiennes (*).
(*) La pyramide de Cliolnla a 170 pieds de hauteur, la même que la pyramiue du Soleil de San Juan de Teotihuacan, trois mètres de plus que la troisième des grandes pyramides égyptiennes du groupe de Gliizé, celle de Myceriuus. I.a longueur de sa base ( i355 pieds) exccde celle de tous les édifices de ce genre de l'ancien continent. Elle est presque double de celle de Cliéops. Si, par la comparaison à des objets plus connus, on veut se furrner une idée de la masse considérable de ce monument mexicain , ii faut s'imaginer 1111 carré quatre fois plus grand que la place Vendôme, couvert d’un monceau de briques qui s'élève à la double hauteur du Louvre. Voy. pi. i.
Dans l’intérieur de ce téoeali existaient des cavités considérables destinées à la sépulture des indigènes.
Sur sa plate-forme , qui présente une surface de quatre mille deux cents mètres carres, s’élevait, aux temps des Aztèques, un petit autel dédié au dieu de l’air. Les Espagnols l'ont remplacé par une église sous l’invocation de Notre-Dame de Los Remedios ; elle est entourée de cyprès, et c’est peut-être, de tous les temples du globe, le plus rapproché du ciel. Chaque matin la messe y est célébrée par un prêtre de racé indienne. Ses frères, les Indiens de Cholula , chez qui les symboles d’un nouveau culte n’ont pas entièrement effacé le souvenir du culte ancien , se portent en foule et de très-loin à la cime de la pyramide pour y célébrer la fête de la Vierge.
Une crainte secrète, un respect religieux, saisissent l'indigène à la vue de cet immense monceau de briques sur lequel leurs pères avaient aussi prié les dieux de la patrie indépendante.
De cette plate-forme., où M. de Humboldt a fait un grand nombre d'observations astronomiques , la vue est admirable. A vos pieds, une plaine couverte de riches moissons, de plantations d’aloès et d’agaves, de fermes, de jardins, de nombreux villages avec leurs chapelles élégantes , Cholula avec sa grande place couverte d’indiens , avec ses églises et leurs clochers élancés; et, devant vous, dans un horizon plus ou moins rapproché, une ceinture de montagnes bleues, d'où s’élance le volcan de la Puebla, le pic d’Orizaba, la Sierra de Tlascala, célèbre par les orages qui se forment autour de sa cime; trois montagnes plus élevées que le Mont-Blanc, et dont deux sont encore des volcans enflammés.
A ces constructions , qui se rattachent exclusivement au système religieux , il faut en ajouter une autre fort extraordinaire, qui paraît devoir être signalée comme un échantillon du génie militaire des anciens peuples du plateau central. C’est le monument de Xochicalco ou la maison des
fleurs , colline isolée de cent dix-sept mètres d'élévation , masse de rocs , à laquelle la main de l'homme a donné une forme conique assez régulière, colline entourée d’un large fossé , véritable retranchement, ou, si l’on veut, forteresse ou temple fortifié. Tout ce monument est encore divisé par assises ; il a une plate-forme de près de neuf mille mètres carrés, entourée d’un mur de pierre de taille servant a la défense des combattants. Les voyageurs qui ont examiné, de près cet ouvrage des peuples indigènes de l’Amérique, ne peuvent assez admirer le poli et la coupe régulière des pierres de porphyre , qui ont toutes la forme de parallélipipèdes, le soin avec lequel elles ont été unies les unes aux autres, sans que le ciment en, remplisse les joints, et l’exécution des reliefs dont ces pierres sont ornres. On distingue parmi les figures hiéroglyphiques des crocodiles et, ce qui est beaucoup plus curieux, des hommes assis, les jambes croisées a la manière asiatique, (iliaque figure occupe plusieurs pierres à la fois, et les joints des pierres ne les interrompent pa$. C’est au sud de la ville de Cuernavaea, sur la pente occidentale de la Cordillère, dans cette heureuse région nue les habitants désignent sous le nom ae tierra lemplada, là où règne un printemps perpétuel, que se trouvent ces ruines d’un des plus curieux monuments de l’ancienne civilisation américaine (*).
On a fait plus d’un rapprochement entre les téoeali de l’ancien Anahuac et les monuments pyramidaux de l’Égypte. Ces rapprochements sont plus ou moins heureux; mais, dans aucun cas, les analogies observées ne doivent être mises sur le compte de l'imitation. Nous n’avons pas à nous occuper ici des systèmes qu’elles ont fait naître. Bornons-nous , pour apprécier la véritable destination de nos téocali , à ce qui leur donnait éminemment un caractère spécial , un caractère sacré, à l’espèce de chapelle ou d’autel, toujours place à la cime de l’édifice.N ’ou-
ioogle
MEXIQUE
Liions pas qu’au commencement de la civilisation, les peuples choisissent les lieux élevés pour sacrifier aux dieux.
Les premiers autels, les premiers temples furent érigés sur des montagnes.
« Si ces montagnes sont isolées , dit M. de Humboldt, on se plaît à leur donner des formes régulières en les coupant par assises, en pratiquant des degrés pour monter plus aisément au sommet. » Les pyramides américaines lie me paraissent pas autre chose , et tout prouve que telle fut leur origine et leur destination.
Mais ce n’est pas dans la seule architecture qu’apparaissent les traces de cette vieille civilisation à l'école de laquelle les Aztèques se formèrent.
Nous allons les retrouver encore dans les autres arts du dessin. Prenons d’abord une idée du costume de ces peuples. Vivant sous un climat tempéré ou dans des contrées fort chaudes , les Aztèques ne connaissaient aucun de ces vêtements qui nous sont indispensables ; ils étaient à moitié nus. Un morceau d’étoffe de coton , ou un tissu de fil d’aloès, ou de poil de lapin , jeté sur leurs épaules comme un manteau, et rattaché sur la poitrine; une ceinture de même étoffe, dont tes nœuds retombaient de manière à cacher ce que la pudeur de presque tous les peuples cherche à dérober aux yeux ; tel était leur costume ordinaire. Les femmes laissaient descendre une des extrémités de cette ceinture jusque sur les talons , et portaient un vêtement assez semblable a une blouse sans manches. La chaussure n’était autre chose que des feuilles d’aloès taillées en semelles , et fixées sous le pied par une courroie. Pour les riches seuls étaient les tissus de coton garnis et ornes de plumes ; pour eux aussi les colliers et les bracelets , joyaux communs aux deux sexes.
L’art de transmettre les faits par le moyeu des peintures hiéroglyphiques existait dans l’Anahuac avant l’arrivée des Aztèques. C’était encore un dos produits de la civilisation de cette contrée; mais on ne peut dire à quel degré il se trouvait lors de l’oecupa-
tion du pays par ces tribus. Nous ne les connaissons que d’après leurs travaux, et bien imparfaitement encore, par un petit nombre de monuments venus jusqu’à nous. Quelques-unes de ces peintures avaient pour objet la représentation propre et non symbolique des dieux, des rois , des" grands hommes, des animaux et des plantes; d’a'utres, un but purement topographique ou ehorographique , comme la carte d’une province, ou d’un district, ou des côtes maritimes, ou le tracé d’un fleuve , d’une rivière , ou le plan d’une ville, ou enfin le cadastre d’un canton. I)e ces travaux géographiques, Cortès lui-même eut occasion d’apprécier le mérite et l’exactitude : ayant demandé à Moctezuma de lui indiquer sur la côte orientale un bon mouillage pour ses vaisseaux, un havre sûr où il pût s’établir, Moctezuma se fit apporter sur-le-champ la carte de toute la côte , depuis le point où s’élève aujourd'hui la Vera-Cruz jusqu’à la rivière Guazacualco (*). D’autres peintures enfin, et c’étaient les plus nombreuses , uniquement consacrées à la représentation symbolique des idées, des faits , des événements , conservaient les souvenirs de l’histoire et de toutes les choses importantes du pays. Les Mexicains possédaient de cette "manière les rituels de leur culte, les codes de leurs lois , les jugements de leurs tribunaux, les" ordonnances de police de leurs rois, la liste des tributs et l’époque de leurs payements , les tableaux généalogiques dès principales families , ainsi que des traités scientifiques sur l’astronomie, le calendrier , la marche des saisons , les antiquités, et enfin des recueils d’hymnès et de poésies.
L’écriture hiéroglyphique ries Aztèques qui paraît bien éloignée de la perfection de l’écriture liiéroglyphi-
(*) Bernal-Liaz raconte aussi que Cortès, dans son expédition à la baie de Honduras, reçu! des chefs ou seigneurs de Guazarua'CO mie carie sur laquelle élaieut tracées les coles et les rivières depuis ce dernier point jusqu'à HuejacaUan.
que égyptienne , avait des signes sim-
Ples pour indiquer l’eau, la terre, air, le vent, le jour, la nuit, minuit, la parole , les nombres , les jours et les mois de l’année solaire, etc., etc. Ces signes, réunis à la peinture de l’événement, donnaient à ce dernier une date , un pays, un site, et des rapports de détails. Les peuples aztèques , en faisant allusion à certains objets qui frappent les sens , parvenaient à exprimer les noms des villes et ceux des souverains ; on trouve même chez eux des vestiges du genre d’écriture que l'on appelle phonétique, ou plutôt le germe de cette écriture.
On voyait, au temps de Moctezuma, quelques" milliers de personnes occupées à peindre, soit en composant, soit en copiant (*). Le dessin de toutes ces peintures est d’une extrême incorrection ; les détails s’y trouvent multipliés à l'infini, les couleurs sont vives, crues , tranchantes , et posées de manière à établir les contrastes les plus prononcés ; les figures ont généralement le corps large , trapu , et excessivement court; la tête , d’une grandeur et d’une grosseur énormes ; les pieds, à raison de la longueur des doigts , ressemblent à des griffes d’animaux. On remarque que les têtes sont constamment dessinees de profil, bien que l’œil soit placé comme s’il appartenait à une tête de face. Toutes ces peintures sont au-dessous de ce que celles des Hindous et des Chinois présentent de plus imparfait. C’est l’art
(*) Les manuscrits mexicains qui nous ont été conserves sont peints sur papier d’agave , sur peau de cerf, ou sur toile de colon. Ces peintures n’étaient point sur des feuillets séparés ni destinés à former des rouleaux; on les pliait en zigzag, à peu près comme nos éventails : deux tablettes d’un bois léger, collées aux extrémités, les soutenaient, l’une dessus, l’autre dessous. IM. de HumboUt nous a donné de curieux renseignements sur la maniéré de se servir de ces manuscrits, et de les lire. (V ues des Monuments, etc., I, p. r <jâ ). Voyez />/. a; un échantillon des manuscrits aztèques.
sauvage, l’art dans sa première enfance.
Toutefois, il ne faut pas oublier que les peintres mexicains n’étaient, à vrai dire, que des scribes; qu’ils étaient obligés de peindre vite , qu’ils ne traçaient que ce qui était indispensablement nécessaire à l’intelligence de la figure, et qu’enfin les formes principales de certains objets étant hiéroglyphiquement fixées depuis longtemps, ils se voyaient obligés de se conformer an type reçu, sous peine de n’être point compris.
Il parait qu’avant l’introduction de la peinture hiéroglyphique , les peuples d’Anahuac se servaient de ces nœuds et de ces fils à plusieurs couleurs que les Péruviens appellent quipos, et qu’ont employés plusieurs autres peuples , notamment les Canadiens et les Chinois. On ignore l’époque où ces quipos furent abandonnés pour les peintures. Celles-ci n’étaient point limitées à l’empire de Moctezuina ; l’usage s’en étendait beaucoup au delà. On les retrouve non-seulement dans tout l’Aualiuac, mais aux bords du lac de Nicaragua , dans le Guatemala, dans la péninsule du Yucatan. C’est là que nous les verrons encore se rattacher à un autre ordre artistique.
La sculpture, chez les Aztèques, n’était pas moins cultivée que la peinture , et le même système de dessin s’y reproduisait. Les’images des dieux, dés rois, des hommes célèbres, des plantes et des animaux, et d’autres images purement fantastiques se multipliaient sous le ciseau des artistes aztèques (*). Quelques échantillons de cet art grossier sont venus jusqu’à nous , et ne justifient nullement les éloges des anciens écrivains espagnols répétés par Clavigero ; mais n’oublions pas que l’erreur des témoins de la conquête et de leurs successeurs tient à la confusion des produits des Aztèques et des travaux qui ne leur appartenaient pas; travaux d’un peuple antérieur, leur modèle, et qu’ils imitèrent sans l’égaler. Tous les reliefs qu’on a dé-
(*) Voy. pl. 10 et î8.
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couverts ne sont pas du même style ; ceux qui décorent les pyramides de Papantla et de Xochicalco paraissent moins barbares que les restes existant encore sur le site de Tezcuco. Les reliefs de l’énorme pierre désignée et décrite par M. de Humboldt sous le nom de calendrier mexicain , offrent un caractère qui semble plus particulièrement aztèque; les cercles concentriques, les divisions et les subdivisions sans nombre vsont tracés avec une exactitude mathématique, et, dans le détail de cette sculpture, on découvre le goût pour les répétitions des mêmes formes, cet esprit d'ordre, ce sentiment de la symétrie, qui, chez les peuples à demi civilisés, remplace le sentiment du beau.
Il n’en est pas ainsi des reliefs trouvés à Oaxaca , à Mitla , à Palenque et dans le Yucatan : ce ne sont plus des hommes aussi trapus , mais des formes humaines plus élancées. C’est évidemment le produit d’une autre civilisation , d’une civilisation supérieure, comme l’a reconnu M. de Humboldt , à celle des habitants de la vallée de Mexico.
Toutefois, si l’examen des sculptures des Aztèques n’est. pas favorable à leurs artistes ; si l’on s’étonne de leur ignorance, de leur rudesse et de leur incorrection; si l’on est surpris de cet état barbare de l’art chez un peuple qui semblait, plus qu’aucun autre, s’en occuper avec intérêt, qui multipliait les idoles , les statues , les pierres sculptées et les peintures historiques, il faut expliquer cette étrange condition par la férocité des mœurs , par la déplorable influence d’un culte sanguinaire, par la pesante tyrannie des princes, des prêtres et des seigneurs particuliers , par les rêves chimériques de l’astrologie, et par l’usage de l’écriture symbolique. Toutes ces causes entretenaient le goût des formes incorrectes et hideuses. « Le ca- « ractère de la figure humaine dispa- « raissait, dit M. de Humboldt, sous « le poids des vêtements, des casques « à têtes d’animaux carnassiers, et des « serpents qui entortillaient le corps.
4* Livraison. (Mexique.)
« Un respect religieux pour les signes «faisait que chaque idole avait son « type individuel dont il n’était pas « permis de s'écarter. C’est ainsi que « le culte perpétuait l’incorrection des « formes , et que le peuple s'accoutu- « niait à ces réunions de parties morts- « trueuses que l'on disposait cepen- « dant d’apres des idées systématiques.
« L’astrologie , et la manière compli- « quée de désigner graphiquement les « divisions du temps, étaient la prin- « cipale cause de ces écarts d’imagina- « tion. Chaque événement paraissait '«■ influencé à la fois par les hiérogly- « plies qui présidaient au jour , a la a demi-uécade, ou à l’année. De là « l’idée d’accoupler des signes , et de « créer ces êtres purement fantastiques « nue nous trouvons- répétés tant de « fois dans les peintures astrologiques «parvenues jusqu’à nous. Le génie « des langues américaines, qui, sem- « blable à celui du sanscrit, du grec « et des langues d’origine germanique, « permet de rappeler un grand nom- « bre d’idées dans un seul ^not, a « facilité sans doute ces créations bi- « zarres de la mythologie et des arts « imitatifs. »
Dans l’examen des peintures aztèques, il faut bien distinguer celles qui sont antérieures à la conquête, des copies faites depuis 1530 jusqu’à la lin du seizième siècle. Dans celles-ci , le progrès est remarquable. Les figures deviennent plus sveltes ; les membres se séparent du tronc; Pœil ne se présente plus de face dans les têtes vues de profil; les figures ne sont plus groupées en style de procession ; on les voit en action, et la peinture symbolique, qui rappelfe les événements plutôt qu’elle ne les exprime, se transforme insensiblement en une peinture animée, qui n’emploie que quelques hiéroglyphes phonétiques propres à indiquer les noms des personnes et des sites (*).
(*) Tout fait présumer qu’à cette dernière classe appartient le tableau hiéroglyphique représentant les migrations des Aztèques, que nous avons décrit: voy. page n à
Entre les monuments de l’industrieuse patience des Aztèques , il faut mettre au premier rang ces mozaïques en plumes qui faisaient l’admiration de tout l’Anahuac , et dont ies Espagnols furent eux-mêmes enchantés.
Cortès, Bernal-Diaz, Gomara, Torquemada, Sahagun et vingt autres ne savent quelles expressions employer pour louer dignement ce travail délicat. Sous la main des Aztèques, les petites plumes du picajlores des Espagnols prenaient mille formes , mille nuances diverses, et s’unissaient si parfaitement au moyen d'un suc gommeux, que tout le tableau semblait une couche de peinture, mais d’une peinture vive, brillante, admirablement nuancée, et remarquable surtout par la dégradation des teintes. Ces mosaïques , qui rendaient la nature avec une grande vérité , étaient à fort haut prix; les rois, les grands, les riches pouvaient seuls s’en procurer.
Elles figuraient au premier rang des présents, les plus estimés. A ce titre , on les remarqua parmi les choses les plus rares offertes à Cortès par Moctezuma , dans l'espoir de le détourner de son voyage à Tenochtitlan. C’était dans le Mechoacan que cette difficile industrie était portée à son plus haut point de perfection. Elle s’y est continuée plus de deux siècles et demi après la conquête. On dit qu’un vieil Indien de Pazcuaro restait seul , au milieu du dix-huitième siècle, de cette nombreuse succession d’artistes aztèquesqui firent les délices d’un autre âge.
La langue aztèque s’étendait, depuis le trente-septième degré jusqu'au lac de Nicaragua, sur une longueunde quatre cents lieues. Les Toltèques, les Chiehimèques , desquels descendent les habitants de Tlascala, les Acolhues et les hlahuatlaques la parlaient aussi. Moins sonore que celle des Incas , elle est encore la plus généralement répandue parmi les Indiens de la Nouvelle-
la noie; on peut en dire autant de la peinture représentant des costumes du temps de Moclezuma , dont le trait est reproduit planche 3a.
Espagne. Elle est capable d’exprimer les idées les plus abstraites , les idées philosophiques et religieuses, sans être obligée de recourir à des mots étrangers (*). On y remarque très-peu de monosyllabes : elle se distingue par la longueur de ses mots et les diverses transformations qu’on peut leur faire subir; elle se permet d’en faire qui n’ont pas moins de seize syllabes ; elle manque de termes superlatifs. Le signe comparatif est fourni par certaines particules comme dans quelques langues de l’Europe. Elle abonde plus que l'italien en augmentatifs et en diminutifs, plus que l’anglais en termes abstraits.
Elle n’a pas de verbes dont elle ne puisse faire des noms, et peu de substantifs et d’adjectifs qu’elle ne puisse convertir en verbes et qui ne soient le produit de quelque abstraction. Ses règles simples, fixes, invariables, compensent les difficultés qui naissent de son excessive abondance, abondance d’autant plus remarquable 'qu’elle est entièrement privée des consonnes b,, d , f , g , r et s. Elle multiplie les sons qui se rendent par les lettres t , x , T, tl, tz, z. Aucun mot ne commence par la lettre l , et tous ont la pénultième syllabe longue. Ses aspirations sont généralement douces, aucun son nasal ne se fait remarquer dans la prononciation. Elle s’entend à mer-
(*) Après la langue aztèque , l’otomie ou otomile est la langue la plus généralement parléeau Mcxique.Toutefois.cesdeiix langues sont loin d’étre les seules de cette vaste contrée; leur nombre s’élève à plus de vingt, dont quatorze ont des grammaires et des dictionnaires assez complets. Il existe onze grammaires imprimées de la langue aztèque. Voici les noms des antres langues : tarasque, zapotèque, mistèque, maya ou du Ÿucalan, totonaque, popolooque, mallazingue, huastèque, rnixe, caquiquelle, taraumare, tépéhuane, core. Cette grande variété de langues prouve une grande variété de races cl d’origines. La plupart de ces langues sont loiu d’être des dialectes d’une seule, comme quelques auteurs l’ont faussement avancé. Elles diffèrent plus entre elles que le persan et l’allemand, ou le français et les langues slaves.
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veille à varier les mots suivant qu’ils expriment l’action ou le résultat de l’action. Elle se ploie facilement au style de la conversation, ainsi qu’aux formules de l’étiquette la plus cérémonieuse : chez elle les nuances de politesse et de soumission sont presque infinies. Plusieurs causes contribuent à l’excessive longueur de ses mots :
l'une des plus fréquentes se trouve dans la maniéré dont se forme le pluriel , ce qui a lieu par le redoublement de la première syllabe et l’adjonction de la terminaison tin. Quelquefois la réduplication se fait au milieu du mot.
Cette faculté de composer des mots avait en botanique et en zoologie d’heureuses applications. Elle permettait d’indiquer tout à la fois le nom , le genre, la qualité et l’emploi du sujet, même ses mœurs et ses habitudes.
En géographie, chaque nom de lieu annonçait aussi sa situation, sa nature et le trait le plus caractérisque de son histoire (*).
Clavigero fait un pompeux éloge des talents oratoires et du génie poétique des Aztèques. On aceoutumaitde bonne heure les jeunes gens destinés aux ambassades a débiter de longues harangues sur les matières politiques. Ces harangues avaient des formes et des tournures obligées, et un certain style ofliciel dont il ne fallait pas s’écarter. Comme dans l’ancien Mexique, les procès se jugeaient soramairejuent et sur pièces, l’art de bien parler était fort inutile aux plaideurs. Les poètes, trèsnombreux et plus honores à Tezcuco qu'àTenochtitlan, s’exerçaient sur des sujets religieux et guerriers. Ils chantaient les merveilles des deux et de la terre , les devoirs des hommes dans les diverses conditions de la vie, et la gloire des rois et des vainqueurs.
Les prêtres surtout étaient en première ligne parmi les poètes; ils obligeaient les élèves des séminaires ^ réciter leurs vers. Ce qu’on nous raconte du théâtre
(*) C’est ce qu’on peut voir dans ectte peinture de la migration des Aztèques dont nous avons eu plusieurs fois l’occasion de nous occuper.
St
des Aztènues n’est pas de nature à nous en donner une très-haute idée.
Leurs drames n’étaient que la représention la plus matérielle de la' nature la plus grossière. Ils se plaisaient surtout au spectacle des infirmités humaines, à ces misérables farces où l’on voyait comme acteurs des aveugles Ou!
allaient se heurter contre des sourds, des sourds qui leur répondaient tout de travers, des boiteux qui se traînaient sur les mains en criant, des bossus qui se courbaient pour se rendre plus contrefaits , des nains qui marchaient sur la pointe des pieds en grimaçant. Tous ces malheureux faisaient assaut de turlupinades en plein air, sur des terrasses carrées , fort hautes , placées dans le voisinage des temples ou dans les marchés. D’autres acteurs sur le même théâtre se montraient travestis en ours, en singes, enescarbots, en crapauds, en jaguars, en crocodiles, en lézards, en serpents; avec de pareils interlocuteurs, on doit juger de l’esprit du dialogue. Mais il nous reste à considérer l’intelligence mexicaine sous un plus noble aspect.
Héritiers de la civilisation de ce peuple inconnu, qu’ils nommaient Toltèues, les Mexicains étaient parvenus à es connaissances atronomiques assez étendues, surtout pour une nation encore barbare trois siècles avant la conquête, et qui traîna longtemps une vie d’esclaves et de pauvres pêcheurs.
Mais cette astronomie, loin d’avoir les mêmes applications que chez les peuplés civilises du vieux continent, ne servait uniquement, chez les Aztèques , qu'aux usages de la vie civile et à l’exercice du culte religieux. Il est probable que leur division du temps était celle, ou à peu près celle de l'ancien Anahuac; elle réglait l’ordre de leurs deux calendriers, le civil ou solaire , dont le nom signifiait littéralement compte du soleil, et le lunaire appelé compte de la lune.
L’année , solaire se composait de trois cent soixante-cinq jours, divisés en dix-huit mois de vingt jours, plus cinq jours complémentaires ajoutes au dernier mois, et nommés nemontemt,
c’est-à-dire, vides ou inutiles. Les enfants nés pendant ces jours néfastes étaient menacés d’un mauvais destin ; on croyait que le bonheur n’était pas fait pour eux.
L’année était représentée dans leurs peintures par un cercle au centre duquel on voyait une figure indiquant la lune éclairée par le soleil, et tout autour les emblèmes des dix-huit mois rangés dans l’ordre du calendrier.
Chacun de ces mois était divisé en quatre périodes de cinq jours. Treize années formaient un cycle ( tlalpilli ), analogue à l’indiction romaine ; quatre tlalpilli une période de cinquantedeux ans ( xiuhmolpilli , ligature), indiquée hiéroglyphiqueinent par un paquet de roseaux liés d’un ruban.
Deux périodes de cinquante-deux ans composaient un huehuetiliztli ( vieil - /me), ou siècle de cent quatre ans qui n’avait point d’hiéroglyphe. L’année civile des Aztèques finissait au solstice d’hiver, à cette époque où le soleil, pour me servir de l’expression naive des premiers moines espagnols, recommence son ouvrage. Au lieu d’ajouter, comme nous , un jour tous les quatre ans, les Aztèques intercalaient treize jours tous les cinquantedeux ans. C’est à l’aide de cet artifice qu’ils parvenaient à faire concorder leur calendrier avec la marche du -soleil. Cette intercalation de treize jours donnait lieu à la grande fête séculaire décrite par tous les historiens de la conquête, et dont nous avons rappelé les principales cérémonies (*).
(*) Los Atzèqucs réunissaient , dans ce qu’ils appelaient des roues de demi-siècle (xiuhmolpilli), la série des hiéroglyphes qui indiquent le cycle de cinquante-deux aus. Un serpent roulé se mordant la queue entoure la roue , et désigne par quatre nœuds ies quatre indictions ou tlalpilli. Dans cette roue de cinquante-deux ans, la tète du serpent annonce le commencement du cycle. II n’en est point ainsi dans la roue de l'année : le serpent n’y entoure pas les dix-huit hiéroglyphes des mois , et rien n’y caractérise le premier mois de l'année. Les années étaient distinguées par les noms de tochtli (lapin), acatle (canne, ou roseau),
Le commencement de l’année variait entre le 9 et le 28 janvier. Le jour civil se comptait à partir du lever du soleil; il était divisé en huit intervalles, dont quatre déterminés par le lever, le coucher et les deux passages de l’astre par le méridien. Un cercle divisé en quatre parties indiquait l’hiéroglyphe du jour; les heures devaient être généralement inégales, comme les heures planétaires des Juifs.
I-es époques du jour et de la nuit qui correspondent à peu près à nos heures, 3, 9, 15 et 21, temps astronomique, n’avaient pas de nom particulier; pour les désigner, les Mexicains montraient , comme le font nos laboureurs/le point du ciel auquel serait placé le soleil en suivant sa course de l’orient à l’occident , et le
este qu’ils faisaient était accompagné
e ces mots remarquables : Iz teotl, là sera Dieu; locution qui rappelle l’époque heureuse où les Aztèques ne connaissaient encore d’autre divinité que le soleil', et n’avaient point de culte sanguinaire.
Quant au calendrier rituel , c’était uniquement le tableau chronologique des fêtes, le manuel ecclésiastique de la célébration du culte. On en trouve des traces dans presque toutes les peintures hiéroglyphiques. 11 présente une série uniforme de petites périodes de treizç jours, nombre qui offrait dans ses multiples les moyens de maintenir assez bien la concordance entre les deux almanachs civil et religieux (*).
tecpatl ( silex , ou caillou ) , el calli ( maison).
(*) On trouve dans Gomara, Yaldès, d’Aeosta et Torquemada, des notions vagues et souvent contradictoires sur les différents calendriers en usage chez les Aztèques. Torquemada , qui passa cinquante ans de sa vie parmi les Indiens, a transmis dans sa Monarchia indiana des faits précieux ; on doit regretter que son ignorance et sa superstitieuse crédulité ne lui aient pas permis de les soumettre à une critique sévère. Il s’est servi des manuscrits de trois
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Ces applications d’une science astronomique comparativement avancée , et tous les autres faits que nous venons de réunir dans ce rapide aperçu de l’ancien Mexique, nous montrent son état social, matériel et intellectuel infiniment supérieur à celui des autres nations de l’Amérique du Nord. Le Mexique était alors pour cette partie, ce que le Pérou était pour l’Amérique au Sud. Toutefois , qui jugerait cette civilisation par les seuls récits des conquérants, des anciens voyageurs, et des premiers historiens, s’en ferait certainement une idée exagérée, et tomberait dans d’étranges méprises. Les noms les plus ompeux , les comparaisons les plus ridantes, les éloges les plus absolus se pressent en foule sous la plume des premiers observateurs, et s’appliquent, faute d’une appréciation raisonnée, à des monuments, à des institutions , à des règlements d’administration , à des produits artistiques
religieux franciscains, Bernard de Saliagun, Andres'de Olmos, et Toriihio de Benavcnle, tous trois contemporains de la conquête. Mais ce qui, plus que tous leurs ouvrages, a contribué à jeter un nouveau jour sur les connaissances astronomiques des Aztèques, c’est la decouverte de ce uionmnenldont nousavons fait mention, pag. 4g, de celte pierre énorme de porphyre trappéen , gris , noirâtre, de douze pieds de diamètre, pesant u4,4oo kilogrammes , chargée do caractères relatifs aux fêtes religieuses et aux jours dans lesquels le soleil passe par le zénith de Mexico.
Ëlle fut trouvée en 1790 dans les fondements de l’ancien téocalli. Elle a servi à éclairer des points douteux , et à rappeler l’attention des indigènes instruits sur le calendrier mexicain.
Pour se faire une idée précise de ce calendrier, il faut consulter le Mémoire que M. Gamba a publié à Mexico sur l’almanach des Aztèques et la série de leurs mois, et le beau travail de M. de Humboldt sur le même sujet. C’est dans les recherches de ces deux savants qu’on trouvera nombre de détails curieux que la nature de cette histoire nous a forcés d’abréger ou de supprimer.
fort au-dessous de telles expressions.
C’est ce qu’il ne faut jamais perdre de vue dans l’examen des anciens récits de l’empire de Moctezuma.
L’heure fatale, l’heure des luttes acharnées , va bientôt sonner pour lui. Un quart de siècle s’était alors écoulé depuis le jour où Colomb avait conduit les Européens dans le nouveau monde. Pendant cette période, les Antilles avaient été successivement découvertes et occupées par les Espagnols , et quelques points de la terre ferme visites. Entre toutes les îles conquises , Cuba , par son importance , par sa position occidentale, attirait tous les yeux de cette multitude d’hommes venus des Espagnes en quête de la fortune et de la gloire. Cette colonie florissait sous l’administration sage et paternelle de ce même Diego Velasquez qui l’avait soumise. En ce temps s’y trouvaient réunis plusieurs officiers, anciens compagnons de Pedro Arrias Davila , venus du Darien à la suite des événementsqui en troublaient le repos. Ils résolurent de tenter une expédition de découvertes , car l’inaction ne pouvait convenir à des aventuriers aussi entreprenants' Ils proposent à Francisco Hernandez deCordova (de Cordoue) de se mettre à leur tête.
Ce riche hidalgo accepta et lit une bonne partie des frais de l’armement.
Trois bâtiments furent achetés : deux par la réunion des associés, et le troisième par le gouverneur Velasquez, qui , non content d’autoriser une telle entreprise, voulut encore y contribuer de ses propres fonds. La flotte avait pour premier pilote Antonio Alaminas ou Alaminos, natif de Palos , habile navigateur qui avait servi fort jeune sous Colomb. O11 mit à la voile le 8 février 1517. Alaminas n’eut pas plutôt doublé le cap Saint-Antoine qu’il lit route à l’ouest , confiant dans la parole de son ancien amiral, que c’était de ce côté qu’on devait trouver des terres nouvelles. Il avait raison. Après vingt et un jours d’une dangereuse navigation, ou aperçut la pointe orientale de la péninsule de Yucatan, dont Colomb s’était autrefois approché, et dont il ne
s’était écarté que sur une fausse indication. Cette pointe de terre reçut alors le nom de Cabo de Catoche , et depuis elle a été connue sous celui de la Puenta de las Duenas ; ce fut le commencement de la découverte de la Nouvelle- Espagne. Devant nous, dit Bernai Diaz , se montrait h deux lieues de la côte une ville plus considérable qu’aucune des villes de Cuba, et qui fut appelée le Grand Caire. Cinq canots f aits d’un seul tronc d’arbre et remplis d'indiens vinrent à bord ; ils y montèrent sans crainte; ils étaient habillés d’étoffes de coton ; ils avaient de plus que ceux de Cuba , qui vont assez généralement nus, le sentiment de la décence.
Leur chef se présenta le lendemain avec douze canots; il invita le commandant à venir à terre; ce qu’on Ut avec toutes les précautions convenables. Mais l’astuce des Indiens triompha de la prudence des Espagnols:
ceux-ci furent attirés dans une embuscade au milieu des bois. Quelques volées de flèches blessèrent quinze des leurs, et sans ieurmousqueterie ilsse seraient fort mal tirés de cette rencontre. Les Indiens étaient braves et bien armés de lances, d’arcs, de boucliers et d’une espèce d’épée garnie de pierres tranchantes ou plutôt de couteaux de pierre; ils portaient d’épaisses cuirasses de coton semblables à une camisole d’étoffe ouatée ; leurs têtes étaient ornées de plumes ; ils se battaient bien et en bon ordre. Non loin de ce champ de bataille s’élevaient quelques édifices en maçonnerie, dont les pierres étaient liées par un mortier de chaux. Ces édifices semblaient avoir une destination religieuse : on y voyait un grand nombre d’idoles en terre cuite, qui toutes avaient quelque chose de monstrueux.
Deux Indiens furent faits prisonniers et baptisés sous les noms de Julien et de Melchior. On s’en servit par la suite comme interprètes.
En quittant ce fâcheux rivage, nous voyons Hernandez longer la côte, découvrir Campéche et mouiller ensuite près d’un village du nom de Pontonchan. Encore aux prises avec les Indiens, qui lui tuent quarante - sept
hommes , H est forcé de brûler un de ses bâtiments, faute de gens pour le manœuvrer. Nous le voyons ensuite se diriger sur les côtes de la Floride et toujours attaqué par les naturels, rentrer au port de Caraénas à Ja Havane, et y mourir dix jours après son arrivée.
Cette expédition qui coûta la vie à cinquante six Castillans devait avoir d’importants résultats; elle faisait connaître une terre nouvelle à l’ouest de Cuba habitée far des hommes mieux vêtus , mieux armés , plus braves que ceux des îles occupées jusqu’alors.
Tout faisait présumer qu’ils appartenaient à une nation plus civilisée, ayant un culte public, des temples, des prêtres et une organisation régulière. On supposait aussi de grandes richesses dans cette nouvelle contrée, et cela seul suffisait pour en poursuivre la découverte. Velasquez l’avait à cœur; elle devait lui procurer honneur, fortune et puissance. Il fit armer trois navires et un brigantin montés par deux cent cinquante Espagnols et quelques Indiens de Cuba. Jean de Grijalva en eut le commandement , et la direction en futconGéeau mêmeAlaminas , ce pilote de Hernandez , dépositaire des bonnes traditions du grand Colomb. On suivit d’abord la route déjà faite ; on se dirigea sur le Yucatan.
L’ile de Cozuniel ouCozumil, qui n’en est éloignée que de quelques milles, fut abordée. Tous les habitants s’enfuirent, à l'exception de deux vieillards qui furent trouvés cachés dans un champ de maïs. Huit jours après cette découverte, l’escadre se trouva en vue de Pontonchan, sur le côté opposé de la péninsule. Le désir de venger la mort de ses compatriotes massacrés ici, lors du voyage de Hernandez, et le besoin de répandre la terreur du nom espagnol parmi les peuples de ces contrées, déterminèrent Grijalva à débarquer tout son monde. L’attaque des Indiens fut repoussée, et la ville occupée par les Espagnols, qui purent se convaincre qu’ils trouveraient, dans les habitants de ce pays, des ennemis plus redoutables que, ceux qu’ils avaieut
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rencontrés dans les îles. En quittant Pontonchan ils continuèrent leur route vers l’ouest , se tenant aussi près de la côte qu’il était possible. Ils avaient devant les yeux des villages aux maisons de pierres blanches et élevées, des champs cultivés, et les paysages les plus riches et les plus varies; ils ne se lassaient pas d’admirer un tel spectacle. Grijalva vit aussi dans le voisinage de Boca de Terminos , des temples remplis d’idoles à figures de femme , de serpent , , de biche et de lapin. A l’embouchure de la rivière Tnbasco, à laquelle les Castillans donnèrent le nom de leur général, les Indiens se montrèrent encore hostiles.
Ils se disposaient même, à s’opposer au débarquement de Grijalva et des siens, lorsque celui-ci leur fit porter des paroles de paix, en les 'invitant à lui fournir des provisions, et à se soumettre à son roi. Les Indiens, en gens sages, répondirent qu’ils étaient prêts à entrer en commerce d’échange avec les Espagnols, mais qu’ayant un roi, ce qui était bien suffisant, iis n’étaient nullement disposés à s’en donner un second. On n’oublia pas de prévenir Grijalva que seize mille hommes armés étaient là, tous prêts à appuyer cette explication, et à le combattre s’il tentait de leur imposer un nouveau maître par la force. Comme le chef espagnol se montra fort satisfait de cette réponse, lecacique indien lui fit une belle réception. On lui apporta des vivres en abondance, du pain de maïs, du poisson, du gibier; on brûla devant lui de la gomme copal sur des charbons ardents, dans un petit réchaud d’argile; on étendit à terre des pièces de coton et des manteaux de même étoffe, pour qu’il pût se reposer à l’aise lui et ses officiers. Enfin le cacique lui fit présent de petits morceaux d’or taillés en forme d’oiseaux , de lézards , de poissons , et trois colliers à petits grains du même métal , et , comme il demandait d’où venait cet or, on lui répondit culua , cii/ua, mots dont les Espanols ne comprirent pas alors la signication. Cependant la crainte des mau-
vais vents sur une rade ouverte hâta leur départ. Ils reconnurent successivement file Agualunco qu’ils nommèrent la Rembla, et les rivières Tonala et Guazacualco; ils aperçurent la Sierra-Nevada, ces hanteurs couvertes de neige, spectacle nouveau dans ces chaudes contrées. Alvarado, l’un des capitaines de la flotte, découvrit laPapaloava, connue depuis sous lenom derivière Alvarado, et ils arrivèrent enfin à l’embouchure d’un autre fleuve, le Rio-Banderas, ou de Vanderasdans la province de Guaxaca, où ils virent déployées pour la première fois les bannières blanches de Moctezuma. C’est là qu’ils entendirent parler de l’étendue de son empire qui leur était inconnu , de sa puissance et de ses richesses, dont ils ne soupçonnaient pas l’existence. Ce monarque', dit Bernai Diaz , avait eu connaissance de l’expédition de Cordova et du combat de Pontonchan, au moyen de peintures tracées sur des morceaux d’ étoffé de coton.
Il savait aussi notre arrivée, et il avait ordonné à ses officiers de nous fournir de l’or contre des grains de verre et quelques articles de quincaillerie dont il faisait cas , et surtout de prendre sur nos personnes, sur nos forces , sur le but de notre voyage, tous les renseignements possibles. Il agissait ainsi sous la fâcheuse influence de cette ancienne prophétie relative à l’arrivée d’hommes blancs et barbus , sortis des contrées où le soleil se lève. Nous fûmes donc invités à descendre à terre, et le capitaine Montejo, qui reçut l’ordre de débarquer avec dixneuf hommes, fut parfaitement accueilli par le gouverneur de la province. Celui-ci , au milieu d’un cortège d’officiers et de domestiques portant des
Provisions, était assis sur une natte à ombre de quelques arbres. Nous fûmes invités par signes à en faire autant, car malheureusement nos deux Indiens du Yucatan ne savaient pas le mexicain. Grijalva, instruit de cette honorable réception, débarqua avec tout son monde, et son grade étant connu, il devint l’objet des plus grands
égards ; il répondit à cette courtoisie en distribuant de ces babioles d’Europe tellement prisées par les naturels, qu’il reçut en échange plusieurs objets en or très-bien travaillés d’une valeur “(le quinze mille écus. Il , prit
Ïiossession de ce beau pays pour Cnares-Quint et, lui donna le noin de Nouvelle-Espagne. Les Espagnols le quittaient à regret, ils pressaient Grijalva d’y former un établissement; mais lui, trop scrupuleux observateur des défenses de Velasquez, se crut obligé de vaincre ses propres désirs, de repousser les voeux de ses compagnons de voyage, et de céder à ce qu’il croyait des ordres absolus. Il remit à la voile, continuant de marcher à l’ouest et s’éloignant peu du continent. 11 reconnut deux petites îles, et en vit une troisième, Isia de los Sacrilicios, qui lui parut peuplée. Ici les Espagnols eurent pour la première fois sous les yeux l’horrible spectacle de victimes humaines, que la barbare superstition des naturels offrait à leurs dieux. Cinq cadavres d’hommes qui semblaient égorgés de la veille gisaient sur une espece d’autel assez élevé, ouvert de toutes parts et auquel on montait par une suite, de degrés. Cette construction, qui ne ressemblait point aux temples du Yucatan, était celle des téocalli mexicains. Les Espagnols retrouvèrent encore les mêmes édifices, les mêmes idoles et les mêmes sacrifices dans l’ile de Saint- Jean d'Ullua ou d’Ulloa où ils abordèrent ensuite.
Ils y obtinrent des renseignements nouveaux sur le continent américain qui s’étendait devant eux , sur le Mexique, sur son gouvernement, sur son culte ; ils virent la hideuse image d’une des principales divinités mexicaines. Quatre prêtres en manteaux noirs semblables aux habits des dominicains, dit Bernai Diaz , vinrent au-devant d'eux, et leur offrirent l’encens de copal à leur entrée dans le temple, où deux jeunes garçons venaient d’être immolés. Grijalva, pressé de nouveau de s’assurer la possession de ces contrées autrement que par une vaine cérémonie, voulait avoir de
nouvelles instructions, et obtenir un renfort et des vivres dont il avait grand besoin, et sans lesquels il ne pouvait songer à aucune espèce de colonisation. Il dépêcha Alvarado à Velasquez pour instruire le gouverneur de sa situation, pour lui demander ses ordres, pour lui faire le récit du voyage, et lui offrir l’or et les curiosités qu’on avait recueillies. Velasquez dans le même temps envoyait Olid, un de ses officiers, a la recherche de Grijalva dont il était fort inquiet; Olid et Alvarado arrivèrent ensemble à Cuba, le premier n’ayant pu dépasser les côtes du Y’ucatan . le second empressé d’annoncer d’importantes découvertes. La colère de Velasquez fut grande lorsqu’il apprit qu’aucun établissement n’avait été commencé. 11 avait bien défendu toute entreprise de ce genre dans la crainte de se brouiller avec l’audience royale de Saint-Domingue , mais il se flattait que sa position serait devinée, et que Grijalva prendrait sur lui la responsabilité d’une désobéissance que le succès devait absoudre. Pendant qu’il accusait d’ineptie ce loyal officier, lui ne cessait de le servir avec fidélité. Bien que ses équipages fussent affaiblis et découragés, il continuait d’explorer les côtes de l’empire mexicain ; il découvrait les montagnes de Tustla et de Tuspan; il arrivait sur la côte de Panuco couverte de villes populeuses ; partout il observait avec soin et réunissait de nombreux et utiles documents sur ces pays nouveaux; il employait tout son courage et toutes ses forces à repousser les attaques des Indiens, et n’abandonna son exploration qu’au moment où , manquant de vivres et d’hommes pour la manœuvre , son pilote Alaminas lui déclara qu’il ne pouvait plus tenir la mer. Il fit voile pour le port de Santiago où il arriva le 15 novembre
Ce voyage, le plus long et le plus heureux que les Espagnols eussent encore entrepris dans le nouveau monde, fut aussi le plus utile en grands résultats. Il prouva que le Yucatan n’é-
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tait point une île comme on le croyait jusqu’alors; il donna sur une longue étendue de côtes dépendantes du Mexique des détails précis et entièrement nouveaux; il révéla non - seulement l’existence de ce vaste empire, mais il fournit encore une partie des renseignements qui devaient en faciliter la conquête. Enchanté d’un succès qui dépassait ses espérances, Velasquez se hâta d’en faire porter la nouvelle à l’île espagnole aux pères Hieronimites, par Juan de Salcedo , et d’envoyer en Espagne son aumônier Benito Martin , avec mission de solliciter de nouveaux pouvoirs pour de nouvelles entreprises , et même pour la conquête de cette grande contrée mexicaine; il n’oubliait pas ses intérêts personnels dans l’hypothèse d’un événement qu’il regardait comme infaillible. Ses demandes lui furent accordées. Toutefois, sans attendre le retour de son envoyé, il s’occupa de l’armement nécessaire pour une si grande expédition. Grijalva semblait tout naturellement désigné pour la commander; les soldats le désiraient; mais Velasquez ne lui pardonuait pas de l’avoir mal compris ; il repoussait les services du seul homme assez désintéressé pour lui faire le sacrilice de sa gloire ; et cependant il demandait un militaire qui possédât toutes les vertus des conquérants sans en avoir l’ambition. Cherchant ce miracle de modestie et de courage, il s’adressa à Balthazar Bermudez qui le refusa. Trois de ses parents du nom de Velasquez en firent autant. Un homme qu’il connaissait bien, lui fut alors proposé et vivement recommandé par Amador de Lares , trésorier royal de Cuba, et Andrès- de Duero son secrétaire; cet homme se nommait Hernan Cortès (*).
(*) Bernai Diaz prétend que Lares et Duero étaient convenus avec Cortès que, s'ils lui procuraient par leur crédit le commandement en chef, ils diviseraient entre eux , par égale portiou , la part qui reviendrait au général, soit dans le butio, soit dans l'or , l’argent et les marchandises qu'on
Cortès, l’un des derniers héros de l’Espagne, naquit à Medellin, petite ville de l'Estramadoure , dans l'année 1485. Son père , don Martin Cortès de Monrov, gentilhomme sans fortune, le destinait à l’étude des lois. Envoyé à quatorze ans à l’université de Salamanque, il s’y montra vif, spirituel, mais inappliqué, mais repoussant le joug de toute discipline. Bientôt dégoûté de la vie académique, de cette vie sans action, il revint sous le toit paternel, où nous le retrouvons passant ses jours à la chasse , montant à cheval , cédant à l’ardeur de son tempérament , et livré dès les premières années de sa jeunesse à des intrigues d’amour, intrigues qui se renouvelèrent souvent dans le cours de sa vie.
La carrière des armes était la seule pour laquelle il se sentit de l’inclination. L’Espagne était alors toute belliqueuse , toute chevaleresque. Elle venait d’anéantir la puissance des Maures ; le drapeau de l’islamisme ne flottait plus sur les remparts de ses villes, et le sien, aux mains de Gonzalve de Cordoue, se montrait avec honneur en Italie. Ce fut dans l’armée du grand capitaine que le jeune Cortès obtint la permission de servir comme volontaire; il allait s’y rendre, lorsqu’une grave maladie le retint chez son père. Cette circonstance , qu’il regardait comme un malheur irréparable, devint la source de sa fortune : il eut eu trop à faire en Italie pour s’avancer au milieu de toutes les renommées militaires qui se pressaient autour de Gonzalve , la plus haute de toutes. Un autre champ de bataille , le nouveau monde, que Colomb venait de donner à l'Espagne, s’offrait à lui comme un théâtre de gloire et de fortune d'un accès plus facile. Il y trouvait d’ailleurs un protecteur plein de bienveillance , Nicolas de Ovando, son parent , gouverneur de Santo-Domingo. Il se rendit près de lui. Reçu
obtiendrait des Indiens. Le même historien assure qu’il ne s’agissait point de colonisation dans la commission qu’on s'engageait de remettre à Cortès.
comme un fils et placé dans un poste lucratif, il semble que l’ambition de Cortès devait être satisfaite ; mais les génies de cette trempe ont leur place marquée par la Providence dans les affaires du monde, et rien ne peut déranger leur mission. Cortès se trouvait mal à l’aise dans un repos sans
gloire ; il saisit la première occasion ’en sortir. Il se ut inscrire sur la liste des hardis aventuriers qui devaient accompagner Ojeda, et il allait partir pour fa 'désastreuse expédition de Darien , lorsqu’une maladie , qui semblait encore une nouvelle faveur de la fortune, le retint à Santo-Doiningo. Il n’en sortit que pour accompagner , en 1511, Diego Velasquez dans son expédition de Cuba. Il s'y distingua tellement que, malgré quelques disputes violentes avec ce chef, il en obtint une ample concession de terres et d’indiens , sorte de récompense, comme le remarque Gomara , qu’on accordait volontiers aux aventuriers du nouveau monde, qui s’étaient distingués par des actions d’éclat. Cortès avait épousé la sœur d’un gentilhomme de Cuba nommée Catherine Suarez , qu’il aimait éperdument ; il en avait un fils dont Velasquez fut le parrain. Cortès reçut encore à cette occasion de nouvelles grâces du gouverneur. Il serait même devenu trèsriche sans son goût pour la dépense , pour le luxe, pour la représentation, goût que sa femme partageait avec lui.
Il exerçait la charge d’alcade dans la capitale de l’île , lorsque ses amis proposèrent de le mettre à la tête de l’expédition.
Bien qu’il n’eût point encore commandé en chef , sa réputation de brave entre les braves, de politique adroit, d’administrateur habile, toutes qualités dont il avait fait preuve en diverses occasions, donnaient les plus grandes espérances. On le regardait comme un nomme capable de grandes choses. Cette fougue de jeunesse qui l’avait tant de fois entraîné dans de périlleux écarts ji’était plus qu’une infatigable activité dirigée vers d’utiles occupations. L’impétuosité de sou ca-
ractère s’était changée dans la mâle franchise d’un soldat; il savait l’art de rallier toutes les volontés à la sienne, de conquérir le suffrage de ses rivaux, de gagner la confiance et de gouverner l’esprit des hommes. La nature ne lui avait rien refusé de ce qui les séduit : des dispositions généreuses, une libéralité grande et calculée, une discrétion à toute épreuve, une conversation toujours mesurée, et jamais offensante, une parole prompte, rapide , électrique , une tournure agréable, une taille élégante, des manières distinguées, un regard vif et brillant, une adresse extraordinaire dans les exercices militaires , avec une constitution capable de soutenir les plus grandes fatigues.
Toutes ces brillantes qualités séduisirent moins Velasquez que l’idée qu’il se faisait de la position de Cortès ; il crut qu'elles ne lui permettraient jamais d'aspirer à l’indépendance , ce qui fait supposer que Cortès possédait, au nombre de ses talents politiques, l’art de dissimuler à tous les yeux son excessive ambition et ses grands projets de conquête.
A peine sa nomination fut-elle connue, que les mécontents mirent tout en œuvre pour la faire rapporter. Un certain Cervantes, au service de Velasquez , espèce de fou ou de bouffon , fut d’abord l’instrument qu’ils employèrent. On dit qu’un jour de réception, le gouverneur ayant mis Cortès à sa droite, le bouffon s'écria : « Grande
i’oie pour mon maître Diego. Ah ! le >eau capitaine que voilà ! comme il perdra sa flotte. » Une autre fois , le même fou , voyant Velasquez et Cortès se promener ensemble, revint encore sur la même idée, et se mit à dire tout haut : « Notre gouverneur a vraiment fuit un' beau choix. Il lui faudra bientôt une autre flotte pour courir après celle-ci. » « Entendez-vous cet homme? demanda Velasquez. — C’est un fou, répondît Cortès, laissons-le parler. » La prédiction du fou s’accomplit de point en point.
Cependant Cortès de perdait 'pas un moment; il ne fut pas plutôt com-
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missionné, que l'on vit sa bannière flotter à sa porte, et qu’il fit faire un appel à son de trompe aux hommes de bonne volonté. Telle était la confiance qu’on avait en lui , que tout ce que file renfermait de gensde cœur, de gens aventureux , d’officiers déjà vieux A la guerre , de jeunes militaires désireux de se faire un nom et une fortune, vint se mettre à ses ordres. Lui recherchait surtout les anciens compagnons de Grijalva , qu’il eut le bonheur de réunir presque tous. Il engagea ses terres et ses Indiens pour subvenir aux frais de l’expédition, et il en pressait les préparatifs comme un homme.qui savait ce qu’il avait à craindre de l’activité de ses ennemis et des caprices de Velasquez.
Il ne se trompait pas. Son zèle, son empressement a remplir sa mission tournèrent contre lui. En mettant sa bourse à la disposition d’ofDciers qui ne pouvaient s’équiper convenablement selon leur rang, en allant au-devant des besoins du soldat, en achetant de ses propres deniers des, provisions et des munitions de guerre, il se vit accuser d’une libéralité intéressée, du projet de s’assurer un empire absolu sur ses troupes. De. tels bruits répétés à Velasquez changèrent ses dispositions. Toutefois, il n’en laissa rien paraître à Cortès, et ces deux hommes se quittèrent avec toutes les apparences de la meilleure intelligence , ce qui montre des deux côtés le même talent de dissimulation. Cortès sortit de San-Iago de Cuba, le 18 novembre 1518. Il se rendit à la Trinidad, petit établissement sur la même côte, pour achever son armement ; il y trouva des provisions et des renforts qui venaient fort à propos, car déjà la haine de Velasquez éclatait : il avait révoqué la commission de Cortès, il avait expédie secrètement l’ordre de l’arrêter ; mais arrêter un général au milieu d’une armée toute disposée à le soutenir, n’est chose possible qu’avec des forces supérieures. Que pouvait tout seul un honnéle corrégidor? intimer l’ordre, prêcher l’obéissance, et laisser partir. C’est ce qui advint. Cortès , après
avoir réuni les volontaires qu’il attendait de divers points de l’île, après avoir reçu les suppléments de munitions dont il était assez mal pourvu, se rendit à la Havane pour lever encore des soldats et achever d’approvisionner sa flotte. La colère de Velasquez l’y poursuivit. L’implacable ennemi n’ayant plus rien a ménager, envoya par un homme de confiance, à Barba , son lieutenant , l’ordre formel de se saisir de Cortès, qu’il qualifiait de traître au roi , et de l’envoyer sous bonne garde à San-Iago , comme un criminel de lèse - majesté ; invitant aussi tous les officiers à prêter main forte pour l’exécution de cette mesure, et les rendant responsables de leur désobéissance. A eux aussi s’adressa Cortès ; il communiqua l’ordredeVelasquez aux troupes assemblées, il signala sa basse jalousie, et se remit entre leurs mains. Officiers et soldats, impatients de marcher vers les riches contrées dans lesquelles ils plaçaient toutes leurs espérances , eux qui avaient engagé leur fortune pour cette hasardeuse entreprise, indignés de la conduite du gouverneur, se répandirent en murmures ; ils supplièrent le général de rester à leur tête , ils lui promirent obéissance entière, ils lui jurèrent de le suivre partout où il les conduirait, de verser tout leur sang pour sa défense, menaçant de mort ceux qui oseraient mettre en question son autorité et s’opposer à l’exécution de ses grands desseins.
Laissons Velasquez en proie à tous les remords, à tous les projets de vengeance d’une confiance trompée ; laissons-le s’occupant des moyens d’arrêter Cortès au milieu de sa campagne en lui opposant une expédition rivale ; ne quittons plus l’intrépide Espagnol et les braves qui marchent avec lui à la conquête du Mexique. On avait appris par Grijalva que les armées de ce pays étaient nombreuses et ne manquaient pas de courage. Est-ce doncune grande armée d’Europe, portée sur cent vaisseaux, qui va se mesurer avec une grande nation américaine ? Non.
Toute la flotte de Cortès , cette flotte
qui a épuisé toutes les ressources du gouverneur de Cuba, tous les capitaux des aventuriers qui la montent, se compose de onze bâtiments , dont le plus grand , honoré du titre d’amiral , n’est que de cent tonneaux, comme un de nos petits caboteurs; trois sont de soixante-dix ou quatre-vingts tonneaux , et sept des barques non pontées. Cette (lotte porte six cent dixsept hommes, dont cinq cent huit soldats et cent neuf matelots et ou-' vriers , divisés en onze compagnies, selon le nombre des bâtiments , et chacune commandée par un capitaine qui l’est aussi de l’embarcation. Il n’y a . dans ce petit nombre de combattants que treize soldats armés de mousquets, trente-deux d’arquebuses , et le reste d’épées et de piques. Au lieu des armes défensives en usage à cetteépoque dans notre Europe, et .qui eussent embarrassé dans un p'ays chaud, les soldats de Cortès ne portent que des cottes d’armes de coton pique, comme les naturels qu’ils vont combattre; cuirasses légères, suffisantes pour amortir le coup des flèches américaines. Seize chevaux sont toute la cavalerie; dix petites pièces de campagne et quatre fauconneaux, toute l’artillerie de cette petite armée.
Mais dans ce bataillon sacré sont les Sandoval, les Alvarado, les Morla, les Olid, les Lopez de Avila, les Pacheco, les Bernai J)iaz, tous hommes d’armes , jeunes et vieux , éprouvés dans mille rencontres , tous dignes de leur chef, tous résolus de vaincre ou de mourir. Chacun de ces hommes peut défier des masses mexicaines, et se croit sdr de triompher du moment qu’il a tiré l’épée pour combattre. Au courage chevaleresque, à la soif de l’or, se mêle l’exaltation religieuse. Une grande croix est peinte sur leur étendard, et, comme sur le labanum de Constantin, on lit, au-dessous, ces mots prophétiques : Suivons-la : avec ce signe nous vaincrons. Les pieux aventuriers s’excitent à cette croisade en parlant entre eux de l’honneur de convertir les infidèles et du bonheur de les piller. Pillage et conversion,
trésors et indulgences, voilà ce qu’il leur faut; et ils partent pour cette grande et périlleuse entreprise, le cœur rempli de confiance dans la sainteté de leur cause, dans la force de leurs bras, dans la protection du ciel.
Cortès mit à la voile le 10 février 1518. La route de Grijalva fut suivie, et File de Cozumel abordée. Alvarado avait devancé la flotte de deux jours.
Ses gens, à peine débarqués, étaient allés a la maraude ; ils s’étaient emparés de quelques habitants, de joyaux de mauvais or, de provisions de bouche. Avarado fut vertement réprimandé. La politique de Cortès se dessine tout d’abord. On voit qu’il cherche bien plus des auxiliaires que des ennemis,dans la guerre d’invasion qu’il médite. Conquérir le pays par l'habitant est le trait le plus saillant de sa tactique. Aussi le verrons-nous, malgré les antipathies religieuses, malgré son propre fanatisme, celui de son époque, attirer successivement à lui les alliés et les sujets de Moctezuma.
Cortès manquait d’un interprète; ici, dès le début de sa campagne, une heureuse circonstance lui procura cet indispensable moyen de communication. Il avait appris que, lors du voyage de Cordova, les Indiens des environs du cap Catoche prononçaient quelquefois le mot castillan ; il lui vint en pensée qu’il s’agissait de quelques Espagnols leurs prisonniers. Des marchands de Cozumel le confirmèrent dans cette conjecture, en l’assurant que, peu de jours auparavant , ils avaient vu un de ces hommes blancs et lui avaient parlé. Cortès forma sur-lechamp le projet de délivrer scs compatriotes. Les marchands furent envoyés chargés de présents pour traiter de leur rançon, et deux petits bâtiments, portant une vingtaine de soldats commandés par Diego de Ordas, eurent ordre de croiser dans les eaux du cap Catoche pour le service de cette mission, qui partit avec une lettre de Cortès ainsi conçue : « Gentilshommes et frères, ici’, à Cozumel, j’ai été informé que vous êtes prisonniers d’un cacique; je vous demande,
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comme une faveur, de vous réunir à moi. Je vous envoie un bateau et des soldats avec tout ce qui est nécessaire pour votre rançon ; mes gens ont ordre de vous attendre huit jours. Veneç me trouver en toute hâte ; vous recevrez de moi assistance et protection. Je suis ici avec onze vaisseaux et cinq cents soldats , et je me propose , avec l’aide de Dieu , de gagner Tabasco, Pontonchan, etc. »
Les marchands lirent diligence, et, deux jours après leur départ , ils remirent cette lettre à un homme blanc nommé Jeronimo de Aguilar, avec tout ce qu'il fallait pour sa rançon.
Aguilar alla trouver son maître, qui accepta avec plaisir les belles choses qu’on lui proposait, et lui donna la liberté. Puis il se rendit chez un autre Espagnol, prisonnier comme lui, et qui demeurait dans le voisinage, et lui dit : Voulez-vous être libre, Alonso Guerrero? vous le pouvez, voici de quoi vous racheter. Guerrero répondit : Frère Aguilar, je suis marié; j’ai trois enfants; je suis cacique et capitaine de guerre : pour vous, allezvous-en, au nom de Dieu! Moi, j’ai la ligure marquée ; j’ai les oreilles percées connue un Indien. Que penseraient de moi les Espagnols s’ils me voyaient ainsi au milieu d’eux ! Regardez mes trois beaux garçons; je les aime tendrement. Je vous prie de me donner pour eux quelques-uns de ces colliers verts, de ces grains de verre que vous avez, et de -dire que mon frère me les a envoyés de mon pays natal. La femme de Guerrero, entendant cette conversation , se prit à dire en colère : Qu’est-ce ceci? Eh quoi ! ce misérable esclave vient pour séduire mon mari et me l’enlever !
qu’il s'en aille. Aguilar insista vainement, et, voyant son compatriote inébranlable, il rejoignit les marchands et se dirigea vers le point de la côte où les deux bâtiments de Cortès stationnaient. Mais les huit jours étaient passés, Ordas avait rejoint la flotte.
Le malheureux Aguilar se vit donc forcé de revenir chez son maître indien. Cependant Cortès, désolé du re-
tour de ses deux bateaux, eut bien voulu prolonger son séjour dans l’île pour attendre les marchands, mais il lui fallut mettre à la voile, et déjà il perdait Cozumel de vue, lorsqu'un coup de vent le força d’y rentrer. Celui de ses bâtiments qui portait tous les vivres de la flotte avait éprouvé de grandes avaries, et l’on s’occupait à le réparer, lorsqu'au matin on aperçut un canot qui traversait la baie, venant du continent. On reconnut les messagers de Cortès et avec eux quelues Indiens, et l’on se demandait où taient les Espagnols, lorsqu’une espèce dé sauvage noir et tatoué prononça ces mots : Dios, santa Maria et Sevilla. Cet homme fut conduit devant Cortès, et il s’assit à terre comme ses compagnons, à la manière des Indiens. Cortès fit aussi cette question : Où donc est l’Espagnol? Et l’espèce de sauvage répondit : Le voici; il est devant vous. On se réjouit fort de sa venue; on le débarrassa des vieux haillons qui couvraient mal ses épaules et on lui donna des habits ; puis on le questionna de nouveau , et l’on apprit qu’il se nommait Aguilar, natif de Ecija. Il avait étudié pour être prêtre, et il était entré dans les ordres. Comme il revenait du Darien à Santo- Domingo avec quinze Espagnols et deux femmes, leur navire fut mis en pièces par un ouragan, et avec lui s'engloutit dans la mer dix mille piastres en or. Aguilar et ses compatriotes, qui s’étaient jetés dans un canot, espéraient gagner Cuba ou la Jamaïque, mais le courant les poussa sur les côtes du Yucatan où les caciques se les partagèrent. Quelques-uns d’entre eux, les plus gras et les plus frais, furent sacrifiés, d’autres moururent de maladie , et les deux femmes succombèrent à de rudes travaux. Lui, Aguilar, s’échappa, et depuis huit ans que ces choses s’étaient passées il demeurait chez un cacique dont il était l’esclave. Ce qu’il savait du pays se réduisait à peu de chose, ayant toujours été employé aux travaux du ménage et à la culture des champs, sans avoir pu s’éloigner de plus de quatre
lieues de la eâte. Quant à Guerrero, il n’était plus Espagnol que de nom ; il ressemblait, par les moeurs, les habitudes, le costume et la figure, aux Indiens du pays. Il s’était complètement identifié à leur vie, à leurs manières ; il avait épousé une de leurs filles ; il avait pris à cœur les intérêts de sa tribu, il la commandait; plus d’une fois il lui avait donné la victoire. Il passait pour le plus brave de ses guerriers, et il était à leur tête dans l'attaque des Indiens contre les gens de Cordova. Cette dernière partie du récit d’Aguilar fit vivement reretter à Cortès de n’avoir pas cet omme entre les mains. Il est probable toutefois qu’il eût mieux aimé s’eu servir que d'en faire un exemple.
On peut le supposer par l’empressement qu’il mit à s’attacher Aguilar comme interprète.
Pendant les huit jours qu’il attendit son arrivée, Cortès fit la revue de ses gens et les harangua. Il les initia, autant qu’il le crut convenable, à ses projets ultérieurs. S’il les entretint des périls de l’entreprise, il n’eut garde d’oublier ce qui devait les leur faire affronter avec audace. Les habitants de Cozumel vivaient en parfaite intelligence avec les étrangers; les caciques et les prêtres, la haute aristocratie du pays, les voyaient sans défiance. Cortès crut qu’avec eux il lui était permis de tout oser; il choisit les objets les plus vénérés pour faire l’essai de sa puissance. L’île possédait un temple fameux ; les tribus du continent y venaient en pèlerinage, et l’on y rencontrait des hommes de plusieurs contrées parlant différents idiomes.
Cortès aussi s’y rendit avec ses officiers. Les prêtres, en habits de cérémonie, vinrent à sa rencontre, tenant à la main la coupe où fumait l’encens; mais ce n’est point pour adorer que le fier Espagnol se présente ; c’est pour renverser les idoles. Il fait plus, il les fait briser par les Indiens euxmêmes. Ces hommes tremblants espèrent que les dieux vont se. venger; mais les dieux se laissent mettre en pièces sans qu’un seul Espagnol en
souffre le moins du monde. Alors, supposant ees divinités vaincues par le dieu de Cortès, les pauvres Indiens se pressent autour du père Juan Diaz qui célébré la messe, et débite ensuite un sermon en castillan dont ils n’entendent pas un mot. Les idoles détruites sont remplacées par une grande croix de bois, par les images de la Vierge et des saints, et Cortès, en s’éloignant de Cozumel , fait promettre aux Indiens de respecter tous ces objets sacrés du culte catholique ; il met sa protection à ce prix.
La flotte ,. suivant toujours la route de Grijalva, vient, quelques jours plus tard, jeter l’ancre à l’embouchure delà rivière de Tabasco; elle s’y trouve en présence de ses premiers ennemis. Le site était favorable à la défense. Des alétuviers d’Afrique couvraient les ords de la rivière, dont les eaux basses ne permettaient d’avancer qu’à de petites embarcations. Des Canots remplis d’indiens armés s’apprêtaient au combat. Douze mille guerriers, réunis dans Tabasco, la capitale, à une demilieue de là, ville défendue par des parapets et des, palissades, se tenaient prêts à repousser les Espagnols; eux ne savaient à quoi attribuer ces hostiles dispositions , si différentes de l’accueil hospitalier qu’on avait fait à Grijalva dans la même contrée l’année précédente. Mais on apprit dans la suite que ce bon accueil avait été reproché aux gens de Tabasco , par ceux de Pontonchan , comme un acte de lâcheté, et qu’ils saisissaient la première occasion de se réhabiliter dans l’opinion de leurs voisins. Aussi l’eloquence d’Aguilar, envoyé par Cortès au chef de Tabasco , fut-elle sans succès. Il faillit en appeler à la force et à la supériorité des armes; il fallut une suite de combats pour amener ces braves gens à demander la paix.
Iis avaient disputé le terrain pied à pied, protégés par des barricades, par des ravins , par des broussailles. Ils succombèrent dans les plaines de Ceutla, le 18 mars 1519. La victoire disputée fut complète et entière. Le bruit du canon terrifia ceux qu’épar-
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gnait la mitraille; quelques hommes d’armes, à cheval, tombant avec leurs longues épées sur ces pauvres Indiens nus et serrés, décidèrent le gain de la bataille. Gomara prétend que l’un des apôtres saint Pierre ou saint Jacques combattit sous la forme humaine de Francisco de Morla, l'un des meilleurs cavaliers de l’armée. Bernai Diaz, qui n’en était ni le moins brave ni le moins bon chrétien, nous assure qu’il ne fut pas permis à un pécheur comme lui de voir un tel prodige, et nous le croyons sur parole. Les Indiens perdirent dans cette affaire plus de mille des leurs; ils eurent un bien plus grand nombre de blesses. Ils étaient complètement démoralisés. Ils s’imaginaient que les canons étaient des êtres animés, que le cavalier et le cheval ne faisaient qu’un. Chaque fois que ees espèces de monstres hennissaient, ils les imploraient comme des dieux irrités , et tremblaient de tous leurs membres. Dans de telles dispositions, ils se résignèrent à se mettre à la merci du vainqueur. Les principaux d’entre eux vinrent au camp de Cortès, et demandèrent la permisson d’enterrer leurs morts pour qu’ils ne fussent pas dévorés par les lions et les jaguars. Le lendemain dix caciques, en habits de cérémonie, se présentèrent devant le général pour conclure la paix : ils lui offrirent l’encens; ils lui demanderont pardon pour le passé; ils se reconnurent vassaux de la couronne d’Espagne sans savoir à quoi ils s’engageaient, et promirent d’embrasser la religion catholique lorsqu’ils comprendraient quelque chose a ses dogmes. Cela n’empêcha pas Bartholomé d'OImedo, chapelain de Cortès, de les cathéchiser sur l’heure, et d’en baptiser quelques-uns qui se prêtèrent de bonne grilce à cette auguste cérémonie. Le traité conclu, une nouvelle députation vint offrir des présents au vainqueur; présents semblables à ceux qui avaient été remis à Grijalva. On v joignit le cadeau de vingt jeunes filles, toutes jolies, annoncées comme fort habiles dans les travaux du ménage, surtout dans l’art
de faire du pain de mats. Ces jeunes beautés, partagées entre les capitaines et les principaux officiers de Cortès, reçurent le baptême le jour même où la pieuse reconnaissance du général , voulant perpétuer la mémoire de son premier triomphe, et en faire honneur a la mère de Dieu, changea le nom de Tabasco en celui de Santa Maria de la Victoria. Ces femmes furent les premières chrétiennes du nouveau continent , les premières Américaines qui partagèrent la couche des vainqueurs.
L’une d’elles attirait tons les veux : on eût dit, en la voyant entourée de ses compagnes, une reine au milieu de sa cour. L’élégance de sa taille, la beauté deses traits, la fierté de son regard, l’aisance de sa démarche, la noblesse deses manières , trahissaient une naissance distinguée, et ce n’étaient pas des signes trompeurs. Cette jeune Indienne , qui , sous le nom de Marina , son nom de baptême , joue un rôle si mw portant dans l’histoire de la conquête, était fille du cacique de Painalla, daus la province mexicaine de Guazacualco. Marina perditson pere de bonne heure , et resta aux soins d’une mère, qui, loin d’être bonne pour elle, porta toute sa tendresse sur un fils qu'elle avait d’un second mari. Eh vue d’assurer sa succession à ce fils préféré, elle et son nouvel époux livrèrent Marina à quelques marchands de Xicalanco, et firent courir le bruit de sa mort. Les maîtres de Marina' la vendirent ensuite au cacique de Tabasco qui l’offrit à Cortès. C’était là que sa bonne fortune l’attendait ; elle lui réservait le cœur du conquérant, et l'heureuse destiné» de Cortès lui ménageait, dans donna Marina, une maîtresse dévouée, une habile interprète, une active surveillante des projets de l’ennemi, une conseillère instruite de la politique et des mœurs du pays, et, pluâ <Tune fois, une ambassadrice éloquente et adroite. Il est probable que Cortès, qui ne s’était réservé d’abord aucune des vingt jeunes femmes de Tabasco, ne tarda pas à s’attacher Marina par les liens de l’amour; nous la trouvons près de
lui dès le début de la campagne (*), et elle ne le quitte plus pendant les années de combats qui livrèrent à l’Espagne l’empire mexicain. Elle tenait bien sa place au conseil: on l'écoutait avec toute l’attention qu’on accorde aux esprits supérieurs ; le sien «tait prompt, vif, étendu, énergique et fertile en ressources. Dans les jours de bataille, elle avait toute la force d’âme d’un homme ; dans les négociations, toute la finesse, toute la souplesse d'une femme. Marina, outre la langue aztèque, savait le maya qu’on parle dans le Yucatan et à Tabasco.
Elle apprit l'espagnol en peu de temps et s’exprimait dans cette langue avec une extrême facilité. Marina fut la pro-
(») Bernai Diaz prétend qu’elle fut d'abord présentée à un cavalier nomme Fernandez Portocarrero , qui retourna bientôt dans la Vieille-Castille après avoir été laissé à la Vera-Cruz. C’est alors que Cortès la prit avec lui. Il en eut un fils, nommé Martin Cortès, qui devint commandeur de l’ordre de Saint- Jacques. Longtemps après, elle épousa Juan de Xaramillo , officier de l’armée. A l’époque de l’expédition de Honduras (i5a4 ) , lorsque Cortès , traversant le Gnazacualco , manda tous les caciques de la province, la mère et le frère de donna Marina, qui gouvernaient ensemble leur district , se trouvaient au nombre de ceux qui se présentèrent. Marina était auprès du général : ils furent saisis de frayeur en la voyant, ils se crurent perdus ; ils lui criaient à genoux, en pleurant: Miséricorde ! Mais Marina , cette jeune femme belle et de noble cœur, s’empressa de les relever et d’essuyer leurs larmes : elle leur fit le plus touchant accueil ; elle leur apprit sa haute fortune , et le bonheur qu’elle avait d’être chrétienne et l’épouse d’un cavalier aussi distingué que son mari , bonheur dont elle était, disait-elle, plus fière que si elle eût été souveraine de l’ancien empire mexicain. Elle se sépara de ses parents en leur faisant de très-riches cadeaux. Sa mère et son frère , à son exemple , embrassèrent la foi chrétienne, et furent baptisés , la première sous le nom de Maria , le second sous celui de Lazarus. Les Aztèques traduisaient le nom de Marina en celui de Malintzin , d’où les Espagnols du Mexique ont fait Malincüi.
vidence de l’armée de Cortès, et l’un des plus puissants instruments de la chute de MoctczuQia.
Cortès prit possession du pays au nom du roi d’Espagne , et , n'y’trouvant pas d’or, le quitta, pour aller, après une navigationde quelques jours, jeter l’ancre au port de Saint-Jean d'Ulloa.
A peine la flotte était-elle au mouillage, que deux pirogues pleines d’indiens abordèrent le vaisseau amiral.
Un de ces Indiens s'approcha respectueusement de Cortès, et lui annonça qu’il venait de la part d’un des commandants dit pays, pour Moctezuma, s’informer du siijetde son voyage, et lui offrir les choses dont il pouvait avoir besoin. Cortès, tout aussi poli que l’envoyé, répondit qu’il n’avait besoin de rien , que son voyage avai t pour but de visiter le pays et de trafiquer avec ses habitants, espérant qu’ils le verraient atfec plaisir. Ceci se passait le jeudi saint. Cortès, qui ne perdait pas un moment, fit débarquer le lendemain artillerie, infanterie, cavalerie; les canons furent mis en batterie; un camp de baraques s’éleva prompte mentsurle rivage sablonneux, et l’étendard royal fut déplové pour la première fois sur le territoire mexicain.
Dans cette première entrevue, Cortès se trouva très-embarrassc d’un incident dont il prévit toutes les conséquences. Aguilar, jusqu'alors son interprète, ne comprenait pas un mot de ce que disait l’envoyé: celui-ci s’exprimait dans sa langue maternelle, la langue aztèque, et Aguilar ne parlait que le maya. Déjà Cortès commençait à craindre, pour le grand projet qu'il méditait, les lenteurs et l’incertitude qui naissent des communications imparfaites par la seule voie des signes et des gestes. Mais son inquiétude fut de courte durée : il aperçut Marina causant avec les Mexicains, et vit sur-lechamp tout le parti qu’il pouvait tirer de cette femme indienne. Elle fut chargée de communiquer avec l’envoyé et de traduire ses paroles en mayaqu’Âguilar, à son tour, rendait à Cortès en espagnol. Cette double transformation
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de la pensée n’était pas sans inconvénient pour l’exactitude; heureusement que l'intelligence et les rares dispositions de Marina pour l’étude des langues y mirent bientôt un terme.
Elle lut promptement en état de se passer d’Aguilar et de rendre directement en bon castillan la phrase mexicaine. C’est de ce moment que date avec Cortès l’intimité de ses rapports.
Le jour de Pâques, deux seigneurs de la cour de Moctezuma, Teuhtlile et Cuitlelpitoc, gouverneurs de cette partie des provinces maritimes de l'empire, se présentèrent devant Cortès .avec une suite nombreuse, et dans toute la pompe d’une ambassade.
Cortès, qui avait à cœur de taire impression sur leurs esprits, les reçut avec cérémonie. Il les convia d’abord à une messe solennelle qu’il fit chanter en musique, puis il les invita à dîner, et leur déclara que, vassal du grand don Carlos, l’empereur de l’Orient, le plus puissant des rois de la terre, il venait, comme son ambassadeur, rendre visite à Moctezuma, et conclure avec lui un traité de paix et d’amitié; ce qui l’obligeait, lui Cortès, à se rendre surle-champ près de leur monarque pour accomplir sa mission, ne pouvant confier à personne les choses importantes qu’il avait à lui dire. Les gouverneurs, qui savaient parfaitement toute la répugnance de leur maître à recevoir ces étrangers, emmiélèrent de fort beaux compliments la vague réponse qu’ils firent h cette harangue. Mais Cortès ne demeurant pas moins ferme dans sa résolution, un des gouverneurs lui dit: » Qu’est-ce ceci? A peine êtes-vous arrivés que vous parlez déjà de voir notre roi. Recevez d’abord les présents qu’il vous envoie; plus tard, il sera temps de songer à autre chose. » Ces
Srésents furent offerts avec beaucoup 'appareil ; ils consistaient en dix charges de manteaux en étoffes de coton , ornés de plumes, en plusieurs bijoux et petits objets d’or et d’argent d’un travail curieux et d’une valeur considérable. La vue de cet or, de ces joyaux, produisit un effet tout différent de
5* Livraison. (Mexique.)
celui que se proposaient les Mexicains.
