L'usurier Blaizot
Dans la rue du Tiilô, à Dijon, demeurait, il y a quyranle ans, le bonhomme Blaizot ; on l'appelait bonhomme à cause d'une certaine rondeur de manières et de langage.
Quelques gens portent des habits que Ton pourrail appeler accusateurs. Biaizol ne s'était jamais fourni dans cette garde-robe. L'hiver il s'enveloppait d'une houppelande marron et allait aux offices les mains perdues dans un peîit manchon dont l'usage n'apparlient aujourd'hui qu'aux femmes. Ses jambes de cerf, sèches, n'avaient jamais eu le moindre rapport avec le pantalon. Depuis sa jeunesse, les mollets du bonhomme, protégés par un simple bas blanc, subissaient, sans les craindre, les
injures des saisons. Soleil et pluie, neige et grêle, les mollets avaient tout supporté, sans jamais varier de forme.
Mieux que les almanachs, le bonhomme Blaizot indiquait à ses compalriotes l'arrivée du printemps. Comme tout Dijon le connaissait, ses habits servaient de baromètre aux Dijonnais. Après les giboulées, Blaizot se revêtait de nankin.
— Bon, disaient les commères de la rue duTillô, le bonhomme Blaizot a mis ses habits printaniers.
Si un incrédule hasardait l'opinion que les froids n'étaient pas encore passés et qu'il y aurait des pluies en avril :
— Vous ne savez guère ce que vous dites, lui répondait-on : jamais le bonhomme Blaizot ne s'est trompé. Il est plus savant que Matthieu Laensberg.
Blaizot était propriétaire d'une de ces maisons bourgeoises, ni trop vieilles, ni trop jeunes, qui n'apprennent rien à l'œil du curieux. Les femmes entre deux âges déroutent les observateurs : il en est de même des maisons ; cependant il est rare que la maison, si elle est habitée depuis quelques années, ne prenne pas trace des habitudes de son propriétaire. L'homme imprime partout son empreinte, comme s'il se laissait tomber sur une nappe de neige.
Deux bancs de pierre, adossés à la maison, indi-
quaient que le bonhomme recevait de nombreux visiteurs. Dans certaines provinces, les bancs de pierre sont les antichambres des gens d'affaires. Tous les notaires de petites villes ou de villages ont des bancs de pierre aussi obligés que les panonceaux.
Les bancs de la maison Blaizot étaient usés en décrivant une courbe vers le milieu.
Les juges d'instruction, dont l'esprit sait découvrir le bout de fil dans l'écheveau emmêlé d'un crime, auraient deviné par ce banc de pierre, légèrement creusé au milieu, que des groupes de clients nombreux venaient s'asseoir fréquemment en cet endroit.
A quelque distance du banc, des anneaux de fer étaient fichés au mur, indice certain du séjour d'hommes à cheval ou en voiture.
Le bonhomme Blaizot était reneuvier.
A Dijon, moyennant une certaine somme, les faiseurs d'affaires, qui jadis prêtaient un bœuf à un laboureur, tenu d'en rendre un du même âge à la Saint-Jean, étaient dits reneuviers.
Les reneuviers, honnêtes gens dans le principe, s'aperçurent, après un certain nombre d'expériences, que l'argent rapporte plus que le meilleur lopin de terre au soleil.
De cette école fut le bonhomme Blaizot, qui appliqua en grand la médecine aux métaux. Son ar-
gent paraissait dévoré de fièvre, tant il savait le faire suer. Blaizot commença par prêter des bœufs, suivant les us et coutumes ; mais comme les emprunteurs venaient tous les jours en groupes plus serrés, le bonhomme pensa que tous les bœufs de la Bourgogne n'y suffiraient pas, et que la ville ne serait pas assez grande, quand bien même elle serait convertie en une seule étable.
Il prêta de l'argent.
Les Dijonnais n'en surent rien, ou, ce qui est plus présumable, n'en voulurent rien savoir, car Blaizot n'exerça son industrie qu'avec les paysans des environs. Pour ses concitoyens de la ville, il resta le bonhomme Blaizot, un richard, allant à l'église régulièrement et rendant volontiers service. Le reneuvier fut tout miel pour les citadins, tout vinaigre pour les campagnards.
Aussi les samedis, qui sont les jours de grand marché, la rue du Tillô était-elle encombrée de voitures de fermiers qui, venant traiter d'affaires avec le bonhomme, remplissaient de bruit et de tumulte cette rue, si calme d'ordinaire. Les paysans s'asseyaient sur les bancs de pierre et ne pénétraient dans le cabinet du bonhomme que tour à tour, appelés par la Bubeigne.
Celte servante, les dix doigts de Blaizot, était une paysanne de quarante ans, qui criait et glapissait dans la maison comme si elle en eût été la dame. Au
fond, elle avait pour son maître un vif attachement, que de mauvaises langues commentaient en mauvaise part. La vie de Blaizot était tellement réglée et ses mœurs si régulières au dehors, que la Rubeigne devait avoir tous les droits des gouvernantes, basés sur de longues relations.
Le samedi qui précéda la fête de Noël, la Rubeigne remarqua, non sans étonnement, la couturière Âlizon, attendant sur le banc que les fermiers fussent introduits.
Alizon était une des plus jolies ouvrières de Dijon.
— Que vient-elle faire chez mon maître? Elle doit savoir qu'il ne reçoit que les gens de campagne. Cette fille est jeune et jolie.
Telles furent les impressions de la Rubeigne, qui fit la moue en entrant dans le cabinet du bonhomme Blaizot.
— Il y a à la porte, dit-elle, la couzaigne kWzon qui attend.
Ce mot couzaigne, qui veut dire à la fois cousine et blanchisseuse, ne s'emploie guère qu'en mauvaise part, et trahissait les pensées de la gouvernante.
— Qu'est-ce que me veut la couzaigne ? dilBlaizot. Puis il ajouta : — Fais-la entrer.
Alizon fut introduite; elle rougit dès le pas de la porte. La Rubeigne sortit.
— Eh! dit Blaizot, c'est la jolie fille à Cancoin... Tu viens pour le loyer, n'est-ce pas?
6 l.*USURIKR BLAIZOT.
— Oui, monsieur Blaizot... comme vous dites.
— Je m'en vas te préparer la quittance.
— Pardonnez, monsieur Blaizot, tout du contraire. Le père m'a envoyé pour vous dire qu'il était bien fâché d'être en retard.
— Ah! dit Blaizot... Eh bien ! pourquoi n'est-il pas venu lui-même ?
— C'est qu'il est allé livrer une commande de tonneaux.
— Où ça? demanda Blaizot.
— A la Mal-Chaussée.
— Et quand reviendra-t-il, ton père?
— Demain, monsieur Blaizot.
— Tu lui diras de passer me voir... Sais-tu, dit le père Blaizot en la reconduisant, que t'es un joli brin de femmelôte?
Alizon, sans répondre, sortit du cabinet. Dans l'antichambre se tenait la Rubeigne, qui semblait fort occupée à brosser une paire de souliers.
— Bonjour, madame Bubeigne, ditAlizon.
— Adieu, la couzaigne, répondit la gouvernante.
Ce qui arriva aa hameau de la Msd- Chaussée.
Ce jour-là, dès cinq heures, Cancoin était parti pour livrer sa cargaison de tonneaux.
Le hameau de la Mal-Chaussée est composé de six maisons écartées, qui ont été bâties dans remplacement le plus mal choisi de toute la Bourgogne. Le terrain, ferlile partout ailleurs, est en cet endroit sablonneux et d'un maigre rapport.
Sur les six maisons, on compte cinq méchantes cabanes où demeurent de pauvres gens qui gagnent misérablement leur vie en travaillant pour le fermier Grelu.
Ce fermier possède l'habitation de meilleure apparence ; mais si elle brille au milieu des masures, c'est grâce au principe de la royauté du borgne dans le pays des aveugles. De grandes herbes décharnées se dressent sur le toit principal, des herbes qui n'ont pas la couleur réjouissante des vieilles mousses sur les tuiles. Les haies qui entourent le jardin potager sont poussiéreuses et mal entretenues.
Dans la cour picorent des coqs et des poules; les poules sont maigres, et le chant des coqs a un tim-
bre qui ne ressemble pas au joyeux cri des coqs de bonnes maisons. Un dindon morne, à la crêle pâle, est monté, par extraordinaire, sur une charrette cassée. Deux pigeons mélancoliques se tiennent en haut d'un pigeonnier dont le toit est troué.
L'étable ouverte laisse entrevoir un âne qui a une genouillère de toile à la jambe ; outre cette blessure, 1 ane paraît avoir supporté de longues fatigues, car un de ses côtés est pelé par le frottement du bât. Il a pour compagnon un cheval de labour maigre, dont les yeux troubles ressemblent à ceux des gens qui ont porté toute leur vie des besicles.
Cancoin, qui avait passé toute la journée à siffler gaîment dans sa voiture, suspendit son sifflet en apercevant un filet de fumée sans consistance qui sortait timidement d'une des cheminées de la première cabane. Le tonnelier n'était plus qu'à une portée de fusil de la Mal-Chaussée, dont le nom change suivant les gens qui en parlent. Les Dijonnais de distinction l'appellent la Mal-Bâtie, les bourgeois la Mal-Chaussée, les ouvriers la Mal- Fichue, et plus énergiquement encore.
Ces surnoms semblent avoir porté malheur à ce hameau, auquel se rattache une lugubre liistoire d'assassinat dont les vieillards de Dijon parlent encore. Cet assassinat, faux ou vrai, car on ne sait le nom du meurtrier ni de la victime, fut commis, dit-
on, avant la bâtisse du hameau, et les superstitieux prétendent que rien, ni hommes, ni bêtes, ni plantations, ni semailles, ne peut réussir sur un terrain souillé par le meurtre.
Pour ces raisons, Cancoin cessait de siffler aux environs du hameau. Il entra donc avec sa voiture dans la cour silencieuse; les animaux s'enfuirent, comme étonnés d'être dérangés dans leur fainéantise.
Le tonnelier attacha son cheval à l'anneau d'une auge, et se dirigea vers le corps de bâtiment. La première chambre d'une ferme a d'habitude quelque chose de réjouissant. D'abord se présente à la vue le grand foyer noir avec les fagots qui pétillent sur les hauts chenets de fer. Au-dessus de la cheminée, sur le mur que les mouches ont décoré d'agréments noirs. Napoléon fait pendant au Juif errant. Un râtelier, portant des fusils au canon brillant, cache quelques parties des estampes aux vi\es couleurs. A droite, . un buffet-dressoir déroule la collection de vaisselle en faïence dite porcelaine de Tours. On guérirait un hypocondriaque en ornant sa chambre de ces plats d'un ton brutal, mais gai, où des coqs et des fleurs sont peints avec autant de candeur que de simplicité. A gauche, tient un large espace le lit, qui a conservé l'ampleur des couches du moyen-âge. Les rideaux sont de cette ancienne toile de Perse, que les amateurs recherchent au-
jourd'hui avec tant de. persévérance. Dans un coin ombreux, la lumière pique de points blancs la batterie de cuivre, et la fait ainsi sortir de son obscurité.
A la ferme de la Mal-Chaussée, la vaste cheminée, les fusils, les images d'Épinal, la faïence, le lit et les instruments de cuisine avaient subi des accrocs, des dégradations, des déchirures, de la rouille, des ébréchures, et étaient souillés de toiles d'araignées. Les vitres de la chambre, verdies par la poussière, ne donnaient passage qu'à un jour maussade.
Cancoin, qui entrait brusquement, s'arrêta en voyant la fermière devant un lit d'enfant. L'enfant était saisissant de beauté, les yeux extraordinairement allongés en amandes. Deux taches roses sur les joues tranchaient particulièrement sur une teinte jaune de cire. L'enfant était coiffé d'un haut bonnet de coton rond, sans mèche, qui paraissait soufflé.
Sur la tête du petit malade, le comique bonnet de coton devenait mélancolique et chassait toute idée de joie.
— M'n enfant, disait la fermière, parle-moi voir un peu.
Mais l'enfant était aussi muet que son grand bon net de coton. A chaque instant il semblait que ses grands yeux fixes s'allongeaient : son regard pre-
Bait des rayons d'une fixité impossible à rendre. L'enfant semblait chercher à traverser les murs, et une mélancolie profonde ressortait des mouvements du petit être plein de résignation.
— Madame Grelu ? dit Cancoin, attristé par cette ccène.
La fermière tressaillit en entendant une voix,
— Votre petit est donc malade ? dit le tonnelier.
— Oh! oui, bien malade, le pauvre chéri!
En même temps la fermière se courba sur le lit pour embrasser l'enfant : elle devenait gourmande de baisers.
— Qu'est-ce qu'il a? demanda Cancoin.
— Est-ce qu'on sait? disait-elle ; il n'y a pas huit jours l'enfant gipaillait (folâtrait), gâdru (gros, bien portant) ; il était gentil comme les amours ; jamais on n'en avait vu de pareil. Puis, tout d'un coup, il a devenu triste, pâlot, maigrichon, plein de dégoût pour la nourriture...
— Ce n'est rien, dit Cancoin; c'est la croissance... Tous les enfants de son âge sont comme ça.
La fermière secoua la télé d'un air de doute :
— Oh! non, dit-elle. Regardez donc ses pauvres petites halaignes (lèvres) pâles ; elles étaient, n'y a pas si longtemps, rouges comme des pommes à sucre. D'ailleurs, l'médecin l'a condamné, m'n enfant. . . 11 dit que les drogues n'y peuvent rien faire et qu'il faut tout attendre du bon Dieu... C'esl
pourtant comme mon enfant Jésus. Et le père, si vous voyiez son chagrin ! Ça lui a fait tant de peine de voir son fieu dans un état pareil, qu'il est parli aux champs.