Elle augmenta I avidité des Espagnols, et leur inspira la plus vive impatience de se rendre maîtres d’un pays qui produisait tant de richesses. Vint ensuite le tourde Cortès. 11 répondit à ce cadeau par celui d’un beau fauteuil à bras artisteinentsculptéet peint, par unetoque de velours cramoisi décorée d’une plaque en or, sur laquelle on voyait saint Michel tuant le dragon , et par des pierres fausses précieusement enveloppées de coton parfumé. Pendant cette entrevue, des peintres mexicains, faisant partie de la suite des ambassadeurs, étaient occupés à peindre, sur de blanches étoffes de coton , les vaisseaux , les chevaux , l’artillerie, les soldats, et tout ce qu’ils trouvaient de plus remarquable parmi ces étrangers. Cortès apprend que ces tableaux allaient être envoyés à Moctezuma; il veut qu’ils lui donnent une idée plus complète de ce que sont les Espagnols et de ce qu’ils peuvent faire. Les trompettes, par son ordre, sonnent l’alarme, et sur-lechamp les différents corps de l’armée accourent se ranger en bataille. Des charges de cavalerie et d’infanterie s’exécutent, on fait la petite guerre, puis viennent des jeux de bague, des courses de chevaux et des joutes; enfin l’artillerie tonne, les boulets et la mitraille sifflent dans les branches d’arbres et les brisent. A ces bruits redoutables , les Indiens tombent d’effroi ,ou prennent la fuite; pour eux, les hommes qui manient ces terribles machines de guerre ont la puissance des dieux.
Les peintres emploient tout leur art à représenter ces choses nouvelles , et leur imagination à inventer des figures et des caractères qui puissent rendre les prodiges dont ils viennent d’être témoins. Les ambassadeurs, obligés par position à cacher leur frayeur, la dissimulent sous les apparences de l’admiration. Cette fête militaire commence la destruction de l’empire.
Moctezuma apprit bientôt la résolution de Cortès. La sienne aurait dû être aussi prompte, aussi énergique.
La guerre à l’instant même avec toutes
les forces de l'empire, lorsque les Espagnols ne comptaient pas un seul allié, lorsqu'ils n’avaient aucun point fortifié, lorsqu'ils étaient sans provisions et sans moyens de s’en procurer, ne laissait pas une chance de succès à l’armée d’invasion; toute temporisation, au contraire, lui permettait de s’étendre dans le pays et de s’y donner les mécontents pour auxiliaires. Moctezuma se décida pour le parti qui servait ses ennemis : il négocia. Et d'abord, pour se rendre les prêtres favorables , il les invita à consulter les dieux. Les dieux répondirent qu’il ne fallait pas recevoir les étrangers, et Moctezuma se hâta de transmettre cette réponse par un ambassadeur, en l’accompagnant de présents magnifiues portés par cent hommes (*), et estinés à adoucir ce que son message pouvait avoir de désagréable à Cortès;- mais il- avait affaire à un homme de volonté ferme, et qui jugeait déjà son ennemi par ses lenteurs. Ni les présents de Moctezuma, ni l’adresse de ses négociateurs ne changèrent rien aux projets du général; il déclara résolument aux envoyés u’il avait ordre de se rendre auprès e leur maître, et qu’il s’y rendrait.
Cette réponse n’était pas de nature à
(*) On IroiiTc dans tons les écrivains espagnols le pompeux délai! de ce riche présent , composé d’étoffes de colon d'une grande finesse ; de quelques mosaïques en plumes, représentant des animaux, des arbres, des scénrs de la vie domestique; de bracelets, d'anneaux, de colliers en or, de boîtes remplies de perles , de pierres précieuses bien montées , et de deux grands plats de forme ronde , l’un d’or massif , représentant le soleil, l’autre d’argent, représentant la lune. Ce dernier, si l’on en croit Bernai IJiaz, valait seul plus de 20,000 pesos ( 125,000 f. ). Il est probable que ces divers objets avaient été préparés lotir Grijalva, lors de sou débarquement sur e même point, l’année précédente, et qu'ils se trouvaient tout prêts lorsque Moctezuma donna l’ordre au gouverneur de sa province de les offrir à Cortès. C’est du moins ce qu'ou peut inférer du récit de Gomara.
les satisfaire. Ce qu’ils avaient vu de la puissance des armes espagnoles leur montrait la guerre comme le plus terrible des fléaux , et pour l’éviter, s’il était possible, ils prièrent Cortès de suspendre sa marche jusqu'au moment où leur maître aurait fait connaître ses dernières volontés. Cortès encore une fois ne se méprit point à de tels signes de faiblesse. ,
Nous avons déjà vu que plusieurs années avant l’arrivée des Espagnols , de sinistres présages, interprétés par l’ignorance et la peur, avaient jeté de grands troubles dans l'âme de Moctezuma. Ce n’était plus ce prince prudent et ferme dont l’avénement au trône avait été salué pard’unanimes acclamations; son oug, à l’heure où nous sommes , était ourd pour tout l’Anahuac, et le pouvoir vacillait dans sa main. A la nouvelle du refus de Cortès de quitter le pays, lui, prince absolu, dont les ordres étaient sacrés pour des milliers d’hommes, ne put comprendre l’audace de l’étranger; il eut un moment d’énergie ; il menaça de le sacrifier aux dieux. Mais cet éclair de colère fut court; la peur reprit bientôt le dessus; les ministres furent appelés au conseil ; on résolut d’essayer encore une fois de la diplomatie et des présents : les mômes ambassadeurs, avec de plus riches cadeaux , furent dépêchés au camp de Cortès.
Ce camp n’était pas non plus exempt d’alarmes. Deux partis y étaient en présence ; d’un côté, les amis de Coûtés prêts à tout risquer avec lui; de l’autre, les partisans de Velasquez effrayés de leur désobéissance, et redoutant de s’avancer dans un pays inconnu couvert d’une population guerrière, sans vivres assurés, sans places fortes pour retraite. Cortès, au milieu de ces difficultés, restait inébranlable, caressant le soldat , se montrant généreux envers lui, l’excitant sans cesse avec cette parole persuasive, cette éloquence militaire dont il avait si parfaitement ie secret. Il s’occupait à entretenir toutes les espérances et à tout préparer pour l’invasion, lorsque les ambassadeurs de Moctezuma se
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présentèrent devant lui et lui signifièrent l’ordre formel de quitter le pays, tout en déposant à ses pieds les riches présents de leur maître. « Grand merci, dit le général. Vraiment, c'est un opulent monarque que le roi du Mexique; scs cadeaux sont trop magnifiques pour que nous n’allions pas en personne l’en remercier. » Puis, se tournant vers ses officiers et ses soldats :
« N’est-ce pas, messieurs, que nous irons lui rendre visite? » Et cent voix d’hommes répondirent : « Nous sommes prêts à marcher.» En ce moment, |a cloche sonna V Angélus; officiers et soldats tombèrent a genoux, et prièrent la mère de Dieu de les protéger dans les périls et de leur livrer de riches trésors.
Le lendemain, tout était solitude autour du camp de Cortès. Les Indiens avaient disparu; on ue voyait personne dans les villages; tout commerce avait cessé; les hommes de la campagne n’apportaient plus de vivres; les gouverneurs de Montezuma avaient quitté le pays. On se crut au premier jour des hostilités; les clameurs des partisans de Velasquez un moment étouffées se firent entendre de nouveau. « Que veut-on faire de nous, s’écriaient-ils?
où prétend-on1 nous conduire avec si peu de monde? Retournons à Cuba chercher des armes, des munitions, des vivres et des hommes. » Diego de Ordaz, un des premiers officiers de Cortès, vint, au nom des mécontents, lui adresser de semblables représentations. L’habile général les écouta tranquillement, et donna l’ordre à l’armée de se tenir prête à partir le lendemain pour retourner à Cuba. A cette nouvelle , la grande majorité des officiers et des soldats fut en émoi ; toute cette troupe d’aventuriers voyait s’évanouir leurs espérances; la sédition gagnait tous les rangs, la menace sortait de toutes les bouches. Les émissaires de Cortès parcouraient les différents quartiers, aigrissant par leurs paroles les moins colères et animant encore les plus emportés; tous demandaient Cortès. Il ne se fit pas attendre. On lui reprocha son abandon , ses promesses
violées, l’infidélité qu’il faisait à sa propre gloire; on lui renouvela le serment de le suivre partout, de mourir ou de triompher avec lui, et l’on finit par lui déclarer que s’il voulait céder à son rival, il pouvait partir seul, et qu’on allait élire un autre général à sa place. Ces heureuses menaces d’abandon, ces serments de fidélité, ces témoignages d'amour et de dévouement , voilà ce que demandait Cortès, qui, jouant la surprise , affirma qu'il n’avait donné l'ordre du départ que pour se conformer au vœu de l’armée et contrairement à sa propre opinion. « Je vois aujourd’hui, ajouta-t-il, qu’Ordaz m’a trompé , et je sais maintenant quel est mon devoir. Assuré de la confiance de mes camarades, je les conduirai à la conquête du Mexique, et je leur en partagerai les richesses. »
Vers ce temps , cinq Indiens se présentèrent aux sentinelles avancées du camp; ils demandèrent à être conduits devant le général. Leur langue semblait un dialecte de la langue aztèque assez difficile à comprendre. Marina y parvint cependant. Ces hommes étaient des ambassadeurs du cacique de Chempoalla, qui, ayant appris la grande victoire de Tabasco et les merveilles des armes espagnoles, priait Cortès de l’aider à secouer le joug mexicain. Cette ambassade était une faveur du ciel. Cortès savait par elle qu’il pouvait maintenant compter sur la désaffection des tributaires de Moc* tezuma , et que son armée ne manquerait pas d’auxiliaires. Il se hâta de promettre ce que les envoyés demandaient. Mais, avant de partir pour Chempoalla , il crut devoir organiser la colonie naissante qu’il avait dessein d’établir sur cette cote, en lui donnant des formes administratives et judiciaires modelées sur celles de la mère patrie, mêmes magistrats et mêmes noms , même cercle de pouvoirs , même compétence, mêmes attributions. Cortès, au nom du roi et sans faire mention de Velasquez , nomma les premiers juges et les premiers administrateurs.
11 "est fort inutile d’ajouter qu’il les choisit parmi ses plus intimes amis,
parmi les plus dévoués à sa personne et les confidents de ses sécrétés pensées. Pensant dès lors à se créer un commandement indépendant , à se faire accorder un pouvoir suprême et des droits nouveaux par la voie de l’élection, il eut soin de s’enquérir au préalable des dispositions de l'armée et de s’assurer de son suffrage. C’est un fait curieux que nous apprenons de Bernai Diaz. « Cortès , dit ce véridique témoin de tous les événements de la conquêtè, avait alors obtenu de Porto- Carrero, d’Alvarado, de ses quatre frères , de Olid, de A vila, de Escalante, de Lugo et de moi-meme, ainsi que de beaucoup d’autres officiers et cavaliers, la promesse de notre appui ; nous nous étions engagés à l’élever au commandement en chef et indépendant. Montejo, la créature de Velasquez, soupçonnait notre projet et surveillait tous nos mouvements. U ne nuit , assez tard , Porto-Çarrero , Escalante et de Lugo , parent éloigné des miens, vinrent à ma cabane et me dirent : » Seigneur del Castillo, prenez vos armes, et venez avec nous pour accompagner Cortès qui va faire sa ronde. » Je les suivis, et, aussitôt que nous eûmes quitté la cabane, ils me dirent qu’ils voulaient avoir un moment d’entretien avec moi , et n’être point entendus de mes camarades, qui appartenaient à la faction de Velasquez. Un d’eux me tint le petit discours suivant : « Seigneur del Castillo , c’est pour la troisième fois maintenant que vous visitez cette contrée à vos périls et risques. Savez-vous que Cortès nous a trompés; il nous assurait à Cuba qu’il avait pouvoir pour établir une colonie, et il n’avait commission que de trafiquer; nous en sommes sûrs aujourd’hui. Il va donc nous falloir retourner à Cuba et remettre toutes nos richesses à Velasquez. Bon nombre d’entre nous ici est déterminé à prendre possession du pays sous Cortès , gu nom de Sa Majesté ,' et , jusqu’à ce que sa royale volonté nous soit connue, Cortès sera élu notre général , et nous espérons bien que vous lui donnerez votre voix. » A cela je consentis sur-le-champ et de grand coeur,
et nous allâmes ensuite de cabane et) cabane demander des voix pour Cortès. »
Lui parut un jour devant le conseil qu’il avait nommé. Les Alvarado, les Sandoval , les Olid , et toutes ses créatures, tenaient les premiers rangs dans cette junte, et, si l’on y remarquait un ou deux partisans de Velasquez, ils n’étaient là que pour faire preuve de la liberté des opinions. Cortès se présente avec toutes les marques du plus profond respect ; il demande humblement la parole ; il dit à la junte qu’elle 'est la seule autorité légitime, l’unique dépositaire des droits de la couronne ; qu’elle tient lu place du roi; que les pouvoirs qu’il a reçus de Velasquez ayant été révoqués, ’il craint d’être sans’ qualité pour commander, sans droit légitime de se faire obéir. Il prie le conseil de donner un chef à l’armée, et de n’écouter, dans ce choix, que l’intérét du roi et le salut de la colonie; puis il dépose sur la table la commission de Velasquez, baise son bâton de commandant, le remét au président et so retire sous sa tente.
Le dénoûment de cette comédie politique ne se fit pas longtemps attendre. On accepta la démission de. Cortès, et aussitôt il fut élu au nom du roi, d’une voix unanime, premier magistrat de la colonie et général en chef de l’armée. Le conseil, en corps, se rendit auprès de lui pour lui porter l’acte de sa nomination. Lui , comme s’il ne l’eût pas attendue, la reçut avec étonnement et respect, puis elle fut soumise sur-le-champ à la sanction de l’armée qui la confirma par acclamation. Les mécontents, d’abord réduits au silence, ne tardèrent pas à élever la voix ; mais les mécontents, les Ordaz, les Escudero, les Juan Velasquez, arrêtés et mis aux fers, se virent contraints de recourir à la générosité de leur ennemi. Cortès exerça en leur faveur le plus beau privilège du pouvoir suprême, celui de pardonner. Ce fut le premier acte de sa nouvelle autorité.
Cette grâce ne tomba pas sur des ingrats; Ordaz, Ecudero, furent dans
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la suite officiers aussi fidèles qu’amis reconnaissants.
Libre alors des soucis qu’entraînent les dissensions intérieures , Cortès se mit en route pour Chempoalla. Sa petite armée cheminait avec ordre, se gardant bien, de peur de surprise, et toute prête au combat. Elle quittait avec joie les sables brûlants et malsains où elle avait séjourné, pour l’air plus frais et plus salubre de l’intérieur. Elle allait trouver des alliéset marcher avec eux à la conquête. Cortès, ayant précédemment envoyé Montejo , l'un des capitaines de sa flotte , explorer la côte, se dirigeait en même temps vers le point que cet officier avait signalé comme le plus convenable à un établissement colonial. On n’était qu’à trois milles de Chempoalla lorsque vingt habitants de cette place, marchant gravement, se présentèrent à Cortès et lui offrirent des ananas, d’autres beaux fruits et des bouquets de fleurs au nom de leur seigneur, lequel, étant fort gros, n’avait pu venir lui-même. Un cavalier espagnol , s’étant avancé seul au milieu de la grande place, aperçoit une partie du palais royal blanchie nouvellement à la chaux et brillant aux rayons du soleil. A cette vue, l’avide Castillan croit avoir devant lui un palais aux murs d’argent, et court, à toute bride, annoncer a ses caiharades ce merveilleux trésor.
Chempoalla n’avait pas besoin de ce prestige imaginaire pour paraître belle, c’était la plus grande ville que les Espagnols eussent encore vue dans le nouveau monde. Les uns la nommèrent Séville, à cause de sa vaste étendue; d’autres Filla Hermosa , parce qu’elle était pleine d’agréments. <> Nous fûmes surpris, dit Bernai Diaz, delà beauté des bâtiments et de leur heureuse situation. Au milieu d'un riche paysage et de diverses plantations d’àrbres, elle possédait de magnifiques jardins, et, pendant toute la journée, une foule immense d’hommes et de femmes remplissait ses larges rues.
Les Espagnols furent tous logés dans un vaste et beau bâtiment, dans l'enclos du temple destiné aux étrangers
de distinction et aux ministres des idoles. Là, nous fûmes nourris et entretenus aux frais du cacique qui était d’abord venu saluer Cortès à son arrivée, porté sur une litière, à cause de son énorme embonpoint. Il revint encore lui rendre visite après dîner, accompagné de ses nobles ; il lui offrit beaucoup d’or et de beaux présents , et brûla l’encens devant lui. Cortès le reçut à merveille, l’embrassa et lui parla de la puissance de notre roi, /ajoutant que ses troupes et lui-même étant fort disposés à le servir contre ses ennemis, il n’avait qu’à les nommer. Sur quoi le prince indien s’enhardit, et, poussant un profond soupirai dit comment le peuple totonaque, son peuple, libre et indépendant de temps immémorial , et gouverné par des seigneurs de sa race, était tombé, dans ces dernières années, sous le joug de Moctezuma. Il raconta , les larmes aux yeux, la tyrannie du Mexicain, les exactions de ses officiers de finances qui enlevaient tout l’or de son pays, qui réduisaient les hommes en esclavage et puis les sacrifiaient aux dieux; qui s’emparaient des filles de son peuple pour les plaisirs de leur maître et des grands de sa cour. Il dit encore par quels moyens et par quelles alliances la ville de Tenochtitlan s’était élevée au-dessus des autres villes de l’Analuiac. Il fit l’histoire de l’humble origine des Aztèques, des progrès de leur puissance, de l’organisation de leur empire, de ses forces et de ses richesses. Toutes ces choses étaient nouvelles pour Cortès , et l’instruisaient admirablement de ce qu’il lui était nécessaire desavoir pour le succès de la campagne qu’il allait entreprendre. Il promit au cacique de le secourir et de revenir en conférer avec lui , ce qu’il ne pouvait faire maintenant, pressé qu’il était de se rendre à Cbiahuitztla pour examiner l’état de sa flotte. Ce qu’ayant entendu, le cacique, comme témôinage de son dévouement, mit à la isposition de Cortès quatre cents hommes pour porter ses bagages. On sut alors, par donna Marina, que telle
était la coutume des princes indiens envers les personnes de haut rang qui
f tassaient par leurs États, et qu’ils vouaient honorer.
Chiahuitztla était une petite ville située sur un haut rocher, à douze milles de Chempoalla , vers le nord , et à trois du nouveau port où se trouvait alors la (lotte espagnole. Là se fit porter aussi le chef des Chempoallans , qui , craignant que Cortès n’oubliât sa promesse , venait de nouveau s’entretenir avec lui sur les moyens d’attauer l’ennemi commun. Pendant qu’ils élibéraient , on vint annoncer l'arrivée de cinq nobles mexicains receveurs des tributs royaux avec leur suite. Ces envoyés portaient à la main de gros bâtons courts, et des éventails pour chasser les mouches, ce qui n’appartenait qu’à des gens de condition. Ils réprimandèrent fort les deux caciques d’avoir fait bon accueil à des étrangers sans permission du roi, puis, en réparation de ce crime , ils demandèrent vingt Indiens et Indiennes pour être sacrifiés aux dieux. A cette nouvelle, la ville fut en grande inquiétude; les caciques étaient consternés et se regardaient comme perdus. Cortès apprit de donna Marina la cause de leur trouble, et, s’adressant à ces deux princes tremblant devant cinq collecteurs de tributs : « Emparez -vous de leurs personnes et jetez-les en prison, » dit Cortès. Cette résolution hardie dépassait leur courage ; ils tremblent encore plus fort ; Cortès revient à la charge, et les caciques, pressés entre deux terreurs égales , finissent par faire mettre au cachot ces Mexicains orgueilleux, qui, en entrant dans la ville, n’avaient pas même daigné jeter un regard sur les Espagnols. Les prisonniers gardés par les Castillans s’attendaient à la mort. Les caciques, fiers de la protection de Cortès, le priaient de permettre qu’ils fussent sacrifiés aux dieux. La politique du général était de leur rendre la liberté, et de s’en faire un mérite auprès de Moctezuma. C’est ce qu’il exécuta avec adresse , soit en les faisant évader de nuit , soit en les réclamant pour être
gardés sur ses vaisseaux. Les caciques se contentèrent de tout ce qu’il voulut bien leur dire pour colorer cette véritable ruse diplomatique, dont le but principal était de prouver au chef mexicain que les Espagnols avaient à cœur de protéger ses sujets, et n’étaient pour rien dans la révolte des Totonaques, révolte que Cortès excitait cependant par tous les moyens possibles. Elle devint bientôt générale.
Tous les chefs des villages dépendant de Chempoalla jurèrent haine mortelle à Mexico. Les hommes prirent leurs armes de guerre et se préparèrent à suivre les Espagnols comme alliés, lorsqu’ils en seraient requis. L’actc d’obéissance et de fidélité des Totonaques envers les couronnes de Castille et de Léon fut passé devant le tabellion royal Diego Godov. Cette importante affaire terminée, d’autres soins réclamèrent l’activité de Cortès. 11 sentait le besoin d’un établissement permanent, d’une place forte, d’un port, d’un lieu de refuge, en cas de mauvaise fortune. Le lieu indiqué par Montejo, et près duquel la flotte s’était rendue, se trouvait sur le territoire desTotonaqucs. C’était une plaine allant de la mer aux montagnes, à douze milles de Chempoalla. Ici Cortès traça l’enceinte d’une ville. L’église fut bâtie la première , puis l’arsenal , puis des magasins pour les subsistances et les munitions; puis des cabanes alignées en forme de rues; le tout entouré de remparts assez forts (tour résister à une armée d’indiens. Tous les Espagnols, officiers et soldats, mirent la main à l'œuvre et furent aidés par leurs nouveaux alliés, les naturels de Chempoalla. Cette ville reçut le nom de Villa - Rica de la Vera - Cruz , nom qui semble, dit Itoltertson, l’expression des deux grands mobiles des Espagnols dans toutes leurs entreprises au nouveau monde, la soif de l’or et l’enthousiasme religieux (*).
(*) Presque tons les historiens ne reconnaissent que deux villes de ce nom, l'ancienne et la nouvelle ; c’est une erreur , on en compte trois. La première , celle dont il s’agit ici, fondée en <5ig près du port de
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A l’époque où ces travaux s’exécutaient, la renommée de Cortès allait s’étendant dans rintérieur du pays. Chaque jour de nouveaux chefs, sollicitant son alliance, venaient faire leur soumission. Plus de trente villages totonaques lui offraient des hommes de guerre pour la conquête de Mexico. Lui organisait en confédération tous ces princes américains; il arrangeait leurs différends , s’interposait entre eux et leurs voisins, les empêchait de guerroyer pour des limites de territoire, et réservait toutes leurs forces pour lui seul. Moctezuma tremblant, au retour de ses collecteurs de tributs, voyait dans Cortès, leur libérateur, un être surnaturel, et lui envoyait de nouveaux présents en le suppliant de ne pas venir jusqu’à lui. Deux de ses neveux, à la tête d'une députation de la noblesse du royaume, étaient chargés de cette mission , qui n'eut pas plus de succès que les précédentes. Cependant elle effraya les alliés de Cortès , le chef de Chempoalla surtout, qui , pour resserrer les liens qui l’attachaient aux Espagnols, offrit au général une de ses nièces en mariage , et sept autres jeunes filles nobles, avec de riches dots, pour ses officiers. « Qu’elles se fassent chrétiennes et reçoivent le baptême, dit Cortès, nous’les accepterons; et vous aussi , faites-vous chrétiens pour le bien de vos âmes , et abjurez le culte de vos idoles. » Le cacique, qui ne s’attendait pas à cette demande, répondit : « Nous et notre peuple , nous ne pouvons renoncer aux dieux de nos ancêtres, qui nous donnent des fruits, des fleurs et des moissons , qui nous protègent dans les périls, qui nous accordent une vie exempte d’infirmités et tout ce qui peut la rendre agréable.» Cette fidélité religieuse parut l’œuvre
Chiahuitztla , cl qui plus tard ne conserva que le nom de Yillarica; la seconde, l’ancienne Vera-Cruz, bâtie en i5-i3 ou i5*4; et la troisième, la Nouvclle-Vern-Cruz, celle qui porte aujourd'hui ce nom et qui fut élevée à la Un du seizième siècle ou dans les premières années du dix -septième. Philippe III lui donna le titre de cite en i6i5.
du démon au fanatisme castillan. Cortès et ses soldats s’écrièrent tout d’une voix: ” Brisez les idoles des faux dieux; notre Dieu, le vrai Dieu le veut ainsi. » Sur quoi les Indiens protestèrent qu'ils ne commettraient jamais un semblable sacrilège; et déjà ils se mettaient en mouvement pour défendre leurs divinités, lorsque donna Marina déclara, au nom de Cortès, qu’à la première flèche tirée , tous seraient mis à mort.
A cette voix de femme, à la voix révérée de quelques prêtres , otages des Espagnols, et du cacique de Chempoallà, la foule s’arrête immobile. En ce moment , on vit cinquante soldats espagnols monter à pas pressés les marches du temple, chantant en chœur Gloria in excelsis Deo, puis, d’un bras vigoureux, frapper sur les idoles, les mettre en pièces, et les jeter à terre. Les Indiens, atterrés devant un tel spectacle, et se cachant les yeux, se prirent à pleurer. Leurs prêtres, vêtus de longues robes noires avec des capuchons , en forme de chape de chœur, et ressemblant, dit Herrera , à des religieux de Saint- Dominique , prirent les idoles mutilées et les emportèrent avec grand respect. Cortès fit ensuite habiller en blanc ces préties .idolâtres ; il les obligea à couper leurs longs cheveux et à être préseuts à la métamorphose de leur temple en chapelle catholique. On lava les murailles tachées de sang humain , on les badigeonna à la chaux , on les purifia suivant le rite catholique, on dressa un autel orné de feuillages, on le décora de l'image de Jésus crucifié et de la vierge Marie , on y célébra la messe , on y baptisa les “huit vierges indiennes, et puis, dit encore Herrera, d’après les vieux chroniqueurs, Cortès emmena chez lui la nièce du cacique , et ses officiers les autres jeunes filles, pour habiter ensemble, au grand contentement de ces dames. La garde du temple fut confiée à un vieux soldat invalide nommé Juan Torrès. On le revêtit d’un costume d’ermite, et il eut charge d’entretenir l’autel proprement, d’allumer les cierges, et de prêcher les Indiens sur la religion.
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C’était le seul missionnaire que Cortès pouvait abandonner sans affaiblir sa troupe.
Il v avait trois mois à cette époque que Cortès était dans la Nouvelle-Espagne. S’il n’avait point encore commencé ses opérations militaires, il en avait préparé le succès, soit en s’attachant l'armée , soit en négociant avec les Indiens et se les donnant pour auxiliaires. Avant de se mettre en marche , il voulut encore se prémunir contre l’intrigue des cours, contre le mauvais vouloir de Velasquez, contre la jalousie de quelques-uns de ses officiers. Il fit demander au roi par les magistrats de la colonie de ratifier les mesures prises et les nominations faites. Lui , de son côté, rédigea le bulletin de scs opérations. Nous possédons ce curieux monument d’adresse à grouper les faits , de talent a les colorer. Cortès accompagnait cette dépêche de toutes les'choses qui pouvaient donner une haute idée des richesses du pays. Il pressa ses soldats d’abandonner ce qu’ils étaient en droit de réclamer pour leur part dans les trésors qu’on avait jusqu’alors rassemblés , afin qu’on les pût envoyer en entier; et tel était son ascendant sur l’armée, que cette troupe d’aventuriei s indigents et avides fit sans peine ce généreux sacrifice. Ce fut le plus riche cadeau que le nouveau monde eût encore fait à l’Espagne. Porto-Carrero et Montejo , principaux magistrats de la colonie, choisis pour le déposer aux pieds du trône , mirent à la vôile avec défenses expresses de toucher à Cuba.
Cette île était redoutable à Cortès.
Là, son ennemi Velasquez, maître sans contrôle , venait d’obtenir le titre d’adélantado et le pouvoir de s’emparer des terres nouvellement découvertes.
Un bâtiment parti de la Havane, et amenant un renfort de deux officiers , deux cavaliers et dix soldats, avait débarqué à la Vera-Cruz et apporté cette nouvelle. Elle décida Cortès à pénétrer sur-le-champ dans l’intérieur du pays, et à exécuter avant son départ un projet qu’il mûrissait depuis long-
temps. Il avait souvent vaincu la sédition; mais, comprimée, elle n’était pas éteinte. Il savait que plusieurs soldats, fatigués du service , soupiraient après leur retour et déserteraient nu premier revers , au premier danger. Il savait aussi que sa petite armée ne pouvait s’affaiblir de quelques hommes sans danger. Dernièrement encore il avait été sur le point de voir ses rangs s’éclaircir par la fuite de plusieurs de ses gens : ils s’étaient emparés d’un brigantin avec lequel ils voulaient se rendre à Cuba; ils avaient été découverts et punis ; mais cette tentative pouvait se renouveler tant que la mer serait libre. Il fallait donc détruire la flotte et enfermer l’armée sur le continent. Cette audacieuse résolution , prise par Cortès , fut exécutée avec une adresse infinie. A l’aide de pilotes gagnés, il eut l’art de persuader à ses soldats que les navires étaient incapables de tenir plus longtemps la mer. Il fit valoir tout l’avantage que l’on allait retirer d’une centaine (le matelots alors disponibles, et l’heureuse et puissante influence de cette alternative nouvelle : conquérir ou mourir.
Les paroles de Cortès s’adressaient à des Espagnols du seizième siècle. D’un consentement unanime, les vaisseaux furent tirés à terre, mis en pièces, et, par u n effort de courage auquel l'histoire n’offre rien de comparable, quelques centaines d’hommes consentirent de plein gré à s’enfermer dans un pays ennemi, au milieu de nations puissantes et inconnues, en s’ôtant tout moyen d’échapper au danger par la fuite; ne se réservant d’autres ressources qu’une constance inébranlable, une valeur à toute épreuve.
Cette armée de braves partit de jChempoalla le ICaoût pour la conquête du grand empire de l'Amérique du Nord. Elle se composait de quatre cent quinze hommes d’infanterie, seize cavaliers, et traînait après elle six pièces de campagne. Les malades, les invalides, les vieillards, restaient à Villa- Rica de la Vera-Cruz pour défendre cette colonie naissante; ils étaient sous les ordres d’Escalante, vieil officier.
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homme de cœur dévoué à Cortès.
Deux cents Indiens fournis par le cacique de Chempoalla étaient chargés de porter le bagage et de traîner l’artillerie. Quatre cents autres sujets du même cacique accompagnaient l’armée comme auxiliaires. Cortès n’en avait pas voulu davantage. Avant de le suivre dans cette mémorable expédition , et pour en mieux comprendre les détails, jetons un coup d'oeil sur la division politique de l’Analiuac et sur l’étendue du royaume de Moctezuma en 1519.
L’Anahuac, cette grande contrée de l’Amérique du Nord , dont la dénomination ne doit pas être confondue avec celle de Nouvelle-Espagne, n’avait pas toujours eu les mêmes limites. Réduite , dans l’origine, à la seule vallée de Tenochtitlan , ou de Mexico , on l’étendait , à l’époque dont nous nous occupons, à tout le pays compris entre le quatorzième et le vingt et unième degré de latitude. Outre l’empire aztèque de Moctezuma , PAnahuac renfermait encore les petites républiques de Tlascala et de Cholqla , le royaume de Tezcuco et celui de Mechoacan, etc.
C’est une erreur de Solis d’avoir étendu le royaume mexicain depuis Panama jusqu’à la Nouvelle-Californie.
Les recherches du savant Clavigero nous ont appris que le sultan de Tenochtitlan n’avait sous sa domination qu’un État beaucoup moins vaste , limité, sur les côtes orientales, par les rivières de Guazacualco et de Tuspan ou de Tuzapan ; sur les côtes occidentales , par les plaines de Soconusco et par le port de Zacatula. Ses frontières, au nord , atteignaient le pays des Huaxtecas (le Queretaro actuel) et touchaient aux terres des barbares Otomies. En jetant un coup d’œil sur la carte générale de la Nouvelle-Espagne, de M. de Humboldt, on voit que, d’après ces limites, l’empire de Moctezuma n’embrassait que les anciennes intendances de Vera-Cruz , d’Oaxaca de la Puebla , et quelques parties maritimes de la province de Valladolid.
Sa surface peut être évaluée à dix-huit ou vingt mille lieues carrées.
Aucune des provinces comprises dans le Guatemala , dans les diocèses de Nicaragua et de Honduras , pas plus que la Californie, ne dépendaient de l'empire mexicain.il ne possédait même qu’un très-petit nombre de places frontières dans le Chiapa. .
A l’ouest des possessions mexicaines , on entrait dans le royaume indépendant de Mechoacan , grand et vaste pays compris aujourd’hui dans l'État de Vàlladolid.Ce puissant royaume’ n’avait jamais rien perdu dans ses guerres avec les Aztèques. Sa civilisation n’était pas moins avancée que la leur. Il jouissait d’un beau ciel, d’un doux climat; il possédait de riches pâturages et des terres fertiles; il s’étendait depuis le Rio de Zacatula jusqu’au port de la Navidad , et depuis les montagnes de Xala et de Colima jusqu’à la rivière de Lerma et au lac de Chapala, à l’ouest du lac de Texcuco. Le royaume de ce nom , allié des Mexicains depuis 1424, et non leur tributaire , touchait à l’est le territoire de Tlascala, au sud celui de Chalco , au nord les terres des Huaxtecas. Large de soixante milles et long de deux cents, il égalait à peine la huitième partie du royaume aztèque. Il était l’un des plus anciens F.tats de l’Anahuac : il en avait été jadis le plus considérable ; mais des guerres malheureuses, en réduisant successivement ses frontières, ne lui laissaient d’autre supériorité sur ses voisins que celle de l’intelligence et de la culture des lettres et des arts.
L’État de Tlacopan ( Tacuba ), beaucoup plus resserre , mais protégé par les Aztèques et suivant leur fortunç, se trouvait entre les lacs et le Mechoacan, entre la vallée de Toloncan et le pays des Otomies; il ne méritait guère le nom (le royaume.
Moins grande encore était la république de Tlascala; son territoire, environné par les domaines de Mexico , de Texcuco, de Cholula et de lluexotzinco, offrait a peine une ligne de cinquante milles de l’est à l’ouest, sur une autre ligne dé trente milles du nord au sud. Cette république, comprise aujourd’hui dans l’État del’uebla
L’UNIVEllS.
ainsi que l’ancien Cholulau, joue un rôle trop important dans la conquête du Mexique pour que nous passions sous silence son origine, son état social et politique, et le caractère particulier d^ses habitants.
. Les Tlascalans, probablement une tribu de la nation chichimèque, appartiennent aux anciens émigrants des contrées du Nord , envahisseurs du plateau d’Anahuac. On les trouve d’abord dans la vallée de Mexico dont ils pillent les habitants sédentaires et agricoles. Ceux-ci se réunissent dans un intérêt de défense commune, et obligent ces brigands à chercher fortune ailleurs. Partie d’entre eux se rend dans les forêts, vers le nord de la vallée, et s’associe aux peuples chasseurs, partie se dirige a j’est et au sud. Les uns vont s'établir dans le voisinage des volcans Popocatepetl et Orizaba; les autres, et c’est le plus grand nombre, prennent leur route par Cholula, et vont asseoir leurs cabanes de feuillage aux pieds de la grande montagne Matlalcueye ; c’est là qu’ils s’établissent, après avoir expulsé les Olmèques et les Xicalanques, anciens maîtres du pays. Ils obéirent d’abord au chef qui les’ avait conduits à la victoire ; ce fut leur premier roi. Bientôt leurs huttes devinrent une ville; ils la placèrent sur un haut terrain , au milieu de rochers de difficile accès. Ils ne se bornent point à élever une place forte, ils font, du centre de leur district, un vaste camp retranché en profitant avec intelligence de tous les mouvements du terrain. A l’occident, ils l’enferment par des fossés profonds et de larges parapets ; à l’est, par une muraille de six milles de longueur; au sud, le haut Matlalcueye leur fournit un rempart naturel , et, vers le nord, une chaîne de rameaux de la Cordillère leur permet d’établir une ligne de points inexpugnables. C’est dans cette enceinte, bien à l’abri des invasions de leurs voisins, qu’ils se civilisent par la culture du sol , et que, de générations en générations, ils s’exercent à la guerre pour maintenir leur indépendance. Depuis deux siècles
cette nation avait toujours les armes à la main, luttant contre ses voisins et quelquefois contre le puissant empire mexicain qui n’avait pu parvenir ni à la courber sous le joug , ni même à entamer ses frontières. Elle parlait la langue des Aztèques; elle avait le même culte religieux et sanguinaire, les mêmes superstitions, les mêmes préjugés, les mêmes arts, à peu près la même civilisation Tlascala, dans sa haine mortel le contre Mexico, servaitde lieu de refugeà tous les ennemis de l’empire. Les rangs de son armée se grossissaient de tous les proscrits, de tous les vaincus empressés d’échapper au couteau du grand sacrificateur mexicain.
Les Tlascalans, fiers et braves, n’étaient pas moins cruels que leurs ennemis. Leur gouvernement n’était plus celui d’un seul ; la forme aristocratique et oligarchique avait prévalu sur un certain nombre de familles nobles. La ville de Tlascala se divisait en quatre quartiers , gouvernés par quatre chefs qui l’étaient aussi d’un certain nombre de terres, bourgs et villages dépendants de chaque quartier. La république se composait donc de quatre petits Etats fédérés, dont la ville de Tlascala était le centre et la capitale. Les gouverneurs , réunis aux familles nobles, exerçaient le pouvoir législatif. Cette assemblée, le sénat de la nation , faisait les lois, les traités de paix, les règlements d’administration publique, et déclarait la guerre. Les Tlascalans, robustes et travailleurs, avaient mis à profit leurs terres accidentées, prores à diverses’cultures. Ils récoltaient eaucoup de maïs. Leur cochenille était alors estimée au-dessus de toutes les autres. Le commerce d’échange leur fournissait ce qu’ils ne produisaient pas ; toutefois , ceux d’entre eux qui vivaient dans la partie la plus montagneuse et la plus ingrate du pays, conservaient les mœurs et le caractère des peuples chasseurs. On découvrait dans leurs lois quelques traces de justice distributive et de jurisprudence criminelle. Elles punissaient de mort le mensonge , le manque de respect du fils à son père, le péché contre na-
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ture, elles punissaient du bannissement lt larcin, l’adultère, l’ivrognerie.
Elles permettaient la pluralité des femmes; le climat y portait, le gouvernement y encourageait.
Pour le mérite militaire on réservait les grands honneurs, dans cette république toujours armée. Le courage n’était là qu'un devoir, l’audace heureuse dans les batailles avait seule droit aux récompenses. On ditque les Tlascaians portaient, dans leurs carquois, deux flèches, sur lesquelles se voyaient les noms ou les images de leurs anciens héros. Ils commençaient le combat par lancer une de ces flèches; l’honneur obligeait à la reprendre. Les habitudes guerrières de ce peuple étaient empreintes d’un certain vernis chevaleresque; ils dédaignaient les ruses de guerre, les embuscades et le secours des armes défensives; ils se présentaient presque nus devant l’ennemi.
On vantait leur bonne foi et leur franchise dans les traités , leur respect lotir les vieillards et leur généreuse îospitalité.
Si leur haine était terrible et durable, leur amitié était sincère et à l’épreuve de la mauvaise fortune. A ces vertus se mêlaient tous les défauts des peuples barbares et conquérants. Ils se montraient souvent altiers, vindicatifsetféroces; ils traitaient les vaincus à la manière de tous les peuples de l’Anahuac. Ils sacrifiaient aux dieux les prisonniers de guerre qu’ils ne conservaient pas comme esclaves. Mais ce qu’il faut admirer dans cette nation , c’est l’horreur du joug étranger, l’amour de l’indépendance et la passion de la liberté.
Plusieurs routes se présentaient à Cortès pour atteindre les hauteurs du plateau mexicain, et s’avancer vers la capitale. Il (it’choix de celle qui le conduisait au milieu des belliqueux Tlascalans, par cela seul qu’ils étaient les ennemis acharnés de Moctezuma , et que leur alliance pouvait lui être d’un puissant appui. Le premier jour, les Espagnols entrèrent dans Xalapa; ils se trouvèrent bientôt, au milieu de montagnes désertes , aux [irises avec
le froid, la pluie et les ouragans. Les passesde ces montagnes n’étaient point inhabitées ; on y vit quelques villages et un grand nombre de temples.
« Tout indiquait, dit Kernal Diaz, que nous entrions dans une nouvelle contrée. Les temples étaient élevés , de belle apparence, et entourés d’habitations. Celles des caciques , blanches à l’extérieur, ressemblaient à quelquesunes de nos maisons d' Espagne. Cette place fut nommée, par nous, Castel- Blanco. Là nous filmes bien reçus , bien fournis de provisions ; là nous apprîmes une multitude de choses sur Moctezuma , son empire , sa puissan- .
ce , ses armées , son gouvernement , ses richesses. Toutes ces choses , nouvelles pour nous, augmentaient notre désir de les posséder. A de tels récits , nous n’avions d'autre pensée que de faire fortune, sans songer, tel est le caractère espagnol, que nos espérances avaient toute l'apparence d’une chimère. Et quand on nous demandait ce que nous venions faire malgré les ordres de Moctezuma , Cortès répondait : « Nous venons, au nom de notre roi , ordonner à votre maître desesoumettreà lui : nous venons, au nom de notre Dieu , commander à votre maître de ne plus faire la guerre à ses voisins, de ne plus les outrager, de ne plus les réduire en esclavage, de ne plus les sacrifier à ses idoles. Et vous aussi, cessez ces abominables sacrifices , et adorez notre Dieu. >. Les caciques gardaient le silence, et le zèle de Cortès s’échauffait. Il voulut faire planter une croix, mais le père 0!medo l’en empêcha. » Nous aurons , plus d’une fois, l’occasion de faire remarquer que Cortès a tout le fougueux fanatisme d’un ignorant missionnaire, et le père Olmedo, le calme et la prudence d’un général d’armée et d'un homme politique. Les Chempoallans , qui marchaient avec les Espagnols, les servaient à merveille par leurs discours. Un des soldais de Cortès avait un gros chien qui aboyait pendant la nuit, chose étrange pour les naturels et qui les effrayait beaucoup; ils demandèrent si c’était un tigre ou un
lion qu’on avait amené pour les dévorer. Les Cliemponllans répondirent :
« Le monstre vient pour se jeter sur vous et vous mettre en pièces si vous offensez ces puissants étrangers. Avec leurs canons ils envoient des morceaux de rochers qui tuent l’ennemi à la distance qu’il leur plaît de frapper; avec leurs chevaux ils atteignent tous ceux qu’ils poursuivent.» A ces paroles, la foule, émerveillée, répondait : * Ces étrangers sont les fils du soleil. » Alors les Cheinpoallans ajoutaient : « Prenez-en doue soin, et faites-leur des présents , car ils connaissent vos plus secrètes pensées. » Ces merveilleuses histoires allaient se répandant de village en village , et servaient comme d’âvant-garde aux Espagnols.
' Cependant, instruit des dispositions belliqueuses des peuples de Tlascala, Cortès résolut d’envover quelques Chempoallans demander à ces fiers républicains passage sur leurs terres. Il espérait que son intention connuedemarehersur Mexico, de délivrer les Indiens du joug de Moctezuma, serait une puissante recommandation auprès des ennemis de ce prince. Mais il oubliait que les Tlascalans étaient soupçonneux, comme tous les hommes qu’i vivent au milieu de voisins hostiles, que sa qualité d’étranger .était suspecte, ue la haine qu’il portait aux dieux e tout i’Anahuac soulevait contre lui l'influence des prêtres, puissante sur l’esprit des peuples.
Revêtusdu costumed’ambassadeurs, les épaules couvertes de la mante de coton à franges tressées, une large flèche dans la main droite les plumes en haut, et la coquille en forme de bouclier au bras gauche, les Indiens chargés des intérêts de Cortès se mirent en route. Les plumes blanches de leurs flèches annonçaient en eux des ministres de paix; rouges, elles eussent indiqué des hérauts qui vont dénoncer la guerre. Ces envoyés eurent soin de suivre la grande route tracée, pour conserver le privilège attaché à leur caractère. S’ils eussent commis l’imprudence de marcher par les petits sentiers des campagnes, ils auraient perdu le
droit d’exiger le respect du peuple et la protection des magistrats A leur arrivée dans la capitale, ils furent accueillis comme des frères ; on les logea dans la maison uniquement destinée aux ambassadeurs, suivant l’usage de tous les États de l’Auahuac; puis on les introduisit devaut les sénateurs* réunis en grand conseil.
Tous les nobles s’y trouvaient avec les quatre principaux chefs du pays. Voici le discours que les vieux chroniqueurs, soit indiens, soit espagnols , mettent dans la bouche des envoyés : « Trèsgrands et très-vaillants chefs, que les dieux vous comblent de prospérité et vous donnent la victoire sur vos ennemis. Le seigneur de Chempoalia et toute la nation totonaque vous offrent leurs respects, et vous annoncent que, du coté de l’orient , sont arrivés dans notre pays, portés sur de grands vaisseaux , un certain nombre ae guerriers, par l’assistance desquels nous sommes maintenant délivrés de la domination tyrannique du roi de Tenochtitlan (Mexico). Eux, nos défenseurs, se disent et se reconnaissent vassaux d’un grand et puissant monarque, au nom duquel ils viennent vous visiter, vous apporter la connaissance d’un Dieu puissant, et vous offrir leur appui contre votre ennemi ancien et invétéré. Notre nation, suivant les préceptes et les mouvements de l’intime amitié qui a toujours subsisté entre elle et votre»republiquc, vous conseille de recevoir, comme amis, ces étrangers qui, bien que peu nombreux, égalent un grand peuple en puissance. » Le président du sénat, Maxicatzin, remercia les ambassadeurs de leur bon vouloir, et les pria de se retirer pour qu’on délibérât sur leur demande. C’était un homme en haute estime parmi ses compatriotes; sa prudence, sa bienveillance, son amour pour le pays, étaient choses connues de tous. Il prit la parole le premier : «Ne refusons pas les conseils et les avis que nous donnent les Totonaquès, ennemis du grand ennemi de la république.
Cesaétrangers , tels qu’on nous les représente, sont sans doute les hommes
1 éxtraordinaires qui doivent, selon la tradition, visiter un jour iros contrées. Les tremblements de terre, les langues de feu aperçues dans les deux, t et plusieurs autres prodiges arrivés I dans ces dernières années, indiquent i assez que les temps voulus par la tradition sont accomplis. Si ce sont des l êtres immortels, en vain la république l leur défendra l’entrée du pays. Notre refus peut amener de grands malheurs.
I Et quelle ne serait pas la joie du méchant Mexicain, si, après avoir refusé d’admettre ces étrangers, ils venaient à pénétrer sur nos terres par la force. » Tel fut l’avis du plus sage des Tlascalans; td ne fut pas celui du vieux Xicotencatl, chef de grande autorité par sa longuè expérience des affaires civiles et militaires. Il dit lui que si les lois enjoignaient d’accueillir l'étranger, elles défendaient d’admettre celui qui peut porter préjudice à l’Etat; que les hommes pour lesquels on réclamait cette faveur étaient bien plutôt des monstres rejetés par les vagues de la mer qui n’avait pu les souffrir dans son sein, que des dieux descendus du ciel. «Est-il possible quelesdieux soient si avides d’oret de voluptés ? Et qu’ontils à faire dans un pays aussi pauvre que le nôtre, où l’on manque même de sel ? C’est blesser l'homme du pays que de supposer qu’il puisse être à la merci d'une poignée d’aventuriers.
S'ils sont mortels, les armes desTlascalans l’apprendront à tout l’Anahuac; s’ils sont immortels, il sera toujours assez temps d’apaiser leur colère par des hommages et d’implorer leur merci par le repentir. Rejetons leur demande, et s’ils persistent, que la force repousse la force. » Ces opinions opposées de deux personnages également respectés divisèrent les sénateurs. Ils flottaient dans l’ineertitude, lorsqu’un des leurs, homme politique et rusé, se plaçant dans un juste milieu , proposa , comme moyen terme, de faire une réponse polie' et amicale au chef des étrangers en lui accordant la permission d’entrer, et de charger en même temps le (ils de Xicoteucatl d’aller, avec une troupe
d’Otomies, s’opposer à son passage.
« Si Xicoteucatl est vainqueur, ajoutat-il, les armes de la répuMique en recevront un grand éclat, s’il est vaincu, nous accuserons les Otomics d’avoir entrepris la guerre sans ordre. » Cet expédient, digne de la diplomatie du vieux continent, fut accueilli comme moyen de se tirer d’affaires sans danger.
Cortès, ert attendant le retour de ses envoyés, marchait en avant. II fut bientôt en vue de ces formidables retranchements élevés aux frontières de la république. Son armée se composait alors non-seulement de ses alliés totonaques, mais encore de la nombreuse garnison mexicaine de Xocolia, dont il avait grossi ses rangs, tant il était habile à séduire même les propres troupes de Moctezuma, tant il s’entendait a mettre toutes les chances vulaires en sa faveur; ce qui fait pâlir eaucoup les couleurs chevaleresques et les teintes du merveilleux dont les chroniqueurs espagnols embellissent les événements de la conquête. Par une inconcevable négligence, ces espèces de Thermopyles , ordinairement gardées parles Otomies, se trouvaient abandonnées. Les Espagnols les franchirent sans coup ferir , et entrèrent librement sur le territoire de la république, où, pouvant sé déployer et manœuvrer a l’aise, ils n’eurent pas de peine à repousser la petite troupe de Xicoteucatl. En ce moment, quelques envoyés tlascalans se présentèrent pour jouer la comédie diplomatique dont on était convenu. Cortès eut l’air d’être persuadé de la franchise de leurs excuses, et redoubla de précautions.
Il n’en pouvait trop prendre dans la route difficile qu’il était forcé de parcourir. Il marchait entre des montagnes élevées, hérissées de rochers, coupées de ravins et de précipices.
Pendant cette marche, il vit accourir, tout en larmes, les deux derniers envoyés chempoallans ; ils criaient à la trahison ; ils prétendaient qu'on les avait emprisonnés dans une cage de bois, et qu’on se préparait à les sacrifier aux dieux, lorsqu’ils étaient
parvenus à s’échapper (*). Cette lamentable histoire était à peine débitée, que les Espagnols virent devant eux un bataillon ennemi , qui , tout en lançant des dards et des fléchés, reculait à mesure qu’ils avançaient, et ne s’arrêta qu’après les avoir conduits sur un terrain inégal et montueux, où ils ne pouvaient taire usage de leur cavalerie. En ce moment, l’armée tlascalane, que les mouvements du terrain avaient dérobée à la vue, apparut tout à coup rangée en bataille. Elle était nombreuse et bruvante , et semblait impatiente de combattre (**)■ Les manoeuvres de Cortès la forcèrent a > venir dans la plaine, où, après un engagement d’une heure , les Tlascalans abandonnèrent le champ de bataille :
ils ne prirent point la fuite, mais se retirèrent en bon ordre, emportant avec eux leurs morts et leurs blessés , qui étaient nombreux; ils prouvèrent à Cortès que, mieux armés et mieux disciplinés, ils l’eussent arrêté h son début. Ses destinées auraient alors fini dans la plaine de Teoatzinco (lieu de l’eau divine) , et le monde ne l’eût appelé qu’un aventurier malheureux. Il ne perdit qu’un homme, et n’eut que quinze blessés, si l’on en croit ses bulletins. A la suite de cette affaire, les deux armées furent spectatrices d'un combat singulier entre un officier tlascalan et un noble chempoallan. Ce dernier renversa son adversaire et lui coupa la tête qu’il rapporta en triomhe dans les rangs des Espagnols , au ruit de leurs fanfares et de leurs acclamations. C’était le bouquet de cette journée sanglante.
Dans cette guerre, comme dans toutes celles de Cortès avec les Indiens,
(*) Clavigero révoque en doute ce récit desC.hempoallans. Il est contraire aux habitudes ordiuaires des Tlascalans, à leur bonne foi , à leur respect pour le caractère sacré des ambassadeurs.
(**) Cortès porte cette année à 100,000 hommes , Bernai Diar à 40,000 , d'autres historiens à 3o,ooo. 11 y a évidemment plus ou moins d'exagération dans tous ces chiffres.
les détails des petits combats sont fastidieux ; l’intérêt manque là où les chances ne sont pas égales , et elles sont loin de l’être entre des hommes nus et des hommes bardés de fer ; entre des lances et des épées de bois durci au feu, glissant sur les boucliers, effleurant à peine les corselets piués des Espagnols, et des lances et es épées d’acier qui percent d’outre en outre ; entre des pierres lancées par une fronde, et la mitraille voinie par le canon ; entre des flèches légères , et les balles des mousquets; entre une troupe sans ordre, et un bataillon qui manœuvre avec art et ne perd pas un de ses avantages. Si le courage seul avait pu donner la victoire, les Tlascalans auraient vaincu, car ils étaient braves et persévérants, Cortès les jugeait ainsi. Après chaque combat, et il en livra quatorze à ces républicains, il leur faisait proposer la paix. U ne répondait à leurs refus hautains que par de nouvelles offres , par des paroles bienveillantes qui ne. portaient nullement le cachet du vainqueur, et u'on nepeutattribuerqu’au froid calcul e l’homme politique. Cortès crut qu'en dévastant leur territoire ils deviendraient plus traitables. Il brûla quelques-uns de leurs villages, il détruisit plusieurs temples , il mit au pillage une de leurs villes populeuses, fit de nombreux prisonniers, et les renvoya porteurs de paroles pacifiques. Malgré la mauvaise fortune , l’orgueil des Tlascalans n’avait pas fléchi. Ils répondirent : « Que les Espagnols viennent dans notre capitale , nous y ferons la paix en les sacrifiant, et leur chair nous servira de nourriture. » Xicotencatl , pour prouver à ses ennemis qu’il ne voulait pas les vaincre par la famine, leur euvoya une grande quantité de volailles et de maïs, en leur faisant dire de se bien nourrir, parce qu’il croirait mauquer de respect à ses dieux, en leur offrant des victimes affamées, et qu’il craiguait que les Espagnols, devenus trop maigres, ne fussent plus bons à manger.
A de tels ennemis il fallait encore une leçon sévère. Elle leur fut donnée le
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5 septembre 1519. Ce jour-là, tout ce ui était en état de porter les armes ans la république était réuni. Laissons Bernai Diaz, dans son style de soldat, nous raconter cette grande journée. Il y était, il s’y distingua , et ue sait pas mentir.
« La barbare réponse faite par les Tlascalans à nos dernières propositions, dit ce vieux guerrier, sonnait terriblement mal a nos oreilles. Cortès, sans laisser rien paraître de l’imprèssion qu’elle lui causait, redoubla de bonnes manières envers les envoyés; il les questionna .adroitement, et il apprit' aeux ce qu’était Xicotencatl, ce qu’était son pouvoir, ce qu’était son armée. Il sut que nous avions devant nous cinquante mille hommes divisés en cinq corps ; que l’étendard du général en chef était un grand oiseau blanc, aux ailes déployées, ressemblant à une autruche; que chacun des cinq corps de l’armée se distinguait par un signe particulier, porté par les caciques , à la manière de la noblesse de Castille. Lorsque nous eûmes entendu toutes ces choses , nous réfléchîmes que nous étions des êtres mortels, et, comme tous les hommes, craignant la mort, nous nous préparâmes à la bataille en nous confessant à nos révérends pères qui furent occupés toute la nuit à ce saint office.
« Le 5 septembre, tous nos hommes furent sur pied sans excepter les blessés. Les arbalétriers et les porteurs de mousquets eurent ordre de tirer alternativement, et de telle sorte que chacun d’eux fût toujours occupé. On enjoignit aux soldats de frapper de la pointe de l’épée, et de percer d’outre en outre ; aux cavaliers de bien garder leurs rangs, de charger à demivitesse de cheval, de diriger les lances aux yeux de l’ennemi, et de courir au milieu des masses sans s’arrêter. On déploya notre grande bannière dont les couleurs flottèrent aux vents ; elle fut confiée à la garde de quatre hommes d’élite, et notre petite troupe se mit en marche. Nous n’avions pas fait un quart de lieue que uous aperçûmes l’armée ennemie couvrant ’ la
plaine. Chaque eorps se faisait aisément distinguer, et tous s’avançaient aux sons bruyants de leurs instruments de guerre.
« On a beaucoup écrit sur cette bataille de si longue durée et si longtemps disputée, où quatre cents hommes se virent entoures tout à coup par une multitude d’ennemis qui s’étendaient dans toutes les directions à plusdedeux lieues. La plupart de ceux qui composaient notre petit bataillon étaient malades ou blessés. Nous avions devant les yeux de féroces adversaires déterminés à nous anéantir, soit en nous tuant sur place , soit en nous sacrifiant à leurs faux dieux. Bientôt une volée de flèches, de dards, de pierres, couvrit la terre; quelques armures furent percées, quelques hommes sans défense atteints ; puis les Tlascalans avancèrent, attaquant avec leurs lances , avec leurs épées , se prenant corps à corps avec nos soldats, et s’encourageant à frapper par de grands cris.
A cette attaque, à ces bruits sauvages, répondirent notre artillerie et notre mousqueterie. C’était un terri ble feu , un épouvantable ravage. Notre infanterie aussi fit merveille; elle parvint, à grands coups d’estoc, à se dégager de ces masses , à les rompre , et , pénétrant ensuite dans les trouées faites, la cavalerie chargea avec une telle vigueur, qu’après Dieu c’est à elle à qui nous dûmes la victoire. Pendant un moment, je vis notre bataillon presque rompu , et tel était le poids de l’ennemi sur nous, que tous les efforts de Cortès ne pouvaient parvenir à le rallier. Nos bonnes épées firent ce miracle. Les fautes de l’ennemi nous sauvèrent.
L’épaisseur de ses lignes donnait beau jeu à nos volées de canon. Entassés qu’ils étaient, les Tlascalans ne pouvaient sc mouvoir, s’étendre, se déployer sans confusion, et, par cette mauvaise disposition, quelques-uns de leurs corps ne purent donner et demeurèrent spectateurs du combat. La mésintelligence d’ailleurs était dans leurs rangs et uous servit bien. Le fils d’un seigneur chichimèque, qui commandait les vassaux de son pere avait été
insulté par Xicoteneatl, au sujet de sa conduite dans les combats précédents.
LeChichiinèque , outré d'un tel affront , avait propose à son adversaire un combat corps à corps. Refusé par le Tlascalan , il se retira du champ de bataille avec tous ses gens , et entraîna avec lui les hommes d’un autre cacique.
Cette défection ne découragea pas tellement l’ennemi qu’il ne tînt encore et ne revînt plusieurs fois à la charge.
Enfin l’expérience qu’il faisait de nos armes , et plus encore la protection et la miséricorde de Dieu, nous sauvèrent. Les Tlascalans, voyant leurs principaux chefs tués, effrayés aussi
f>ar la perte d'un si grand nombre de eurs' soldats, se retirèrent. Notre cavalerie, épuisée de fatigue, ne les poursuivit qu’a petite distance. Restés maîtres du champdebataiile , d'où l'ennemi avait enlevé ses morts et ses blessés ay.ec tant de promptitude que nous n’en vîmes pas un seul , nous revînmes dans notre camp , après une lutte acharnée de quatre heures, n’avant perdu u’un homme, mais ayant soixante et ix des nôtres et tous nos chevaux blessés. Nous chantâmes un Te I>eum en actions de grâces de cette victoire. Nous enterrâmes notre mort dans un endroit écarté , une espèce de caverne , de manière que l’ennemi ne pût découvrir sa tombe et la profaner. »
Les vainqueurs n’étaient pas dans une moins triste position que les vaincus. Après de si grandes iatigues, ils ne pouvaient prendre un moment de repos; il leur fallait se garder devant un ennemi entreprenant. Ils étaient sans vivres; ils ne pouvaient pas même se procurer un oignon et du sel. Ils n’avaient rien pour panser leurs blessures qu’un peu de graisse humaine , et les vents glacés et coupants de la Sierra Nevada ajoutaient encore à leur misère. »
Si de leur camp nous passons dans celui des Tlascalans , si nous entrons dans leurs villes, nous y voyons régner le découragement' et l’effroi.
Ils avaient d'abord traité de fables ce qu’on leur avait raconté des Es|mgnots ; ce qu’ils venaient d’en éprouver chan-
geait toutes leurs idées. Leurs armes étaient impuissantes sur les corps de fer de ces étrangers; aucun d’eux n’était tombé entre leurs mains ; ils les regardaient maintenant comme des êtres surnaturels dont les «lieux seuls pouvaient triompher. Ils s’adressèrent aux prêtres pour savoir ce que les dieux en pensaient. « Révélez-nous , disaientils, la nature de ces êtres mystérieux; s’ils sont mortels , apprenez-nous comment on peut leur donner la mort. »
Les prêtres répondirent : « Vos terribles ennemis sont enfants du soleil; ils sont nés dans l’orient des rayons de leur père, là, plus chauds encore que sur vos têtes dans la saison d’été. Pendant le jour, sous Pinlluence de cette chaleur qui leur donna la vie, ils sont invincibles; mais la nuit, quand leur père les abandonne sur la terre, ils restent sans forces, ils languissent comme les fleurs dans les jarduis brilles, et ne sont plus que de simples hommes semblables aux autres et mortels comme eux. »
Une telle réponse s’accordait trop bien avec les idées mythiques et cosmogoniques des Indiens pour que les Tlascalans ne la reçussent pas comme un oracle infaillible. Ils se préparèrent sur-le-ehamp à une attaque nocturne. C’était déroger à leurs usages ordinaires qui repoussaient toute surprise, toute embuscade comme un acte indigne d’hommes de cœur. Xicotencatl n’ayant pas l’habitude de ce genre de guerre , et voulant prendre d’exactes informations sur les dispositions du campespagnol,emplovaunede ces ruses qui ne pouvaient réussir qu’auprèsd’un général indien. Il chargea cinquante hommes d’aller, en son nom, offrir à Cortès des présents et des paroles de paix. Ces espions jouèrent mal leur rôle; plusieurs d’entre eux furent reconnus parlesChempoallans, et Cortès ne fut pas un seul instant trompé sur leur mission; il les fit tous arrêter; il les menaça de la mort. La peur les rendit sincères; ils avouèrent tout.
Cortès leur fit couper les mains, et les renvoya ainsi mutilés annoncer de sa part à leur général qu’il pouvait venir
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de jour ou de nuit, et qu’il trouverait ens prêts à le recevoir. « Cela fait, it Cortès, je restai sur le qui vive jusqu’au coucher du soleil. A la nuit tombante, nos ennemis descendirent le long de deux vallons, croyant s’approcher sans être aperçus. Mais instruit de leur marche, je crus imprudent de les attendre et dangereux de les laisser arriver, craignant qu’à la faveur des ténèbres ils ne parvinssent à brûler mo.: camp. J’allai donc au-devant d'eux avec toute ma cavalerie; je tombai sur les plus avancés, qui s’enfuirent, sans s’arrêter et sans crier, derrière des champs de blé dont toute la terre était couverte.» I.’effroi des Tlascalans était au comble. Le silence de la nuit, seulement troublé par le son des petites clochettes que les chevaux des Espagnols portaient à leur poitrail , la vue des cinquante espions mutilés et sanglants, avaient jeté une telle terreur dans l’âme des soldats de Xicotencatl , qu'ils se dispersèrent dans toutes les directions; lui-même se sauva précipitamment à Tlascala, où sur-le-champ le grand conseil de la république fut convoqué pour délibérer sur ce qu’il y avait à faire avec le vainqueur. Pendant qu’on y agite la question de la paix et que lilaxicatzin rallie à sa politique les esprits effrayés par les revers des derniers jours, rentrons dans le camp de Cortès, où nous le trouvons occupé à donner audience aux ambassadeurs de Moctezuma. Ce roi mexicain tremblant à la nouvelle des victoires remportées sur les Tlascalans, redoutait une alliance entre eux et les Espagnols; il craignait également que le frère du roi de Texcuco , son neveu , à la tête d’un fort parti de mécontents , ne les appelât à son secours. Il ne voyait pas sans effroi l'influence qu’ils exerçaient sur l’esprit des princes vassaux, dont quelques-uns, a l'exemple des Totonaques , venaient tout récemment de se déclarer indépendants. Cortès lui apparaissait comme le mauvais génie de son empire, et l’éloigner à tout prix était l’unique objet de ses pensées. Croyant encore à la puissance de son nom, il voulut l’essayer de nou-
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veau sur le général espagnol. 11 chargea de cette mission difficile six caciques, les principaux seigneurs de sa cour.
Leur suite se composait de deux cents personnes. Les présents qu’ils devaient offri r étaient plus magnifiques qu’aucun de ceux qui eussent été donnés jusqu’alors par un souverain du Mexique; ils avaient ordre d’en promettre de plus beaux encore si Cortès consentait a ne point entrer sur les terres de l’empire. Ils insistèrent sur les difficultés de la route, sur la stérilité du pays, pù les Espagnols ne pourraient trouver assez de vivres pour subsister. « Ces ambassadeurs, écrivait Cortès à Charles- Quint , restèrent avec moi pendant une partie de la guerre de Tlascala ; ils virent ce dont les Espagnols étaient capables; ils furent témoins de leurs succès et de la soumission des Tlascalans. ». Ceux-ci, craignant à leur tour les intrigues des envoyés mexicains, se hâtèrent de conclure la paix; pas une seule voix parmi les sénateurs ne s’éleva pour la guerre. Xicotencatl, le général en chef, fut chargé d’aller en personne porter au vainqueur les hommages de la république. « Si vous êtes, dit-il aux Espagnols, des divinités d’une nature cruelle et sauvage, nous vous offrons cinq esclaves, afin que vous buviez leur sang et que vous mangiez leur chair; si vous êtes des divinités bonnes et douces , acceptez ces parfums et ces plumes; si vous êtes des hommes, voilà des viandes, du pain et des fruits pour vous nourrir. » Tlascala se reconnut vassale de la couronne de Castille , et s’engagea à secourir Cortès dans toutes ses expéditions. Cette, paix venait fort à propos pour les Espagnols ; car, harasses de fatigue , comptant un grand nombre de blessés et manquant de tout, ils en étaient revenus aux murmures, et menaçaient même de se retirer à la Vera-Cruz.
La paix, la réception qui leur fut faite lors de leur entrée à Tlascala, leur rendit l’orgueil et l’espérance; dès ce moment ils se crurent les maîtres du Mexique.
Voici le tableau que Cortès nous a laissé de la capitale de la république :
« Elle est plus grande, plus forte, plus peuplée que Grenade à l’époque de sa conquête sur les Maures; elle possède d’aussi beaux édifices; elle est beaucoup mieux approvisionnée en blé, en volaille en gibier, en poisson d’eau douce, en légumes. Chaque jour, dans son marché, trente mille personnes vendent ou achètent. Là se trouve tout ce qui est nécessaire pour se vêtir et se parer, des habits, des chaussures, des bijoux d’or et'd’argent , des plumes de toute espèce , une sorte de poterie meilleure que celle d’Espagne , du bois , du charbon et des plantes médicinales.
Il y a des bains publics et des lieux destinés aux lessives et à la tonte des chèvres. La police est bien faite; l’habitant est propre à tout et infiniment supérieur aux Africains les plus industrieux. Le territoire de cette république contient environ quatre-vingts lieues de circuit; il est rempli de vallées, dont la culture est bien entendue , et parfaitement ensemencées. On n’y voit point de terres en friche. La constitution du pavs ressemble à celle de Venise, de Gènes et de Pise. Il n’y a point de chef revêtu de l’autorité suprême. Les caciques résidants dans la ville ont pour vassaux des paysans qui labourent leurs terres. »
Pendant les vingt et un jours passés par Cortès à Tlascala, cette ville fut un foyer d’intrigues entre les envoyés mexicains et les chefs de la république. La protection de Cortès était le but des deux partis; chacun d’eux, pour l’obtenir, cherchait à se montrer le plus dévoué a ses intérêts : les Mexicains l’engageaient à se méfier des Tlascalans, "qu’ils peignaient comme des fourbes; ceux-ci, faisant l’histoire de Mexico, montraient cette ville au général espagnol comme le repaire de la ruse et de la trahison, uniques instruments de sa puissance. Cortès dissimulait avec les uns et avec les autres ; il remerciait en particulier tous les donneurs d’avis; il avait l’air de s’abandonner sans réserve , et témoignait toujours plus de confiance et d’amitié à celui qui lui parlait le dernier : c’est lui-même qui nous l’appreud.
Cette politique, plus adroite que loyale, porta scs fruits; les Tlascalans passèrent rapidement de la haine à l’admiration, et de la méfiance au dévouement le plus absolu; ils se prirent d’affection sincère pour les Espagnols; ils cherchèrent à s’identifier avec eux; ils imitaient leurs manières, ils copiaient leurs exercices militaires, ils allaient au-devant de tous leurs besoins; ils firent plus : généraux, officiers, soldats, nobles et peuple, ils se mirpnt tous à leur dis-
Position ; ils offrirent à Cortès de accompagner à Mexico avec toutes les forces de la république. Toutefois, un zèle religieux, à peu près semblable à l’ancien fanatisme des généraux musulmans, vint encore s’emparer de Cortès et mettre l’alliance en péril. Non content de célébrer publiquement son culte à Tlascala , le général lit le missionnaire , et rien n’est redoutable comme un missionnaire qui porte une épée. Il prétendit renouveler ici les scènes violentes de Chcmpoalla; il menaça d’abattre les temples, de briser les fdoles. Avec une population ferme dans sa croyance, avec des prêtres puissants et des magistratsdisposés à protéger le culte national, c’était recommencer la guerre.
Le bon P. Olmedo vint encore line fois jeter sa douce parole à cette âme ardente; il mêla le langage de la charité à celui de la politique; il déclara que la religion de Jésus-Christ ne devait pas être prêchée le fer à la main, que ses armes à elle étaient l’instruction qui éclaire les esprits, les bons exemples qui captivent les coeurs. Répétons ici, avec Robertson, que parmi les scènes d’horreurs que présente l’histoire du seizième siècle, où le fanatisme absurde féconde si souvent l’ambition ,detels sentiments font éprouver un plaisir aussi doux qu’inattendu.
Dans un temps où les droits de la conscience étaient si mal connus dans le monde chrétien , où le nom de tolérance était même ignoré, on est surpris de trouver un moine espagnol au nombre des premiers défenseurs de la liberté religieuse et des premier^ im-
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probateurs de la persécution. Les remontrances d’Olmedo, aussi vertueux ue sage, firent impression sur l’esprit e Cortès; il laissa les Tlascalans continuer le libre exercice de leur religion , en exigeant seulement qu’ils renonçassent à sacrifier des victimes humaines.
Tous les préparatifs de la campagne terminés, les malades et les blessés rétablis, le moral de l’armée ranimé, les vivres assurés, la coopération des Tlascalans certaine, de nouvelles informations prises sur les forces réelles de Moctezuma, sur ses moyens de défense, sur les rivalités des grands de sa cour, Cortès annonça qu'il allait marcher en avant. Deux routes conduisaient à Mexico. La plus directe traverse les montagnes deTlascala de l’est à l'ouest, et va aboutir entre Texcuco et Otumba : c’était celle que les ambassadeurs de Moctezuma lui indiquaient. La prudence du général répugnait à accepter un itinéraire des mains de l’ennemi. Lui prit un chemin sauvage parle revers oriental des monts Matlacueyes, passant auprès du grand volcan et se rendant au ltio-Frio. Les Tlascalans, qui l’accompagnaient au nombre de cinquante mille hommes, l’engageaient à se diriger par Huexotzinco, petite république leur alliée, et qui l’était aussi des Espagnols; mais, a la prière des envoyés mexicains et des députés de Cholula , Cortès se décida à passer par cette dernière ville; il crut que cet acte de confiance le placerait haut dans l’esprit des peuples; il renvoya même la plusgrande partie des Tlascalans, ne gardant avec lui qu’un corps auxiliaire de six mille hommes.
Cholula, à l’époque où Cortès s’y présenta, était une des villes les plus considérables de l’empire, célèbre par son commerce et par scs établissements religieux. Située comme elle l’est aujourd’hui, dans une plaine fertile et bien arrosée, à quelque distance du groupe de montagnes qui borde la vallée de Mexico vers l’ouest, on y comptait quarante mille maisons, sans y comprendre les villages environnants qui cependant en dépendaient. On y fabriquait des étoffes de coton, de la pote-
rie d’argile et une espèce de faïence très-estimées ; ses joailliers avaient une grande réputation d’habileté; l’art de tailler et de monter les pierres précieuses y était porté à un très-haut degré; mais , sous le point de vue religieux, Cholula avait encore une plus grande importance; c’était la Jérusalem , la Mecque , la Rome , la ville sainte de l’ancien Mexique. Les traditions s’y conservaient plus pures qu’ailleurs : c’était là qu’on venait soumettre aux théologiens les questions qui intéressaient la doctrine ou la discipline ; c’était là qu’avait vécu pendant de longues années le célèbre Quetzaicoatl, cet homme-dieu dont nous avons déjà décrit l’existence mythique. Cholula se distinguait par le grand nombre de ses temples, dont le plus célèbre s’élevait au sommet de la grande pyramide voisine de la ville. Ici , comme dans les lieux sacrés de l’ancien monde, se rendaient de tous les points de l’Anahqpc d'innombrables pèlerins qui animaient encore cette grande cité; son gouvernement était une aristocratie républicaine où les prêtres jouaient un rôle fort important. « Les habitants de Cholula, dit Cortès avec cette simplicité de style qui caractérise ses écrits , sont mieux vêtus que ceux que nous avons vus jusqu’ici. Les gens aisés portent des manteaux par-dessus leurs habits; ces manteaux diffèrent de ceux d’Afrique, car ils ont des poches, quoique la coupe, le tissu et les franges, soient les mêuies. Les environs de la ville sont très-fertiles et bien cultivés; presque tous les champs peuvent être arrosés, et la ville est plus belle que toutes celles d’Espagne, car elle est bien fortifiée et bien bâtie sur un sol très-uni. Je puis assurer à Votre Altesse que du haut d’une mosquée (mezquita, c’est le mot par lequel Cortès désigne les téocalli), je comptai plus de quatre cents tours, et toutes sont des mosquées. Le nombre des habitants est si considérable, qu’il n’y a pas un pouce de terre qui ne soit cultivé; et cependant en plusieurs endroits les Indiens éprouvent les effets de la famine, et il y a beaucoup de gens
pauvres qui demandent l'aumône aux riches, dans les rues, dans les maisons et dans les marchés , comme font les mendiants en Espagne et en d'autres pays civilisés (Cartas de Cortès, p. 60). » Il est assez curieux de \ ôir le général espagnol regarder la mendicité dans les rues comme uu signe de civilisation. Les Cholulans reçurent Cortès et son année avec beaucoup de démonstrations de confianreet de respect.
I.es Espagnols furent logés dans de vastes bâtiments , où pendant les deux premiers jours on leur fournit en abondance toutes les choses nécessaires à la vie. Le troisième jour on fut moins généreux; les vivres devinrent plus rares , et on finit par ne plus leur apporter que de l'eau et du bois. Cortès, l'œil toujours fixé sur les mouvements de scs ennemis, ne tarda pas à découvrir les traces de ces machinations secrètes, de ces préparatifs de mauvais augure qui décelaient une conspiration flagrante; chaque heure qui s’écoulait lui en apportait de nouvelles preuves.
I.e corps auxiliaire fourni par les Tlascalans campait en dehors de la ville; les Cholulans avaient prié Cortès de ne point l’introduire dans leurs murs à cause de l’inimitié profonde qui existait entre les deux peuples, et Cortès y avait consenti comme une preuve nouvelle de confiance; mais ces auxiliaires avaient l’ordre de faire bonne garde. Huit d’entre eux vinrent annoncer au général qu’un mouvement se préparait, qu’ils avaient remarqué qu’on faisait sortir de la ville, toutes les nuits, beaucoup de femmes et d’enfants appartenant aux citoyens les plus notables, et qu’on avait sacrifié trois petits garçons et trois petites filles dans le principal temple, pratique ordinaire à ces peuples lorsqu’ils se préparent à quelque expédition militaire.
Cette communication fut suivie d’un avis qui semblait une nouvelle faveur du ciel. Marina, la fidèle amie de Cortès, sa providence, s’était liée avec une femme de Cholula, une grande dame alliée aux premières familles du pays. Marina avait le privilège d’intéresser tous ceux qui la voyaient; sa
beauté , son esprit , son caractère élevé , l’aisance de ses manières parlèrent si fort en sa faveur, que la dame de Cho luia se prit pour elle d’une vive tendresse. >• Marina, lui dit-elle mystérieusement un jour, et après s’étre assurée que personne n'écoutait, vous ôtes jeune, belle et noble, qui peut vous retenir avec ces étrangers ennemis de nos dieux et de notre pays?
Vous ne devez pas rester plus longtemps avec ces hommes cruels et méchants que le soleil enfanta dans un jour de colère; abandonnez-les et vivez arec nous. » Et comme Marina gardait le silence, la Cholulnne ajouta : « Vous ne savez pas ce que vous refusez; je veux vous sauver de la mort ; apprenez , Marina, que vos Espagnols sont ici dans leur tombeau; pas un ne sortira vivant de la cité de notre dieu de l’air, du grand Quetzalcoatl. Nos rues sont barricadées et coupées par des fossés et des trous légèrement recouverts de terre ; sur la nlate-formede nos temples, dos pierres, (lestraitssont réunis. Vingt mille Mexicains cachés dans le voisinage de la ville, doivent, à un signal convenu, se joindre à nos compatriotes, et fondre sur les étrangers et sur leurs alliés. Nos prêtres, répandus sur tous les points pour exciter l’ardeur des hommes, nous promettent la victoire, et ils ne nous ont jamais trompés. Marina, songez à vous. »
Marina, habile dans l’art de composer son visage, ne laissa rien paraître des sentiments qu’elle éprouvait. L’amante de Cortès promet de garder un secret qu’il lui tarde d’aller confier au général. Elle est bientôt près de lui; elle l'instruit de toute la conspiration.
Cortès voit d’un coup d’œil l’étendue du danger. Aussi prompt à prendre une résolution qu’à l’exécuter, il veut, en prévenant ses ennemis, exercer une de ces vengeances qui frappent tout un peuple de terreur, et font trembler les couronnes des rois sur leurs têtes.
Marina, par ses ordres, parvient à attirer chez lui la noble dame et quelques prêtres instruits de tout oe qui se passe. Iis lui confirment l’existence du vaste complot dont il est environné.
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C’est alors qu’il appelle sous divers mes gens; vous appelez à votre aide prétextes les magistrats de la ville et les ruses infernales des lâches. Je sais les principaux d’entre les habitants. tout,jeconnaistoutel’étenduedevotre Lorsqu’ils sont réunis, il leur demande exécrable complot.» Et s’adressant s’ils n’out point à se plaindre de ses ensuite h quelques Cholulans, Cortès soldats. Il les invite à parler sans crain- ajoute: «Qui a pu vous inspirer un te; il leur promet toute satisfaction, et projet aussi barbare? quels sont vos finit par déclarer que son départ est instigateurs? » Et les Cholulans de réfixé au jour suivant. La réponse des poudre : « Ce sont les Mexicains, ce Cholulans fut négative; ils continuent sont les ambassadeurs de Moctrzuma, leur rôle de traîtres et protestent du qui, pour être agréables à leur maître, plus grand dévouement; ils offrent une nous ont engagés à vous massacrer escorte au général pour l’accompagner vous et les vôtres. » Cortès n'eut pas dans sa marche, ils annoncent qu’elle plutôt entendu cette terrible accusasera prête ïiu point du jour. Cortès ac- tion, qu’avec toute l’apparence d'une cepta leur offre avec toute l’appa- indignation profonde il s’adressa aux rence d’une entière confiance; puis, envoyés mexicains :« Ces malheureux, après les avoir renvoyés satisfaits, il leur dit-il, vous imputent leur trahiréunit promptement ses officiers en son; ils cherchent à se justifier en % conseil, leur apprend ce qui se tramait chargeant votre roi. Moi je ne puis le et leur demande avis. L’opinion de la supposer capable d’une telle infamie grande majorité de ces nommes de au moment même où il me donne des cœur fut conforme à la sienne. Sur- preuves d’amitié, et lorsqu’il pourrait le-chainp l’ordre est transmis aux Tlas- m’attaquer en brave , à force ouverte , calaos campés hors la ville d’y péné- à visage découvert. Ne craignez rien trer au soleil levant. Espagnols et pour vos personnes, je saurai vous alliés emploient la nuit à se préparer protéger. Aujourd'hui même les traîau combat. Le jour commençait à très périront, et leur ville sera livrée poindre lorsque l’escorte promise et au pillage. Je prends le ciel à témoin une députation des quarante principaux que leur perfidie seule me met les armes citoyens arrivèrent au quartier de Cor- à la main. » A peine avait-il fini de tès. On fit entrer tout ce monde dans parler, qu’un coup de mousquet donna l’intérieur; des gardes furent placés le signal du carnage. En un clin d’œil, pour les empêcher de fuir, et Cortès, Espagnols, Totonaques se jettent sur monté sur son cheval de bataille, se la foule interdite. Le sang coule à flots, plaçant au milieu de ses hommes d’ar- Les six mille Tlascalans s'élancent de mes et des Cholulans et de leurs ma- leur côté, et prennent part à cette gistrats : «Cholulans, leur dit-il, j’ai grande boucherie; ils hurlent comme voulu vous avoir pour amis; je suis des bêtes féroces, et, sous la protecvenu dans votre ville comme un homme tion de leurs nouveaux alliés, leur rage de paix; je ne vous ai fait ni tort ni ne connaît plus de bornes. Cependant
dommage; loin d’avoir eu à vous les Cholulans se rallient, ils se forment
plaindre de moi , j’ai consenti à tout ce en masses serrées et se défendent avec
3ue vous m’avez demandé. Vous avez l’énergie du désespoir; mais l’artillerie ésiré que les Tlascalans vos anciens des Espagnols et la supériorité de leurs ennemis n’entrassent pas dans vos amies les rompt, les disperse; la terre murs, ils n’y sont point entrés; je vous est jonchée de leurs cadavres; tout ce
ai invité à me faire connaître si vous qui survit gagne les campagnes ou se
aviez quelque plainte à faire de mes réfugie dans les temples, pauvre asile
soldats, et vous m’avez assuré que vous qui n’est qu’un autre tombeau. Les
n’aviez qu’à vous louer d’eux; et ce- vaincus cherchenten vain à s’y fortifier:
pendant, hommes perfides, sous l’ap- des torches allumées embrasent les parence de la franchise vous me trahis- maisons et les édifices religieux , et la sez, vous voulez m’assassiner moi et foule qui s’y pressait, ou périt dans les
flammes, ou trouve une mort plus douce en se précipitant du sommet des tours. Dans ce grand carnage qui dura deux jours, six mille Cholulans perdirent la vie. Le butin fut immense; les Espagnols prirent l’or, l’argent et les pierres précieuses ; les Tlascalans s’emparèrent des plumes aux brillantes couleurs, mille fois préférées par eux aux riches métaux. Las de vengeance, Cortès retourna dans son quartier, où les nobles Cholulans étaient restés en otage; ils se jetèrent à ses genoux, ils implorèrent sa pitié; et lui , qui avait atteint son but, qui avait répandula terreur nécessaire à ses desseins, proclama un pardon général. Il envoya des députés dans les champs int viter les fuyards, hommes, femmes • et enfants, à rentrer dans la ville; en peu de jours elle fut débarrassée de ses monceaux de cadavres, et elle reprit son air de vie. Le nombre des habitants ne parut pas diminué. Ces malheureux, convaincus de la supériorité des Espagnols, se montrèrent aussi empressés à les servir que s’ils avaient eu a leur payer quelque 'dette de reconnaissance; nommes façonnés aux outrages du despotisme*, ils baisaient avec respect des mains teintes du sang de leurs frères. Cortès mit à profit son influence pour rétablir la bonne intelligence entre Cholula et Tlascala , et parvint à réunir sous son drapeau deux peuples qui s’étaient fait de si longues guerres. Tranquille sur la disposition des peuples qu’il laissait derrière lui, il l’était moins sur celle de Moetezuma; des nouvelles reçues de la Vera-Cruz ajoutaient à cette, inquiétude. Il apprit ue le seigneur de Naulitlan ( l’Almeria es Espagnols, ville maritime sur legolfe du Mexique , à trente-six milles au nord de la Vera-Cruz) avant reçu l’ordre de Moetezuma de réduire à l’obéissance les Totonaques , premiers alliés des Espagnols , s’était jeté sur leur territoire. Eux , dans l’impuissance de résister, avaient imploré le secours du gouverneur espagnol de la Vera- Cruz. Escalante, a la tête d’une partie de la garnison, ayant repoussé l’invasion des Mexicains, avait été blessé
à mort, ainsi que sept de ses gens; un d’eux était tombé vivant aux mains des Mexicains, sa tête avait été coupée, promenée en triomphe de ville en ville et envoyée à Moetezuma. Tels étaient les fâcheux événements dont Cortès reçut la nouvelle avant de quitter Cholula, et sur lesquels il crut devoir garder un silence profond pour ne pas affaiblir le moral de ses soldats , qui avaient besoin de toute leur énergie dans l’œuvre difficile où ils se trouvaient engagés. Il paraît qu’avant son départ de Cholula les envoyés mexicains avaient inutilement renouvelé leurs instances pour détourner Cortès de poursuivre sa route vers Mexico, et que, sur son refus, ils recoururent encore à la ruse, en lui indiquant comme le meilleur chemin une voie large et bien ouverte, mais au bout de laquelle les Espagnols devaient rencontrer des passages impraticables, des précipices, et peut-être quelques embuscades. Un heureux hasard vint encore protéger le général dans cette circonstance difficile; on apercevait de Cholula la fumée du Popocatepetl , sur lequel les Indiensdébitaient deterribles histoires, et dont ils regardaient le sommet comme inabordable. Cortès saisissant encore cette occasion de donner une haute idée de l’intrépidité de ses soldats, voulut que le volcan fût exploré par les plus braves d’entre eux. Laissons-le nous raconter lui-même cette aventureuse expédition. « A huit lieues de Cholula, deux chaînes de montagnes très-élevées se présentent; elles sont d’autant plus merveilleuses que le sommet en est couvert de neige au mois d’août, et que de la plus haute sortent à diverses reprises, le jour et la nuit, des masses considérables de fumée qui montentaux nues avec tant de rapidité, que les vents, si forts qu’ils soient sur ces hauteurs, ne peuvent en changer la direction verticale.Voyant donc sortir cette fumée d’une montagne très-élevée, et désireux de pouvoir faire connaître à Votre Altesse royale tout ce que ce pays renferme d'admirable, je choisis entre mes compagnons d’armes dix des plus courageux , et je leur
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ordonnai de monter à cette cime et de découvrir le secret de cette fumée (el secreto de aquel huino) , pour me dire comment et d’où elle sortait. »
Le capitaine Diego Ordaz était à la tête de cette expolition, et parvint jusqu’au bord du cratère, si l’on . en croit Bernai Diaz; il s’en vanta probablement, et l’empereur lui permit de mettre un volcan dans ses armes.
Toutefois, Lopez de Gomara, qui a composé son ouvrage d’après les récits des conquistadores et des religieux missionnaires, ne nomme pas Ordaz comme chef de l’expédition ; Cortès ne le nomme pas non plus, et ajoute; « Que les siens montèrent très-haut, qu’ils virent sortir beaucoup de fumée , mais qu’aucun d’eux ne put parvenir au sommet du volcan à cause de l’énorme quantité de neige qui le couvrait, de la rigueur du froid et des tourbillons de cendres qui enveloppaient les voyageurs. Ils entendirent, en approchant de la cime, un fracas épouvantable ; ce bruit les engagea à rebrousser chemin , et ils ne rapportèrent que de la neige et des morceaux de glace, dont l’aspect nous étonna beaucoup, parce que ce pays est sous le 20' de latitude, dans le parallèle de l’ile Espanola (Saint-Domingue) , et que par conséquent, selon l’opinion des pilotes, il devrait y faire tres-chaud. » Toutefois, si les gens de Cortès ne lui révélèrent pas le secret de la fumée, ils lui firent part d’une decouverte qui avait un tout autre intérêt pour lui.
En s’avançant au sommet de la chaîne dont nous* venons de parler, les envoyés prirent un chemin dont ils ne connaissaient pas l’issue. Le hasard les servit bien; c’était la passe la plus praticable, la bonne route pour arriver au point culminant; parvenus à ce point, ils aperçurent la belle vallée de Mexico, et ses lacs, et la grande ville de Tenochtitlan. Cortès, enchanté de ces renseignements, ne balança pas à suivre la route qui lui était indiquée. On était alors au mois d’octobre de l’-année 1519. Les Espagnols, accompagnés de quelques milliers de Tlascalans, de Totonaques et de Gholulans,
traversèrent la Cordillère d’Ahualco, qui réunit la Sierra-Nevada ou l’Iztaccihuatl à la cime volcanique du Popocateuetl. Ils souffrirent à la fois du froid et de l’extrême impétuosité des vents qui régnent constamment sur ce plateau; mais qu'ils furent bien dédommagés de leurs souffrances lorsque, parvenus au sommet des montagnes, cette belle contrée qui avait enchanté Ordaz et les siens apparut à leur vue! A mesure qu’ils descendaient des hauteurs de Chalco, la vaste plaine de Tenochtitlan se développait devant eux par degrés; la capitale de Moctezuma avec ses tours, ses temples, ses grands édifices, ses dômes, semblait sortir du sein d’une mer intérieure comme une ville enchantée; les eaux des lacs , bordés de champs cultivés, de villes et de villages, brillaient des feux du soleil. C’était un beau spectacle que les imaginations des Espagnols embellissaient encore: quelques-uns d’entre eux le regardaient comme un tableau de féerie, comme un rêve fantastique, tant il était inattendu. Le doute, à mesure qu’ils avançaient, disparaissait, et la réalité n’était pas au-dessous des premières impressions; tous ces hommes de guerre crurent alors que les richesses du pays surpassaient de beaucoup ce qu’on leur avait annoncé, et que la fortune allait enfin les combler de toutes ses faveurs, lin petit nombre de ces hommes n’était cependant pas sans inquiétude sur la disproportion de leurs forces avec celles qu’un grand empire pouvait leur opposer. Mai* cette crainte n’atteignait pas Cortès; tout semblait favoriser ses projets. Les gouverneurs du pays venaient successivement lui offrir" leurs hommages; il les entendait se plaindre de la tyrannie de Moctezuma, et lui demander aide et protection. Eu mettant le pied sur les terres mexicaines, il avait été témoin du mécontentement qui régnait dans les provinces éloignées. Parvenu jusqu’aux portes de la capitale, il retrouvait encore des dispositions plus hostiles au pouvoir; il ne pouvait plus douter de la haine qu'on portait au
monarque, il comptait sur elle comme sur une puissante alliée ; le succès de son audacieuse entreprise lui parut assuré , nul ennemi ne se montrait.
Moctezuma, qui , à la nouvelle des événements deCnolula, s’était retiré dans son palais de deuil pour obtenir le secours des dieux par le jeûne et la prière, flottait entre les résolutions les plug opposées : un jour il adoptait les conseils énergiques de son frere; un autre jour il se rangeait à l’opinion du roi de Texcuco, favorable à l’admission de ces étrangers; enfin il chareait ce dernier de se rendre auprès e Cortès et de redoubler d’adresse pour le déterminer à ne pas passer outre. Cortès accueillit l’ambassadeur avec tous les égards dus à son rang, et continua sa marche, faisant observer partout la plus sévère discipline, et prônant, sans avoir d’ennemis devant lui , toutes les précautions de la prudence. Il s’avança par Texcuco, a la prière de deux frères du roi de ce petit État, privés de la couronne et réduits à vivre , comme des seigneurs, de fiefs. L’un d’eux, se plaignant de la partialité de Moctezuma, réclamait le trône et toutes les terres de ses ancêtres. Cette querelle de famille, que nous avons déjà signalée, était une bonne fortune pour Cortès; il promit sa protection et compta un nouvel allié de plus.
Texcuco , quoique alors inférieur à Tenochtitlan en richesses , en magnificence, était après cette capitale la ville la plus étendue et la plus peuplée de l’Anahuac. On y comptait quarante mille maisons. Elle parut aux Espagnols deux fois aussi grande que Séville : ils ne pouvaient se lasser d’admirer la beauté des temples, des palais royaux , des rues , des fontaines et des jardins publics. Il en fut de même à Iztapalapan, autre grande et belle ville ae douze à quinze mille habitants , apanage du frère de Moctezuma. Là Cortès fut reçu avec tous les honneurs possibles et ‘par le chef et par tous les seigneurs du pays. « Nous fûmes logés , dit Bernai ijiaz , dans de magnifiques palais bâtis en pierre
et en bois de cèdre, ayant de vastes cours et des appartements garnis de canapés recouverts d’une fine toile de coton ornée de broderies et de einture, et dont les murs étaient bien lanchis. Il y avait des maisons neuves qui n’étaient pas encore achevées, et qui appartenaient au gouverneur ou vice-roi ; elles étaient aussi solidement bûties que les plus belles maisons d'Espagne. Après avoir contemplé ees nobles édifices, nous nous promenâmes dans des jardins admirables à voir par la variété des plantes aromatiques, par de larges allées bordées d’arbres fruitiers, de rosiers, et de bien d’autres fleurs dont je ne sais pas le nom, et surtout par cette inultituded’oiseaux au plumage brillant qui s’y trouvaient réunis. De vastes réservoirs étaient remplis de poissons et couverts de canards sauvages, de sarcelles, et de plusieurs espèces aquatiques qui semblent particulières à ces contrées. On était ici sur les bords d’un lac dont l’eau très-limpide communique avec le grand lac de Mexico par un canal assez large pour permettre à de grandes barques d’y naviguer. Tout ce beau spectacle qui m’entourait me fit croire que j’étais dans le paradis terrestre, dans le plus beau jardin de la terre. A cette époque la ville était telle que je le dis : une moitié de ses maisons se trouvait dans le lac, l’autre sur la terre ferme ; mais tout est détruit; ce qui était lac est aujourd’hui des champs de maïs, et les Indiens eux-mêmes peuvent à grand’peine reconnaître l’emplacement des anciennes demeures. »
« Le lendemain de mon arrivée dans cette ville, dit Cortès, je la quittai pour suivre ma route par la grande chaussée qui conduit à Mexico, chaussée bien faite, large de deux lances, où huit chevaux peuvent marcher de front, et bordée de trois gros villages, dont un surtout, très-peuplé et bien bâti , se distingue par ses temples et par son grand commerce de sel tiré des eaux du marais par ébullition et façonné en forme de pains. Une demilieue avant d’entrer à Tenochtitlan ou Mexico, dans un lieu nommé Xoloc,
on trouve un double mur en forme de boulevard, garni d'un parapet crénelé , qui sert de double enceinte à la ville, et va joindre de l'autre côté une chaussée aboutissant à la terre ferme.
Cette double enceinte n’a que deux portes qui débouchent sur les deux chaussées en question. » Là, Cortès lit halte pour recevoir les félicitations d’une nombreuse députation de la noblesse , [iarée comme pour se présenter devant un roi. Ces seigneurs indiens défilèrent devant lui en le saluant à la manière du pays, touchant la terre avec la main et la baisant ensuite. Ils semblaient mettre beaucoup d’importance à cette cérémonie qui dura plus d’une heure.
« En entrantdans la ville il y a, entre l’extrémité de la chaussée et la porte, un pont de bois de dix pieds de large; afin de laisser circuler librement les eaux autour de la forteresse, ce pont, composé de lambourdes et de poutres, s’enlève à volonté. »
Avant de pénétrer dans cette grande cité de difficile accès, le prudent général disposa son monde comme s’il allait s’engager dans une place ennemie ; ses colonnes se mettaient en marche, lorsqu’on lui annonça l’arrivée de Moctezuma. Ce n’était plus un prince incertain dans ses résolutions, mais un prince subjugué par une puissance supérieure, un prince souverain de quelques millions d’hommes venant , dans tout l’éclat de sa puissance, rendre hommage à une poignée d’aventuriers qui , pour avoir eu l’audace de lui désobéir, d’entrer malgré lui dans sa capitale, semblaient à ses veux des êtres protégés du ciel et fort au-dessus des autres mortels. A partir de ce moment, Moctezuma appartient à Cortès.
Bernai Diaz etClavigero ont minutieusement décrit cette première entrevue ; Robertson a défiguré le récit du premier en l’abrégeant. Nous allons l’abréger aussi, mais en lui conservant sa couleur native.
En tête du eortége s’avançaient trois officiers tenant une baguette d’or à la main ; ils l’élevaient par intervalles pour annoncer au peuple la présence
du monarque et lui intimer l’ordre de se prosterner en signe de respect et de vénération; Moctezuma était placé sur une litière couverte de feuilles d’or et surmontée d'un magnifique dais chargé de plumes vertes ; quatre seigneurs la portaient syr leurs épaules; il était accompagné par deux cents nobles vêtus d’un grand manteau d’étoffe de coton de même forme, comme une livrée, ayant tous sur la tête de grosses touffes de plumes de diverses couleurs. Ils marchaient pieds nus, en file, deux à deux de cliaque côté de la rue, et se tenaient à distance de Moctezuma, les yeux baissés vers la terre eu signe de profonde vénération. Lui , dans ses habits royaux , portait une légère couronne d’or sur le front ; à ses pieds étaient attachés de riches brodequins, et sur ses épaules un manteau parsemé de lames o’or et de pierreries. Quand il fut près de Cortès ilquitta sa litière. Les seigneurs de sa maison étendirent leurs propres manteaux sur la terre, afin que ses pieds ne la pussent toucher; les quatre grands feudataires de la couronne le prirent dans leurs bras et le remirent aux mains de son frère et de son neveu qui le soutinrent respectueusement. Cortès, de son côté, descendit de cheval, alla au-devant de lui, le harangua , et lui mit au cou une chaîne d’or garnie de perles et de cristaux taillés qu’il portait lui -même:
présent qui fut reçu d’une manière affectueuse par le monarque. Cortès voulut l’embrasser, mais il en fut empêché par les seigneurs qui l’accompagnaient et qui ne lui permirent même pas de le toucher. Quelque temps après, un des gens du roi apporta au général deux colliers composés de coquilles de limaçons, à chacun desquels pendait huit morceaux d’or façonnés en forme de poisson d’un demi-pied de long et bien travaillés.
Moctezuma les lui passa au cou , puis il reprit la route de son palais et chargea son frère de conduire les Espagnols à la demeure qui leur était destinée. La foule, accourue de toutes parts pour contempler un tel spectacle,
était immense; elle remplissait les deux côtés de la chaussée; elle était aux fenêtres , sur les toits , étonnée , interdite, sarprise surtout des égards, des complaisances de leur roi envers ces étrangers que les honneurs n’endormaient pas, et qui conservaient dans leur marche l’ordre et l’attitude militaire. Leurs colonnes serrées occupaient toute cette grande et longue chaussée élevée sur le lac, et qui continue en ligne droite la route d’Iztapalapan jusqu’au centre de la ville.
Toutefois ils ne pouvaient se défendre d’un vague sentiment d’inquiétude en se voyant quelques centaines d’hommes au cœur d’une grande cité si populeuse et à quinze cents lieues de leur patrie. Ils parvinrent jusqu’au palais qui leur était destiné et qu’avait jadis occupé le roi Axajacatl. Moctezuina, qui les attendait à la porte d’entrée, prit Cortès par la main et l'introduisit dans une grande salle où il le fit asseoir sur un petit siège couvert d’un tapis de coton , et dont la forme était celle des autels de nos églises.
Les murs étaient drapes d’une semblable étoffe, mais bordée d’or et de pierres précieuses. Le roi prit congé du général en lui disant : « Vous êtes maintenant dans votre propre maison; agissez en maître, prenez du repos vous et vos compagnons , bientôt je reviendrai vous voir. » Cette visite terminée , Cortès fit tirer plusieurs coups de canon en vue d'effrayer les Mexicains , puis il visita le palais qu’on lui avait donné pour habitation, grand édifice , clair, aéré, aux murailles médiocrement épaisses , flanquées de tourelles, proprement meublé de nattes, de sièges d’une seule pièce de bois , et si vaste que toute l’armée , Espagnols, Indiens, alliés, femmes, enfants et esclaves , au nombre de plus de sept mille , y étaient logés à l’aise. Les Espagnols y trouvèrent ce qu’ils pouvaient désirer pour leur sûreté.
Toutefois , l’habile et infatigable Cortès prit toutes les précautions possibles ; il plaça une batterie de canons en face de là porte d’entrée, et se fortifia sur tous les points comme s’il
devait soutenir un siège. L’entrée des Espagnols dans la capitale de Moctezuma , jour non moins illustre pour eux que fatal pour les pauvres Mexicains, eut lieu le 8 novembre 1519, sept mois après leur arrivée dans le pays d’Ananuac. Cortès achevait à peine de dîner lorsque Moctezuma, fidèle à sa promesse, vint lui rendre visite; le monarque le fit asseoir à son côté, tandis que tous les officiers espagnols ou mexicains se tenaient debout respectueusement. De nouveaux présents d’or, de plumes , de milliers de pièces de coton, jurent apportés et offerts par le roi. Cortès se confondait en remercîments, lorsque Moctezuma l’interrompit par ces paroles :
« Brave général, et Vous tous ses companons, les hommes de ma cour et mes omestiques sont témoins de tout le plaisir que j’ai éprouvé à la nouvelle de votre arrivée; si j’ai eu l’air de m’opposer jusqu’à ce moment à lu visite que vous me rendez ici, ce n’a été que pour me conformer aux idées et aux dispositions de mon peuple. Votre renommée a grossi les objets et alarmé les esprits ; on a dit que vous étiez des dieux immortels montés sur des animaux sauvages d’une grandeur et d’une force épouvantable, et lançant à volonté la foudre qui fait tremtiler la terre. On vous a fait passer pour des monstres jetés sur le rivage par les vagues de la mer, attirés dans notre pays par une soif insatiable de l’or, et livrés à tous les genres de débauches. Enfin on a répété qu’un seul de vous mangeait plus que dix Mexicains; mais l’experience et le temps nous ont fait voir que toutes ces «choses n’étaient qu’impostures. Nous savons aujourd’hui que vous êtes des hommes mortels comme nous , bien que votre teint ne soit pas le même et que vous ayez du poil au visage. Vos chevaux , ces animaux si redoutés, sont des cerfs plus gros , plus grands que les nôtres et de forme un peu différente ; et vos armes terribles, des tubes assez semblables aux cannes de roseaux avec lesquelles nous allons à la chasse, mais lançant des balles avec une plus
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grande force. Nous savons aussi que vous êtes bons et généreux; que vous endurez patiemment la mauvaise fortune et ne sévissez jamais à moins qu’on ne vous provoque par d’injustes hostilités. Je ne doute pas non plus que vous ne bannissiez de vos esprits les fausses idées que vous avez pu prendre de moi , soit par les flatteries de mes vassaux ou les adulations de mes ennemis. On vous aura dit sans doute que j’étais un dieu, et que je prenais à ma volonté, ou la forme d’un tigre, ou celle d’un lion, ou de tout autre anirftal; mais vous voyez maintenant de vos propres yeux que je suis de chair et d’os comme les autres hommes, quoique plus noble par ma naissance et par le haut rang où je suis placé. Les Totonaques , qui sous votre protection se sont révoltés contre moi , et dont la rébellion ne restera pas impunie, n’auront pas manqué de vous dire que les murailles et les toits de mon palais étaient d’or ; et vous qui habitez un de mes palais, vous pouvez vous convaincre que les murs en sont faits de pierres et de chaux. Je conviens que mes richesses sont grandes , mais elles sont exagérées par mes sujets. Quelques-uns d’entre eux se seront probablement plaints à vous de ma cruauté et de ma tyrannie; mais ces hommes appellent tyrannie l’exercice légal de l’autorité suprême , ils appellent cruauté les rigueurs nécessaires de la justice.
Abandonnons donc, l’un et l'autre, les fausses idées que l’on a pu nous donner.
« D’après les signes que nous avons observés dans les deux , et d’après ce que nous savons de vous et des contrées d’où vous venez, nous reconnaissons que les temps fixés par nos traditions pour l’accomplissement de certaines prophéties sont arrivés ; nous savons qu’il doit venir dés régions dcl’Orient, où le soleil se lève, des hommes destinés à se rendre maîtres de ce pays, sur lequel régna jadis un seigneur qui disparut, et dont les descendants sont nos légitimes souverains. Nous, nous ne sommes point
originaires de cette terre; il n’y a qu’un petit nombre de siècles que nos ancêtres, sortis des contrées du nord, s’y sont établis, et c’est seulement comme vice-roi du grand Quetzalcoatl ue nous la gouvernons. Je reçois onc avec plaisir l’ambassade de vôtre roi , et je mets mon royaume à ses ordres. »
Cortès, trop habile pour ne pas voir le parti qu’il pouvait tirer de l’erreur du roi mexicain au sujet de l’origine des Espagnols, l’entretint dans une illusion qui servait si bien ses projets, et comprit qu’il devait désormais agir avec autorité , puisqu’il trouvait dans Moctezuma un vassal volontaire. Il s’étendit longuement sur la grandeur et la puissance de son maître Charles- Quint : sa mission , disait-il , était toute pacifique; il avait ordre de cimenter une alliance sincère et durable entre les deux grands rois de l'Orient et de l’Occident, et d’employer tous les movens possibles de persuasion
fiour altérer et modifier différentes ois et usages du Mexique contraires à la justice et à l’humanité. Ceci le conduisit à parler de la religion des peuples de l’Anahuac, à s’élever contre leur idolâtrie , leurs superstitions , et à réclamer surtout l’abolition de ces exécrables sacrifices humains qui outrageaient la Divinité et tous les sentiments de la nature. Malgré cette sortie sur un sujet aussi délicat, ia plus grande cordialité régna dans cette entrevue ; les deux chefs se séparèrent avec de mutuelles protestations de bienveillance, et nul doute que cet heureux début, ces préliminaires pacifiques, n’eussent garanti aux Espagnols , sans coup férir, la pleine et paisible possession de toute cette vaste monarchie , s’ils s’étaient conduits avec une prudence égale à leur courage. Dans la visite que Cortès , accompagné de ses capitaines, rendit le lendemain au roi, les choses se passèrent de la même manière ; le général fut reçu comme s’il eût été l’égal du monarque ; celui-ci s’informa beaucoup de tout ce qui concernait le gouvernement et les productions de l’Es-
pagne; mais Cortès, le plus ardent de tous les catholiques, au lieu de répondre à oes questions, cernmença par catéchiser Moctezuma : il lui parla de la création du monde, d’un seul Pieu-, de son Fils Jésus-Christ , de la Trinité, de la messe, de la confession, des joies du paradis, des tourments de l’enter , choses excellentes sans doute à enseigner , mais qu’il était bien permis à Rloctezuma de ne pas comprendre du premier coup.
Cortès revint sur les sacrifices humains, et exigea formellement leur abolition ; Rloctezuma ne concevait pas comment l’Espagnol trouvait mauvais qu’on sacrifiât aux dieux des hommes qui, à raison de leurs crimes ou de leurs mauvais succès à la guerre, étaient destinés à la mort ; et cependant, soit qu’il fût convaincu des bonnes raisons de Cortès, soit qu’il voulut plaire aux Espagnols dont il avait peur, il promit qu on ne servirait plus de chair humaine sur sa table. Quant à sa conversion au christianisme , il ne fut pas si facile : il soutint que les dieux des Rlexicains ne leur ayant fait que du bien, et valant ceux des Espagnols , il y aurait ingratitude à les abandonner. Cortès n’insista pas pour cette fois, et se retira.
Une pensée de conservation l’occupait tout entier : l’ivresse d’un premier succès ne lui cachait pas le danger de sa position, et il sentait le besoin d’appeler l’adresse à son aide : le monarque était à lui, mais il avait la noblesse à conquérir. 11 chercha à se l’attacher par ses prévenances , par la douceur et la dignité de ses manières ; il avait à se rendre le peuple favorable, il ordonna à ses soldats de s’observer avec tant de soin qu’aucune plainte ne pût être raisonnablement portée contre eux. Toute cette politique n’était qu’un masque jeté sur une audacieuse ambition; l’homme de paix en apparence roulait dans sa pensée les projets les plus hostiles et l’entreprise la plus hardie. Toutefois il ne voulait rien exécuter sans avoir une connaissance parfaite de cette grande capitale
où il se trouvait en quelque sorte enfermé. Pour l’observer a loisir sans exciter d’alarmes, et prendre une idée exacte de la force et des moyens de résistance des Mexicains , il pria Rl-octezuma de lui permettre de visiter les palais royaux , les principaux temples et la grande place du marché. Ceci lui fut acoordé avec empressement ; le malheureux roi , sans défiance, permit aux Espagnols de tout examiner. Nous allons, avec les récits de Cortès, de Bernai Diaz , d’Acosta et de Clavigero, prendre une idée de l’ancienne capitale de l’Anahuac.
Le plus ancien document que nous possédions sur Tenochtitlan, son lac et ses environs, se trouve dans une lettre adressée par Cortès à l’empereur Charles V, le 30 octobre de l’année 1520. Nous citons en entier ce curieux passage. « La province dans laquelle est située la résidence de ce grand seigneur Moctezuma , dit Cortès, est eirculairement entourée de montagnes élevées et entrecoupée de précipices.
La plaine contient près de soixantedix lieues de circonférence, et dans cette plaine se trouvent deux lacs (pii remplissent presque toute la vallée, car, à plus de cinquante lieues alentour , les habitants naviguent en canots (*). De ces deux grands lacs l’un est d’eau douce et l’autre d’eau salée. Ils sont séparés l’un de l’autre par une petite rangée de montagnes (**) qui s'élèvent au milieu de la plaine. Les eaux du lac se mêlent ensemble dans un détroit qui existe entre les collines et la haute Cordillère (***). Les villes et les villages nombreux construits sur les bords de ces lacs commercent entre eux par des canots sans passer par la terre ferme. La grande ville de
(*) Il faut observer que le général ne parle que de deux lars , parce qu i! ne connaissait qu'imparfaitement ceux de Zum pango et de Xaltocan , entre lesquels il passa à la bâte dans sa fuite de Mexico à Tlascala, avant la bataille d’Otnmba.
(**) Les collines coniques et isolées prés , d'Iztapalapan.
(***) Sans dotile la pente orientale de Ccrros de Santa-Ké.
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Tcmixtitan (Tenochtitlan) est fondée au milieu du lac salé, qui a ses marées comme la mer (*). Depuis cette ville jusqu’à la terre ferme il y a deux lieues, de quelque côté qu’on veuille y entrer; quatre digues y mènent : elles sont faites de main d’homme, et ont la largeur de deux tances ( vingt pieds environ). Temixtitan est grande comriie Scville ou Cordoue; les rues, je ne parle que des'principales, sont droites et larges. Mexico renferme plusieurs grandes places qui servent de marchés : un d’eux, entouré de portiques, est plus grand que la ville de Salamanque.
Soixante mille acheteurs ou vendeurs s’y trouvent réunis (**); il y a des rues uniquement occupées par des herboristes, par des orfèvres et des joailliers, par des charpentiers, par des peintres, etc. On remarque aux différentes entrées de la ville des barrières, près desquelles se tiennent plusieurs commis chargés de percevoir les droits imposés sur les marchandises et les objets de consommation. Le peuple y est mieux et plus élégamment habillé que dans les autres villes de l’empire, parce que le séjour-du monarque et des grands seigneurs y a introduit des modes particulières et des habitudes plus recherchées. La noblesse surtout y déploie un grand faste : elle se fait porter en litière et suivre dans les
(*) Temixlilan , Temislilan , Tenoxlitlan , Teniilititlan , sont des changements vicieux du nom de Tenochtitlan. Les Aztèques ou Mexicains s’appelaient eux-mêmes Teuochnues , d'où dérive la dénomination de Tonochlillan. Quant aux prétendues marées , ce n’est probablement qu'un jeu périodique des vents d'est ; lorsqu’ils soufflent avec violence , les eaux du lac de Texcueo sc retirent vers le bord occidental , et laissent quelquefois à sec, ainsi que l'a remarqué M. de Humboldt, une étendue de plus de six cents mètres de long. Ce mouvement des vents a pu faire naître à Cortès l’idée de marées régulières.
(**) Nous avons déjà fait connaître, d'après Je même récit de Cortès , les principaux produits de l'agriculture ou de l'ihdustrie aztèque qu’on trouvait dans ce marché.
rues par tics esclates. I.es mœurs y ont beaucoup de rapport avec celles d’Espagne ; on y remarque à peu près le même ordre et le meme ensemble.
La police de cette grande capitale frappe d’étonnement; elle semble merveilleuse chez une nation barbare séparée de tous les peuples policés et si loin de la connaissance du vrai Dieu'. » Ornée de nombreux téocallis, dont la partie la plus élevée semblait monter dans les airs en forme de minaret, entourée de digues, posée au milieu des eaux, assise sur des îles de verdure, recevant à chaque heure du jour des milliers de barques qui répandaient la vie sur son beau lac, Tenochtitlan, d’après le récit des premiers conquérants, devait ressembler à Venise ou à ces villes du Delta de la basse Egypte au moment des grandes eaux du Nil.
Bernai Diaz la compare à un immense échiquier, et avec raison, puisqu’elle était divisée en carrés réguliers, ainsi ue nous le voyons sur le fragment u plan de cette capitale dressé vers l’époque du dernier des Moctezuma, et que M. Bullock a retrouvé et publié.
Chacun des carrés grands ou petits avait un temple, sur le frontispice duquel on lisait en caractères aztèques le nom du dieu ou de la déesse à laquelle il était consacré. La circonférence de l’ancien Mexico était d’environ dix milles, le nombre de ses maisons de soixante mille. Sa population peut être évaluée à trois cent mille âmes. Scs rues étaient lavées et nettoyées chaque jour, et par de nombreux" canaux les provisions nécessaires à sa consommation lui arrivaient de toutes parts. Un grand nombre de ponts de bois, assez larges pour le passage de dix cavaliers de front, liaient entre eux les différents quartiers, comme dans nos villes d’Europe. Mexico tirait l’eau douce de ses fontaines , des sources de Cliapoltepec; elle lui arrivait par un long aqueduc, travail admiré des Espagnols.
Ces eaux , conduites dans des tuyaux de terre cuite, étaient distribuées sur tous les points de la ville. Les anciennes relations parlent avec admiration, et certainement avec exagération, du
caractère grandiose des édifices de la royale cité.
Tous les temples se ressemblaient à l'extérieur. Mais le grand téocalli se distinguait de tous les autres par son immense étendue, ses hautes proportions et sa destination. Il ne datait que de I486, six ans avant la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb.
Son enceinte , dessinée par d’épaisses murailles de huit pieds de haut, surmontées de créneaux en forme de niches, et couvertes de reliefs en pierre, représentant des serpents entrelacés , lui donnait l’aspect d’une ville de guerre soigneusement fortifiée; ses quatre portes correspondaient aux quatre points cardinaux. La grande pyramide qui s’élevait au centre avait celte même orientation, commune aux édifices de ce genre, asiatiques ou égyptiens. Le monument mexicain avait quatre-vingt-dix-sept mètres à sa base , et trente-sept autres de hauteur ; il aèait l’aspect d’un, cube énorme. On y distinguait cinq étages ou assises. Un grand escalier conduisait à la cime de cette pyramide trenquée; ici, sur la plate-forme, s’élevaient deux petits autels dans deux chapelles en forme de tours ; ici se montraient deux hideuses idoles , l’une de Tezcatlipoca , la première des divinités aztèques après Teotl ou l’être suprême invisible ; l’autre de Huitzilopochtli , le dieu de la guerre, le dieu protecteur des Aztèques, auquel le temple était particulièrement dédié. Là aussi, non moins hideuse que les idoles , se trouvait la pierre des sacrifices , la pierre verte sur laquelle les prêtres étendaient les victimes humaines. Trente-neuf petites chapelles , consacrées à autant de divinités, entouraient la grande pyramide, dont l’intérieur servait, comme nous l’avons déjà remarqué , à la sépulture des rois et des principaux personnages mexicains. Rois et nobles aussi avaient des oratoires dans l’enceinte du temple, qui renfermait encore des jardins , des fontaines , les habitations des prêtres , et plusieurs couvents d’hommes et de femmes. Cortès affirme que , dans cet enclos , une ville
de cinq cents feux aurait pu être élevée. C’est là que , suivi de ses principaux officiers et accompagné de Moctezuma, il obtint dans les premiers jours de son arrivée la permission de pénétrer; là qu’il fut saisi d’horreur à l’aspect d’une muraille de têtes et d’ossements d’hommes, symétriquement arrangés, à la vue des pavés rougis par le sang des victimes, à l’odeur qui s’exhalait de cet ossuaire hideux; là que, ne pouvant retenir son indignation , il se répandit en imprécations contre les idoles et leur culte infernal (*).
Si , des temples des dieux , nous passons avec les Espagnols dans les palais royaux , nous les voyons sous la forme d’üne réunion de maisons spacieuses, mais basses. La résidence habituelle de Moctezuma était un vaste édifice bâti en pierre et en mortier de chaux. Il avait vingt portes donnant surdespla-
(*) Voici le récit de Clavigero. Les Espagnols, quelques jours après leur arrivée, monlerent sur la plate-forme du grqnd temple. Moctezuma, qui leur permettait cette visite, les avait précédés afin que sa présence les empéchit de se livrer à quelque voie de. fait répréhensible. Cortès, de ce point élevé, put observer à son aise l'ensemble de la ville et tout le pays qui l’environne. Lorsqu’il eut bien examiné ce vaste panorama , il lui vint en pensée de pénétrer dans le sanctuaire, ce qui lui fut accordé du consentement des prêtres. Les Espagnols , admis dans le lieu saint , ne virent pas sans horreur les traces des sacrifices humains , et sans compassion l’aveuglement des Mexicains pour un tel culte. Cortès, le plus irrité de tous , se tournant vers Moctezuma , lui dit brusquement: « Je m’étonne qu’un prince aussi sage que vous puisse adorer comme l’image des dieux ces abominables figures de démons. » A ces outrageantes paroles , Moctezuma se contenta de répondre : « Si j'avais pu soupçonner que vous parleriez de nos dieux avec une telle irrévérence, jamais je n’aurais consenti à vous introduire dans leur temple. » Cortès, voyant l’irritation du monarque, chercha quelque excuse banale, et prenant soudainement congé pour se retirer dans sou quartier : « Allez en paix, lui dit Moctezuma, moi je reste pour apaiser par mes prières les dieux que vous avez outragés.»
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ces publiques et des rues diverses. On y remarquait trois vastes coors ornées de fontaines jaillissantes, et de grandes salles de réception, dans l’une desquelles trois mille hommes se trouvaient à l’aise; puis de longues enfilades de chambres, les unes aux murs incrustés de pierres polies et brillantes , les autres aux portes et aux lambris de cèdre et de cyprès couverts de sculptures. Là , dans l’enceinte du royal asile, les vieux chroniqueurs du temps de Cortès nous montrent le sérail des femmes, les logements des ministres, des grands dignitaires du royaume, des officiers du monarque et de sa cour nombreuse et brillante. A Moctezuma appartenait aussi , dans l’ancien Mexico, plusieurs palais destiné's aux rois alliés , aux princes tributaires , aux nobles voyageurs, et quelques autres réservés pour un saint usage; ils servaient d’hospice aux vieillards , aux pauvres, aux infirmes, aux malades indigents , nourris et soignés aux frais du trésor.
D’autres édifices publics attiraient encore les regards; c'étaient de grandes ménageries dont l’Europe n’oflrait pas alors le modèle. L’une d’elles se conv posait de plusieurs chambres basses et de galeries soutenues par des colonnes de marbre d’une seule pièce. Ces galeries donuaient sur un vaste jardin coupé de massifs d’arbres et de plusieurs étangs, les uns d’eau douce, les autres d’eau salée, destinés aux oiseaux aquatiques. Là se trouvaient aussi des oiseaux doux et paisibles dont le plumage éclatant et varié servait à composer les ingénieuses mosaïques des Aztèques. On leur donnait pour nourriture ce qu’ils avaient ‘coutume de manger dans leur état de liberté , graines, fruits ou insectes; trois cents hommes étaient occupés à les soigner.
Ils avaient leurs médecins ordinaires qui habitaient le même local , observaient leurs maladies et y apportaient de prompts remèdes. Quelques-uns de ces employés surveillaient les œufs pendant l’incubation, d’autres recueillaient en certaines saisons les plumes employées au travail des mosaïques.
Cette ménagerie occupait remplacement où l’on voit aujourd’hui le couvent de Saint-François.
L’autre bâtiment, destiné aux animaux féroces, se composait d’un grand nombre de chambres souterraines de plus’ de six pieds de profondeur sur seize de longueur, et ae vastes cours pavées de larges dalles et divisées en appartements. Ici l’aigle royal et les vautours, les jaguars, les lions, les loups, les chats sauvages et les autres bêtes féroces étaient renfermés. On les nourrissait de daims, de lièvres, de lapins, et, ce qui est horrible à raconter, des entrailles des victimes humaines. Ici de hideux crocodiles s’agitaient dans des viviers fermés de murailles , et des serpents , de toutes les couleurs, gardés dans de larges tonnes, faisaient entendre leurs affreux sifflements. Les poissons avaient des réservoirs particuliers, dont deux fort beaux existent encore, et peuvent être vus au palais de Chapoitepec.
Dans l’un des bâtiments royaux on avait placé le grand arsenal de l’empire, où toutes les espèces d’armés offensives etdéfensives, toutes les enseignes militaires en usage parmi les peuples de l’Anahuac se trouvaient rassemblées. Là, un nombre immense d’ouvriers était employé à la fabrication des armes ; et dans d’autres édifices , des ateliers de peintres, de sculpteurs , d’orfévres , travaillaient constamment pour la cour. Il y avait même un quartier où l’on élevait des troupes de danseurs pour les plaisirs du roi.
Entre toutes les beautés de l’ancien Mexico, les jardins botaniques, qui accompagnaient les palais royaux ou les ménageries, étaient particùlièrement remarquables. On y cultivait les plantes les plus rares, les fleurs les plus brillantes comme . les plus communes avec lin soin qui dut d'autant plus émerveiller les Espagnols , qu’ils ne trouvaient rien à comparer chez eux à des établissements de ce genre.
Les Antilles, où ils venaient de s’établir, ne leur avaient offert aucun monument artistique. Là, des huttes
pour palais ; là , des insulaires presque dans l’état de nature » presque nus sous un chaud climat, passant leur vie dans un doux repos , et trouvant dans une culture facile et une industrie sauvage tout ce qui pouvait satisfaire le petit nombre de leurs besoins.
C’était un tout autre spectacle dans la ville de Moctezuma ; c’était une civilisation toute particulière, à laquelle les compagnons de Cortèsétaient loin de s’attendre. Cette circonstance, en influant sur leur jugement, dut les entraîner dans une voie d’exagération qui semble toute naturelle à leur position, et si l’on ajoute qu’ils n’avaient, pour nommer les objets nouveaux qui frappaient leurs regards, que des termes employés en Europe pour exprimer les details d’un ordre social entièrement différent, on s’expliquera facilement les erreurs qu’ils ont pu commettre dans le tableau de la cour du monarque ; à eux donc appartient la responsabilité de cette peinture qui a quelque chose d’oriental et de fantastique.
Chaque matin six cents seigneurs feudataires se rendaient nu palais vêtus simplement, parce qu’il était défendu de se présenter devant le roi dans de riches habits, nus pieds, parce qu’il était ordonné à tout homme qui entrait dans la demeure royale de laisser ses chaussures à la porte extérieure. Ces nobles venaient passer la journée dans les antichambres. Ils s’y tenaient silencieux ou ne parlaient qu’à voix basse. Introduits devant le monarque, ils se prosternaient trois fois, disant au premier salut : Seigneur ; au second : Monseigneur; et au troisième :
Haut et puissant seigneur. Ils lui adressaient ensuite leurs suppliques, ou lui demandaient ses ordres la tête baissée, dans l'humble attitude d’un esclave. La réponse du roi était transmise par un de ses secrétaires. Cela fait, les nobles se retiraient à reculons et sans lever les yeux.
Cette salled'atidience mérite bien un coup d’oeil. C’était la salle à manger, où nous voyons le monarque assis sur
un fauteuil fort bas devant un large coussiii, espèce de divan qui lui servait de table. Nappes, serviettes, essuiemains en toile de coton d’une extrême finesse, éclataient deblancheur. Si nombreux étaient les plats du dîner royal, qu’ils couvraient une bonne partie’ du plancher de la grande salle. Gibier, poissons, légumes, fruits, s’y montraient apprêtés de mille manières, tant l’art de cette cuisine était varié dans ses ressources. Des coupes d’or ou des coquilles de mer artistement travaillées, les unes pleines de chocolat, les autres de diverses liqueurs de cacao, ornaient ce pompeux service. Quatre cents jeunes seigneurs servaient de laquais ; ils apportaient les plats, les présentaient à Sa Majesté, et se retiraient aussitôt qu’elle était assise. Le roi indiquait avec une baguette celui dont il voulait manger, et le surplus était distribué aux nobles que nous avons vus dans l’antichambre. Ouatre jeunes femmes, six ministres et l'écuyer tranchant, assistaient au dîner du roi. Cet officier avait charge de fermer la porte aussitôt que le roi avait pris place à table, afin que personne ne pût le voir manger.
Nul des assistants ne lui adressait la parole. Les dames et l’écuyer tranchant le servaient et lui présentaient le pain de maïs cuit avec des œufs. On lui faisait de la musique pendant le repas, ou quelques bouffons d’office, nains ou bossus, le divertissaient par des histoires plaisantes et de joyeux propos.
Moctezuma disait qu’à travers leurs folies il découvrait soment d'utiles renseignements, et des révélations importantes dont il faisait son profit; ingénieux moyen probablement employé pour faire arriver jusqu’à lui des vérités nue les hommes d’Etat n’avaient osé lui faire entendre, et qu’il eût trouvées fort inconvenantes et trèspunissables dans la bouche de sujets loyaux et dévoués.
Après le dîner, on lui présentait une grande pipe de roseau richement garnie, et il s’endormait en fumant. A son réveil , il recevait les grands du royaume , puis des poètes musiciens lui chautaient les exploits de ses ancêtres
MEXIQUE
et les événements glorieux de la patrie; d’autres fois il s’amusait à voir des espèces de saltimbanques faiseurs de tours d’adresse et sauteursdecordes.
Tantôt il se promenait dans ses parcs en chassant, tantôt il allait visiter ses maisons de campagne. Quand il sortait, il était porté sur les épaules des nobles, dans une petite litière couverte d’un riche dais, et suivi d’un nombreux cortège de courtisans. Tout le peuple sur son passage s’arrêtait ; hommes et femmes fermaient les-yeux, comme s’ils eussent craint d’être éblouis par la splendeur de sa majesté, et s'il venait à descendre de sa litière , on étendait des tapis devant lui , ainsi que nous l’avons déjà vu pratiquer lors de sa première entrevue avec Cortès. Moctezuma se baignait tous les jours; il changeait d’habits quatre fois par jour, et ne reprenait jamais celui qu’il avait quitté; il le donnait en présent à ses nobles officiers, ou à ceux de ses soldats qui s’étaient distingués par une action d’éclat. Les femmes de son sérail qui n’avaient plus le bonhcurde lui plaire étaient aussi distribuées en cadeaux à ses favoris. Telles étaient en 1520 la ville et la cour du roi des Aztèques.
La fortu nede Cortès semblait complète: arrivé au milieu de la capitale d’un grand et populeux royaume, traité par le monarque avec des égards qu’aucun mortel n’avaitjamaisobtenusdelui, redouté des peuples comme un être privilégié qui dispose de la foudre et de monstres ranidés comme le vent, commandant à des soldats intrépides, dévoués et qui ne trouvaient rien d’impossible, l’avenir semblait lui appartenir , et sa confiancedansde futurs succèsjustifiée par les événements du passé. Toutefois a ces pensées rassurantes se mêjaient des réflexions qui l’étaient beaucoup moins : il se voyait, lui vainqueur, emprisonné au centre d’une immense cité , dont l’étrange construction , la disposition du terrain et la nature des voies de communication offraient tant de moyens de défense. Que l’on brisât les ponts, que l’on coupât les chaussées, que l’on barricadât les rues, et il était pris comme dans un piège. Les
7* Livraison. (Mexique.
Tlascalans l’avaient cent fois averti de se défier des paroles de Moctezuma , de ses promesses, de ses bienfaits.
Aujourd’hui même ils lui répétaient encore qu’il serait imprudent de se re-
Poser sur sa foi ; qu’il n’avait permis entrée de sa capitale aux Espagnols que par les conseils des prêtres et pour les anéantir d’un seul coup ; sa bienveillance , ses égards n’étaient qu’un manteau dont il couvrait des desseins perfides ; ses riches présents , ses paroles emmiellées, ses prévenances ressemblaient aux fleurs qui tapissent le bord d’un précipice, placées là par un mauvais génie dans le but d’attirer le voyageur a sa destruction. Ces craintes d’alliés fidèles étaient partagées par Cortès. Tout le portait à croire que l’expédition du général mexicain contre les Totonaques, et dans laquelle Escalante avait perdu la vie , était l’œuvre du roi, ou du moins qu’il l’avait tolérée. L’affaire de Cholula lui semblait accuser également la franchise du monarque. Il savait encore par ses espions que si la masse du peuple ne s’occupait que d’affaires , d<\ cérémonies religieuses et de réjouissances publiques, les nobles ne montraient pas une telle insouciance; chez eux l’irritation était grande et générale; leur contenance trahissait d’hostiles projets. On voyait qu’ils se sentaient profondément blessés par la résenccde l’étranger. Ils s'expliquaient autement sur les moyens de le chasser ou de l’anéantir en lui fermant toute retraite. Les ‘prêtres n’étaient pas mieux disposés : ils redoutaient son zèle fanatique; ils le signalaient comme l'ennemi des dieux, et ils montraient les dieux indignés de sa présence dans la ville royale. Dans cet état des esprits, un mot de Moctezuma pouvait appeler aux armes toute la population de sa grande capitale.
Cortès ne l’ignorait pas, mais il mettait son espoir dans l’irrésolution et la faiblesse de ce prince; il savait que personne n’agirait sans ses ordres et contre sa volonté , seule loi de l’empire. De telles données durent naturellement influer sur la politique du
L’UNIVERlS.
général espagnol , et le convaincre que Moctezuma, perfide peut-être, mais sans énergie, sans aucune force d'action et moins attaché à l’honneur qu’à la vie, était un bouclier dont il devait s'assurer la possession. Moctezuma était pour lui un otage sacré, une garantie de l’obéissance de tout un peuple; et d’ailleurs, «il portant la main sur un prince que nul n’osait toucher, en le retenant prisonnier dans son propre palais, il donnait de lui Cortès et ne ses Espagnols une idée surhumaine et se faisait de la terreur un uissant appui. Ce fut sous de semlables impressions qu’il se décida à s’emparer de ce pauvre monarque et à le retenir prisonnier au milieu de ses sujets. Toutefois il crut devoir assembler son conseil , et lui soumettre un projet duquel dépendait le salut de l’armée. Cortès le présenta comme un de ces partis extrêmes que le droit des gens réprouve, mais que la nécessité légitime. Ils étaient hommes de cœur ceux devant lesquels il parlait , gens aussi braves que lui ; mais aucun d’eux ne possédait son coup d’œil étendu. Aussi les opinions furent-elles divisées : quelques-uns croyaient que cet acte d’autorité était impraticable et entraînerait la ruine totale des Espagnols ; d’autres inclinaient à la retraite et pensaient qu’il était plus prudent et plus avantageux de conclura un traité d’alliance avec Moctezuma, puis de retourner à la Vera-Cruz. Mais la voix de Cortès avait trouvé de l’écho dans le cœur de plusieurs officiers :
le bouillant Velasquez de Léon, Sandoval au courage téméraire, au dévouement absolu , se montraient zélés partisans de la mesure proposée. Cortès la lit valoir avec tant d’art et de conviction, qu’elle finit par être adoptée à l’unanimité.
Si la hardiesse d’une telle entreprise a quelque chose d’extravagant, la manière dont elle fut conduite doit ajouter à la gloire de Cortès. On y reconnaît toute sa prudence , toute sa sagacité. Il jugea qu’un grand déploiement de forces éveillerait les soupçons et rendrait le succès impossible , du
nfoins fort incertain , et qu’en s’aventurant dans une attaque violente , il finirait par succomber. Un coup de main exécuté par quelques hommes lui parut le seul moyen d’arriver à son but sans entrer en lutte avec des forces cent fois supérieures aux siennes.
Il choisit donc cinq de ses officiers les plus déterminés, Sandoval, Alvarado , Velasquez de Léon , Lugo et Davila, et cinq soldats non moins braves pour l’accompagner au palais.
Vingt-cinq autres soldats d’élite les suivaient, non en une seule troupe , mais deux à deux' et marchant à intervalles, comme si le hasard seul edt dirigé leurs pas. Tous les différents corps de l’armée, Espagnols et Tlascalans, furent mis sous le commandement d’OIid et de Diego de Ordaz , avec ordre formel de se tenir prêts à marcher au premier signal.
Aussitôt que Cortès et sa suite se présentèrent au palais, ils furent introduits et admis à l’audience du roi, ainsi qu’on avait coutume d’en agir avec eux. Les seigneurs mexicains se retirèrent respectueusement. La conversation roula d’abord sur des objets insignifiants; le roi s’y montra plein de bienveillance et d’attention pour les Espagnols. Il les fit tous asseoir; il leur distribua quelques joyaux d’or , et présenta à Cortès une dé ses filles , en le priant de l’épouser. Cortès déclina cet honneur le plus poliment du monde ; il s’excusa sur ce qu’étant marié, sa religion lui défendait d’avoir deux femmes. Toutefois il accepta la jeune fille pour compagne dans le but d’en faire une chrétienne. D’autres jeunes filles , aussi nobles et belles , faisant partie du sérail, furent offertes en présents aux officiers de Cortès , qui , impatient d’arriver au but de sa visite, rompit brusquement l’entretien , et , d’un ton tout à fait différent de celui qu’il avait employé jusqu’alors, reprocha vivement au roi les nostilités commises par le seigneur de Kauhtlan contre les Espagnols , lui demandant une réparation publique pour la mort de quelques-uns de ses compagnons et l’insulte faite au grand
grince dont ils étaient les envoyés.
loctezuma , confondu de cette accusation inattendue et changeant de couleur, soit qu’il fdt coupable, soit qu’il ressentît vivement l’indignité avec laquelle on le traitait , protesta de son innocence avec une grande vivacité de paroles. Il prétendit que les Tlascalans avaient pu seuls inventer cette odieuse calomnie; et pour ne laisser aucun doute sur ses intentions, et comme preuve de sa loyauté, il chargea sur-le-champ deux de ses courriers d’aller à Nauhtlan se saisir de Quauhpopoca et de ceux qui avaient trempé dans le meurtre des Espagnols , et de les amener de gré ou de force à Mexico. Il remit aux envoyés un anneau qu’il portait au doigt, et sur lequel était gravé le signe hiéroglyphique du dieu de la guerre , Huitzilopochtli.
L’exhibition de cet anneau attestait la volonté suprême du monarque , et devenait , entre les mains de l’envoyé, la preuve de sa mission.
Les deux courriers partirent sur-lechamp, et le roi dit à Cortès: que puis -je faire maintenant pour vous prouver ma loyauté ? Je ne la mets pas en doute, répondit le général; mais pour détruire dans l’esprit de vos sujets toute idée que l’affaire de Nauhtlan est votre ouvrage et rassurer en même ‘temps mes compagnons d’armes sur vos bonnes intentions, abandonnez votre demeure et venez habiter avec nous. Là, vous serez roi comme dans votre palais, et servi comme doit l’être un grand monarque. Par cette démarche mon souverain sera pleinement satisfait, et mes soldats, fiers d’un tel honneur, pourront trouver un abri sous la protection de Votre Majesté. A cette étrange proposition si artificieusement présentée, le malheureux roi resta longtemps sans parler et presue sans' mouvement. Ranimé par l’inignation, il répondit avec hauteur que les personnes de son rang n’étaient pas accoutumées à se rendre elles -mêmes prisonnières, et que, quand même il aurait la faiblesse d’y consentir , ses sujets ne souffriraient pas qu’on fît un pareil affront à leur
souverain. Cortès voulant éviter les moyens de violence , s’efforça tour à tour de l’adoucir et de l’intimider. La dispute était vive; trois heures s’étaient écoulées dans cette discussion , et tout délai devenait fatal, lorsque Velasquez de Léon , jeune homme aussi brave qu’impétueux , s’adressant à Cortès , s’écria de toute la rudesse de S3 grosse voix : « Pourquoi , général , dépensez-vous en vain vos paroles? Il faut que cet Indien soit notre prisonnier ou qu’il meure; s’il résiste, je vais lui plonger mon épée dans le cœur. Pour nous, nous devons assurer nos vies ou les perdre aujourd’hui. « Moctezuma, effrayé du ton de voix et de l’air féroce de Velasquez , pria Marina de lui expliquer le discours de cet Èspanol. Celle-ci le fit avec toute l’adresse ’un diplomate.
«Comme votresujette, dit-elle au roi d’un air de candeur et d’intérêt, je désire qu’il ne vous arrive aucun mal ; mais, comme l’interprète de ces hommes , je connais leur secret et leur caractère. Si vous vous rendez à leurs désirs , ils vous traiteront avec honneur, avec ce respect qu’on doit aux rois ; mais si vous persistez dans votre refus, votre vie est dans le plus grand danger ; ils ne se feront aucun scrupule de vous tuer à l’instant. » Cette explication décida Moctezuma. Chaque jour, depuis l’arrivée des Espagnols , son courage s’affaiblissait; les circonstances le dominaienî; cette panique, qui dirigeait toutes ses résolutions, allait croissant; il demeura convaincu qu’il allait périr sur l’heure s’il n’obéissait, et, s'abandonnant à sa destinée , il se mit aux mains des Espagnols. «Je me confie à vous, leur dit-il; allons, marchons, puisque les dieux le veulent ainsi. » Il appela ses gens, fit préparer sa litière, et se rendit, dans tout l’appareil de la puissance souveraine, et sous la garde sévère des compagnons de Cortès, au quartier du général. Les gens de son service, les seigneurs attachés à sa personne l’accompagnèrent en silence et les larmes aux yeux. Toutefois , cette douleur muette des grands de sa cour
n’était pcjint partagée par le peuple; sa douleur , à lui , était bruyante et menaçante ; elle s’exhalait en imprécations contre les ravisseurs du roi; •le toutes parts ce peuple indigné voulait courir aux aVmes pour punir les étrangers de leur sacrilège !.. Moctezuma, leur prisonnier, pouvait seul les protéger; il le (it : soit à leurs prières , soit en obéissant .à leurs menaces , il annonça à la foule exaspérée que c’était volontairement qu’il s'était rendu au milieu des Espagnols, qu’il avait fait choix de leur résidence pour y établir sa cour, et qu’il se proposait de passer quelque temps avec eux. Tout cela fut dit d’un air calme , d’un visage riant, et la multitude, accoutumée à respecter les volontés du roi, se dispersa tranquillement.
Ce fut ainsi qu’un puissant monarque se vit , au milieu de sa capitale, saisi, en plein jour, par une poignée d’étrangers, et emmené prisonnier sans résistance et sans combat. L’histoire ne présente rien qu’on puisse comparer à cet événement, soit par la témérité de l’entreprise, soit pour le succès de l’exécution ; et si toutes les circonstances de ce fait extraordinaire n’étaient pas constatées par les témoignages les plus authentiques, elles paraîtraient si extravagantes et si incroyables qu’on n’y trouverait pas le degré de vraisemblance nécessaire pour les admettre, même dans un roman. La vie de. Moctezuma, dans son honorable prison , fut à peu près celle qu’il menait dans son ancien palais ; la même étiquette y fut admise , le même cérémonial observé.
Ses ministres , ses courtisans , et les principaux seigneurs de sa noblesse venaient travailler avec lui ou lui faire leur cour comme d’habitude. On lui soumettait les affaires d’État comme aux jours de son indépendance; on le servait à table avec le même appareil, avec la même magnificence et les mêmes prodigalités , et lui conservait religieusement les traditions de la couronnepseulement ce n’était plus à ses sujets qu’il envoyait les restes desa table’, mais aux soldats espagnols.
Il se réconcilia bientôt avec sa destinée; son nouveau genre de vie ne lui parut point désagréable ; il finit par se plaire dans la société de ses geôliers. Il s’attacha surtout à ceux d’entre les Espagnols qui lui parais- • soient les plus distingués par la naissance, les manières, les talents et les qualités de l’esprit. Mais entre tous, Cortès et Pedro de Alvarado, remarquable par les grâces de sa personne, par son adresse à tous les exèrcices, par la gaieté de son caractère , étaient ses favoris ; il se plaisait à jouer avec eux à un certain jeu nommé bodocque, et à montrer sà libéralité en distribuant, sur-le-champ, tout ce qu’il gagnait aux soldats espagnols. Cortès, de son côté, avait grand soin que son illustre prisonnier fût traité avec le plus profond respect. On le vit, dans une certaine occasion , punir avec la dernière rigueur un soldat qui avait parlé du roi avec Irrévérence. Il mettait tout en oeuvre pour rendre la retraite de Moctezuma non-seulement supportable, mais encore agréable. Chaque jour son influence sur l’esprit du monarque déchu allait croissant.
Ceux qui n’avaient pas vu Moctezuma dans tout l’éclat de sa puissance auraient eu peine à reconnaître en lui un malheureux prisonnier. Cortès laissait le pauvre prince visiter ses temples, ses maisons de campagne, ses beaux jardins de Chapoltepe.c. Il trouvait bon qu’il allât à la chasse , à la pêche dans son canot royal, sur le lac. Mais dans toutes ses sorties Moctezuma était accompagné par des soldats et des officiers espagnols qui ne le perdaient pas de vue un seul instant. Toutefois, cet état de choses, qui ressemblait à de la résignation d’un côté, et de l’autre à de la pitié respectueuse et intéressée, fut troublé par un événement qui rendit la destinée de Moctezuma plus amère, et étendit pour lui le cercle des humiliations. Quinze jours s’étaient écoulés depuis son emprisonnement lorsqu’on annonça l’arrivée du général mexicain qui avait combattu les Espagnols de la Yera- Cruz. A la réception de l’ordre de son
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maître, il s’était mis à la disposition des envoyés de Moctezuma , et ceux-ci l’amenaient avec son fils et plusieurs autres seigneurs du pays impliqués dans la même affaire.
Quauhpopoea , porté dans une magnifique litière, se présenta devant le roi avec toute la confiance d’un serviteur fidèle et zélé, qui, ayant bien fait son devoir, n’attend que des éloges.
Mais, à son grand étonnement, Moctezuma l’accueillit avec tous les témoignages de la plus vive, indignation, et, sans daigner l'entendre, il le livra à Cortès pour être jugé et condamné comme un traître. Quauhpopoea, d’abord interrogé, puis menacé de la question, déclara qu’il n’avait agi que par les ordres du roi. Cet aveu ne sauva pas la vie au malheureux général ; il fut condamné à être brûlé vif ainsi que trois de ses officiers. Cortès annonça lui même cette inique sentence à Moctezuma , ajoutant : « Vous mériteriez d’être puni comme l’autbur du crime, mais votre conduite envers moi, dans ces derniers temps, me porte à l’indulgence; toutefois votre complicité ne peut rester impunie. »
A ces mots, un soldat espagnol, tenant des fers à la main , se présente, et Cortès lui ordonne, de les attacher sur-le-champ aux pieds du monarque.
Lui , nourri dans l’idée que sa personne était inviolable et sacrée, demeura muet d’horreur devant un tel outrage, qu’il regardait comme le prélude de sa mort prochaine. Sa douleur finit par éclater en plaintes, en sanglots. Les larmes et les gémissements des seigneurs et des gens de sa cour accompagnaient les siens. Quelquesuns de ses courtisans le consolaient, à genoux , comme une divinité outragée; d’autres soulevaient ses fers pour lui en alléger le poids. Pendant que ces choses se passaient, un autre acte plus barbare encore avait lieu devant le palais royal : là furent amenés les trois autres condamnés. Un immense bûcher, dressé pour leur supplice, s’élevait au milieu de la place, remplie de plusieurs milliers d’indiens, spectateurs immobiles et stupides de l’atroce
vengeance des Espagnols. Ce bûcher, sur lequel on fit monter le général et ses officiers, était formé de toutes les armes amassées dans les arsenaux du roi pour la défense publique ; en un clin d'œil ces malheureux furent consumés, et pas une voix n’osa s’élever contre leurs bourreaux.
Cette horrible exécution terminée, Cortès, suivi d’Alvarado et d’autres officiers, se rendit auprès de Moctezuma, et, l’abordant d’un air de bonté et de bienveillance, s’empressa de détacher de scs propres mains les fers dont il l’avait fait charger, en l’assurant que tout était oublié , et que son respect et son attachement pour lui étaient sans bornes. Moctezuma, qui avait montré d’abord une faiblesse indigne d’un homme, parut moins homme encore en ce moment; de l’excès du désespoir il passa dans de lâelres transports de reconnaissance, se confondit en remercîments, et ne rougit pas de prodiguer ses tendresses à celui qui venait de lui faire subir une si grande humiliation, et d’outrager tout un grand peuple en sa personne.Les choses reprirent bientôt leur cours accoutumé; Moctezuma ne fut plus qu’un mannequin aüx mains des Espagnols; ils tenaient par lui plusieurs millions d’hommes dans l’inaction , et, s’ils avaient eu autant de prudence que de bonheur, le Mexique, sans coup férir, leur appartenait; mais à ce drame un autre dénoûment était réservé ; les acteurs devaient rester dans leur caractère jusqu’à la fin ; chacun d’eux devait accomplir le rôle que la Providence lui avait assigné, et donner au monde un grand et tragique spectacle.
L’insolent orgueil des Espagnols et les lâches condescendances de Moctezuma ne devaient pas s’arrêter. Cortès voulant prendre la mesure de l’ascendant qu’il exerçait sur le roi indien, lui proposa de retourner à son palais, sans gardes, en toute liberté.
Cette offre, que l’adroit politique faisait avec la presque certitude d’un refus, ne fut point acceptée par Moctezuma. Ce prince voulut s’en faire honneur aux yeux des Espagnols, prétendant
qu’il les exposerait par sa retraite aux mauvais traitements du peuple, à la haine des prêtres et à la vengeance des nobles. Ces derniers , à la vérité , meilleurs citoyens que leur monarque, voyaientavecindignation l’avilissement dans lequel il était tombé et brûlaient de secouer le joug des étrangers. Entre les grands de l’empire, le roi de Texcuco, neveu de Moctezuma, se montrait le plus hostile aux Espagnols. Il proposa à ses vassaux de leur déclarer la guerre, et ceux-ci applaudirent à cet acte de patriotisme. Ce réveil du courage national inquiétait vivement Cortès; il craignait que le mouvement de Texcuco ne s’étendît sur les provinces voisines de la capitale ; il savait que , chez les hommes timides et opprimés, les réactions sont toujours en proportion de l’ancienne apathie, et que la violence de la haine est généralement en rapport avec l’étendue des offenses souffertes. Le jeune prince, loin de suivre l’exemple et les conseils de son oncle, traitait les Espagnols d’ennemis du pays, dont il ne voulait pas être plus longtemps la dupe, et qui ne l’intimidaient pas ; il les sommait de reprendre sur-le-champ le chemin de leur pays, à moins qu’ils ne préférassent Lraver l’orage qui allait de toutes parts fondre sur eux. A ce langage d’un homme de cœur, l’orgueil espagnol ne demeura pas en reste, et Cortès se préparait à marcher contre l’ennemi lorsqu'il en fut détourné par les avis de Moctezuma, qui, plus prudent que son geôlier, l’avertit de tous les périls qui l’attendaient en attaquant une place aussi forte et aussi bien défendue que Texcuco, la seconde ville de toutl’Anahuac. Le monarque invita son neveu à se rendre près de lui , sous prétexte de le réconcilier avec les Espagnols ; piège trop grossier pour que le prince s’y laissât prendre et dont il se moqua, reprochant à son oncle l’intérêt qu’il portait aux étrangers et lui déclarant qu’il ne voulait rentrer à Mexico que pour les anéantir. Moctezuma, qui n’avait d’énergie que contre ceux qm défendaient ses droits et l’indépendance du pays, s’empressa d’em-
ployer ce qui lui restait d’autorité pour punir le jeune seigneur de Texcuco; il dépécha secrètement dans cette ville quelques émissaires dévoués qui avaient Tordre de s’emparer de lui par tous les moyens possibles. Il fut saisi traîtreusement, envoyé à Mexico et mis à la disposition de Cortès, qui le lit jeter en prison et remplacer dans son gouvernement par ce même Cuitcuitzcatzin que nous avons vu venir au-devant de lui et réclamer sa protection lors de son entrée à Texcuco. Cette affaire, dont l’issue pouvait amener la ruine des Espagnols, ne servit qu’à consolider leur domination en leur donnant pour allié le plus puissant feudataire du royaume. Cortès s’empara successivement de quelques autres chefs des districts rapprochés de la capitale, notamment des deux frères de Moctezuma , du seigneur de Tlatelolco , grand prêtre de Mexico , et de plusieurs personnages éminents, possesseurs de fiefs. Il les fit arrêter l’un après l’autre à mesure qu’ils venaient à la cour rendre visite au roi prisonnier. Il suivit le même système à l’égard des principaux officiers de l’empire, des employés civils et militaires. Il provoqua le renvoi de ceux qui conservaient quelque sentiment d’indépendance , et les fit remplacer par des gens avides 'et sans patriotisme , sur le dévouement desquels il pouvait compter. Libre d’inquiétudes, régnant sous le nom de Moctezuma, Cortès mit à profit les avantages de cette position pour explorer le pays; il fit reconnaître les différentes parties de l’empire par quelques Espagnols, accompagnés de Mexicains chargés de leur servir de guides et de défenseurs. Ils parcoururent üne partie des provinces jusqu’à plus de quatre-vingts lieues de la capitale, observant le sol et ses produits , prenant des renseignements sur tous les lieux que l’on pouvait coloniser et fortifier, mais allant surtout à la recherche des mines d’or et d’argent, et notant fort exactement toutes les localités où l’on recueillait de l’or par le lavage du sable des rivières. Il est fort difficile de prendre dans les lettres de Cortès une
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idée exacte des points visités par les envoyés espagnols. Les noms de lieux y sont tellement défigurés, qu’il est assez souvent impossible de les identifier. Nous trouvons toutefois dans cette partie de la correspondance du général un fait fort curieux, qui prouve que les Mexicains ou Aztèques n’étaient point étrangers, comme nous l'avons déjà dit, aux procédés de la cartographie. Cortès, très-empressé de savoir s’il existait sur la côte qui borde le golfe du Mexique quelques rades, anses, baies et larges embouchures de rivières où les bâtiments, venant des îles ou d’Europe , pussent mouiller en sûreté, s’adressa à Moctezuma, qui lui promit de faire dessiner toute la côte et de fournir des guides pour accompagner les Espagnols qu’il chargerait de l’examiner. Cette promesse Fut promptement remplie : une carte, tracée sur une espèce d’étoffe de coton , fut remise à Cortès , et le récit de ses gens confirma sur la plupart des points les indications des dessinateurs.
Les Espagnols suivirent le rivage maritime , à partir du port de Saint-Jean où le général avait débarqué, jusqu’à soixante et quelques lieues de là. Ils trouvèrent enfin, conformément au tracé de la carte, une rivière beaucoup plus large que les autres, qui se rendait à la mer ; elle conservait deux brasses et demie de profondeur à son embouchure. Ils la remontèrent pendant douze lieues dans des canots que leur fournit le gouverneur de la province. Ils obtinrent des renseignements sur son cours supérieur et sur le pays «ju’elle traversait, pays plat, bien peuple, trèsfertile, et produisant toutes les choses nécessaires à la vie. Les habitants de cette province n’étaient pas sujets de Moctezuma, mais ses ennemis. Le chef en permit l’entrée aux Espagnols et la défendit à l’escorte mexicaine. II avait déjà entendu parler de Cortès par les habitants de Pontonchan, ses amis, et il lui envoya une ambassade pour rédamer son alliance et se reconnaître tributaire.
Cette disposition des esprits chez les peuples voisins , gage de sécurité
pour Cortès , ne l’empêcha cependant pas de songer aux jours du danger; il voulut rester maître du lac pour assurer sa retraite dans le cas où les Mexicains, par impatience du joug, prendraient les armes contre lui et rompraient les ponts ou les chaussées.
Moctezuma vint encore à son aide; Cortès, en l’entretenant delà marine européenne et de l’art merveilleux de la navigation, lui fit désirer de voir ces palais mouvants qui, sans le secours des rames , marchent et se dirigent sur les eaux. Cortès promit de lui procurer un tel spectacle s’il voulait faire transporter à Mexico une partie des agrès de la flotte déposés a la Vera- Cruz, et employer quelques-uns de ses gens à couper et à préparer les bois nécessaires. Le roi s’empressa de donner les ordres demandés. Les matériaux furent apportés avec une inconcevable célérité, et les charpentiers espagnols eurent bientôt construits deux brigantinï qui furent pour le monarque prisonnier un frivole amusement, et pour Cortès une ressource assurée dans la mauvaise fortune.
Enhardi par tant de preuves de la soumission servile de Moctezuma à toutes ses volontés , Cortès osa le mettre à une épreuve encore plus forte ; il le pressa de se reconnaître vassal du roi ueCàstilleet de lui payer tribut comme au descendant direct de Quetzalcoatl, ce roi mystérieux de l’ancien Anahuac.
Moctezuma se soumit encore à cet humiliant sacrifice. Il réunit sa noblesse et parut devant elle assis sur son trône, dans le morne abattement d’un roi qui joue le dernier rôle d’une abdication forcée; il l’entretint des vieilles traditions , il reconnut les Espagnols pour le peuple qu’elles désignaient et le roi d’Espagne pour le représentant légitime de ce monarque législateur du vieux Mexique. Puis il raconta les phénomènes observés dans le ciel, et les interprétations des prêtres qui s’accordaient à reconnaître que les temps marqués pour l’accomplissement de ce grand événement étaient arrivés; puis il finit par déclarer qu’il mettait sa couronne aux
pieds du roi des Espagnols et se reconnaissait son tributaire. En prononant ces derniers mots , son cœur se risa, et sa voix affaiblie expira dans des sanglots étouffés. La douleur de son noble auditoire ne fut pas moins vive; morne, silencieux, indigné, il n’était contenu que par son respect pour la majesté royale. Enfin, le plus ancien des chefs prenant la parole :
« Prince, dit-il, vous nous annoncez que les dieux vous ordonnent d’abdiquer, et nous font sujets d’un nouveau seigneur. Comme une dernière preuve d’obéissance, nous nous soumettons à l’arrêt que les dieux nous font entendre par votre bouche. »
A la suite de cet acte de vassclage, Cortès réclama de Moctezuma, comme conséquence de sa nouvelle position, un certain tribut en or et en argent.