— Il faut toujours conserver de l'espoir, dit Cnncoin. A quoi ça seride se désespérer pareillement?... On en a vu de plus malades revenir au soleil...
L'enfant fit un mouvement dans le lit.
— Est-ce que tu n'es pas bien ? dit la fermière, qui courut chercher des oreillers à son lit pour les mettre sous la lêle du malade. Tenez, dit-elle en arrangeant les couvertures, voyez donc ses pauvres chers petits bras... Il n'y a plus que les os; ça ferait pleurer la nature... Il ne parle plus, il ne mange plus ; il m'aimait tant, et maintenant plus d'aimorôtes (caresses) !
— Il fait bon soleil dehors, madame Grelu; vous devriez ouvrir la fenêtre, dit le tonnelier.
Comme la fermière, les yeux fixés sur son enfant, ne répondait pas, le tonnelier alla lui-même à la croisée, et le soleil, qui renonçait à pénétrer la crasse des carreaux, se précipita dans la chambre. Le petit malade parut réjoui de cette chaleur bienfaisante.
— Que bonne idée vous avez eue, mon bon monsieur Cancoin ! dit la mère ; ça le ravigote, m'n enfant.
— Voyez-vous, madame Grelu, il ne faut pas être
trisie près de l'enfant... Ils ne comprennent que trop. Tâchez de l'amuser un peu; si on les laisse dévorer par la maladie, ils sont perdus; moi, je sais ce que c'est. J'ai eu sept enfants: eh bien! quand je les voyais malades, vite je tâchais de les distraire. C'est comme pour le mal de dents : si on peut l'oublier, on ne l'a plus... A-t-il des joujoux, votre petit?
— Oh ! ce n'est pas ça qui lui manque.
— Eh bien, allez les quérir, et mettez-les sur la couche.
La fermière courut à l'armoire et en rapporta un petit chien de carton peint, une poupée et un sifflet. L'enfant resta morne à la vue de ces jouets, quoique Cancoin essayât de faire aboyer le chien de carton. Mais le chien paraissait triste de ne pouvoir faire entendre ses cris; il y avait une fissure dans ie soufflet de peau. La poupée n'avait jamais été destinée à donner signe de vie: c'était une personne aux rouges couleurs, d'une physionomie remplie tout à la fois de candeur et de niaiserie. Le sifflet força Cancoin à enfler ses joues d'une manière démesurée, sans arriver à aucun résultat: il était bouché.
— Ils sont bien abîmés, vos joujoux, dit Cancoin; je n'en donnerais point une arnôte (une obole). H n'y en a pas d'autres ?
— Non, dit la fermière.
— Alors, madame Grelu, égayez-le n'importe comment... je ne sais pas... Chantez -lui quelque chose.
— Vous croyez? dit-elle.
— Sans doute.
Alors la fermière chanta d'une voix plaintive cet ancien noël, populaire dans les villages aux alentours de Dijon :
Laissez paître tos bêtes,
Pastoureaux, Par monts et par vaux; Laissez paître vos bêtes, Et venez chanter Nau.
J'ai ouï chanter le rossignô, Qui chantait un chant si nouveau, Si bon, si beau.
Si résonneau ; Il m'y rompait la tête.
Tant il prêchait Et caquetait; Adonc pris ma houlette, Pour aller voir Naulet.
Le petit malade ne disait rien; mais il ouvrait la bouche comme quelqu'un qui écoute avec grande attention. A la fin du second couplet, la fermière essuya ses larmes»
— Vous chantez ça trop tristement, dit Cancoin ; il faut y mettre de la réjouissance, sans quoi vaut mieux se taire.
Le brave tonnelier unit la pratique à la théorie; et cherchant à adoucir sa rude voix, il continua le noël:
Je m'enquis au berger Naulet.
As-tu vu le rossignolet Tant joliet, Qui gringotait Là-haut sur une épine?
Oui, dit-il, oui, Je l'ai ouï; J'en ai pris ma doucine.
Et m'en suis réjoui.
Malgré le soin que prenait Cancoin de mettre une sourdine à sa voix, elle rendait de tels sons que Grelu, qui rentrait, s'arrêta à la porte, étonné d'entendre un chant si joyeux dans une maison qu'il avait quittée morne et silencieuse.
Le fermier entra et regarda avec inquiétude son enfant, dont les yeux clignaient, comme offusqués par la vibration puissante du chant du tonnelier.
— Comment va le petit? dit-il.
— Je ne sais, répondit la fermière ; il m'a quasi Fair effrayé.
— Bonjour, monsieur Grelu, dit Cancoin, interrompu dans sa chanson ; j'ai amené vos tonneaux.
— Ah! fit en soupirant le fermier, qui ne se souciait guère de tonneaux en ce moment.
Grelu était un paysan de haute taille, les épaules
voûtées. La campagne ne lui avait pas communiqué celte grosse santé qui fait la richesse des paysans. Le chagrin ressortait de chaque trait de son visage; ses cheveux étaient gris et rares.
Pour habit, Grelu avait une mauvaise veste de toile, appelée hiaiide dans le pays : c'est le vêlement des pauvres gens. Encore sa biaude était-elle déchirée en maints endroits. Il passait chez ses voisins pour un caractère àamjraignar ^ c'est-à-dire en dessous, et parla n'inspirait pas grande amitié. Bon nombre de gens jugent ainsi sur la mine. Ils ne s'inquiètent pas de la vie antérieure, des malheurs, des chagrins d'un homme; ils le jugent sur l'état présent.
Cependant Grelu était bon et serviable ; il aimait sa femme comme on aime celle qui a suivi l'homme dans la voie douloureuse ; il aimait ses enfants comme on aime des innocents qu'il faut élever à subir une vie semblable à la sienne ; mais, hors de la famille, hors du foyer domestique, le fermier devenait triste. Il avait malheureusement une intelligence au-dessus de celle des gens de la campagne, et son in!el!igence ne l'avait mené qu'à des malréussites.
Grelu avait acheté à bon compte la ferme : ce bon compte fut en réalité le plus mauvais des marchés. Quand, au bout de quelques mois de séjour, il eut calculé les réparations à faire, les fumages
«.'usurier blaizot. %%
considérables qu'il fallait faire subir aux terres pour en bonifier la nature, Grelu tomba dans l'abattement, n'étant pas assez riche pour toutes ces dépenses.
Au lieu de prendre son courage à deux mains, il entretint sa femme de ses désillusions. C'est souvent la plus contagieuse des maladies. La fermière fut saisie des confidences de son mari. A tous deuT l'avenir parut chargé de malheurs. Le mari et lu femme passaient des nuits sans sommeil à se dire : f Comment ferons-nous ? » sans penser à arracher cette terrible racine de découragement qui s'empare si facilement de l'esprit.
Grelu, en dernier ressort, fréquenta la maison du bonhomme Blaizot-, dès lors ses terres furent plantées d'hypothèques, autre mauvaise graine qui rapporte des saisies et des procès.
L'enfant malade poussa tout à coup un long soupir. La fermière, croyant que c'était le dernier, tomba à genoux, anéantie.
— Seigneur du bon Dieu ! s'écria-t-elle, notre ^eu est mort !
— Non, dit Cancoin, il respire un peu gros seulement... N'ayez garde, je suis certain que l'enfant •eviendra.
— Si ce n'est pas triste, dit le fermier, de voir îolre innocent dans un tel état ! J'aimerais mieux e voir aller tout d'un coup au pays de claque-dents
que de Tentendre souffrir en détail si longuement.
— Ce n'est pas bien parler, monsieur Grelu, reprit le tonnelier; est-ce que dans ce monde nous n'avons pas besoin d'un peu de résignation?... Il faut se faire une raison, sans quoi il n'y aurait plus qu'à se jeter à l'eau la tête la première.
— Vous ne savez guère ce que je souffre, dit Grelu.
— Bah ! dit Cancoin, moi qui vous parle, j'ai sept enfants. Eh bien ! le dernier a été l'autre jour maladif : il ressemblait au vôtre ; le médecin l'avait condamné... Ils condamnent toujours maintenant, et ils ont raison. Si le malade revient, on ne pense plus à ce qu'ils ont dit, tandis que s'ils promettaient de le guérir et que le malade s'en aille ad patres, on recevrait un plus rude coup, puisqu'on ne s'y attendait pas. Donc je vous disais que mon dernier souffrait cruellement et qu'il s'éteignait tous les jours. Moi, je suis obligé de travailler; que je me porte bien ou non, la famille est là qui compte sur mes bras. Je partais le matin pour la tonnellerie; mais, sacristi ! que de courage il me fallait pour lever mon marteau î A chaque coup j'étais obligé de me remonter le moral. H me semblait que mes forces s'en allaient avec celles de mon enfant. Un matin, j'apprends qu'il a une crise, le délire, le tremblement, quoi ; parole d'honneur, j'étais dans
l'usurier blaizot. ly
le môme état; je frappais sur mes tonneaux à tort et à travers ; je bûchais sur tout. Le soir, je retourne à la soupe... mon enfant était guéri. Ah! quelle joie ça nous a fait dans la maison ! Ma femme en était folle : « Voilà, dit-elle, la meilleure preuve que le bon Dieu nous entend. J'ai passé la nuit à le prier de sauver notre garçon, et il m'a accordé ma demande. »
— Vous êtes un brave homme, vous, dit le fermier; j'ai le cœur si gonflé que, ma parole, j'avais oublié qu'il y a un Dieu. Ma femme, prions pour l'enfant !
La fermière tomba à genoux, sans abandonner la main de son fils, qu'elle pressait dans ses deux mains. Le tonnelier et Grelu s'agenouillèrent près du berceau, et ces âmes naïves s'unirent par la prière.
L'enfant regarda d'un dernier regard ces trois têtes, baissées pieusement vers la terre, et poussa un long soupir.
— Ah ! dit la fermière en se levant brusquement, sa main se roidit.
Grelu se précipita vers le berceau.
— Mort! dit-il d'une voix sourde.
La fermière se laissa tomber sur une chaise, sans mouvement.
— Monsieur Grelu, dit Cancoin pour distraire le père de sa douleur, votre femme se trouve mal... Vile! courez chercher quelque chose...
Le fermier vaguait par la chambre, sans trouver ce qu*il cherchait.
Il ne cherchait rien : la mort de son fils le rendait comme ivre.
— Eh bien! dit Cancoin, qui voyait le trouble dans lequel était plongé Grelu ; eh bien ! un peu de courage !
— Bah! dit le fermier, je voudrais crever aussi.
— Ah ! monsieur Grelu, vous n'êtes pas raisonnable; vous n'êtes donc pas un homme? s'écria le tonnelier. Allons, venez près de votre femme ; la voilà qui revient à elle. Aidez-moi à la consoler; les femelles ont le cœur faible.
La fermière ouvrit les yeux. Son premier regard fut pour le berceau ; elle y courut d'un bond, croyant qu'elle sortait d'un mauvais rêve; mais elle ne s'aperçut que trop vite de la terrible réahté.
— Ah ! s'écria-t-elle d'une voie brisée.
Tout à coup deux flots de larmes jaillirent de ses yeux, et les sanglots emplirent la salle. Les larmes sont contagieuses; Grelu pleurait comme un enfant. Le mari et la femme étaient affaissés sur euxmêmes, la tête dans les mains. Le tonnelier respectait leur douleur et se gardait d'interrompre leurs larmes par de vaines paroles.
Seulement il alla vers le lit de l'enfant et le recouvrit de son drap, afin que la mère, en levant les yeux, n'aperçût pas cette figure pâle et privée dévie.
Les époux passèrent deux heuFes dans la désolation. Le fermier reprit courage.
— Mon brave Gancoin, dit- il, il est temps de vous reposer; laissez-nous veiller la nuit auprès du corps de notre enfant.
Cancoin obéit et se coucha, l'esprit attristé en pensant au malheureux événement qui venait de frapper le fermier; cependant il s'endormit à la tombée de la nuit, mais d'un sommeil agité. Cancoin voyait en rêve sa famille qu'il avait laissée en pleine santé, tandis que le deuil était chez Grelu. Tout à coup le tonnelier s'éveilla brusquement; il lui semblait avoir entendu, dans le calme profond de cette maison visitée par la mort, un roulement de voiture.
— Je rêvais, se dit Cancoin.
Alors il ferma les yeux, essayant d'appeler le sommeil ; mais de nouveau ses yeux furent subitement blessés par une lumière ardente. Par un mouvement machinal, Cancoin porta sa main sur ses sourcils, et la nuit revint. En retrouvant le sommeil, le tonnelier laissa tomber son bras ; encore une fois une lueur extraordinaire le réveilla.
— Qu'est-ce? dit-il en sautant de son lit. D'où vient cette clarté ?
En même temps il ouvrit la fenêtre, qui donna entrée à une épaisse fumée.
— Au feu ! au feu ! cria Cancoin en saisissant à la hâte son pantalon et sa veste ; au feu !
Ce cri sinistre, qui réveille en une seconde tout une ville, qui prend des tons menaçants dans le silence, resta sans réponse. Cancoin, d'une violente poigne, enleva la serrure de la porte plutôt qu'il ne l'ouvrit, et descendit l'escalier en continuant d'appeler au secours.
Il lui fallait traverser la pièce où reposait le mort. Cette pièce n'était pas éclairée ; mais l'incendie y répandait ses premiers rayons sanglants.