Moctezuma , avec une munificence toute royale, lui abandonna le trésor du roi son père que l’on conservait dans le palais même où logeait Cortès, et auquel ce dernier n’avait point touché. On fit d’abord la part du roi d’Espagne, et le reste fut proportionnellement partagé entre le général en chef, ses officiers et ses soldats. Cortès eut pour sa part plus de cent mille ducats.
Jusqu’alors rien n’avait troublé l’étonnante prospérité des Espagnols; tout le Mexique leur semblait paisible ; mais les jours d’adversité n'étaient pas loin, la Providence allait enfin leur faire acheter par une lutte acharnée et sanglante la possession de cette grande" contrée. JWoctezuma, qui s’était prête si facilement à toutes les exigences de Cortès, ne montrait de fermeté que sur ce qui touchait sa religion.
Sans égard aux prières , sans crainte des menaces, il rejetait toute proposition de changer de culte avec l’inflexibilité d’ui\ homme profondément convaincu. La superstition étaitgravéefort avant dans le cœur des Mexicains ; leur religion, établie sur un svsteme complet et régulier, ne ressemblait en rien à celles des peuples grossiers des autres parties de l'Amérique du Nord, ou des différentes Iles de l’archipel des An-
tilles. Ces derniers abandonnaient aisément un petit nombre de notions et de cérémonies religieuses trop peu fixes et trop arbitraires pour mériter le nom de religion nationale. Les Mexicains au contraire restaient obstinément attachés à leur culte , quelque barbare qu’il fût, parce qu’il était accompagné d’une solennité et pratiqué avec une régularité qui le rendaient respectable à leurs yeux.
Ce fut vers le cinquième ou sixième mois de l’occupation, que Cortès, dans un de ces accès de zèle religieux dont nous lui avons vu tant de fois donner le triste spectacle , se porta de sa personne dans le sanctuaire du grand temple, et laisaut briser les idoles des dieux mexicains les remplaça par un crucifix et les images de ‘la Vierge et des saints. Depuis longtemps il avait fait construire une chapelle dans l’intérieur de son quartier, où l’on disait la messe tous les matins. Dans" sa cour et en vue de tout le monde , il avait fait élever une grande croix comme celle de nos missions. Il saisissait toutes les occasions d’insulter aux symboles révérés du culte mexicain. Ces actes divers d'un fanatisme fort impolitique et les avanies qu’avaient à supporter les principaux habitants eurent pour résultat de réunir en un seul faisceau la haine et l’opposition des prêtres et de la noblesse, ces véritables patriotes du Mexique. La mesure était comblée ; tout le monde à Mexico semblait se réveiller d’une longue léthargie. Les mécontents se groupaient autour des grands du royaumedépossédés de leurs emplois, et de tous les chefs militaires de quelque valeur, honteux de l’avilissement de leur patrie et de leur souverain. Dans de secrets conciliabules s’agitaient les moyens de résistance. Une vaste conspiration s’organisait contre la tyrannie de l’étranger non-seulement dans la capitale, mais dans la plupart des villes importantes voisines; différentes entrevues adroitement ménagées avaient lieu entre Moctezuma et les personnages les plus marquants. Ceux-ci n’oubliaient rien pour lui rendre quelque énergie.
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Us lui rappelaient sans cesse et sa son orgueil blessé ; il répondit au roi grandeur passée et son abaissement qu’il était prêt à lui obéir, mais que, actuel ; ils ne lui cachaient pas leurs manquant de vaisseaux pour retoGrner projets hostiles et leurs moyens d’ac- dans sa patrie, il avait besoin de mation. Les prêtres à leur tour venaient tériaux et d’hommes pour en construire lui rendre visite comme à un prison- de nouveaux. Moctezuma , ravi d’une nier dans les fers, ils mettaient à pro- obéissance à laquelle il n’était pas aciit ses terreurs religieuses, et, dans coutume, embrassa Cortès , et, s’eml’intérét de l’indépendance du pay's , pressant de consentir à sa demande, il ils lui répétaient sans cesse que les mit sur-le-champ à sa disposition les dieux demandaient le sang des Espa- grands pins d’une forêt royale voisine gnols. Toutefois ces hommes prudents de la Vera-Cruz, et lui permit de diset politiques empêchaient d’hostiles poser de tous les hommes dont il audémonstrations qui, dans l’état des rait besoin. Gagner du temps était le choses, eussent inévitablement en- seul but de Cortès; mais les Mexicains traîné la mort de Moctezuma. Par n’admettaient plus ni lenteurs ni temcette considération, on se résolut à porisations , l’impatience chez eux tenter avant tout la voie des négocia- croissait avec la conscience de la force, tiens ; on se donnait ainsi le temps Huit jours s’étaient à peine écoulés d’organiser la résistance et d’agir avec que Cortès, appelé de nouveau devant ensemble. Moctezuma, reçut l'ordre de se pré-
Moctezuma lit inviter Cortès à un parer au départ’. « Vous n’avez plus entretien particulier. Cortès n’en igno- besoin de faire construire des vaisrait pas le motif. Sa police était bien seaux, lui dit le monarque; dix-huit faite; Donna Marina la dirigeait habi- bâtiments semblables à ceux qui vous iement; elle savait tout au moyen des ont apporté viennent d'arriver sur la intelligences qu’elle avait su se créer, côte; profitez-en pour retourner dans et par elle Cortès était instruit chaque votre patrie, vous et vos soldats. » La jour de tous les projets enfantés. Moc- joie de Cortès fut vive à l’annonce d’une tezqma le reçut avec un visage sévère telle nouvelle, il remercia Dieu de l’aret un ton de “dignité qui ne lui étaient rivée d’un tel secours. Il se hâta d’exapas ordinaires : « Vous êtes depuis six miner les peintures que les gens de mois dans ma capitale, lui dit-il, vous Moctezuma lui avaient envoyées, et jl n’avez plus aucun motif pour y demeu- reconnut facilement les vaisseaux pour rerplus longtemps. Votre mission est espagnols; il crut qu’ils lui amenaient remplie; il vous faut maintenant son- des hommes et des munitions, avec sa ger au départ. Qu’il ne se fasse pas nomination de vice-roi ou de capitaine attendre, car votre sûreté l’exige; tous général. Cet espoir ne fut pas de lonmes sujets l’attendent avec impatience, gue durée ; une dépêche de Sandoval, Prêtres, nobles et vassaux ont déclaré le gouverneur de la Vera-Cruz, dui qu’ils ne vous souffriraient pas plus apprit que cette flotte de onze vaislongtemps au milieu d’eux. Les divi- seaux, sept brigantins, portant quanités que nous adorons ont aussi parlé; tre-vingt-cinq cavaliers, huit cents fanelles veulent que ceux qui les ont si tassins et plus de cinq cents matelots, longtemps outragées soient expulsés avec douze pièces d’artillerie et une ou sacrifiés. » immense quantité de. munitions, sous
Un tel langage dans la bouche d’un le commandement de Pamphilo Narhomnie aussi faible que Moctezuma vaez, venait en ennemie pour le comdevennit pour Cortès la preuve coin- battre comme vassal rebelle et traître plète de la force des conspirateurs; et à son roi; elle était envoyée par Diégo quoique préparé à cette entrevue, la Velasquez, gouverneur de Cuba. Corueniandc était si pressante cf le ton tès était chez Moctezuma quand il resi hautain , qu’il eut besoin de toute eut ces dépêches; mais toujours maître sa présence d’esprit pour comprimer âe lui , rien ne vint trahir son émo-
tion ; il dissimula si bien , même avec ses propres ofOciers, que tout le monde demeura convaincu que c’étaient de nouvelles troupes que la cour d’Espagne mettait sous ses ordres.
Il faut maintenant nous occuper de cette expédition de Narvaez si importante dans l’histoire de la conquête du Mexique , et qui , destinée à écraser Cortès au milieu de ses triomphes , n’eut d’autre résultat que de lui donner les moyens de poursuivre la guerre avec de plus grandes chances de succès. On se rappelle qu’avant de quitter la Vera-Cruz Cortès lit partir deux de ses capitaines pour l’Espagne, chargés de ses dépêches et de ses présents. Depuis neuf mois il attendait impatiemment leur retour, et avec eux la confirmation royale de son autorité. Sans un tel pouvoir, son état restait incertain et précaire, le général d’armée n’étant qu’un aventurier, et l’aventurier qu’un rebelle en cas de mauvaise fortune. Cortès sollicitait aussi l’envoi de nouvelles troupes; il avait expressément prescrit à ses envoyés de se rendre directement en Espagne; toute relâche à Cuba était défendue. En abordant dans cette île malgré les ordres de leur général , on peut supposer qu’ils lui étaient moins dévoués qu’à Velasquez qu’ils instruisirent de tous les détails de la campagne, de toute la richesse du pays, efrdu motif de leur voyage à Madrid. Velasquez, honteux de son rôle de dupe et péniblement affecté d’avoir employé une partie de sa fortune à l’agrandissement de son ennemi , résolut de reprendre par la force ce qu’il regardait comme un vol fait à son autorité. Tel fut le motif de l’armement formidable confié au dévouement de Narvaez, qui avait ordre de se saisir de Cortès et de ses principaux officiers, de les envoyer prisonniers à Cuba , et d’achever ensuite, au nom de Velasquez , la découverte et la conquête du Mexique.
Narvaez , après une heureuse traversée, débarqua, au mois d’avril, à Chempoalla. Là, trois déserteurs , envoyés à la recherche des mines de ce district, vinrent le joindre ; il fut ins-
truit par eux de la position de Cortès et de ses embarras; ils le flattèrent de l’espoir d’une victoire facile, et lui servirent d’interprètes dans ses relations avec les naturels. Il ne perdit pas un moment pour s’assurer une position fortifiée; il fit sommer le gouverneur de la Vera-Cruz de lui remettre cette place. Le prêtre Guevara , chargé de cette mission, se présenta devant Sandoval avec toute l’insolence d’un envoyé qui croit parler à un rebelle sans moyens de résistance au nom du souverain légitime. L’attitude du lieutenant de Cortès fut celle d’un homme de cœur; pour toute réponse il fit arrêter Guevara et les gens de sa suite, et les envoya charges de chaînes à Mexico.
L’adroit Cortès les reçut non comme d’arrogants ennemis qu’il faut punir pour l’exemple, mais comme des compatriotes malheureux à la guerre et qui ont droit à des égards ; il les délivra de leurs chaînes, il blâma Sandoval tout en justifiant ses intentions, et sut si bien gagner les gens de Narvaez par ses manières et par ses présents, qu’il finit par les attacher a sa fortune et apprendre d’eux tout ce qu’il lui importait de savoir sur les forces et le plan de campagne de son rival. Ce n’étaient plus des Indiens demi -nus que Cortès avait à combattre, mais une armée qui ne le cédait à la sienne ni en courage ni en discipline, et qui l’emportait de beaucoup par le nombre, agissant au nom et par l’autorité du monarque , et commandée par un officier d’une bravoure reconnue. Cortès avait appris que Narvaez, plus occupé de seconder le ressentiment de Velasquez que jaloux de maintenir la gloire du nom espagnol et l’intérêt même de sa patrie, l’avait représenté lui et ses companons comme des proscrits coupables e révolte envers leur propre souverain, et d’injustice envers les Mexicains en envahissant leur pays. Narvaez s’annoncait comme leur libérateur. Il était parvenu à faire savoir à Moctezuma qu’il venait, par ordre du roi d’Espagne , lui rendre la liberté et le
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rétablir sur son trône, danstoute son indépendance. Cette déclaration dut rendre l'aristocratie plus confiante dans ses projets hostiles; les mécontents des provinces durent se tenir prêts à agir, l’espoir dut entrer un moment dans l’âme du roi captif. Mais rien ne prouve qu’il ait secondé le mouvement de.sa délivrance ; et cependant l’occasion était belle pour lui : un mot de sa tfouche soulevait toute la population, chassait les Espagnols, brisait le joug qui pesait sur sa patrie et lui rendait le trône.' Ce mot ne fut pas prononcé.', mais Cortès devait le craindre.
Il ne faut que jeter un coup d’œil sur la position du général pour reconnaître tout ce qu’elle avait d’embarrassant et de dangereux; jamais le génie de cet homme extraordinaire ne fut mis à plus rude épreuve. S’il attend l’arrivée de Narvaez à Mexico, sa perte est inévitable; il sera pressé, d’un côté, par une troupe double de la sienne, et il aura sur ses derrières toute la population de Mexico; s’il rend la liberté au monarque captif pour aller au-devant de l’ennemi avec toutes ses forces , il perd en un jour le fruit de sa longue campagne ; s’il négocie avec Narvaez , il découvre sa faiblesse et doit s’attendre à subir les conditions qu’on voudra lui imposer:
il n’est pour lui qu’un parti à prendre, ' c’est le plus hasardeux de tous, mais le plus honorable , le parti de conserver sa conquête et son prisonnier , de laisser une garnison à Mexico , et d’aller à marches forcées avec le reste de son monde chercher et combattre Narvaez, alors quatre fois plus fort que lui ; c’est à ce parti qu’il se détermine.
Jamais le génie et le courage n’avaient joué au jeu de la guerre à chances plus défavorables ;- mais avant de vider sa querelle les armes à la main, Cortès veut essayer sur Narvaez ces moyens de persuasion qui lui ont si souvent réussi : il met le 'père Olmedo , son aumônier , dans la confidence de ses secrètes pensées; il le fait accompagner de quel-
ques hommes pleins d’adresse, et, convaincu que l’or est le meilleur auxiliaire des négociations, il le charge de riches présents. Toutes propositions d’arrangement furent dédaigneusement rejetées par Narvaez. Ohnedo s’y attendait, mais il avait aussi mission d’agir sur les officiers de son rival. Cortès connaissait la plupart d’entre eux; il leur avait écrit, et les chaînes d’or et les bijoux précieux dont il accompagnait ses lettres donnaient une-haute idée de sa libéralité, de la richesse du pays et du bonheur de ceux qui s’y trouvaient établis. Ces adroites menées lui créaient des partisans , la générosité dont il avait usé envers Guevara lui en faisait encore. Il avait semé la désunion dans l’armée de Narvaez avant de la combattre.
. Le plan qu’il adoptait l’obligeait , avant tout, à s’occuper de la conservation de Mexico. Ce fut à une faible garnison de cent quarante hommes, sous le commandement de Pedro de Alvarado, qu’il confia la garde de cette grande ville et celle du monarque prisonnier.
Cortès quitta Mexico au commencement du mois de mai de l’année 1520, six mois après son arrivée dans cette capitale. Sa marche fut rapide; elle ne fut embarrassée ni par les bagages ni par l’artillerie qu’il laissait derrière lui; il plaçait tout son espoir dans la promptitude de ses mouvements. Il se fit fournir, par le chef de Chinantla, trois cents longues lances dont les Indiens se servaient si bien contre les chevaux des Espagnols , se proposant d’en tirer le même parti contre la cavalerie de son rival. Puis il s’avança en toute diligence vers Chempoalla dont Narvaez s’était emparé ; il fut rejoint devant eette place par Sandoval et la garnison de la Vera- Cruz. Toutes ses forces réunies ne dépassaient pas deux cent cinquante hommes; mais cette petite troupe, endurcie aux fatigues, aux privations de tous genres , et bien acclimatée , ne comptait pas un lâche, pas un homme qui ne préférât la mort à la honte de se rendre , pas un homme
qui ne fût entièrement dévoué h la fortune de son chef. Narvaez , après avoir vainement essayé sur de tels soldats des moyens de séduction , crut qu'il les intimiderait par la terreur ; il mit à prix la tête de Cortès et celles de ses principaux officiers. Ses offres et ses menaces furent également méprisées.
Narvaez, voyant Cortès à une lieue de la ville , sortit pour le combattre. La rivière les séparait; chacun d’eux faisait ses dispositions pour en venir aux mains , lorsqu’une de ces pluies violentes particulières aux tropiques vint à tomber. Les soldats de Narvaez se prirent à murmurer de ce qu’on les exposait sans nécessité à de telles averses , et rentrèrent dans Chempoalla. Cortès vit dès ce moment à quels hommes il avait affaire ; il demeura convaincu que l'audace seule pouvait le servir , qu’un coup de main terminerait la lutte. Ce genre de guerre convenait mieux à son infériorité relative et à l’humeur entre-prenante de ses soldats : il l’adopta sans hésiter. Il entre à minuit dans Chempoalla , ville ouverte et fort mal gardée, avec ses deux cent cinquante hommes armés d’épées, de poignards, de lances, de boucliers ; il marche, dans le plus profond silence, droit au grand temple où Narvaez avait son quartier; Sandoval, le brave des braves, avec quatre-vingts soldats d’élite en escalade les murailles sous une grêle de balles et de flèches ; il renverse ce qui tente de résister , il pénètre dans la partie de l’édilice où Narvaez s’était retranché, il s’empare de sa personne, il se saisit de ceux de ses officiers qui l’entourent et qui l’avaient vaillamment défendu, et avant le point du jour Cortès est maître de l’artillerie, des armes, des munitions de guerre , des chevaux et de tous les soldats de son ennemi. Narvaez , blessé, après avoir combattu avec courage , est mis aux fers et envoyé au fort de la Vera-Cruz. Puis Cortès félicite tous ses gens , et Sandoval surtout, d’un succès qu’il n’attribue qu’à leur valeur. 11 se fait, sur-le-champ,
reconnaître comme capitaine général et magistrat suprême par l’armée qui était venue pour le traiter en rebelle. Presque tous les vaincus , séduits par ses promesses, par ses présents , par ses manières engageantes , • par le bonheur de sa fortune , consentirent à le suivre aux mêmes conditions que ses anciens soldats.
Le succès de cette attaque, qui n’avait coûté que quatre hommes au vainqueur et dix-sept au vaincu, tut si prompt, que deux mille Indiens de Chinantla, arrivés au point du jour pour se réunir à Cortès, le trouvèrent sans ennemis, au milieu de son triomphe , et plus puissant que jamais. Il se voyait alors maître de dix-nuit vaisseaux, bien pourvu de munitions, et à la tête de quinze ou seize cents soldats espagnols, et de cent chevaux. Il pensait à faire quelques expéditions sur les côtes du golfe; tous ses préparatifs étaient terminés, ses différents corps d’opération organisés, lorsque de fâcheuses nouvelles, apportées en toute hâte de Mexico, l’obligèrent à se diriger sur la capitale à marches forcées.
De grands événements s’étaient passés dans la capitale de i’Anahuac pendant l’absence de .Cortès; une cause fort simple en apparence les avait produits. La fête du dieu de la guerre, du grand dieu de Mexico, amenait chaque année, dans le mois de mai, de publiques réjouissances auxquelles prenaient part tous les ordres de l’État, roi, nobles, prêtres et peuple. Alvarado fut prié de permettre que Moctezuma se rendit au temple pour célébrer la fête. Alvarado ne vit dans cette demande qu’un prétexte pour faire sortir le roi de la forteresse, le placer au milieu de ses sujets, et tenter ensuite un soulèvement général ^contre les Espagnols; il refusa. Mais 'la noblesse, nevoulantpointque le monarque fût privé d’un des beaux spectacles de la journée , de la grande danse religieuse, résolut de l’exécuter dans la cour même du palais. L’assemblée était nombreuse et parée ; les plumes les plus rares, les joyaux les plus précieux, l’or et les pierreries
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brillaient sur les têtes et sur les manteaux. La danse commença; elle était vive et animée, lorsqu’à un signal donné, les soldats d’Alvarado, armés jusqu’aux dents, tombent de tous côtés sur les Mexicains incapables d’opposer à leurs assassins la plus légère résistance. La fuite même leur était interdite, les portes étaient gardées avec soin ; il leur fallut mourir, et mourir sans combattre. Ce fut une horrible boucherie; des flots de sang coulèrent. La fleur de la noblesse perdit la vie dans cette épouvantable catastrophe. La nouvelle s’en répandit surle-champ non-seulement dans Mexico, mais dans les districts voisins. L’indignation du peuple fut générale, la vengeance devint un besoin pour lui. La vue des Espagnols lui fut odieuse , il les poursuivit dans les rues, il brilla les brigantins que Cortès avait fait construire sur le lac , il empêcha l’arrivée des provisions au quartier d’Alvarado, et il attaqua cette retraite fortifiée à plusieurs reprises et avec une telle furie, que, sans l’intervention de Moctezuma quenous trouvons toujours entre son peuple et ses tyrans , la garnison espagnole allait succomber. C’est avec la certitude du sort funeste qui l'attendait qu’Alvarado écrivit à Cortès et fit porter sa dépêche par des Tlascalans dévoués. Remarquons ici comme tout s’enchaîne dans ce grand drame de la conquête du Mexique. Si Cortès n’en eût pas fini aussi promptement avec Narvaez , s’il eût été retenu dans cette lutte quinze jours seulement, si quelque obstacle l’eût arrêté dans Sa route de retour, c’en était fait de sa conquête. Alvarado et les siens ou seraient morts les armes à la main, ou sous le couteau du grand sacrificateur; Moctezuma ressaisissait sa couronne, Mexico recouvrait son indépendance, et toute tentative ultérieure exigeant alors des forces beaucoup plus considérables, l’honneur d'achever une telle entreprise eût probablement appartenu à tout autre qu’à Cortès.
Sa marche sur Mexico fut rapide; aucun parti d’indiens ne vint l’arrêter, mais aucune députation des villes ne
se présenta, comme la première fois, pour le complimenter. Un grand changement s’était opéré dans l’opinion des peuples; les haines de la capitale étaient partagées par les provinces ; elles avaient salué le général à son arrivée comme le libérateur du pays , elles avaient demandé à sa main puissante de renverser le despotisme de Moctezuma et de les rendre à l’indépendance, et elles se voyaient aujourd’hui sous un autre joug, celui de l’étranger, le plus lourd de tous. L’étranger les traitait comme sa conquête.
Il renversait les autels des dieux ; le culte national était l’objet de son mépris, et cependant telles étaient l’apathie et la timidité de ces peuples , si profondément blessés dans leurs affections les plus chères, que chez eux les sentiments hostiles ne se montraient ue dans une résistance négative. Ils étestaient les Espagnols et les laissaient cependant retourner paisiblement à Mexico , lorsqu’il leur était si facile, en rompant les ponts et les chaussées , de les séparer pour toujours de leurs compatriotes. Cette faute était plus impardonnable encore aux habitants de la capitale. Eux aussi demeurèrent immobiles spectateurs de la rentrée de Cortès, qui eut lieu le 24 juin 1520, aux acclamations des soldats d’Alvarado réduits à la dernière extrémité.
Moctezuma vint au-devant de lui dans la cour du palais; il se montra tel qu’il avait toujours été, empressé , bienveillant, et prodigue de témoignages d’amitié. Cortès les reçut en soldat enivré de sa fortune, qui se croit maître de l’avenir et n’a plus rien à ménager. Il ne voulut ni le voir ni recevoir les ens de sa maison. Olid, Velasquez e Léon et Lugo le blâmant de cet acte au moins impolitique, Cortès leur répliqua vivement : « Quels compliments voulez-vous que je fasse à un chien qui a traité secrètement avec Narvaez et qui nous laisse sans provisions ?» Il est vrai que les Espagnols manquaient de vivres ; mais à qui la faute? etait-ce à un malheureux captif sans autorité qu’il fallait s’en prendre. Que pouvaitil sur un peuple qui, convaincu que
sa volonté ne lui appartenait plus, ne trouvait rien de mieux à faire que d’affamer ses oppresseurs ? Alrarado fut réprimandé ; il soutint que les nobles et les prêtres conspiraient contre lui, qu’ils se proposaient d’enléver Moctezuma pour le mettre à la tête du mouvement, et qu'en les frappant en masse il n’avait fait que les prévenir. Cortès, dont nous connaissons le coup d’œil juste et prompt, dut être d’autant plus irrité d’une telle conduite, qu’il vit dès le premier jour de son arrivée toute la violence de l’orage qu’elle soulevait contre lui, et s’il se contenta de blâmer sans punir, c’est qu’il ne voulut point se faire un ennemi du plus brave de ses officiers, au moment où il allait avoir si grand besoin de ses services dans la lutte qui se préparait. Son armée , en y comprenant les Indiens alliés, se montait a neuf mille hommes -, elle était casernée dans les bâtiments contigus au palais. La faim se faisait sentir à cette multitude. Les marchés restaient déserts ; quelques-uns des prihcipaux personnages du pays, qui avaient quelque influence sur le peuple, étaient en
firison. Cortès crut qu’en relâchant e frère du roi il allait se créer un ap-
Îrni auprès des révoltés. Il ne fit que eur donner un général habile, qui contribua puissamment aux mauvais jours des Espagnols. Nous y sommes maintenant arrivés.
Dès le lendemain du retour de Cortès , le mouvement de résistance organisé depuis longtemps prit un caractère général. Il venait d’écrire à la Yera-Cruz pour annoncer son arrivée, lorsqu’un de ses gens le prévint en toute hâte que les Indiens accouraient en armes. On entendit aussitôt leurs cris sauvages et le sifflement des pierres que les frondes faisaient voler de toutes parts. Ordaz , chargé de les repousser, se vit attaqué de iront, et sur les lianes , du haut des terrasses.
Blessé et forcé de se replier avec une perte de vingt -trois hommes, quelques coups de canon dirigés sur la foule protégèrent sa retraite et le quartier ae Cortès qui fut sur le point
d’être pris d’assaut. Le lendemain, même acharnement des deux côtés, même boucherie. L’artillerie fit de larges trouées au milieu des masses entassées dans les rues étroites ; eeux qu’elle n’atteignait pas d’abord se jetaient au-devant de la mitraille, et tombaient à leur tour comme l’herbe sous la faux du moissonneur- Les morts étaient sur-le-champ remplacés par de nouveaux combattants animés du même désespoir. Aussi , dit le vieux Bernai Diaz, eussions-nous été dix mille comme Hector le Troyen ou le preux Roland , nous n’en serions pas venus à bout; leurs dards, pierres et flèches nous causaient grand dommage ; et les anciens soldats qui avaient été aux guerres d’Italie disaient tout haut que l’artillerie du roi de France n’était pas plus à craindre que la furie de ces Indiens. Elle était chose nouvelle et surprenante pour les Espagnols ; ils croyaient ces peuples façonnés au joug et comme endormis flans l’obéissance passive; iis ne s’attendaient nullement à leur terrible réveil. Les soldats recrutés parmi ceux de Narvaez, qui s’imaginaient n’aller qu’au pillage du Mexique, n’étaient pas moins trompés dans leurs espérances. Mais ce n’était l’heure de la plainte pour personne , il fallait agir, il fallait sortir de cette grande ville de Mexico , qui paraissait a tous comme une tombe béante qui réclame sa proie.
Dans cette grave circonstance , Cortès se montra le plus brave soldat de l’armée : il commanda de sa personne dans toutes les sorties; il fut toujours à la tête des siens, là où le danger était le plus grand. Habile dans l'art de la guerre, il n’oublia rien de ce qui pouvait contribuer à la défense et diminuer les chances du danger. Il fit construire quatre machines que les Espagnols appellent manias, espèce de parapets roulants et couverts , à l’aide desquels les travailleurs, armés de barres de fer, s’approchaient des maisons, sans craindre les projectiles lancés du haut des terrasses , e j les démolissaient ou y mettaient le feu. Ces petites tours
mobiles renfermaient encore un certain nombre de tirailleurs protégés par un revêtement. Plusieurs quartiers furent brûlés , plusieurs ponts pris et abandonnés; car, dans cette lutte acharnée , les masses ennemies se renouvelant sans cesse finissaient par refouler les Espagnols dans leur forteresse.
Plus d’une fois les Mexicains y mirent le feu , et il fallut d’incroyables efforts et le sacrifice de plusieurs bâtiments pour se rendre maître de l’incendie.
On comptait, dès le troisième jour, plus de quatre-vingts Espagnols hors de combat, et quelques centaines d’indiens alliés tués ou blessés; du côté des Mexicains, des milliers de morts jonchaient la terre.
Pendant une de ces journées de carnage , Moctezuma , monté sur une des hautes tours du palais et contemplant le vaste champ de bataille, aperçut, au milieu des troupes mexicaines , son frère Cuitlahuatzin revêtu des insignes décommandant en chef. A cette vue, il fut saisi d’une grande tristesse. Sa captivité lui parut plus affreuse et son avenir plus effrayant. Il voyait d’un côté la perte de sa couronne et son frère roi, de l’autre, sa capitale détruite et les étrangers maîtres du pays. Leur prompt départ lui parut le seul moyen de salut. Il se rendit sur-lechamp auprès de Coïtés pour le lui proposer ; et celui-ci , quelque regret qu’il éprouvât d'abandonner une contrée qu’il regardait comme sa conquête, vaincu par les circonstances et cédant à l’impérieuse nécessité, promit de quitter la ville aussitôt que les Mexicains auraient mis bas les armes. Cette condition, que le chef d’une poignée de soldats sans vivres , sans munitions , et traqués au milieu d’une cité populeuse , prétendait imposer à cent mille hommes vainqueurs, équivalait à un refus, et Moctezuma, sans autorité, n’avait certes pas l’espoir de la faire accepter.
La conférence entre les deux chefs se terminait sans résultat , lorsque les sentinelles de Cortès firent entendre le cri d’alarme. Les Mexicains montaient à l’assaut de tous côtés ; déjà les
murailles étaient franchies, malgré le feu vif et soutenu de l’artillerie et de la mousqueterie , et l’on combattait corps à corps dans l’intérieur de la forteresse. Dans ce terrible moment, Moctezuma vit tout le danger de sa position et de celle de Cortès; il crut que sa présence pourrait arrêter la fureur de ses sujets ; il se revêtit de ses habits royaux , et , accompagné de ses ministres et de deux cents Espagnols, il parut sur la principale terrasse du palais. A la vue de leur roi , les assiégeantss’arrêtèrent soudainement. Quelques-uns d’entre eux se mirent à genoux; il se fit un grand silence, et alors, d’une voix ferme et haute, le roi s’adressant à la foule : « Mexicains , leur dit-il , si votre zèle pour mon service et le désir de me rendre la liberté vous ont fait prendre les armes contre ces étrangers, je vous remercie de votre fidélité; mais je vous dois la vérité; je ne suis point prisonnier, je suis libre d’habiter ce palais de mon père ou de retourner dans le mien. Si vous êtes irrités par la présence de ces hommes, calmez votre colère, leur chef vient de prendre son Dieu à témoin qu’il partirait aussitôt que vous aurez posé les armes. Cessez donc de combattre, bu je croirai que vous obéissez à un autre qu’à moi. Alors tremblez , car les dieux punissent les parjures. »
Le roi cessa de parler, et le silence continua pendant quelques moments :
tout à coup une voix partant du milieu de la foule s’écria : « Roi des Aztèques, vous êtes un lâche, un efféminé , vous valez mieux à manier l’aiguille comme les femmes qu’à gouverner une nation de braves. Vous êtes prisonnier de ces étrangers et vous n’osez l’avouer. ■> En finissant ainsi, l’homme prit son arc et lança une de ses flèches sur le roi; alors un terrible murmure sortit de ces masses irritées ; tout le peuple répéta les reproches de l’audacieux Mexicain, et des milliers de pierres et de flèches furent en même temps dirigées contre l’infortuné monarque qui, atteint à la tête, au bras et a la jambe, tomba
avant que les Espagnols commis particulièrement à sa garde eussent eu le temps de le couvrir de leurs boucliers. Il fut porté sur-le-chainp par ses pro-
Êres serviteurs daps son appartement.
es Mexicains , en le voyant frappé, furent saisis d’un grand effroi ; les remords succédèrent à l’outrage , et la douleur prit la place de la vengeance satisfaite. Toutefois cette pitié n’était ue pour Moctezuma, et l’on continua e combattre les Espagnols jusqu’au moment où les chefs de la noblesse et Cortès entrèrent en pourparlers sur le lieu même où le malheureux monarque venait d’étre renversé. Cortès essaya vainement de les séduire par ses promesses : Partez sur-le-champ, lui répondit -on, fuyez loin de tout un peuple qui vous déteste, car il a juré de mourir ou de vous exterminer tous.
On se sépara, la menace à la bouche et la haine dans le cœur.
Les hostilités recommencèrent sur tous les points. Dans une suite d’actions sanglantes les machines de Cortès furent brisées , quelques ponts pris et repris; l’artillerie fit ses ravages accoutumés, et cependant l’avantage ne demeura point aux Espagnols; ils ne purent gagper un pouce de terrain et se virent contraints de rentrer dans leurs quartiers, poursuivis par les Mexicains qui s’emparèrent du grand temple voisin, et s’établirent sur le point le plus élevé. Cinq cents nobles occupèrent cette formidable position où ils firent porter des v ivres de toute espèce et une incroyable quantité de pierres. Tous étaient armés de longues lances garnies au bout de morceaux d’obsidienne plus larges , moins affilés et aussi tranchants que le fer des lances espagnoles. Il était nécessaire de les chasser à tout prix d’un point qui commandait la forteresse. Jean d’Escobar, avec un détachement de soldats choisis , fut chargé de cette attaque ; bien que cette troupe d’élite , accoutumée à vaincre, fît des prodiges de valeur, elle fut trois fois repoussée. Cortès , qui voyait toute l’importance de cette position , ne pouvait la laisser aux
mains de l’ennemi sans exposer ses gens a être écrasés jusqu’au dernier.
Quoique blessé à la main gauche d’un coup qu’il avait reçu dans une des précédentes affaires, fl se lit attacher son bouclier, et, suivi d’une bonne partie des siens, il gravit les marches de la tour avec une audace dont il n’avait pas encore donné de preuves plus éclatantes. Il renversa tout ce qui s’opposait à son passage; sa bonne épée n’avait pas un moment de repos , et celles de ses compagnons n’étaient pas oisives, car ils avaient affaire à l’élite de la noblesse, à des hommes aussi braves u’eux, et qui ne faisaient ni ne demanaient quartier. Plusieurs Espagnols furent renversés en montant à l’assaut, mais, dit Cortès, avec l'aide de Dieu, de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ et de la sainte Vierge sa mère, dont l’image avait été. placée dans la tour et qui ne se retrouva plus, nous montâmes et nous parvînmes à combattre les Indiens corps à corps. Ce fut une mêlée terrible que celle de plusieurs centaines d’hommes sur une plate-forme élevée de soixante pieds, et qui ne présentait qu’une surface de quelques toises carrées. Cette lutte dura trois heures. Tous les cinq cents nobles furent tués soit par l’épée, soit en tombant sur les terrasses inférieures, où ils se précipitaient plutflt que de se rendre.
Dans ce combat , le plus acharné de ceux qui s’étaient livres, les Mexicains se défendirent avec un ensemble qu’ris n’avaient pas encore montré, avec un courage digne d’un meilleur sort. Quarante-six Espagnols y périrent, et presque tous les autres furent blessés.
Longtemps après la conquête, les Tlascalans et les Mexicains en conservèrent le souvenir sur leurs peintures.
Le succès de cette journée ne découragea pas les Mexicains ; ils se présentèrent sur plusieurs points ; et Cortès, sans prendre un instant de repos, se vit forcé à recommencer le combat dans les rues qui aboutissaient à son palais. Monté sur son cheval de bataille , passant dans les rênes son bras blessé , et tenant sa lance de l’autre , il se porta de sa personne dans la
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grande rue de Tacuba , où la lutte était la plus vive , où les Mexicains pouvaient se développer avec le plus de facilité. Suivi de quelques cavaliers, il rompit d’abord les masses serrées, et se fit jour au milieu d’elles; chaque coup de lance était mortel dans l'épaisseur de la foule. Cependant , emporté par son audace , il se vit séparé de ses gens, et sa retraite coupée par le gros des ennemis cjui fuyaient devant son infanterie. S’élançant dans une autre rue qu’il croyait plus libre, une nouvelle troupe de Mexicains se présente à sa vue , entraînant au milieu d’eux son meilleur ami, André de Duéro, tombé de cheval, fait prisonnier, et qu’ils conduisaient en triomphe au temple voisin pour le sacrifier. A cette rencontre , la rase de Cortès ne connaît plus de bornes; ses forces redoublent; il se jette au milieu de la foule, il renverse ceux qui veulent s'opposer à son passage ; il dégage son ami, qui, libre de ses mouvements, saisit son poignard , frappe tout ce qui l’approche, se fait jour, et parvient à retrouver son cheval et sa lance. Ces deux braves s'excitant à l’envi, firent un affreux carnage des Mexicains. Tous deux, couverts de sang et de poussière, rejoignirent leurs gens qui , euxmêmes , avaient eu fort affaire avec l'ennemi , dont ils avaient fini par triompher. Cortès aimait à raconter cette aventure qu’il regardait comme la plus heureuse de sa vie.
Pendant que ces choses se passaient, Moctezuma gisait mourant au milieu des Espagnols. Frappé par ceux qui si longtemps l’avaient vénéré comme un dieu, il ne pouvait se résigner à ce dernier degré d’infortune. Quelque graves que tussent ses blessures , elles n’étaient cependant pas mortelles, et il se serait facilement rétabli , s’il eût pu maîtriser l'agitation de son esprit, s’il n’eût point aigri son mal de tous les souvenirs de sa grandeur passée; là était la plaie vive et incurable. Sa raison s’égarait devant l’idée qu’il n’était plus qu’un objet de mépris et de haine pour scs sujets.
Dans un accès de désespoir il déchira
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l’appareil qu’on avait rnis sur ses blessures et refusa de prendre le moindre aliment. La mort vint promptement mettre un terme à tant de souffrance. Il expira le 30 juin 1520, dans la cinquante-quatrième année de son âge, après avoir régné dix-huit ans, et passé les sept derniers mois de sa vie prisonnier des Espagnols (*). A son lit de mort, les moines essayèrent vainement de le convertir à la' foi chrétienne. Il resta fidèle au culte de ses ancêtres, et repoussa tout ce qu’on put lui dire de la fausseté de sa religion et de l’excellence de celle de ses oppresseurs.
Aussitôt que le roi fut mort, Cortès s’empressa d’annoncer cette nouvelle au prince Cuitlahuatzin, général en chef des Mexicains. Peu de moments après il lui fit remettre le corps du défunt qu’accompagnaient six nobles et plusieurs prêtres. A la vue de ce lugubre cortège le peuple fit éclater une grande douleur, et ceux qui traitaient Moctezuma de lâche quel-
(*) Les historiens espagnols varient sur les causes et les circonsivuiees de la mort de Moctezuma. Corlès et Gomara l’attribuent à un coup de pierre reçu à la tête , Solis au refus de se laisser panser. Bernai Diaz dit qu’il se laissa mourir de faim; Herrera assure qu'il succomba à un violent chagrin ; Saliagun et quelques historiens mexicains affirment qu'il périt de la main des Espagnols, supposition inadmissible. 11 laissa plusieurs fils , dont trois périrent pendant la retraite de Cortès. Le plus remarquable des survivants fut laltualica- Iwatziii , ou don Pedro Montezunia , d’où descendent les comtes de Montczuma et Tula. Les deux nobles maisons de Cano et d'Amlreda Moutezuma sont issues d'une des filles de l’infortuné monarque. Les rois de Castille accordèrent à sa postérité les privilèges les plus étendus, et d’immenses domaines dans la Nouvelle-Espagne. Nous ferons remarquer que le véritable nom de Moutezuma était Moteuczoma , ou mieux encore Mocthecuzoma. On le trouve quelquefois écrit Moctezoma et Moctezuma.
Nous avons adopté cette dernière orthographe qui s’écarte moins de celle des Espagnols plus généralement connue.
ques jours auparavant , élevaient alors ses vertus jusqu’aux cieux et ne tarissaient pas sur ses grandes qualités. Le corps fut porté au milieu de la place de Copalco où s’élevait le bûcher. La noblesse y vint pleurer suivant l’usage, puis les cendres furent recueillies dans un vase et enterrées avec pompe. On n’oublia rien du cérémonial observé aux obsèques des rois.
La mort de Moctezuma était l’événement le plus fâcheux qui pût arriver à Cortès, dans les graves circonstances où il était engagé. Elle lui faisait perdre tout espoir de transiger avec les Mexicains ; elle le privait d’un protecteur et d’un otage précieux ; ses forces ne lui permettaient plus d’entreprendre sérieusement la conquête d’une grande ville où le nombre des combattants croissait d’heure en heure par les troupes fraîches qui arrivaient des provinces. Il ne lui restait de salut que dans la retraite; il s’y détermina. Mais fermement résolu à revenir avec une armée plus nombreuse, sous le prétexte de venger la mort de Moctezuma, il voulait que cette retraite donnât encore une haute idée de la supériorité des Espagnols. Tels étaient ses projets, lorsqu’un nouveau mouvement des Mexicains, en le rappelant à de nouveaux combats , vint lui prouver que tous les calculs de la prudence et de l’art militaire peuvent échouer devant le sauvage désespoir d’un peuple qui défend ses dieux et ses foyers.
Cortès aurait eu besoin de quelques jours pour ses préparatifs de départ, mais d demeura bientôt convaincu que tout délai profiterait plus à son ennemi qu’à lui-même. Sur tous les oints , les Mexicains élevaient des arricades , rompaient les chaussées , et coupaient toute communication avec le continent. Lui , sans perdre de temps, fit construire un pont mobile de grosses solives et de planches épaisses , à l’aide duquel l’artillerie et les bagagesde l’arméedevaientfranchir les fossés. Ce travail fait, il réunit ses officiers en conseil , exposa la situation critique où l’on se trouvait , annonçant
qu’il se proposait de partir sans retard. On eut ensuite à délibérer si l’on se mettrait en marche de jour ou de nuit. On préféra ce dernier parti , dans l’espoir que les idées superstitieuses des Mexicains les retiendraient dans l’inaction après le coucher du soleil , et sur la foi des prédictions d'un soldat nommé Botello , qui passait pour habile astrologue, et dans la science duquel , selon l’esprit du temps , Cortès , non moins que ses compagnons , mettait une certaine confiance. Ce Botello promettait un succès complet. De vieux militaires redoutaient une marche nocturne sur un terrain coupé, en présence d’ennemis nombreux aux aguets. Ils prétendaient aussi que l’on n’était point en mesure de franchir les fossés avec un pont aussi lourd , aussi peu transportable, et qu’on devait succomber si l’on était sérieusement attaqué. On reconnut bientôt que leur expérience valait mieux que les promesses de l’astrologue.
La nuit du l*r juillet (1520) fut fixée pour le départ. Quelques heures auparavant, on avait envoyé deux prisonniers au chef ennemi , sous prétexte de hâter la conclusion d’une suspension d’armes , mais dans le but réel de détourner son attention , et de lui faire croire qu’on attendait tranquillement sa réponse.
Cependant on ne perdait pas un moment pour commencer la retraite. Cortès , par ses soins et ses précautions , semblait tout embrasser. Deux cents Espagnols , vingt cavaliers et les meilleurs soldats tlascalans composaient l’avant-garde sous les ordres de Sandoval. L’arrière-garde, plus nombreuse , fut confiée aux officiers venus avec Narvaez ; elle avait pour chefs Alvarado et Velasquez de Léon. Cortès commandait le centre, où étaient placés l’artillerie, les bagages et les prisonniers, parmi lesquels on remarquait un fils et deux filles de Moctezuma, et quelques seigneurs mexicains. On avait fait le partage du trésor de l’armée.
Cortès voulait abandonner tout ce qui n’appartenait pas au roi ; ses soldats , au contraire , ne voulurent laisser que
ce qu’ils ne pouvaient pas emporter.
Ils se chargèrent d'or et d’argent avec une imprudente avidité. Elle coûta la vie à plus d’un brave. Il était près de minuit lorsque les Espagnols sortirent de leurs quartiers ; ils marchaient dans le plus grand silence, h la faveur des ténèbres et de la pluie , suivant la chaussée qui conduit à Tlacopan, la moins endommagée de toutes. Déjà ils étaient parvenus à la première coupure sans etre inquiétés; déjà l’avantgarde était heureusement passée à l’aide du pont volant. Le tour du centre arrivé, l’artillerie et les bagages s’avancèrent lentement sur la lourde machine; leur poids la lit eûfoncer dans la boue, dont nul effort humain ne put la dégager. Dans le temps même où cette division du oentre, commandée par Cortès, opérait son passage, hommes et chevaux turent tout à coup alarmés par les cris sauvages, par le son rauque desfrompettesde guerre des Mexicains.
Eux aussi avaient mis le temps à profit ; sans se montrer, ils avaient suivi tous les mouvements des Espagnols avec une dissimulation dont on ne les avait pas crus capables. Leurs canots couvraient le lac des deux côtés de la digue. Aussitôt qu’ils avaient vu leurs ennemis engagés , ils avaient commencé l’attaque , avec tant de mesure , avec un ensemble si parfaitement combiné, qu’au même instant les pierres et les flèches partirent de tous les points, et qu’ils s’élancèrent, comme un seul homme, sur les troupes de Cortès; celles-ci, entassées sur un étroit espace et dans les ombres de la nuit , ne pouvaient ni faire usage de leurs armes , ni employer les ressources de cette tactique qui leur donnait une si grande supériorité. Leurs rangs se rompirent ; ce fut un affreux pêle-mêle, que l’arrivée de l'arrière-garde, poursuivie par d’autres corps d’indiens, vint augmenter encore. Les trois divisions espagnoles se voyaient séparées les unes des autres par des masses d’ennemis, et chacune d’elles succombait sous le nombre. Tous les habitants de Mexico s’étaient mis à la poursuite de leurs oppresseurs, et
se précipitaient sur eux comme des hommes ivres de vengeance, qui payent en un jour toute la dette d’une vieille haine. Le désordre devint général ; et si les Mexicains avaient eu la préeaution de faire occuper la tête de la chaussée , pas un Espagnol n’eût échappé.
Les deux dernières brèches de cette chaussée furent enfin franchies par Cortès, suivi d’une centaine de soldats et de quelques cavaliers. Parvenus sur la terre ferme, ils se rangèrent en bataille, et retournèrent plusieurs fois à la charge pour faciliter la retraite de leurs malheureux camarades. Ils allèrent ensuite prendre position à Tlacopan , où ils furent rejoints par quelques Espagnols et un grand nombre de Tlascalans nui s’étaient sauvés à la nage et carnés dans les champs. Le jour vint éclairer enfin cet épouvantable désastre , et montrer l’étendue des pertes qu’on avait faites.
Il manquait plus de deux cents Espagnols , plus de mille Tlascalans . et tous les prisonniers mexicains. L'artillerie , les bagages , les munitions , le trésor de l’armée, étaient tombés air pouvoir de l’ennemi ; et cette année, déjà si faible avant le départ, n'était plus qu’une poignée d?hommes démoralisés, couverts de blessures et haletants de fatigue. L’âme de Cortès était brisée de douleur : il avait vu tomber ses braves compagnons d’armes; il avait entendu les cris déchirants des Espagnols prisonniers, entraînés par les Mexicains pour être sacrifiés aux dieux. Bon nombre de ses officiers avait péri ; il regrettait surtout un de ses meilleurs lieutenants, Velasquez de Léon, son intime ami, cet homme de guerre si loyal dans ses attachements , et qu’on regardait comme la seconde personne de l’armée. Ses tristes pensées lui arrachèrent des larmes ; assis sur une pierre , il pleura sur tant de morts ; et ce témoignage de sensibilité d’un courage si ferme le fit chérir de ses gens , autant que sa prudence , son habileté, sa valeur l’eu avaient toujours fait respecter.
Toutefois , dans cette grande infortune , il eut au moins la consolation
de se voir encore entouré de ses braves capitaines Sandoval , Lugo , Olid , Ordaz, Avila, Alvarado, qui avaient échapj)é à la mort, le dernier surtout d’une manière presque miraculeuse, en franchissant tout d’un saut, appuyé sur sa lance , la dernière brèche de la chaussée. Auprès de Cortès, ou revoyait aussi Marina, Aguilar, et le P. Olniédo , si nécessaires pour traverser le territoire des nations inconnues ou suspectes , et se concilier les peuples dont on allait rechercher l’assistance. Il eut encore un bonheur auquel il ne s’attendait pas. Les Mexicains lui donnèrent le temps de respirer. Au lever de l’aurore, ils avaient aperçu parmi les morts , sur le champ de bataille dont ils étaient restés les maîtres , un lils et deux filles de Moctezuma, prisonniers des Espagnols. Un tel spectacle les glaça d’effroi. Us craignirent, en laissant ces illustres morts sans sépulture, de joindre l'impiété au régicide. Le nouveau roi fut foroé de s’associer à la douleur publique, de suspendre toutes les hostilités , et de donner l’ordre des funérailles avec tout le cérémonial en usage pour la famille royale. On employa à ces pompes funèbres un temps qu’on devait au salut de la patrie ; et Cortès eut quelques heures pour réorganiser un peu les tristes débris de sa petite armée.
Tlacopan, très-peuplé, n’était pas une place tenable pour elle ; Cortès prit position sur une hauteur voisine , et se fortifia à la hâte dans un temple qui dominait ce point élevé. A cette heure, dit-il, nous n’avions pas un fantassin qui pût se remuer, pas un cavalier qui pût allonger le bras. Les Mexicains ne l’avaient pas laissé occuper cet édifice religieux, consacré à la divinité qui
Îirésidait aux moissons , sans le harceer vivement. Ils lui avaient disputé le terrain pied à pied, et fait éprouver de nouvelles pertes. Sa joie fut vive de trouver un abri dans cette enceinte spacieuse et flanquée de tours ; et le souvenir s’en conserva si bien dans sa mémoire, qu’après la conquête il y lit élever une chapelle dédiée à la Vierge
de bon secours (de los remedios). Les ennemis, après avoir inutilement essayé de l’en chasser pendant- lejour, se retirèrent, suivant leur usage, à l’entrée de la nuit. Des Otomies, qui occupaient deux hameaux voisins , où ils supportaient impatiemment le joug de Mexico, apportèrent quelques provisions à ses soldats affamés.
Tlascala était le seul point où Cortès pût se retirer, où il eût l’espoir de rencontrer des alliés fidèles et les secours de tout genre .qui lui étaient indispensables pour continuer la guerre. Un des soldats de cette nation s’offrit à lui servir de guide. II n’y avait pas de temps à perdre. Cortès se mit en marche au milieu de la nuit, malgré le déplorable état de ses gens.
Il se réserva le commandement de l’arrière-garde. Il faut voir dans sa douzième lettre ce qu’il eut à soutenir decoinbats, à supporter de fatigues, à vaincre de difficultés dans cette longue retraite où il était obligé, pour atteindre le territoire de Tlascala, de côtoyer le lac à l’ouest, de le tourner au nord, et de se diriger ensuite à l’est, marchant toujours au milieu d’un pays insurgé, sans vivres, sans munitions.
Jamais le courage et la persévérance n’avaient été mis à plus rude épreuve.
Dans les environs de Zacamolco ,' ville considérable , les Espagnols furent si vivement attaqués qu’en un moment la terre se trouva couverte de pierres et de flèches. Le général reçut deux blessures à la tête quelques soldats y furent également blessés. Us nous tuèrent encore une jument , dit Cortès , ce qui nous lit grand' peine à perdre, car, après Dieu, nous mettions toutes nos espérances dans nos chevaux. Nous nous consolâmes de cette perte en la mangeant jusqu’à la peau; nous n’avions pas même à suffire de maïs cuit ou grillé. Les Tlascalans se jetaient à terre et broutaient l’herbe des champs, en priant piteusement leurs dieux de ne point les abandonner.
V oyanf que l'ennemi croissait chaque jour en nombre , et que les Espagnols diminuaient à vue d'œil, Cortès lit
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faire des béquilles pour que les blessés pussent suivre la colonne et se défendre au besoin. Cette précaution, dont il attribue l’idée à l’esprit saint , sauva quelques heures après bon nombre des siens.
Le jour suivant, il continuait sa marche par les montagnes d’Aztaqueinecan , lorsqu’en débouchant dans la large vallée où s’élevait alors la ville indienne d’Otompan , il aperçut l’armée ennemie se développant' sur un grand espace. Elle l’attendait disposée en ordre de bataille. Solis porte à deux cent mille hommes cette multitude d’indiens , réunion de tous les peuples alliés de Mexico, qui habitaient au nord et à l’est des lacs L’évaluation de Solis est tellement exagérée , qu’en portant cette masse à cinquante mille nommes , on peut se croire encore fort au-dessus de la vérité. Depuis deux ou trois jours les Espagnols entendaient souvent répéter autour d’eux par les petits détachements qui les harcelaient : Avancez, misérables, venez recevoir la récompense de vos crimes.
On avait maintenant l’explication de cette phrase mystérieuse. A la vue de cette formidable armée , déployant ses immenses ailes pour envelopper la petite troupe de Cortès qui , dans l’état déplorable où elle se trouvait , ressemblait assez à un bataillon d’invalides en voyage , les plus intrépides ne purent se défendre d’un mouvement de crainte. « ]Nous regardions cette journée, dit le général, comme la dernière de notre vie , tant nous étions faibles , tant nos ennemis étaient frais et vigoureux ; eux pleins d’ardeur et de confiance, nous presque tous blessés, mourant de faim et de fatigue. » Cortès , s’apercevant qu’il régnait quelque hésitation daîis ses rangs , s'écria de cette voix formidable qui avait tant d’empire sur ses vieux compagnons, et qui savait si bien prophétiser la victoire: « Amis, le moment est arrivé de vaincre ou de périr! Castillans, point de faiblesse ! placez votre confiance dans le Dieu tout-puissant , et marchez en avant comme des hommes de cœur. » Ses capitaines , de leur côté ,
ne montrèrent ni moins de confiance , ni moins d’audace. Les soldats répondirent par leurs acclamations , tous invoquèrent Jésus-Christ , la vierge Marie et le bienheureux saint Jacques, et l’attaque commença. En peu d’instants la mêlée devinf générale. Quatre heures durant, Indiens alliés de Mexico, Espagnols et Tlascalans combattirent avec un égal acharnement ; les premiers excités par tout ce que le sentiment de la vengeance peut donner d’énergie ; les seconds , par tout ce que peut inspirer l'honneur militaire et le besoin d’échapper à un grand danger.
Les Espagnols rompirent plusieurs fois les masses ennemies dont ils faisaient un horrible carnage. Les Indiens, sans se décourager, remplaçaient sur-le-champ les morts par de nouvelles troupes , et revenaient à la charge. Cette poignée de héros castillans diminuait à vue d’œil , et ne pouvait réparer ses pertes. Le moment n’était pas éloigné où elle allait disparaître entièrement, accablée par le nombre. Déjà le découragement gagnait les plus braves, lorsque Cortès prit une de ces résolutions soudaines qui font le destin des batailles. Il se rappela que les armées mexicaines prenaient la fuite aussitôt qu’elles avaient vu tomber leur général , et que l’étendard royal était enlevé. En ce moment , il aperçut le général ennemi paré de scs riches* habits militaires , ayant au bras un bouclier d’or , et porté sur une espèce de brancard par quelquesuns de ses officiers. L’étendard de l’empire était attaché derrière lui , et s’élevait de dix palmes au-dessus de sa tête. «Allons à cet homme, etfmissonsen dit Cortès à Sandoval, Avila, Olid, Alvarado, et à quelques cavaliers qui se trouvaient près de lui: aussitôt, suivi de ces braves, il pousse son cheval en avant, il frappe, il abat tout ce qu’il rencontre , il se fait jour au milieu des masses , il parvient jusqu’au chef ennemi , il le renverse d’un coup de lance. Au même instant, J uan de Salamanca , intrépide cavalier, saute à terre, achève le Mexicain , enlève son brillant panache , s’empare de
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l’étendard royal, le remet à Cortès, qui ne l’a pas plutôt aux mains que toute l’armée ennemie, dont les regards étaient fixés sur cette bannière, ne la voyant plus , semble frappée d’une terreur soudaine; elle fuit dans toutes les directions en poussant d’effroyables hurlements. Les Espagnols la poursuivent et ne s’arrêtent que lorsqu’ils sont las de tuer. Jamais victoire ne fut plus complète , ne vint plus à propos, et n’eut de plus importants résultats. Ce fut le plus beau fait d’armes des Espagnols dans le nouveau monde.
Ils s’y couvrirent de gloire, et revinrent tous blessés. Sandoval se distingua entre les plus habiles capitaines et les plus braves. Maria de Estrada, femme d’un soldat espagnol , y fit des prodiges de valeur. Les Tlascalans combattirent comme des lions ; presque tous périrent. Cortès, par son brillant courage , les ressources de son génie et son admirable sang-froid , fut proclamé tout d'une voix le héros de cette grande journée.
Le nutin fut immense : les ennemis s’étaient parés de leurs plus riches manteaux , de leurs plus belles armes , de leurs plumes les plus brillantes , de joyaux d*or et de pierres précieuses.
Les Espagnols passèrent la nuit sur le champ de bataille , où ils chantèrent en chœur un Te Deum pour remercier Dieu de leur délivrance. Le lendemain , 8 juillet, poursuivant à l’est, ils atteignirent la muraille qui séparait les terres des Mexicains de celles de la république , et s’arrêtèrent à quelques lieues de la capitale. Ils n’étaient pas sans inquiétude sur la réception qui les attendait. Forts et puissants l’année précédente, la crainte avait pu faire les frais de l’alliance qu’on avait contractée avec eux. Faibles aujourd’hui , sans vivres , sans munitions , sans moyens de défense , tous blessés et exténués de fatigue , la politique et l’intérêt ne pouvaient plus rien pour eux. Ils n’avaient d’autres protecteurs que les vertus de leurs hôtes. Les Tlascalans , braves et fidèles à la foi jurée, les accueillirent comme des frères malheureux. Les quatre chefs de
la république et une députation de la noblesse allèrent au-devant d’eux jusqu’à Huetjotlipan. Cortès, complimenté comme s'il revenait vainqueur, fut reçu, trois jours après, dans la capitale avec plus de pompe et de magnificence que lors de sa première entrée.
Le président du sénat tlascalan, bien qu’accablé par la mort de sa fille , compagne de donna Marina , et qui avait péri dans la nuit fatale , s’efforça de consoler Cortès par l’espoir d'une revanche prompte et complète. Les femmes le suppliaient de se bien préparer à venger la mort de leurs fils et de leurs maris. On l’assura que toutes les forces de la république seraient à sa disposition , et chaque jour le cri de guerre et de mort aux Mexicains se répétait sur son passage. Les Espagnols durent se convaincre qu’avec l’aide d’un tel peuple la conquête du- Mexique leur était assurée. Cortès reconnut un tel accueil en distribuant libéralement aux principaux de la république tout le butin qu’il avait fait a Otompan et l’or qu’il avait rapporté de Mexico. 11 recommanda à ses sol-, dats d’entretenir avec les habitants les relations les plus intimes, de se conformer à leurs usages, de ménager leurs préjugés , et d’agir en toute occasion de manière à cimenter de plus en plus la bonne intelligence qui régnait entre les deux nations. Au milieu des fêtes qui suivirent son retour, ses dernières ulessures, mal soignées, déterminèrent une fièvre cérébrale qui mit sa vie en danger. On assure qu’il ne dut sa guérison qu’à l’habileté des médecins du pays. L’intérêt que tous les Tlascalans prirent à son rétablissement dut le convaincre qu’il pouvait tout attendre de leur affection.
Fendant que. les Espagnols se reposaient sous le toit de leurs loyaux alliés, les Mexicains s’occupaient de réparer leurs pertes et d’élire un roi. Leur choix tomba sur Cuitlahuatzin , frère de Moctczuma , son conseiller intime et général de l'armée. A la haine qu’il portait aux étrangers, titre suffisant auprès des électeurs, ce jeune prince réunissait toutes les qualités uéces-
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saires pour gouverner dans les graves général vaincu par Cortès , se montra circonstances où se trouvait le pays, le plus zélé partisan de la politique Il s’était fait connaître comme chef mexicaine, et le plus ardent adverou seigneur d’Iztapalapan par son goût saire des Espagnols. Il les avait depour les arts. On lui devait le palais de vinés; il les peignit perfides, employant cette résidence et les beaux jardins une partie de l’Anahuac à mettre l’autre vantés par tous les historiens natio- sous le joug, et réservant à leurs alliés naux. Sa bravoure était célèbre; il après la victoire un sort égal à celui des commandait en personne dans les der- vaincus. Les partisans des Espagnols, à niers jours de l’occupation de Mexico, la tête desquels était le vieux Maxixcat- 11 avait dirigé toutes les attaques peu- zin , traitèrent le jeune prophète en dant la nuit de désolation. 11 ne fut véritable séditieux ; on le diassa de pas plutôt sur le trône qu’il s’efforça l’assemblée comme traître au pays , et de rendre à cette capitale tout l’éclat l’on allait mander les ambassadeurs qu’elle avait perdu. Il fit rebâtir les pour leur signifier le refus du sénat, maisons détruites, les temples brû- lorsqu’on apprit qu’ils avaient quitté lés. Il fit réparer les anciennes fortifi- la ville secrètement , redoutant la cocations ; il en ajouta de nouvelles. Il 1ère du peuple , qui murmurait déjà de fit un appel à toutes les provinces pour voir des Mexicains dans ses murs. Les les engager à se réunir a lui contre les sénateurs s’efforcèrent de cacher aux étrangers. Des envoyés choisis parmi Espagnols l’objet de cette ambassade les principaux seigneurs de sa cour et la discussion qui avait eu lieu ; mais eurent mission de stimuler le patrio- elle ne fut pas ignorée de Cortès, qui tisme de tous les peuples alliés ou vas- redoubla de soins auprès de ses nartisaux de la couronne. 11 promit d’affran- sans et de prévenances auprès de ses chir des tributs ceux qui combattraient adversaires , pour s’attacher de plus pour la défense commune, et chercha en plus les premiers, et triompher de à détacher TIascala de son alliance l’antipathie des autres. Il demanda avec les Espagnols. Il chargea de cette même et obtint la grâce de Xicotencatl , tâche des nommes consommés dans mis en prison et privé de son coinces difficiles négociations. Admis de- mandement par ordre du sénat. Ce vant le sénat, et reçus avec tous les trait de générosité acheva de le renégards que ces peuples accordaient aux dre populaire, ambassadeurs , les envoyés mexicains Non content de lui donner tant de
Errèrent la vénérable assemblée d’ou- preuves de déférence et d’attachement, lier l’ancienne inimitié des deux na- le sénat, de son propre mouvement, tions , pour ne voir aujourd’hui que l’in- prêta serment d’obéissance au roi d’Estérêt de tous les Etats de l’Anahuac, pagne; et, ce qui fut pour leprosélyégalement menacés par les Espagnols tisme de Cortès un beau triomphe , dans leur indépendance politique, dans les quatre chefs de la république, releur culte religieux, dans leur liberté, nonçant au culte des idoles, embrassè- Ils proposèrent ensuite une alliance rcnt la foi catholique. Le P. Olmédo, offensive et défensive, et finirent enfin moine très- humain , très - tolérant et par le plus important objet de leur très-adroit négociateur de ces sortes mission , en suppliant la république de conversions , les baptisa. Il est prod’anéantir ces étrangers ennemis des bable qu’un certain nombre de courtidieux et de la patrie, pendant qu’ils sans, de gens du gouvernement et prêtaient en son pouvoir. Une telle pro- sieurs habitants suivirent l’exemple des
{josition devait être repoussée par la chefs ; et l’on peut supposer que le oyauté tlascnlane ; elle le fut aussi culte chrétien , se ployant aux nncienaprès une opposition de quelques séna- nés idées religieuses du pays, fit, dès teurs plus clairvoyants que les autres ce moment, quelque progrès dans cette sur les destinées futures de leur .pays, partie de l’Anahuac.
Parmi ceux-ci , Xicotencatl , ce jeune Cortès , rétabli de sa maladie et guéri
L’UNLVERS.
de ses blessures , ne cessait de penser aux moyens de reprendre l’offensive et de poursuivre ses projets de conquête.
Sa position , moins belle sans doute qu'à son départ de Tlascala, n’avait cependant rien de critique. La colonie de la Vera-Cruz était intacte et même en voie de prospérité. Les Chempoallans restaient fidèles; le dévouement des Tlascalans était sans bornes. Il avait encore sous ses ordres un corps d’Espagnols aussi nombreux que celui u’il commandait lors de son premier épart pour Mexico. Il connaissait mieux le pays , et ses revers l’avaient éclairé. Ils lui avaient appris que, pour s’emparer de Mexico, il fallait être maître des lacs. Une flottille de bâtiments légers étant indispensable au succès de ce nouveau plan de campagne , il fit abattre dans les montagnes le bois nécessaire à la construction de treize brigantins qui devaient être portés par pièces détachées sur les bords du lac , assemblés et mis à l’eau lorsqu’on en aurait besoin. Il lit venir de la Vera-Cruz le fer, les mâts et tout le gréement des vaisseaux qu’on avait coulés à fond ; il tira des mêmes magasins quelques munitions et deux ou trois pièces de campagne. Il mit quatre bâtiments de la flotte de Narvaez à la disposition de quelques officiers de confiance , et les chargea d’aller à Saint- Domingue et à la Jamaïque, pour y recruter des hommes , pour y acheter dcschevaux.de la poudre et désarmés de guerre. A l’aspect de ces préparatifs qui annonçaient de nouvelles fatigues à endurer, de nouveaux dangers à courir, l’esprit de mutinerie et de mécontentement éclata parmi les anciens soldats de Narvaez , la plupart planteurs à Cuba , qui n’étaient venus a la Nouvelle-Espagne qu’en vue de fonder une colonie, et non de guerroyer. Les derniers événements de Mexico n’étaient pas de nature à leur donner le goût de l’état militaire et la passion des entreprises aventureuses.
Toute l’éloquence de Cortès pour les retenir échoua devant la peur de nouveaux dangers. Rien ne put triompher d’une répugnance qui reposait (tir une
grande frayeur. Prières et présents , tout fut inutile; et les planteurs de Cuba ne s-’afaisèrent qu’arec la promesse d’être renvoyés dans leur île aussitôt que l’expédition que Cortès allait entreprendre contre la province de Tepejacac serait terminée. Ils consentirent même à y prendre part, sachant qu’il s’agissait de venger la mort de quelques-uns des leurs, lâchement assassinés par les Indiens. Les chefs de cette province, divisée en petits États • confédérés et voisine de Tlascala , avaient d'abord accueilli les Espagnols avec beaucoup d’empressement , et s’é- .:
taient de leur propre mouvement déclarés vas$aux de la couronne d’Espagne.
Mais la peur, qui les avait conseillés dans cette circonstance, les détermina à se rapprocher des Mexicains lorsqu’ils virent que la fortune abandon-, nait les Espagnols. Us en tuèrent quelues-uns qui se rendaient sans défiance e Tlascala à la Vera-Cruz ; ils occupèrent cette route en ennemis, et reçurent garnison mexicaine. Il devenait nécessaire de les punir de leur perfidie, et de rétablir les communications. Cortès allait inviter ses alliés à se joindre à lui lorsqu’on apprit que le territoire de la république venait d’être envahi par les Tepejacans. Ce fut les sénateurs qui le supplièrent alors d’embrasser leurs intérêts; et il eut la bonne fortune d'accorder comme une grâce ce qu ’il avait lui-même l’intention de solliciter. Quatre cent vingt Espagnols et six mille archers tlascalans se mirent en marche sous ses ordres, tandis que le jeune Xicotencatl rassemblait dans les autres villes de la république une nombreuse armée de réserve. Huexotzinco et Cholula fournirent leur contingent. Toute cette réunion d’indiens montait , dit-on , à cent cinquante mille hommes. Avec de telles forces l’issue de la campagne n’était pas douteuse. En quelques semaines et apres différents combats , les Tepejacans furent écrasés, toutes les cités de leur confédération prises et pillées; leurs habitants réduits en esclavage, marqués d’un fer chaud comme des bêtes de somme, et par-
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tagés entre les Espagnols et leurs alliés. Cortès fit élever dans la capitale des Tepejacans quelques fortifications , et lui donna le nom de Segura delta Frontera (*). Les Mexicains , qui occupaient quelques autres cités de cette partie de l’Anahuac où ils comptaient ilusieurs chefs tributaires, et dans ’une desquelles (ItzocarO commandait même un prince du sang royal, furent battus dans toutes les rencontres , soit par Cortès en personne , soit par ses capitaines, qui opérèrent particulière- 1 "ment sur toute la ligne de communication entre Tlascala et la Vera-Cruz.
Dans une seule de ces expéditions, la fortune trahit le courage des Espagnols; quatre-vingts d’entre eux , sous les ordres de Salcedo, chargés de s’emparer deTochtepec, grande ville située sur la rivière Papaloapan, où les Mexicains tenaient garnison , furent écharpés, tous périrent. Ils furent bien vengés par un autre détachement sous les ordres de Ordaz et Davila ; la ville fut prise, saccagée; les Mexicains anéantis; le sang indien coula à flots; mais cette terrible revanche ne rendit pas à Cortès les quatre-vingts braves qui, dans sa position, faisaient un.
grand vide dans ses rangs.
Cette campagne de quelques mois eut toutefois d’heureux résultats; elle rendit aux Espagnols, avec leur ancienne énergie, le sentiment de leur supériorité ; elle accoutuma les Tlascalans à agir de concert avec eux , à se familiariser avec la discipline et la tactique européenne. Elle enrichit leur pays des dépouilles de tous leurs voisins vaincus ; elle cimenta leur alliance avec les troupes de Cortès , par le plus puissant de tous les liens, l’intérêt.
(*) Les villes alors improvisées au Mexique par les Espagnols n’élaient ordinairement qu'un nom nouveau donné à une aneicnne ville indienne, dans laquelle on élevait un fort où l’on plaçait quelques invalides , où l’on établissait un certain nombre d'olïiciers civils et de juges. Depuis longtemps le nom de Segura délia Frontera est oublié , et Tepejacac ou Tapeaca , comme le prononcent les Espaguols , existe encore.
Elle les disposa à lui tout accorder, assurés de vaincre avec lui. Son heureuse étoile reparut brillante. Des hommes lui arrivèrent , sur lesquels il ne comptait pas ; et , pour un général qui cortimandaità peine à quatre cents soldats, deux cents braves de plus n’étaient pas d’une médiocre valeur; il les obtint de ceux-là même qui lui voulaient le plus de mal, qui conspiraient sa perte. Le gouverneur de Cuba, convaincu du succès de Narvaez , lui fit passer un renfort de cent hommes et quelques munitions de guerre : les deux petits bâtiments qui les portaient se présentèrent dans le havre de la Vera- Cruz comme dans un port ami ; l’officier qui y commandait pour Cortès n’eut pas de peine à s’emparer d’eux , et à déterminer soldats et matelots à s’attacher à la fortune de son général.
Quelque temps après , trois autres bâtiments plus forts que les premiers vinrent se faire prendre de la même manière. Ceux-là faisaient partie d’une flottille armée par François de Garay, gouverneur de la Jamaïque, et destinée à partager, dans la Nouvelle- Espagne, les terres conquises. Ils avaient été poussés au nord du golfe
ftar les vents contraires, et la famine es obligeait à chercher des vivres dans le port de leur ennemi. Comme les premiers, ils quittèrent le service du chef qui les avait engagés , et se donnèrent à Cortès. D’autres encore vinrent grossir sa troupe. Dans le même port de la Vera-Cruz entra , vers cette époque , un bâtiment européen chargé de munitions. Cortès acheta toute cette cargaison ; il la paya généreusement ; et l’équipage , séduit par l’or qu’on lui prodiguait , ne voulut jamais reprendre la mer. Il alla trouver le général à Tlascala. Il n’est pas besoin d’ajouter qu’il fut aussi bien reçu que les autres. Par tous ces événements, l’armée de Cortès se trouva augmentée de cent quatrevingts hommes, de vingt chevaux , forces trop peu considérables pourmériterqu’on en fît mention dans l'histoire d’aucune autre partie du globe , mais qui, en Amérique à cette époque, prenaient une importance relative, et déci-
daient de la destinée de grands empi res. Ces renforts inespérés permirent au général d’acquitter sa promesse et de renvoyer ceux des soldats de Narvaez qui ne voulaient plus servir ; parmi ceux-ci , il eut la douleur de compter cet André de Duero, auquel il avait sauvé la vie. Alvarado fut chargé de les conduire à la Vera-Cruz , et de présider à leur embarquement. Après leur départ, Cortès se vit encore à la tête de cinq cent cinquante hommes d’infanterie , dont untre-vingts armés de mousquets ou 'arquebuses, et de quarante cavaliers. Il avait neuf pièces de campagne et une abondante quantité de munitions. C’est avec cette petite troupe et dix mille Tlascalans et Indiens auxiliaires que Cortès se mit en marche pour Mexico le 28 décembre 1520 , six mois apres sa fatale retraite , empressé qu’il était d’en effacer le souvenir par un grand triomphe, et de donner dans le nouveau inonde un riche empire à sa patrie.
Mexico était alors dans un état de défense respectable; et, pour en rendre les approches difficiles., toute la science stratégique des Indiens avait été mise à contribution. Dans leur jeune roi , les habitants mettaient une confiance entière; lui ne se montrait pas au-dessous des graves circonstances dans lesquelles il se trouvait placé. Ce fut au milieu des travaux multipliés auxquels il se livrait pour le salut de son
Jieuple, qu’il tomba victime d’un fléau usqn’alors inconnu aux Américains, de la petite vérole , importée par un esclave maure venu avec les soldats de Narvaez. L’invasion de cette terrible maladie avait eu lieu par les États de Chempoalla et deïlascala; elle y avait fait de grands ravages avant de passer sur les terres des Mexicains. Cortès avait eu à déplorer la mort de son vieux et fidèle ami le prince Maxixcatzin ; d’autres grands personnages avaient également succombé; on comptait dans le peuple les victimes par milliers. Ceux qui échappaient restaient un objet d’horreur pour leurs compatriotes , tant les traces laissées sur leurs visages les défiguraient.
C’était une triste nouveauté à laquelle les yeux ne pouvaient s’habituer. L’épidémie ne fut pas moins meurtrière dans la grande ville de Mexico; et l’on n.’ÿ fut distrait de cette calamité que par l'élection d’un nouveau roi.
Quauhtemotzin , jeune homme de vingt-cinq ans, plein de talents et de courage, fut choisi pour succéder à son oncle. Beaucoup moins versé que lui dans les choses de la guerre , il crut devoir continuer ses dispositions militaires et prendre sa politique pour règle de conduite. La Providence le destinait à une bien rude épreuve. Il devait être témoin de la longue agonie de son pays, et clore la liste de ses rois.
Cortès , après avoir passé la revue de tout son monde, et publié divers règlements pour assurer le respect des personnes et des propriétés , s’avança sur les terres des Mexicains ; il entra dans Texcuco le dernier jour de l’année. Quelques nobles venus au-devant de lui le conduisirent au palais royal , où tous les Espagnols t rouvèrent place. Le roi , qui s’était caché, se sauva la nuit à Mexico, suivi d’un très-grand nombre de ses sujets, au grand déplaisir du général qui voulaits’enservircomme d’un instrument. Mais il trouva bientôt l’occasion de le remplacer d’une manière beaucoup plus utile à ses desseins. Lorsque les Espagnols entrèrent pour la première fois à Texcuco, un jeune prince de la famille royale, nommé Ixtlilxocbitl, se déclara pour eux , et leur offrit même l’armée qu’il commandait. Malgré son bon vouloir, ils se saisirent de lui , le retinrent à Mexico pendant leur séjour dans cette ville , et l’emmenèrent avec eux à Tlascala lors de leur retraite; il comptait beaucoup de partisans parmi les chefs de son pays ; Cortès, qui s’en aperçut, le fit venir en toute hôte , et le présenta à la noblesse. Son élévation au trône ne fut point contestée. Lui , vivant depuis longtemps avec les Espagnols , familiarisé avec leurs mœurs , leurs usages , leur langue , se montra tout dévoué à leurs intérêts. Il parvint à leur concilier l’affection des grandes
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familles de son royaume, et leur rendit d'éclatants services pendant le siège de Mexico. Cette ville prise et détruite, il leur fournit un grand nombre d'architectes , de maçons , d'ouvriers pour la rebâtir. Cortès choisit Texcuco pour son quartier général. Cette seconde ville de l’A nahuac était grande et forte, remplie d'habitations spacieuses et commodes ; son peuple était doux et beaucoup plus civilisé qu’aucun autre de ces contrées. Son voisinage du lac en faisait un point fort important pour la construction de la flottille, et pour surveiller en meme temps les mouvements de l’ennemi sons avoir rien à redouter de ses attaques.
Pendant qu’on travaillait àTlascala à réunir, à préparer tous les bois de construction, Cortès, dont l’activité ne se reposait jamais , s’occupa de soumettre le pays qui entourait les lacs et de réduire Mexico à ses propres forces. On le vit, soit de sa personne, soit par ses lieutenants, attaquer quelques villes importantes du littorai, et négocier avec plusieurs petits États jadis indépendants , qui portaient avec impatience le joug pesant des Aztèques. Trois mois ainsi passés, le général apprit que les matériaux de la flottille étaient prêts. Il 11e perdit pas un moment pour les faire venir. Sandoval , ui croissait chaque jour dans sa conance et dans l’estime de l’armée , fut chargé de, la difficile mission d’en diriger le transport et de les escorter.
Deux cents soldats et quinze cavaliers l’accompagnaient. Quelques partis ennemis tenaient la campagne du côté de Tlascala ; il les fallait effrayer et punir les habitants du district de Zaltepec , qui avaient surpris et massacré quarante Espagnols et trois cents Tlascalans se rendant de la Vera-Cruz à Mexico. Sandoval commença par cette exécution, qui fut d’autaat plus rigoureuse qu’en entrant dans le chef-lieu de ce canton, les Espagnols aperçurent les idoles du temple encore toutes barbouillées du sang de leurs compatriotes. Ils virent la peau de deux figures humaines suspendue à l’autel, et celle de quatre chevaux attachée aux
murailles. Sur ces murailles ils lurent cette mélancolique inscription : Ici Juan Zuste et ses infortunés camarades ont été renfermés. On pense bien qu’un tel spectacle ne permit pas au général de maîtriser la colère de ses soldats ; il ne put sauver que des femmes et des enfants qui demandaient grâce. Cette justice militaire faite, Sandoval se rendit à Tlascala. Tout était disposé pour le départ. Huit mille Indiens portaient les bois équarris et dégrossis , les mâts , les cordages , les câbles , les voiles , les ancres , enfin toute la flottille en pièces détachées , les munitions, les vivres. Sandoval disposa le convoi, et traça l’ordre de la marche avec une prudence et une habileté fort remarquables chez un homme de vingt-trois ans. Il avait à sa disposition trente mille Tlascalans commandés par un des chefs de la république. Le convoi , précédé d’une forte avant-garde , flanqué de nombreux détachements disposés en éclaireurs, cheminait lentement dans un pays accidenté, où pas une route n'était ouverte. Il se développait sur une longueur de six milles. Quelques petits corps se montrèrent au loin; pas un n’osa l’attaquer. Il entra à Texcuco en aussi bon ordre qu’il étajt sorti de Tlascala , aux acclamations des Espagnols et des Indiens bien plus surpris encore. Cortès était allé au-devant de Sandoval pour lui faire honneur. Il embrassa tous les principaux chefs des troupes alliées; il les remercia de leur fidélité. En ce moment, le cri de Castille et Tlascala pour toujours ! partit de tous les rangs espagnols et indiens, et se confondit longtemps avec le bruit du canon et des instruments de guerre.