Le tonnelier aperçut la femme agenouillée près du berceau de l'enfant. 11 crut d'abord qu'elle était morte: ni le feu ni les cris ne l'avaient dérangée.
— Madame Grelu ! dit Cancoin en courant à elle et en la tirant par le bras.
— Laissez-moi, dit la pauvre mère sortant de son immobilité.
— Le feu est à la ferme ; sauvez-vous, reprit Cancoin.
Il ouvrit la porte de la première salle; le feu parut plus menaçant.
— Où est votre mari? demanda Je tonnelier.
— Je ne sais, dit la fermière.
— Vite... relevez-vous! Il faut vous sauver
Cancoin, qui ne recevait pas de réponse de cette
pauvre désolée, courut dans la cour. L'incendie venait des étables ou du grenier à foin: il était
impossible de sortir de la ferme par la porte charretière.
Tout à coup les animaux se réveillèrent à demiasphyxiés en remplissant l'air de leurs cris. Le tonnelier courut à rétable, dont la porte était brûlante ; des flammèches de feu tombaient du fointier sur le dos de l'âne malade, qui poussait des cris lamentables. Le cheval maigre s'était réfugié dans un coin de l'écurie et hennissait des sanglots. Malgré tout son désir de sauver ces animaux, Cancoin fut obligé de sortir vivement de l'étable remplie de vapeur et de feu. 11 tira son couteau et coupa la longe qui retenait l'âne ; mais à peine cet animal fut-il libre qu'il recula dans le fond de l'étable, près du cheval, et tous deux mêlaient leurs cris de terreur. 11 était impossible à Cancoin de pénétrer jusque-là, d'autant plus qu'il savait la ténacité des animaux à rester, par frayeur, dans les lieux incendiés.
21 retournait vers la fermière, lorsque le pigeonnier, qui brûlait intérieurement, tomba presque à ses pieds, laissant sur le fumier des pierres et des pigeons également calcinés. L'incendie, qui jusqu'alors avait travaillé mystérieusement comme un voleur, se montra audacieux quand il fut sûr de sa proie. Les flammes sortirent victorieuses du pigeonnier abattu et se séparèrent, les unes montant vers le ciel, les autres rampant sur les toits voisins.
Le corps d'habitation de la ferme était en danger;
il n'y avait plus un moment à perdre. Gancoift courut à toutes jambes vers la fermière, qu*il retrouva près du cadavre de son enfant.
Une chaleur intense régnait dans la première pièce.
— Sauvons-nous ! dit le tonnelier.
Et il ouvrit la fenêtre qui, heureusement j donnait sur la route.
— Laissez-moi mourir avec mon fieu, dit la fer-^ mière.
-^ Du courage, diable! dit Gancoin. Passons vitô par la fenêtre ; il n'est que temps.
— Ah! mon chéri, dit la mère en sanglotant et en se précipitant sur le cadavre de son enfant.
— Il ne faut pas qu'il brûle, dit Cancoinj qui tenta un dernier moyen de sauver la fermière.
Il saisit l'enfant dans ses bras et enjamba la fenêtre. La Grelu le suivit aussitôt.
— Restez là, dit Gancoin en la conduisant à quelque distance de la ferme Je vais cherchera
sauver le peu que je pourrai.
Le tonnelier retourna vers la maison qui brûlait, et jeta par la fenêtre tout ce qui lui tombait sous la main. Pendant qu'il travaillait avec courage, les habitants du hameau avaient eu l'éveil et accouraient vers la ferme, guidés par l'incendie. Mais leurs secours étaient inutiles: le feu était le maître et prenait la part du lion. Quelques meubles, quelques
ustensiles de cuisine seuls étaient jetés sur le gazon, quand Cancoin jugea prudent de se retirer.
Il fut entouré à l'instant des gens du hameau, qui regardaient tristement les progrès du feu et demandaient des détails.
— Tas de lâches! dit Cancoin, ne feriez- vous pas mieux, au lieu de vous croiser les bras, de m'aider à transporter plus loin ces meubles qui vont brûler?
Les paysans, dominés par le tonnelier, se préparaient à lui obéir, lorsqu'un homme noir, les vêtements brûlés, sauta par la fenêtre d'où venait de descendre Cancoin et roula sur le gazon.
— D'où sort-il, celui là? dit le tonnelier. Et il se baissa pour lui porter secours.
— Seigneur! dit-il, c'est Grelu!... Qu'on le porte à la première maison, et qu'on tache de le faire revenir... Il n'est qu'évanoui.
Deux paysans prirent le fermier par les jambes et par la tête, et le conduisirent à la plus proche cabane. Cancoin suivait ce triste cortège.
— Vous ne l'avez pas vu entrer dans la ferme? demandait-il aux paysans. Je l'ai cherché au commencement du feu... il n'y était pas; seulement sa femme veillait auprès de l'enfant mort.
Quand Grelu put recevoir les soins que nécessitait son état, Cancoin, qui perdait la tête au milieu de ces embarras, se rappela alors que la fermière était abandonnée dans la prairie. Il recommanda aux
paysans de veiller sur le fermier et partit pour chercher la mère infortunée. L'étonnement du ton» nelier fut grand en ne retrouvant plus la fermière. Il chercha, croyant s'être trompé de chemin ; mais rien ne lui indiqua la trace de la Grelu. Il appela de sa plus forte voix. L'incendie répondit seul, par ses craquements et ses pétillements, à son appel.
Le tonnelier courut vers la ferme brûlée, dont à chaque minute un mur disparaissait avec fracas, mêlant à la fumée de l'incendie des nuages de poussière. Un doute cruel s'était emparé de l'esprit de Cancoin. Il pensait que la pauvre mère s'était jetée avec le cadavre de son enfant dans les flammes, pendant que la ferme avait été laissée en proie au feu.
Inquiet et craignant de voir ses appréhensions confirmées, Cancoin revint vers le hameau.
Grelu avait repris connaissance; sitôt qu'il aperçut le tonnelier :
— Ma femme! s'écria-t-il, ma femme !
Cancoin détourna tristement la tête. A ce geste, le malade comprit son malheur et perdit de nouveau connaissance. Le tonnelier resta près du lit du malade, épiant les moindres symptômes qui passaient sur la figure du fermier. Bientôt Grelu fut pris du délire.
Un paysan entra et vint annoncer qu'on avait retrouvé près de la ferme une voiture chargée de ton- 2^ux et toute attelée.
— Tiens, dit Cancoin, je la croyais brûlée... Comment ça a-t-il pu arriver? Hier soir, quand je me suis couché, ma voiture était sous le hangar, dans la ferme.
Le paysan secoua la tête.
— Ma parole, j'aime mieux ça, dit Cancoin. Je vais emmener chez moi ce pauvre Grelu ; on le soignera plus facilement à la ville qu'ici. Eh! vous autres, aidez-moi à le porter dans la carriole.
Grelu fut entouré de couvertures ; on disposa les tonneaux de façon à laisser un espace libre au malade, et Cancoin rentra à Dijon, moins gaîment qu'il n'en était sorti la veille.
in
XjO bonhomme Blaizot montre ses griffes.
— Femme, dit Cancoin en arrivant à sa porte, viens m'aider à dételer et à porter chez nous ce pauvre désolé.
En entendant la voix du tonnelier, une troupe d'enfants sortit de la boutique, appelant leur père d'une voix joyeuse.
— Silence, mioches, dit Cancoin ; il y a un malade dans ma voiture.
L'USfJRIER BLAÏZDT.
Les voisins et voisines du tonnelier, qui ont l'habitude, dans les beaux jours, de travailler sur le seuil de leurs portes, s'empressèrent autour de la voilure, autant par compassion que par curiosité. Ils aidèrent Gancoin à transporter le fermier dans sa boutique et l'assaillirent de questions.
— Parbleu! dit le tonnelier, c'est le fermier delà Mal-Fichue; sa ferme a brûlé cette nuit.
— Ça devait arriver un jour ou l'autre, dit une commère superstitieuse.
— On me donnerait des mille et des cent, dit une autre, que je n'irais pas me loger sur ce terrain-là.
— Et sa femme? reprit une nouvelle curieuse.
— Sa femme, dit Gancoin, on ne sait ce qu'elle est devenue.
— N'a^/aient-ils pas un piaut blond qu'ils amenaient avec eux au marché?
— Il est mort hier, dit le tonnelier.
— Ah! qu'est-ce que ces gens-là avaient donc fait au bon Dieu? s'écria la foule... G'est pis qu'une peste. Seigneur ! que le pauvre homme doit avoir du chagrin!
— Je m'en vais voira aller chercher le médecin, dit Gancoin. Hé! femme, notre fille n'est pas revenue de la couture?
— Non, pas encore, dit la tonnelière... A propos, elle m'a recommandé de ne pas oublier de te dire que M. Blaizot veut te parler sitôt ton retour.
— Plus lard. Je passe d'abord chez le médecin; tu lui diras ce qui est arrivé à ce malheureux Grelu, afin qu'il prenne ses mesures.
Cancoin embrassa ses enfants qui tournaient autour de lui, le tirant parla blouse; après avoir prévenu le médecin, il prit le chemin de la maison du bonhomme Blaizot.
— Je vous fais excuse, dit-il en arrivant, si je ne vous apporte pas l'argent du loyer... Vous savez l'événement?
— Quel événement? demanda le reneuvier.
Alors Cancoin raconta ce qu'il avait vu depuis son
arrivée à la Mal-Bâtie.
— Je comptais revenir avec l'argent de mes tonneaux livrés ; mais vous comprenez, monsieur Blaizot, qu'on ne peut pas réclamer son dû à un malheureux dont l'enfant meurt, dont la femme est perdue, peut-être brûlée avec la ferme. Bien heureux encore que mes tonneaux me restent Je
vais tâcher de les vendre à n'importe quel prix
C'est comme de l'argent trouvé, puisqu'ils devaient brûler
Le bonhomme écoutait froidement et ne paraissait pas s'apitoyer sur le sort du fermier
— Voilà un homme ruiné, dit-il... Il me doit beaucoup d'argent ^
— Vraiment? fit le tonnelier.
— Mais enfin, monsieur Cancoin, il faudrait ve-
aO L'USURIER BLAIZOT.
nir à solder ce bail C'est une petite affaire,
cinquante écus par an.
— Pour vous, monsieur Blaizot, oui, c*est une petite affaire; mais cinquante écus ne sont pas toujours dans la poche d'un honnête homme.
— Justement, dit le reneuvier, je comptais tellement sur ce paiement et sur votre exactitude, que j'ai refusé cette boutique à quelqu'un qui m'en offre dix écus de plus par année... Je vous loue pour rien; il faudrait me savoir gré de ma bonne volonté... Point, vous venez me demander des délais : j'aimerais autant laisser ma maison vide...
— Est-ce que je ne vous ai pas toujours payé exactement, monsieur Blaizot?...
— Sans doute, sans doute; mais les maisons sont d'un si mauvais rapport qu'on aime à toucher le loyer le jour dit... Enfin, quand pouvez-vous me promettre cette somme?
Le tonnelier ne sut que répondre.
— Si vous me donniez un à-compte? dit Blaizot.
L'honnête tonnelier, en présence de son propriétaire, se sentait le cœur serré; il n'osait promettre à époque fixe, craignant de ne pas être en mesure.
— Avez-vous assez d'une huitaine?... Vous voyez, je suis large, dit le bonhomme.
Cancoin ne répondait pas; pour Blaizot, il se promenait dans son cabinet, laissant son locataire réfléchir.
— Tenez, dit-il en s'arrêtant devant le fonnelier, je vous donne huit jours.
— Merci, monsieur Dlaizot; vous êtes bien bon, dit Cancoin, qui remerciait trop vite, car le bonhomme vint mettre un terme à son apparente générosité.
— Seulement, je vous recommande d'être exact... Si dans huit jours vous n'aviez pas payé, je me verrais malheureusement forcé de louer à un autre. Faites attention au quantième, recommanda le bonhomme... Nous sommes aujourd'hui le 28; j'attendrai jusqu'au 6 du prochain mois.
Le tonnelier s'en retournait tristement à sa boutique, regardant les nuages comme tous les pauvres gens, qui semblent prouver par là que le ciel est pavé de pièces de cent sous, et qu'il doit en tomber quelques-unes dans leurs poches.
En tournant le coin de la rue qui mène à la tonnellerie, Cancoin fut surpris d'apercevoir à l'autre bout, en face de sa boutique, un rassemblement de curieux. Un malheur vient rarement seul ; ce proverbe lui causa de l'inquiétude. Serait-il arrivé un accident à quelqu'un de sa famille? Grelu serait-il mort? A peine ces réflexions avaient-elles germé dans l'esprit du tonnelier qu'il se trouva près du groupe.
Deux gendarmes gardaient la porte de sa boutique.
32 L'USUSIER BLA.IZOT.
— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il à ses voisins.
— Entrez, monsieur Cancoin, répondirent quelques voix ; le commissaire de police vous attend.
Le tonnelier se précipita à travers la foule et trouva, dans la première pièce, en compagnie de deux agents, le commissaire ceint de son écharpe. Toute la famille se tenait silencieuse près du lit du fermier, personne n'osant parler en présence des gens de la police.
— Vous allez venir avec nous, monsieur Cancoin, chez le procureur du roi.
— Pourquoi faire? demanda le tonnelier.
— Vous le saurez là-bas.
— C'est bien, dit Cancoin; je vous suis.
Dans un coin de la salle, sa femme pleurait; les enfants, quoique ne comprenant pas la portée de cet événement, restaient tranquilles, sans oser remuer, intimidés par le commissaire de police. En sortant, celui-ci donna à voix basse consigne aux gendarmes. La tonnelière se jeta en larmes dans les bras de son mari.
— Soyez tranquille, dit le commissaire, M. Cancoin reviendra.
Quoique, en province, la police ne s'occupe guère que de l'exécution des arrêts municipaux qui aboutissent à de simples procès en justice de paix, le commissaire remplit de terreur ses concitoyens par
le seul mot de police qui s'attache à son titre. Son écharpe, d'un caractère pacifique qui-^.d elle l'accompagne lisant dans la ville des arrêtés de la mairie, précédé du roulement du tambour de ville, cette écharpe tricolore prend des couleurs sinistres dans les autres occasions. La foule, qui vit sortir Cancoin entouré du commissaire et de ses agents, pensa que le tonnelier avait commis un crime. Cancoin rencontra partout des yeux curieux, nulle part des yeux amis: l'honnête homme, froissé de ces soupçons, baissa la tête, ne voulant plus regarder aucun de ses voisins avec l'entourage de U police.
Le cortège s'arrêta devant le Palais-de-Justice, et toute la bande grimpa un petit escalier au-dessus duquel est écrit, en gros caractères, ce terrible mot : Greffe.
Dans un bureau se trouvaient réunis le procureur du roi, un substitut, le juge d'instruction et le greffier.
— Vous avez assistée l'incendie de la Mal-Bâlie? demanda le procureur du roi à M. Cancoin?
— Oui, monsieur.
— Dites-nous tout ce que vous savez de cet événement.
Cancoin peignit de son mieux l'incendie ; mais il fut interrompu dès le début de son ficit par le orocureur du roi, qui insista sur son arrivée à la
ferme, sur la mort de TenfâDt, sur la tristesse du père et de la mère, en un mot sur les précédents de l'affaire.
Ce ne fut que pressé de questions que le tonnelier pensa à la circonstance de la voiture, fait qu'il avait oublié et qui servait de base à l'accusation. Il ajouta qu'il avait entendu, ou cru entendre, dans son premier sommeil, le roulement d'une voiture sortant de la ferme; mais il pensait avoir rêvé. Seulement, le lendemain, il avouait son étonnement d'avoir vu ramener, par des paysans, sa voiture attelée et chargée de tonneaux, fait que, dans le trouble des événements, il n'avait pas cherché à approfondir.
En faisant cette déposition, Gancoin sentit un nuage passer sur ses yeux. Il comprit alors pourquoi on l'interrogeait; il comprit que le fermier était accusé d'avoir incendié sa ferme; il comprit que, devenu le principal accusateur, il fournissait des armes contre le malheureux Grelu. Il eût voulu rétracter ses paroles, mais déjà elles étaient inscrites sur le registre du greffier.
L'interrogatoire dura deux heures, après quoi le tonnelier demanda l'autorisation de retourner chez Jui.
'^ Faites immédiatement transporter à la prison l^ ^jear Greluj ûïl le pçurf^Hr {îl} foj ^^ ^
— Mais, monsieur, ce pauvre homme est dans un état pitoyable, s'écria Cancoin.
— 11 y a à la prison une infirmerie. Monsieur le commissaire, veillez à ce que le prévenu ne puisse communiquer avec personne.
— Puis-je m'en retourner? demanda Cancoin.
— Non; vous allez partir avec nous pour visiter le théâtre du crime et nous guider dans l'instruction.
Les chevaux, qui avaient été commandés pendant rinstruclion, étaient arrivés avec la voiture sur la place du Palais-de-Justice ; le procureur du roi, le juge d'instruction, le greffier et Cancom y montèrent.
Pendant la route, le tonnelier resta muet; il réfléchissait à l'immense malheur qui s'était abattu en un jour sur les fermiers de la Mal-Bàtie, et il oubliait ses propres infortunes en songeant à celles d'autrui. il se refusait à croire le fermier coupable ; mais les faits semblaient tellement convaincants, qu'il était impossible de les nier.
La voiture, qui emmenait à grande vitesse les principaux acteurs de cette instruction criminelle, arriva à la Mal-Bâtie en peu de temps. Cancoin désigna la maison où le fermier avait été déposé, ce qui motiva de nouvegu^c interrogatoirss dss pay^ !5Bns,dont lâ dépssiiioa était Imporianto, quoiqu'ils
dirent tous que le tonnelier leur avait dit que Grelu était absent delà ferme lors de l'incendie.
La fermière n'avait pas reparu. La commission d'instruction se transporta vers le lieu de l'incendie. Quatre principaux murs étaient encore debout, lézardés et noircis par les flammes. Le feu n'était pas éteint et couvait sous le fumier, sous des débris informes, mutilés et salis, d'où sortait une fumée noire et épaisse. Le procureur du roi ordonna des fouilles, espérant trouver quelques indices épargnés par l'incendie. Il voulut aussi s'assurer de la mort de la fermière ; mais le feu avait sans doute réduit en cendres les ossements de la femme et de l'enfant.
En même temps, le juge d'instruction était al.'é à la porte charretière, pour essayer de découvrir quelques traces de pas. Le terrain de ce pays est formé de cailloutis et de sable qui ne garde pas, même dans les pluies, (race de passage : toutes les recherches furent vaines. Seul, un paysan, nommé Picou, fit une déposition longue et emmêlée qui tint trois heures en éveil le greffier et le jnge d'inslruction.
Les membres du tribunal allaient repartir, lorsqu'une voiture qui semblait venir de Dijon s'arrêta. C'était l'inspecteur de la Vigilante, coinpagîiie d'assurance contre l'incendie. Il s'adressa d'abord au procureur du roi et demanda à l'entretenir en secret. Si le ministère public parle toujours contre
l'usurier blaizût. 37
l'accusé, les compagnies d'assurance jouent le même rôle en matière d'inceridie. On voit fréquemment, en cour d'assises, le danger que courent les gens accusés d'assassinat qui, dans leur jeunesse, étaient paresseux au collecte. Les pensums alors deviennent, dans la bouche du ministère public, de nouvelles preuves que l'accusé est coupable de vol ou d'assassinat. Les gens assurés dont la maison brûle sont dans le même cas que les prévenus déclarés paresseux dans leur jeune âge. Pour peu qu'on ait fait assurer sa maison de quelques centaines de francs au delà de sa valeur, il y a, suivant les compagnies d'assurance, preuve évidente de crime.
Grelu se trouvait malheureusement dans ce cas. Le directeur de la Vigilante déclara que la Mal- Bàlie était assurée au double de sa valeur; dès lors l'accusation devint plus fondée contre Grelu, la cause de l'incendie étant trouvée.
Gomment le brave Guenillon trouva une femme sauvage.
Quand la fermière se vit seule sur un chemin avec le cadavre de son enfant, la tête lui tourna. Elle comprit qu elle n'avait plus de toit pour repo-
ser en paix, qu'elle n'avait plus de fils à caresser. H fallait rendre à la terre ce corps si chéri! La Grelu se sauva, tenant son enfant serré dans ses bras.
Le pays, par là, est d'une telle infertilité que les hommes ont désespéré d'en tirer parti ; à part la Mal-Bâlie, on n'y rencontre ni villages, ni hameaux, ni maisons, ni hommes, ni plantations. La fermière marcha pendant tout une journée sans rencontrer une âme vivante. Elle arriva, après cette marche fiévreuse, à un bois touffu qui appartient à la commune de Dijon et qui pousse au hasard. Aussi estil plein de broussailles, d'épines, de plantes grimpantes, qui le rendent difficile à traverser.
La Grelu s'y hasarda, ne craignant pas de laisser accrochés aux épines des morceaux de sa jupe; seulement elle pressait l'enfant contre son sein, pour qu'aucune branche ne lui déchirât la figure. La nuit vint. La pauvre femme parlait à son enfant comme à l'ordinaire, oubliant qu'il était mort. Elle le berça en lui chantant ces douces monotonies que toutes les mères savent d'instinct. Puis elle se débarrassa de sa jupe, enveloppa l'enfant dedans et le coucha sur ses genoux.
Peut-être eût-elle dormi plus longtemps, si elle n'eût été réveillée par un singulier incident.
Une pie, perchée sur l'arbre au pied duquel la mère dormait, avait tout vu. Cette pie resta tran-
quille toute la nuit ; mais le matin, ne pouvant plus garder le secret, elle alla réveiller ses compagnes en leur tenant un long discours à la suite duquel les oiseaux curieux vinrent voltiger au-dessus de la fermière en poussant des cris qui semblaient des commentaires sur l'étrangère et son enfant. Peu à peu, les pies s'enhardirent, descendirent d'une branche, de deux, de trois, de cinq, et arrivèrent au tronc. L'une d'elles s'aventura jusqu'à voltiger au-dessus de la Grelu ; les battements d'ailes réveillèrent en sursaut la pauvre mère. Elle jeta un cri; les pies s'enfuirent à tire-d'aile.
Alors la triste vérité se fit jour dans le cœur de la Grelu; elle regarda longuement son enfant et poussa de tristes soupirs. Elle comprit que son enfant était mort, et elle frissonna, car elle crut que les oiseaux voulaient déchiqueter son cadavre. Jamais mère n'eut si grand courage que la Grelu; sa douleur lui donna des forces. Elle arracha un jeune arbre déjà robuste, et s'en servit pour labourer avec acharnement le gazon.
Quand le gazon fut enlevé, la mère fouilla la terre avec ardeur, enfonçant ses ongles dans la terre humide et la rejetant de côté.
A la tombée du jour, la fosse fut creusée. La Grelu se jeta sur l'enfant froid et l'arrosa de ses larmes, puis elle le prit avec précaution et le coucha dans la fosse.
Quelques rayons de soleil couchant se glissaient dans les éclaircies du bois et atténuaient le sombre vert du feuillage. La Grelu, à genoux près de la fosse fraîchement creusée, priait Dieu pour l'àme envolée de l'enfant dont les deux mains étaient croisées sur la poitrine. Après une heure de prières, la fermière donna un dernier baiser à son enfant, puis lentement elle jeta sur le corps des poignées de terre. Seule, la figure du petit mort, qu'une poignée de terre aurait suffi à couvrir, resta à l'air; mais la Grelu, avant d'enterrer son fils, contempla une dernière fois les traits de son visage, après quoi elle couvrit la figure d'herbes et de terre.
Elle eut le courage de piétiner la terre sur le corps de l'enfant, afin qu'il ne fût pas déterré par les animaux. Alors la fermière se coucha sur cette tombe, attendant elle-même la mort. La mort ne vint pas; elle envoya la faim, mille fois plus cruelle. Combien de suicidés ont senti, au dernier moment, leurs mouvements contractés par l'instinct de la conservation, qui fait dévier l'arme mortelle î
N'en est-il pas de même des chagrins les plus cuisants?
La Grelu erra toute la nuit, déchirant ses vêtements aux branches, ne trouvant pas d'issue à ce bois, mangeant des feuilles d'arbres. Vers le matin elle arriva sur la lisière, et se jeta avec avidité sur des feuilles d'oseille sauvage qui poussait au hasard.
Elle entendit le chant d'un homrae qu'on ne voyait pas, et prêta Toreille à ces sons humains qui Un étaient étrangers depuis deux jours. L'homme semblait approcher; la chanson devenait plus bruyante. Bientôt la Grelu distingua quelques paroles, et elle voulut fuir; mais ses forces l'avaient abandonnée, et elle retomba sur le gazon.
L'homme, qui tournait l'angle du bois, fut surpris de voir une femme presque nue dans un endroit si peu fréquenté. Cependant, s'étant approché :
— C'est la Grelu!... Qu'est-ce qu'elle fait là? ditil en voyant qu'elle était sans connaissance.
Il prit sa gourde, la déboucha et en versa quelques gouttes sur les lèvres de la fermière. Cette hqueur éveilla les sens de la malheureuse mère, qui ouvrit de grands yeux effarés. Voyant qu'elle était trop faible pour marcher, l'homme la prit sous son bras et la porta plutôt qu'il ne la conduisit.
11 lui faisait des questions sans nombre, auxquelles la Grelu ne répondait pas.
Cet homme était Guenillon, que tout le Dijonnais connaît comme le dernier de ces bardes populaires que la Monnoye appelait c des chantres forts en gueule. »
Guenillon portait le nom de son costume. Sa gipe^ sorte de souquenille large, avait autant de trous qu'une écuraoire; les marronnières de Guenillon «)uservaient tout au plus la décence; mais l'homme
se faisait pardonner sa pauvreté de vêtements par sa bonne humeur. Nul ne savait, à vingt lieues à la ronde, autant de chansons, autant de noë'.s. Jamais uncabarelier ne voulut recevoir un sou de Guenillon en paiement de la pilaiîiche (petit vin) qui arrosait sa joyeuse voix. On était trop heureux de lui entendre chanter le Coupau, une vieille gaudriole de nos pères, dont Molière seul pourrait donner la traduction.
Guenillon comprenait à merveille toutes les jouissances de la vie. Quand il avait débité ses chansons et ses Armonacs horgaignons, il se mettait à table avec cette bonne volonté de mangeur que la Monnoye a dépeinte dans ce couplet:
Voisin, c'est fait, Les trois messes sont dites; Deux heures ont sonné, Le boudin est cuit, L*andouille est prête, allons déjeuner.
On peut aimer la grosse boisson et la forte nourriture sans être un malhonnête homm.e. Guenillon était la crème des braves gens. Poète et faiseur de :hansons un peu brutales, il comprenait la bonne et franche poésie, !a poésie naïve.
L'hiver, Guenillon se relirait dans son village, près de sa femme et de ses enfants, pour composer des chansons et manger ses économies de la belle
saison. Aux premiers beaux jours, il se remettait bravement en route le sac au dos, des rames de canards dans le sac, pour enchanter les oreilles de ses compatriotes.