Cortès reprit le cours de ses attaques contre les villes mexicaines du littoral. Dans cette courte et brillante expédition , où trente mille Tlascalans marchaient avec lui , Xaltocan , qui s’élevait au milieu des eaux, fut le théâtre d’une lutte acharnée. L’entrée de Tlacopan fut disputée par l’ennemi avec un courage digne d’un meilleur sort. Les Espagnols y éprouvèrent une perte d’hommes à laquelle ils n’é
taient pas accoutumés. La grande et populeuse ville de Quaulirialmac , défendu;! par une forte garnison, par le ravin profond qui lui servait de fossé, fut prise , grâce à l’audacieuse adresse de quelques Castillans qui , profitant de deux arbres placés des deux cotés du ravin , dont les cimes inclinées forjnaient comme un pont naturel , franchirent le fossé et pénétrèrent dans la place. Xochimilco , sur les bords du lac de Chalc'o, célèbre par ses îles flottantes, ses jardins de fleurs, fit pâlir un moment la fortune de Cortès. Là , plus de vingt mille hommes, portés dans deux mille canots, vinrent, pendant plusieurs jours , renouveler le combat.
Dans cette lutte acharnée, Cortès eut un cheval tué sous lui ; quatre Espagnols furent pris , et , comme eux , il allait tomber aux mains de l’ennemi , lorsqu’il fut délivré par une colonne de Tlascalans. Tous les historiens de cette grande guerre attestent que Cortès payait de sa personne comme un soldat, bien qu’il n’ignorât pas qu’une forte récompense était promise à qui le prendrait vivant. Cette bravoure fut la secile chose qu’il ne put jamais maîtriser.
Dans le temps que son puissant génie préparait la destruction du Mexique , on conspirait contre lui dans son camp. Ce n’était point parmi ses anciens compagnons d’armes qu’il fallait chercher les coupables; ils se trouvaient encore dans ce qui restait des soldats de Narvaez. Un d’eux, nommé Antonio Villafana , était à la tête de lu conspiration. Chez lui se réunissaient les conjurés dont il avait la liste ; il s’agissait d’assassiner Cortès , Sandoval, Olid, Alvarado, Bernai Diaz, etc. , etc. , etc. , et de reprendre ensuite le chemin de Cuba. La veille du jour désigné pour Fexécution de cet infernal projet, un des complices de Villafana se rendit en secret auprès du général, et lui découvrit tout le complot. Cortès , sans perdre une minute , appelle auprès de sa personne ceux qui, comme lui, se trouvaient désignés au fer des assassins. Il se rend a leur tête chez Villafana; il le fait sai-
sir, il lui arrache et l’aveu de son crime et la liste de ses complices ; il y voit avec douleur des noms d’hommes qu’il croyait liés à sa fortune par la reconnaissance; mais, renfermant en lui cette triste découverte, il ne veut pas que son armée , que ses alliés puissent apprendre qu’il existe tant de traîtres autour de lui. Il annonce hautement que Villafana est le seul coupable , et sera le seul puni. Jugé le soir même, il est pendu le lendemain à la orte de sa maison. Cortès , dit Roertson , retira de cet événement l'avantage de connaître, ses véritables ennemis entre les Espagnols, et de pouvoir surveiller leurs démarches; tandis qu’eux, persuadés que les détails de la conspiration lui étaient inconnus , s’efforcaient de détourner tous les soupçons eu' redoublant de zèle et d’activité pour son service. Toutefois, il ne crut devoir donner à personne le temps de réfléchir dans l'inaction sur un pareil événement; il se hâta d’appeler tous les intérêts, toutes les attentions sur la grande entreprise du siège de Mexico.
Huit mille ouvriers du royaume d’AcoIhuacan avaient été occupés depuis cinquante jours à creuser un canal de douze nieds de profondeur, et de deux milles ae long, pour conduire les brignntins. de Texcuco dans le lac; ce travail terminé , Cortès se disposa à lancer sa flottille en présence de toute l’armée. Le 28 avril 1521 , Espagnols et Indiens se rangèrent en bataille.
Une messe solennelle fut célébrée, où tous les Castillans communièrent.
Puis le P. Olmédo , dans ses habits sacerdotaux , s’avança vers les brigantins , les bénit , et nomma chacun d’eux à son entrée dans les eaux du canal. Parvenue dans le lac, cette petite flotte mit à la voile ; tous les yeux fixés sur elle la regardaient comme l’instrument d’une victoire prochaine. Un Te Deum chanté auJaruit du canon fut suivi d’acclamations mille fois répétées, 'qui s’adressaient à Cortès déjà vainqueur de tant d’obstacles. Le général fit alors la revue de ses troupes et de ses munitions de
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guerre. Grâce aux renforts qu’il avait reçus, il se voyait alors à la tête de quàtre-vingt-six cavaliers et de huit cents fantassins espagnols. On peut évaluer à près de cent mille liommes ses alliés indiens. Il possédait trois grandes pièces de siège en fer et quinze petites pièces de campagne en bronze; les boulets et les balles ne lui manquaient pas ; sa provision de poudre ne dépassait guère un millier de livres. Tels étaient ses forces et ses moyens contre la puissante Mexico, où près de deux cent mille habitants, guerriers, vieillards, femmes et enfants, étaient renfermés, bien résolus à s’ensevelir sous les ruines de leur ville. Le siège de cette grande capitale est le plus important événement de l’histoire du nouveau monde, depuis l'époque de sa découverte. Il donne, plus que tout autre fait militaire, la mesure de l’énergique désespoir des Aztèques , défendant à armes inégales et pied à pied leurs foyers domestiques. Plus que tout autre aussi , il nous montre l’habileté de Cortès parvenu à réunir autour de son drapeau tant de peuplades , d’intérêts si divers, de mœurs si différentes, employant avec art ces familles américaines à renverser ledernier boulevard de leur indépendance, et la moitié de l’empire mexicain à mettre l’autre aux fers.
Avant d’entreprendre cette grande attaque , le général espagnol renouvela dans Tcxcuco l’ordonnance qu’il avait déjà publiée à Tlascala, pour le maintien de l’ordre et de la discipline. C’est une pièce curieuse pour le temps; elle honore le caractère de Cortès; elle atteste son humanité, son esprit de justice. Il disait à ses soldats espagnols et alliés: «Nul d’entre vous ne blasphémera le nom de Dieu et de la vierge Marie. Nul ne se prendra de querelle avec son camarade, et ne portera la main à son épée pour l’en frapper. Nul ne fera violence aux femmes, sous peine de mort. Nul ne s'emparera de la propriété d'autrui. Nul ne punira un Indien , à moins que cet Indien ne soit son esclave. Nul ne pillera sa maison , à moins que le général n’ait per-
mis le pillage. Nul Espagnol n’en usera mal avec un allié américain, mais fera tout, au contraire, pour se maintenir avec lui en bonne amitié. »
Le siège de Mexico ne ressembla point à ceux des places fortes de l’Europe au commencement du seizième siècle. La tactique européenne n'était nullement applicable ici. Point de remparts hauts et épais, point de riieurtrières, de tours crénelées, de donjons, de ponts-levis. Mais une grande ville ouverte, une ville coupée de canaux , baignée par les eaux d’un lac, et ne tenant à la terre ferme que par trois longues chaussées. Ses moyens de défense, à elle, étaient dans sa position presque insulaire , dans les terrasses de ses maisons, dans des fossés profouds, dans des barricades , et surtout dans une immense et fanatique population.
Déjà , dans la nuit triste et sanglante , nous l’avons vue employer avec bonheur toutes les ressources de la nature de son terrain. Fidèle à la même tactique, elle se borna, dans cette circonstance décisive, à l’étendre sur une.
plus grande échelle. Cortès partagea son armée, Espagnols et alliés, en trois corps à peu près égaux ; il en confia le commandement a ses meilleurs lieutenants, Alvarado, Olid et Sandoval; il fit occuper par chacune de ses divisions une aes glandes villes élevées en tète des trois chaussées , les avenues de la capitale. Ces points emportés avec vigueur , les assiégés se virent refoulés dans la place et séparés de la terre ferme. Une autre operation préliminaire leur fut plus fatale encore. Le général espagnol fit rompre les aqueducs qui conduisaient à Mexico la seule eau douce dont on y fît usage; entreprise hardie que les assièges ne pu-, rent empêcher, et dont le succès fut comme le préludé des calamités qui allaient fondre sur eux.
Le 30 mai , le jour de la Fête-Dieu , Cortès, qui s’était réservé le commandement des brigantins et des troupes qu’ils portaient, instruit de l’arrivée des différents corps aux points qu’ils étaient chargés d’occuper, commença l’attaque du coté des lacs; sa flottille
se mit en ligne ; mais «à peine l’ennemi l’eût-il aperçue, que des milliers de canots vinrent à sa rencontre, et, confiants dans leur nombre , manœuvrèrent pour l’entourer, lui couper toute retraite et l'aborder. Un calme plat les favorisait. La position de Cortès , qui semblait enchaîné sur le lac au milieu d'ennemis cent fois plus nombreux que lui , devenait de plus en plus critique, lorsqu’une forte brise , s’élevant tout à coup, permit aux Espagnols de déployer leurs voiles et de passer sur le corps des frêles embarcations qu’ils avaient devant eux. La plurnrt des canots mexicains furent coués, le reste prit la fuite, poursuivi par les Espagnols qui firent, dans cette journée, un affreux carnage de leurs malheureux adversaires. A partir de ce moment, la possession (lu lac ne leur fut plus disputée; ils restèrent les maîtres de se porter sur presque tous les points, de gêner les communications de la ville assiégée, et de seconder les attaques de leurs troupes de terre. Un mois durant, elles se renouvelèrent partiellement contre la grande cité avec des chances diverses. Le jour, les Espagnols pénétraient dans son enceinte après une lutte acharnée. Ils s'emparaient des ponts , ils comblaient les tossés , ils brûlaient les maisons , ils tuaient un grand nombre d’ennemis; et puis, avec la nuit, les Mexicains revenaient à la charge , ils foraient les assaillants à la retraite , ils levaient de nouveaux retranchements et creusaient de nouveaux fossés. Bien qu’un quartier de la ville fût réduit en cendres, les Espagnols n’avaient encore pu réussir à s’établir sur aucun point. L’armée , fatiguée de ces tentatives infructueuses , de ces boucheries sans résultat, désirait d'en finir par un coup de main. Cortès convoqua son conseil. Là fut agitée la question de savoir s’il fallait continuer le système des attaques partielles, allant pied à pied , et détruisant à mesure qu’on occupait, ou si les trois divisions et la flottille devaient s’avancer simultanément, en prenantle centre de la ville , la grande place du marché , pour point
de réunion de tous les efforts combinés. Le premier plan avait pour lui «uelques vieux militaires dont la prudence égalait le courage. Mais Cortès, qiii voulait, autant que possible, conserver Mexico intact, le destinant à devenir la capitale de cette partie de l’Amérique, opinait (mur un assaut général ; son avis , appuyé par tous les jeunes officiers , l’emporta.
Le matin , la messe entendue , et chacun ayant recommandé son âme à Dieu , toutes les divisions marchèrent contre l’ennemi, qui faisait face de tous côtés. La colonne, commandée par Cortès eu personne , fit d’abord merveilles. Rien ne lui résistait ; tantôt les Mexicains s’arrêtaient un moment pour combattre, et tantôt, comme desfiomines qui ne voient de salut que dans la fuite, ils lâchaient pied. Ils mettaient tant de naturel dans cette manœuvre, qu’on ne voyait en eux que des fuyards après la victoire. Cortès et scs gens leS poursuivaient sans miséricorde , et ne s’inquiétaient nullement de combler les fossés à mesure qu’ils avançaient. Ayant dépassé le point le plus étroit et le plus fangeux de la chaussée, la scène change tout à coup ; les Mexicains s’arrêtent et font bonne contenance, tandis que leiirs canots chargés d’hommes, cachés par des palissades, s’avancent à force de rames et bordent en un instant les deux côtés de la route , couvrant de leurs flèches et attaquant corps à corps les Espagnols pris en flanc. Bientôt accablés parle nombre et culbutés dans les fossés , le désordre le plus complet se mit parmi les hommes de Cortès ; lui-même fut saisi par six chefs mexicains, qui, jaloux de le faire prisonnier, l’entraînaient en le préservant de toute blessure, comme une victime qu’ils voulaient offrir vivante à leur dieu. Délivré par le dévouement de trois de scs gens qui se sacrifièrent pour lui, il échappa encore une fois, tandis que son lidèle majordome, Christoval de Guzman , qui lui céda son propre cheval, tomba vivant aux mains des Mexicains et alla mourir sous le couteau du grand prêtre. La
ized b;
aogl
division d’AIvarado n’eut pas une meilleure fortune; l’ennemi, voulant lui faire connaître le succès qu’il venait d’obtenir, jeta dans ses rangs les tètes sanglantes de quelques Espagnols en criant que le meme sort les attendait. A cette vue, les Indiens alliés prirent la fuite; les Castillans, abandonnés à eux-mêmes, furent saisis corps à corps et forcés à une retraite précipitée. « Tandis que l’ennemi nous poursuivait, dit Bernai Diaz , nous entendions le bruit des timbales et le terrible son delatrompettequi, du haut du grand temple du dieu de la guerre, appelaient tous les Mexicains aux armes. Cette lugubre et éclatante musique, qu’on ne peut comparer qu’à celle de l’enfer, s’entendait à trois lieues à la ronde. Elle annonçait qu’en ce moment on allait sacrilier nos infortunés camarades prisonniers. Ayant fait halte, nous les vîmes entraînés sur la plate-forme du temple, la tête chargée de plumes et forcés de danser devant la hideuse idole avant d’être égorgés sur la pierre. Cette vue nous glaça d’horreur. Mais en ce moment nous eûmes nos propres vies à défendre, car l’ennemi nous pressait avec une fureur telle, que je ne puis la décrire. C’est à la seule protection de Dieu que nous dûmes notre retour dans nos quartiers. » La division de Sandoval n’éprouva pas moins de résistance; ses pertes furent grandes aussi, mais moindres que celles des deux autres. Lorsqu’elle fut rentrée dans ses anciennes positions, et en sûreté, Sandoval monta à cheval et vint trouver Cortès. «Mon fils, lui dit le général les larmes aux yeux , c’est à cause de mes péchés qu’un si grand malheur m’est arrivé; mais la faute en est au trésorier Alderete qui a négligé d’exécuter mes ordres en ne comblant pas les fossés à mesure que nous avancions. »
Ce qu’entendant, Alderete se récria, protestant que Cortès n’avait jamais donné un pareil ordre, et l’accusant à son tour d’avoir manqué de prudenceen marchant en avant sans retraite assurée. Ces récriminations n’allèrent pas plus loin, la politique les fit taire, mais
Cortès n’en fut pas moins blâmé de presque toute l’armée. Cette défaite , où soixante Espagnols furent tués ou pris , où mille alliés restèrent sur le champ de bataille , où l’on perdit des chevaux, des canots, des armes et une pièce de canon , releva le courage des Mexicains et démoralisa les troupes de Cortès , et les alliés surtout (*). La
(*) Voici comment la relation de la conquête par l’Indien Ixtlilxochitî rend compte de cette journée. Nous donnons cette version moins pour le fait principal que pour certains détails qui prouvent jusqu'à l'évidence la part très-importante que les alliés de Cortès prirent à cette guerre. « Le' jour venu, Cortès divisa son armée en trois corps. Celui d’ Alderete, le trésorier, se composait de On Espagnols, dont 8 cavaliers, et 20,000 Acolhues. Il était chargé d’abattre les maisons et de combler les fossés. Alvarado avait sous ses ordres 80 Espagnols et 12,000 alliés et une batterie de deux pièces de canons. Cortès avec 100 Espagnols et 8000 Indiens, commandés par Ixtlilxochitî, devait s’avancer parla principale rue. Le succès fut grand d abord, on tua beaucoup de Mexicains, 00 s’empara de plusieurs quartiers jusqu'à la grande place; on n’épargnait personne, si bien qu’on crut que ce jour-là Mexico serait pris. Le corps du trésorier poussa jusqu'à Tlatelolco , mais il Cl la faute d’abandonner un pont sans avoir comblé le canal ou fossé. Cortès passa ce mauvais pas pendant que les Indiens d’Ixtlilxochitl couvraient sa marche. Mais bientôt la chance tourna. Le trésorier tomba dans une embuscade où une bonne partie de son moude trouva la mort. L’clendard royal fut pris ainsi que 40 Espagnols. Celle déroute détermina Cortès à battre en retraite. II se vit obligé de passer le canal à la nage. En ce moment un chef mexicain, qui l’avait atteint, s’apprêtait à lui couper la tète; mais Ixtlilxochitî survint et sa bonne épée coupa eu deux le Mexicain. Ce fait d’armes fut attribué faussement à un Espagnol , et on le trouve ainsi représenté sur nu bas-relief de la porte de l’église de Saint-Jacques de Tlatelolco. Comme il rendait ce bon service à Cortès, le prince de Texcuco reçut une pierre à l'oreille gauche, qui manqua de lui fendre la tète. Il prit iiu peu de terre et l'introduisit dans sa blessure , puis il se mit tout nu , tenant d'une main son bouclier et de
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nouvelle s’en répandit dans cette partie de l’Analiuac la plus rapprochée de Mexico, par des émissaires de Quauhtemotzin porteurs de têtes espagnoles comme témoignages de la victoire.
Ils annonçaient que les dieux, satisfaits par le sang des prisonniers immolés, avaient promis que sous huit jours tous les Espagnols seraient anéantis. Cette prophétie trouva créance parmi les superstitieux Indiens. Ceux qui étaient restés neutres se préparèrent à combattre pour Mexico. Quelques Tlascalans même désertèrent. Toutefois lît plupart d’entre eux et leurs chefs demeurèrent fidèles , et le prince de Texcuco resta l’ami le plus dévoué des Espagnols malheureux. Il en fut ainsi des Otomies, qui, attaqués par les gens de Malinalco , demandèrent secours à Cortès. Malgré sa position diflicile, il ne leur fit faute; un de ses capitaines avec deux cents hommes de pied alla châtier les montagnards. Leurs voisins, les Matlaltzincas de la vallee de Tolocan , furent défaits par San-
l’autre sa massue , et combattit corps à corps un autre chef mexicain. Dans cette nouvelle affaire une flèche lui traversa le bras droit , ce «pii ne l'empêcha pas de se mesurer encore avec un general ennemi qui l’avait défié, et de l'étendre mort d’un seul coup. Apres cette troisième victoire, il se sentit incapable de résister plus longtemps à la douleur que lui causait la flèche reslce daus son bras, et faisant un grand effort de courage, il l’arracha. Scs soldats pansèrent sa blessure et lui appliqueront certains médicaments qui le guérirent eu peu de temps. Sa blessure pansée , il alla rejoindre Cortès, et tous deux, vigoureusement poursuivis par l’euuemi , eurent beaucoup de peine à rentrer dans leur camp. » Ne croit-on pas lire ici une page des vieux romans chevaleresques , ou «pielquc histoire des héros Scandinaves au moyen âge?
Cette relation d’Ixtlilxochill donne sur l’histoire de la conquête du Mexique des details qui ne se trouvent ni dans les lettres de Cortès,' ni dans Gomara, ni dans Clavigero. Je ne parle pas dcSolis, qui ;i’a que la valeur d’un panégyriste élégant.
doval, à la tête d’une centaine d’Espagnols et de quelques milliers d’Indietts. Ces nations vaincues demandèrent la paix et offrirent de se joindre à Cortès, qui accepta leurs services. Toutefois il ne reprit l’offensive qu’après avoir laissé passer le temps prédit par les oracles mexicains pour la destruction de son armée. Cette inaction politique eut pour résultat de convaincre les prêtres mexicains d’imposture aux yeux mêmes de tous les peuples de l’Anahuac, qui, après avoir un instant douté’de la fortune du général, revinrent en foule sous ses drapeaux. Mexico ne compta plus un seul allié.
Instruit par l’expérience , et cédant aux avis du chef de Texcuco, homme sage et prudent, Cortès changea son système d’attaque. Il ne procéda plus que par niasses, avec une grande lenteur, brûlant ou rasant les maisons, et comblant les fossés à mesure qu’il avançait. Forcés de se replier, les Mexicains , tout en se défendant avec courage, voyaient chaquejour une partie de leur ville tomber aux mains d’un vainqueur qui ne commettait plus de fautes, qui ne hasardait rien, qui ne s’engageait qu’avec la plus grande circonspection, et s’établissait ensuite sur le terrain conquis de manière à ne pouvoir plus en être délogé. Les Espagnols ne se contentaient pas de leurs propres armes, ils employaient celles dont les Indieus tiraient si bon parti, ces longues piques qui leur permettaient, en serrant les rangs, d’attendre l’ennemi sans danger. On se battait tous les jours, et tous les jours des flots de sang mexicain rougissaient la terre. La famine, plus terrible encore que l’épée des Espagnols, faisait éprouver toutes ses horreurs aux assiégés; ils mouraient par milliers. Les maladies contagieuses, autre calamité de la guerre, les décimaient encore; et cependant ils rejetaient avec mépris les propositions de paix dont Cor tés faisait précéder chacune de ses attaques.
Les Espagnols avançant toujours, les trois divisions pénétrèrent enfiu
jusqu'à la grande place, au centre de la ville. Le temple du dieu de la guerre était alors en leur pouvoir. Cortès monta sur la plate-forme de ce haut édifice, et contempla de ce point élevé l’étendue de sa conquéte-et les progrès du siège. Il vit que des huit quartiers dont Mexico se composait, un seul restait encore à prendre. Il brilla d’abord le temple des faux dieux, et fit de nouvelles instances auprès des assieds, qui, pour toute réponse, jurèrent e périr jusqu’au dernier. Il ne restait donc plus qu’à exécuter le terrible arrêt de la Providence contre des hommes que rien ne pouvait fléchir, qui repoussaient comme un outrage la clemence du vainqueur, et portaient le délire et la barbarie jusqu’à sacrifier à leurs dieux les Indiens envoyés comme ambassadeurs pour traiter de la paix (*). L’ordre fut donné d’attaquer sur tous les points, sur les canaux, sur le lac, dans les rues et sur les murailles. En quelques heures, quarante mille hommes furent tués ou pris; quinze mille malheureux qui venaient se rendre furent impitoyablement égorgés. Les cœurs étaient brisés aux cris déchirants de ces pauvres victimes. Les Tlascalans et les autres nations ennemies des Aztèques se vengeaient sur elles de deux siècles d’outrages. F.n vain Cortès et ses Espagnols, le chef de Tezcuco et ses soldats essayèrent -ils d'arrêter le carnage, il iie cessa qu’avec la nuit. On remit au lendemain à s’emparer de ce qui restait de la place. Dans cette dernière journée du drame, les Mexicains, tristes et abattus, étaient sur les terrasses des maisons attendant la mort.
Les enfants, les vieillards et les femmes pleuraient; quelques nobles guer-
(*) Parmi ces derniers était un oncle d’Ixililxochitl au service des Mexicains, qui avait été pris dans les dernières journées. Cortès le chargea d'aller traiter de la paix; le malheureux s'y refusa d'abord et nuit par >e rendre aux instances de son neveu. Les gardes le laissèrent pénétrer auprès du roi; niais il n’eut pas plutôt exposé l'objet de sa mission, qu’il fut saisi et immolé en grande cérémonie.
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riers se défendaient encore sur les plates-formes des palais et sur les chaussées pavées, d'ou ils se précipitaient dans les Ilots plutôt que de se rendre; d’autres, échappant à la mort, s’étalent réunis à leur roi qu’entouraient sa famille et quelques officiers de sa cour.
Us le déterminèrent à fuir sur des canots tenus en réserve dans une petite anse 'du lac, du côté de Tlateloico.
Pour masquer une fuite très-difficile, on avait essayé d’arrêter Cortès par un simulacre de négociations; mais cette ruse était trop grossière pour tromper l’œil du vieux guerrier. Dans la prévision de ce mouvement, il avait ordonné à Sandoval, qui commandait les brigantins, de bloquer ce petit port d’embarquement, et de ne laisser sortir aucun canot. Malgré sa vigilance,, quelques-unes de ces légères embarcations étaient parvenues a s’échapper.
Sandoval les ayant aperçues glissant rapidement sur les eaux dù lac et cherchant à gagner la terre opjvosée, les lit poursuivre par Garcia Holguin, un de ses capitaines; et telle fut la promptitude de ce dernier, qu’en moins d’une heure il se vit à portée de fusil des bateaux ennemis. Un Mexicain, son prisonnier, lui désigna le canot royal, et celui-ci fut à l’instant serré de près. En ce moment les rameurs s’arrêtèrent ; et le roi , qui d’abord avait pris son bouclier et sa macana pour combattre, mis en joue par les Espagnols, donna l’ordre de n’opposer aucune résistance. Holguin sauta dans le bateau l'épée à la main; aussitôt, un jeune homme d’une haute stature et de l’air le plus noble s'avança vers lui, et lui dit avec dignité : « je suis Quauhtemotzin , le souverain de l’Anahuac ; trahi par le sort, je me rends à toi ; épargne les insultes à la reine et à mes enfants, et n’épargne pas moins le sang de mes sujets , tu n’as plus rien à craindre d’eux. » L’illustre prisonnier, avec sa famille et sa suite, conduit devant Cortès, 11e montra ni la férocité sombre d’un barbare, ni l’abattement d’un suppliant. L’Espagnol, de son côté, le reçut avec tous les égards que l’on doit aux grandeurs
déchues : « Général, lui dit le monarque mexicain, j’ai fait pour ma défense et celle de mes sujets tout ce que me prescrivait l’honneur de ma couronne et mon devoir de roi : mes dieux m’ont été contraires, je suis ton prisonnier, fais de moi ce que tu voudras. » Et, portant en ce moment la main sur le poignard de Cortès, il ajouta : » Frappe -moi, prends cette vie que je regrette de n’avoir pu perdre en défendant mes États. >>
Obéissant aux ordres de leur roi, les Mexicains cessèrent à l’instant même de combattre. Ils sortirent de la ville sans armes ni bagages, et l’on fut étonné de l'immense quantité d’habitants que renfermait encore la capitale apres un siège si long et si meurtrier. Ils couvrirent pendant trois jours les routes voisines, et se disséminèrent ensuite sur tous les points de l’empire et jusque chez les peuples voisins, dont les mœurs, la religion et les habitudes étaient les mêmes. Toutefois, plusieurs milliers d’entre eux furent retenus par les vainqueurs qui se les partagèrent comme esclaves.
Cortès en fit marquer un grand nombre avec un fer chaud, qu’il réserva pour déblayer la ville de ses décombres et travailler ensuite à la rebâtir.
Bernai Diaz compare en ce moment le triste état de Mexico à celui de Jérusalem après le siège de la cité sainte. A peine un dixième de la ville était-il debout; le reste ne présentait qu’un vaste amas de ruines couvertes de cadavres, qu’un immense charnier, dont l’odeur insupportable chassait vain-
Î[ueurs et vaincus. Il périt pendant es soixante-quinze jours du siège ( les peintures mexicaines disent quatrevingts) cent Espagnols tués sur, le champ de bataille ou sacrifiés dans le grand temple, plusieurs milliers d'auxiliaires, et suivant Bernai Diaz, d’accord en cela avec les récits des indigènes, cent cinquante mille Mexicains ou Aztèques , dont le tiers mourut de faim ou par les maladies.
Fuyant l’horrible aspect de sa conquête*, et l’air empesté qu’on respirait dans son enceinte, Cortès, après avoir
laissé quelques Castillans pour faire la police d'e cette grande ruine, alla s’établir à Cuvoacan ou Coyohuacan, jolie ville à l'extrémité de la chaussée, à une lieue et demie de .Mexico. Là il réunit tous ses alliés, et partagea avec eux le butin fait à Mexico. Il garda l’or et l’argent. Les nobles indiens eurent les pierreries, les plumes aux riches couleurs, les belles étoffes et les meubles de prix ; les soldats, les manteaux , les armes et beaucoup d’objets d’ameublement. Cortès combla de caresses toutes ces nations américaines, il leur garantit la liberté, il leur promit des terres, il les congédia en leur laissant le choix de s'établir dans sa nouvelle ville. Les populations voisines des lacs, aztèques ou acolhues, restèrent à sa disposition; il les employa dans toutes les campagnes suivantes et s’en servit fort utilement pour soumettre le reste de l’Auahuac. En se rendant chez eux , les Tlascalans pillèrent la belle ville de Tezcuco et détruisirent une partie de ses édifices.
Il paraît que la politique de Cortès ne fut pas étrangère à cette barbarie; Tezcuco était la seconde ville de l'empire et l’anciennecapitale d’un royaume jadis rival du royaume aztèque. Aucune trace de l’ancienne magnificence du pays ne devait rappeler aux indigènes l’indépendance qu’ils allaient icrdre pour toujours, car au vieil Anamac sans exception était réservé le sort de Mexico. Dans les joies de la prise de cette dernière cité, Cuvoacan devint le séjour des fêtes mondaines et des fêtes religieuses. Cortès y donna un grand dîner à toute son arnlée.
Comme plusieurs soldats n’avaient pu trouver place aux tables dressées, il y eut tout à la fois confusion et orgie.
Bernai Diaz fait un tableau fort piquant de cette fête où le scandale ne manqua pas. Après le dîner , les soldats et les officiers, revêtus de leurs armures, se mirent à danser avec les Mexicaines presque nues. Les révérends pères franciscains se formalisèrent; Cortès les pria de chanter une messe en musique et de faire quelques sermons sur la morale, à la suite des-
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nels on porta en procession l'image e la Vierge. Toute l’armée assista à cette cérémonie avec grand recueillement et dévotion ; le frère Bartholomé prêcha, puis, au bruit des timbales, des trompette» et du canon, on rendit grâces à Dieu de la victoire.
D’autres soins vinrent ensuite occuper les vainqueurs. Croyant que de riches trésors étaient cachés sous les ruines de Mexico, ils se mirent à les fouiller et ne trouvèrent que des cadavres. L’or et les bijoux ramassés dans le sac de cette grande ville ne monta qu’à 350,000 écus, somme bien inférieure à celle qu’ils avaient partagée la veille de la nuit triste, au temps de leur première retraite. Les murmures partirent alors de toutes les bouches.
Le trésorier général Alderete, parlant au nom de Charles-Quint et réclamant d’actives recherches , se montrait le plus irrité. Les mécontents le prirent pour leur interprète ; ils soutenaient que Cortès s’entendait avec Quauhtemotzin, et le général , pour échapper aux suites d’une pareille accusation , se rendit coupable d’un crime : il permit qu’un des officiers du malheureux prince fût appliqué à la question. On lui brûla les pieds à petit feu, après les avoir frottés d’huile. La douleur ne lui arracha aucun aveu.
Ses bourreaux, honteux, l’abandonnèrent. On prétendit nue le trésor royal avait été jeté dans le lac, quelques jours avant la fin du siège; on l’y chercha vainement, et les murmures recommencèrent (*). Cortès, pour détourner
(*) Nous ne suivons pas ici les récils espagnols, mais la relation de l'Indien Ixllilxooliitl qui ne fait pas mention du supplice deQuaulitemotzin. Elle parle seu lemenl d'un officier du roi qui eut les pieds brûlés par ordre de Cortès, et dont on ne put obtenir aucun renseignement. D’autres Mexicains, interrogés, déclarèrent que les trésors de la-couronne avaient été jetés dans le canal qui servait d’écoulement aux eaux du lac, où il devenait impossible de les retrouver. Si l’on en croit la même relation , Cortès ne se borna pas à cet acte de cruauté : il se fit payer par plusieurs nobles mexicains de très-fortes sommes pour avoir la vie sauve et n’èlre point
l’attention et occuper son monde , fit partir quelques détachements d’Espagnols accompagnés d’indiens de Tezcuco, avec mission d’explorer le pays , d’examiner les différentes lignes de communication , et de s’enquérir surtout des mines d’or et d’argent. Lui, tournant les yeux sur la Mexico de Moctezuma toute en ruines , où il ne restait pas deux pierres assemblées, fut d’abord incertain s’il reconstruirait cette grande capitale sur le site qu’elle occupait. Il s’y détermina après mûre réflexion, et cle l’avis de son conseil, parce que , dit-il dans ses lettres , la ville de Temixtitan était devenue célèbre, que sa position est merveilleuse, et que depuis plusieurs siècles tout l’Anahu&c la considérait comme sa ville principale, comme le chef-lieu de l’empire mexicain. C’était à l’est de Tezcuco ou sur les hauteurs qu’elle aurait dû être placée, à l’abri des inondations. C’était là que Philippe III donna l’ordre de la transporter, en 1607. Mais alors la nouvelle Mexico ét#it déjà une grande et belle cité, dont on évaluait les maisons à 105 millions de francs. On paraissait ignorer à Madrid que la capitale d’un grand État, construite depuis quatre-vingt- huit ans, n’est pas un camp volant qu’on change à volonté. *
I.a ville de Cortès , commencée en 1524, s’éleva rapidement sur les débris de l’ancien Tenochtitlan , mais plus régulière et beaucoup moins étendue. La plupart des canaux furent comblés; de larges rues furent tracées; on adopta toutes les dispositions qui restreignaient l’action des eaux , et devaient faciliter un jour la réunion à la terre ferme de la nouvelle cité. On ne s’est point écarté par la suite de l’ensemble du pian primitif, bien que la plupart des édifices publics et particuliers, bâtis alors à la hâte, aient été successivement remplacés par des constructions plus solides, plus élé-
torturés. Le chef de Tezcuco , allié des Espagnols, fut même obligé de racheter son frère, qui avait servi dans l’année mexicaine et allait être pendu.
gantes et plus régulières. Cortès se servitdeslndiens pour réédifier, comme il les avait employés à détruire. Il donna aux principaux seigneurs mexicains , au (ils de Moctezuma , au général en chef de Quauhtemotzin , des rues entières à bâtir, en les nommant chefs de ces nouveaux quartiers. 11 les intéressa à tous ses projets , et d’anciens ennemis il sut en faire des chrétiens dociles et des sujets soumis. A la voix de ces nobles indigènes , vinrent s’établir dans la nouvelle cité les populations voisines ; elles obtinrent des privilèges et la faveur d’un exemption d’impôt. Le nombre des habitants de Mexico s’élevait déjà à plus de trente mille âmes à la fin de l’année 1524. Cortès ne négligea aucune mesure de sûreté ; il sépara le quartier des Espagnols de celui des indigènes par un large canal. Il fit élever au milieu des eaux une forteresse où les brigantins et l’artillerie se trouvaient à i’abri d’un coup de main, et qui, dominant la ville , permettait , en cas de sédition , d’y faire la loi. Les soigs d’une bonne police n’occupèrent pas moins le conquérant; il fit procéder à l’élection des alcades , des juges et autres officiers publics à la manière de l’Espagne; il institua un conseil d’administration ; il publia des ordonnances sévères qui garantissaient la sécurité de tous ; il fonda des hôpitaux ; il établit des manufactures; il introduisit dans le pays la culture de la canne à sucre, de la vigne, du mûrier, et de différentes plantes des Antilles, d'où il fit également venir des animaux domestiques qui ne se trouvaient pas dans la Nouvelle-Espagne ; il monta une imprimerie à Mexico; il fit battre monnaie et fondre des canons. Lui -même nous apprend par quel moyen il parvint à se procurer, à cette époque , du salpêtre et du soufre. Nous trouvons dans une de ses lettres à Charles- Quint, que la cime du Popocatepetl , le grand volcan du Mexique , fut atteinte, en 1522, par un intrépide soldat, Francisco Montano. Cet audacieux Castillan entra dans le cratère , où il se fit descendre à une profondeur
de soixante et dix à quatre-vingts brasses. Il y recueillit une quantité de soufre suffisante pour les premiers besoins de l’armée. Cortès n’a pas assez d'éloges pour une si courageuse entreprise, que personne n’avait osé tenter avant Montano. Nous remarquons, vers la même époque, tous les efforts du général pour encourager l’émigration des îles au profit de la Nouvelle - Espagne. Il invita les Castillans mariés à y ïaire venir leurs familles. Les filles des Européensy furent recherchées avec empressement , et firent des mariages avantageux. C’est encore dans cette même lettre de Cortès, que nous venons de citer, qu’on reconnaît le grand administrateur, là qu’il se montre en avant de son siècle et digne de gouverner les terres qu’il avait si bien conquises. Son zèle religieux , assez généralement outré , n’y obscurcit même pas ses idées. S’il réclame de son maître des prêtres pour convertir, il le prie d’envoyer des religieux au cœur simple et droit, à la parole persuasive, des hommes qui sachent porter le poids du jour, qui prêchent d’exemple et se contentent de peu. Il demande comme une grâce qu’on ne lui envoie point de chanoines et de bénéficiers, et voici pourquoi : « Si Votre Majesté, dit-il, nous envoie de tels personnages , ils s’occuperont de donner à leurs créatures; ils acquerront des majorats pour leurs enfants, et dissiperont leurs richesses en pompes vaines et scandaleuses. Leur vie déréglée sera peu propre à convertir des gens qui compareront les habitudes mondaines des dignitaires ecclésiastiques de nos jours avec la régularité et l’austérité des ministres de leurs idoles, punissant de mort ceux d’entre eux qui tombent dans la moindre faute. Si les Indiens savaient que nous appelons ministres du Dieu vivant des hommes livrés à tous les excès, à toutes les profanations, ils mépriseraient à coup sûr et ces prêtres scandaleux, et la religion qu ils prêchent.
Elle perdrait à leurs yeux sa majesté divine , et leurs esprits repousseraient ce qu’on voudrait leur faire croire. » .
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Cortès suppliait aussi Charies-Quint de ne point faire passer d’avocats et de gens de loi au Mexique, de crainte d’y introduire l'esprit de chicane qu'on n’y connaissait pas ; de n’y point envoyer de médecins, parce qu’ils ne connaîtraient rien aux maladies du pays, et en donneraient peut-être d’autres en voulant traiter celles-ci ; enfin , d'en défendre l’entrée aux juifs christianisés, qui sont, en général, d’assez mauvais croyants , et pourraient nuire à la conversion des indigènes.
Était-ce donc au milieu d’une paix profonde, fort de l’appui d’un gouvernement bienveillant, et agissant dans une grande tranquillité d’esprit, que Cortès se livrait à une multitude de créations qui , seules, étaient de nature à occuper la vie la plus active? Non, ce grand homme faisait ces choses en même temps qu’il luttait contre les combinaisons de l’intrigue, contre l’influence de son puissant ennemi l’archevêque de Burgos, contre les défiances de la cour, l’ingratitude du monarque, et que, l’œil fixé sur tous les points de l’Anahuac, il apaisait les révoltes des Indiens, ajoutait de nouvelles provinces à ses premières conquêtes , et plantait le drapeau de Castille sur les bords d’un autre océan.
A la nouvelle de la chute de Mexico, les grands États indépendants, qui s’étaient maintenus avec tant de peine contre les forces de la puissante cité , tremblèrent d’avoir à lutter contre les terribles étrangers qui l’avaient renversée. Les moins éloignés s’empressèrent d’apaiser le vainqueur par une prompte soumission. Le roi du Mechoacan, le plus puissant prince après Moctezuma , fut le premier à lui envoyer des ambassadeurs (*). Cortès les garda plusieurs jours, fit manœuvrer ses troupes devant eux, et leur parla de la mer du Sud , sur l'existence de
(*) Le souverain du Mechoacan prenait
le titre de Cazonzi , c’est à -J ire chaussé, par opposition aux rois vassaux de Moctczunia, qui étaient obligés de sc déchausser en paraissant devant lui.
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laquelle il avait déjà quelques notions. Il apprit d’eux qu'on pouvait y parvenir e.n traversant leurs provinces.
Il les renvoya chargés de présents, dans l’admiration de sa puissance, et accompagnés de deux Espagnols, de plusieurs seigneurs indiens , et de quelques interprètes qui parlaient le mexicain et l’otomie; ils avaient mission d’explorer le pays, de s’enquérir de ses richesses et du lieu le plus propre à y fonder une grande colonie. A leur retour, ces envoyés, que suivaient le frère du roi et plus de mille Indiens, dirent à Cortès : « Le grand royaume de Mechoacan est admirable ; on dirait le paradis terrestre. Sa capitale est presque aussi magnifique que l’était Mexico. Un lac immense (*), aux rivages pittoresques , s’étend à ses pieds, et réfléchit ses grands édifices. Ici l’on peut s’établir avec la certitude de rencontrer des terres fertiles, des mines d’or, et le climat le plus doux et le plus parfumé. » Ces renseignements déterminèrent Cortès à faire partir Olid avec cent hommes de pied et quarante chevaux pour s’assurer de cette belle contrée. Cet officier occupa la ville royale sans combattre; et puis, fidèle à ses instructions , il passa dans la province de Coliina , et se mit à la recherche de la mer du Sud.
C’est à cette expédition qu’on doit les premières notions étendues du Mechoacan ; notions que l’on trouve réunies dans Herrera , et que nous abrégeons (**).
Le Michuacan ou Mechoacan qui tire son nom d’un espèce de poisson nommé michi que l’on y trouve en abondance , s’étendait depuis le Rio de Zacatula jusqu’au port de la Navidad , et depuis les montagnes de Xala et deColima jusqu’à la rivière de Lerma et au lac de Chaala. Il occupait la pente occidentale e la cordillère d’Anahuac , entrecoupée de collines et de vallées charmantes, offrant à l’œil du voyageur le rare as-
(*) Le lac de Pntzquavo.
(**) Voy. Herrera. Dfec. 3, lib. 3,cliap. 3, et la Rea chronica de la provincia de Michuacan. Mexico, 1643 ,4°, lib. i,cap. 18.
E’UNIYERS.
pect , sous la zone torride , de vastes prairies arrosées de ruisseaux. Un ciel pur et bleu couvrait cette belle contrée , où vivait un peuple robuste, brave, intelligent. Sur les bords du pittoresque lac de Patzquaro , s’élevait Tzintzontzan , sa capitale, ou la ville des oiseaux au plumageéclatant(*). Ce peuple appartenait en partieà la grande famille aztèque. 11 descendait d’une de ces tribus acolhues, qui, séduite par la douceur du climat et la bonté des terres , s’y était arrêtée lors de la grande migration des hommes du Nord. 11 avait quitté son nom primitif pour prendre celui de Tarrasque, nom probablement emprunté de quelque peuplade indigène; il avait également abandonné la langue de ses peres pour adopter celle de sa nouvelle patrie. Laborieux et sédentaire, ses mœurs s’adoucirent par degrés ; il avait fini pat soumettre plusieurs petites nations , et se composer un grand royaume dont l’histoire est à peu près inconnue. Il avait aussi bien profitéqueles Aztèquesde l’ancienne civilisation de l’Anahuac.On lecitaitpour sa politique adroite, pour ta sagesse de ses lois , pour son humanité , pour son génie industrieux, pour son habileté dans l’art de composer des mosaïques en plumes, qu’on regardait comme des merveilles, etqui se payaient fort cher. Son état social rappelait celui des Mexicains; ses dieux étaient aussi les mêmes; mais le culte qu’il leur rendait était beaucoup moins barbare : les sacrifices humains le souillaient moins souvent. Chez les Tarrasues, le souverain pontife vivait retiré ans un temple consacré au premier des dieux. Chaque année , le roi , suivi de sa cour, allait lui rendre visite, et lui offrir à genoux de riches présents.
Ce jour-là seul , le grand prêtre se montrait au peuple ; le reste du temps il ne sortait pas de son honorable prison. On remarquait , dans les cérémo-
(*) Tzintzontzan , rpie les Aztèques, habitants de Tenochtitlaii , nommèrent Huitzitzil'a , n’est aujourd'hui qu’un pauvre village indien qui a conservé le titre fastueux de cité.
nies religieuses de l’ancien Mechoacan , un certain côté politique. A la mort d’un roi , par exemple , son successeur désignait ceux qui devaient le servir dans l’autre monde, et qu’on immolait au jour de ses funérailles ; le choix tombait toujours sur quelques hommes riches ou puissants dont on redoutait l’influence, et dont on suspectait la fidélité.
Les Tarrasques et les Mexicains vivaient dans un état presque continuel d'hostilités. Jamais les rots de Tenochtitlan n’avaient pu entamer les frontières de leurs voisins. Les Espagnols les franchirent sans coup ferir, et s’avancèrent dans le pays sans grande résistance. Plus tard , il leur fallut ,
our s’établir solidement, vaincre les
abitants de Colima et occuper le littoral maritime. Ce fut l’œuvre de Sandoval et d’Olid réunis.
D’autres nations de l’Anahuac ne se prêtèrent pas aussi facilement à la domination des chrétiens ; et , du nord au sud , Cortès et ses lieutenants eurent à combattre. Chaque révolte vaincue permettait de faire un pas de plus dans le pays ; et l’on finit par dépasser les limites de l’ancien royaume de Moctezuma. Sandoval , chargé d’explorer les pays du sud , qui sont arrosés par le Guazacualco , triomphe facilement de l’opposition de quelques tribus indiennes. Elles disparaissent ou se soumettent. Le fort del Espiritu Santo s’élève pour les contenir et assurer, dans ces contrées, la domination des Espagnols. Plusieurs peuplades mistèques et zapotèques , en guerre avec le seigneur de Tutepec , les appellent à leur secours; ils y marchent sous le commandement d’Alvarado, qui les délivre de leur ennemi , s’empare de leurs terres , laisse garnison dans leurs villes murées , et marche à la conquête du pays de Soconusco et du royaume de Guatemala. Dans ces contrées que les Espagnols parcourent pour la première fois, iis reconnaissent l’empreinte d’une antique civilisation; ils ont devant les yeux des palais en pierres de taille j des villes d’une lieue de circuit, entourées de murs hauts, épais, et
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ornés de sculptures, et des édifices d’un ordre d’architecture plus élégant que ceux de Mexico. Le même spectacle , mais plus merveilleux encore, les attend dans le royaume de Guatemala , dont ils traversent l’extrême frontière pour se rendre sur les côtes de la mer du Sud. C’est là que les regards de Cortès se portaient curieusement, et que, d’après les ordres de sa cour, il devait tenter des découvertes. Là, il espérait rencontrer le passage déjà cherché entre l’Atlantique et l’océan Pacifique , cette route des Indes que les premiers découvreurs de l’Amérique eurent en vue. Tel avait été le but du voyage de Yanez Pinzon , de Jean et de Sébastien Cabot , de Corte de Réal , de Ponce de Léon. La certitude que le continent américain s’interposait entre l’Europe et l’Asie avait cté acquise en 1513, lorsque Vasco Nugnez de Balboa , de la cime des montagnes de Pancas , dans l’isthme de Panama , aperçut le grand Océan.
Cortès ignorait qu!un passage avait été trouvé au sud par Magellan dans l’année précédente; lui ie chercha dans les latitudes de la Nouvelle-Espagne.
Son expédition du Mechoacan conduisit un de ses capitaines à l’etnbouchure de la rivière de Zacatula ; l’expédition d’Alvarado le fit arriver sur la même côte occidentale, entre le 15“ et le 16° degré de latitude nord. Il dirigea sur Zacatula tous les charpentiers de l’armée , et y fit transporter de la Véra-Cruz, à travers lé continent, des voiles, des cordages et du fer. Peux navires y furent construits pour explorer la côte sur laquelle Olid , par ordre de Cortès, fit des recherches sans résultat.
Nul doute que ce dernier n’eût donné, dès la seconde année de la conquête, époque où nous sommes encore, plus de suite à l’exploration du grand Océan, s’il ne s’était vu forcé de se mettre lui-même à la tête de ses troupes, pour chasser du pays de Panuro l'Espagnol Garay qui s’en était déclaré chef indépendant. Dans cette campagne, Cortès n’eut point seulement à vaincre les gens de Garay qui lurent
battus, mais à résister aux indigènes dans un pays sauvage où il perdit presque tous ses chevaux. 11 se trouvait là au milieu de nations dont le caractère indépendant n’avait jamais pu supporter le joug mèxicain. « Leur territoire, dit-il, est tellement coupé de ravins et rempli de montagnes escarpées, qu’il est même impraticable à l’infanterie. J’y ai deux fois envoyé des troupes qui n’ont pu les dompter; leurs villes sont fortifiées par la nature du terrain. Les Indiens combattent avec des lances de vingt-cinq à trente pieds, dont l’extrémité est armée d’un caillou tranchant et pointu. Ils se sont toujours vaillamment défendus ; ils ont souvent fait un mauvais parti aux Espagnols et sont la terreur des provinces voisines. Ils attaquent de nuit, et mettent à feu et à sang dans l’ombre et le silence, les villes et les villages. » Cortès combattit plus d’une fois ces terribles Indiens J qui reprenaient les armes aussitôt que les Espagnols s’éloignaient. Une fois enfin il résolut d’en finir avec eux ; il chargea Sandoval de les poursuivre à outrance, de les réduire en esclavage; de faire marquer d’un fer chaud ses prisonniers , et de partager à ses soldats les terres des vaincus. Ceci fut exécuté r Sandoval dépassa même les rigueurs de cette vengeance. Grâce à son artillerie et aux Mexicains qui aidaient maintenant leurs vainqueurs à châtier leurs anciens tributaires , ces peupladesindiennes succombèrent. Quatre cents de leurs chefs furent saisis et brûlés' vifs en présence de leurs femmes et de leurs enfants : action barbare que le code sanglant des représailles ne pouvait même pas excuser.
Cette province de Panuco à peu près’ soumise , le pays d’Ybueras (de Honduras),où la renommée plaçait de riches' mines d’or, tente l’ambition de Cortès; c’est au jeune Olid, l’un de ses’ lieutenants favoris v qu’il confie l’honneur de planter le drapeau de Castille sur cette terre où l’aigle mexicain n’avait pu pénétrer. Olia toucha à la Havane pour prendre des provisions et des chevaux; et là, Velasquez, dans
la maison duquel il avait passé son enfance , parvint à le rendre infidèle à son général. Olid , arrivé dans le pays qu’il devait conquérir, en prit possession au nom du gouverneur de Cuba. Il y resta huit mois sans écrire à son général , qui , certain de sa trahison, lit marcher contre lui le capitaine Las Casas, à la tête d’une centaine d'Espagnols et de quelques milliers d’indiens. Poursuivi par les tempêtes et sans expérience de la côte, Las Casas perdit la plupart des siens, et, vaincu, tomba au pouvoir d’Olid ; mais, à l’aide d’un audacieux coup de main , il finit par s’emparer lui-même de ce chef rebelle. Olid , à son tour prisonnier, fut jugé comme traître et décapité à Naco , après avoir vu tous ses partisans ralliés à l’autorité de Cortès (*).
Cependant Cortès , dans une profonde ignorance de ce qui se passait , se décide à exécuter en personne la conquête du Honduras , et à chercher sur ses rivages un passage pour pénétrer dans l’autre océan. 11 venait de recevoir alors l’annonce officielle de sa nomination de gouverneur et de capitaine général de la Nouvelle -Espagne , titre qui devait bientôt lui être retiré. Il laisse Mexico toute occupée à s’agrandir, à se couvrir de palais et d’églises , à changer ses chaumières en maisons, à se faire belle, riche, élégante; et lui part dans tout le pompeux appareil d’un prince souverain. Un nombreux domestique, officiers, majordomes, pages , laquais, l’accompagne.Unecompagiiiedegardes fait le service près de sa personne.
Dona Marina, avec les femmes de sa suite, est du voyage. Sandoval commande la division espagnole forte de quelques centaines d’hommes, dont cent cinquante cavaliers; trois mille Mexicains marchent sous les ordres de leurs propres chefs. Cortès n’avait pas voulu laisser à Mexico l’infortuné roi Quauhtemotzin, l’ancien seigneur
(*) On trouve dans Bernai Diaz un récit détaillé et très-dramatiqiie de la défection d’Olid et de sa fin tragique.
de Tlacopan , et quelques autres chefs; il les traînait a sa suite. Sa marche , jusqu’au chef-lieu de Guazacualco, ressembla plus à une marche royale qu'à une expédition militaire; c’est là qu’il reçut l’hommage de tous les chefs de la province, réunis pour prêter serment de fidélité au roi d’Espagne. Parmi ces nobles indiens se trouvaient le frère et la mère de Marina. Quel fut leur effroi lorsque, dans la grande dame favorite de Cortès , assise à coté de lui , ils reconnurent la pauvre jeune fille qu’ils avaient chassée et vendue. Le cœur de cette belle Américaine n’était fait que pour les nobles passions; elle accueillit sa vieille mère tremblante comme une fille tendre ; elle la punit par des bienfaits, et fit élever son frère au rang des principaux chefs du pays. Tous deux s’empressèrent d’embrasser la religion de Marina , qui repoussait la vengeance comme un crime, et faisait un devoir du pardon des injures.
La campagne du Honduras ne fut pour Corles qu’un long tissu de calamités. Nous ne le suivrons pas au milieu des vastes prairies inondées, des profonds marécages où les chevaux enfonçaient jusqu’au poitrail, dans ces bourgs déserts, au milieu de ces peuplades énergiques qui lui disputaient pied à pied un terrain difficile. Nous ne rappellerons pas ces mille scènes de carnage et de patriotisme, ces tribus préférant ia mort au joug, ces prêtres s’enfermant dans leurs temples et s’y laissant brider jusqu’au dernier. Jamais les Espagnols n’eurent à surmonter plus d’obstacles : là, des forêts où le pied de l’homme n’avait jamais pénétré ; là, de grandes et nombreuses rivières à traverser, sans ponts, sans radeaux ; là des montagnes à pic, coupées de précipices qu’il fallait faire gravir aux hommes, aux chevaux exténués de fatigue et mourants de faim, et sur le sommet desquelles ils ne pouvaient se soutenir, tant les vents, impétueux comme le cours d’un torrent, y balayaient vite tout ce qu’ils trouvaient sur leur passage. Ces difficultés à vaincre se renouvelèrent à chaque
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instant pendant une marche de quatre cents lieues. Enfin, le capitaine général atteignit Nito dans le Honduras, où il retrouva une petite colonie d’Espagnols dans un pitoyable état. Ce fut dans cette campagne "près d’Izancanac, capitale de la province d’Acalan, un des trois jours qui précédèrent le carême de 1525, que Cortès ternit sa gloire par la mort de Quauhtemotzin. Bernai Diaz , témoin oculaire de ce tragique événement, va nous le raconter.
« Ici , dit le vieux et véridique soldat, fut le théâtre de la mort de l’infortuné Guatemotzin , le dernier roi indigène des Mexicains. On disait que ce prince et quelques nobles de sa suite avaient forme le projet d’assassiner les Espagnols, puis de retourner à Mexico où ils devaient réunir toutes leurs forces et attaquer la garnison. Deux nobles, qui avaient commandé sous Guatemotzin pendant le siège, révélèrent ce complot. Aussitôt que Cortès en eut connaissance, il prit quelques informations auprès des deux dénonciateurs. Il paraît qu’ils lui avouèrent que, nous voyant marcher sans précaution, malades, mécontents et mourants de faim; qu’eux-mêmes incertains de leur destination et s’attendant à périr d’un jour à l'autre , ils s’étaient décidés à tenter la fortune et "à tomber sur nous au passage de quelque rivière, se confiant dans leur nombre et dans leur courage. Guatemotzin nia toute participation à ce complot , dont il reconnut seulement avoir ouï parler vaguement, sans l’encourager, ni l'approuver. Le prince de Tacuba (Tlacopan) fit la même déclaration, ainsi que deux autres chefs. Cependant, sans aucune autre preuve, Cortès condamna les malheureux princes à être pendus.
Tout étant préparé pour l’exécution , ils furent amenés sur la grande place de la ville , accompagnés par deux révérends Pères qui les exhortaient.
Mais, avant d’être mis à mort, le roi se tourna vers Co>tès , et lui dit :
“ Malintzin, je vois maintenant à quoi devaient aboutir tes fausses paroles promesses. ... à ma mort. J’aurais dû t
me la donner de mes propres mains dans ma ville de Mexico , plutôt que de mettre ma personne en ton pouvoir. Pourquoi me fais-tu périraussi injustement? Dieu te demandera compte de mon sang ; j’espère qu’il te punira. » Le prince de Tlacopan ne fit que dire
u’il était heureux de mourir à côté
e son souverain légitime. Ainsi finirent ces deux grands hommes , et je dois ajouter ces deux bons chrétiens , trèspieux pour des Indiens. J’eus grande pitié de l’un et de l’autre, les ayant vus en si belle fortune et haute position. Ils furent très-bons pour moi pendant notre marche ; ils m’obligeaient souvent , et me donnaient des Indiens pour aller chercher du fourrage pour mon cheval. Je déclare ici qu’ils souffrirent la mort sans l’avoir méritée, et que leur supplice fut une grande injustice. Nous en jugeâmes tous ainsi; il n’y eut parmi nous qu’une opinion sur cette cruelle et inique sentence (*). » Voilà l’expression d’un soldat franc et loyal , d’un homme de cœur et d’un homme d’honneur. Il pèse sur la mémoire de Cortès , ce meurtre abominable queTien ne justifie. Que pouvaient ces princes détrônés dans les forêts et les solitudes du Honduras , au milieu de leurs geôliers armés. Cortès , vous avez dô voir plus d’une fois dans vos veilles de nuit , les regards du jeune et brave Quauhtemotzin s’attacher sur les vôtres , et vous reprocher votre trahison ; et lorsque , vieux et délaissé , vous vous plaigniez amèrement de l’injustice des hommes, une voix intérieure , la voix de cette inexorable conscience qui ne pardonne jamais , a dû venger le successeur de Moctezuma.
Les jours de tribulation, les mécomptes de l’ambition, l’ingratitude des nommes du pouvoir, les calom-
(-*) Ce tragique événement est fort longuement raeonlé dans la relation d'Ixllilxocliitl; il entre dans de curieux détails et place la scène à Teolilac , le dernier jour du carnaval del'auriée i5i5(t5 février). Il pronvejusqu’à l’évidence l’innocence di s malheureux chefs mexicains, et la froide cruauté de Cortès qui n’avait pas un seul fait à produire contre eux.
nies , les accusations mensongères vont commencer pour Cortès. La campagne du Honduras n’avait pas rempli son attente , mais la science y avait gagné la connaissance du littoral maritime; la géographie avait fait de nouvelles conquêtes dans l’intérieur.
Tout le sud du Mexique pouvait être, quoique imparfaitement, inscrit sur les cartes. A la même époque, plusieurs cités espagnoles s’élevaient dans ces contrées à peine parcourues, tandis qu’Alvarado , après avoir exploré le Cniapa et l’Oaxaca, poursuivait la découverte et la conquête du Guatemala (*).
Les ennemis de Cortès à la cour l’avaient emporté ; il apprend , à Truxillo, qu’on lui retire le gouvernement de la Nouvelle-Espagne ; que Nunez de Gusman est chargé de celui de la province de Panuco. Il trouve , à son arrivée dans la capitale du Mexique, un commissaire souverain , chargé d'informer . sur sa conduite. Cet homme , Ponce de Léon , meurt au début de sa mission, au moment où il commençait à organiser un tribunal de gens de loi , chargés de prononcer sur l’honneur du vainqueur de Moctezuma. On chasse Cortès de la ville qu’il avait acquise à l’Espagne au prix de son sang et de tant d’héroïques efforts ; et , pour y rentrer, le grand capitaine est forcé de réclamer l’intervention d’un évêque.
Mais les humiliations ne font que commencer pour Cortès; son rappel lui est signifié ; le voilà avec la destinée de Colomb; seulement, plus heureux que l'illustre Génois, on ne le chargea pas de fers. Il s’embarque , noblement escorté de quelques-uns de ses vieux capitaines; son fidèle ami Sandoval, le compagnon de toutes ses guerres et de toutes ses grandes journées, est avec lui. On voit marcher à sa suite quelques nobles de Tlascala et des principales villes mexicaines, ainsi que des échantillons d’indiens de toutes les parties de l’Anahuac, surtout de
(*) Nous réservons les détails de son expédition pour l'Iiistoire du royaume de Guatemala indépendant du Mexique.
jeunes filles belles et blanches. Il emmène aussi des nains et des danseurs de cordes. Il emporte beaucoup d’or, d’argent, d’oiseaux, de plantes , et de raretés du pays (*). Il débarque à Palos à la fin de mai 1528; il se rend à Madrid; il confond ses ennemis; il reçoit de l’empereur l’accueil le plus distingué. Tous ses titres et honneurs lui sont rendus ; on le fait non-seulement gouverneur de la Nouvelle-Espagne , mais de tout le continent et des i les qu’il pourrait découvrir dans la mer au Sud. On lui cède la vallée d’Atriscoavec ses villes, ses villages, et ses vingt-trois mille habitants; et la grande vallée d’Oaxaca , si riche et si populeuse, érigée pour lui en marquisat. L’empereur met le comble à ses bienfaits en lui donnant pour femme la belle dona Juana de Zuniga, la sœur du comte d’Aguilar, l’un des plus grands seigneurs des Espagnes.
Ce fut un éclair ^de faveur, brillant comme les éclairs'‘du ciel , mais rapide comme eux.
Cortès, près du trône, ne fut pas oublieux de ses frères d’armes, qui trouvèrent en lui un chaud défenseur de leurs services ; il obtint la confirniation de toutes les cessions de terres qu’il leur avait faites, et le droit de porter des armes offensives et défensives soit en Espagne, soit dans les Indes. Ses fidèles alliés, les Tlascalans, furent déclarés libres; on leur accorda même quelques privilèges qui , dans la suite , ne furent pas toujours respectés.
Le triomphe de Cortès sur la camarilla fut attristé par une grande douleur; Sandoval , cet autre lui -même, n’en fut pas témoin. Il expira dans une petite ville de l’Andalousie, à la fleur de l’âge, en se rendant à la cour.
C’était la perte la plus cruelle que Cortès pût éprouver; Sandoval était
(*) Cortès avait déjà fait au roi d’Espagne un premier envoi d’or , d’argent , de manuscrits aztèques', d’ouvrages en plumes, etc., etc. Mais le bâtiment porteur de ces richesses fut pris par un corsaire français qui en fit hommage à François I,r,
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le meilleur et le plus dévoué de ses officiers ; celui qui , en tous temps et en tous lieux, avait parlé le plus haut pour lui. C’était, après le général en chef, le plus illustre de tous les conquérants du Mexique; pour lui , Cortès réservait les expéditions les plus difficiles, les plus périlleuses. Ses grands talents militaires égalaient sa bravoure personnelle , et sa bravoure , son désintéressement et son humanité.Il était chéri de tous ; Cortès le pleura comme on pleure un fils. Sandoval mourut à trente ans , usé par les fatigues et couvert de blessures.
Cependant Cortès , honoré de nouveaux titres , ne revint sur le théâtre de sa gloire qu’avec une autorité restreinte ; on ne lui confia ni le pouvoir administratif, ni le pouvoir judiciaire ; tous deux passèrent aux mains d’un conseil supérieur, appelé Audience de la Nouvelle-Espagne. On était à l’année 1530, et déjà tout était changé dans cette grande contrée ; des gens de peu d’importance personnelle et de grande rapacité y avaient été envoyés de Madrid , et contrariaient toutes les vues généreuses de Cortès. Les vieux compagnons de sa fortune n’étaient plus , ou se trouvaient disséminés dans les provinces ou engagés dans de lointaines expéditions. Une foule d’officiers nouveaux ne lui obéissaient qu’à regret et sans dévouement personnel.
Dans cette position , Cortès , dépouillé d’une grande partie de son autorité dans les affaires de l’intérieur, chercha d’autres routes de gloire dans la carrière des découvertes. 11 reprit avec une nouvelle ardeur la recherche d’un passage entre les deux mers; il fit explorer d’abord l’isthme de Darien et les côtes orientales de l’Amérique du Nord. Tous les bâtiments qu’il envoya dans ces directions périrent successivement. Affligé de ces mauvais résultats et confiant dans sa fortune , il prit lui-même le commandement d’une nouvelle expédition (1536). S’il ne rencontra pas le passage tant cherché, il découvrit la Californie; il en visita une partie des côtes; il navigua dans cette mer intérieure , à la-
quelle on donne le nom de Vermeille, et que l’on devrait bien plutôt appeler la mer de Cortès (*).
Ce fut pendant ce dernier voyage qu’il apprit l’arrivée à Mexico du viceroi Mendoza. Il reconnut dès ce moment qu’il n’y avait plus rien à attendre pour lui. Les obstacles se multipliaient sur ses pas, on l’abreuvait de dégoûts. Enfin , las de se voir chaque jour aux prises avec l’intrigue et le mauvais vouloir, honteux d’aéoir à lutter avec des gens si inferieurs à lui , il se détermina à repasser en Espagne pour revendiquer ses droits de capitaine général, et réclamer le remboursement des sommes qu’il avait dépensées dans ses diverses entreprises, toutes faites à ses frais. L’accueil qu’il reçut dans sa patrie dnt moins le surprendre que l’indigner, sa gloire y était oubliée déjà; des conquêtes plus récentes sur d’autres points de l’Amérique et dont on attendait de plus riches trésors, occupaient les esprits; on n’avait plus rien a espérer d’un homme vieux , que la fortune semblait avoir abandonné, et dont tant de longues guerres avaient usé les forces. Charles le reçut avec froideur, ses ministres avec insolence.
Cortès, qui s’était assis en maître dans le palais de Moctezuma, qui avait disposé en vainqueur de tant de vies et de tant de contrées-, qui, moins loyal, pouvait placer sur sa tête la couronne des rois du Mexique , se faire des Indiens un peuple dévoué, associer à sa fortune royale bon nombre de ses vieux compagnons d'armes, et défier, chef indépendant de la Nouvelle-Es-
(*) Antérieurement à cette expédition , les Espagnols s'étaient procuré des renseignements sur la Californie par quelques naturels de Colima. M. de Humboldt a trouvé , dans un manuscrit conservé aux archives de la vice-royauté de Mexico, que la Californie avait été découverte en 1 5a0 ; il ignore sur quoi sc fonde celte assertion. Les extraits que l’auteur de la Relacion rtclviage al eslrecho de fica a faits des manuscrits conservés à l’académie d’histoire de Madrid, paraissent prouver que la Californie n’a pas même été vue dans l’expédition de Diego Hurlado de Mendoza en >532.
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pagne, toutes les forces de l’ancienne, Cortès se voit réduit à se présenter en solliciteur devant un commis de bureau , à subir les hauteurs de cet homme si bas placé vis-à-vis de lui , et les dédains et les refus des courtisans du pouvoir, salaire dont l'Espagne payait alors ceux qui avaient agrandi ses domaines et fait l’admiration du monde. Cette vie de misère finit vite de Cortès ; il expira le 2 décembre 1547, dans la soixante-deuxième année de son âge. Il avait survécu à presque tous ces grands capitaines dont les noms figurent si honorablement dans le merveilleux drame de la conquête. Velasquez de Léon, Morla et Escalante n'étaient plus quand Mexico succomba ; Christoval de Olid avait porté sa tétè sur l’échafaud. Une petite ville d’Andalousie avait vu Sandoval rendre le dernier soupir; et Pédro de Alvarado, emporté par un cheval fougueux, était mort d’une chute violente dans la Nouvelle-Galice (*).
Nous avons maintenant devant nous une grande colonie européenne. Près de trois siècles nous séparent encore de ce jour mémorable, où, lasse du joug de la métropole , elle lèvera le drapeau de l’indépendance. Ce long temps n’a plus à nous offrir dans la Nouvelle- Espagne les grands événements qui attirent les regards du monde, mais des faits d'un intérêt purement local. Nous les résumerons rapidement en nous attachant aux principaux.
La première pensée des vainqueurs fut une pensée de propagande , mais de propagande telle que des hommes de guerre la conçoivent; toutefois le zèle des Espagnols pour le progrès de la foi eüt-il été moins ardentet moins brutal, ils fussent devenus convertisseurs par politique. Cortès avait vu dès le premier moment que le meilleur moyen de s’assurer de la fidélité des indigènes
(*) Un document fort curieux pour la biographie de Cortès a été publié par M. de Huiuboldt : nous voulons parler du testament du grand capitaine , en date du 1 1 octobre 1547. Voyez Essai sur 1a Nouvelle- Espagne, tome iv.
était d’en faire des chrétiens ; qu’entre eux et les Espagnols l’idolâtrie aztèque élevait une barrière insurmontable.
Lui et ses successeurs se montrèrent sans pitié pour le culte mexicain. Les idoles furent brisées et brûlées, les téocalli ou maisons des dieux démolis et rasés ; pas un prêtre ne fut épargné. Cortès et les premiers gouverneurs réclamèrent des missionnaires pour accomplir l’œuvre de la civilisation. Franciscains , augustins , dominicains ne se firent pas attendre. Nous les voyons accourir au Mexique dans les années 1522, 1524,1526, 1528, 1545; ils se dirigent sur tous les points, ils pénètrent bien au delà des etablissements militaires, ils trouvent presque partout des esprits ébranlés parla crainte et des populations tremblantes prêtes à recevoir un nouveau symbole religieux. I-es Mexicains crurent que les dieux indigènes vaincus devaient céder aux dieux des vainqueurs. Dans unie mythologie aussi compliquée que la mythologie aztèque, il était facile de trouver une parenté entre les divinités d’Aztlan et celle de l'Orient. N’avons-nous pas déjà vu Cortès profiter habilement d’une tradition populaire qui fjisait descendre les Espagnols du divin législateur de l’Anahuac. Un tel exemple ne fut pas perdu pour les missionnaires. Eux, dans un plus noble but, se servirent de fraudes pieuses pour assurer le triomphe du christianisme. Ils persuadèrent aux indigènes que l’Évangile dans des temps "trèsreculés avait été prêché en Amérique; iis en recherchèrent les traces dans le ri le aztèque, et favorisèrent, jusqu'à un certain point, tout ce qui pouvait identifier le culte nouveau avec le culte ancien. Ils trouvèrent la croix admise comme un signe religieux , et ils en rofitèrent pour faire adopter le symole de la rédemption. L’aigle sucré des Aztèques leur servit à introduire le culte du Saint-Esprit Ils accueillirent toutes les transactions que le passé des Indiens permettait d'admettre, et firent fléchir, jusqu’aux limites du dogme, la rigidité de la liturgie catholique. Beaucoup de choses étran-
gères au rite romain furent reçues. La passion des Indiens pour les (leurs fut sanctiliée. On alla jusquà permettre les danses et les travestissements les jours de fêtes dans l’intérieur même des églises. Enfin, tout ce qui ne heurtait pas les grands articles de foi fut respecté. Ces ménagements, se combinant avec la volonté prononcée des conquérants, et leurs exigences aux formes acerbes, expliquent la promptitude et le grand nombre des conversions, malgré l’attachement bien connu des Mexicains au polythéisme de leurs ancêtres. Si pleine toi doit être accordée an chiffre de Torquemada, il faut portera six millions le nombre des Indiens baptisés par les franciscains de 1524 à 1540, soit dans le royaume de Moctezuma, soit a Tiascala, soit dans le Merhoncan. Quauhtemotzin et le petit nombre de nobles mexicains échappés au fer espagnol embrassèrent la foi nouvelle. La famille royale deTezcuco en fit autant. Ixtlilxochitl, chef de ce petit royaume , fidèle allié de Cortès dans toutes ses campagnes, se distingua parmi les nouveaux convertis. Il reçut à bras ouverts le frère Martin de Valence et douze moines qui l’accompagnaient; il les logea dans le palais de scs ancêtres; il apprit trespromptement les mystères de la messe et de la passion, puis il se mit a cathéchiser ses sujets, et les obligea, tant par ses paroles que par son autorité, a recevoir le. baptême (*). Son zèle était si passionné qu’il menaça la vieille reine, sa mère, de la faire briller vive si elle ne consentait a quitter sur-lechamp le culte de ses dieux auquel elle tenait beaucoup ; ii la prêcha, lui donna de fort bonnes raisons , et finit par la conduire à l’église où elle fut baptisée sous le nom de Marie (**). Un fait qu’on
{*) La manière dont les religieux impo- •èreiit des noms à celte multitude de néophytes, est assez curieuse : on les divisait par bandes, et les individus appartenant à chaque division , recevaient le même nom; cequi abrégeait singulièrement la cérémonie et permettait aux religieux d’opérer par masses.
(**) Malgré ces conversions spontanées et
ne doit pas passer sous silence, c’est l’attachement des indigènes à leurs pasteurs ; U date de leurs premiers rapports, il ne s’affaiblit point pendant trois siècles. Pour les apôtres du Mexique fut une noble tâche ; ils s'interposèrent entre les vainqueurs et les vaincus , ils placèrent la croix entre le glaive et la victime. Leur parole imosante protégea la faiblesse et le maleur, et le malheur et la faiblesse s’attachèrent à eux comme les lierres des forêts à l’arbre qui les soutient. 11 est doux pour l'humanité de pouvoir opposer aux victorieux soldats de Castille, rapaces et sans pitié, les soldats du Christ, ces missionnaires de la foi dans tout l’éclat de la charité apostolique. Deux d’entre eux se font surtout remarquer entre les courageux défenseurs des vaincus. Depuis trois siècles les Indiens ne prononcent qu’avec vénération les noms illustres de Sahagun et de Las Casas. Le premier, Bernardino Ribeira, d’une famille respectable d’Espagne, prit l'habit de saint François sous le nom de Sahagun sa ville natale. Sa figure était aussi belle que son âme, ses manières aussi distinguées que son esprit. Le Mexique était un champ ouvert au zèle religieux ; il s'y rendit en 1529. Témoin des maux dès Indiens, ii résolut de consacrer sa vie à les consoler, à les instruire, à améliorer leur sort. La langue aztèque devint la sienne; il l’apprit si parfaitement qu’il devint aux yeux des savants mexicains un modèle classique.
plus ou moins l’œuvre de la force et de l’adresse, l'attachement des Indiens à leur première religion ne s’éteignit pas facilement. Ils le conservèrent longtemps au fond du cœur. Ou les vil bien des années après la conquête se livrer aux pratiques de cette religion dans le petit nombre de temples qui , perdus dans les bois on cachés (faits les montagnes, avaient échappé à la destruction. Ce fait justifie la poliiique des conquérants et le zèle des premiers évêques qui tirent brûler tout ce qui potu ait directement ou indirectement rappeler l’idolâtrie. Si les signes visibles en eussent été conservés, les Indiens auraient plus difficilement abandonné le culte sanguinaire de leurs aïeux.
Les deux rejetons des deux .malheureuses dynasties de Mexico et de Tezcuco furent à la fois ses maîtres et ses amis. Ce fut Sahagun qui suggéra à Don Antonio de Mendoza, le premier et l’un des plus dignes vice-rois du Mexique, l’idee de créer un collège pour l’instruction des jeunes Indiens.
Il réunit plus de cent élèves qui devaient, en se répandant dans les différentes villes du royaume, instruire à leur tour leurs compatriotes. Le père Sahagun dirigeait cette œuvre de piété et de philanthropie qui compta bientôt autant d'ennemis que de gens intéressés à l’abrutissement des indigènes.
On était sûr de trouver Saliagun là où il y avait des injustices à combattre , des douleurs à consoler, des misères à secourir. Sa mort fut une calamité pour les pauvres Indiens qui perdirent en lui un protecteur puissant. Le nom de Las Casas est trop illustre pour que nous ayons besoin de dire ici ce que fut, ce que lit cet apôtre : qui ne sait ses œuvres , son courage et son zèle infatigable pour protéger la race américaine aux mains des Espagnols. Grâce à sa persévérante intervention , à sa parole évangélique , cette race vaincue fut prise en pitié par les papes et les rois d’Espagne.
Deux bulles de Paul III déclarèrent les Indiens créatures raisonnables et capables de participer aux sacrements.
Dès 1523 Cnarles-Qnint avait expédié de Valladolid des instructions fort sages et fort précises pour l’établissement d’un gouvernement régulierdans la Nouvelle-Espagne. Le prince défendait tout partage des naturels; il annulait ceux qui avaient été faits ; il déclarait les Indiens libres en acquittant les droits de vasselage; il recommandait de n’user d’aucune violence envers eux. Les mêmes ordonnances furent renouvelées en 1535, 1549, 1550 et 1552, ce qui fait supposer qu'elles n’avaient pas été bien exécutées jusqu’alors. Tout service personnel des indigènes fut aboli, et, pour leur donner dans le pays même de puissants appuis , ils furent mis sous la protection des évêques , qui exercèrent un tel
patronage en véritables apôtres de i’bunianité. Nous pourrions ajouter que les incapacités même dont ils étaient légalement frappés, tournèrent dans le principe à leur avantage. La couronne, en les déclarant inhabiles à contracter sans l’assistance d’un tuteur pour des valeurs supérieures à cinq piastres, les mettait à l’abri de la ruse et de la rapacité des blancs. S’ils furent astreints à payer le tribut, on les affranchit de l’alcavaia et de plusieurs autres taxes onéreuses. Il fut défendu aux Européens de s’établir dans leurs villages. Malheureusement toutes ces mesures prises de loin n’eurent pas, dans l’exécution, lesuceès qu’on s’en promettait. Les bonnes intentions de la cour d’Espagne pendant les seizième et dix-septième siècles ne garantirent pas les Indiens d’un sort misérable. Toutefois leurs souffrances ne prouvent rien contre le gouvernement de Madrid ; elles attestent seulement que dans les premiers temps qui suivirent la conquêteil étaitsans moyen d’action sur ce grand nombre de soldats espagnols envahisseurs des propriétés de l’ancienne aristocratie mexicaine, et maîtres de toute cette population vassale qui couvrait le pays. Il y eut alors au Mexique une période d'anarchie militaire pendant laquelle la force et le caprice tinrent lieu du droit. Tous les possesseurs de terres , moins le petit nombre de nobles admis dans l’armée espagnole ou que les alliances avec les vainqueurs protégèrent, furent dépouillés. On laissa seulement à cette pauvre noblesse, ainsi qu’à ses anciens vassaux , quelques petites portions de terres à Fentour des églises pour habiter et se nourrir. Alors on employait les indigènes comme bêtes de somme pour porter le bagage et traîner les canons, ou , comme troupes auxiliaires, on les livrait aux premiers coups de l’ennemi. Dans la expéditions du Mechoncan, de Panuco, du Honduras , d’Oaxaca , du Guatemala , ils combattirent contre leurs freres pour leurs tyrans ; on les laissa sans nourriture, on les accabla de fatigues. La mort sous toutes les for-
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mes, famine, fièvres, petite vérole surtout, vint les moissonner. La dépopulation croissant rapidement, un autre ordre de choses fut introduit.
L'intérêt prêta l’oreille à la voix de l'humanité. On exécuta mieux les décrets des rois catholiques, l’oppression fut régularisée. Les Indiens regardés comme dépendance du sol furent attachés à la glèbe, par l’établissement des Encomiendas, espèces de fiefs établis en faveur des conquistadores. L’esclavage, d’abord arbitraire et soumis uniquement à la loi du bon plaisir, prit des formes légales. On partagea entre les conquérants lesreStcsdu peuple vaincu.
Les Indiens , divisés en tribus de plusieurs centaines de familles, eurent pour maîtres les soldats qui s’étaient distingués dans la guerre d’invasion , et les gens de loi env oyés de Madrid pour gouverner les prov inces. Toutefois, ces feudataires encomienderos ne se bâtirent point des nids de vautour comme ies seigneurs du moyen Age, mais des haciendas ou grandes fermes, qu’ils eurent le bon esprit de faire régir à la manière de la noblesse aztèque. Il n’y eut point d’interruption et de changement dans la culture des plantes du pays. Le serf y apporta sa routine héréditaire, et s’identifia tellement avec son maître, que fort souvent il en prit le nom. Beaucoup de familles indiennes portent encore aujourd'hui des noms espagnols sans que leur sang ait jamais été mélé au sang européen.
Dans cette période de vasselage , la masse du peuple resta ce qu’elle était avant la conquête, pauvre, avilie, travaillant pour autrui et ne possédant rien. Alors une heureuse circonstance vint protéger la vie des indigènes. Les premiers colons ne firent pas au Mexique ce que leurs compatriotes avaient fait aux Antilles. Ils ne forcèrent point toute la population indienne h s’enterrer dans les profondeurs du sol pour eu arracher l’or et l’argent; ils ne fouillèrent point les mines; ils ne possédaient ni les fonds ni les connaissances necessaires pour les exploiter.
Ils ignoraient l’art de traiter le minerai pour en séparer le métal ; ils se
contentèrent, à f imitation des naturels, de laver les terres entraînées des montagnes par les rivières et les torrents, et d’en retirer les grains d’or qui s’y trouvaient. Les mines de la Nouvelle- Espagne, qui ont répand u tant de richesses sur le globe , ne furent découvertes que plusieurs années après la conquête, et rapportèrent peu de chose aux premiers entrepreneurs.
Cette industrie , assez longtemps lanuissante, n’occuna qu’un petit norare de bras. Ce fut un bonheur pour l’humanité. •
Jusqu'au XVIII“ siècle le sort des cultivateurs mexicains fut à peu près celui des serfs de notre Europe. Depuis , il s’améliora progressivement.
Les familles des conquistadores s’étant éteintes en partie, les encomiendas ne furent point distribués de nouveau. Les vice -rois et les audiencias veillèrent sur les intérêts des Indiens qui, déclarés libres, s'appartinrent à eux-mêmes et purent disposer de leurs personnes. Aucun service personnel ne leur fut imposé. Le mita (travail forcé des mines) fut aboli ; ce travail devint entièrement volontaire et rétribué. Toutefois, malgré ces améliorations, de nombreux abus restaient encore, au premier rang desquels il faut placer les repartimientos, ventes forcées faites aux Indiens par les agents de l’administration espagnole, ventes presque toujours frauduleuses, et qui constituaient l’indigène dans une entière dépendance du créancier.
Ce dernier, à défaut de payement, acquérait un droit absolu sur le travail de son débiteur, et pouvait le réduire en une servitude de fait comme insolvable. Dans ce système, vendre un mulet , une selle, un manteau à un Mexicain, c’était l’acheter lui-même.
Charles III, le bienfaiteur de la population américaine, défendit ces repartimientos, qui, cependant, continuèrent dans quelques parties éloignées de l’œil des intendants.
Nous verrons bientôt quels étaient les autres abus dont les hommes sages demandaient le redressement, et qui subsistaient encore au moment de la
révolution de 180Ç. Revenons au XVI' siècle, alors que le joug était lourd, et que l'esprit d’indépendance agitait encore quelques nations belliqueuses, entre lesquelles se distinguaient les Chichimèques , les plus sauvages et les plus braves de tous ces hommes du Nord, dont l’établissement sur le plateau d’Anahuac avait précédé celui des Aztèques. Ils occupaient les environs de Guadalaxara. Lorsque les Espagnols arrivèrent dans ce pays , ils y remarquèrent les ruines de plusieurs grandes villes , dont le territoire paraissait avoir été jadis cultivé; il ne l’était plus. Les Chichimèques avaient chassé les Otomies, peuple essentiellement agricole, qui s’était retiré plus au sud. Eux ne vivaient point dans des maisons, ils ne connaissaient d’autre bonheur que l’existence vagabonde des forêts et des montagnes; tachasse faisait leur principale occupation , ils passaient pour d'excellents archers, ils étaient armés de longs arcs et de flèches, et enlevaient le péricrâne à leurs prisonniers , dont ils faisaient trophée dans leurs jours de fêtes.
Ces Chichimèques qui s’avançaient jusqu’à trente lieues de Mexico, étaient de trop dangereux voisins pour que les Espagnols les laissassent en repos. Attaques dans leurs villages, iis se réfugièrent dans les montagnes. C’est là que Christoval de Ouate les poursuivit avec un petit nombre de cavaliers et de fantassins et beaucoup d'indiens alliés : cette petite armée s’avança jusqu’au rocher de Mixtan; quinze mille ennemis en descendirent avant le lever du soleil et firent main basse sur la troupe d’Onate. A la nouvelle de cette défaite, Alvarado, ce lieutenant de Cortès, l’un des héros de toutes les grandes journées de la conquête, quitta les frontières du Guatemala pour se mesurer aussi avec les Chichimèques qui , retranchés dans leurs rochers , remportèrent une nouvelle victoire sur les Espagnols. Ils ne se contentèrent pas de les repousser, ils les poursuivirent, et si vivement, qu’Alvarado lui-même se vit obligé de prendre la fuite. Emporté par son cheval
fougueux dans un précipice , il mourut trois jours après des suites de cette chute violente , laissant les vieux compagnons d'armes , qu’il avait si souvent conduits à la victoire, inconsolables de sa perte. Elle fut vengée, mais non sans peine. Il fallut plus de deux années de combats pour réduire ces terribles Chichimèques. Le viceroi Mendoza fut obligé, à l’exemple de Cortès, d’appeler à son aide cinquante mille Indiens de Tlascala, de Cholula, de Tepeaca , qui semblent avoir eu mission de mettre tout l’Anahuac aux mains des Espagnols. On fut tout étonné dans cette rûde campagne de voir les Chichimèques combattre avec un ordre inconnu aux Indiens; ils se présentaient en bataillons ayant sept hommes de profondeur ; leurs rangs étaient serrés, leurs mouvements réguliers ; on eût dit que quelque transfuge espagnol leur avait enseigné la tactique d’Europe. Cette guerre est, après la grande guerre de la conquête, l'événement militaire le plus important du seizième siècle. Pour contenir cette race belliqueuse vaincue , mais non soumise , on entoura leurs frontières de colonies et de places fortifiées. La ville de San-Miguel sur la route de Zacatecas s’éleva comme une barrière à leurs incursions. Dans le même but on agrandit les villes de Durango et de San-Sébastien. Il y eut bien sur d'autres points quelques révoltes partielles, mais de peu d’importance, au nombre desquelles figurent celles des indigènes de la vallée de Vaorita et des Indiens d’Oaxaca, nouvellement convertis, qui renoncèrent à la religion chrétienne et revinrent aux dieux de leurs ancêtres. Toutes ces tentatives n’eurent d’autre résultat que de rendre plus lourd le joug espagnol.
Tandis que ces choses se passaient, de nouvelles villes s’élevaient sur tous les points de la conquête; de nouvelles populations s'y rendaient d’Espagne, de Cuba, de Saint-Domingue, attirées par la fertilité du littoral maritime et des terres chaudes qui donnaient du sucre, du cacao, de la cochenille, de l’indigo, du coton, précieux produits qu’on
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tenait alors à si haut prix. On y venait surtout à la recherche des mines d’or et d'argent. Les révoltes des indigènes apaisées, on se mit à fouiller les terrains exploités par les rois aztèques ; les vice-rois Mendoza et Velasoo encouragèrent toutes les tentatives particulières ; quelques nouveaux filons furent trouvés. Cette recherche des mines se lie intimement à l’exploration et au développement de la conquête de la Nouvelle-Espagne : les grandes expéditions qui en reculèrent les limites ne peuvent être passées sous silence.
Vers 1537, un certain Alvaro Nunez, surnommé Cabeca de Yaca, un des trois cents Espagnols qui avaient débarqué dans la Floride avec Panfilo de Narvaez , parvint à échapper lui quatrième au massacre de ce détachement.
Jeté dans des régions inconnues , au milieu de peuplades barbares, il erra plusieurs années à travers la Louisiane et la partie septentrionale du Mexique, et finit par atteindre la côte de Culiacan dans la province de la Sonora. Il fit à son retour de pompeux récits de ses longs voyages ; il raconta une multitude de choses merveilleuses sur les dangers qu’il avait courus, sur les peuples et les immenses pays qu’il avait visités. Loin de mettre en doute sa véracité , on crut que par modestie il ne se vantait pas de tout ce qu’il avait fait; on alla même jusqu’à publier que Dieu , pour le sauver lui et les siens, leur avait donné le pouvoir de guérir les Indiens maladeset de ressusciter les morts. De Vaca ne dit pas non , et voyant les Espagnols en si bonne disposition de croire, il les assura que toute la côte de la Californie était tapissée de perles. A la même époque nous trouvons une autre source de merveilleux dans la relation des voyages du moine Marcos de Nizza. Ce missionnaire , envoyé à la demande de I.as Casas pour convertir les Indiens de la Sonora , s’avança fort loin au nord du golfe de la Californie. Il exalta l’imagination des Espagnols par le tableau fantastique de la civilisation de ces contrées, où il plaçait, sur la foi de
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quelques indigènes mal compris, la grande cité imaginaire de Cibola et sept autres grandes vil les dont les maisons étaient en pierre, à deux étages , avec des portes enrichies de turquoises , et dont les habitants bien vêtus et soumis à un chef mangeaient dans de la vaisselle d’or. 11 est possible que les ruines des Casas Grandes du Gila (*) aient servi de fondements à l’histoire de Cibola, et que la fable des sept villes ne soit qu’un déplacement de cette tradition populaire qui depuis plusieurs siècles voyageait toujours a l’ouest dans les pays inconnus.
La relation de Marcos Nizza détermina l’expédition de Vasquez de Coronado qui , tout en reculant les limites des terres connues au nord-ouest de la Nouvelle-Espagne, vint ajouter de nouvelles fables à celles qui avaient déjà cours sur les pays situés entre le Kio-Gila et le Riô-Colorado. A cette expédition, qui ne fonda aucun établissement stable , se rattache l’idée du Dorado mexicain sous le 41* degré de latitude , et l’existence du grand royaume de Tatarrax et de l’immense ville de Quivira sur les bords du lac douteux de Teguavo. Ce qui reste prouvé , c’est que Coronado ne put se maintenir au milieu de populations hostiles et braves , et que, riche et nouvel époux d’une jeune et jolie femme , il se hâta de revenir auprès d’elle.
Moins un pays est connu, moins il est rapproché dès colonies européennes populeuses, plus facilement on croit à ses richesses métalliques. Les hommes courent au-devant du merveilleux, leur terre de prédilection ; les premiers voyageurs le savaient bien lorsqu’ils répandaient de brillants mensonges avec le ton du mystère et toutes les circonstances de la bonne foi. Jamais l'imagination des Espagnols n’avait été plus occupée qu’à l’époque où nous sommes parvenus. Toutefois, mieux conseillés , les chercheurs de mines se
• (*) Il ne faut pas confondre les Casas Grandes du Gila avec les Casas Grandes de la Nou velle-Bisca ye, désignées par les indigènes comme la troisième demeure des Aztèques.
dirigèrent vers les districts qui recélaient les plus riches trésors. L’intréide Francisco Ybarra se montra plus abile ou plus heureux que ses prédécesseurs dans cette carrière ouverte à l’aventureuse cupidité. Après avoir, par ordre de Yelasco , visité et pacifié une partie du pays de Zacatecas, il découvrit les mines de Saint-Martin et de Saint-Luc de Avino. Pour assurer leur exploitation , il jeta entre Zacateeas et Sancta-Barbara , sur une étendue de 100 lieues , les fondements d’une suite de villes, puis, gagnant au nord la vallée de la Guadiana où la cité de Duèango commençait à s’élever, il parcourut avec une pofgnée de braves les provinces de Topia et de Sinaloa , marquant son passage par de hauts faits d’armes et de nouvelles cm lonies auxquelles il ne laissait que quelques hommes pour garnison. C’est ainsi qu’il s’avança de quelques centaines de heuês dans des pays où le nom espagnol n’avait pas pénétré. Trop faible au milieu de populations guerrières pour parler en maître, il revint plus tard fonder la colonie de Chiametla dans le voisinage de riches mines d’argent.
Nous n’avons sur l’histoire ae la découverte et des premières exploitations des mines de la Nouvelle-Espagne que des notions fort imparfaites.
On a déjà vu que les filons de Tasco avaient été les premiers travaillés.
C’est à peu près à la même époque que les terrains de Sultepeque, de Tlapujahua et de Pachuca furent fouillés.
L’exploitation des différentes mines de Zacatecas suivit de près. Celle de San- Barnabé fut attaquée dès l’année 1548.
On assure que vers ce temps, des muletiers, qui voyageaient de Mexico à Zacatecas , découvrirent les minerais d’argent du district de Guanaxuato.
Le filon principal, la Veta Madré , fut trouvé en 1560. On croit que les mines de Comanjas sont plus anciennes encore que celles de Guanaxuato, mais, comme le produit de toutes les mines du Mexique n’a été, jusqu’au commencement du dix-huitieme siècle, que de six cent mille marcs d’or et d’argent par an, on peut en conclure qu’au
seizième on ne travaillait pas avec Une grande activité à l’extraction des minerais. Ce résultat ne peut être imputé qu'à l’absence de fonds nécessaires, qu’à l'imperfection des moyens d’extraction, car la cupidité n’etait pas en défaut. C’était elle qui, comme nous l’avons vu, courait sur tous les points de la Nouvelle-Espagne en audacieuse aventurière , qui agrandissait le domaine de la géographie, qni
fvosait les premières pierres de ces viles mexicaines, célèbres aujourd'hui entre les plus belles des deux Amériques. Toutefois, ce nom de ville dans le seizième siècle , qui revient si souvent sous la plume des anciens historiens, ne doit pas toujours être pris dans le sens que nous attachons a ce mot. Les conquistadores et les moines missionnaires donnaient assez souvent de grands noms à de petites choses.
Une croix plantée dans un désert de la Nouvelle- Biscaye ou de la Sonora, ou de quelque province intérieure, figurait dans leurs récits ou sur leurs cartes comme un village habité. Quelques cabanes réunies prenaient le titre pompeux de villes; une enceinte en palissades, un mauvais mur de terre improvisé, étaient désignés sous le nom ae place forte. Il faut donc réduire ces fictions à leur juste valeur pour se former une idée vraie des premiers établissements an Mexique sur les points éloignés de la capitale. Il en était tout autrement dans les limites de l’empire aztèque. Ici les cités espagnoles se développaient sur le site même des villes indiennes , et croissaient en richesses et en population avec une merveilleuse rapidité. Dans quelques-unes d’entre elles, l’industrie d’Europe s’était introduite, et, copistes habiles de ce qu’ils voyaient faire, les indigènes contribuaient aux progrès des premières manufactures.
Eux aussi , esclaves ou serviteurs dans les grandes fermes, cultivèrent pour leurs maîtres, d’après les anciens procédés du pavs, les meilleurs pouf les lantes indigènes, et s’habituèrent ientôt aux méthodes du vieux conti-, nent pour tout ce qui concernait nos
céréales, les arbres fruitiers et les légumes de nos jardins , que les Espagnols s’empressèrent d’importer en Amérique.
La découverte et la colonisation du nouveau Mexique, la partie la pkis septentrionale de la Nouvelle- Espagne, appartiennent encore au seizième siècle, et c’est encore ici des moines missionnaires qui forment l’avant-garde.
La grande expédition du capitaine Espéjo suivit celle du Père Augustin Ruiz, qui périt victime de son zèle religieux. Si l’on pouvait s’en rapportait à la relation du premier, cette province reculée présentait au moment de sa découverte des populations en voie de civilisation , et dont quelques-unes avaient certains rapports communs avec les Aztèques, autant toutefois que des hommes libres peuvent ressembler à des espèces de serfs d’une aristocratie féodale. Espéjo vit plusieurs de ces Indiens, hommes et femmes , avec des robes de eoton agréablement peintes , ou des casaques d’étoffe bigarrée blanc et bleu , à la manière des Chinois : tous étaient ornés de plumes de diverses couleurs. Un des chefs lui fit présent de quatre mille manteaux de coton. La tribu des Jumanes se tatouait le visage et se traçait des lignes bizarres sur les bras et les jambes. Ces peuples avaient pour armes de grands arcs , dont les flèches se terminaient par des pointes aiguës d’un caillou fort dur, et des épées de bois armées des deux côtés de pierres tranchantes, comme les épées des Aztèques; ils savaient s’en servir avec beaucoup de dextérité et couper en deux un homme d’un seul coup. Leurs boucliers étaient recouverts de peaux de boeuf non tannées.
Quelques-unes de ces petites nations logeaient dans des maisons de pierre à quatre étages , à toits plats, et dont les épaisses murailles les garantissaient du froid de l'hiver. D’autres se reposaient sous des tentes pendant les chaleurs de l'été, ou y vivaient toute l’année. On rencontrait des bourgades où le luxe et l’aisance se faisaient remarquer. Les maisons étaient endui-
tes de chaux, et les murs couverts de peintures. Les habitants portaient de fort beaux manteaux également peints, et se nourrissaient de viandes bien préparées et de pain de maïs. D’autres tribus étaient un peu plus sauvages ; elles se recouvraient de peaux d’animaux, produits de leurs citasses, et faisaient de la chair du bison leur principale nourriture. Les plus voisines des bords du Rio-del-Norte, et dont les champs paraissaient bien cultivés, obéissaient à des chefs dont les ordres étaient annoncés par des crieurs publics. On voyait chez tous ces Indiens une multitude d'idoles, et dans chaque cabane une chapelle dédiée au mauvais génie. Ils représentaient en peinture le soleil, la lune et les étoiles principaux objets de leur culte. Lorsqu’ils virent pour la première fois les chevaux des Espagnols, eux, non moins étonnés que les Mexicains, furent tentés de les adorer comme des êtres d’une nature supérieure. Ils consentirent à les loger dans une de leurs plus belles maisons, et les prièrent d’accepter ce qu’ils avaient de meilleur. On trouvait dans cette grande contrée d’abondantes moissons de maïs, des melons, des citrouilles, du lin semblable à celui d’Europe, des vignes chargées de raisin, et de belles forêts remplies de buffles , de cerfs, de daims et de toute espèce de gibier. Tels furent en substance les récits d’Espéjo, récits évidemment fabuleux , et qui par cela même firent fortune dans l'esprit des gouverneurs de la Nouvelle -Espagne.
Ceux-ci, frappés des avantages d une aussi merveilleuse contrée , chargèrent don Juan de Onated'en prendre possession et de la coloniser. Cette mission fut remplie dans la dernière année du seizième siècle. Les rives du Rio-del- Norte se peuplèrent d’Européens. Les années suivantes virent le christianisme essayer son influence sur les sauvages indiens , et planter la croix au milieu de nations féroces qui furent longtemps et dont quelques-unes sont restées la terreur des Espagnols. Encore aujourd’hui les colons du nouveau Mexique , conuus par la grande éner-
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gie de leur caractère, vivent dans un état de guerre perpétuelle avec les Indiens voisins. La crainte de tels ennemis a peuplé les villes et laissé les campagnes reculées presque désertes.
La situation des habitants du nouveau Mexique, à peu près celle des peuples de l’Europe au moyen fige, explique ce défaut d'équilibre entre les populations des champs et des cités.
Pendant que la Nouvelle- Espagne étendait ses limites, le concile provincial de 1585 posait à Mexico les bases de l’organisation et de la discipline de son Église et procédait à des réformes qu’approuvait Sixte-Quint. Le premier concile de 1555 avait défendu de conférer aux' Indiens l’ordre de la prêtrise, la bassesse de leur condition, disait-il, îouvant jeter quelque défaveur sur ’état ecclésiastique. L’assemblée de 1585, la plus célèbre de toutes et dont les décisions sont encore en vigueur, réforma cette disposition. Les indigènes furent admis aux ordres sacrés, mais avec une grande circonspection.
Depuis longtemps cette réserve même n’est plus observée, et le nombre des prêtres de la race rouge est devenu considérable au Mexique ; ils joueront un rôle important dans les événements de la révolution. Nous voyons dans la seconde moitié du seizième siècle l’inquisition s’installer dans cette grande contrée et y révéler sa présence par un exécrable auto-da-fé. Puis arrivent des bulles du pape que les Indiens tributaires sont forcés de prendre à raison de quatre réaux la pièce ; même somme est exigée d’eux pour chaque messe qu’ils entendent. Ils demandent qu’on se contente de cet impôt par famille et non par tête; on refuse. Quelques révoltes partielles facilement réprimées appellent sur eux de nouvelles mesures fiscales. Il est défendu sous peine de mort à tout Mexicain de cultiver la vigne et l’olivier. L’Espagne se réserve le monopole du vin et de l’huile, et soumet successivement aux mêmes restrictions la plupart des autres industries. C’était le temps des mauvais jours pour l’indigène, qui, déjà décimé par une fièvre pernicieuse
en 1545, se voit frappé par une autre peste en 1570. On porte à deux millions cinq cent mille morts les victimes de ce double fléau.
Empressée de cacher toutes les richesses de ses conquêtes aux regards des nations de l’Europe, l’Espagne environna de mystère tout ce qui touchait à ses établissements d’outremer. Le Mexique fut un des points les moins accessibles à l’étranger :
aussi n’avons-nous, dans les relations des voyageurs du seizième siècle , que de vagues renseignements sur l’ensemble du pays , que des détails plus ou moins incomplets sur quelques points de la côte. Thomas Gage, beaucoup trop décrié par Clavigero, et Gemelli Careri, dont on reconnaît maintenant la véracité, sont, vers le milieu et la fin du dix-septième siècle, la source des connaissances vulgaires sur le Mexique. Le premier nous montre la capitale de cette grande colonie comme une espèce de Babylone américaine.
Je ne sais si la comparaison n’est pas forcée , si la sainte colère du prédicateur dominicain n’a pas été trop loin; mais ce qui semble vrai , c’est qu’à cette époque Mexico était, plus qu’aucune ville du vieux continent, belle, riche, grande , coupée de larges rues, couverte d’églises , de palais , d’hôtels, où l’or, l’argent, les perles, les pierreries brillaient avec profusion. On les voyait encore sur les habits des hommes et sur les parures des femmes qui n’appartenaient pas aux classes élevées de la société. On incrustait des pierres précieuses sur les panneaux des voitures et sur les harnais.
Les étoffes de soie de la Chine , les mousselines des Indes paraient jusqu’aux esclaves noires. Quinze mille équipages parcouraient chaque jour les rues de Mexico, animées par de riches magasins semblables aux bazars de l’Asie. On menait dans cette grande capitale une vie d’orgueil, d’affaires et de plaisirs, une vie molle et voluptueuse. Les négresses et les femmes de couleurysontcharmantes, dit Thomas Gage; elles se mettent avec une grande recherche, elles sont aimées des hom-
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mes qu’elles captivent et qu’elles ont l’art d’enlever a leurs épouses légitimes : celles-ci se consolent en prenant leur revanche , en se livrant à la passion du jeu , passion si forte qu'il n’est pas rare de les voir inviter des étrangers passant dans la rue à entrer chez elles pour faire une partie de prime qui se prolonge fort avant dans la nuit. A ces mœurs déréglées se mcle beaucoup de bigoterie; on croit racheter ses erreurs, ses crimes même, en fondant des églises, en dotant des monastères. On observe rigoureusement l’extérieur de la religion et l’on fait bon marché de sa morale sévère. Les moines ne sont pas épargnés dans cette revue satirique. Gage nous les montre avides de richesses et de tous les plaisirs du monde, employant une partie du jour à visiter les religieuses de leur ordre, à causer avec elles, à faire de la musique et à manger des confitures. II nous introduit dans les couvents où les règles et la discipline ne sont pas trop bien observées.
Nous voyons les Pères de la Mercy procéder à l’élection d’un provincial , se disputant d’abord et finissant par un combat aux couteaux. Ces bons moines montraient des deux côtés un zèle si vif à faire triompher la cause de leur candidat, qu’il ne fallut rien moins que l’intervention du vice-roi et de sa garde pour que l’élection se terminât un peu plus canoniquement.
En ce temps-là, la puissance ecclésiastique, dans la Nouvelle-Espagne, se mesurait quelquefois avec le pouvoir civil ; elle ne reculait pas à prendre en main contre lui la cause des populations souffrantes par quelque abus d’autorité. Nous en avons un exemple dans cette grande lutte de 1624 , entre l’archevêque Alonzo de Zerna et le vice-roi marquis de Gelvez. Thomas Gage nous raconte en détail cet événement qui eut toute l’importance d’une émeute. Gelvez, bon administrateur, sévère justicier, effroi des voleurs de grand chemin , ternissait les qualités de l’homme d’Etat par une insatiable cupidité. Elle lui inspira l’idée de spéculer sur les blés en les
faisant accaparer par un de ses agents nommé don Pedro Mexio , non moins avide que lui, riche et fort adroit. Cet homme, par ses achats dans toutes les contrées qui approvisionnaient la capitale, fut bientôt maître du marché, et vendit au prix qu’il lui plut d’établir. Le peuple souffrait, il se plaignit : il s’adressa d’abord au vice-roi, et, sur son refus de punir, il porta ses doléances à l’archevêque, qui ne lit pas attendre les foudres spirituelles , seuls moyens de répression dont il’jiût disposer. Il excommunia le vendeur de blé; et, comme celui-ci, loin de s’amender, tenait sa marchandise à plus haut prix , le prélat mit la capitale en interdit et lit fermer les églises. Ce fut grande rumeur chez un peuple éminemment catholique, chez un clergé nombreux qui perdait en messes plus de 3,000 francs par jour. Le vice-roi ne pouvant parvenir à faire lever l’interdit, donna l’ordre d’arrêter l’archevêque comme perturbateur du repos public et criminel de lèse-majesté , ordre qui finit par être exécuté, bien que le prélat, pour s’y soustraire, se fût retranché dans sa cathédrale comme dans un asile inviolable, qu’il se fût revêtu de ses habits pontificaux, qu’il se fût placé sur les marches de l’autel, au milieu de son clergé, tenant le saint sacrement d’une main et sa crosse de l’autre. Alonzo de Zerna, conduit sous bonne escorte à Saint- Jean de Ulloa, fut ensuite embarqué pour l’Espagne sur un des vaisseaux de l’État. Mais un tel acte d’autorité soulevait trop de passions pour être accepté par une population qu’excitait des prêtres irrites. Elle commença par pousser des cris de rage contre le chef des officiers de justice, un certain Tirol, qui avait arrêté le prélat. Cet homme, chaque jour menacé de mort , se réfugia dans le palais du vice-roi où il fut poursuivi par la populace demandant sa tête. L’émeute voyant que sa proie lui échappait, s’en prit au viceroi lui-même; elle brisa la porte de la prison dépendante du palais ; elle mit les prisonniers en liberté, puis, forte de tels auxiliaires , elle attaqua
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le palais. Le vice-roi, qui n’avait ni soldats ni canons, et se voyait réduit à quelques gardes et domestiques, fit arborer le grand étendard royal , et sonner la trompette : c’était un signal de détresse qui devait faire accourir tous les bons Espagnols à son aide ; cependant personne ne bougea. Cette sympathie pour les factieux les enhardit à tel point qu’ils mirent le feu à la prison, forcèrent le palais, le pillèrent, et n’en sortirent qu’après s'étre bien assurés que le vice-roi n’y était pas.
Ce grand personnage s’était fort heureusement échappé déguisé en cordelier; un religieux de Saint-François le conduisit dans son couvent où il demeura le reste de l’année. A la nouvelle de cette sédition de si mauvais exemple, la cour d'Espagne ût partir un nouveau vice-roi, assisté d’un inquisiteur de Valladolid chargé d’informer.
11 y avait tant de gens à punir et de si considérables , qu'on crut devoir se borner à faire pendre quelques misérables convaincus de vol , et à destituer un certain nombre de fonctionnaires publics. L’attitude des créoles et des nommes de la race rouge , en cette circonstance , fut remarquable :
elle donna la mesure de leur aversion pour le gouvernement de la métropole; on vit dès lors ce qu’on devait attendre de ces deux classes d’hommes , si l’occasion de secouer le joug espagnol se présentait un jour.
Nous n’avons au Mexique, dans le dix-septième siècle, que des événements d’intérieur, et plus de ces faits qui se lient à l’histoire du monde. De temps en temps la tyrannie des Espagnols est encore obligée de recourir à la force. Il lui fallut lutter contre quelques tribus chichimèques qui aimaient mieux mourir les armes à la main, que d’aller Cuir au fond des mines , dans une lente agonie. Mais un ennemi pius puissant que l’Indien, l’eau des lacs, mit plusieurs fois dans ce dix-septième siècle la nouvelle Mexico en danger.
Déjà nous avons vu ce terrible élément couvrir la capitale des rois aztèques , et ceux-ci chercher à se préserver de ses ravages par une longue
digue élevée depuis Iztapalapan jusqu’à Tepeyacac. Ce grand travail, souvent dégradé par les eaux, et plusieurs fois réparé par les Espagnols , n’avait pu empêcher les inondations de 1553, de 1580, de 1004, de 1607. Son insuffisance bien constatée, on eut recours à un autre système, à un canal d'écoulement. L'ingénieur Martinez adoptant l’ancien projet de 1580, fit creuser la fameuse galerie souterraine de Nochistongo qui devait donner issue aux eaux du lac de Zumpango et du rio de Guautitlan. Ce travail fut commencé d’une manière toute solennelle.
Le vice-roi, en présence de Vaudiencia, donna le premier coup de pioche.
Quinze mille Indiens furent employés à cet ouvrage et traités avec une rigueur toute barbare ; il fallait aller vite, on ne ménagea ni leurs forces ni leurs vies. Au mois de décembre 1608, le vice-roi et l’archevêque furent invités par Martinez à venir voir couler les eaux dans cette galerie qui devint bientôt l’objet de la critique ; on lui reprocha de n’être ni assez large , ni assez profonde , ni assez durable. Les hommes spéciaux se disputèrent , et la cour de Madrid, pour les mettre d’accord , les repoussa tous et conGa la direction des travaux à un Hollandais nommé Adrien Boot, partisan du système des digues, qu’on peut appeler lé système indien. La galerie fut abandonnée, peut-être même bouchée, on ne sait. Niais après de grandes pluies, le 20 juin 1629, la ville de Mexico se trouva inondée à un mètre de hauteur ; ou allait en bateau dans les rues. Pendant cinq années que dura cette inondation , la misère du bas peuple fut à son comble, le commerce cessa, beaucoup de maisons s’écroulèrent, d’autres devinrent inhabitables. L’archevêque Manzo y Zuniga se distingua par sa bienfaisance; il sortait journellement en canot pour distribuer du pain aux pauvres dans les rues couvertes par les eaux. Au milieu de ces malheurs, le vice-roi fit venir à Mexico l’image de la sainte Vierge de la Guadalupe. Elle séjourna longtemps dans la ville inondée. Les eaux ne se retiré-
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rent qu’en 1634 , époque où , par des tremblements de terre très -forts et très-fréquents, le sol se crevassa dans la vallée : ce phénomène, au dire des incrédules, favorisa beaucoup le miracle de l'image révérée.
Aucun événement important ne vient attirer l’attention du monde sur la Nouvelle-Espagne pendant une grande partie du dix-septième siècle. Ce n’est que vers 1680 que ses côtes orientales tentent l’avidité des hardis flibustiers.
En 1663, trois de leurs chefs, deux Hollandais et le Français Grammont , à la tête de douze cents hommes d’élite , se rendirent sur la côte du Mexique dans le but d’attaquer la nouvelle Vera-Cruz. Ils s’y introduisirent de nuit par surprise. G raff, l’un des chefs , s’empara de la forteresse qui était armée de douze pièces de canon, et les dirigea aussitôt sur la ville. Les Espagnols, réveillés par le bruit de l’artillerie, apprennent que les flibustiers sont maîtres de la place; alors ils courent aux armes, et bientôt le carnage devient horrible. Les flibustiers restèrent vainqueurs, et firent un grand nombre de prisonniers , au nombre desquels étaient les plus riches et les plus notables de la ville; ils les renfermèrent dans une des principales églises qu’ils disposèrent de manière à la faire sauter. Ils firent ensuite main basse sur l’or, l’argent, les bijoux , les marchandises des habitants. Ils en portèrent sur leurs vaisseaux pour plus de six millions. Craignant alors d’être attaqués par les milices des environs , ils offrirent la liberté aux Espagnols enfermés dans l’église, à condition de payer une rançon de deux millions de piastres qui leur fut comptée immédiatement, puis ils s’empressèrent de mettre à la voile avec leur riche butin. Deux ans après, ces mêmes hommes, sous les ordres de Grammont, partirent de la Tortue , et allèrent attaquer Campëche. Quelques heures leur suffirent pour s’emparer des faubourgs. La forteresse, munie d’une bonne artillerie , fit d’abord quelque résistance; mais sa faible garnison l’abandonnant bientôt pour se
sauver dans l’intérieur , les flibustiers en prirent possession. Ils y restèrent deux mois, pendant lesquels ils pillèrent la ville qu’ils incendièrent en se retirant : Grammont y célébra la fête du roi de France en véritable corsaire, en faisant brûler dans unfeu de joie, le jour de lu Saint-Louis, pour plus d’un million de bois de teinture. Alors les rivages du Mexique, qui bordent le grand Océan , plus heureux que ceux de l’Atlantique, voyaient s’avancer les missionnaires jésuites à la conquête toute pacifique de la Californie ; conquête poursuivie sans succès pendant près de deux siècles par Cortès et par tous les vice-rois , ensuite abandonnée comme impossible pur la cour de Madrid , et reprise par cette société célèbre dont les services géographiques ne peuvent être méconnus.
Le voyage de Ulloa , en 1641 , entrepris par ordre de Cortès , avait à peu près établi que la Californie tenait au continent. Ce fut comme une presqu’île que le pilote Castillo la représenta sur sa carte construite à Mexico en 1641. Malgré ces progrès de la géographie, les cartographes du temps de Charles II regardèrent cette contrée comme un archipel des grandes îles appelées islas Carolinas. La pêche des perles y attirait de temps en temps quelques batiments expédiés des ports de Xalisco, d'Acapulco ou de Cliacala. Sebastien Viscaino en avait formellement pris possession dès 1396. Quarante -six ans plus tard les jésuites parvinrent à y former quelques établissements. Ils eurent à lutter contre les efforts des moines de Saint -François, qui cherchaient de temps en temps à s'introduire chez les Indiens. Ils eurent à combattre ces Indiens stupides et féroces , incapables de comprendre les bienfaits de la civilisation , et n’obtinrent point des postes militaires la protection qu’ils en devaient attendre. Le temps leur vint en aide; leur zèle fut apprécié; ils remportèrent enfin une victoire complète.
Non-seulement ils eurent le privilège du gouvernement spirituel de la Californie , mais la cour décida que tous
les soldats , même le capitaine du détachement de Loreto , seraient sous les ordres du Père président. Depuis 1697 jusqu’en 1721 , trois jésuites, les Pères Külin, Salvatierra et Ugarte, firent connaître dans le plus grand détail les côtes qui environnent la mer de Cortès , l’aspect physique du pays et son véritable tracé. On crut alors , en Europe, avoir appris pour la première fois que la Californie était une péninsule (*). Ces religieux en furent les véritables conquérants ; ils la soumirent à l’Évangile. Leurs établissements, pendant les soixante premières années du dix-huitième siècle, furent en plein progrès. On y comptait alors seize missions principales , dont dépendaient encore quarante et quelques villages.
Les jésuites déployèrent, dans cette œuvre de civilisation , le zèle apostolique, l’industrie commerciale, l’administration prudente et sage , et l’activité auxquels ils ont dû tant de succès , et qui les ont exposés à tant de calomnies dans les deux Indes. Le fanatisme ne guidait pas leurs pas. Ils arrivèrent chez les sauvages californiens avec des curiosités pour les amuser, et du grain pour les nourrir. La haine de ces peuples pour le nom espagnol fut vaincue par la bienveillance de leurs instituteurs. Eux se firent charpentiers , maçons , tisserands , architectes , cultivateurs. Depuis leur expulsion en 1767, l’administration de la Californie fut confiée aux dominicains de Mexico , et la prospérité des missions disparut avec leurs habiles fondateurs.
Avant d'arriver à la révolution de 1808, il nous faut prendre une idée de l’organisation coloniale, civile, politique et religieuse du Mexique,
(*) Le Père Külm établit, eu 1697, par scs propres observations, que la Californie se rattachait vers le nord au continent et su joignait à la I*imeria-Alta. Vingt ans plus tard , Cigale visita le golfe de Californie jusqu’au llio-Colorado ; il leva la carte d’une partie de ses côtes, et reconnut qu’il n’existait point de communication entre ce golfe et la iner du Sud. L’exactitude de la carte de Caslillo fut alors conürmée.
passer en revue son état social , et signaler cette suite d’abus qui réunit dans une haine commune du joug espagnol les créoles blancs et les hommes de la race rouge.
L’Espagne fonda ses colonies en Amérique avant toutes les autres puissances. A elle appartint la tâche dangereuse des premiers essais. C’était au temps où l’Europe sortait à peine dit moyen fige; où la réforme dans le Nord agitait les esprits ; où la crainte de la voir pénétrer dans des contrées nouvellement affranchies de la présence des Maures, tenait cette même Espagne en défiance perpétuelle. Elle se raidissait dans son immobilité contre tout changement politique ou religieux :
elle confiait à l'inquisition la garde de son vieux christianisme, de ses vieilles institutions. Fanatique, et encore toute chevaleresque , elle combattait pour une maîtresse, pour saint .Jacques, pour l’immaculée conception de la Vierge, avec une égale ardeur; et, quand il s’agissait de triompher des infidèles , d’étendre sa foi et d’enrichir le trône de nouveaux domaines, tous les moyens lui semblaient légitimes.
Ces dispositions expliquent les mesures rigoureuses employées par les Castillans dans les Amériques , l’esprit de leur politique, et les droits qu’ils se croyaient sur la terre conquise ou sur les peuples vaincus.
Le Mexique, comme toutes les autres possessions américaines de l’Espagne, n’était point considéré comme colonie dans l’acception ordinaire de ce mot. C’était uniquement une propriété de la couronne en vertu de la donation du pape. Au roi appartenait le pays ; toutes les terres occupées par les conquérants ou leurs ayants droit et par les indigènes étaient réputées concession royale. A ce titre de propriétaire, le roi ne levait pas d’impôts sur le sol , mais percevait des droits , des tributs , des redevances. Il gouvernait par un délégué ayant le titre de viceroi. Il ne reconnaissait aucun droit de corporation, aucun privilège. Les fonctionnaires étaient ses gens , ses gens à gages plus ou moins rétribués.
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Représentant le souverain , le viceroi était à la tête de toute l’administration du pays ; il présidait le conseil ; il nommait à tous les emplois vacants , sous la réserve de la sanction royale; il commandait l’armée, et décidait de toutes les questions militaires en conseil de guerre. Telles étaient ses principales attributions (*).
A côté de ce grand fonctionnaire, et comme contre-poids à son autorité, un tribunal suprême, nommé Audien cia, cour d'appel de tous les tribunaux civils et ecclesiastiques, rendait la justice en dernier ressort, toutes les fois que l'objet du litige n’excédait pas dix mille dollars. Cette cour avait le droit de remontrance, et délibérait connue conseil d’État. Elle correspondait directement avec le conspil des Indes , ce grand régulateur de toutes les affaires des colonies espagnoles. Les membres de l’Audience jouissaient d’immenses privilèges. Hommes de la mère patrie avant tout, ils se devaient uniquement à ses intérêts; et, pour qu’aucune affection de famille ne pût les attacher au Mexique, il leur était défendu d’y prendre femme, eux et leurs fils , et d’y acquérir des propriétés. Pareille interdiction frappait le vice-roi.
A la tête des gens de finance et des administrations locales des provinces se trouvait l’intendant. Sous ses ordres, les collecteurs des droits et redevances , et , plus tard , des douanes et de l’impôt , exerçaient leurs fonctions. Tous ces agents du fisc, plus redoutables que des nuées de sauterelles, s’abattaient , à époques fixes , dans les villages des Indiens qu’ils pressuraient sans pitié. Ce que ces vampires rendaient au trésor royal était beaucoup moins considérable' que ce qu’ils gardaient pour eux. Le pouvoir des inten-
(*) Le pouvoir des vice-rois avait singulièrement diminué dans ies derniers temps de la domination espagnole ; il se trouvait entravé par différents juntes de création moderne. La vieille audieucia et le conseil des Indes avaient fini par s’attribuer jusqu'aux plus petits détails d’administration.
dants, dans tout ce qui concernait l’impôt direct ou indirect, était trèsétendu. Leurs appointements étaient fixés par le conseil des Indes, sous l’intervention du vice-roi. Ils étaient à peu près indépendants dans leurs' provinces , dont les limites ont servi , dans ces derniers temps, à déterminer la circonscription de chaque État de la confédération mexicaine.
La constitution de l’Église américaine ne ressemblait nullement â celle d’Espagne. Dans la péninsule, le pape était le chef absolu du clergé ; en Amérique, il n’avait sur lui qu’un pouvoir nominal. L’Église mexicaine n’obéissait qu’au roi. Les prérogatives jadis concédées à Ferdinand par Alexandre VI et Jules II , n’étaient pas moins étendues que celles d’un chef d’Église nationale , du roi d’Angleterre par exemple. Le monarque espagnol disposait de tous les bénéfices et emplois. Son patronage était illimité. Aucune bulle n’était reçue dans la Nouvelle- Espagne sans avoir été examinée et approuvée par le conseil des Indes. Les rois n’autorisèrent au Mexique d’autres ordres religieux que ceux qui faisaient voeu de pauvreté, et auxquels leurs statuts défendaient de posséder des propriétés territoriales et d’exercer des droits seigneuriaux. On est taché de trouver à côté de mesures aussi sages l’indigne trafic des bullesd’indulgences, dont le gouvernement traitait à forfait avec le pape, et qu’il revendait fort cher aux Indiens et aux créoles. Ce trafic se faisait hautement, sans mystère, comme celui du tabac. Ce monopole était un des principaux revenus de la couronne ; elle ne permettait pas plus au souverain pontife de s’en mêler, qu’elle n’eût souffert que la France et l’Angleterre s’immisçassent dans l’administration du pays! Ce n’était point seulement question d’intérêt pécuniaire , mais affaire de souveraineté.
Remarquez comme un fait caractéristique de la politique espagnole, dans l’administration de ses colonies, que tous les pouvoirs y étaient balancés, qu’aucun n’était absolu et ne pouvait prétendre à une action non contrôlée.
Tous se surveillaient réciproquement, gidores à vie. Cette innovation fut de C’est ainsi que la mère patrie crovait courte durée ; le ridicule en lit jus* s’assurer contre toute entreprise d’in- tice.
dépendance; mais elle oubliait que Le code qui régissait le Mexique, l’indépendance d’une colonie ne fut etd’après lequel les tribunaux devaient jamais l’œuvre des agents salariés prononcer, portait le titre de Recopi- * du gouvernement, mais des popula- lotion de las ley es de las Indias. C’étions opprimées et de la marche du tait une masse hétérogène de statuts, temps. de décrets, d’ordonnances, rendus de-
Je n’ai point encore parlé du pou- puis trois siècles sur différents sujets voir populaire, de ces corporation s nm- touchant l’Amérique espagnole, parle nicipales, seul élément démocratique conseil des Indes et les rois d’Espagne, qui se rencontrât au Mexique. Ces as- C’était un bizarre assemblage de dissemblées conservèrent longtemps quel- positions incohérentes, souvent même ques vestiges de leur origine , et cet contradictoires , et qui n’avaient de esprit de liberté que Charles V, à peine commun entre elles que d’être réunies sur le trône , anéantit si parfaitement et reliées en quatre gros volumes en Espagne. Les regidores et les alcades, in-folio. Nulle part l’arbitraire n'était composant les ayuntamientos ou muni- plus à l’aise que dans ce chaos où cipalités, nommés d’abord au Mexique toutes les opinions pouvaient trouver parleshahitantsdechaqueville, étaient un texte favorable. Aussi, et comme aimésdu peuple qui les regardaitcomme une conséquence de cette facilité, nulle ses protecteurs naturels. Des liens part la justice n'était moins pure, la norooreux, soit alliances de famille, corruption plus générale et moins désoitcommunauté d’intérêts, unissaient guisée : l’absence de toute publicité la l’indigène aux magistrats de la cité , servait à merveille. A cette mauvaise tandis qu’entrel’iiwügèneet l’Européen législation venait se joindre encore aucun point de contact, aucun rapport une détestable procédu rfe, résultat d’inintime, aucune parenté. Au conimen- nomhrables privilèges (fueros). Chaque cernent de la révolution les membres profession ou corporation avait les du cabitdo devinrent, sur presque tous siens; le clergé possédait les plus étenles points, les organes du peuple. Ils dus. Puis venaient ceux du corps ense tirent les chauds avocats du gou- seignaut, des marchands, de la milice, vernement provisoire en l’absence du de la marine , etc. Chaque privilégié roi , et se posèrent en ennemis vis-à- pouvait choisir, tant au civil qu'au vis des audiencias dévouées aux inté- criminel , le tribunal spécial du corps réts de la vieille monarchie. Ainsi dont il faisait partie. Dans tout ceci commença la lutte entre les peaux il n’y avait que les indigènes qui eusrouges et la race blanche. Cette posi- sent à souffrir; il leur était à peu près tion des cabildos et du peuple à toutes impossible d’obtenir raison d'un Eûtes époques, est un fait très-extraor- ropéen, qui déclinait toujours la coradinaire, car il faut bien noter que de- pétence de l’ordinaire , et ne prétenpuis longtemps les premiers étaient à dait plaider que devant les juges d’expeu près choisis par la couronne , et ception.
que jusqu’en 1812, lors de l’établisse- A ne considérer que la lettre de la ment de la constitution en Espagne, loi, il y avait parfaite égalité entre les leprivilége de l’élection étaitpuremeut Américains et les Espagnols ; les prénommai. Bien plus , on chercha à la miers comme les seconds étaient adfin du siècle dernier à dénaturer coin- missibles aux emplois publies : ce droit plétement cette institution en lui don- est cent fois exprimé dans les Recopiaient une couleur militaire; on essaya laciones. On trouve dans le même redans les provinces internes de faire, du cueil de sages dispositions sur la récapitaine et des lieutenants de milice partition et la perception des impôts ; de chaque localité, un alcade et des re- mais ces théories de justice et d’équité
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disparaissaient devant une pratique beaucoup plus en harmonie avec le système prohibitif adopté. Ici le privilège devenait une nécessité politique, une conséquence forcée. En employant uniquement des Espagnols, on dissémina sur tous les points une classe d’hommes étrangers aux usages, aux habitudes, aux intérêts du pays, et qui , devant tout à l’Espagne , lui était exclusivement dévouée. On mit entre ses mains tous les moyens de fortune, moins pour elle-même que pour enlever au Mexique le plus de capitaux possible. Ces hommes ne se rendaient là que pour un temps, et comme les oiseaux de proie qui . rapportent dans l’aire ce qu’ils ont pu dérober, eux se hâtaient de revenir déposer sous le toit paternel le fruit de leurs rapines. Les modèles de cette cupidité étaient haut placés. Les vice-rois donnaient l’exemple. Avec un salaire nominal de soixante mille dollars, ils trouvaient moyen d’en dépenser deux ou trois fois autant ; puis , après quelques années de cette vie royale, ils revenaient en Espagne avec quelques millions de francs d’économies. Ils tiraient d’énormes bénéfices de la distribution arbitraire du mercure , dont la vente exclusive appartenait au roi : ils vendaient aux creoles des titres et des distinctions qu’ils se chargeaient de faire obtenirà Madrid ; ils vendaient aux grandes maisons de commerce de Mexico et de la Vera-Cruz des licences pour l’introduction des articles étrangers prohibés. Tous les fonctionnaires , grands ou petits, allaient à la curée chacun dans les limites de son emploi; elle était si bonne que nombre d’agents non rétribués s’en contentaient fort bien. Les places sans traitement ne manquaient pas de candidats qui payaient fort cher la faculté de voler au Mexique avec privilège.
Ce triste état de choses . que les intéressés de Madrid , de Cadix , de la Vera-Cruz et de Mexico appuyaient de leur influence, trouvait dans cette solidarité la force de triompher de toutes les plaintes des Américains ; l’Espaguol aux colonies restait toujours
l’homme de la métropole, l’homme fier de sa couleur et de sa race. Il faut avoir visité le Mexique avant la dernière révolution, pour se faire une idée de la préférence que les liens du pays obtenaient sur ceux du sang. Le fils qui avait le malheur de naître d’une mère créole était regardé dans la maison paternelle comme inférieur à un petit commis castillan , auquel on était tout fier d’accorder la tille de la maison avec une bonne partie de la fortune. Eres criollo , y basta , vous êtes créole , et c’est assez : telle était la phrase ordinaire que l'Espagnol, dans un moment de mauvaise humeur, adressait à ses enfants; c’était la formule du plus profond mépris qu’il lui fût possible d’exprimer. Lui et ses pareils étaient connus sous le nom de Uachupins. Ce terme désignait dans la bouche des Américains l'Européen infatué de son propre mérite, et qui s’imaginait que le hasard d’étre né dans les arides plaines de la Castille ou de la Manche lui donnait une capacité intellectuelle supérieure à celle de cette race issue des conquérants du Mexique et des filles de la noblesse aztèque.
Vigilante dans ce qui touchait a ses intérêts financiers, l’Espagne était loin cependant de les entendre d’une maniéré rationnelle. Au lieu de simplifier son administration, elle la compliquait chaque année de rouages nouveaux , d’offices qui n’avaient d’autre objet que de contrôler des emplois inutiles.
Aussi la belle et riche colonie de la Nouvelle -Espagne ne lui rapportait chaque année que six millions de dollars, bien que la totalité des impôts et des droits de toute nature s'élevât à plus de vingt millions. Les frais d’administration absorbaient plus de la moitié de cette somme, et le reste servait à couvrir le déficit qui existait entre les recettes et les dépenses de la Havane et des Philippines.
Sous un tel régime on ne s'occupait guère du bien-être moral des niasses ; on regardait comme mesure politique de les maintenir dans une ignorance profonde, garantie d'obéissance et de sécurité pour le gouvernement. Aussi,
parfaitement étranger à ce qui se passait hors de sa patrie, le créole s’imaginait que le sort des autres peuples valait encore moins que le sien; il était convaincu qu’il n’y avait rien de plus grand , de plus éclairé que l’Espagne.
Il vovait dans son gouvernement la plus haute combinaison monarchique, et dans sa puissance militaire la reine des nations. Pour lui , hablar christiano, parler chrétien ou la langue des chrétiens, ne signifiait rien autre que parler espagnol. Il comprenait sous la rubrique générale d'infidèles ou d’héréliques, Français, Anglais, Juifs, Musulmans, avec lesquels tout bon catholique ne pouvait entretenir de rapports. Chez lui l’inquisition, gardienne de son ignorance, ne proscrivait pas moins les écrits politiques, les histoires les moins hardies , que les œuvres de Luther. Jusqu’en 1811, la doctrine de la souveraineté nationale était par une étrange anomalie dénoncée à Mexico comme chose perverse et condamnable. Il fallait au créole une permission spéciale pour visiter les pays étrangers; on ne l’obtenait pas toujours, et toujours elle était limitée. Les arts du dessin et les études relatives à l’exploitation des mines recevaient seuls quelques encouragements. On pense bien que l’importation des livres d’Europe était sévèrement défendue. En 1807 , un Mexicain, don José Roxas, fut dénoncé par sa propre mère comme possédant un volume de Rousseau. Le malheureux n’échappa à la prison que par la fuite. Toutefois , il est juste de reconnaître que cette persécution n’atteignait que les petites gens , et nullement la haute société, et que les prohibitions étaient plus en théorie qu’en pratique. Les classes élevées se souciaient fort peu du saint-office, et le méprisaient même assez ouvertement.
On trouvait dans leurs bibliothèques les œuvres des philosophes français et anglais, ainsi qu’un assez grand’ nombre d’ouvrages politiques, même ceux ue le génie révolutionnaire enfantait ans les dernières années du dix-huitième siècle.
En terminant ce rapide tableau, nous ne devons pas oublier les restrictions à la liberté industrielle et commerciale que la Nouvelle- Espagne avait à subir. Ce régime prohibitif, qui froissait les intérêts des classes les plus nombreuses , est certainement la cause la plus directe de la révolution. La préférence donnée à l’Espagnol pour les emplois publics n’agissait guère sur le peuple qui ne prétendait pas à gouverner. Mais le monopole de Cadix et de la Vera-Cruz lui était dur. Il s’en rappelait chaque jour en payant au poids de l’or les articles d’Europe d’un usage général, ceux-là surtout que son propre pays aurait produits avec tant d’abondance et à si bon marché. Si le régime prohibitif le plus complet pouvait être offert comme le type du meilleur système colonial , la Vieille- Espagne aurait des droits a l’admirationde la postérité. Nousavons déjà vu qu’elle avait défendu la culture de la vigne et de l’olivier. Celle du cacao, du café, de l’indigo, n’était tolérée que dans certaines limites et dans les seules proportions des besoins de la mère patrie. Il serait fastidieux de rappeler toutes les industries manufacturières défendues au .Mexique ou laissées sans protection. L’Espagne se réservait le droit exclusif de fournir à ses colonies tout ce qui leur manquait. Il n’est pas difficile de démontrer qu’impuissante à manufacturer chez elle la plupart des objets qu’elle portait en Amérique, elle n’était, en réalité , que l’intermédiaire entre ses sujets d’outre -mer et les véritables producteurs d’Europe. En définitive, les trésors du nouveau monde ne lui restaient pas aux mains.
Il faut arriver jusqu’au commencement du dix-huitieme siècle pour apercevoir quelques modifications à ce rigoureux système prohibitif que nous venons de signaler. Il fut permis aux Français , pendant la guerre de la succession , de commercer avec le Pérou; mais le Mexique ne leur fut pas ouvert. Après la paix d’Utrecht, le traité connu sous le nom de l’Asiento garantit à la Grande-Bretagne le droit
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de transporter, pendant trente ans, des esclaves noirs dans les colonies es-
agnoles , et le privilège d’envoyer un
âtiment de cinq cents tonneaux chargé de marchandises d’Europe à la foire de Porto-Bello. La prohibition qui frappait les colons fut modifiée, dans l’année 1774, en faveur du Mexique, du Guatemala, du Pérou et de la Nouvelle-Grenade. Ces grandes provinces purent commercer entre elles. La même liberté s’étendit plus tard à toutes les autres colonies espagnoles dans les deux Amériques.
La fin du dix-huitieme siècle fut un période de progrès pour le Mexique.
L’administration du comte de Revillagigedo se fit remarquer par d’utiles travaux , par de bonnes routes, par le pavage et l’éclairage des principales villes , par la publication d'une statistique du pays , par une meilleure police, et par de sages règlements qui furent assez mal exécutés par les agents du gouvernement.
Nous venons de donner un aperçu du monopole de l’Espagne avec son luxe de mesures fiscales et de prohibitions. Un semblable régime n’a d’autre durée que celle de la puissance qui le soutient. Il est dans l’ordre immuable des choses humaines que tout système où les avantages ne sont pas réciproques entre les gouvernants et les gouvernés, tombe avec la force dont il faisait son point d’appui. C’est ce qu’on vit dans l’Amérique espagnole à la nouvelle des événements de 1808. Ils développèrent dans les masses des idées d’indépendance qui n’étaient point jusqu’alors assez populaires pour être traduites en action ; elles seraient restées , sans de telles circonstances, le thème favori de quelques esprits, bons pour arranger philosophiquement dans le silence du cabinet le drame des révolutions , mais reculant toujours devant la mise en scène.
On admet généralement que l’insurrection d’Aranjuez (1808), qui détermina le renvoi du prince de la Paix et l’abdication de Charles IV, porta le
Iiremier coup à l’autorité royale dans es colonies de l’Espagne. Un monarque
absolu , forcé de courber la tête devant une populace factieuse, insulté par ses sujets , abandonné de ses gardes, était un spectacle bien fait pour affaiblir au loin , chez les colons d’Amérique, le sentiment monarchique et le culte de la royauté; et, lorsqu’à la suite de ces tristes scènes arriva l’invasion de la Péninsule par Napoléon , la captivité du monarque, la ruine de la vieille dynastie à Bayonne, ce qui restait de prestige attaché au nom de l’Espagne s’évanouit dans l’esprit des Américains, qui, jusqu’alors, croyaient toujours au grand empire du seizième siècle, la terreur du monde, sur les terres duquel le soleil ne se couchait jamais.
Cette croyance était l’ange gardien de la mère patrie ; en perdant cet appui, elle perdait sa force morale, la seule qui pdt tenir en obéissance ses dix -sept millions de sujets d’outremer. Dès ce moment , la perte de ses colonies devint inévitable; celles-ci crurent quelques instants que le peuple espagnol , se levant courageusement pour défendre ses droits , allait échapper au joug ; mais les rapides progrès des armées françaises pendant l’année 1809, la faiblesse, les incertitudes et les revers de la junte centrale , sa retraite en Andalousie, et l’occupation successive de toute la Péninsule par l’armée d’invasion, à l’exception de Cadix, firent évanouir l’enthousiasme momentané des colonies pour la métropole. Ces événements réveillèrent , dans l’âme des créoles , d’anciens sentiments de jalousie et firent naître de nouveaux sentiments de dédain. Ils regardèrent l’Espagne comme déchue de son ancien rang , comme une des provinces de la France; ils se crurent alors dégagés de toute obéissance envers les agents d’un gouvernement qui n’avait plus le pouvoir de se faire obéir chez lui. Le roi était le seul lien qui les retînt encore , d’après ce principe fondamental de la jurisprudence espagnole, que les colonies étaient à la couronne, et non pas à l’État. Toutefois , dans l’absence du monarque, les Américains espagnols avaient devant eux l’exemple de leurs
frères d’Europe, qui remplaçaient le pouvoir royal par des autorités de leur choix chargées de gouverner en son nom.
Cet état de choses n’était point ignoré dans la Péninsule; et l'on vit d'abord la junte centrale , et , plus tard , la régence, chercher à conjurer l’orage par de sages mesures basées sur une parfaite égalité de droits entre la mère patrie "èt ses colonies d’outre -mer.
Celles-ci furent déclarées parties intégrantes de la monarchie par décret du 5 juin 1809. Un autre décret du 10 mai 1810 leur accorda la liberté de commerce sous certaines restrictions. Cette équitable résolution était le meilleur antidote contre l’esprit d’indéppndance des colonies. Malheureusement les marchands de Cadix, dont elle contrariait les intérêts , eurent le fâcheux crédit de la faire rapporter. Une autre disposition du 27 juin décida qu’attendu l'importance de la matière et la difficulté de la situation , il ne serait rien innové aux lois prohibitives qui frappaient les colonies , ainsi qu’aux rapports qui existaient entre elles et l'Espagne. Toutes les dispositions du code indien restèrent en viueur, et le décret du 10 mai fut éclaré nul et de nul effet. On crut pouvoir adoucir tout ce que ces nouvelles rigueurs avaient d'irritant, par des hrases libérales, par des promesses rillantes. C’était peine perdue. Les créoles restèrent convaincus de ce qu’ils avaient à attendre de ceux-là qui réclamaient pour eux la liberté , en refusant de l’accorder à leurs frères d’Amérique.
De cette situation morale de toute l’Amérique espagnole au temps dont nous nous occupons, il nous faut maintenant revenir au Mexique, où, jusqu’en 1808, les masses, plus apathiques qu’ailleurs, semblaient plus indifférentes à la possession des droits politiques.
Ce pays était alors florissant et tranquille ; (es mines et l’agriculture donnaient à la population laborieuse du travail et de l’aisance , et des richesses aux propriétaires; rien n’y annonçait
l’approche de l'orage qui devait, en peu d’années , répandre tant de fléaux sur la Nouvelle-Espagne. A la tête de son gouvernement était alors don José Iturrigaray , homme sage, modéré, cherchant le bien sans passions et sans préjugés. Son autorité, appuyée par les planteurs, les grands propriétaires de mines et les employés européens , semblait aussi bien établie que celle des vice-rois ses prédécesseurs.
Le 8 juillet 1808 une corvette expédiée de Cadix apporta au Mexique les gazettes françaises de Madrid , contenant le récit des événements qui plaçaient la couronne d’Espagne sur la tête de Joseph Bonaparte. Le vice-roi, laissé sans instructions , et suspectant la fidélité de quelques Espagnols de son entourage , communiqua ces nouvelles au public par la voie de, la gazette officielle ; il les donnait sans commentaire, sans aucune de ces réflexions qui éclairent l’opinion et peuvent servir à la diriger. C’était un tort, et ce tort fut promptement réparé dans une proclamation où il protestait de sa fidélité au roi Ferdinand , son légitime souverain ; où il invitait le peuple à suivre son exemple et à lui prêter son appui. Toute cette déclaration fut reçue avec enthousiasme. La foule se pressa dans les rues , criant vengeance contre la France et ses partisans. Le peuple était tout fier de cette phrase de ia proclamation qui réclamait son appui; on ne l’avait point accoutumé à un tel langage. C’était la première fois qu’on le comptait pour quelque chose. L’empressement qu’il mit à exercer le pouvoir qu’on lui reconnaissait prouva qu'il connaissait la valeur de son assistance. Les Ayuntamientos répondirent pour lui." Ils avaient été déjà ses organes en plusieurs circonstances.
On vit alors arriver de tous les quartiers de la capitale , de toutes les villes de province , même de simples villages, des adresses signées par la communauté des habitants , exprimant un loyal dévouement au roi , et la résolution de soutenir le représentant de son autorité. Cet échange de sentiments analogues créa entre le vice-roi et les
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créoles les rapports les plus intimes et les plus bienveillants. La municipalité de Mexico, composée d'hommes influents et respectés, s’empressa de profiter de ces dispositions pour demander au vice-roi la création d’une junte centrale à l’exemple de la mère patrie, et même la convocation d’une assemblée nationale, composée de députés des différentes provinces.
Cette proposition .favorablement accueillie par Iturrigaray, fut repoussée par l’audience comme contraire aux droits de la couronne, aux privilèges des Espagnols. Ce fut en vain qu’on essaya pendant trois mois d’amener cette compagnie à une politique plus conciliante; loin de céder, elle prit le parti de trancher la question par un coup d’État. Le vice-roi lui paraissant pencher en faveur de ses adversaires, elle résolut de le déposer et de l’envoyer en Espagne. Dans la nuit du 15 septembre, une bande ‘d’Européens, la plupart marchands , commandés par un certain Gabriel Yermo, riche propriétaire de la plus belle sucrerie de la vallée de Cuernavaca , forcèrent l’entrée du palais. Ils se saisirent d’Iturrigaray qui reposait sans défiance ; ils le jetèrent dans les prisons de l’Inquisition, et sa famille dans un couvent. Ses gardes ne firent aucune résistance; ils laissèrent leurs compatriotes agir en tonte liberté, et donner à l’Amérique l’exemple de ce que peut oser l’aristocratie d'argent quanti il s’agit de conserver un monopole.
L’audience se justiGa vis-à-vis de la populace en accusant le vice-roi d’hérésie ; et , devant les hommes plus éclairés, elle s’autorisa d’une disposition du code des Indes, qui lui donnait le droit d’intervention et de haute police pour assurer la tranquillité publique lorsque le vice-roi la compromettait par un abus d’autorité. Mais ces explications , nées du besoin de cacher au public le véritable motif du coup d’État , n’eurent aucun succès auprès des créoles. Ils virent que la déposition d’Iturrigaray n’était autre que leur exclusion du pouvoir, et que sa cause était ia leur. L’audience une fois dans
la route de l’arbitraire , he s’arrêta pas. Elle créa une junte de sûreté, espèce de bureau de police générale , muni de pleins pouvoirs pour surveiller et arrêter. Elle organisa des bandes d’Espagnols armées, sous le titre assez bizarre de patriotes. Elle fit jeter en prison ceux qui , dans l’Ayuntamiento, avaient voté en faveur de l’assemblée nationale ; elle les déporta sans jugement, soit en Espagne, soit aux Philippines. Elle donna^ le titre de chef du gouvernement à l’archevêque Lizana , pour se concilier l’affection du peuple, qui reverrait le prélat comme un saint à cause de sa dévotion toute particulière à la Vierge de la Guadalupe ; et puis elle fit partir lemalheureuxlturrigaray pour Cadix , où il fut livré à la vengeance de la junte centrale qu’il avait refusé de reconnaître. L’accusation devant elle, tout en changeant de langage, resta calomnieuse. On prétendit que ce haut fonctionnaire , que cet excellent homme , dont un peu de faiblesse était l’unique défaut, avait le projet de se faire couronner roi du Mexique; et, sans examen, sans procédure, sans jugement , on l’enferma dans un des donjons de Cadix , d’où il ne sortit qu’après trois ans de captivité , et à la suite d’une amnistie générale.
Cependant la conduite de l’audience, loin ae réduire au silence les prétentions des créoles et des Indiens, ne servait qu’à leur donner une nouvelle énergie. Leur vieux respect pour le Iirutenantdu roi n’existait plus depuis qu’ils avaient vu cette dignité si facilement profanée dans la personne d’Iturrigarav. Pour eux laquestion avait changé de face. Il s’agissait alors de savoir à qui des Américains ou des Espagnols appartiendrait, au Mexique, l’autorité souveraine pendant la captivité du roi. L’insolence avec laquelle elle était exigée par les Européens augmentait encore l’irritation des indigènes. L’oidor Bataller, le plus fougueux personnage de l’audience, avait coutume de dire que tant qu’il resterait un muletier dans la Manche ou un savetier dans les Castilles, à lui serait
dévolu le droit de gouverner l’Amérique.
Des deux côtés on se préparait à la lutte. Les Espagnols étaient armés sur tous les points. Les indigènes se réunissaient en sociétés secrètes où ils s’essayaient à conspirer ; ce qu'ils firent assez mal d’abord. En peu de mois l’archevêque , homme conciliant et modéré, devint un homme impossible. L'audience prit en niain les rênes du gouvernement que la junte centrale venait de lui remettre (1809). La violence de ce pouvoir sans contrôle allait chaque jour croissant, la haine de l’Espagnol plus générale et plus vive.
Dès le mois de mai 1809. les conjurés de Valladolid étaient prêts. Un d’eux, le chanoine lturriaga, fit échouer cette
firemière entreprise en la dévoilant au it de mort à un prêtre de Queretaro son confesseur. Le corrégidor de cette ville et un grand nombre d’habitants de la province furent arrêtés à la suite de cette révélation , qui paralysa le mouvement pour un temps, sans rendre le désir de secouer le joug moins actif et moins persévérant. L’arrivée du vice-roi Venegas ne changea rien à cette disposition des esprits. Muni de pleins pouvoirs par la régence de Cadix pour accorder des honneurs , des récompenses et des places aux partisans de l'Espagne , le remède qu'il apportait devait aggraver le mal. A cette époque (1810), le foyer de la conspiration avait changé de province, il était passé du Mechoacan dans l’État de Guanaxuato. Un vaste système d'insurrection y était arrêté. C’est ici que s'ouvre le grand drame révolutionnaire qui a couvert de sang la Nouvelle-Espagne , et que paraît sur la scène le fameux Hidalgo, curé de Dolorès.
C’était un de ces hommes actifs et pleins de ressources, tels qu’il s’en trouve souvent parmi les créoles. Ses ennemis, et quels ennemis que les Fsagnols, ont rendu plus d’une fois oinmage à ses talents. Il avait l’esprit cultivé par des lectures variées ; il possédait cette éloquence qui entraîne la multitude. Son influence reposait
encore sur le dévouement le plus absolu aux intérêts matériels de sa communauté. Il avait créé plusieurs manufactures qui répandaient la vie et l’aisance parmi ses paroissiens. Ses cultures de vers à soie étaient en pleine prospérité; il avait planté de grands vignobles qui allaient donner d’abondantes récoltes ; mais la jalousie du gouvernement de Mexico venait de lui défendre de faire du vin. C’était un grave motif de mécontentement pour tout le pavs , que cette mesure privait d’un produit qu’on lui faisait payer fort cher. Il ne fui pas difficile a Hidalgo de préparer l'insurrection au milieu d'une population aussi bien disposée; il le fit même avec si peu de mystère que son projet fut découvert avant d’avoir atteint sa maturité.
Cette circonstance, qui aurait pu décourager un homme moins énergique, ne fit que le déterminer à brusquer le dénoûment. Hidalgo avait pour anciens camarades de collège trois officiers créoles, dont le régiment était en garnison à Guanaxuato: don Ignacio Allende , don Manuel Aldama , et don José Ahasolo. Il les avait convertis à ses 'opinions ; initiés à ses projets, ils s'associèrent à sa fortune. Ce fut le 13 septembre qu’il leva avec eux l’étendard de la révolte, à la suite d’un sermon politique qui montre toute, sa confiance dans la crédidité des Indiens ses auditeurs. «Mes amis, leur dit-il, dans le dernier sermon que je vousai prêché, je déplorais notre situation actuelle; je me plaignais qu’elle était sans remède; mes tristes paroles n’étaient que trop vraies. Oui, mes enfants, les Européens nous livrent aux Français. Voyezvous comme ils ont récompensé les hommes qui ont déposé notre viceroi ! Ce sont eux qui nous ont enlevé notre vénérable archevêque , parce qu’il nous aimait; qui ont emprisonné notre corrégidor par le seul motif qu’il était Américain. Adieu notre sainte religion, adieu notre bon roi Ferdinand VII !
Mes pauvresenfants, dans peu de jours vous serez jacobins , vous serez esclaves deNapoléon. Mon père, s’écrièrent les Indiens, sauvez -nous de ces dé-
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mons; la Vierge de la Guadalupe pour toujours, Ferdinand à jamais. — Bien , mes amis, reprit vivement Hidalgo, bien ; suivez-moi ; laViergeet Ferdinand pour toujours, et mort aux Espagnols.
Après cette allocution, dont l’effet fut électrique. Hidalgo se mit à l’œuvre; il fit saisir et emprisonner sept Européens, habitants de la petite ville de Dolores ; il confisqua leurs propriétés, et les distribua à ses partisans. C’était le moyen d’en augmenter le nombre.
En vingt-quatre heures il eut une armée, et dès le 18 septembre il fut assez fort pour s’emparer de San-Felipe et de San-Miguel el Grande, villes de seize mille habitants, où il suivit son système de confiscation. Ce besoin de pillage le détermina à se diriger sur Guanajuato , riche dépôt des trésors métalliques des Espagnols. Ce n’était pas uneconquéte facile ; Hidalgo n’ignorait pas que cette vaste cité renfermait soixante-quinze mille âmes , et qu’eile avait pour gouverneur l’intendant Rianon, homme actif, loyal, brave et d’un caractère ferme ; il ne voulut rien entreprendre avant d’avoir reuni un nombre d’hommes suffisant pour attaquer avec succès. Rianon de son côté, craignant de ne pouvoir défpndre avec une faible garnison une ville aussi considérable, où les sympathies des basses classes n’étaient pas pour lui , crut devoir se retirer avec tous les Européens dans un grand bâtiment qui servait de grenier public , et qu’on nommait l’Alhondiga. Il y fit porter l’or, l’argent, le mercure, et toutes les autres valeurs du trésor royal. Il s’y fortifia et se prépara à la plus opiniâtre résistance.
Le 28 septembre, don Mariano Abasolo , revêtu de l’uniforme de colonel de l’année de Hidalgo , se présenta à l’entrée du fort comme parlementaire.
Il était porteur d’une lettre du curé, qui se décorait du titre pompeux de capitaine général de l’Amérique, élu par le choix unanime de ses compagnons d’armes. II proclamait en cette
Sualité l’indépendance du Mexique. Il éclarait que les Européens, seul obstacle à la liberté du pays, devaient en
11* Livraiton. (Mexique.
être bannis, et quêteurs propriétés appartenaient à la nation. 11 ajoutait que si les proscrits se soumettaient paisiblement, ils seraient conduits à la côte pour être embarqués , mais que leurs personnes seraient respectées et mises a l’abri de tout outrage. La réponse de Rianon fut celle qu’on devait attendre d’un homme de cœur: il repoussa avec énergie une aussi révoltante proposition. Hidalgo se prépara à l’attaquer sur-le-champ avec toutes ses forces. Elles s’élevaient alors à vingt mille hommes, Indiens pour la plupart , et presque, tous armés de frondes, d’arcs, de massues, de bâtons et de grands couteaux. Le contraste le plus prononcé se faisait remarquer entre cette troupe sans ordre, sans discipline, et les régiments de la reine et de Celaya qui étaient venus se réunir aux insurgés dans leur marche sur Guanajuato.
Mais si les habitudes militaires n’étaient pas les mêmes, les Indiens montraient plus que leurs nouveaux alliés cette énergie féroce , ce mépris du danger, qui les rendit redoutables dans toutes les phases de la guerre de l’indépendance.
Les petites hauteurs qui entourent et dominent l’Alhondiga furent immédiatement occupées par les révoltes.
Leurs gens armés de frondes firent pleuvoir une grêle de pierres sur les assiégés; ceux-ci répondirent par un feu de mousqueterie bien nourri , qui faisait de grands ravages dans les masses ennemies entassées dans les rues de la ville. Un moment ils eurent l’espoir d’en triompher; mais la population s’étant tout entière déclarée pour Hidalgo, cet espoir s’évanouit.
Le découragement sfempara de ces malheureux rovalistes; il fut à son comble, lorsqu’ils virent la porte du fort brisée, et leur digne chef Rianon, frappé d’une balle, mourant à leur tête. Pressés par des flots d’indiens qui se ruaient dans le fort , toute résistance devint impossible. Ce fut en vain qu’ils demandèrent quartier. Le massacre commença apres la victoire. Le nombre des blancs qui périt dans l’action et après le combat n’a jamais été
L’UNÏVERS.
connu : ce fut une boucherie. Tous les principaux créoles alliés aux Espagnols, et qui s’étaient réfugiés avec eux dans l’Alhondiga , partagèrent leur sort.
Une seule famille perdit dix-sept de ses membres. Il n’y a pas d’expression pour peindre la férocité des Indiens.
Pas un Européen ne trouva grâce devant eux ; ils se vengeaient en barbares sur les descendants des Espagnols du seizième siècle, de tous les maux qui avaient affligé leurs ancêtres aux jours de la conquête.
Les Européens ayant transporté dans le fort tout ce qu’ils avaient de plus précieux, le butin fut immense. On l’estima à cinq millions de dollars, vingt-cinq millions de francs. La possession ae ce trésor changea tout à coup la position de Hidalgo; et ceux
?|ui avaient traité son entreprise de olie, commencèrent à la juger autrement. Tous les yeux au Mexique se tournèrent avec anxiété sur les révoltés de Dolores, et le gouvernement s’inquiéta d’une insurrection qui, bien conduite, avait des chancesdetrioniphe.
La première pensée' d’IIidalgo fut de récompenser son armée; il lui distribua les propriétés des Espagnols de Guanajuato. Telle fut l’activité des Indiens pour détruire, que, dès le lendemain de l’affaire, pas une maison, appartenant à un Européen, n’était debout. Ils se livrèrent aux plus grands excès pendant leur séjour dans cette grande et belle ville (*). Hidalgo n’avait ni le pouvoir ni peut-être la volonté de les arrêter. Il n’ignorait pas que la lutte dans laquelle il venait de S’engager, était une lutte à mort, et il n’était pas fâché de voir ses adhérents
(*) Nous trouvons dans les mémoires sur la révolution mexicaine, par M. Robinson, que ie sac de Guanajuato dura trois jours, pendant lesquels les Indiens firent main basse sur tous les Espagnols, sans distinction d’âge et de sexe. Ces Indiens succombaient sous la charge de lingots d’or et d’argent , de dollars et de doublons. Après le pillage, ils offraient ces doublons pour quatre rcaux chacun (un demi-dollar), ne les considérant point comme monnaie, mais seulement comme des médaillés.
se compromettre de manière à rendre toute réconciliation impossible. Cec nous explique l’indiscipline des premiers insurgés, indiscipline qu’il était si facile de réprimer, et que, dans la suite, on ne reprocha plus aux soldats de Morelos. Ce n’était pas la fermeté qui manquait à Hidalgo; il en donna plus d’une preuve dans sa courte campagne. Il montra même quelques talents d’administration pendant le peu de temps qu’il occupa Guanajuato ; il y fit battre monnaie; il y fit fondre des cations avec les cloches trouvées chez les Européens , et pourvut aux besoins des différents services, autant que les moyens qu’il avait à sa disposition pouvaient le lui permettre. A ce début de sa carrière se rattache toute la célibrité de son nom. Ce nom alla bientôt de bouche en bouche dans toutes les provinces^ on vit en peu de jours l'armée des insurgés s’augmenter d’une foule d’hommes avides d’un changement politique, et bien plus encore de pillage. Tous s’empressèrent de reconnaître Hidalgo pour chef, et de recevoir de lui des grades dans l’armée et des emplois dans l’administration.