Guenillon comprit instinctivement la douleur de la fermière et la respecta en ne chantant plus. Il avait toujours été bien reçu à la iMal-Balie, et plus d'une fois il avait essayé de faire sourire le petit des Greîu, qui était plutôt mélancolique que gai.
Cependant, la fermière, même en se soutenant sur Guenillon, ne pouvait plus marcher; le chanteur se doutfi qu'elle avait faim. Il s'arrêta, fit asseoir la pauvre femme et débrida son sac.
La Grelu se jeta sur le pain noir qui représentait tout le dîner du colporteur.
— Bah ! dit-il, nous arriverons bientôt à la ferme. Et il reprit le bras de la pauvre femme.
La Mal-Bâtie se voit de loin et se reconnaît à ses toits élevés qui dominent les pauvres chaumières environnantes. Par hasard Guenillon leva la tête et remarqua avec surprise l'absence des grands toits et du pigeonnier.
— Ah ! Seigneur ! dit-il, qu'est-ce que je vas apprendre?
N'osant pas aller plus loin, fatigué d'avoir traîné la fermière par les chemins, il frappa à la première cabane dont, par hasard, le loquet ne s'ouvrait
— Qui est là? demanda une voix à l'intérieur.
— Guenillon, répondit le colporteur, étonné de voir un paysan qui fermait sa porte.
La chaumière s'ouvrit et laissa passer la tête du paysan Picou, qui poussa un cri de terreur en voyant Guenillon accompagné de la fermière. A vrai dire, la pauvre femme était si pâle, si défaite, et ses vêtements si mal accoulréSy qu'elle semblait revenir de l'autre monde.
Picou, comme beaucoup de paysans, croyait que la Grelu avait été brûlée dans l'incendie de la ferme.
— Allons, lui dit Guenillon, ouvre ta porte grande; quand tu resteras comme un flandrin à nous regarder, tu vois bien que la fermière est malade.
Picou fit la grimace. H n'avait pas la mine d'un homme qui aime à rendre service ; cependant il céda aux instances de Guenillon en l'aidant à déposer la Grelu sur un grabat fait d'un matelas de feuilles sèches et d'une mauvaise couverture.
— Raconte-moi donc ce qui est arrivé à la ferme, demanda le colporteur.
— Je ne sais rien, dit Picou.
— T'en sais toujours plus que moi, Roussin, dit Guenillon, qui n'aimait pas le paysan et se plaisait à lui donner un sobriquet que la couleur de ses cheveux motivait.
— Ah ! nom dé gu ! si j'avais su que tu venais
ici pour m'embarguigner, je n'aurais point ouvert ma porte.
— Aussi, dit Guenillon, il faut toujours te prier pour mettre ta langue en train... Où est-ce qu'est Grelu?
— A l'ombre... à la prison de la ville.
— En prison ! s'écria Guenillon. . . Pourquoi donc? Pressé de questions, Picou entra dans quelques
détails sur l'incendie, s'étendit sur la visite des juges et sur la culpabilité certaine du fermier.
— On lui coupera le cou, dit-il comme conclusion, et il ne l'aura pas volé.
— Comme tu y vas ! dit Guenillon. Grelu est un brave homme... Il n'est pas possible qu'il ait mis volontairement le feu à la ferme, à moins que ce ne soit de chagrin.
Picou fit la moue.
— Ah ça, dit le colporteur, tu lui en veux donc beaucoup à ce pauvre Grelu?... Il faut avouer que tu es un fier rancunier...
— C'est bien fait, dit Picou ; le mal retombe toujours sur la tète des mauvais. Est-ce qu'il ne m'a pas fait passer dans le pays pour un voluur ?
— Grelu n'avait pas tort, dit le colporteur; j'aimerais quasiment mieux voir dans ma basse-cour un renard que toi. Pourquoi aussi allais-tu lui dérober ses poules ?
— C'est pas vrai, dit Picou.
— Dame, il paraît que le tribunal de Dijon a jugé le contraire, puisqu'il t'a condamné à huit jours de prison.
— M'en parle pas des juges ! Ils condamnent à tort et à travers. Ils se disent : « Un pauvre paysan de plus ou de moins, que qu'ça fait? » Va, je les ai toujours sur le cœur, leurs huit jours de prison. Et c'est pas aux juges que j'en veux le plus...
— C'est à Grelu, dit Guenillon; tu as tort: tu volais son bien, car enfin des poules, c'est du bien comme de la terre... et. Dieu merci, le fermier a fait tout ce qu'il a pu au tribunal pour t'empêcher d*être condamné.
— Laisse donc, c'est un faux... Il m'a dénoncé en dessous main, et puis, devant les robes noires, il a fait l'hypocrite... le gredin!
En disant ces mots, Picou montrait le poing; sa colère, réveiliéepar le colporteur, s'atlisait comme si on eût soufflé dessus. Ses cheveux roux prenaient une teinte sinistre. Défiez-vous des roux, surtout de ceux qui ont sur les joues de petites excroissances de chair, pu la méchanceté tapie a donné naissance à de petits touquets de poils couleur de feu.
Picou rasait soigneusement, contre l'habitude des paysans, ses lèvres et son menton ; mais il semblait entretenir avec jouissance ces polis longg et g^îes, $\ qui g^mblsiônt ùq msuviiseg \\^r\0 fi^lp m jg
Tout en parlant, Picou trouvait un certain plaisir à friser ces quatre poils, ainsi que d'autres caressent une belle barbe. Les yeux vitreux de ce paysan étaient traversés de points verts, des gouttes d« fiel. Quand il parlait et que la peau de son masque mobile mettait en mouvement les bouquets de poils, Picou était d'une physionomie odieuse et criminelle.
— Je te laisse un moment, dit le colporteur; j'ai à voir quelques-uns des voisins.
— Tu ne les trouveras pas, dit Picou ; ils sont aux champs.
— J'irai aux champs, reprit Guenillon... Dis donc, je peux cour.her celte nuit chez toi ?
— Dans quoi? dit Picou.
— Nous étendrons une botte de foin par terre ; n'aie garde, je ne te causerai pas d'embarras. Demain malin, au petit jour, je pars pour Dijon, et j'emmène la fermière... Faut espérer qu'elle ira mieux... Surtout, tache de ne la point réveiller.
Guenillon s'en alla aux champs et rencontra les manouvriers voisins de la Mal-Bàtie, qui lui racontèrent, les larmes aux yeux, le peu qu'ils savaient du désastre. Ces gens ne trouvaient une faible occupation qu'à l'aide de la ferme ; l'incendie, comme dit l'un d'eux, leur ôtait le pain de la bouche.
-^ garçjueciieu ! dit la colporteurj fiçqn #n m\
— C'est drôle, répondit une femme, il est arrivé en même temps que nous au feu, à moins qu'il n'en invente ; il faut se méfier de ses histoires.
— Moi, dit un paysan, en une minute j'ai eu tout dit au juge ; mais Picou a resté pour le moins trois quarts d'heure.
Le colporteur mangea la soupe avec ces braves gens et retourna, vers le soir, à la cabane de Picou qui était assis, fumant. Guenillon tira de sa pDche un tronçon de pipe et se mit à fumer en face du paysan ; de temps à autre, Guenillon regardait Picou d'une façon indifférente, ce qui semblait contrarier le paysan.
Le marchand de chansons rompit le premier le silence.
— A quoi que lU penses quand tu ne penses à rien? dit-il ironiquement à son compagnon.
Picou ne répondit pas à cette facétie.
— Je gage unechopine que tu penses au feu.
— Eh ! dit Picou d'un ton de colère, tu me scies avec ton feu... Qu'est-ce que ça me fait à moi? J'ai assez de m'occuper de mes affaires.
— Je comprends ça, dit Guenillon ; on a souvent des affaires plus embrouillées qu'on ne croit.
— Çà, dit Picou, vas-tu bientôt cesser tes propos? Qu'est-ce que tu as l'air de parler d'affaires embrouillées?
'— Rien, Roussin; je parle en général ; tant pis
p'^'ir celui qui relève la pierre : c'est qu'elle lui a fait du mal.
— Je ne te comprends pas, dit Picou, inquiété par les paroles mystérieuses du colporteur. Tiens, je vas me coucher; demain malin, il faut que je sois dès quatre heures aux champs, et j'ai juste le temps de faire un somme.
— Je me couche aussi, dit Guenillon ; auparavant, je veux voir si laGrelu n'a besoin de rien pour cette nuit.
La fermière, épuisée par la fatigue, dormait profondément. Cependant son som.neil était agité; sa respiration précipitée le prouvait. Le marchand de chansons revint vers Picou, déjà jtendu sur la paille. Dans ce moment le soleil donnait une teinte de feu aux pauvres murs de la cabane du paysan. Picou avait les yeux fermés.
— Tu dors, Picou? demanda le colporteur.
— Oui, laisse-moi en repos.
-^ C'est qu'on dirait qu'il y a des flammes
Ces quelques mots firent tressauter sur la paille le paysan, qui regarda tout à coup fixement Guenillon et s'écria :
— Oh ! mon Dieu ! pardon...
Il s'arrêta brusquement et reprit d'un ton plus tranquille :
— Ce n'est pas vrai, menteur de Guenillon ; c'est
le soleil... Que tu es bête de me faire des peurs pareilles!
— Tu demandais pardon à Dieu tout à l'heure; pourquoi ?
— Moi ? dit Picou en feignant la surprise.
— Certainement, toi, Roussin.
— Je ne me le rappelle déjà plus... Et puis, quand caserait, rien de plus naturel; tueries au leu: il y a déjà eu le feu la nuit passée; ça serait pire qu'un sort jeté sur le pays. Il y a de quoi avoir peur.
— Tu as raison, Picou, dit le colporteur en s'étendant près du paysan sur la paille. Va, dors tranquillement sur tes deux oreilles, et n'aie point peur du feu ; des accidents ne se voient point tous les jours, et, à moins que quelqu'un ne s'amuse à nous faire rôtir cette nuit... il y a de méchantes gens partout... nous nous lèverons demain bien portants.
Picou, pour échapper aux discours de Guenillon, ne répondit pas. De son côté, le marchand de chansons cessa de parier. Bientôt un calme profond régna dans la cabane du paysan. On n'entendait d'autres bruits que ceux causés par les ronflements du colporteur, aussi réguliers que le tic-tac d'une horloge.
Deux heures à peine s'étaient passées que Picou se leva avec précaution du méchant grabat qu'il
partageait avec le colporteur; il étendit d'abord les mains par terre pour être sûr de ne pas rencontrer de fétu de paille qui aurait pu grincer en s'écrasant sous ses pieds. Quand il fut debout, il s'arrêta quelques instants, étudiant la régularité de la respiration de Guenillon, puis il marcha droit à la fenêtre.
En ce moment la lune illuminait la partie de la chambre où était situé le lit du colporteur.
Le brave homme, qui avait passé une rude journée, dormait de ce bon sommeil qui annonce une âme tranquille ; ses grosses lèvres rouges étaient à demi-ouvertes et laissaient passer un souffle pur comme son cœur. Picou, les dents serrées, la figure blême, semblait jaloux du repos de Guenillon.
Le paysan alla vers une armoire boiteuse q;ii renfermait sa défroque : une blouse, un pantalon de toile, un bissac. Il s'habilla lentement, pour ne pas réveiller le dormeur ; entre chaque vêtement il laissait un moment de repos. La toilette, quoique interrompue, fut vivement faite. Dans un coin de la chambre était un four abandonné. Picou enleva avec précaution le couvercle de ce four et s'y glissa comme un serpent, puis il en sortit pour prendre au mur une hachette destinée à fendre le bois. II parut alors plus satisfait et se remit en mesure de s'introduire dans le four.
La paille cria ; Guenillon se retourna. Picou fit
un bond et accourut vers le lit, la hache levée. Il croyait que le colporteur était réveillé ; mais il s'aperçut que son alarme était fausse et continua ses recherches. A peine élait-il dans le four qu'on put entendre, au milieu du calme, un bruit d'argent. Picou reparut tenant dans ses bras un sac qu'il serrait contre lui, comme s'il avait renfermé les richesses du Pérou.
Il alla doucement vers la porte, souleva le loquet avec précaution, l'ouvrit de façon à ne pas faire crier les gonds, puis disparut.
La prison.
Aussitôt après son arrestation, Grelu fut conduit à la prison de Dijon et mis au secret. Le fermier se laissa mettre les menottes, comme s'il eût été privé de sensibilité ; il ne parlait pas et regardait le guichetier sans le voir.
Il comparut devant le juge d'instruction, répondit par un signe affirmalif de tête à toutes les questions qu'on lui posait, avoua son crime à la première interrogation, et sigiia sans le lire le papier qu'on lui présentait.
Le secret est un cabanon sous terre, une sorte de cave humide où le jour pénètre à peine par un étroit soupirail grillé. C'est là que fut enfermé Grelu. Pour lit, il eut une botte de paille encore froissée par îe dernier condamné sorti de là pour aller à l'échafaud.
Les murs du cachot ne portaient pas même les ornements ordinaires des prisons, illustrations grossières et cyniques que produit le désœuvrement des accusés, car ce cabanon était de ceux où on n'entre qu'accusé ou condamné. Les accusés habitants de l'endroit élaient presque condamnés d'avance. Seuls, les gros crimes y logeaient, et ils n'y logeaient que bridés. Peut-être préférera-t-on bouclés; les deux mots se valent.
Grelu fut assis par deux geôliers sur la paille, et resta sans mot dire pendant cinq heures, les mains sur sa poitrine, les yeux tournés vers le soupirail, regardant avec convoitise les quelques miettes de jour qui n'entraient qu'à regret dans ce lieu humide. Peut-être pensait-il en ce moment à sa ferme brûlée, à son enfant mourant, à sa femme désolée, au paysage sablonneux de laMal-Bâtie!
Après quelques heures de torpeur, il se remua et essaya de changer de position. Le malheureux fermier était brisé de fatigue ; mais il est difficile de se retourner quand les jambes sont séparées par une barre de fer, et que les mains sont séparées par des
poucettes. L'accusé n'a qu'une position à garder : rester immobile couché sur le dos.
— Mon Dieu ! vous qui me voyez et qui m'entendez, s'écria Grelu, je m'accuse d'être la cause de tous nos malheurs... Je me suis laissé aller au découragement, au lieu d'avoir travaillé ferme. Je suis Lien puni, mais je le mérite, ô mon Dieu ! Faites seulement que ma femme ne soit pas trop malheureuse et qu'elle ait le courage de supporter l'advergilé comme je la supporte...
Grelu en était là de sa prière, lorsque des grincements de la serrure lui annoncèrent un visiteur. C'était le geôlier.
— Eh bien ! dit celui-ci, comment vous trouvezvous dans votre petit local ?
Grelu secoua la tête.
— Il faut prendre patience ; dans une huitaine, quand l'instruction sera terminée, on vous changera d'appartement... Vous verrez comme vous serez bien ; c'est un palais à côté d'ici. Il faut avoir mangé longtemps du pain noir pour savoir jouir du pain blanc : vous aurez quasi un vrai matelas, avec de la ▼raie laine, pourvu toutefois que vous ayez quelque monnaie en poche.
— Je n'ai pas d'argent, dit le fermier, et, si j'en avais, je le ferais passer à ma femme.
— Vous êtes encore bon de pensep à ceux qui ^ODt au soleil, dit le geôlier. Je n'ai guère connu de
prisonniers pareils à vous ; ceux qui ont un peu de monnaie la boivent, rien que pour se remonter le moral ; aussi ils sont pleins de joie après. Ils vous chantent des chansons comme des chardonnerets ; ils oublient la cage, ils oublient les juges : j'en ai connu qui oubliaient monsieur coupe-tête.
Grelu aurait voulu que le bavard geôlier le laissât à ses réflexions, au lieu de se livrer à ses propos grossiers.
— Il n'y en a qu'un, continua le geôlier, qui est continuellement triste dans notre paroisse... C'esJ un imprimeur, un libraire, un marchand de papiers, je ne sais quoi, enfin, qu'est enfermé ici pour dettes. Ça n'a pas un sou vaillant, et ça fait le fier. Monsieur ne parle pas aux prisonniers; il me répond à peine, comme s'il n'était pas aussi coupable que les autres... Est-ce qu'il n'a pas fait tort d'argent à beaucoup de gens ? Que ce soit en volant ou en dansant, c'est toujours la même chose. Il écrit toute la journée sur des carrés de papier... A quoi ça lui sert, je me le demande. Si encore il avait pris un logement à lapistole, mais rien; Userait désolé, l'homme à la dette, de me faire gagner un liard... Vous ne vous douteriez pas comment il passe son temps : à apprendre à lire aux jeunes détenus. Il faut en avoir du temps de reste, de s'occuper de ces beaux pages qui finiront au bagne... M. le préfet est venu l'autre jour visiter la maison ; il a inter-
rogé tous les prisonniers ; l'imprimeur l'avait tellement enjôlé, qu'il avait l'air de le plaindre... Je crois, Dieu merci, que M. le préfet lui a fait des compliments sur ses leçons de lecture. En sortant, il m'a recommandé d'avoir des égards pour lui. Je t'en donnerai des égards! que je me suis dit... Il aime à fumer, l'imprimeur, ça le distrait ; mais il y a un arrêté qui défend de fumer dans la prison... on peut mettre le feu ; et puis ça amuse trop : si on était ici comme chez soi, amenons les violons alors. Tout le monde voudrait demeurer en prison, parbleu! Il y assez de faignants sur la terre qui seraient heureux d'être nourris, chauffés, logés, blanchis... Mais j'ai mis ordre à tout: j'ai empêché le tabac d'arriver jusqu'à l'imprimeur. Ah ! j'ai été vengé. Notre homme est deux fois plus triste qu'auparavant.
— Ce que vous avez fait là est mal, dit Grelu, et vous ne devriez profiter de votre position que pour tâcher d'adoucir le sort des malheureux prisonniers.
— Ma parole, vous me faites rire, dit le guichetier ; vous parlez là comme un curé. On ne dirait guère, ma foi, que vous êtes au secret; si je fermais les yeux, je croirais que je suis à confesse, et que la robe noire tâche de me rappeler mon Pater.
Le fermier fit un brusque mouvement ; il avait oublié ses fers ; il aurait voulu se lever pour jeter le misérable à la porte.
— Laissez-moi, dit-il. Si vous venez ici pour faire entendre vos injures contre les prêtres et contre les malheureux, je ne suis pas disposé à vous entendre.
— Ahl c'est comme ça que vous êtes aimable? dit le guichetier ; eh bien ! on vous en donnera de la conversation... A partir d'aujourd'hui, je n'ouvre plus le bec. Nous verrons combien durera votre envie de causer avec les murs.
La famiUe Cancoin.
La boutique du tonnelier se trouve dans la rue Cadet, une des plus étroites ruelles de Dijon : les gens riches de la ville n'habitent pas là. Deux grands ormes verts qui sont plantés près des barrières, car les voitures n'y passent pas, donnent un aspect joyeux à ces habitations de pauvres gens .
Un puits est devant la maison du tonnelier, la corde suspendue à une élégante grille de fer ouvragé. Autour du puits, un anras de sable permet aux enfants du voisinage de faire la culirnhlô (la culbute).
Alors la rue est égayée par les cris de tous les marmots. De temps en temps une tête de femme
paraît aux fenêtres : c'est une nière qui veille sur son enfant et l'admire dans ses ébats.
La Gancoin sortit tout à coup de sa boutique enfumée, où le jour se perdait dans le ventre de grandes cuves.
— Allons, les enfants, dit-elle, à la papote !
La tonnelière tenait à la main une vaste gamelle remplie de bouillie, dont l'odeur fit lever en l'air tous les petits nez roses.
La Gancoin était de cette race de grandes et solides femmes qui donnent envie de goûter de leur cuisine. Ces grosses personnes à plusieurs mentons n'ont jamais laissé le chagrin se loger dans les plis et dans les fossettes de leur chair. A la bonne heure ! la joie, voilà le nieilleur des fards!
Les enfants, groupés autour de la Gancoin, recevaient, chacun à son tour, une énorme cuillerée de papote, dont quelques gouttes s'étalaient sur leurs joues ; mais ils n'y regardaient pas de si près.
Gancoin apparut au bout de la rue, en costume de travail, les marteaux passés dans sa ceinture; il avait la mine chagrine.
— Qu'est-ce que tu as, mon homme? dit la tonnelière. Est-ce que l'affaire du fermier s'embrouillerait?
— Ge n'est pas ça ; le pauvre homme est assez à plaindre... Mais il s'agit d'Ahzon.
— Quoi, Alizon? dit la Gancoin.
— Il y a que notre fille est grande, jolie, et qu'il faut la surveiller.
— Est-ce qu'elle aurait donné à parler ?
— Je ne sais pas; je ne veux pas savoir; seulement le voisin Catoire m'y a fait penser aujourd'hui. fl paraîtrait qu'à sa coulure elles ont toutes un amoureux; quand je dis amoureux, je suis bien honnête. Si Alizon remarquait un brave ouvrier, un garçon honnête, je la laisserais faire, parce qu'enûn on est jeune. Nous deux, femme, nous nous sommes connus de la sorte, et nous nous en sommes bien trouvés; mais on me dit que des jeunes gens riches, des avocats, des clercs d'avoué, des commis de boutique attendent tous les soirs à la porte de la couture, et ça ne me va pas.
— Je le crois bien, dit la Cancoin.
— Je ne veux pas qu'Alizon devienne une gaudrille... Je lui tordrai le cou plutôt !
— Allons, mon homme, voilà que tu exagères. Alizon est une brave fille, incapable de mal agir ; parce qu'on t'a dit un mot en l'air, ce n'est pas une raison.
— C'est égal, dit Cancoin, il vaut mieux prendre des précautions : la jeunesse se laisse si vite tourner la tête! Il ne faut qu'un moment. Quel mauvais exemple, si Alizon se laissait entraîner à mal ! Ses sœurs le sauraient plus tard. Quand une brebis a sauté le fossé, toutes y passent.
— Au fait, la voilà, dit la tpnnelière ; demandele-lui plutôt à elle simplement.
— Elle est avec quelqu'un, reprit Cancoin.
Alizon venait de paraître à un bout de la rue Cadet, donnant le bras à une grande femme pâle et souffrante, qui s'appuyait aussi sur le bras de Guenillon.
— C'est la fermière ! s'écria Cancoin. Comme elle a l'air extera.mé! Vite, femme, prépare un lit pour -lie.
— Bonjour, Cancoin, dit Guenillon; je vous amène la femme Grelu.
— Et vous avez bien fait.
— A-t-elle besoin de manger quelque chose, de se rafraîchir? dit la tonnelière; elle a la mine à l'envers.
— Non, dit Guenillon, nous sommes venus en voiture de la iMal-Fichue ; elle est abattue, mais seulement de chagrin.
— Eh bien ! je vais préparer un lit pour elle, dit la tonnelière... Vous mangerez bien la soupe avec nous, monsieur Guenillon?
— V'ià bien de la gêne que je vous donne.
— Mais non... sans façon... Cependant, je vous préviens qu'il n'y a pas grand'chose à dîner.
— Parbleu ! dit Guenillon, ne dirait-on pas que je suis un prince, et qu'il me faut des assiettes d'argent ? Un peu de pain, du fromage, une bou-
L*USURIKR BLAIZOT. 61
teille avec des amis ponr f-inquer, me voilà heureux.
La lonnelière amena la Grelu, qui continuait à garder un silence profond, plus chagrinant que ses larmes. Alizon aida sa mère. Pendant ce temps, le colporteur interrogeait Cancoin sur ce qu'il avait vu la nuit de l'incendie, et sur ce qu'il savait de l'arrestation du fermier.
Cancoin s'étendit longuement sur l'incendie et raconta à Guenillon les charges nombreuses qui accablaient Grelu. A son tour, le colporteur dit comment il avait trouvé la fermière dans le bois et son immense désespoir.
— Mais l'enfant? demanda Cancoin.
Je n'ai rien pu tirer de la bouche des paysans rapport à l'enfant. Il aura été brûlé.
— Que non, dit le tonnelier. Je l'avais déposé sur l'herbe à côté de sa mère; après le feu, on ne les a plus retrouvés ni l'un ni l'autre.
— Alors, dit Guenillon, je retournerai dans quelques jours à la Mal-Fichue, et j'essaierai de le retrouver.
La tonnelière vint avertir que le dîner était prêt, et tous se préparèrent à manger. Guenillon, par ses propos joyeux, fit oublier à Cancoin ce qu'il s'était promis de dire à Alizon.
— Ah î dit Cancoin, que vous êtes heureux d'être toujours aussi remargôtore (enjoué) !
62 L'USURIIfiR BLAIZOT.
— Il faut savoir prendre la vie rjbon-ribaine ; j'aurais les yeux trop rouges si je m'inquiétais de demain. Vive la joie! dansons la tricotée; jetons nos sabots par dessus les moulins. Tout ça n'empêche pas de compatir aux peines des autres, bien du contraire ; seulement je dis que les hommes sont un peu lâches, et que s'ils me ressemblaient, ils chanteraient tous : « Vive la joie! »
— Votre femme doit être bien heureuse, dit la Cancoin.
— Eh non ! c'est ce qui vous trompe. Ah ! je n'ai fait qu'une bêtise de ma vie : c'a été de prendre femme, surtout celle-là. Avec un autre homme, elle le forcerait à enterrer sa joie dans ses souliers. D'abord ma femme est maigre; je crois, Dieu merci, qu'elle est jalouse de ma graisse : comme s'il n'y en avait pas pour tout le monde ! Eh bien ! non, elle se figure que le bon Dieu a décidé dans sa caboche qu'il devait y avoir seulement tant de livres de graisse pour l'homme et pour la femme, et que moi j'ai tout pris sans lui en laisser Quand je suis au cabaret, dans l'hiver, -à boire une pinte avec les amis, et que j'entends : « Guenillon, fainéant, paresseux! p il me semble qu'on jette du vinaigre dans mon vin. Ma femme n'est jamais contente de rien. Ma campagne terminée, je rapporte quelques sous. Vous croyez qu'elle va me sauter au cou... Jamais! elle se lamente, elle fait des comptes de Ro-
bert-mon-oncle pour deviner combien j'ai pu boire de pintes. Et puis elle me dit : « Travaille; fais des chansons, puisque tu ne sais pas d'autre état, fainéant. )) Ah ! la maupiteuse !
— On ne se douterait jamais de ça à vous voir, dit le tonnelier.
— N'est-ce pas? reprit Guenillon. Ma femme croit qu'on fait des chansons au coin de son feu, toutefois quand il y a du feu. Eh non ! il faut le vin, il faut le cabaret, il faut les amis : alors ça coule, les vers viennent tout seuls; mais aussi, quand M"*® Guenillon me fait trop aller de guingoi (de travers), je lui administre sur les épaules une petite chanson avec des archets qui ne servent pas au violon. Vive la joie ! Alors madame devient aimable pour une huitaine.