Le bruit de ses succès consterna les Espagnols de Mexico. Toutefois, le vice-roi Venegas, homme ferme et prudent, ne perdit pas un moment pour assurer la défense de la capitale. Grâce à la sagesse de ses mesures, la tranquillité ne fut pas troublée, et les sympathies qui pouvaient exister en faveur des insurgés , ne purent se manifester. Venegas, d’abord trompé par les fanfaronnades de quelques membres de l’audience, qui soutenaient que le son de la trompette suffirait seul pour dissiper les indépendants, ne tarda pas à voir les choses sous leur véritable jour. Convaincu de la gravité de la situation, il fit arriver en toute hâte les troupes cantonnées à la Puebla, a Orizava, à Toluca, pour couvrir la capitale. Il enjoignit à Calleja, qui commandait la division de San Louis de Potosi , de se mettre à la poursuite de Hidalgo. Il donna le commandement de l'un des plus beaux régiments au comte de la Cadena , né Mexicain ,
en vue de s’attacher le parti créole par une marque de confiance; cette politique adroite ne tarda pas à porter Ses fruits. Le comte, qui penchait pour l'indépendance, devint f’un des plus loyaux défenseurs des intérêts de l’Espagne, ét alla bravement combattre et se faire tuer pour en assurer le triomphe. La même politique vis-à-vis des créoles fut recommandée à tous les commandants de province. Venegas voulut aussi que l’Église intervînt dans la querelle, et, chez un peuple aussi superstitieux, l'Église n’était pas un auxiliaire à négliger. On semblait mettre en doute la légalité de l’excommunication prononcée contre Hidalgo par l’évêque de Valladolid , d’apres ce motif que le curé de Dolores, bien que révolté contre son roi, et criminel de lèse-majesté , n’était point hérétique , et n’avait point commis d’offense contre la religion catholique. Venegas , qui tenait beaucoup à cette excommunication, la fit confirmer par l’archevêque Llzana et par l’inquisition. Ils excommunièrent également les partisans du curé, et tout Mexicain qui s’aviserait de mettre en doute, par la suite, la justice de cette mesure.
Tout cela n'empêchait pas la désaffection de gagner du terrain; Hidalgo le savait, et il se mit en marche, après avoir séjourné très - paisiblement à Guanajuato jusqu’au 10 octobre; il se dirigea sur Valladolid , où il entra sans coup férir. Les Espagnols s’étaient hâtés d’abandonner cette ville ouverte , dans la crainte de partager le sort de leurs compatriotes de Guanajuato.
Hidalgo se voyait alors à la tête de Cinquante mille hommes. 11 venait de voir passer dans ses rangs un régiment d’infanterie et un régiment de dragons appartenant aux milices provinciales - du Mechôacan , deux beaux régiments parfaitement armés et équipés , et manœuvrant bien. Mais la meilleure de ses acquisitions fut celle de don José Ulorelos, curé de Nucupetaro, son ami d’enfance , qui sut tout d’abord captiver la confiance des insurgés , et gue nous verrons bientôt jouer un rôle important sur la scène révolutionnaire.
Hidalgo , après avoir pris le titre de généralissime des armées mexicaines, et changé sa soutane de prêtre contre un uniforme d’officier , se dirigea sur Toluca. II n’était plus alors qu’a douze lieues de Mexico, dont stmt mille hommes réunis par Venegas défendaient les approches. Un de ces corps d’observation commandé par Truxillo, et dans lequel servait lturbide , celui que nous verrons empereur un jour, fut battu par Hidalgo, le 30 octobre, à LasCruces, une des passes de la chaîne de montagnes qui sépare la vallée de Mexico dé celle de Toluca. Il n’y a de remarquable dans cette affaire que l’ignoble conduite de ce Truxillo, qui engagea un des chefs insurgés à s’approcher de ses lignes, comme parlementaire , et qui fit tirer sur lui et sur sa suite lorsqu’il fut à portée.
L’auteur de cette trahison s’en vanta, dans un rapport officiel au vice-roi, comme d’une action méritoire, et le vice-roi, en l’approuvant, sanctionna ce principe, qu’aucune des règles ordinaires de la guerre ne devait être admise avec les révoltés. Toutefois, cette victoire, et l’approche de l'ennemi, alarmèrent tellement Venegas, qu'il crut devoir appeler à son aide la Vierge de los Remedios , toute-puissante sur l’esprit du peuple, et dont l’image, conservée dans un village voisin, était l’objet d’un culte particulier. Cette image fut portée processionnellement en cérémonie sur le maîtreautel de la cathédrale; puis, le vice-roi, en grand uniforme, alla, à la tête de Son état-major et des principaux fonctionnaires, lui rendre hommage et l’invoquer ; il la pria de vouloir bien accepter le gouvernement du pays, et termina sa harangue en déposant à ses pieds son bâton de commandant.
Si cette puissante protectrice inspira au curé de Dolores la funeste résolution de s’arrêter en vue de la capitale, sans rien tenter pour y pénétrer, elle rendit à la cause de l’Espagne le service le plus signalé. On a écrit bien des choses sur ce mouvement inattendu; on a tenté d’expliquer l’inaction de ce chef, qui, parvenu sur les hauteurs de Santa-
Fè, n’ayant que deux ou trois mille arrivant sur le champ de bataille, et on hommes devant lui, se met en retraite ne sait ce qu’elles eussent fait , si les avec tout son monde , et reprend la insurgés, plus patients ou moins crainroute de Guanajuato. On a dit que tifs, ne se. fussent hâtés de commencer c’était défaut découragé; on a dit que le feu. Cette espèce de. provocation leur c’était le désir d’épargner à la capitale porta malheur. A partir de ce moment, les horreurs d’un assaut. Le caractère les troupes de Calleja ne balancèrent et les antécédents de Hidalgo se refu- plus, et se conduisirent avec une brasent a cette explication. Il avait donné voure et un ensemble qui leur valurent trop de preuves de bravoure et d’in- la victoire la plus complète. Les inhumanité pour être arrêté par de tels surgés perdirent dix mille hommes; obstacles. Il faut chercher a sa con- Hidalgo et un grand nombre de fuyards duite un tout autre motif. Hidalgo prirent en toute hâte la route de Valn’avait point compté sur l’attitude ladolid , tandis qu’Allende et sa diprise par le vice-roi , sur le nombre de vision gagnaient Guanajuato, où ils soldats qu’il avait su réunir , sur les ne purent se maintenir, batteries bien armées qu’il avait fait On a fait d’épouvantables récits des élever à la hâte. Les Indiens , dcmora- atrocités commises par les Espagnols lisés depuis le combat de Las Cruces, dans cette malheureuse ville, et ces où ils avaient fait de si grandes pertes, récits ne sont point une invention du où ils avaient montré une si complète parti vaincu. Il n’est que trop vrai ignorance des effets de l’artillerie, qu’un grand nombre d’habitants, homeraignaient de se mesurer avec des mes, femmes, enfants, vieillards, troupes régulières. La plus grande traînés sur la place publique, après le confusion régnait dans leurs rangs ; combat, furent impitoyablement égorils manquaient d’armes et de muni- gés. A Dieu ne plaise que je veuille tions. A toutes ces causes, qui devaient taire et encore moins excuser de seminfluer sur Hidalgo, il -faut ajouter blables cruautés! mais, tout en les une circonstance plus impérieuse en- vouant à l’exécration, il faut ajouter, core. Des dépêches de Calleja, inter- pour être juste, qu’elles étaient une atceptées , apprenaient que ce général freuse représaille. Le jour même où s’avançait à marches forcées sur la Calleja entrait d3ns Guanajuato, quelcapitale. Cette manœuvre allait placer ques heures avant son arrivée , la pôles insurgés entre deux feux. Hidalgo pulace de cette ville, furieuse de l’a- ■voulut prévenir l’Espagnol en se por- bandon d’Allende, avait massacré deux tant à sa rencontre. Ce mouvement cent quarante-neuf Européens prisonfut exécuté dans un grand désordre, niers, qu’Hidalgo avait, deux mois Après six jours de marche, les deux auparavant, laissés dans l’Alhondiga, avant-gardes furent en présence. Les en quittant Guanajuato. Tous ces critroupes de Calleja se composaient mes sont déplorables sans doute; mais presque uniquement de régiments il ne faut jamais oublier qu’au coincréoles ; sa cavalerie était sous les mencement d’une révolution , quelque ordres du comte de la Cadena. Cette légitime qu’elle soit, ceux qui attaquent armée avait sur celle d'Hidalgo la le gouvernement établi, le font à leurs supériorité des armes et de la dis- risques et périls , et doivent s’attendre cipliue; maison était incertain de à être traités comme traîtres, jusqu'au ses dispositions morales. Allait- elle moment où la révolte triomphante consentir à combattre des hommes , devient un acte accompli. On ne peut des frères , dont les intérêts étaient les pas reprocher au gouvernement espasiens? Cette question fut décidée le 7 gnol d’avoir fait au Mexique ce que novembre 1810, dans les plaines d’A- tout gouvernement doit fhiredans l’in- • culco. Des témoins de cette journée térêt de sa propre conservation; on ont raconté que les soldats de Calleja peut le blâmer seulement d’avoir conmontraient beaucoup d’indécision en tinué la guerre lorsque toute chance de
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succès avait disparu , et d’avoir con- les soupçons. Sept à huit cents pertinué de sévir lorsque la répression sonnes périrent de cette manière à était sans utilité. Guadalaxara. Hidalgo paraît avoir eu
Les recrues qu’Hidalgo fit à Valia- le projet d’ériger en système permadolid lui permirent d’aller occuper nent ces meurtres abominables. On Guadalaxara, dont un de ses lieutenants produisit lors de son procès une lettre s’était emparé le jour même de la ba- dans laquelle il recommandait à un de taille d’Aculco. C’est là que vint se ses lieutenants d’arrêter tous les Esréunir à lui l’avocat Rayon , dont il fit pagnols qu’il pourrait saisir, et, s’il son secrétaire, et qui jouera plus tard s’apercevait qu’ils eussent quelques un rôle très-actif et très -honorable pensées séditieuses ou intentions coudans la guerre de la révolution. Hi- pables, de les ensevelir dans un éternel dalgofitune entrée triomphale à Gua- oubli, en mettant les conspirateurs à dalaxara , comme s’il fût revenu vain- mort, secrètement, loin des lieux haqueur, et, bien que sous le poids d’une bités, et avec toutes les précautions excommunication, il n’en fit pas moins convenables.
chanter un Te Deum où il assista. On Ces mesures barbares eurent pour le vit essayer ensuite de réorganiser résultat d’exaspérer les populations son armée fort en désordre. Il lit espagnoles, de justifier leur système prendre à San Blas, arsenal des Es- de représailles , d’organiser la terreur pagnols, sur l'océan Pacifique, toute dans les deux partis, de discréditer la l’artillerie qui s’y trouvait; u fit même cause de la révolution, et d’empêcher venir des canons de vingt-quatre , que les créoles respectables d’en adopter les Indiens traînèrent à grand’peine à les principes et de se réunir aux intravers un pays montagneux , sans surgés.
routes tracées.’ Malheureusement Hi- Cependant Hidalgo, maître d’une dalgo ne se borna point aux soins d*un nombreuse artillerie, s’imagina qu’elle général ; ses vengeances révolution- lui suffirait pour repousser les forces naires l'occupèrent ici. Nous avons de Calleja. Allende n’était point de déjà fait remarquer l’impitoyable ca- cet avis, et croyait de plus qu’avec des ractère de ce prêtre, et la haine pro- bandes aussi indisciplinées, il devait fonde qu’il portait aux Espagnols ; éviter toute bataille régulière. On forceuxqui habitaientGuadalaxara avaient tifia le pont de Calderon, à seize lieues été arrêtés par son ordre, et leur de Guadalaxara, et là, les Mexicains nombre était si considérable, que la attendirent les royalistes. Le lfijanvier, prison ne pouvant suffire , il fallut les les deux armées furent encore une fois répartir dans plusieurs couvents. Il en présence. Les tristes prévisions d’Alestbien probable qu’ils n’y furent pas lende ne tardèrent pas à se réaliser: gardés avec tout le soin possible, et après quelques succès partiels , les inque quelques-uns d’entre eux parvin- surgés furent mis en déroute; mais rent à s’échapper. Hidalgo en fit un comme ils mettaient déjà un peu plus crime aux malheureux qui restaient d’ordre dans leurs manœuvres, ils sous les verrous, et, sur de vagues perdirent beaucoup moins de monde rumeurs d’une conspiration de prison, qu’au combat d’Aculco. Hidalgo et il se décida à les faire tous périr. Ceci Allende se retirèrent dans la direction ne fut point l’œuvre d’un moment des provinces intérieures, et Rayon se d’effervescence. Une froide barbarie dépêcha de gagner Guadalaxara pour
f (résida à cette exécution; aucun simu- prendre la caisse de l’armée qui conteacre de procès n’avait lieu. On con- nait trois cent mille dollars, ce qu’il duisait chaque nuit vingt ou trente exécuta fort heureusement, Calleja, prisonniers dans les lieux les plus sau- satisfait de sa victoire, ayant laissé pasvages des montagnes voisines. Là , on ser quatre jours sans le poursui vre. Les les assassinait sans bruit, sans l’em- autres chefs atteignirent Saltillo avec ploi d’armes à feu, de crainte d’éveiller quatre mille hommes qui furent laissés
sous les ordres de Rayon, tandis que Hidalgo, Allende et Abasolo se mirent en marche avec une escorte pour gagner les frontières des Etats-Unis , où ils se proposaient d’acheter des armes et des munitions avec les dollars qu’ils avaient sauvés. Ils furent surpris sur la route par la trahison d’un de leurs anciens partisans , don Ignacio Élizondo, qui s’était d’abord ouvertement prononcé pour le parti de la révolution , et qui saisit l’Occasion de rentrer en grâce auprès du gouvernement, en lüi livrant les trois chefs de l’insurrection. Ils furent faits prisonniers, le 21 mars 1811, et conduits à {Chihuahua. Là , mis en jugement , on lit durer leur procès plusieurs mois, dans l’espoir d’obtenir d’eux quelques révélations importantes sur les ramifications de l’insurrection. Ils trompèrent l’attente de leurs ennemis, et, condamnés à mort, ils allèrent au supplice avec courage (*).
Telle fut la première période de la guerre de l’indépendance. Cette guerre prit ensuite un autre caractère, et se transforma en une espèce de chouanerie , dont tout le Mexique fut à peu près le théâtre. Je n’ai pas l'intention de suivre les bandes armées dans leur vie de combats, de meurtres et de brigandages. Je dois me borner à indiquer les noms des principaux chefs , et les * limites de leurs opérations. Rayon prit le commandement des débris de I armée d'Hidalgo, et se retira sur Zacatecas, n’ayant d’autorité que sur ses propres soldats. Le Baxio fut mis à contribution par les partisde Muniz et du padreNavarretc. Serranoet Osorno exploitaient les provinces de la Puebla et de la Vera Crux ; et la vallée de Mexico comptait un si 'grand nombre de guérillas, que toutes communica-
(*) Il est aujourd’hui bien prouvé que Hidalgo cl ses lieutenants ne liront aucune révélation , qu’ils ne coinpromirenl en rien le succès de leur cause , el que les aveux , les témoignages de repentir el les amendes honorables que les journaux officiels mirent dans la bouche des condamnés n’étaient qu’un tissu de mensonges pour les avilir aux yeux du parti révolutionnaire.
tions entre la capitale et Tinterieur se trouvaient interrompues. Ajoutons que le lasso des insurgés allait saisir les sentinelles jusqu’aux portes de la ville. Toutefois les principales cités continuaient à reconnaître l’autorité du vice-roi; mais l’armée de Calleja ne recevait aucun renfort, et bien que chaque jour fûtsignalé par quelque rencontre, on ne faisait rien, en résultat, pour terminer cette grande lutte.
Rayon fut le premier à s’apercevoir qu’il n’y avait chance de succès que dans la réunion de tous les chefs indépendants ; qu’une coalition était Tunique moyen de balancer les forces royales, et qu’il fallait encore régulariser l’insurrection par un gouvernement. Ce fut sous Tinlluence de cette pensée politique que Ton créa la première junte nationale, composée de cinq membres, nommés par les proprietaires et fermiers du district et les citoyens de la ville. Elle s’établit à Z.tacua'ro, dans cette partie de l'Etat de Valladolid où les insurgés comptaient un plus grand nombre de partisans que sur tout autre point du Mexique.
Le programme de cette junte semble être devenu la base de la fameuse déclaration d’Iguala, adoptée par Iturbide dix ans plus tard. La reconnaissance de Ferdinand VII comme souverain du Mexique, s’y trouve expri-> mée ; toutefois, il ne faut pas se laisser abuser par ces paroles des premiers révolutionnaires. On est fondé a croire qu’elles manquaient de sincérité. Nous voyons, vers cette époque, Morelos blâmer ses collègues d’avoir reconnu le roi d’Espagne , et Rayon, se borner à défendre la mesure comme une nécessité du moment, comme un sacrifice aux préjugés populaires , qui n’engageait pas l’avenir.
La nouvelle de l’installation de cette junte fut accueillie avec enthousiasme par les partisans de l’insurrection , et même par un certain nombre de créoles, séduits par la modération de cette assemblée. Lemanifestequ’elle adressa au vice-roi, en mars 1812, est rédigé avec une mesure parfaite, et annonce
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une certaine intelligence de la situation. Elle commence par une peinture vraie des malheurs du pays et des horreurs de la guerre civile; elle s’élève avec énergie contre l’usage barbare de fusiller les prisonniers; elle cherche ensuite à inquiéter Venegas sur les dispositions des troupes créoles qui , tôt ou tard , l’abandônneront pour se joindre à leurs compatriotes; elle établit l’inefficacité des mesures de rigueur adoptées contre les indépendants, par les progrès toujours croissants de la révolution , puis elle en vient à des propositions d’arrangement Elle pose en principe l’égalité des droits entre l’Espagnol américain et l’Espagnol d’Europe; elle en tire la conséquence que le Mexique doit avoir ses cortès comme l’Espagne pendant la captivité du monarque; elle demande que les Européens se démettent de leurs emplois , et consentent à la réunion immédiate du congrès; elle promet que les anciens traitements continueront d’étre payés, que les personnes et les propriétés se? ront respectées , que les Espagnols jouiront de tous les privilèges des indigènes ; elle s’engage, enûn, à reconnaître Ferdinand roi du Mexique , à la condition d’y résider , et offre à la Péninsule de l'aider dans la lutte et de l’assister de ses trésors.
Ces propositions, qui méritaient au moins les honneurs de la discussion, furent traitées par Venegas pvec un mépris impolitique ; il les fit brûler publiquement par le bourreau sur la Plaza-Mayor; puérile vengeance qui n’empécha pas les sympathies des populations créoles dé se manifester bientôt après, excitées par ies succès de Morelos, qu’il nous faut maintenant raconter. La vie militaire de ce prêtre est l’un des épisodes les plus intéressants de la révolution mexicaine.
Morelos avait reçu d'Hidalgo, en octobre 1810, la commission ae capitaine général des tierras calientes qui bordent au sud-ouest le grand Océan.
Il était parti de Valladolid avec, ce titre pompeux , n’ayant pour toute escorte
que quelques serviteurs armés de six fusils et d’autant de vieilles lances. Le premier renfort qui lui arriva fut une bande d’esclaves noirs qui s’étaient échappés de Petatan , et de quelques autres villes voisines , empressés de conquérir leur liberté sur le champ de bataille. Puis il lui vint de la campagne bon nombre de jeunes Indiens, inhabiles aux armes, mais robustes et pleins d’ardeur. Lorsque sa troupe se rut élevée à un millier d’hommes , il voulut, débutant par une action d’éclat , surprendre le camp royaliste.
C’était une entreprise téméraire, avec des soldats aussi nouveaux, aussi mal armés que les siens. La nuit et la fortune le servirent : son succès fut complet. L’ennemi prit la fuite, laissant entre ses mains huit cents fusils, cinq pièces de canon, beaucoupd’or et d’argent, et sept cents prisonniers. Ceuxci furent traités avec la plus grande humanité ; circonstance qui, malheureusement, ne se reproduisit pas, mais qui valut à Morelos plus de partisans que sa victoire. Depuis ce moment, la rapidité de ses succès fut merveilleuse.
Des hommes de cœur et de talent lui arrivèrent de tous les points du Mexique, et parmi ceux-ci il faut citer Galnana, le curé Matamoros, et toute la famille Bravo, le père et les deux fils , dont un , don Nicolas , fut assez heureux pour assister au triomphe de sa cause , et occuper la première magistrature de son pays.
L’année 1811 se passa en petits combats, dont le détail ne pourrait intéresser que des Mexicains. Morelos y fut souvent vainqueur. L’insurrection s’étendait au loin et se montrait en même temps jusqu’aux portes de Mexico. L’avant-garde de Morelos, commandée par Bravo , s’avança jusqu’à San-Âugustin de las Cuevas, qui n’est qu’à trois lieues. Ce fut alors que Calleja, quittant les provinces du Nord, vint défendre la capitale , et força les insurgés à se retirer dans la petite ville de Cuautla Amilpas , qu’ils fortifièrent à la hâte. Quelques jours auparavant , le général espagnol avait cbassé la junte de Zitacuaro. Ni les
difficultés d’un terrain montueux et coupé, ni la fatigue de ses gens , qui venaient de loin à marches forcées, ne l'arrêtèrent. Zitacuaro fut emporté (Tassant le 2 janvier 1812, et traité avec une barbarie dont cette guerre civile n’avait point encore offert un si déplorable exemple : les maisons furent brûlées, les murailles rasées, les habitants décimés ; on n’épargna que les églises et les couvents. Ce fut à la suite de ce sanglant exploit que Calleja fit son entrée dans la capitale , où il inspira presque autant de crainte que l’ennemi. Il en sortit assez vite, à la grande satisfaction du vice-roi, pour aller attaquer Cuautla Amilpas.
Mais ce n’était plus ici Zitacuaro; là, se trouvait l’élite des insurgés ; là, de jeunes officiers patriotes s’étaient réunis et jetaient les fondements de leur renommée militaire. Les attaques de Calleja furent repoussées. Dans ce combat acharné , Galeana fit des prodiges de valeur, et sauva la vie à Morelos, qui s’exposait comme le dernier des soldats ; don José Maria Fernandez , depuis le général Victoria, s’y montra l'un des chefs les plus brillants et les plus braves de l’armée. Un assaut général , tenté par Calleja , fut repoussé avec une perte de cinq cents hommes. Galeana, qui commandait dans la place , voyant un colonel ennemi à quelque distance des siens, sortit seul et l’alla défier à un combat singulier. Ce duel, qui rappelle les habitudes chevaleresques du moyen âge, eut lieu en présence des deux armées.
L’Espagnol fut tué, et le triomphe de Galeana doubla l’énergie des assiégés.
Découragé par des tentatives infruclueuses, Calleja se résolut à faire un siège en règle. Sur sa demande, l’artillerie et les munitions lui arrivèrent de Mexico. Le général royaliste I.lano vint augmenter ses forces, et quitta, pour se réunir à lui, le siège d’izucàr , défendu avec succès par Guerrero. Ce chef avait glorieusement commencé sa longue et périlleuse carrière ; il comptait déjà plus de cinquante blessures, reçues pour la cause
de l’indépendance. Il échappa comme par miracle dans cette ville d’Izucar.
Il dormait, épuisé de fatigue, lorsqu’une petite bombe perça fe toit, et, pénétrant dans la chambre qu’il occupait, alla rouler sous son lit où elle éclata. Tous ceux qui se trouvaient dans l’appartement furent blessés, excepté lui.
Le siège de Cuautla est célèbre dans l’histoire de la guerre de l’indépendance, par la belle défense des insurgés, à laquelle Calleja lui-même fut forcé de rendre justice. Morelos n’ignorait pas que cette défense ne pourrait sauver la place, mais il savait que tout le Mexique avait les yeux sur lui, et il voulait, en lui prouvant l’héroïue bravoure, la fermeté d’âme , et le évouement sans bornes des patriotes qu’il commandait , se créer des admirateurs et de nouveaux partisans, il voulait aussi prolonger le siège jusqu’au commencement de la saison pluvieuse, si malsaine dans la tierra caliente où Cuautla est située. Calleja, de son côté, sachant très-bien ce qu’il devait éprouver alorsd’un climat meurtrier , se hâtait d’en finir à tout prix. Il avait, malheureusement pour les Mexicains, un puissant allié dans la ville. Cuautla n’avait point été approvisionnée avant le siège, suivant les règles ordinaire de la guerre ; la lamine y exerçait d’horribles ravages , et le manque d’eau s’y faisait sentir d’une maniéré non moins cruelle. Un chat s’y vendait six dollars, un lézard deux, un rat un dollar ; la garnison était réduite à une petite portion de maïs pour toute nourriture. On raconte qu’un bœuf, paissant sur le territoire entre les deux camps , devint la cause (Tune affaire générale. Les assiégés s’en étant emparés , f avant-garde espagnole voulut le leur reprendre , et successivement toutes les divisions entrèrent en ligne, et prirent part à un combat acharné. Je ne sais à qui resta le bœuf. Ce triste état de choses , qui s’aggravait chaque jour, dérangea tous les calculs de Morelos; les maladies lui enlevaient un grand nombre d’hommes; il se résolut, pour
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sauver le reste , et pour ne pas compromettre la cause de l’indépendance, à sortir de Cuautla. Il l’abandonna pendant la nuit du 2 mai. Tel fut le silence gardé dans la retraite, que ses colonnes passèrent sous les batteries de l’ennemi sans que celui-ci se doutât de leur marche. Elles atteignirent Izucar, n’ayant perdu que dix-sept hommes, au nombre desquels se trouvait malheureusement le commandant de l’avant-garde, don Leonardo Bravo, qui tomba aux mains des royalistes, et que l’armée regretta comme le patriote le plus énergique de cette époque de dévouement.
Calleja n’osa pénétrer dans la ville que plusieurs heures après le départ ae Morelos, tant il redoutait une embuscade. Là, il se montra ce qu’il avait toujours été , lâchement féroce. Les cruautés qu’il exerça sur les habitants de la ville abandonnée sont d’un sauvage. Dix ans plus tard , des officiers, témoins du siège, en parlaient encore avec horreur. Calleja s’empressa de rentrer dans la capitale, où il croyait à un brillant accueil. La réception qu’on lui Ut prouva qu’on n’était dupe ni de ses fanfaronnades, ni de ses prétendus succès ; il était évident pour tout le monde qu’il avait fait des pertes immenses, qu’il n'avait obtenu que de stériles avantages, qu’il avait rendu la cause de l’Espagne odieuse par ses cruautés, et que l’insurrection restait dans toute sa force, avec des assassinats de plus à venger.
Elle se développa en peu de temps sur la plus grande écnelle; Morelos, dont la célébrité et l’influence allaient croissant, reprit l’offensive sur presque tous les points ; il battit l’armée de Fuentès, envoyée à sa poursuite; il s’empara des villes de Chilapa, Tehuacan, Orizava, Oaxaca, Acapulco, Vera-Crux et Puebla de los Angelos.
Des guérillas, sous les ordres de Guadalupe Victoria, parcouraient le pays entre la Vera-Crux et Xalapa , et occupaient toutes les fortes positions de cette partie du Mexique, l’eran , avec sa division , inquiétait l’intendance de la Puebla ; Osorno portait l’épou-
vante jusqu’au voisinage de Mexico, tandis que Râyon, et quelques autres chefs , promenaient le drapeau de l’indépendance dans les intendances de Guanajuato, de Vatladolid, de Zacatecas etdeGuadalaxara.
On signale cette période de la révolution comme un temps de pillages et d’assassinats. Les villes prises et reprises éprouvaient un double mouvement de réaction. Royalistes et patriotes avaient chacun leurs jours de représailles et de vengeances. Le commerce était nul , personne n’osait s'aventurer au milieu des bandes armées sans discipline et sans pitié. Les mines étaient désertes; les ouvriers les avaient quittées, ou pour aller combattre, ou parce qu’ils n’étaient pas payés, et les eaux s’élevaient en toute liberté sur les filons métalliues. Les terres restaient en friche ans une partie du pays; le blé devenait rare et cher; les maladies, plus nombreuses , augmentaient de malignité dans les terres chaudes, et faisaient invasion sur les plateaux, où elles étaient ordinairement inconnues. C’était un triste spectacle que le Mexique en travail de son indépendance.
Alors, tous les pouvoirs civils et militaires se concentraient dans la personne du général en chef. C’était un lourd fardeau que Morelos se proposait depuis longtemps de déposer entre les mains d’un congrès national.
Il voulait, dans sa candeur constitutionnelle, n’étreque le délégué de cette assemblée souveraine. Cette abdication n’était pas d’un homme d’État.
La dictature de Moreloà faisait toute la force de son parti , et dans les circonstances difficiles où l’anarchie des opinions et le défaut d’ensemble plaçaient lesinsurgés de toutes les provinces , une réunion de démagogues , jaloux de toute autorité, infatués de théories philosophiques et de vieux préjugés , devait aggraver le mal au lieu de le détruire. Morelos n’aperçut que l’honneur de constituer un gouvernement populaire et régulier. Pour lui ménager un asile assuré , il s’em-
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pressa de soumettre toutes tes villes de l'intendance de Valladolid. Le siège d’Acapulco, commencé le 15 février 1813, l'arrêta jusqu’au 20 août, que le drapeau mexicain remplaça sur la forttressede San Diego les couleurs de l'Espagne. Le général revint ensuite à Oaxaca, où toutes choses étaient préparées pour la réception du congrès, qui fut composé, dans l’origine, des membres de la junte de Zitacuaro et de députés élus par les provinces qu’occupaient les insurgés. Cette assemblée ouvrit sa première session le 13 septembre 181,3, dans la ville de Chilpanziugo. Le plus remarquablede ses actes fut sans doute cette déclaration d’indépendance du Mexique, qu elle publia le 13 novembre 1813.
Qui peut dire l'effet de cette déclaration sur le pays , si la fortune eût continué de favoriser Morelos? Mais il cessa de vaincre avant que ce mar nifeste fût généralement connu. L’étoile du congrès suivit celle de son protecteur : toutes deux pâlirent ensemble. Heureux jusqu’alors de sa personne, |e général des insurgés semblait avoir communiqué tout son bonheur à ses lieutenants. Les années 1812 et 1813 se font remarquer par les victoires de Bravo et de Matamoros à Palmar, et par la belle défense de la montagne de Coscomatepec. Dans la première de ces affaires, qui dura trois jours, le régiment espagnol de la Vera Crux fut anéanti, et le village où il s’était retranché , emporté de vive force. Morelos mit trois cents prisonniers royalistes à la disposition de Bravo , qui les offrit au vice-roi Venegas, en échange de don Leonardo son pere, tombé aux mains de l’armée royale , et condamné à mort. Cet échange fut inhumainement refusé, et le jugement exécuté. Voici comme le jeune Bravo comprit les lois de la guerre qui autorisent les représailles.
11 lit mettre, à la nouvelle de la mort de son père , tous ses prisonniers en liberté. Je veux, dit-il, les éloigner de ma vue, et les placer à l'abri de mon pouvoir; je eraiudrais, dans les premiers moments de ma douleur et de
mon indignation, .de n’avoir pas assea de force o’âine pour résister aux tentations de la vengeance. On se rappellera ces belles paroles longtemps après que les victoires de Bravo seront oubliées.
La seconde bataille de Palmar (1 8 octobre 1813) est un des plus brillants faits d’armes de la guerre do l’indépendance. -w^Nafet.
Ce fut dans cette journée que le régiment des Asturies, entièrement composé d’Européens, fut taillé en pièces par Matamoros , apres huit heures de combat. Ce régiment était un de ceux qui avaient pris part à la bataille de Baylen. Il arrivait d'Espagne avec les titres ridicules d'invincible, de vainueur des vainqueurs d'Austerlitz. Se éfaite fut regardee par les Espagnols comme une grande calamité; elle dé- i trtiisait le prestige qui environnait les soldats de la mère patrie. Toutefois , les insurgés tirèrent peu d'avantage dè leur victoire ; ce fut pour eux le dernier sourire de la fortune ; le temps des mauvais jours était arrivé. La qi- , vjsion de Matamoros s’empressa de rejoindre Morelos à Oaxaca , qui se préparait à une expédition contre la province de Valladolid. Il la voulait tout entière en sa possession , pour se mettre en rapport avec les insurgés de l’intérieur, et il avait besoin de toutes les forces de ceux-ci pour frapper un coup décisif contre la capitale.
Avec sept mille hommes, et un train d’artillerie assez considérable, il arriva devant Valladolid , le 23 décembre , après une marche de ceut lieues dans un pays qu'il n’avait point encore parcouru. Il se vit en présence de forces considérables , sous les ordres de Llano et d’Iturbide, alors colonel , et bien préparées à le recevoir. Lui , trop confiant par les succès qui l'avaient accompagné jusqu’alors , au lieu die donner à ses troupes fatiguées un repos nécessaire, s'avança sur-le-champ vers la ville, et fut repoussé avec perte
Ï>ar les royalistes. C'est dans cette afaire que deux corps d’insurgés tirèrent i'un sur l’autre, par une fatale erreur dont Iturbide ne manqua pas de
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profiter , et qui lui valut la victoire.
Alorelos qui venait de perdre ses meilleurs régiments et toute son artillerie, se retira à Puruaran, où il fut encore battu par Iturbide , qui n’avait cessé de le poursuivre. Cette fois, le succès fut complet ; l’un des chefs les plus distingués des insurgés , Matamores, tomba au pouvoir des royalistes.
Morelos mit tout en ,œuvre pour sauver la vie de son lieutenant ; il offrit pour un seul homme quelques centaines de soldats et d’ofuciers de ce régiment des Asturies pris à Palmar et enfermés à Acapulco. Calleja, qui remplaçait alors Venegas comme vice-roi, ne voulut entendre à aueune proposition j Matamoros fut fusillé, et, par voie de représailles , tous les officiers qu’on offrait de rendra pour lui le furent également.
C’est ici que commence cette série de revers qui ne Unissent qu’avec la vie de Morelos. Dans cette période de décadence, nous ne le voyons ni moins courageux ni moins actif ; il lutte d’énergie avec la mauvaise fortune ; il oppose tous les efforts humains au flot de l’adversité, mais c’est en vain,
est vaincu dans tous les combats qu’il est forcé de livrer ; la villed’Oaxaca retombe aux mains des royalistes ; don Aliguel Bravo est pris, et meurt suc l'échafaud de la Puebla. Galeana, plus heureux , périt sur le champ de bataille. Le congrès de Chilpanziugo est chassé de la ville, et foreé de se réfugier dans le bois de Apatzingan, où il continue ses travaux, et sanctionne, le 22 octobre, le premier acte constitutionnel. Ici, cette assemblée fut sur le point de tomber aux mains d’Iturbide, qui, par une marche hardie à travers les montagnesdu Mechoacan, surprit les députés, au moment où ils le croyaient bien loin d’eux. Ce fut pour les mettre à l’abri d’un pareil coup de main que Morelos entreprit , avec cinq cents hommes seulement , son expédition à ïehuacan , dans la province de la Puebla , où il voulait installer le congrès. Teran avait reuni dans cette province des forces considérables ; Guerrero s’y trouvait également. Morelos avait écrit
à ces deux chefs de venir à sa rencontre. Malheureusement, ses courriers furent interceptés , et la fâcheuse position du général resta ignorée de ses lieutenants. Elle l’était aussi des Espagnols , qui , lui supposant une tout autre armée , le laissèrent pénétrer jusqu’à Tesmalaca. Il leur aurait probablement échappé, s’il n’eût été trahi par les Indiens , qui, le voyant si mal accompagné, allèrent prévenir le chef royaliste, don Manuel Goncha. Morelos était loin de se douter de cette perfidie ; il se croyait même à l’abri de tout danger , et hors des lignes espagnoles , lorsque , le 5 novembre 1815 , il se vit soudainement attaqué par deux divisions ennemies beaucoup plus fortes que lui. Dans ce péril , l’homme de cœur ne faillit pas. Il ordonna à Nicolas Bravo de continuer sa marche avee la plus grande partie du détachement , et de veiller à la sûreté du congrès qu’il escortait, tandis qu’à la tête de quelques hommes, il s’efforcait d’arrêter l’ennemi. « Ma vie, dit-il, est de peu d’importance; je la perdrai sans regret , pourvu que le congrès soit sauvé. Ma carrière est finie, du moment où j’ai vu un gouvernement indépendant établi.»
Les ordres du général furent exécutés. Lui, à la tête de cinquante hommes , dont quelques-uns l’abandonnèrent dans la chaleur de Faction , parvint cependant à gagner du temps. Les royalistes n'osèrent l’approcher tant qu’il resta un homme à ses côtés.
Lorsqu’ils le virent seul sur le champ de bataille , ils se jetèrent sur lui et le firent prisonnier. Dans cette lutte acharnée , il avait tout fait pour trouver la mort. Il la cherchait avidement, comme un homme dégoûté de la vie par ses derniers revers , comme un patriote jaloux de finir par un grand acte de dévouement , par une action d’éclat digne de la première période de sa glorieuse vie militaire.
Morelos fut traité avec une brutalité sans exemple par les soldats entre les mains desquels il était tombé. Ils th dépouillèrent, et le conduisirent chargé (je chaînes à Tesmalaca, où Coucha se
fit honneur en le recevant avee tout le respect dd à un ennemi tombé , en lui prodiguant les soins et les égards que l’on doit au malheur. Morelos fut dirigé sans délai sur Mexico. Toute la population vint à sa rencontre jusqu’à San Augustin de las Cuevas ; il eut à subir l’avide curiosité d’une foule insolente , et les insultes que les populaces de tous les pays prodiguent aux ennemis vaincus. Mais de tels outrages trouvèrent Morelos insensible. Ici, comme dans la prison, son sang-froid ne l’abandonna pas un seul instant; l’idée de subir la dégradation des ordres sacrés était la seule chose qui l’affectait. Cette humiliante cérémonie le fut doublement pour lui, par la publicité et l’appareil qu’on lui donna. Son procès fut conduit par cet OidorBataller, le plus barbare de tous les membres de l’audience, celui qui soutenait insolemment la supériorité des Espagnols surlescréoles. L’instructionsetermina rapidement par une sentence de mort.
Le 22 décembre 1815 , Concha fut chargé d’extraire le condamné des prisons de l’iiuiuisition , et de le conduire à l’hôpital de San Christoval, derrière lequel l’exécution devait avoir lieu.
Morelos, en arrivant, dîna avec cet officier; il l'embrassa tendrement, en le remerciant des égards qu’il lui avait témoignés ; puis il se confessa , et se rendit ensuite d’un pas ferme sur la place où il devait être fusillé. La courte prière qu’il prononça avant son supplice, mérite d’être rapportée pour sa noble simplicité : « Seigneur, dit le général, si j’ai bien fait, tu le sais, et tu m’en récompenseras ; si j’ai mal fait, je recommande mon âme à ta miséricorde infinie. » Après cet appel au juge suprême, il se banda les yeux, commanda le feu , et reçut la mort avec ce visage calme et impassible qu’on avait! admiré tant de fois sur les champs de bataille.
Avec la vie de Morelos se termina la plus brillante période de la révolution. Lui seul possédait assez d’influeiîce pour dominer les prétentions des chefs secondaires, pour réunir leurs efforts dans un but commun,
pour les faire concourir à un même plan , pour concilier enfin leurs intérêts divers et leurs ambitions rivales. Par sa mort, le lien qui rattachait les fractions éparses du grand parti de l’indépendance fut brise ; l’unité d’action disparut, et tout retomba dans une grande confusion : chaque province s’isolant, se prétendit des droits séparés, «^bientôt, par l'absence de toute combinaison, la cause des insurgés, bien que défendue sur certains points par d’incontestables talents militaires, tomba graduellement dans un état désespéré.
Six semaines s’étaient écoulées entre la prise dP Morelos et sa condamnation, et pendant ce temps le congrès, escorté par Bravo, avait gagné Tehuacan et recommencé ses travaux. Son premier acte fut d’adresser au viceroi une note tout à la fois suppliante et menaçante en faveur du malheureux général prisonnier. C’était l’œuvre de la reconnaissance, mais de la reconnaissance Impuissante. Qu’étaient les membres du congrès aux yeux du vice-roi ? une troupe de traîtres et .
de factieux mise en quelque sorte hors la loi, et dont le procès était fait d’avance. C’était, pour Calleja, comme si des bandits l’eussent prié d’épargner un des leurs déjà condamné. Cette note ne reste pas moins comme un monument de patriotisme.
Le congrès s’y plaintavec noblesse que le gouvernement espagnol ait cherché à donner aux nations civilisées une idée désavantageuse de la révolution.
Il descend ensuite au rôle de suppliant; il conjure Calleja d’épargner les jours du généralissime, qui épargna souvent ceux de ses ennemis après la victoire; il prie au nom de l’humanité, au nom de la modération, la meilleure politique à suivre dans les révolutions; puis il dit au vice-roi : « Si vous vous montrez cruel, qu’aurez-vous à espérer de nous pour les vôtres, quand les chances de la guerre les feront nos prisonniers? Songez que soixante mille Espagnols répondent de la tête de Morelos, cher à tous les Américains, et dont le sort intéresse jusqu’à ceux
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ui ne sont que simples spectateurs e nos combats. »
Le congrès, qui appréciait assez mal sa position vis-à-vis du gouvernement espagnol, ne la comprenait pas mieux vis-à-vis de son propre parti. Créée par le généralissime comme un puissant Instrument de révolution, comme l’expression de la souveraineté populaire, cette assemblée se fit illusion sur son origine et sur sa puissance réelle; elle ne pouvait avoir, à son début, d’influence active sur la nation. Cette influence était tout entière aux mains des chefs militaires, qui n’avaient, pour les représentants, que fort peu de considération, et voici pourquoi :
dans l’acte constitutionnel, les membres du congrès ne s’étaient point oubliés ; ils avaient assigné à chaque député un salaire annuel de huit mille dollars. D’après cette disposition, il importait beaucoup aux députés d’avoir la haute main sur les fonds publics, et d’en confier la garde aux intendants à leur nomination. Celui de Téhuacan, un certain Martinez, comptable rigide, exact, sévère, était assez mal avec le général Teran , qui prétendait qu’ayant rempli le trésor de ce qu’il avait pris à l’ennemi ou des contributions par lui recueillies, il avait le droit d’y puiser sans contrôle. De cette prétention, repoussée par Martinez, le congrès se fit juge, et donna gain de cause à l’intendant. Une telledécision, juste peut-être, mais rien moins que politique, réduisait le général à la fâcheuse alternative ou den’êtreque le subordonné d’un corps qui lui devait la vie, ou de décliner publiquement son autorité. Teran, ne consultant que son intérêt personnel, prit ce dernier parti. Fut-il ensuite question de sa destitution ? La division se mit elle entre les membres du congrès ? Se prirent-ils à disputer sur des matières frivoles, comme il arrive souvent daus les assemblées délibérantes aux jours de la mauvaise fortune ? Je ne sais; mais un coup d'État vint les frapper soudainement: Teran prononça la dissolution du congrès le 15 décembre 1815. Il n’est aucun acte dans la ré-
volution mexicaine plus sévèrement blâmé que celui-ci ; il n’en est aucun qui ait été moins bien jugé. On ne peut nier qu’en adoptant cette mesure extrême, on ne privait les insurgés d’un point de réunion qui pouvait devenir fort utile par la suite ; mais ce qu’on n’a jamais établi, c’est qu’il fût possible au général d’agir autrement.
On ne doit pas oublier qu’il fallait entretenir et payer ce fantôme de représentation nationale, et que le district occupé par Teran n’était ni assez étendu ni assez riche pour supporter ce lourd fardeau patriotique. Les autres chefs ne montraient aucune dispotion à lui venir en aide; nul d’entre eux ne lit offre d’un dollar ; et, s’ils refusèrent de reconnaître le gouvernement qui avait remplacé le congrès, pr ce motif que Teran n’avait pas le droit de l’instituer, ils repoussèrent aussi de leur camp les anciens députés ui cherchaient à s’y établir. Pas un es généraux ne voulut à cette heure prendre la charge d’une assemblée constituante mexicaine.
La dissolution du congrès,, dans les circonstances critiques où se trouvait l’insurrection, eut de fâcheux effets.
Des revers l’avaient précédée: elle généralisa le désordre ; et, à partir de ce moment, tout fut confusion parmi les chefs indépendants, qui, opérant chacun pour leur compte , se firent successivement écraser par l’ennemi commun, bien supérieur en forces.
Des troupes fraîches, arrivées de la Péninsule, permirent au vice-roi de prendre partout l’offensive, d’établir une chaîne régulière de communications au travers du pays, et de faire reconnaître l’autorité' royale sur les points les plus éloignés.
Je n’ai point l’intention de m’engager ici dans un labyrinthe de détails sans intérêt, dans une suite de petits combats sans gloire ; c’est une période d’anarchie, de vols, de meurtres, de brigandages. On voit surgir alors, des derniers rangs de la société, une foule d’ambitieux du pouvoir comme moyen de fortune, qui, sous les noms de colonels, de brigadiers, et à la tête de
L’ÜNfŸMS.
bandes sànâ discipline décorées du nom de patriotes, se rendent redoutables à tous les partis par leur audace et leur cruauté. Les hommes honorables parmi les chefs révolutionnaires cessèrent d’être respectés; leur fermeté dans le commandement passa pour du despotisme, ils sc virent accusés de trahison et débordés par toutes les mauvaises passions. Ils ne tardèrent pasà seconvaincre qu’il n’était plus en leur pouvoir d’arrêter le désordre et de surmonter cette crise d’anarchie.
Ce fut alors que la politique adroiteet prudente du vice-roi Apodaca, successeur de Calleja, leur offrit une amnistie pleine et entière. Confiants dans de royales promesses qui furent loyalement tenues, la plupart d’entre eux se résignèrent au repos; et, dans les premiers jours de Tannée 1817, on ne comptait qu’un petit nombre d’hommes armés sous les drapeaux] de l’insurrection.
A leur tête n’étaient plus les principaux lieutenants de Morelos. Nous dirons en peu de mots comment ils succombèrent.
Teran, que nous avons laissé vainqueur du congrès, se soutint quelque temps contre l’armée royale , en se retranchant avec soin sur tous les points susceptibles de défense. Mais il manquait d’armes, et pour s’en procurer il tenta une expédition sur la côte. Il fut surpris par la saison pluvieuse dans le pays de Tustepec, et ne trouva d’autre moyen pour en sortir que de faire en dix jours, à l’aide de la population indienne, une routejmili taire de sept lieues à travers un marais impraticable; ouvrage que les hommes de l’art vantent "comme un fort beau travail. Cette route le conduisit à Amistan,d’où il alla combattre à Playa-Vicente une division royaliste, qu’il défît complètement. Moins heureux quelque temps après, il battit en retraite devant un corps de quatre mille hommes, et se renferma dans la position fortifiée du Cerro Colorado; il la défendit vaillammeut jusqu'au 21 janvier 1817, qu’il obtint la plus honorable capitulation. C’était chose
nouvelle que cette manière de traiter avec les insurgés; elle attestait un grand progrès dans l’opinion en faveur de l’indépendance, ou tout au moins un retour aux usages des peuples civilisés. Teran vécut paisible à la Puebla jusqu’à la seconde révolution, sous la surveillance des autorités royales.
Son collègue Rayon, l’un des premiers insurgés, et qui, pendant la prospérité de Morelos , exerçait un commandement à peu près indépendant dans la partie montagneuse de la province de Valladolid, ôtait connu parde beaux faits d’armes. Sa défense des retranchements du Cerro de Coporo, dont les deux divisions royalistes de Llano et d’Iturbide ne purent s’emparer, malgré la supériorité de leurs forces et de leur artillerie, attira sur lui les yeux des amis et des ennemis de l’indépendance. Malheureusement, le gouvernement espagnol mit un grand prix à ce point fortifié ; il fît ravager les campagnes environnantes pour affamer la garnison, et la cernant de toutes parts, il finit par l’obliger à se rendre. Rayon n’était point dans cette forteresse quand elle capitula. Cette perte devait entraîner la sienne. On le vit errer à l’aventure, Vivement poursuivi par le général Armijo, et, complètement abandonné par les siens, forcé d’accepter les conditions qui lui furent offertes. Il vivait retiré dans la capitale, lorsque la révolution de 1821 Télèva au grade de général, et lui donna un commandement important dans l’intérieur.
La destinée de Bravo fut de tout point semblable à celle de ses compagnons d’armes. Comme eux, accablé par le nombre, il se vit contraint de chercher un refuge dans l’amnistie.
Nous le verrons, au temps d’Iturbide, reparaître sur la scène politique, et prendre une part active à l’élévation et au renversement de Pex-empereur, puis jouer un rôle important dans la république qui lui succéda.
Mais aucun chef d’insurgés ne fut poursuivi avec plus d’acharnement par le gouvernement royal que Guadalupe
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Victoria; et la raison, c’est qu’aucun dullo ou le pardon royal, surla foi dune lui avait fait plus de mal. Ce géné- quel presque tous les autres chefs
ral opérait depuis 1SJ4 dans la pro- avaient mis bas les armes; il s’en-
vince de la Véra-Cruz, contrée mon- fonça, avec un seul serviteur, dans les
tagneuse,où, avec deux mille hommes parties les plus infréquentées et les
dévoués, il s’était rendu redoutable plus montagneuses du district de la aux vice-rois, en coupant toutes les Véra-Cruz, et disparut aux yeux de communications de Mexico avec le ses compatriotes. Ses aventures dans principal port du Mexique. A Puente la solitude ont toutes les couleurs du
del Rey, cette passe si forte par la na- merveilleux: on les croirait créées par
ture du terrain, et que les insurgés la capricieuse imagination d’un ro-
avaient rendue plus forte encore par mancier , et cependant elles appardes travaux et de l’artillerie, Victoria tiennent à l’histoire, avait longtemps arrêté un convoi de Dans les premiers moments de sa six mille mules, escorté par deux fuite, les Indiens se montrèrent bons mille hommes, sous le commandement et secourables envers lui; ils le cadu colonel Aguila. Sa manière défaire ehèrent, ils le nourrirent sous leur la guerre convenait merveilleusement toit. Son existence vagabonde eût été
à la nature du pays et aux habitudes tolérable, sans la crainte puérile du
des Indiens : c’était celle' des chouans vice-roi, qui crut que la cause de l’Esde Bretagne ou des guérillas espa- pagne serait compromise tant que Viognôles. La nécessité de maintenir li- toria- serait sur la terre. Littéralement bre la grande voie de communication parlant, il lui fit donner la chasse avec l’Europe détermina le vice-roi à comme à une béte fauve. Mille hométablir une chaîne de postes fortifiés mes, divisés en petits détachements, sur toute cette longue montée qui le poursuivirent dans toutes les diconduit de la côte au piateau. L’exé- rections. Les villages où il recevait cution de ce plan fut précédée et ac- un asile de quelques heures furent brûcompagnée d’une suite de combats en- lés; et, la terreur s’emparant des Intreles royalistes et les insurgés. Miya- diens, toutes les portes se fermèrent res, qui commandait les premiers, devant le proscrit. Luise mit à errer parvint enfin à chasser Victoria des dans le pays comme un sauvage pourhauteurs de Puente del Rev. Le gé- suivi par les blancs. Une fois, il n’énéral insurgé se maintint encore pen- chappa aux balles qu’en traversant à dant deux années d’une lutte inégale; la nage Une large rivière que les pourniais en 1816 la fortune l’abandonna suivants n’osaient franchir; une autre complètement. Les vieux soldats des fois, blotti sous des broussailles, il premiers jours de l’insurrection étaient assiste à la recherche de sa personne, tombés sur les champs de bataille; les et les baïonnettes qui fouillaient le nouvelles recrues n’avaient ni leur en- buisson ne sont qu’a deux doigts de thousiasme, ni leur courage, ni leur sa poitrine. Six mois entiers cette habitude de la guerre. Le zèle des chasse ne se ralentit pas. A la fin, les populations pour la cause de l’indé- soldats, harassés et honteux de l’ignopendance se refroidissait à mesure ble rôle qu’on leur faisait jouer contre que les revers se multipliaient; les vil- un seul homme, murmurèrent. Leurs lages refusaient de nourrir les soldats, chefs résolurent d’en finir par un men- Les soldats désertèrent et laissèrent songe. On écrivit, pour complaire au Victoria absolument seul. Dans cette vice-roi, que Victoria avait été tué; on position désespérée, le général patriote dressa procès-verbal de l’état de son caresta inébranlable; il refusa le rang et davre, où le signalement de sa personne les récompenses qu’Apodaca lui offrait se trouve minutieusement donné.Cette en échange de sa soumission, et se pièce authentique fut insérée tout au détermina à chercher un asile dans long dans la gazette officielle de Mexiles forêts, plutôt que d’accepter l’in- co, et les troupes furent rappelées.
Les maux de Victoria ne cessèrent point avec la poursuite. Épuisé par les fatigues , par les privations de tout genre , ses habits en lambeaux , son corps déchiré par les buissons épineux des Tropiques , il lui fallait cependant continuer d’habiter dans la profondeur des forêts. Là , pendant les étés , il pouvait aisément se nourrir des fruits dont la nature est si prodigue dans les terres chaudes du Mexique; mais l’hiver, aux prises avec la faim, il se trouvait heureux quand il rencontrait quelques lambeaux de chair encore attachés aux ossements des chevaux morts. Il s’accoutuma par degrés à passer quatre et cinq jours sans prendre autre chose qu’un peu d’eau ; il supportait ce long jeûne sans beaucoup souffrir; mais il éprouvait d’atroces douleurs quand i' se prolongeait plus longtemps.
Il fut deux ans et demi sans manger de pain , sans voir une seule créature humaine.
Abandonnons un moment le malheureux proscrit dans ces impénétrables bois qui le cachent si bien à ses persécuteurs, et dont il ne doit sortir qu’aux jours d’Iturbide, et, revenant à tordre des temps , dont nous nous sommes écartés, suivons le jeune Mina dans sa tourte et chevaleresque expédition , la dernière tentative en faveur de la première révolution mexicaine.
Xavier Mina, neveu du fameux Espoz y Mina, faisait ses études à l’université de Saragosse, lorsque Napoléon entra en lutte avec l’Espagne. Après les fâcheux événements de Madrid du 2 mai , il crut que son devoir l’appelait à défendre l’indépendance de sa patrie; il se rendit dans le nord de l'Espagne, et se distingua bientôt entre tous les chefs des guérillas, par son humanité et sa bravoure chevaleresque. Ses exploits lui valurent le rang de colonel et le commandement général de la Navarre et du haut Aragon. Mais la fortune l’abandonna dans l’hiver de 1810, il tomba aux mains des Français.
Conduit à Vincennes, il y resta ‘prisonnier jusqu’à la paix générale de 1814. Ses services et sa longue captivité devaient appeler sur lui les fa-
veurs de Ferdinand. Mais la recon-naissance n’était pas la vertu dominante du monarque restauré. Il ne vit dans les deux Mina que des membres influents du parti libéral; ils furent en pleine disgrâce à sa cour. Pour se débarrasser de Xavier, on lui offrit un commandement dans l’armée espagnole du Mexique, il refusa; et apres avoir été momentanément arrête, il parvint à se sauver en Angleterre , où il s’occupa très-activement, non d’aller combattre les indépendants , mais de leur porter secours. Il parvint à réunir quelques centaines de caissons, d’armes et d’équipements militaires, et, suivi d’un petit nombre d’ofiGciers espagnols, italiens et anglais, ii quitta LiverpoOl pour se. rendre à Norfolk dans la baie de Chésapeake, puis à Baltimore, où il s'occupa des préparatifs de son expédition. Elle se bornait à trois petits bâtiments, et à un trèspetit nombre d’hommes. Il espérait en recruter dans le Texas; mais un ouragan le força d’abotder au Portau-Prince , où le président d’Haïti lui fournit les moyens de réparer ses avaries. Malheureusement, les renforts que Mina espérait trouver au Texas n’existaient pas : le commodore Aury, gouverneur de cette province , et qui se proposait d'entrer de son côté en campagne, n’avait que deux cents hommes à sa disposition. Ce triste allié se borna donc à faire des voeux pour le jeune aventurier, et celui-ci s’empressa de se rendre à Galveston , dans l’île San Luis , où il recruta une centaine d’Américains , commandés par un certain colonel Perry. Mina crut qu’il serait plus heureux au Mexique même ; il se flattait de voir accourir sous son drapeau les guérillas éparses sur la côte ; il se hâta donc d'y aborder, et, le 15 avril 1817, il débarqua près de la petite ville de Soto la Marina , dont il prit possession.
Le moment choisi par Mina n’était pas heureux : il paraissait sur la scène quand les chefs renommés de la première insurrection avaient disparu; quand la cause de la révolution, comme nous l’avons déjà dit,
était tombé* aux mains d’hommes en horreur à tous les partis par leur férocité et par leurs brigandages. Au premier rang de ces révolutionnaires , on mettait le prêtre Torrès , dont le despotisme tliéocratico-militaire pesait sur tout le Baxio, cette fertile partie du Mexique qu'il avait divisée entre ses principaux officiers, gens de son espèce , et aveuglément soumis à ses volontés. Il avait élevé une petite forteresse sur le sommet de la montagne de Los Remedios ; et , de ce nid de vautour, il s’élançait sur toute la contrée, la rançonnant suivant son caprice, et sans’ distinction d’Espagnols et de créoles. Il lit plus pour la ruine de ce beau canton que tous les chefs, indépendants ou royalistes, qui l’avaient précédé. Si l’on veut connaître eu détail toutes ces cruautés, on peut consulter Robinson: on verra, dans son histoire de la première révolution mexicaine, à quel point ce Torrès était exécré de tous les habitants du pays: son nom n’est encore aujourd’hui prononcé qu’avec horreur. Toutefois , on remarque, pendant la domination de ce chef, un fantôme de gouvernement qu’on appelait la Junte de Jauxilla, du nom d’un petit fort assis au milieu d’un marais , et dans lequel cette junte faisait sa résidence. Elle était entièrement composée de créatures de Torrès. Son influence était fort médiocre, et son autorité nulle. Dans ce même temps, les bandes de Guerrero, échelonnées sur les côtes orientales, se trouvaient dans l’impossibilité d’opérer leur jonction avec les bandes de l’intérieur, et, des anciennes armées de Hidalgo et de Morelos , il ne restait que de faibles détachements de pillards épars sur un vaste territoire, tandis que les forces royalistes, s’augmentant successivement de toutes les troupes envoyées de la Péninsule, occupaient les villes et les positions militaires, et coupaient toute communication entre les différents corps des révolutionnaires.
Cependant la cause de l’indépendance avait de telles racines dans le pays, l’opinion des masses lui était si
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décidément favorable, qu’il eût suffi que Mina l’éveillât par une véritable sympathie, pour se donner des chances de succès à peu près certaines. Malheureusement , Mina était Espagnol, et ne consentait j>as à priver son pays natal de ce Mexique, le plus beau diamant de sa couronne. Son but réel était d’établir dans cette colonie un gouvernement constitutionnel , avec telles formes de liberté qu’il plairait aux Mexicains d’admettre ; mais pour une séparation absolue de la mère patrie, il paraît qu’il n’en voulait pas. Ses proclamations , à la vérité , n’anonçaient pas un tel dessein , mais elles’ ne disaient rien en faveur d’une complète indépendance. Son silence fit suspecter ses intentions; on les jugeait hostiles au vœu des créoles et des indigènes, par cela même que les marchands de la Vera-Crux ne s’en alarmaient pas, et l’on savait que ces marchands, Espagnols d’origine, bien que partisans d’un régime constitutionnel, s’étaient vivement prononcés contre toute séparation de l’Espagne et du Mexique. Les créoles restaient donc convaincus que le triomphe de Mina n’amènerait qu’un changement de maîtres , et cette conviction explique la neutralité qu’ils gardèrent dans cette lutte inégale entre une poignée d’hommes et les armées royales.
Cette infériorité du nombre paralysait l’enthousiasme des plus chauds partisans de Mina. Ce jeune aventurier, au moment où il mit le pied sur la terre du Mexique , n’avait avec lui que trois cent cinquante-neuf hommes, y compris les officiers. Il se vit presque aussitôt abandonné par le colonel Perry, qui entraîna dans sa défection une cinquantaine de soldats, et il futobligé d’en laisser cent autres sous le commandement du major Sarda, comme garnison de Soto la Marina, qu’il avait fait fortifier à la hâte.
Avec le reste, de sa troupe , grossie de quelques fougueux révolutionnaires , cet intrépide jeune homme essaya d’opérer sa jonction avec les insurgés du Baxio , dont le séparait
une vaste contrée , parcourue en tous sens par de nombreux détachements ennemis supérieurs en nombre. Il lui fallut endurer, en traversant la tierra caliente , toutes les souffrances que Je manque de vivres et d’eau peut faire éprouver. Il atteignit enfin, le 8 juin 1817, la yatte del Maiz, située sur la rivière de Panuco, dans l’intendance de San Luis Potosi , où finit la plaine et commencent les hauteurs du plateau. Là , il eut à combattre uatre cents cavaliers royaux qu’il éfit, et ce premier succès’ lui permit de donner deux jours de repos à ses gens, qui allaient rencontrer, à la Hacienda de Peotillos , une opposition lus sérieuse. Le brigadier Arminan, la tête de neuf cent quatre-vingts hommes d’infanterie européenne, et de onze cents cavaliers créoles , occupait la route que Mina devait suivre. Il fallait ou se renfermer dans la Hacienda, ou déloger l’ennemi de sa position. Mina prit ce dernier parti. Il dispose son monde, cent soixantedouze hommes, sur une petite éminence qui domine la plaine , et de là, s’élançant à la tête de cette poignée de braves sur les lignes espagnoles , il renverse tout ce qui s’oppose à son passage, et met dans la déroute la plus complète une troupe d’élite, qui le regardait quelques heures auparavant comme une proie facile. Ce turent les ens d’Arminan qui se trouvèrent fort eureux d’échapper par la fuite aux coups des insurgés, qui ne pouvaient pas les poursuivre. On prétend qu’ils durent , en partie , le succès de cette journée à la manière dont ils chargeaient leurs armes. Au lieu d’une seule balle de calibre , ils mettaient à la fois un très-grand nombre de petits projectiles qu’on nomme postes, et tiraient à bout portant. Si les pertes des royalistes furent grandes , celles de Mina l’étaient aussi, et, déplus, irréparables. Il comptait onze officiers et dix-neuf soldats tués, et vingtsix blessés. Il dut, avec ce qui lui restait, se hâter de poursuivre sa marche sur le Baxio, où il pouvait se recruter un peu. La fortune le servit encore a
l’attaque de la petite ville de Pinos , dont il s’empara par surprise , bien qu’elle eût une garnison de trois cents hommes. Il n’v perdit pas un seul des siens. Il accorda le pillage , à l’exception des églises. Un ae ses soldats s'étant permis de prendre dès vases sacrés, fut à l’instant fusillé. Enfin , le 22 juin, après trois jours de marches forcées dans un pays désolé par la guerre , Mina se mit en communication avec un parti de révolutionnaires du Baxio, commandé par don Cliristoval Nava. Le voici au milieu d’hommes aux formes athlétiques , bons cavaliers, montant d’excellents chevaux, armés de lances et de sabres, dont ils se servent à merveille. Le costume de ces hommes est riche et pittoresque; leur veste ronde, leurs culottes de velours, sont ornées de galons d’or et d’argent. Des guêtres de peau de daim enveloppent leurs jambes; à leurs souliers, ouverts de coté, sont attachés de longs éperons en cuivre, incfüstés d’argent et armés de molettes de quatre pouces de diamètre. Le col de leurs chemises est ouvert ; ils portent des chapeaux à larges bords, entourés d’un galon d’argent, et décorés de l’image de la Vierge de la Guadalupe , enfermée dans un médaillon recouvert d'un verre. Tel était alors, et tel est encore aujourd'hui le costume des Rancheros, qui, dans un plus haut degré de civilisation , ressemblent assez aux Gauchos des Pampas, dont le capitaine Head nous a fait une si pittoresque description.
Comme eux, le Ranchero mexicain se distingue par la force, le courage, l’activité, le mépris du danger, et toute l’adresse possible dans l’exercice du cheval et le maniement des armes.
Mina , conduit par ce Narva qu'il venait de rencontrer, parvint dans le petit fort de Sombrero sans être inquiété , tant la crainte qu'inspiraient les vainqueurs de Peotillos était rande. Il avait parcouru en trenteeux jours, deux cent vingt lieues , et s’était trois fois engagé avec un ennemi infiniment supérieur en nombre.
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Il avait perdu trente-neuf hommes dans cette marche, et il ne lui en restait plus que deux cents, dont quelques blessés. Ce fut de Sombrero qu’il écrivit à Torrès et à sa junte , pour leur annoncer son arrivée et leur offrir ses services. Il vit bientôt à quels hommes il avait affaire, et dans quelle triste compagnie il allait se trouver. Il demeura convaincu de tout ce que la cause de l’indépendance avait de chances contre elle, et de tout ce qu’il lui fallait d'heureux hasards pour triompher de sa mauvaise position. Mais bientôt ce découragement d’un moment céda à l’énergie de son caractère et aux en gagements pris avec ses compagnons d’armes. Use hâta, après quatre jours de repos, de les conduire a une nouvelle expédition. Il s’agissait d'attaquer Castanon , qui commandait une division royaliste de sept cents hommes , infanterie et cavalerie , et avait pris position sous le petit fort de San Felipe , à treize lieues de Sombrero.
Ce Castanon était l’un des chefs les plus braves et les plus heureux de l’armée royale. Mais il avait terni tous ses succès "par une férocité sans exemple; et si le vice-roi Apodaca, renommé par sa douceur et son humanité, lui conservait un commandement, c’est que les services d’un tel partisan étaient trop utiles pour pouvoir s’en ppsser.
Le petit corps de Mina, grossi des aeux guérillas de Moreno et d’EncarnacionOrtiz, et de quelques patriotes, se montait à quatrecents hommes environ; mais la plupart des nouvelles recrues n’avaient , pour combattre , que de mauvais fusils sans pierres ou sans baguettes. Les deux partis se rencontrèrent le 30 juin, dans les plaines qui séparent la ville de San-Felipe de celle de San-Juan, près de la Hacienda de ce nom. La victoire ne fut pas longtemps douteuse : en huit minutes elle fut décidée. Le colonel Young, à la tôte de l’infanterie, se précipita sur l’ennemi, et après une décharge générale, chargea à la baïonnette ; dans le cqéme moment, la cavalerie des
patriotes, commandée par le major Maylefer, officier suisse tué dans l’action, enfonça la cavalerie royale, la mit en fuite, et tournant ensuite le bataillon que Young combattait en face, en lit un horrible carnage. Jamais déroute ne fut plus complète et engagement plus sanglant. Castanon resta sur le champ de bataille avec trois cent trente-neuf des siens t on fit deux cent vingt prisonniers, et cent cinquante hommes seulement parvinrent à s’échapper. A la nouvelle de la mort de Castanon, tout le Baxio, qui avait si longtemps gémi sous sa tyrannie, poussa un cri de joie, et salua Mina comme son libérateur.
Après ce beau fait d’armes, nous le voyons engagé dans une expédition de flibustiers. Suivi d’un petit nombre des siens, il va occuper et piller l’Ha* cienda de Jaral. Cette Hacienda appartenait à don Juan Moncada, marquis de Jaral et comte de San-Mateo.
Ce noble créole, immensément riche, passait pour un chaud partisan de la cause royale. Sa belle habitation était fortifiée et défendue par un détachement de miliciens réunis à ses vassaux et tenanciers, qui l’avaient préservée pendant la première période de la révolution. Mais la terreur du nom de Mina effraya le marquis à tel point, que cette fois, loin de songer à résister, il prit la fuite avec son escorte, et se réfugia à San Luis Potosi. Aussi, l’Hacienda fut-elle occupée sans opposition, et Mina put la piller tout à loisir. Don Juan passait pour avoir beaucoup d’argent caché; la trahison d’un domestique fit découvrir, sous le plancher d’une chambre contiguë à la cuisine, cent quarante mille dollars, qui furent portés à la caisse de l’armée. Nous donnons le chiffre avoué par les insurgés. Plus tard, le marquis fit monter sa perte à trois cent mille dollars , qu’il prétendait avoir enfouis. Sans entrer dans la discussion du chiffre, nous devons reconnaître que le fait du pillage de la propriété privée d’un noble créole bien qu’autorisé par la rigueur des lois de la guerre , n’était certaine-
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meut pas de nature à augmenter le nombre des partisans de Mina.
La plupart des grands propriétaires fonciers du pays avaient suivi la même ligne que le marquis de Jaral. Comme lui, ils ne s’étaient pas bornés à payer régulièrement leurs impositions, niais ils assistaient encore le gouvernement du roi de contributions proportionnées à la fortune de chacun d’eux, et qui , bien qu’elles ne fussent pas volontaires, étaient acquittées sans contrainte.
Si cette obéissance à l’autorité légitime pouvait être regardée comme un acte d’hostilité positive, il n’y avait plus de sécurité pour eux au jour du triomphe de la révolution. Le marquis, à la vérité, avait accepté le titre de colonel dans l’armée espagnole ; il y avait un régiment qui portait son nom. Mais son titre était purement nominal : don Juan ne figurait pas dans l’armée active; il n’avait pris aucune part à la guerre , et se trouvait ainsi dans la catégorie des créoles privilégiés, que Mina avait déclarés, dès le début de la campagne, prendre sous sa protection ' et venir défendre. Don Juan était Mexicain d’origine, et la saisie de ses propriétés fut donc généralement regardée comme un acte non moins impolitique qu’illégal.
Les avantages remportés par Mina dans l’intérieur furent balancés par la perte du fort qu’il avait élevé sur la côte, à Soto la Marina; c’était nonseulement sondépôtd’armesetde munitions, mais le seul moyen de communication entre les insurgés et les États- Unis. Ce fort n’avait, comme nous l’avons déjà vu, qu’une faible garnison de cent quinze hommes; il fut investi, le 11 juin, par le général Arredondo, commandant en cnef des provinces centrales de l’Est, qui avait avec lui feux mille deux cents hommes et dixneuf pièces d’artillerie. La brèche fut bientôt praticable. Les assiégeants •ionnèrent trois assauts bravement repoussés, et proposèrent ensuite une :apitulation acceptée par Sarda. Les officiers devaient être libres sur parole ; les soldats devaient rentrer dans eurs foyers. Toute cette petite garni-
son, réduite 'à trente-sept hommes, sortit avec les honneurs de la guerre.
Cette capitulation était un piège tendu à la bonne foi des assiégés. Les malheureux n’eurent pas plutôt posé les armes, qu’ils furent entourés, saisis, mis aux fers, puis enfermés au château de Saint-Jean d’Ulloa, puis transportés en Espagne, et envoyés dans les présides de Ceuta, Melilln et Cadix, mourir de misère, après avoir épuisé toutes les tortures, toutes les humiliations que le cruel génie du despotisme irrité peut imaginer pour punir des ennemis vaincus.
Mina fut vivement affecté de ce revers, dont il ne se dissimulait pas les graves conséquences. Il avait encore d’autres sujets de chagrin. Il se voyait contrarié dans ses plans de résistance, dans l’organisation d’une armée régulière, par la basse jalousie du Paare Torrès, qui ne sentait que trop bien la supériorité du jeune général. Tous les obstacles se multipliaient sous ses pas. Apodaca, le vice-roi, le savait; il ne perdit pas un moment pour concentrer toutes les forces dont il pouvait disposer, et dont il donna le commandement à don Pascual Linan, un de ses meilleurs officiers. Cinq mille royalistes entrèrent dans le Baxio, dans le courant du mois de juillet.
Mina n’avait pas cinq cents hommes à leur opposer, et encore en perdit-il cent à l’attaque malheureuse de la ville de Léon, dont il voulait s’emparer avant l’arrivée de Linan. Ce dernier se montra devant Sombrero le 30 juillet, à la tête de trois mille cinq cents hommes. La garnison de cette petite place n’était pas de neuf cents personnes, y compris les femmes et les enfants. Ils furent bientôt réduits à la plus dure des privations, à manquer d’eau. Le fort était alimenté par une source voisine, qui fut bientôt au pouvoir des assiégeants. Il n’y avait point de puits dans la place, et bien qu’on se trouvât dans la saison des pluies, les nuages, qui couvraient les campagnes environnantes, passaient sur la forteresse, assise sur un rocher, sans laisser tomber une goutte d’eau. Quelques
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ondées vinrent enfin, et avec elles se duelle n’est rien devant la tactique des ranima le courage des soldats. Mina troupes deligne. Torrès et Mina se rapvoulut en profiter pour les conduire procnèrent aussitôt qu’ils apprirent à l’attaque des retranchements de l’en- que Linan allait assiéger le fort de nemi. Sa bonne étoile avait disparu; Los Remedios. Il fut convenu que il fut repoussé. Il perdit quelques-uns Mina tiendrait la campagne avec neuf de ses vieux compagnons d’armes ; cents cavaliers pour harceler les royad’autres tombèrent vivants aux mains listes et enlever leurs convois , tandis de Linan. Le barbare les fit étrangler que Torrès aw. ses officiers dirigerait le lendemain, sur un monticule en vue la défense de la place. La disposition de leurs camarades. Torrès avait pro- du terrain ajoutait à sa force. Los Remis de secourir Sombrero; Torrès medios s’élève dans une haute chaîne n’arrivait pas. Mina, suivi de trois des de montagnes entre Silao et Penjamo. siens, se dévoua pour le salut de tous; Ce fort est entouré de précipices et de il sortit de la forteresse, parvint à profonds ravins; il n’est accessible que franchir les lignes ennemies, et alla sur un seul point, et ce point était dédemander le secours de tous les petits fendu par un mur de trois pieds d’échefs de guérillas qui rôdaient dans paisseur et par trois batteries étagées, cette partie du Baxio. Inutiles prières; Il était bien approvisionné de bestîaux, l'armée de Linan était trop redoutable de blé et de farine. L’eau s’y troupour ne pas effrayer des bandes sans vait en abondance et ne pouvait jadiscipline et mal armées. Mina fut mais y manquer; quinze cents hommes forcé de donner l’ordre au colonel composaient sa garnison , déterminés Young d’évacuer la place pendant la à la plus vigoureuse résistance, nuit. Cet ordre ne fui pas reçu par ce- Le siège commença le 31 août. Mina lui auquel il était adressé: Young avait avec Ortiz essaya' d’intercepter les trouvé la mort sur la brèche. Le lieu- communications "entre Mexico et les tenant Bradburn, qui lui succédait, provinces du Nord. Il emporta d’assaut essaya cette retraite, d'autant plus dif- la Hacienda de Biscocho, où ses soldats ficile, qu’il ne lui restait plus que cent vengèrent la mort de leurs camarades cinquante hommes en état de porter en massacrant trente et un soldats de les armes , et qu’il fallait emmener la garnison. Le lendemain , il attaune multitude de femmes et d’enfants, qua San Luis de Paz, qui se rendit dont les cris et les gémissements atti- après quatre jours de résistance; ce qui rèrent bientôt les assiégeants sur les n’empecba pas le commandant et deux pas des fuyards. Bon nombre d’entre de ses officiers d’être fusillés. Mina eux périt avant d’avoir pu franchir le ayant fait sauter les fortifications de fosse qui entourait la forteresse; d’au- là place, y laissa le colonel Conzalès très, errants dans les campagnes, et pour observer les mouvements de l'ensans connaissance du pays, furent sa- nemi. Il fut bientôt forcé de se replier brés par les détachements de cava- sur la vallée de Santiago, pressé par un lerie mis à leur poursuite. Les roya- corps nombreux de royalistes , sous listes ne firent aucun quartier, et por- les ordres d’Orrantia , et réduit à tèrent la barbarie jusqu’à fusiller les quelques opérations insignifiantes dans blessés restés à l’hôpital. Les guerres les plaines de Silao et de Salamanciviles montrent l’espèce humaine sous que.
un triste jour. Cependant, Orrantia s’étant rappro-
La prise de Sombrero portait un ché de Sombrero, Mina le suivit a son coup de mort au parti de Mina. Tous tour et lui livra bataille. La partie les officiers étrangers avec lesquels il n’était pas égale, car les soldats royapouvait former ses recrues de créoles, listes valaient cent fois mieux que les avaient succombé. Les créoles étaient insurgés, qui combattirent assez mal, braves jusqu’à la témérité , mais ils ne et finirent par prendre la fuite. Mina , comprenaient pas que la valeur indivi- avec deux cent cinquante hommes seu-
ïoogle
lement , soutint le choc de l’armée ennemie, et s’étant fait un passage, l’épée à la main, parvint à gagner Jauxilla où siégeait la junte patriote.
Il se vit bientôt à la tète de quatorze cents combattants ; il se crut alors assez fort pour tenter une attaque sur Guanajuato ; il espérait par cette diversion forcer Linan à lever le siège , et se flattait qu’un parti puissant dans Guanajuato le recevrait comme un libérateur. Cette confiance le conduisit à sa perte. En vain ses amis et les membres de la junte la lui prédisaient : tout ce qui connaissait les dispositions réelles des habitants s’opposait à cette expédition. Le 24 octobre, il parvint, par des marches bien combinées, à réunir tout son monde à la Mina de la Luz, à quatre lieues de la ville, où l'on ne soupçonnait pas son approche.