Sans se le faire demander, Guenillon entonna le chant:
Les pauvres lavandières,
Au son de leur battoir, En chantant à la rivière, La tête au vent, les pieds mouillés ;
Nous, devant le feu, Pour le mieux, Chantons-en jusqu'à minuit.
Les enfants de Cancoin s'étaient formés en groupe autour de Guenillon, et écoutaient avidement ces
chansons à boire, qui prenaient un caractère jovial dans la bouche du chanteur.
— Eh ! dit-il, les enfants, ça vous amuse. Je m'en vais vous donner quelque chose qui vous ira encore mieux.
En même temps il alla chercher son sac déposé dans un coin, le déboucla et en rapporta une immense image qui représentait la Passion. Aussitôt les petits enfants se rapprochèrent de îui : les uns montaient sur les bougeons de la chaise pour mieux voir; les autres montraient du doigt le groupe qui leur plaisait le plus. Tous ouvraient de grands yeux.
Après avoir étalé ses imageries coloriées, où le profane coudoyait le sacré, tels que le Miroir du fécheur et le Jardinier galant, le Royaume des cieux et V Arbre d'amour^ les Sept péchés capitaux et Isabeau et Colas, Guenillon s'arrêta et dit :
— J'en ai gardé une pour la bonne bouche. C'est la plus belle ; vous n'en avez jamais vu de pareille.
— Oh ! montrez voir, s'écrièrent les enfants, séduits par le plaidoyer du colporteur.
— Eh bien î il faut que vous deviniez le sujet rien qu'à l'image...
Guenillon ayant déroulé la feuille :
— C'est Jacquemart ! cria avec enthousiasme toute l'assemblée.
— M"» Jacquemart aussi î
— Ils ressemblent hipn U^^ Jacquemart.
— Vois-tu la grovcr pipe de M. Jacquemart?
— Et puis les n arteaux.
— On ne voit p^j^ le petit Jacquemart, demanda avec anxiété un des enfants.
En effet, cette image était de nature à provoquer la joie de la famille Cancoin, car la peinture brutale de l'image, sortie des imprimeries de Strasbourg, rendait vivement les statues coloriées de l'horlogô de Notre-Dame de Dijon.
Quoique originaire de la Flandre, Jacquemart est en grande religion chez les Dijonnais.
Le duc de Bourgogne ayant enlevé cette horloge aux habitants de Courtrai, pour les punir d'avoir refusé de rendre à Charles VI les éperons dorés des chevaliers français tués sous ses murs en 1312, depuis cette époque. Jacquemart et sa femme ont été naturalisés Dijonnais; s'ils conservent le costume flamand, leur cœur est devenu français. Ils frappent les heures à Dijon avec le même zèle qu'à Courtrai. Aussi Changenet, un vigneron poète du seizième siècle, a-t-il chanté les vertus et bonnes mœurs du ménage Jacquemart en vers francs qui encadrent d'ordinaire les gravures de Strasbourg.
Guenillon chanta cette poésie sincère, qui laisse bien loin les combinaisons savantes des poésies académiques :
W X.'USURIE!l BLAIZOT.
Jacquemart de rien ne s'étonne : Le froid de l'hiver, de l'automne, Le chaud de Tété, du printemps, Ne l'ont su rendre mécontent.
Qu'il pleuve, qu'il neige, qu'il grêle, Il a sa tête dans son bonnet Et les deux pieds dans ses souliers.
Il ne veut pas sortir de là.
Guenillon dit tous les couplets du vigneron Changenet, au grand contentement des Cancoin. Mais il fut interrompu par un des garçons qui avait déjà demandé des nouvelles du petit Jacquemart, et qui répéta sa question.
Il est bon de dire qu'on voit aujourd'hui, â l'église de Dijon, un enfant tout nu qui est chargé de frapper les quarts d'heure, les demies et les trois quarts sur de petites cloches appelées en patois dindelles. Le graveur en bois qui a taillé les images de Strasbourg sans avoir un vif sentiment de l'art a supprimé le fils de Jacquemart. Et il a eu raison, car ce petit dénudé a été rajouté au Jaccomachiardus vers le commencement du seizième siècle.
Guenillon n'en savait pas si long en archéologie.
— Ma foi, dit-il, on a retiré le petit Jacquemart, parce qu'il avait trop froid.
— Mais, reprit un des enfants, poussant son raisonnement jusqu'au bout, qui est-ce qui sonnera sur la dindellef
— M™* Jacquemart, répopdit sans hésiter Guenillon, qui, sans s'en douter, détruisait, par cette réponse, tout le savant mécanisme de l'horloge.
— Malheureusement, dit Cancoin, il n'est pas consigné dans voire chanson que M"° Jacquemart a perdu le mois dernier sa boucle d'oreille. C'est un fier anneau, allez: en tombant, il a fait un trou dans le toit du savelier Givat.
— Et qu'est-ce qu'a dit de ça M. Jacquemart? demanda Guenillon.
— Ma foi! dit Cisicoin, je n'en ai pas eu connaissance ; vous savez que Jacquemart n'est point causeur, et qu'il se ferait tuer plutôt que d'ôler sa pipe une minute de ses dents. On a retrouvé la boucle d'oreille dans une vieille botte de la boutique à Givat ; et ça élé quasi une fèîe quand on l'a renfilée dans l'oreille de M"« Jacquemart.
A peine Cancoin avait-il commencé l'histoire du ménage Jacquemart, que le bonhomme Blaizot entra. Il avait quitté ses habits printaniers et apportait l'hiver dans les plis de sa vaste redingote.
— Oh ! oh ! dit-il, nous sommes en nombreuse société.
— A votre service, monsieur Blaizot, répondit le tonnelier. Femme, apporte une chaise.
— Je ne veux pas vous déranger, dit le bonhomme; je n'ai qu'un mot à vous dire, monsieur Cancoin.
Le tonnelier savait d'avance le mot du boobommef
mais il rengagea à s'asseoir, reculant ainsi le plus qu'il pouvait une explication avec son terrible créancier. Il espérait aussi que la présence de son propriétaire lui fournirait peut-être quelques bonnes raisons pour s'excuser du retard du paiement.
— Comment vont les affaires? dit B!aizot.
— Dame, monsieur Diaizot, vous savez, pas trop bien ; je voudrais pouvoir dire : tout à la douce.
— C'est vrai, dit le reneuvier, que l'argent devient bien rare à Dijon... On n'entend plus parler que de faillites. Ce n'était pas comme ça dans le temps. Les marchands d'aujourd'hui font leur possible, ma parole, pour arriver là. Ils mettent tout leur argent en pas de porte... Je vous demande si leur marchandise en est meilleure.
— Vous n'avez pas tort, dit le tonnelier.
— Tâchez de voir, reprit Blaizot, que je commande une redingote d'hiver à ces tailleurs qui arrivent de Paris, et qui voudraient nous faire croire qu'ils ont été coupeurs chez le tailleur du roi... Graine à niais, tout ça!... Jadis, j'avais le petit Carré, qui me faisait une redingote qui durait des six ans ; on n'en voyait pas la fin... Du drap solide et beau; il y avait Ja qualité et la quantité... Eh bien! maintenant que mon petit Carré est mort, jamais je ne trouverai à le remplacer. Malgré son honnêteté, il a laissé quelque chose à sa veuve. Voilà ce que j'appelle le bon commerce ; mais aussi le petit Carré
L'USURIEB BLAIZOt. 69
n*avait pas une boutique avec six ouvriers fainéants ; il n'encadrait pas les carreaux de sa montre dans des tringles d'or. Aurait-il ri, mon pauvre petit Carré, ri de pitié, en voyant le nouveau tailleur qui vient de se loger sur la place, et qui vous a mis à sa porte un portrait à l'huile de grandeur naturelle, habillé comme un prince, plein de chaînes d'or l... N'est-ce pas une dérision? Le plus souvent que j'entrerai là-dedans ! Je me dirais avant : « Blaizot, songe que ce portrait-là a coûté bigrement d'argent, et qu'on va te voler au moins deux aunes de ton drap pour payer un pied de peinture. y>
— Je l'ai vu tantôt pour la première fois, le portrait, dit Alizon; il y avait beaucoup de monde amassé pour le regarder.
— Savez-vous, dit Blaizot, que vous avez là une belle fille, comme iln'yen a guère à Dijon ? J'ai été tout étonné quand elle est venue dernièrement chez moi... Elle est sage au moins?
Cette dernière phrase réveilla chez le tonnelier le souvenir de la conversation de l'après-midi ; il fronça le sourcil.
— Vaudrait mieux, s'écria-t-il, qu'elle ne fût pas sage!
Alizon rougit du compliment de Blaizot et du ton de voix de son père.
— Non seulement, dit Guenillon, qui n'avait pas soufflé mot depuis l'entrée du reneuvier, elle en a
l'air, mais la chanson. Ça se voit bien dans les yeux, allez. Moi qui cours tous les villages, je nie connais en filles, et je peux leur dire sans être sorcier : € Toi, t'as un amoureux ; toi, t'en as deux ; toi, t'en as six. j»
— Oh ! six, dit Blaizot en ricanant.
— Alizon, monte à ta chambre, dit le tonnelier; il est temps. Et toi, femme, va coucher les mioches qui s'endorment.
En effet, depuis l'arrivée de Blaizot, les enfants avaient paru intimidés et s'étaient réfugiés les uns dans le giron de la tonnelière, les autres sur leurs petites chaises, où ils n'avaient pas tardé à sommeiller. Mtû^ Cancoin obéit à son mari et sortit.
— Je n'aime pas, Guenillon, dit le tonnelier, qu'on parle trop librement d'amour et d'amoureux devant les jeunes filles en âge de comprendre. Ça leur donne des idées.
— Bah! dit Guenillon : au contraire, vaut mieux en parler ouvertement q-ie d'avoir l'air d'en faire un mystère. Si vous êtes trop sévère, votre fille n'osera jamais vous rien dire. Et il faudra bien qu'un jour Alizon s'amourache de quelqu'un ; vous ne pouvez l'empêcher: c'est dans l'air, c'est dans la nature. Je ne dis pas qu'elle tournera mal. Que le bon Dieu l'en préserve ! Mais un amoureux qui sera bon pour le mariage, voilà ce qui est à souhaiter. Tant mieux si vous le savez ; vous y veillerez, vous
connaîtrez le jeûner homme, vous l'inviterez à venir chez vous. Nos deux amoureux sortiront le dimanche avec leurs beaux habits; ils iront sauter à la danse, et puis ils rentreront bien fatigués. En chemin, à votre porte, vous n'empêcherez pas qu'ils se donnent un petit baiser. Voilà une fille heureuse toute la semaine, travaillant à coudre et repassant dans sa tête les moindres mots que son amoureux lui aura dits. Vous n'y voyez point de mal, pas vrai?
— Non, dit Cancoin.
— Tandis que si vous bronchez en dressant les oreilles au moindre mot d'amour, comme un cheval emporté, Alizon n'en parlera jamais. Elle aura raison. Elle le dirait peut-être à sa mère ; mais elle aurait peur que la maman Cancoin, une fois la tête sur l'oreiller, ne régalât le père Cancoin de l'aventure. Alors elle prendra un amoureux; mais tout se passera en tapinois, pour que vous ne sachiez pas. Vous ne connaîtrez point le jeune homme ; vous ne saurez d'où il vient ni où il va, si c'est un bon ou un mauvais sujet. Au lieu de le voir le dimanche, votre fille le verra dans la semaine. Le fruit défendu est si bon, que les deux amoureux se rencontreront six fois dans la huilaiae. Par exemple, ils n'iront pas à la danse; ils s'en garderaient bien. 11 y a toujours des âmes charitables qui vous en avertiraient. S'ils ne vont pas à la danse, où. iront-ils? Un beau jour^
Alizon reviendra, pâle, pleurant, les yeux rouges, et elle vous avouera...
— Allez au diable, Guenillon, avec vos suppositions de malheur ! s'écria le tonnelier.
Blaizot écoutait attentivement le pour et le contre du colporteur.
— 11 n'a peut-être pas tort, dit-il.
— Mon brave Guenillon, reprit Cancoin, je vous demande pardon de m'être laissé emporter ; vous êtes un homme prudent ; vous avez assez roulé les chemins pour amasser de l'expérience. Je suivrai vos conseils: dès demain, il faut qu'Alizon se confesse de son amoureux, bon gré, malgré.
— Voilà encore la dureté qui vous reprend, dit Guenillon ; vous n'y êtes pas. Soyez bon comme à l'ordinaire ; parlez doucement à Alizon. Elle est brave fille; je gage qu'elle vous dira tout.
Blaizot se leva tout d'un coup, et s'adressant au tonnelier :
— Je m'en vais aussi: il se fait tard... Venezvous, monsieur Cancoin, que je vous dise un petit mot?
— Il n'y a pas de danger, monsieur Blaizot; vous pouvez parler devant Guenillon : c'est un ami.
Le tonnelier se rattachait à ce dernier brin d'espoir, pensant que la présence d'un témoin gênerait son propriétaire et rendrait l'explication plus amiable.
— Comment se fait-il, demanda Blaizot, que vous, monsieur Cancoin, qui vivez modestement, qui faites tranquillement vos petites affaires, comment se faitil que vous vous fassiez autant tirer l'oreille pour régler notre petit compte?
— Hé! monsieur Blaizot, petit compte pour vous, mais gros pour moi... Je suis désolé, croyez-le, de ne pouvoir acquitter cette malheureuse dette ; mais je n'ai pas eu grand ouvrage cette année : la vigne n'a pas donné; on a moins commandé de tonneaux.