Il attaqua, à nuit close, les postes avancés; malheureusement le coeur faillit à ses gens; quand ils se virent engagés dans cette populeuse cité, ils refusèrent d’aller plus avant, et laissèrent à ia garnison le temps de prendre les armes, puis ils s’enfuirent si précipitamment, après un échange de quelques coups de fusil , que cinq d’entre eux seulement furent tués. Minareconnut alors combien II avait été trompé, et sur la disposition des esprits, et sur les forces et la fermeté des insurgés.
Se voyant alors presque abandonne de ses soldats, il se hâta de quitter les environs de Guanajuato et de pourvoir à sa sûreté. Accompagné d’une faible escorte, il prit le chemin du Rancho del Venadito , se proposant de se rendre à l'Hacienda de la Tlachijera, qui appartenait à don Mariano Herrera , son ami. Il arriva au Rancho le 26, et résolut d’y passer la nuit , ne croyant pas possible que le colonel Orrantia pût etre informé de la route qu’il avait suivie, ayant évité tous les sentiers battus. Malheureusement, il avait été reconnu en chemin par un moine, et Orrantia, bien instruit, avait détaché cinq cents cavaliers à sa poursuite.
Ceux-ci, ayant cerné le Rancho au point du jour , tombèrent sur l’escorte , de Mina. Lui-même ne put leur échap-
per ; ils se saisirent de lui au moment où , sortant de sa maison , il se présentait sans armes pour connaître la cause du bruit qui se faisait au dehors. Don Pedro Moreno, commandant de Sombrero , fut pris en même temps et fusillé sur l’heure.
Le sort de Mina est plus cruel ; on le conduisit, les bras liés, à Irapuato devant Orrantia. Ce misérable se couvrit de honte en prodiguant l’injure à son ennemi vaincu, en ie frappant du plat de son épée à plusieurs reprises.
Mina se montra dans les fers ce qu’il avaitétésur leschampsde bataille, sans peur et sans reproche, ferme et digne. C’est un grand malheur d’être prisonnier, dit-il; mais tomber aux mains d’un homme qui ne comprend ni la dignité du soldat, ni l’honneur espagnol, c’est être deux fois malheureux.
Linan ne mérita pas le même reproche : tout en faisant garder avec soin son prisonnier, il le traita du moins en militaife et en gentilhomme.
Il ne voulut pas même prendre sur lui de disposer de sa vie sans un ordre exprès du vice-roi. Cet ordre ne se fit pas attendre, ii enjoignait de fusiller Mina sans délai. Il fut conduit au supplice le 11 novembre, et mourut avec toute la fermeté dont il avait donné tant de preuves pendant sa vie courte et glorieuse ; il n’avait que vingthuit ans.
L’histoire ne doit pas confondre ce jeune militaire, doué de rares et précieuses qualités, avec les chefs révolutionnaires dont il fut obligé de suivre la fortune; eux cruels et pillards, lui généreux et humain ; eux sans foi , lui fidèle à sa parole; eux sans capacité militaire, lui militaire formé à la grande école européenne. Les fautes de Mina prirent naissance dans son ignorance du véritable état de l’opinion publique au Mexique et de ia force réelle des insurgés. Il se compromit inutilement pour une cause qu’il ne pouvait faire triompher avec une poignée de braves. Il comptait sur l’assistance des États-Unis, qui ne lui envoyèrent ni un homme, ni un dollar.
Nous avons déjà dit à quelles causes il
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faut attribuer le peu de sympathie qu’il rencontra parmi les populations créoles. En le croyant opposé à l’indépendanceabsolue du pays, il paraît qu'elles avaient deviné juste. Mina nous a laissé un témoignage positif de ce qu’il ne voulait pas. Nous le trouvons dans une lettre écrite par lui le 3 novembre au général Linan(*). «Je n’ai jamais cessé, dit-il, d’être bon Espagnol; et si je n’ai pas toujours paru tel , mes actes n’ont as été d'accord avec mes intentions, e suis profondément convaincu que le parti de l’indépendance ne triomphera pas au Mexique, et qu’il amènera la ruine du pays. » N’oublions pas que Mina n’était plus aty début de sa carrière lorsqu’il s’exprimait ainsi. Pour lui, les heures d’illusion s’étaient évanouies après quelques mois passés au milieu des révolutionnaires. C’est ce qui arrive dans tous les temps et dans tous les pays aux hommes droits et généreux.
La terreur que cet intrépide jeune homme causait au vice-roi était telle , que sa chute fut célébrée comme ces grands événements qui assurent la durée d’un empire. Un Te Deum solennel fut chanté dans toutes les églises du Mexique. On illumina, on tira le canon, et des réjouissances publiques furent ordonnées. Un minutieux procès-verbal de l’exécution du prisonnier parut dans le journal officiel. On y inséra jusqu’au certificat du chirurgien qui constatait le nombre de balles qui lui avaient donné la mort et la partie du corps qu’elles avaient frappée. C’étaient les honteuses joies d’une grande peur évanouie. Le gouvernement espagnol, qui n’avait pas été moins effrayé, récompensa splendidement ses agents du Mexique; Apodaca fut créé comte de Venaaito , et Linan et Orrantia eurent aussi leur part de caresses et d’honneurs.
La défaite et la mort de Mina rendirent aux royalistes la confiance qu’ils
(*) I. 'authenticité de cette lettre a été niée par Kobinson et établie pardon Carlo» ltus- 1amente,qui assure avoir possédé l’original écrit de la main de Mina.
commençaient à perdre. Ils redoublèrent d’efforts pour s’emparer de Los Remedios, qui les eût longtemps arrêtés si les munitions n’eussent complètement manqué. La garnison fut obligée d’abandonner la forteresse dans la nuit du 1er janvier 1818, après un siège de quatre mois. Cette retraite fut encore plus fatale aux assiégés qqp celle de Sombrero. Les Espagnols la regardant comme inévitable, avaient disposé de grandes piles de bois résineux qu’ils allumèrent au premier signal de leurs sentinelles avancées. Ces flammes brillantes , en éclairant la fuite des assiégés, permirent à leurs ennemis de les poursuivre jusque dans la profondeur des ravins. Torrèset douze d’entre eux échappèrent seuls à cette boucherie. La plume se refuse à peindre la scène d’norreur qui suivit l’entrée des Vainqueurs dans la forteresse.
Les femmes furent traitées avec une brutalité sans exemple, une barbarie de cannibales. Les royalistes, plus cruels que les sauvages au désert, mirent le feu aux quatre coins de l’hôpitaj qui renfermait les blessés, et ceux qui pouvaient encore se traîner n’échappèrent aux flammes que pour aller mourir déchirés par les baïonnettes.
La petite forteresse de Jauxilla, où la junte patriote tenait ses séances, fut livrée par le commandant créole, Lopez dë Lara, au colonel don Mathias y Aguirre , chargé par Linan du siège de cette place. Les membres de la junte, qui étaient parvenus à s’échapper avant que Jauxilla fût entièrement investi, se transportèrent à la Tierra Caliente de Valladolid, le seul point où se montrât alors une ombre de résistance. La tyrannie de Torrès, qui semblait augmenter avec la mauvaise fortune, était devenue tellement intolérable, même à ses partisans, queleurs plaintes déterminèrent la junte à le remplacer dans son commandement par le colonel Arago.
Torrès n’était pas façonné à l’obéissance, et il s’apprêtait à résister, lorsque le petit nombre d'insurgés qui le suivaient encore, redoutant l'armée royale qui s’avançait, l’abandonnèrent pour suivre Aràgo. Torrès, errant
dans les montagnes, se prit de querelle avec un de ses capitaines, don Juan Zamora, et fut tué d’un coup de lance
Ï>ar cet officier, dont il voulait enlever e cheval favori.
Au mois de juillet 1819, la révolution était descendue au dernier degré de l’échelle. Aucun de ceux qui avaient dirigé ses premiers efforts n’était en vie ; aucune ville , aucune place forte n’était entre ses mains. Elle rôdait encore, transformée en guérillas plus ou moins nombreuses, dans les montagnes de Guanajuato, et sur la rive droite de la rivière Zacatula , près de Colima, sur les bords de l’océan Pacifique, où elle attendait, avecGuerrero et ses bandes , l’occasion de reprendre l’offensive. Elle restait disséminée sur beaucoup d’autres points, sous le masque de la soumission , gardant le silence, entretenant ses armes en bon état pour les reprendre au besoin. La surface du Mexique semblait plus tranquille ; mais ce calme apparent couvrait les passions révolutionnaires de 1808, et la même désaffection pour la métropole et les Espagnols. Apodaca y fut trompé. Il écrivit à Madrid que la révolution touchait à sa dernière heure, que sa voix n’était plus que le râle de l’agonie , que partout elle se soumettait à l’autorité royale, et qu’il répondait du. salut du Mexique sans autres troupes que les siennes.
Nous avons tous vu cette confiance des agents du pouvoir à l’approche des crises les plus graves. 11 semble que l’atmosphere qui les entoure s’épaissit à mesure que l’orage se forme.
Pauvres hommes trompés au fond de leurs palais, ils prennent pour l’accent des peuples la voix des courtisans de bas étage et se hâtent à leur tour, dans des rapports sans vérité , d’endormir leurs maîtres de ce même sommeil auquel ils se laissent aller. Apodaea ne s’était pas aperçu que si la force comprimait l’action de la révolte matérielle, elle était sans valeur sur l’insurrection morale, et que celleci, comme le volcan qui dort, se nourrissait en silence de nouveaux éléments
de vie pour le jour de l’éruption. Le calme du Mexique n’était arrivé qu’à la suite de son épuisement. Il y avait trêve et non paix entre l’Espagne et sa colonie. La métropole avait trouvé son principal appui , pendant la première lutte, dans les troupes créoles qui embrassèrent sa cause avec un zèle qu’il est difficile d'expliquer , car la profession militaire, sous l’ancien régime, avait aussi pour les indigènes des entraves sans nombre. Aucun Américain ne pouvait prétendre à un commandement important. Toutefois, dans cette guerre, le besoin de se concilier l’armée avait amené de notables concessions, et l’armée, jusqu’en 1820, resta fidèle au drapeau de l’Espagne.
Cette fidélité s’explique par plusieurs causes. Pendant une guerre vive et sanglante , les officiers n’avaient pas de loisir pour s’occuper de politique et débattre la constitution du pays.
Exposés aux coups des insurgés , ils ne voyaient en eux que des ennemis barbares , que de véritables bandits, en dehors du droit des gens. Les soldats créoles, engagés sous les deux drapeaux opposés , n’écoutant que les devoirs de l’obéissance passive , se combattaient avec un acharnement qui ne leur permettait pas de réfléchir sur leur communauté d’origine et d’intérêts. Mais quand le feu de la querelle se fut calmé, les choses changèrent d’aspect. Tous les insurgés qui avaient accepté l’amnistie (l’indulto) furent incorporés dans les régiments de ligne ou dans les milices de l’armée royale. L’esprit de cette armée ne tarda pas à se ressentir d’un pareil mélange. Les nouveaux venus glissèrent leurs anciennes opinions au milieu de leurs nouveaux camarades.
Ils s’efforcèrent de les faire partager en les justifiant. La discussion n’était pas la seule arme employée pour convertir. Des séductions d’un autre genre étaient mises en oeuvre. Les femmes , qui furent pendant toute la révolution avocates zélées de l’indépendance, s’adressaient alors, pour lui conquérir des. partisans , à toutes les passions généreuses , à l'amour de la
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gloire, de la patrie , de la liberté; ft lorsque les imaginations ardentes étaient enflammées par leurs patriotiques prédications, elles reprochaient aux militaires déjà séduits , d’avoir si longtemps arrête l’heure de l’affranchissement , et les suppliaient de réparer une faute qu’un faux point d’honneur leur avait fait commettre.
Telle était la disposition des esprits au Mexique en 1820, au moment où l’on apprit le rétablissement de la constitution des cortès en Espagne , et la révolution opérée par l’armée même que l’on destinait a consolider le régime absolu dans les deux Amériques.
Il n’est pas besoin d’ajouter que cet événement donna une nouvelle éner-
f;ie au parti de l’indépendance. Si la iberté de la presse n’existait pas , la liberté des communications était pleine et entière. Partout , au Mexique , des réunions clandestines avaient lieu pour discuter la forme de gouvernement qu’on devait adopter. Les Européens et leurs adhérents penchaient pour la constitution espagnole, les uns sans modification , les autres moins démocratique et plus appropriée à l’état social du Mexique. Les Américains voulaient l’indépendance, mais nes’accordaient ni sur la manière de l’obtenir , rii sur le gouvernement à adopter.
La plupart des créoles désiraient le bannissementdes Espagnols ; quelques exaltés allaient jusqu’à demander leurs têtes et la confiscation de leurs propriétés. Les modérés se contentaient de les exclure des emplois publics , et de les faire descendre à la condition dans laquelle ils avaient maintenu les indigènes durant trois siècles. Un parti voulait la monarchie constitutionnelle, un autre la république fédérative , un troisième la république une et indivisible. Dans ce chaos d'opinions, de passions, de préjugés, de prétentions individuelles , d’intérêts de castes, et d’irritation populaire, le clergé agissait activement en faveur de i’indépendance du pays. Son action sur les masses était sans limites, sa haine de l’Espagne sans bornes. Les décrets des cortès relatifs aux biens
ecclésiastiques n’étaient pas de nature à modifier cette haine implacable.
Apodaca , qui croyait que son métier à lui était d’être royaliste, tout en se soumettant au régime constitutionnel, ne laissait échapper aucune occasion de favoriser le parti contraire. Il se rapprocha de quelques grands dignitaires de l’Église alliés a la noblesse, avec le projet d’assurer à Ferdinand un asile au Mexique , et d’y rétablir l’ancienne forme de gouvernement. Un tel plan ne pouvait être exécuté que par l’armée. I! fallait un chef qui eût assez d’influence sur elle pour l'entraîner dans cette voie rétrograde, où l’on aurait à combattre tout le parti patriote mexicain , c’est-à-dire la masse libérale de la nation , appuyée de tous les corps insurgés encore en armes.
Don Augustin Iturbide, désigné, comme le militaire le plus capable de conduire une telle entreprise , s’empressa de prouver qu’il était le dernier des officiers qu’on aurait dû choisir, et celui de tous peut-être qui méritait le moins la confiance du vice-roi. Sa défection ne se fit pas attendre.
Tout porte à croire qu’il était secrètement lié avec cette partie du clergé mexicain qui voulait l’indépendance absolue, et que depuis longtemps la pensée de s’emparer du pouvoir suprême l’occupait tout entier. Nous le verrons bientôt parodier en Amérique le rôle de Napoléon et la journée de Saint-Cloud.
Iturbide, né à Valladolid, dans le Mechoacan , d'une famille considérable du pays , avait reçu une éducation soignée. Il n’était encore en 181® qu’officier subalterne (lieutenant) dans le régiment provincial de sa ville natale. Ceux qui servaient dans ce corps ne recevaient pas de solde. Il n’en avait pas besoin : il possédait une fortune indépendante, et s’occupait activement de l’administration de ses biens. Quand la révolution éclata. Hidalgo lui offrit le rang de lieutenant général qu’il refusa. Cette offre était de nature à tenter un jeune homme sans expérience ; mais lui voyait ce qu’étaient les plans du curé, la faiblesse réelle des iusur-
gés , et la période d’anarchie qu’ils avaient à traverser ; il aima mieux les combattre que de s’associer à leur sort(*). Il alla joindre, en 1810, les troupes du vice-roi Venegas, et se distingua à l’affaire de Las Cruces. De ce moment son élévation fut rapide.
Choisi pour toutes les opérations périlleuses , la fortune lui fut presque toujours favorable. Il contribua puissamment au triomphe des armes espagnoles dans les batailles de Valladolid et de Puruaran. Il ne fut malheureux qu’à l’attaque du fort de Coporo , en 1815 , et il avait prédit ce revers, qu’il ne lui était pas donné d'empêcher. On lui accorda un commandement indépendant dans le Baxio , honneur que peu de créoles avaient obtenu avant lui. Si l’impartiale histoire doit reconnaître les talents militaires d'iturbide, elle ne doit pas dissimuler qu’il eu ternit l'éclat par la fougue de ses passions , et par une cruauté que rien ne peut justifier , pas même l’entrainement des représailles. Il existe encore une de ses dépêches, adressée au vieeroi après l’affaire de Salvatierra, datée du vendredi saint 1814, dans laquelle il annonce qu’en l’honneur de ce jour il vient d'ordonner le supplice de trois cents misérables excommuniés (insurgés). Ils furent fusilles. Les populations indigènes avaient d’autres griefs contre Iturbide. Elles l’accusaient de rapacité et de concussion , et les dénonciations furent si vives et si nombreuses , que le gouvernement se vit forcé, en 1816, de le rappeler à Mexico. Une enquête eut lieu ; mais la crainte d’indisposer les autres chefs de l’armée qui s’étaient rendus coupables des mêmes exactions, arrêta les poursuites. Depuis ce moment , Iturbide resta sans emploi jusqu'en 1820, époque où il fut chargé par
(*) Les insurgés de leur côté ont plusieurs fois affirmé qu’ils n'avaient pas offert à Iturbide le grade de lieutenant général, mais que lui seul le leur avait demandé; ce qu'ils n'avaient poinl accordé , pensant que c'était acheter trop cher les services d'un jeune homme sans nom et sans réputation militaire.
Apodaca de la mission dont nous avons déjà parlé. Il avait eu le loisir, pendant quatre années passées dans le repos , de réfléchir sur l’état du Mexique, et de se convaincre de la facilité avec laquelle on pouvait secouer le joug de l'Espagne , si l’on déterminait les troupes créoles à se réunir aux insurgés. Cette réunion opérée , les régiineuts européens, comparés à l’armée indigène, devaient se trouver hors d’état de résister. Ce fut en vue de ce rapprochement , qui changeait complètement la face des choses, qu’Iturbide conçut le fameux plan d’Iguala , dont il me parait le seul auteur, bien que ses ennemis l’aient attribué au parti espagnol. Ce plan fut communiqué aux chefs des insurgés , qui l’approuvèrent, et proclamé dans la petite ville d’Iguala, le 24 février 1821. L’importance de ce document nous engage à en faire connaître les principales bases. La nation mexicaine est déclarée indépendante de la nation espagnole ou de toute autre sur le continent américain. La religion catholique est la seule reconnue. Le gouvernement doit être une monarchie constitutionnelle. La nation est une, sans distinction d’Américains et d’Européens. La distinction des castes est abolie : tous les citoyens, Mexicains, Européens, noirs, mulâtres , sont éligibles aux mêmes emplois. Ferdinand VII est invité à monter sur le trône, avec le titre d’empereur. En cas de refus , ce trône doit être offert aux infants don Carlos et don Francisco de Paula , et si aucun d’eux n’accepte , la nation y appellera tel membre des familles régnantes qu’il lui plaira de choisir. En attendant la décision des princes espagnols, le gouvernement provisoire se compose d’une junte, sous la présidence du viceroi. Il sera organisé une armée pour la défense de la religion , de l’indépendance et de l’union, et cette armée s'appellera l’année des trois garanties.
Le noyau de cette armee n’était pas considérable, car Iturbide n’était encore à la tête que de huit cents hommes ; et quoique tous eussent prêté serment au projet de constitution ,
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plusieurs d’entre eux désertèrent, lorsqu’ils virent que ce projet n’était pas reçu dans le pays avec tout l'enthousiasme sur lequel on avait compté. Il paraît certain que si, dans ce premier moment, le vice-roi eût montré moins d'indécision , et se fût mis à la tête des régiments européens dont il pouvait disposer, la cause d’Iturbide était perdue. Les Espagnols de Mexico , justement effrayés de ce délai, et suspectant ses intentions, le traitèrent comme on avait traité Iturrigaray en 1808: iis le déposèrent , et choisirent pour le remplacer , don Francisco Novella , ofiicier d’artillerie. Cette faute grave de la part des royalistes vint en aide à Iturbide. L’autorité de JNovella ne fut pas généralement reconnue dans la capitale. La division se mit parmi les Européens ; et pendant qu’ils discutaient entre eux à qui devait appartenir le gouvernement , et quel était le pouvoir légitime , Iturbide put sans être inquiété poursuivre son entreprise. Alors le général espagnol Celestino Negrette , et le colonel Bustamente , mécontents des changements qui venaient de s’opérer, se réunirent à lui , l’un avec les troupes sous ses ordres , l’autre avec mille cavaliers qu’iicommandait. Dans le même temps, Iturbide fut encore assez heureux pour s’emparer d’un million de dollars que la compagnie de Manille envoyait à Acapulco , et pour attirer à son parti le général Guerrero, qui se maintenait depuis longtemps sur la rivière Zacatula à la tête d’une forte guérilla. Ce chef patriote n’hésita pas à se ranger sous les drapeaux d’Iturbide combattant pour l’indépendance du pays. De ce moment le succès de l’insurrection fut assuré.
Iturbide , sans crainte, d’être inquiété , se dirigea en toute hâte sur le Baxio , position centrale et foyer des insurrections antérieures, où i! devait s’attendre à trouver de nouvelles recrues. Dans cette marche, il vit venir à lui les vieux chefs révolutionnaires, empressés de recommencer la lutte, et ae nombreux détachements de troupes créoles, qui désertaient le drapeau
de l’Espagne. Le clergé et le peuple lè saluaient du nom de libérateur; des adresses arrivaient des districts les plus éloignés , annonçant une adhésioli pleine et entière au plan d’Iguaia. Rien ne pouvait égaler l’enthousiasme des populations ; et jusqu’à ce moment; aucun homme au Mexique n’avait obtenu un plus enivrant succès qu’Iturbide. Ces clameurs , que d’autres clameurs hostiles devaient un jour remplacer , sont encore un exemple de l’instabilité de la faveur populaire, et du peu de valeur de ces louanges passionnées que la multitude jette à la tête des révolutionnaires de tous les pays. Tant que dura cette vogue de fortune, rien ne put arrêter les progrès d’Iturbide. Avant le mois de juillet 1821 , tout le pays avait reconnu son autorité , à l’exception de la capitale, dans laquelle Novella et ses soldats européens s’étaient renfermés. II se trouvait dans les environs de Queretaro , lorsqu’il apprit l’arrivée 5 la Vera-Crux du nouveau vice-roi constitutionnel, don Juan O’Donoju, qui, dans ce moment de crise , ne pouvait faire un pas au delà de la forteresse. Iturbide, avec une habileté que ses ennemis ne lui ont jamais refusée, se hâta de tirer parti de cette circonstance. Il invita O’Donoju à se rendre à Cordova , où il se rendit lui-même , et lui proposa d’adopter la déclaration d’Iguaia , comme le seul moyen de garantir la vie et les propriétés des Espagnols établis au Mexique, et d’assurer les droits au trône de la maison de Bourbon. Ces considérations décidèrent O’Donoju. Il reconnut, au nom du roi son maître, l’indépendance du Mexique, et livra la capitale à l’armée des trois garanties. Elle en prit possession sans coup férir , sans effusion de sang, le 27 septembre 1821. Novella et ses troupes eurent toute liberté de quitter le territoire mexicain , et furent défrayés de toute dépense jusqu’à la Havane. Les Européens de Mexico éprouvèrent la même bienveillance ; on respecta leurs industries et leurs propriétés de tout genre. O’Douoju lui-même fut choisi pour veiller à
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la religieuse observation des articles du traité favorables à ses compatriotes.
Tel fut le traité de Cordova , que les prétendus hommes d’État de la Péninsule critiquèrent avec tant d’amertume et tant d’ignorance du pays et des événements. Iturbide , dans ses Mémoires , a défendu la conduite du vice-roi par cette seule phrase : Il n’avait pas le choix d’agir autrement. Ou signer ou se rendre, telle était la cruelle alternative qui lui était offerte. Ne pas signer dans ce moment d’exaltation populaire, c'était compromettre l’existence de tout ce qui s’appelait Espagnol ; c’était priver le trône de toutes les concessions que les vainqueurs lui faisaient ; c’était ne pas réserver une seule chance à l’avenir. Les avantages, à la vérité , n’étaient pas égaux ; la meilleure part revenait aux insurgés, qui , obtenant la capitale sans combattre , assuraient le triomphe de la révolution.
A peine eurent-ils pris possession de Mexico, qu’ils organisèrent le nouveau gouvernement, qui se (composa d’une régence de cinq membres et d'une junte de trente-six. Tout le pouvoir exécutif fut concentré dans cette régencp, présidée par Iturbide, qui fut en même temps créé généralissime et grand amiral, avec cent vingt-cinq mille dollars de traitement.
Jusqu’alors cet ambitieux soldat n’avait point connu d’opposition ; il semblait traîner la nation à sa suite ; pas une voix ne s’était élevée en faveur de l’Espagne. Mais toute cette apparente unanimité s'évanouit à l’instant même où l’on discuta la forme du gouvernement futur. La junte, dont le premier devoir était de préparer le projet de convocation d’un congrès national, agissant sous l’influence d’Iturbide, prit uniquement pour base le plan d’Iguala, et elle décida que les nouveaux députés ne seraient admis à siéger au congrès qu’après avoir juré obéissance à ce programme constitutionnel. Les vieux insurgés s’indignèrent de cette disposition, qu’ils regardaient comme un attentat à la souveraineté nationale; comme restreignant
illégalement le pouvoir des électeurs, auxquels on devait laisser toute liberté d’approuver ou de rejeter, par l’intermédiaire de leurs représentants, ce qui avait été fait en leur nom, mais sans leur autorisation. Les hommes les plus marquants entre les généraux, Guadalupe Victoria, Bravo et Guerrero, ainsi que bon nombre de militaires et de citoyens, soutenaient cette opinion libérale. On voit que des germes de mécontentement étaient semés dans le congrès avant même l’ouverture de la session.
Les cortès se réunirent le 24 février 1822, et se divisèrent bientôt en trois partis très-distincts : les bourbonistes, c’est-à-dire, les partisans du plan d’Iguala, avec un prince de la maison royale d’Espagne; les républicains, préférant à toute monarchie constitutionnelle une république centrale ou fédérative; enfin, les îturbistes, voulant faire un roi de leur héros, et adoptant tout le plan d’Iguala, moins l’article favorable à la maison d’Espagne.
Suivant l’usage, chacune de ces grandes fractions de la chambre se regardait comme le seul parti national, et n'entendait à aucune transaction.
Les bourbonistes cessèrent bientôt de compter' comme parti : le décret des cortès de Madrid, qui déclarait nul le traité de Cordova, les mit hors de la lutte ; elle ne resta plus engagée qu’entre les iturbistes et les républicains.
Ceux-ci, suivant la tactique des républicains de tous les pays, se mirent à déclamer contre; la prodigalité ruineuse de la régence, et surtout de son président. Iturbide, à son tour, les accusa d’ingratitude envers l’armée, aux dépenses de laquelle ils refusaient de subvenir. L’irritation devint plus vive encore, lorsqu’on proposa, dans le congrès,de réduire cette armée, de soixante mille, à vingt mille hommes, et de remplacer les soldats licenciés par des miliciens. Iturbide, qui connaissait toute la portée du coup que ses ennemis voulaient lui porter, en le privant de son plus puissant appui, s’opposa énergiquement à cette mesure ; elle n’en fut pas moins adoptée à une assez forte
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majorité. Vers la même époque, le congrès, toujours hostile au président, déposa trois des membres de la régence, n’en laissant qu’un seul en place, ennemi d’Iturbide, dans le but de rendre son vote nul dans toute délibération politique. On alla même, dans une autre séance, jusqu’à présenter un projet de loi qui déclarait le commandement de l’armée incompatible avec les fonctions du pouvoir exécutif. II n’était plus permis aux amis d’Iturbide de se faire illusion sur le déclin de son influence; ils demeurèrent convaincus qu’il fallait se hâter d’organiser un mouvement populaire pour le porter sur le trêne, si l’on voulait profiter du moment où le souvenir de ses services n’était pas encore éteint. Leurs mesures furent concertées avec rapidité ; aucun homme de rang ne fut employé ni même mis dans le secret. Ils ne s’adressèrent qu’aux sous-officiers et aux officiers non commissionnés de la garnison, très-dévoués à Iturbide. Ils avaient à leur tête un sergent du premier régiment d’infanterie de ligne, un nommé Pio Marcha, le plus exalté de tous ; on avait réuni pour le seconder une foule de leperos (lazzaroni), ces misérables vagabonds dont les rues de Mexico sont remplies. Tout ce rassemblement se porta devant la maison d’Iturbide,dans la nuit du 22 mai 1822, et le proclama empereur, sous le nom d’Augustin Ier. Les cris, les vivat, les feux de joie se succédèrent jusqu’au jour. Aucune des manoeuvres hypocrites que les usurpateurs pratiquent en pareil cas, pour simuler une apparence de liberté et de vœu national, ne fut négligée en cette occasion. Iturbide parut hésiter, afin qu’on semblât lui faire violence. II publia une proclamation équivoque, qui encourageait le mouvement commencé sous l’apparence de le modérer, en même temps qu’il prenait sous main toutes les mesures necessaires pour parvenir à ses fins. Le lendemain, le congrès fut extraordinairement convoqué pour prendre part à cette parade politique. Les agents d’Iturbide commencèrent par obtenir un décret qui lui ordonnait de 'se rendre
au sein de l’assemblée. Il y vint, accompagné de quelques militaires de divers grades. Les tribunes étaient remplies par ses partisans armés. Les cris de cette multitude couvraient la voix des députés indépendants, et ses acclamations encourageaient l’éloquence des députés vendus. Iturbide, se drapant du manteau de l’hypocrite, réclamait la liberté de la parole pour ses adversaires, et suppliait la populace des tribunes de les écouter avec bienveillance. La fin de ce pitoyable drame fut ce qu’elle devait être : l’élection d’Iturbide, proposée et discutée, reçut la sanction d’une assemblée qui n’était pas libre. Sur cent quatre-vingt-deux députés, dont le congrès devait être composé, quatre-vingt-quatorze seulement se trouvèrent présents ; soixante-dix-sept votèrent pour l’élection, deux se retirèrent sans voter, et quinze se prononcèrent pour la négative, déclarant qu’il leur paraissait indispensable d’en référera leurs commettants et d’en obtenir des pouvoirs spéciaux.
A son retour au palais, comme lorsqu’il s’était rendu à l’assemblée, la • voiture du monarque improvisé fut traînée par le peuple.
Les provinces apprirent cet événeméht par les journaux, et l’acceptèrent comme un fait accompli. L’opposition était concentrée dans la capitale , mais morne et silencieuse ; elle ne se révélait par aucun acte. La majorité d’Iturbide dominait dans le congrès; elle voulut achever son œuvre. Elle décida que la couronne serait héréditaire dans la famille de l’empereur; elle fit un prince impérial de son fils aîné ; elle donna le titre de princes mexicains à ses autres fils; sa sœur fut princesse; son père fut appelé prince de l’Union ; on régla le cérémonial de son couronnement ; un ordre de chevalerie, sous le titre de Guadalupe , fut institué pour compléter l’attirail de cette nouvelle monarchie. On décréta que toutes les dépenses d’Iturbide seraient soldées par le trésor public ; et plus tard elles furent fixées à la somme d’un million et demi de piastres (8, 100,000 fr.) Tous ces décrets passaient sans discussion,
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comme il arrive dans les assemblées qui ne sont pas libres. Iturbide, trompé par ces apparences de servilisme, crut pouvoir tout oser. Il réclama le droit de veto sur tous les articles de la constitution que l’on décrétait alors , et le droit plus exorbitant encore de nommer et de destituer les membres du tribunal suprême de justice. Il demanda l’établissement d’une commission militaire , avec pouvoir de juger souverainement. Ces propositions furent rejetées par le congrès , malgré tous les efforts des députés vendus.
Leurs adversaires ne tardèrent pas à recevoir le prix de leur courageuse opposition ; Iturbide lit arrêter quatorze députés indépendants, sous prétexte qu’ils appartenaient au parti républicain. A la nouvelle de cet attentat, le congrès fit entendre d’énergiques protestations. Il demanda que ces députés fussent réintégrés dans son sein , ou tout au moins que l’instruction de cette affaire lui fût remise , pour être statué suivant les lois. Iturbide refusa , et la lutte, de part et d’autre, prit une nouvelle énergie. Les journaux du gouvernement excitaient le peuple contre la représentation nationale , et la tribune retentissait d'accusations contre le gouvernement impérial. On luf reprochait son origine, sa tyrannie, sa déloyauté ; le plan d’Iguala et le traité de Cordova, fondements du trône mexicain , n’étaient pas ménagés. Cet état de choses était trop violent pour pouvoir durer. La force triompha du droit. Iturbide n’avait d’autre ressource qu’un coup d’État ; il adopta cette mesure extrême. Il fit signifier par un de ses officiers au président du congrès la dissolution de rassemblée, et donna l’ordre de faire fermer la salle des séances , ce qui fut exécuté sans la moindre opposition. Le même jour , il décréta la formation d’une junte, à laquelle il donna le nom d 'instituante, et qu’il composa de ses créatures. Cette junte avait mission de convoquer une autre représentation nationale , suivant des formes d’élection qu’il se réservait de dicter. Toutefois , en cas d’urgence , elle pouvait exercer des
fonctions législatives. Ce corps , sans influence et sans pouvoir, ne fut qu’un •instrument avili entre les mains du maître. Il lui fit décréter un emprunt forcé de deux millions et demi de dollars, et l’application aux besoins du trésor d’une somme de deux millions d’espèces, expédiées de Mexico pour la Vera-Crux par une compagnie de négociants, et que le gouvernement avait fait arrêter à Perote, sous le prétexte .que ces fonds étaient en réalité la propriété de l’Espagne.
La popularité d’Iturbide ne survécût pas longtemps à son usurpation , et surtout aux mesures arbitraires qui se multipliaient chaque jour. Avant la fin de novembre, une grande fermentation se manifesta dans les provinces du Nord. Le général la Garza se trouvait à la tête de l’insurrection. Elle fut bientôt comprimée par l’armée, seul appui d’Iturbide, qui devait bientôt lui manquer.
On ne connaît pas bien les véritables causes de la division qui s’établit tout à coup entre l’empereur et quelquesuns de ses généraux. On a cru que des motifs d’intérêt privé, plus encore que la politique, déterminèrent la défection de Santa-Anna. Quoi qu’il en soit, ce fut cet officier général qui se prononça le premier contre le trône impérial. Santa-Anna commandait la province et la place de la Vera-Crux.
Jeune alors , il crut que le régime républicain conviendrait mieux à sa fortune. Il jffrit l’initiative du mouvement. Il adressa au peuple mexicain une énergique proclamation , où il accusait Iturbide d’avoir violé la constitution, en chassant le congrès ; d’avoir trahi ses serments , en gouvernant arbitrairement. Il demandait, tant en son nom qu’au nom de son armée , le rétablissement de l’assemblée nationale, promettant de soutenir la forme de gouvernement qu’il lui conviendrait d’adopter. Pour réprimer une révolte qui semblait bornée à la seule garnison de la Vera-Crux, Iturbide s’empressa de faire marcher un corps de troupes suffisant pour investir cette place , et forcer Santa-Anna $ la sou-
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mission. Mais déjà il n’était plus seul à méconnaître l’autorité d’Iturbide; Guadalupe Victoria était venu se réunir à lui. C’était un nom célèbre, une renommée militaire et révolutionnaire, qui devait exercer une haute influence sur l’esprit du soldat. Santa-Anna lui céda le commandement en chef, en déclarant qu’il s’estimait heureux de servir sous ses ordres. Les principes de Victoria étaient connus ; c’était un republieaifi rigide. Aussi, dès l’instant qu’on le vit à la tête de l’insurrection, on n’eut plus de doute sur le système politique que les révoltés se proposaient de faire triompher. Leurs rangs se grossirent de tous les partisans de la république. Iturbide avait donné le commandement de ses troupes à Echavari , son aide de camp , celui de tous ses officiers qu’il croyait le plus dévoué à sa personne. Echavari n’était dévoué qu’à la bonne fortune de son général.
Aussitôt qu’il s’aperçut que l’étoile impériale pâlissait, il abandonna l’homme que ne soutenait plus l’opinion publique ; et , après quelques combats insinifiants dans le voisinage de Puente el Rey , il alla se réunir à la garnison de la Vera-Crux. Ses soldats suivirent son exemple- Les trois chefs révoltés voulant donner un certain caractère légal à l’insurrection , signèrent , le l'r février 1 823 , l’acte connu sous le nom de convention de la Casa-Mata.
Tout leur plan y était exposé en onze articles. Lesapparences du respect pour l’autorité impériale s’y trouvaient conservées , bien que cèt acte eût pour effet immédiat d’en paralyser l’action.
Les généraux qui l’avaient signé se portaient garants du rétablissement de la représentation nationale. A partir de ce moment , l’insurrection s’étendit avec une prodigieuse rapidité dans toutes les provinces. La plupart des chefs militaires se mirent à la tête du mouvement. De ce nombre furent le marquis de Vibanco , qui commandait un corps assez considérable dans le territoire de la Puebla , et les généraux Guerrero et Bravo, qui quittèrent la capitale dans le but de proclamer le nouveau système dans les provinces de
l’Ouest , théâtre de leurs anciens combats. Le général Regrette joignit l’armée des insurgés , qui marcha sur Mexico. Iturbide , avec quelques troupes , vint prendre position entre la capitale et l’armée républicaine. Ne comptant plus sur la force populaire et morale qui l’avait abandonné pour passer du coté de ses adversaires , il se détermina à négocier au lieu de combattre. Il offrait de convoquer un nouveau congrès , et de s’en rapporter à sa décision. Ces propositions ne furent point acceptées. Iturbide ne put même obtenir une entrevue des principaux chefs de l’armée républicaine. Dans cet état de choses , il perdait chaque jour quelques-uns de ses partisans. Les officiers dont il avait avancé la fortune, se montraient à l’envi les plus prompts à l’abandonner. Effraye de cette défection générale , il rappela l’ancien congrès qu’il avait dissous par la violence, et abdiqua la couronne le 20 mars 1823. Le congrès , fidèle à ses antécédents, déclara que le couronnement d’Iturbide ayant été l’œuvre de la force et de la violence , était nul , et u’il n’v avait lieu, par conséquent, à élibérêr sur son abdication. Il déclara également nuis tous les actes du gouvernement impérial , ainsi que les plans d’Iguaia et le traité de Cordova, et finit par proclamer le droit de la nation de se constituer sous la forme de gouvernement qui lui conviendrait le mieux. Après avoir fait table rase en l’honneur de la souveraineté du peuple , le cohgrès s’occupa de la personne d’Iturbide. La prudence lui faisait un devoir de s’en débarrasser ; mais il le fit généreusement : il prononça l’exil de l’ex-empereur , en lui accordant une pension viagère de 26,000 piastres (136,000 fr.), à la seule condition d’établir sa résidence dans quelque partie de l’Italie. Après sa mort , une pension de huit mille piastres était accordée à sa famille.
Le pouvoir exécutif, composé provisoirement des généraux Bravo , Victoria et Negrette, fut chargé de hâter le départ <T Iturbide. 11 devait être transporté en Europe sur un bâtiment
neutre aux frais de l’État. On lui offrit une escorte d’honneur de cinq cents hommes prise parmi les troupes qui lui étaient restées fidèles jusqu’à la fin; mais lui voulut prendre cette escorte dans les rangs ae l’armée républicaine, et demanda que le commandement en fût confié au brigadier général Bravo , qui l’accompagna jusqu’à Antigua , près de la Vera-Crux.
C’est de la qu’il mit à la voile, le 11 mai 1823 , pour se rendre en Italie.
La révolution qui venait de s’opérer conduisait tout naturellement à la république. On ne discutait plus que sur la forme. Le congrès , en attendant , se trouvait dépositaire du pouvoir. 11 débuta par un acte arbitraire , et cela ne doit pas étonner en temps de révolution. Ce congrès , qui avait fait un crime à Iturbide d’avoir exigé le renvoi des députés qui lui étaient contraires , élimina de son sein les partisans de l’ex-empereur. Il décréta que le pavillon national serait l'aigle mexicain sans couronne. Il annula un emprunt de seize millions de piastres, contracté ar Iturbide avec la maison Denis rnitli de Baltimore. Il défendit aux membres du clergé de traiter de matières politiques , ce qui prouve que le clergé était hostile au nouvel ordre de choses, et s’arrangeait beaucoup mieux du régime impérial. Enfin , le congrès s’occupa de la forme du gouvernement et des bases de l’acte constitutionnel.
Mais pendant qu’il se livrait à cette difficile besogne, sa légitimité était mise en question. Il était stipulé dans les articles II et III de l’acte de Casa- Mata , qu’il serait convoqué un nouveau congrès. Qqplques provinces demandaient l’exécution immédiate de cette disposition. Un comité spécial fut chargé d’examiner l'opportunité de cette mesure, et conclut à l’ajournement, motivé sur le danger d’élections nouvelles dans les graves circonstances où l’on se trouvait , et sur le besoin de travailler sans relâche à constituer la nation et les diverses branches du service public. Peut-être edt-il été plus simple de déclarer franchement que ceux qui tenaient le pouvoir ne
prétendaient point le soumettre aux chances incertaines d’u« scrutin nouveau. Cette décision fut fort mal reçue par les provinces de Guadalaxara , 'de Valladolid, d'Oaxaca, de Zacatecas, de Guanajuato,de Queretaro, de San-Luis de Potosi, qui formèrent des juntes et se déclarèrent indépendantes. Santa- Anna , que nous trouvons toujours prêt à faire de la politique les armes a la main , se déclara l’un des premiers contre le congrès , en se proclamant le protecteur de la république fédérale.
Ses forces n’égalaient pas son ambition : il ne disposait que de six cents hommes. Il fut bientôt arrêté ; ce qui n’empêcha pas l’opposition entre le pouvoir exécutif et les juntes provinciales de se prolonger encore que>ques mois. Il fallut la présence du général Bravo , à la tête ae sept à huit mille hommes, pour amener un arrangement. Toutefois les provinces se prononcèrent toutes pour un gouvernement fédéral , semblable à celui des États-Unis. L’exemple de Santa-Anna trouva quelques imitateurs. Le général Echavari , qui commandait la province de la Puebla , et un autre officier supérieur nommé Hernandez a Cuernavaca , refusèrent d'obéir au pouvoir exécutif ; mais , abandonnés par leurs soldats, ils furent obligés de se rendre au général Guerrero, qui les fitconduire à Mexico.
Cette capitale était alors le théâtre de troubles beaucoup plus sérieux. La chute d’Iturbide v avait laissé le germe de divisions profondes. Les ambitions particulières ne pouvaient s’y accommoder d’un régime légal ; elles regrettaient le temps où il suffisait de plaire à un seul homme pour s’élever rapidement. Ces mécontents se composaient particulièrement de militaires et d’ecclésiastiques. Le congrès s’était montré modéré. Les membres du pouvoir exécutif, hommes sages et éclairés , ménageaient soigneusement tous les partis , et s’efforçaient de réconcilier les habitants espagnols au nouvel ordre de choses. Ils employaient le faible produit des impôts de la douane à payer la solde arriérée des troupes;
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mais la faction y entretenait soigneusement le mécontentement, et parvint à y organiser l’insurrection. Mexico était le centre de ses manœuvres. Là, commandait le général Lobato, ancien cordonnier , parvenu dans les guerres de la révolution à ce grade supérieur.
Cet homme s’était d’abord recommandé à la confiance du pouvoir exécutif par des opinions modérées. Tout à coup on le vit , affectant un zèle de démagogue, accuser le gouvernement de faiblesse et de trahison , et annoncer hautement l'intention de le renverser.
Ce n’était pas une menace vaine. Lobato parvint à séduire une partie de la garnison, mille hommes environ ; et, a la tête de cette troupe, il signifia au congrès qu’il eût à renvoyer Michelna et Dominguez , membres du pouvoir exécutif, et Alamau, ministre des affaires étrangères , qu’il traitait d’Espagnols ennemis de la république. Il terminait son message par réclamer l’arriéré de la solde de l’armée. Le congrès répondit avec dignité, qu’il délibérerait sur ce message quand les pétitionnaires seraient rentrés dans l’ordre. Ceux-ci déclarèrent qu’ils mettraient bas les armes quand le pouvoir exécutif serait aux mains d’Américains patriotes ; quand les Espagnols ou les Américains peu dévoués à la cause du pays seraient chassés des emplois publics ; quand l’Espagne aurait reconnu l’indépendance du Mexique. Ce fut en vain que Lobato essaya d’entraîner le peuple dans sa révolte", le peuple resta calme et le danger diminua. Cependant , pour ôter tout prétexte aux factieux , Michelna , Dominguez et Alaman offraient leur démission ; le congrès la refusa , se déclara en permanence, et conféra au gouvernement tous les pouvoirs nécessaires pour rétablir la tranquillité. Deux jours se passèrent dans les angoisses d’une crise menaçante. Le congrès et le pouvoir exécutif, siégeant dans le même palais , n’avaient pour se défendre qu’une garde peu nombreuse et deux cents hommes de milices qui résistèrent courageusement. Ils étaient résolus à quitter Mexico avec cette fai-
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ble escorte , et à transporter le siège du gouvernement à Cuantillan. Cette menace , et l’approche des généraux Guerrero et Bravo, que le congrès avait appelés à son secours , jetèrent l’incertitude dans le parti des factieux. Le gouvernement profita de cette indécision pour offrir une amnistie à ceux qui rentreraient dans l’ordre.
Cette mesure eut un plein succès. Plusieurs officiers se présentèrent , assurant qu’eux et leurs soldats avaient été indignement trompés. Lobato luimême réclama le bénéfice de l’amnistie , et la conservation des grades des généraux et officiers qui avaient pris part à l’insurrection. On en mit quelques-uns en jugement, mais l’affaire n’eut pas de suites.
Six jours après ces troubles , pendant lesquels la république naissante s’était vue à deux doigts de sa perte, on décréta les bases fondamentales de la constitution mexicaine, qui devaient être soumises à l’acceptation des états confédérés. Au nombre de ceux-ci ne figurait pas la province de Guatemala, qui faisait anciennement partie de la vice-royauté du Mexique. Cette grande contrée, comme nous le verrons dans le récit de sa révolution , lasse aussi d’obéir à la métropole, et se trouvant des intérêts opposes à ceux du Mexique, venait de suivre l’exemplô des autres colonies de l’Espagne et de se déclarer indépendante. Le congrès mexicain n’éleva aucune objection contre cette séparation , qui cependant fut d’abord assez froidement accueillie.
La république nouvelle, sous le nom d’Amerique centrale , se composa dans le principe de sept provinces, Chiapa , Nicaragua, Honduras, San-Salvador, Costa -Rica, Guatemala et Quesaltenango , et se constitua provisoirement sous un gouvernement de trois notables citoyens, avec un conseil de députés des "sept provinces confédérées.
Les bases de la charte mexicaine furent précédées d’une adresse au peuple, où l’on exposait les difficultés que la république avait trouvées à s’établir, où l’on invitait tous les citoyens à se
rallier dans une même pensée et sous le même drapeau. Cet appel à l’ordre, à l’union , au régime légal , à l’oubli , ne fut point entendu de tous, pas même du congrès qui l’adressait. On vit, dans le même temps, le pouvoir suprême passer des mains de Micbelna dans celles de Bravo , et les passions des démocrates l’emporter sur la modération de leurs adversaires. Un décret du 14 février mit en surveillance tous les Espagnols d’Europe, et subordonna la conservation de leurs propriétés à la reconnaissance de l'indépendance par le cabinet de Madrid ; révoltante iniquité qui faisait dépendre le sort de malheureux étrangers de la détermination d’un gouvernement sur lequel ils ne pouvaient avoir d’action.
Ce même décret fermait l’entrée du territoire mexicain aux Espagnols de la péninsule , à moins qu’ils ne prouvassent qu’ils s’échappaient de leur patrie pour chercher uu asile sous le pavillon de la république.
Le pays était encore agité de ce mouvement, et les deux grandes factions qui lui ont fait tant de mal commençaient à s’organiser, lorsque arriva la nouvelle qu’Iturbide avait quitté sa résidence d’Italie et s’était rendu en Angleterre. A ce bruit, qui parcourut rapidement toute la confédération, les espérances, les craintes, les passions se réveillèrent. Le gouvernement, justement inquiet, redoubla de surveillance; on supposait, et probablement avec raison, que l’ex-empereur avait conservé des correspondances avec ses nombreux partisans restés au Mexique.
On ne savait s’il agissait pour son compte ou dans l’intérêt de rEspagne; mais personne ne croyait à son isolement. Déjà l’annonce de son retour et de son rétablissement avait été suivie de troubles sérieux dans quelques provinces, notamment dans celle de Guadalaxara. Ce fut sous l’influence d’un puissant intérêt de conservation et d’une grande frayeur que le congrès reudit , le 28 avril , un décret qui déclarait don Augustin Iturbide traître, proscrit et ennemi de l’État, s’il se présentait sur un point quelconque du
territoire, sous quelque titre quece fût. Étaient également déclarés traîtres ceux qui , par écrit, discours ou autres moyens , chercheraient à favoriser ou son retour, ou les projets d’une invasion étrangère. Tous devaient être jugés conformément à la loi du 27 septembre 1823, c’est-à-dire, Iturbide et ses complices étaient mis hors la loi.
Pour appuyer ces rigoureuses dispositions, le général Bravo, chef du pouvoir exécutif, se mit à la tête a’un corps d'armée, avec mission de tenir en respect les provinces menacées ou agitées. Le gouvernement, exerçant la police la plus sévère, fit arrêter, le 13, a Mexico même, plusieurs personnages, au nombre desquels on remarquait les généraux Hernandez d’Andrade et le comte del Valle , dont les papiers sais. s justifiaient ces mesures, en fournissant la preuve de l’existence d’un complot qui avait pour but le rétablissement de l’empire. Quelques-uns des Coupables furent condamnés à mort ou bannis. La résistance des provinces ne fut pas de longue durée. A Guadalaxara, le gouverneur Quintana, qui comptait sur ses soldats, se vit bientôt abandonné, et le général fit son entrée dans la ville aux cris répétés de : Vive Bravo, vive le suprême congrès constituant du Mexique. Cette province pacifiée, le général Bravo fit garder la côte par des troupes et des généraux sur la fidélité desquels il croyait pouvoir compter. Ils avaient mission expresse de s’opposer sur tous les points au débarquement d’iturbide.
Il était temps de prendre ces dispositions, car Iturbide voguait à pleines voiles vers les rivages de sa patrie. Il avait quitté Southampton à bord du Spring, byigantin armé, le 11 mai 1824, une année jour pour jour après son départ de la Vera-Cruz. Sa femme, deux de ses enfants, son aide de camp Beneski , colonel polonais, et deux ou trois domestiques, l’accompagnaient.
Il devait relâcher à la Jamaïque pour y recueillir des renseignements sur l’état réel du Mexique et l’importance de son parti. Là il eut eu connaissance du décret rendu contre lui et
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des dispositions prises pour s’opposer à ses projets; mais, impatient d’arriver, Iturbide poursuivit sa route sans relâcher nulle part. Une mauvaise étoile le poussait à sa perte. Il arriva, après une traversée de soixante-quatre jours , à la hauteur de la barre du petit port de Soto la Marina , où commandait le général Felipe de La Garza, qui s’était prononcé contre l’ex-empereur lors de l’arrestation des membres du congrès , mais qui depuis s’était rallié au gouvernement impérial dont il avait accepté les faveurs. Iturbide pouvait donc supposer qu’il n’allait pas rencontrer un ennemi. Il en fut autrement; et loin de répéter au Mexique l’audacieuse entreprise de Napoléon , le malheureux ne fit que parodier la catastrophe de Murat.
Le Spring s’était annoncé en arrivant comme un bâtiment de commerce avant à bord Charles Beneski et un associé venus au Mexique pour traiter avec le gouvernement d’un projet de colonisation proposé par des capitalistes de Londres. Beneski se rendit le lendemain chez le commandant qui le questionna sur l’ex-empereur et sur les projets qu’on lui prêtait. Le général La Garza a prétendu, dans son rapport au ministre de la guerre, que Beneski l’assura d'une manière qui paraissait sincère, qu’au moment de son départ Iturbide vivait tranquillement en Angleterre avec sa famille. Puis il retourna à bord pour y chercher son associé. Tous deux débarquèrent le 16 juillet à une heure après-midi. La Garza en fut informé sur-le-champ par le commandant du poste placé a la barre , et sur-le-champ il se mit en route pour aller à leur rencontre. On l’avait prévenu qu'un des deux hommes était déguisé, et cette circonstance devait éveiller ses soupçons, si déjà il ne savait à quoi s’en tenir sur le nom du mystérieux inconnu. 11 l’atteignit à six iieues de la ville dans le parage de los Arroyos, et ne fut pas longtemps à reconnaître Iturbide dans le compagnon de Beneski. Iturbide surpris ne lit aucune résistance; il ne eacna point sou npm ; il répondit aux
premières questions qui lui furent faites, qu’il n’était venu qu'avec sa femme et ses enfant6 ; on le conduisit à Soto la Marina sans qu’il lui fût permis de leup donner de ses nouvelles.
D’après le décretdu 28 avril, La Garza pouvait le traduire devant une commission militaire qui n’avait à constater que l’identité de sa personne et prononcer la sentence de mort. Mais le général se conduisit en homme politique, il voulut laisser au congrès de la province toute la responsabilité d’une telle exécution ; il conduisit son prisonnier à Padilla et remit son sort à la décision de l’assemblée. Celle-ci fut prompte à se décider. Elle ordonna qu’Iturbide serait fusillé le jour même, après lui avoir accordé le temps strictement nécessaire pour mourir en chrétien. Il ne restait plus à La Garza qu’à faire exécuter cet arrêt. A trois heures après-midi , il lit prévenir l’ex -empereur qu’il devait sur-le-champ se préparer à la mort. Bien qu’il dût s’attendre à cette cruelle annonce, le malheureux condamné parut frappé d’une profonde stupeur. Il supplia le général de différer l’exécution jusqu’à ce que le gouvernement suprême eût connaissance de sa situation et de la manière dont il s’était rendu. Inutiles prières; La Garza déclara qu’il était dans la triste nécessité de faire exécuter l’ordre, et Iturbide parut alors se résiner ; il se confessa à un prêtre, memre du conseil de la province, et, à six heures du soir, il fut conduit sur la place , où se trouvaient une soixantaine de soldats ayant le général à leur tête. Des groupes de peuple observaient cette triste scène dans le plus profond silence. Suivant la relation anglaise , Iturbide aurait adressé aux soldats et au peuple une allocution où il les engageait à rester fidèles à leur patrie, à leur cause , à leurs serments, en implorant les égards des autorités pour sa famille , et en faisant des voeux pour que sa mort fût utile à son pays. Suivant la dépêche officielle de La Garza, l’exécution eut lieu sans déclaration, sans discours et sansdé-
lai, de crainte que la sympathie publique n’intervînt : c’est le plus probable. Iturbide donna à son contesseur la montre et le rosaire qu’il portait au cou pour être remis à»son fils aîné. Il confia également à cet ecclésiastique une lettre écrite à sa femme, où il lui donnait des conseils et des instructions ; il voulut qu’on distribuât aux soldats qui allaient l’exécuter huit onces d’or qu’il avait dans sa bourse ; puis il se mit à genoux, récita un Credo et un acte de contrition, et mourut frappé de plusieurs balles à la tête et au cœur. On fit reconnaître le corps par les autorités, et même par Je curé, dont on publia ensuite les certificats. Il était besoin de donner cette authenticité à l’exécution, car, plusieurs mois après, les habitants de l’intérieur ne voulaient pas croire à la mort de leur empereur. Il fut enterré sans honneurs , mais au milieu des marques de la pitié publique.
Pendant que ces choses se passaient, la malheureuse veuve et les enfants d’Iturbide attendaient à Soto la Marina dans une cruelle anxiété des nouvelles de son sort. Déjà ils avaient fait porter à terre quelques-unes de leurs caisses, lorsqu’à la nouvelle de l'exécution, le bâtiment qui les avait amenés coupa ses câbles et mit à la voile avec toutes les personnes et les effets demeurés à bord. La famille d’Iturbide resta sans linge et sans argent, et fut obliée d’accepter les secours de La Garza.
I s’était rendu à Soto la Marina pour visiter lui-même leurs papiers et leurs malles. Il y trouva, disent les relations officielles , des habits, des décorations , des sceaux et tous les insignes de la dignité impériale, mais aussi un grand nombre de proclamations dans lesquelles Iturbide s’annonçait non comme empereur, mais comme soldat venant pour déjouer les projets de l’Espagne, et dans le seul but de mettre un ternie aux discordes civiles et de conserver l’indépendance du Mexique menacée par des nations puissantes.
L’ei-empereur comptait un grand nombre de partisans dans les pro-
vinces intérieures et dans l’armée; plusieurs faits particuliers et les mouvements qui survinrent dans la province d’Oaxaca peuvent faire supposerqu’un plan d’insurrection était organisé en sa faveur. Aussi la nouvelle de sa fin tragiue fut-elle accueillie bien diversement ans tout le pays. Ici, les républicains ne dissimulaient pas leur joie, et, sur d'autres points, des murmures se faisaient entendre. Dans ces graves circonstances, la conduite du gouvernement fut généreuse et habile. II vit dans l'événement qui venait de s’accomplir l’occasion d'éteindre les ressentiments et de rapprocher les partis.
L’esprit de la capitale répondait à ses vues ; Mexico gardait une attitude noble et silencieuse dictée par un sentiment de convenance et a’humanité.
La majorité des cortès se fit également honneur par son vote en faveur de la veuve et des enfants d’Iturbide. S’il parut dangereux de les laisser habiter le Mexique, on voulut au moins qu’ils pussent jouir ailleurs d’une existence indépendante et conforme à leur ancienne position. On leur assigna une pension de huit mille piastres, à la seule condition d’habiter les États- Unis ou la Colombie. Ils allèrent se fixer à Baltimore.
La république venait d’échapper à un grand danger, et les partisans de l’Espagne perdaient toute espérance.
Tranquilles sur les projets hostiles de l’extérieur, le gouvernement et le congrès n’eurent plus qu’à s'occuper de la prospérité intérieure du pays. L’un de ses premiers actes fut d’annuler un emprunt de 16,000,000 de dollars contracté récemment par Iturbide à 6 p.
100 avec un négociant de Baltimore.
On fut assez heureux pour en obtenir un nouveau de 20,000,000 de dollars à 6 p. 100 d’une maison de Londres.
Le congrès abolit la traite des nègres, et déclara libre tout esclave qui toucherait le sol mexicain; il reconnut l’indépendance, des États-Unis de l’Amérique centrale (Guatemala), et enfin termina ses travaux par l’acte le plus important de la session : la constitution de la république. Cet acte, re-
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vêtu de l’acceptation de toutes les lé* gislatures provinciales, fut promulgué comme loi fondamentale pour être exécuté sur-le-champ. Le congrès, avant de se dissoudre, procéda à la nomination du président de la république. Son choix tomba sur le général Guadalupe Victoria; le général Bravo fut nommé vice-président. Il était impossible de choisir deux hommes qui eussent plus de talents , de dignité et de modération , et qui inspirassent plus de confiance à l’étranger. C’est de cette époque que date l'ère constitutionnelle du Mexique.
Cette forme de gouvernement fédéral, qui n’existe plus aujourd’hui, portait évidemment l’empreinte de l’imitation. C’était le système constitutionnel des États-Unis, avec quelques modifications qui n’étaient pas heureuses.
Dans sa loi fondamentale, le Mexique sedéciarait libre, souverain, indépendant de toute autre puissance. Vieux catholique à la manière de l’Espagne, il n’admettait que la religion romaine, et prohibait tous les autres cultes; il se constituait en république fédérale, dont toutes les parties formaient autant d’États également libres, souverains et indépendants. Il confiait le pouvoir législatif à un sénat et à une chambre des représentants , dont les membres étaient choisis par tous les citoyens de chaque État; il remettait le pouvoir exécutif aux mains d’un président, mais un pouvoir limité par toutes les restrictions ombrageuses de la démocratie. Ce président ne pouvait être réélu qu’après un intervalle de quatre ans; il ne pouvait commander les forces nationales en personne sans une permission du congrès , ni faire arrêter un individu de sa propre autorité. Entre deux sessions du congrès , un conseil de gouvernement se trouvait investi d’une grande partie de la puissance souveraine. Il décidait de l’emploi des milices locales; il ratifiait les nominations faites par le président; il convoquait le congrès; il veillait à l’observation de la constitution et des lots; il gouvernait enfin.
Les États particuliers, indépendants
les uns des autres , et possédant des droits égaux, avaient aussi leurs chambres législatives, et leur pouvoir exécutif , et leurs tribunaux , et leurs revenus spéciaux. Ils s’imposaient, s’administraient; mais les constitutions de ces États ne pouvaient jamais être eu opposition avec la loi fondamentale; celle-ci, dans ses 171 articles, réglait tout ce qui avait rapport à l’organisation générale de la république et aux obligations des États avec le gouvernement central ; elle réglait encore les droits et les capacités politiques et les formes de l’élection. La liberté de la presse s’y trouvait formellement consacrée, sauf les restrictions légales; mais on y cherchait vainement le jugement par jury et la publicité des audiences. On ne peut nier que cette constitution , tout imparfaite qu’elle était, ne renfermât le germe d’un progrès réel. Elle faisait au congrès l’obligation d’ouvrir des routes, des canaux, de créer une administration des postes , de faciliter les relations commerciales, d'assurer la liberté du commerce, de récompenser les inventeurs des découvertes, de supprimer tous les genres de monopoles, et de répandre l’instruction par l’établissement d’écoles spéciales pour la marine et l’armée, et d'écoles primaires pour le peuple.
Le Mexique était-il prêt à recevoir soudainement tant de liberté, tant de droits politiques complètement nouveaux? Les principes qu’on venait de décréter étaient-ils familiers aux niasses , ou même compris par elles? Nous sommes loin de le penser.
Cette grande contrée n’était nullement préparée à la brusque transition du régime absolu aux formes et aux allures des républiques démocratiques.
Ceci nes’improvise pas. Les États-Unis ne pouvaient servir d’exemple ; car les conditions des deux peuples différaient entièrement. Les colonies anglaises, avant leur émancipation , possédaient presque tous les déments des États libres : législatures locales , système «d’élection et droits politiques. Au Mexique, le peuple était nul : il n’était point
représenté, il ne nommait à rien ; il obéissait, comme un peuple conquis , aux agents de l'Espagne. Il n’était pas facile de le tirer tout d’abord de cette routine de servitude pour en faire une espèce de souverain. Il se montrait assez insouciant de sa part de pouvoir, et ceux-là qui ne possédaient pas un sou s’inquiétaient assez peu de l’administration de la propriété. Il n’en était pas tout à fait ainsi de la classe moyenne, si tant est qu’on puisse donner ce nom à la bourgeoisie du Mexique. Celle-ci, sans trop savoir ce que Valaient ses droits nouveaux, ne voyait dans la constitution qu’une garantie de l’indépendance nationale , qu’un obstacle insurmontable au retour du monopole de l’Espagne. Chasser les hommes de la Péninsule de tous les emplois, de toutes les industries, et les remplacer, lui semblait une conséquence toute naturelle du nouveau régime. Elle l’envisageait du point de vue de ses vieilles haines et de son intérêt personnel. Militaires, marchands, petits propriétaires et gens de loi, admettaient la république comme un moyen de fortune et d’avantages particuliers, et la saluaient de toutes leurs espérances.
Mais un tel système ne pouvait prospérer qu’à l’aide de beaucoup de modération et d’esprit de justice.
Loin de proscrire les vaincus, il fallait les attacher aux destinées de la nouvelle république, et respecter tous les droits acquis sans distinction d’Espagnols et d’Américains. On devait se hâter surtout, en réduisant l’armée à quelques bataillons pour la garde des places fortes, d’annuler l’influénce militaire toujours désastreuse dans les républiques. L’exemple des États-Unis était la. Ce fut une grande faute de ne pas le suivre. En enlevant aux factions le sabre du soldat, le pays n’aurait point eu à gémir sur une longue suite d’agitations et de révolutions ; U ne fut point entré dans ces voies funestes qui ont épuisé ses ressources et ruiné son industrie, son agriculture, son crédit.
La session du premier congrès cons-
titutionnel de là confédération s’ouvtit avec l’année 1825. Le discours du président, calqué sur toutes les harangues de ce genre, félicita le pays sur le gouvernement qu’il avait adopté et lui promit une prospérité sans bornes.
Le ministre des finances se chargea de lui prouver qu’il avait beaucoup à faire pour arriver à ce bienheureux avenir; il lui apprit qu’il était moins riche de moitié que sous le gouvernement espagnol; que celui-ci recevait de 19 à 20 millions de dollars, et qu’il n’en pouvait espérer que 10,690,608 pour l’année courante, tandis que les dépenses atteindraient un chiffre beaucoup plus élevé. Il est vrai que les prévisions du ministre furent modifiées quelques jours après par une commission composée de plusieurs membres du sénat, qui portait les revenus, sans y Comprendre les mines, à 12,347,371 dollars, et les dépenses à 10,352,637, Cette commission fondait de grandes espérances sur les mines. Les plus solides étaient alors dans le produit des douanes, qui sont encore aujourd’hui, grâce à l’extension du commerce, le moins incertain des revenus du Mexique.
L’esprit démocratique de l’assemblée se manifesta dans son décret du 9 avril, qui abolit pour toujours les titres et les qualifications nobiliaires prodigués par le gouvernement espagnol. On eut ensuite à s’occuper de choses moins futiles. On discuta le traité de commerce avec la Grande- Bretagne. L’opposition s’élevait contre certaines dispositions de ce truité; elle critiquait surtout le rappel de l'article 6 du traité de Versailles, qui semblait mettre en question la possession des deux Californies. line fraction de l’assemblée signalait la concession faite aux sujets anglais de l’exercice de leur religion, comme une tolérance impie incompatible avec l’esprit de la religion catholique. Quelques membres, patriotes maladroits, auraient voulu que l’indépendance mexicaine fût ouvertement reconnue par le traité, comme si cette reconnaissance ne résultait pas implicitement du traité même. Tous
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ces opposants déclamaient pour le plaisir d’occuper la tribune et de se donner les airs de la force; car aucun d’eux n’ignorait que la nouvelle république n’était pas en position de faire la loi à la vieille Angleterre , dont la protection avait pour eux tant de valeur, et qui ne tend jamais la main aux nouveaux venus sans qu’il leur en coûte quelque chose. Le traité fut accepté par le congrès et ratifié par le président.
L’Angleterre ne fut pas de si facile composition; elle exigea des modifications, mais n’envoya pas moins un chargé d’affaires, M. AVard, qui s’étendit beaucoup, dans son discours de réception , sur l’intérêt que portait son souverain à la prospérité de la confédération.
Le premier congrès mit fin à ses travaux après avoir appris, de la bouche du président, que l’armée mexicaine était payée, que les magasins étaient remplis, qu’on avait acheté une grande quantité de munitions, qu’on allait acheter des bâtiments de guerre, qu'on avait satisfait aux besoins de la liste civile, qu’une partie de la dette était amortie, que le papier-monnaie était retiré, et que le nouveau système introduit dans l’administration promettait de fortes économies.
Cependant le génie révolutionnaire n’était pas satisfait; l’indépendance du pays obtenue, il lui restait à faire de la propagande à main armée. Il jeta les yeux sur les lies de Cuba et Porto Rico, où, depuis la contre-révolution de 1823 , un nombreux parti de mécontents se tenait prêt à seconder toute entreprise hostile à l’autorité de la métropole. Ce parti, heureusement pour l’Espagne, se croyait tellement sûr de sa force, qu’il ne cachait ni ses espérances ni ses moyens d’action. Il avait invité le gouverneur du Yucatan à venir à son secours; et l’on ne sera pas surpris de l’empressement de ce ouverneur à coopérera une entreprise e cette nature, lorsqu’on saura qu’il s’appelait Santa-Anna, que nous avons déjà vu et que nous verrons plus tard prêt à se mettre à la tête de tous les mouvements militaires. On prépara
sous sa direction, dans le port d'Àlvarndo, une expédition de quinze à seize cents hommes qu’il devait conduire au secours des mécontents de Cuba.
Mais le gouverneur de cette lie, le général Vives, informé de ce dessein, déjà publié dans les journaux de Bogota , fit arrêter les chefs de cette conspiration , et surveilla de si près leurs complices , tout en prenant les mesures les plus énergiques pour la défense de la colonie, que l'entreprise fut abandonnée. Les gouvernements du Mexique et de la Colombie s’empressèrent, comme on devait s’y attendre, de désavouer toute coopération à cette échauffourée ; elle resta tout entière à la charge de Santa-Anna, qui fut même manué à Mexico pour rendre compte de sa conduite. Il en fut quitte pour changer son titre de gouverneur du Yucatan contre celui de premier inspecteur du génie. Cette douce punition ne lui fit rien perdre de son importance politique et de sa popularité.
Pendant que ces choses se passaient, le gouvernement de la république avait à se défendre lui-même des mécontents.Un de ses régiments, entièrement composé d'indiens , cantonné dans Plie des Sacrifices, massacra ses officiers et arbora le drapeau espagnol. UeB forces supérieures triomphèrent facilement de cette poignée d’hommes, qui mit bas les armes et fut traitée avec la dernière rigueur. Ces Indiens venaient de donner une nouvelle preuve de la haine que les aborigènes portaient encore aux descendants des Européens.
Le Mexique n’avait point de marine , et ce n’était pas un des moindres embarras de son gouvernement. La trahison vint lui en donner une. Le vaisseau de ligne espagnol l’Asia, après avoir quitté les cotes du Pérou, s’était rendu à l’une des lies Mariannes pour s’y ravitailler. Il paraît que l’équipage avait éprouvé de grandes fatigues et n’était pas payé; il murmurait depuis longtemps et finit par se révolter.
D. Roque de Guzuarte, son capitaine, suivi de quelques officiers et aspirants, essaya de rétablir l’ordre; mais les soldats de marine et l’équipage , rangés
en bataille sur le gaillard d’arrière, les repoussèrent à coups de sabre, et, après les avoir blessés plus ou moins grièvement , les jetèrent pêle-mêle dans la chambre du conseil. Il fut même question de les égorger. Les plus logiquement cruels parmi les révoltés le voulaiemt ainsi, attendu, disaient-ils avec le proverbe espagnol, qu'un homme mort ne parle plies (hombre muerto no habla). Les plus humains décidèrent qu’on les débarquerait sur une plage déserte, ce qui fut fait; mais, fort heureusement pour eux, deux baleiniers anglais survinrent qui les recueillirent et les conduisirent à Manille. Un petit brick, la Constantia, qui accompagnait l'Asia, suivit son exemple; puis les deux équipages révoltés, sous les ordres du lieutenant Martinez, se dirigèrent vers les côtes du Mexique, résolus, pour mettre leur trahison à couvert, de se donner à la nouvelle république. Arrivés dans la baie de Monterey, Martinez fit savoir ses intentions au commandant militaire du pays. Il offrit de livrer ou Mexique les deux bôtinients avec leurs munitions et armements de guerre, et de mettre les équipages à la disposition de la république, a la condition qu'elle leur payerait sur-le-champ tout ce qui leur était dû depuis le jour où ils avaient quitté l’Espagne, On n’a pas besoin d’ajouter que cette capitulation fut acceptée avec empressement par le gouvernement mexicain. Il venait déjà de faire acheter en Angleterre un gros bâtiment de la Compagnie des Indes, le Surat Castle, et deux frégates aux Etats-Unis. Cette marine improvisée lui donnait l’espoir de lutter avec avantage contre le triste débris de la marine espagnole. Le congrès, dans sa session extraordinaire du mois d'août, s’empressa de voter les fonds nécessaires aux divers services. Le traité avec la Grande-Bretagne fut encore mis en délibération, mais rien ne fut terminé. Une autre question non moins difficile et plus délicate causait quelque agitation dans les provinces :
il s’agissait des rapports du Mexique .avec le saint-siège. Le président s’était
empressé de féliciter Léon XII sur son avènement au pontificat et de lui exposer le besoin de l’Église mexicaine.
Le pape, non moins poli, s’était hâté de féliciter le président de ses sentiments religieux et de sa constance dans la foi, en lui donnant sa bénédiction apostolique. Ce n’était pas précisément tout ce que demandait le président; il aurait bien voulu que Sa Sainteté se prononçât favorablement sur les nominations aux sièges vacants dans l’étendue de la fédération, et se relâchât de l’influence qu’il voulait exercer sur des matières que le gouvernement de la république regardait absolument comme du ressort de l’autorité temporelle. Le congrès prit fait et cause dans cette lutte, en déclarant qu’il maintiendrait les droits du gouvernement civil contre les usurpations du pouvoir religieux, et qu’il punirait tout habitant qui, sous prétexte de défendre la religion, chercherait à exciter des troubles. Ceci pouvait peutêtre intimider quelques Mexicains, mais n’avançait nullement les affaires de la république en cour de Rome. Les hommes pieux dans les provinces continuèrent de murmurer.
Un événement important pour lesdestinées de la république fit oublier les discussions religieuses et les ravages d’une épidémie qui venait d’affliger toute cette partie de l’Amérique. Depuis longtemps, le siège de Saint-Jean d’Ulloa, toujours occupé par les Espagnols, n'était plus qu’une espèce de blocus. Le canon de la forteresse avait jonché de ruines les rues de la Vera- Crux; mais la forteresse, en proie à la famine et aux maladies, voyait chaque jour diminuer sa garnison.
Le general Coppinger, son commandant, ne voulait entendre à aucune capitulation tant qu’il lui restait l’espoir d’être secouru. Cet espoir s’évanouit enfin, lorsqu’une tempête dissipa quelques frégates espagnoles qui étaient arrivées en vue de la forterresse. Réduit à la dernière extrémité, ce brave général obtint une honorable capitulation. La garnison sortit avec les honneurs de la guerre,
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quatre pièces d’artillerie et ses bagages, et fut transportée à la Havane aux frais du gouvernement mexicain. Celuici tira grand parti de cet heureux événement. Il annonça à la nation qu’après trois cent quatre ans de possession l’étendard de Castille avait disparu des côtes du Mexique. 11 saisit cette occasion pour prêcher à tous les partis union et oubli; il les conjura de se réunir sous le drapeau triomphant de la république. Mais au soin qu’il prenait de'prerher la concorde, on voyait toute rétendue de ses inquiétudes.
Nous ne Larderons pas à reconnaître ju’elles étaient bien fondées. Touteois, à l'extérieur, la position du gouvernement était beaucoup meilleure; l’Espagne se trouvait sans point d’appui pour reconquérir son ancienne colonie; la clef du Mexique venait de lui échapper (*).
(*) Ce fut vers cette époque que le gouvernement mexicain porta ses regards sur l’exploitation des mines si négligées pendant les guerres civiles. Ces mines, pendant trois siècles, avaient fait la richesse du pays. I.’hôtel des monnaies de Mexico avait fourni, de 1690 à i8o3, suivant les calculs deM. de Hnmboldt, plus de 1, 353, 000,000 de piastres, et depuis la découverte de la Nouvelle-Espagne jusqu’au commencement du dix - neuvième siècle probablement , 1,018,000,000 de piastres, à peu près les deux cinquièmes de tout l'or et l'argent qui dans cel intervalle ont reflué du nouveau continent vers l'ancien. Le produit de ces mines avait triplé en cinquante-deux ans et sextuplé en cent ans. Il était annuellement, avant la révolution, de i3, 000, 000 de piastres, ou près de la moitié des métaux précieux que l’on retirait chaque année des deux Amériques. Depuis 1810, ce chiffre avait singulièrement baissé ; il 11e présentait plus, de 1810 à i8it, qu’une moyenne annuelle de 9, 3/, 8,7.30 piastres, à peu près 46,743,65o francs. L'année entière de 1811 n'avait donné que 5,916,000 piastres en or et en argent ; mais dans les années suivantes, on obtint une amélioration successive. Les huit premiers mois de i8i5 présentaient déjà un produit de près de 8,000,000 de piastres. Déjà, à cette époque, l'influence des compagnies étrangères qui s’étaient formées pour l’exploitation des mines se faisait
' Nous avons déjà vu que l’Angleterre n’avait point attendu cette nouvelle circonstance pour répondre au voeu de son commerce et reconnaître la confédération mexicaine. Dès le 4 janvier, M. Canning avait fait savoir, à toutes les puissances européennes que Sa Majesté Britannique s’était déterminée à nommer des chargés d’affaires auprès des Etats de Colombie, du Mexique et de Buenos-Ayres. Cet exemple d’une politique sage et prévoyante avait été suivi par le roi des Pays-Bas.La Suède et le Danemark, sans prendre aucune mesure diplomatique, ne montraient pas d’éloignement à se lier d’amitié avec les nations américaines, et l’on ne découvrait dans la conduite de l’empereur de Russie aucun symptôme d’hostilités contre les dernières révolutions du nouveau monde. La France, qu’on croyait, en 1823, fort mal disposée pour les nouveaux États d’Amérique, faisant céder une étroite politique de famille à ses véritables intérêts, venait d’envoyer à Mexico un agent confidentiel, sans caractère diplomatique, à la vérité. Ce premier pas dans une meilleure voie était
senlir. Elles possédaient de grands capitaux et employaient soit des machines à vapeur, soit des machines ordinaires, mais perfectionnées par la mécanique moderne. On complaît, eu 1817, sept grandes compagnies anglaises, une allemande, deux américaines. Malgré les sacrifices énormes de toutes ces compagnies, le produit des mines exploitées par elles n’atteignait qu’à peine, en i83(>, 18,000,000 de piastres. Il faut chercher la cause de ce faible résultat de tant d’efforls combinés dans l’état politique du pays toujours agité, dans celte série de révolutions intérieures exécutées à main armée, dans le peu de sécurité des travailleurs , souvent forcés d'armer de canous et de garder leurs mines comme des forteresses, de s’y exercer au maniement des armes, et de s'y défendre contre les pillards de tous les partis. Ajoutez à ces obstacles le peu de sûreté des transports et l'obligation de donner une escorte au moindre lingot d'argent, et l’on s’expliquera le peu d’empressement des capitalistes à fournir de nouveaux fonds, et le découragement des actionnaires a sortir de ces périlleuses entreprises.