— Vous concevez, dit le bonhomme, que je ne peux pas me payer de telles raisons ; si tous mes locataires m'en disaient autant, il vaudrait mieux ne pas avoir de maisons.
— Je le sais, monsieur Blaizot. Aussi ça me tracasse de n'être pas en mesure. Ma femme est accouchée il n'y a pas longtemps encore d'un nouveau : tout ça mange, les grands comme les petits. Chaque jour l'appétit s'agrandit avec la bouche, et la nourriture ne tombe pas du ciel.
— Il faudrait pourtant trouver Tin moyen, reprit Blaizot. Je ne suis pas riche, quoique j'en entende qui disent que je remue des louis à la pelle. Je voudrais les voir à ma place, ceux-là ; il est facile de vous faire millionnaire de réputation. Dans ce moment-ci, je retranche sur ma nourriture pour aller; les rentrées ne veulent pas rentrer... L'argent est timide; il se cache, on ne le voit plus. Vous
ne savez pas le chagrin qu'on a de donner la volée à des pièces de cent sous en cage ; des oiseaux sauvages qui ne reviennent jamais, c'est le diable pour en avoir d'autres. Mais il faut se faire une raison. Celui qui doit, qu'il se coupe plutôt un membre que de ne pas payer.
— Cependant, dit Guenillon, supposons que je sois joueur de violon et que je vous doive : vous serez donc bien avancé si je me coupe la main gauche et que je vous la porte.
— 11 n'est pas question de violon ni de main gauche, monsieur le plaisant, reprit Blaizot blessé de l'intervention de Guenillon; je dis qu'on doit se remuer, se mettre en quatre, faire l'impossible pour payer ce qu'on doit, si on est homme d'honneur.
— Je suis un homme d'honneur, vous le savez! s'écria Cancoin.
— Sans doute, dit Blaizot ; mais quand mes deux termes seront payés, vous le serez bien plus. Maintenant, nous perdons notre temps à discuter sur les mots -, quand est-ce croyez-vous me payer ?
Cancoin hésitait et ne répondait pas.
— J'attends votre réponse, monsieur Cancoin.
— Vous savez, monsieur Blaizot, dit le tonnelier, que je vous avais fait prévenir par A.iizon que je paierais tel jour..,
* — Et vous ne m'avez pas payé...
•^ Voilà pourquoi, dit Cancoin, je n'ose plus ?ou8
donner une date certaine ; il arrive tous les jours des événements qui changent la position d'un homme et contrecarrent ses projets.
— Des phrases, dit le reneuvier, mais pas d'argent au bout.
— Que voulez-vous, monsieur Blaizot? je vous paierai le plus tôt possible.
— Le plus tôt possible, s'écria le bonhomme en sautant, le plus tôt possible ! Ce n'est pas dans le calendrier. Je ne connais pas saint Le-plus-tôt-possible ; c'est le frère de saint Jean-va-te-promener. Ah ! je n'entends pas de celte oreille-là. Dites-moi plutôt: « Je vous paierai la semaine des quatre-jeu- (lis; faites-moi un billet pour le trente-six du mois... > Le plus tôt possible ! Ça n'a pas cours dans le commerce, une monnaie pareille! Adieu mon argent, alors... Vous vous imaginez donc, monsieur Cancoin, que je suis de ceux qui croient qu'on attrape les hirondelles en leur mettant un grain de sel sur la queue?... Le plus tôt possible! Je ne suis point un grapignan (procureur), mais il faudra trouver des espèces plus sonnantes.
— Cependant, monsieur Blaizot...
— Cependant, ne me suffit pas, mon brave homme.
— Vous savez...
— Je ne sais pas, dit le bonhomme Blaizot; je ne sais rien, je ne veux rien savoir; je sais que mon terme n'est pas payé.
— Diable ! s'écria Cancoin en frappant du poing sur la table, si vous ne voulez pas m'écouter, faites ce que vous voudrez.
— Parlez alors, mais parlez bien, dit Blaizot, radouci par l'emporlement de son débiteur.
— Je vous avais fait dire par Alizon que j'allais à la Mal-Fichue livrer une commande de tonneaux, et que je reviendrais avec de l'argent. Est-ce ma faute si ce pauvre Grelu est ruiné, si dans la nuit où j'arrive la ferme brûle?...
— En voilà une autre bonne paie celui-là ! s'écria Blaizot... Il me fait tort de plus de deux mille francs... Ah! le scélérat! il brûle sa ferme luimême... On n'a pas idée d'une invention pareille. Il pouvait s'en aller, demander l'aumône; il se serait fait pauvre; ils ne sont pas déjà si malheureux, les pauvres!... Au moins, il aurait laissé sa ferme debout. Point! Le satané a tout mangé; il ne lui restait plus la valeur d'une épingle ; il se dit : « Je veux que mes créanciers perdent tout; > et il met le feu, le misérable, à sa ferme! Ça ne valait pas grand' chose, c'est vrai; mais quand je n'aurais eu que dix du cent, il y en a assez pour se consoler... Ah! le tribunal va arranger son affaire. Il n'en sera pas quitte à bon marché, ce maudit Grelu!
— Eh bien, moi, dit Guenillon à Blaizot, je vous ai laissé parler tout à vatre aise ; je ne vous connai»
pas; mais je dis que vous êtes dans votre tort de parler ainsi. Grelu était un honnête homme.
— Un coquin, dit Blaizot.
— Non, un brave et digne homme !
— Un misérable! s'écria Blaizot, que ces contradictions irritaient.
— Et je ne souffrirai pas, dit Guenillon en s'adressant au reneuvier, qu'on insulte devant moi un malheureux avant que les juges aient donné leur opinion.
Blaizot ricanait et haussait les épaules, jusqu'au moment où la peur le prit en voyant Guenillon se lever et dérouler sa haute taille.
— Est-ce que tout le pays ne Taccusepas? reprit Blaizot. Est-ce moi qui ai inventé ça? D'ailleurs, la justice ne se trompe pas : quand un homme est ;iu secret, c'est qu'il y a des motifs. Les innocents ont une langue: ils n'ont qu'à parler.
— Je gage, dit le colporteur, que Cancoin n'a pas si mauvaise opinion du pauvre Grelu.
— Je mettrais presque ma main au feu qne c'c^t Grehi qui a brûlé sa ferme, dit Cancoin, et ça mo fait d'autant plus de peine que je l'estime.
— Parbleu! c'est sûr, reprit Blaizot, Grelu est condamné d'avance ; il ira aux galères, et avant il s'asseoira sur le tabouret...
S'asseoir sur le tahourety c'est être exposé, assis, lié au poteau.
— Peut-on tenir des propos pareils! dit Guenillon.
— Oui, continua Blaizot, fort de Topinion qu'avait émise le tonnelier, et Grelu dînera à la table sans nappe.
Cette autre expression populaire, la table sans nappe, indique le plancher de l'échafaud qui sert aux expositions.
— Malheureux! c'est vous qui avez perdu mon mari! s'écria tout à coup une voix qui partait du fond de la chambre.
Les trois hommes tressaillirent en entendant cette voix. A ce moment, la lampe suspendue à la cheminée ne donnait plus qu'une faible lueur; la mèche noircie faisait tous ses efforts pour avaler quelques larmes d'huile. La flamme vacillait et éclairait tour à tour les trois têtes de Guenillon, du tonnelier et de Blaizot, qui causaient ensemble.
Par hasard, Blaizot se trouva éclairé par la lampe mourante. La voix de la fermière l'avait terrifié. Sa figure s'était plissée de mille nouveaux plis ; dans chacun d'eux logeait un rayon de terreur.
— C'est la fermière î s'écria Guenillon.
— Elle se sera réveillée et aura entendu le nom de Grelu, dit Cancoin. Il faut la recoucher.
Comme il allait se lever, une main se posa sur son épaule et le força de s'asseoir. C'était la main de la Grelu, une main maigre, hâve et décharnée.
La fermière, depuis l'incendie, était devenue méconnaissable. Les larmes avaient fait des caves de ses orbites; un ruban noir accusait en demi-cercle la paupière inférieure. Le rouge joyeux s'était envolé des lèvres de la Grelu et avait envoyé, pour le remplacer, un sang pâle et funèbre.
La fermière arrivait, les yeux inquiets et remuants.
— Rendez-moi mon mari ! s'écria-t-elle.
Cancoin, craignant qu'elle ne se jelût sur Dlaîzot,
lui avait pris les mains; mais la fermière était pleine de force, et se serait échappée des étreintes du tonnelier sans l'assistance de Gueniilon.
— Voyons, madame Grelu, dit-il, voyons...
— Tu l'as fait aller aux galères, mauvais homme, mon pauvre mari... Il ne me restait plus que lui sur la terre... L'enfant est mort... Ah! fit-elle en se débarrassant des deux hommes qui la tenaient.
— Prenez garde... prenez garde! dit Blaizot tremblant et se recoquillant sur sa chaise, prenez garde !
— Ma femme, ma femme ! appelait Cancoin.
— Cœur indigne ! s'écriait la Grelu en lançant des regards de flamme à Blaizot, lâche, tu as ruiné le village... C'est toi qui as mis le feu à la ferme; c'est toi, carcasse sans pitié... Je voudrais te voir manger par les loups dans les champs quand il
tombe de la neige... Vrai, je rirais le lendemain en voyant ton sang de chrétien qui remplirait les ornières.
— Tenez-la bien! dit Blaizot dont la voix haletait.
— Quel tapage vous faites! dit en entrant la tonnelière, qui n'aperçut pas d'abord la Grelu.
Cancoin, en entendant sa femme, voulut lui faire signe de préparer de l'eau pour calmer les nerfs irrités delà fermière; il la lâcha. Celle-ci profita de ce moment de répit et s'élança d'un bond sur le bonhomme Blaizot. La lampe tomba et s'éteignit.
On n'entendit plus que des cris et des huriements de rage.
— Elle m'étrangle! au secours! criait le reneuvier, qui sentait entrer dans les chairs de son cou les ongles de la Grelu.
Dans un mouvement de rage, la fermière fit tomber de sa chaise Blaizot; tous deux roulèrent sur les pavés de la chambre. Guenillon s'était précipité sur la fermière et essayait de lui faire lâcher prise. Cancoin, courant par toute la chambre, maudissait sa femme de ne pas apporter de lumière. Les enfants, réveillés par ce tapage, pleuraient. Les voisins, qui n'avaient jamais o\n semblables bruits dans le ménage du tonnelier, frappaient à la porte.
Enfin Cancoin reparut avec une lampe nouvellement arrosée d'huile, et trouva la chambre tout en désordre. Guenilion serrait dans ses bras la fermière,
en détournant la tête pour ne pas attraper les coups de poing dont elle remplissait Tair. Blaizot, étendu par terre, s'écriait:
— Je suis mort !... je suis mort !
Cancoin le releva. Les vêtements du bonhomme étaient indignes d'être offerts au plus pauvre des fripiers. La redingote semblait avoir été déchiquetée par un corbeau à jeun.
— Voyez mon cou, dit-il ; je ne peux plus parler; la criminelle m'a étranglé.
— Ce n'est rien, dit Cancoin; il n'y a que de petites égralignures.
Blaizot se tâla le cou et frémit en sentant sa peau éraillée par les ongles de la fermière.
— Elle est plus calme maintenant, dit Guenillon. Madame Cancoin, veillez, je vous prie, à ce qu'elle ne manque de rien. FroUez-lui les tempes de vinaigre... Brûlez une plume sous son nez.
La fermière était sans connaissance. On l'assit sur une chaise, et on la frictionna de vinaigre.
— Oh ! s'écria tout à coup Blaizot, qui se palpait tous les membres pour en faire l'inventaire, je sens froid à la jambe gauche... le sang doit couler! Je ma trouve mal.
11 se laissa tomber sur une chaise. Guenillon alla à lui, prit une de ses mains et frappa de sa large paume dans celle du reneuvier, qui revint à lui immédiatemeut.
— Avez-vous visité ma jambe? demanda-t-il tremblant.
— C*est peu de chose, dit Cancoin ; seulement, dans la lutte, votre culotte s'est débouclée, et je cherche votre bas et votre soulier qui se promènent bras dessus bras dessous je ne sais dans quel coin... Bon ! voilà le soulier.
— Je la ferai condamner aussi, s*écria Blaizot, pourm'avoir étranglé...
— Je vous conseille, dit Guenillon, de n'en rien dire... C'est de votre faute que les choses se soient passées de la sorte.
— De ma faute! On verra... Vous vous entendiez tous... Quelle idée aijeeue devenir ici ce soir? J'aurais mieux fait de ne jamais réclamer mon argent par la douceur.
— Monsieur Blaizot!... fit Cancoin.
— Je ne me laisse plus prendre à vos protestations... Vous entendrez parler de moi.*.
— Voilà votre bas, dit le tonnelier; mais il est tombé dans l'huile.
— A bienl«5t!... Je ne veux pas de mon bas, fit le bonhomme Blaizot, qui sortit furieux en fermant ludement la porte.
Proïil d'huissior.
Le lendemain samedi, qui est jour de grand marché, Blaizot se leva aussi bon matin que de coutume, malgré les émotions de la veille, pour aller chez son huissier habituel, M. Tête.
Jamais on ne connut d'aussi gai compagnon que ce Tête, qui semblait avoir servi de type à la série de vaudevilles des Jovial.
Frais comme une pomme d'api, Tête regardait les gens avec ses joues, car ses yeux se perdaient entre ses sourcils et deux montagnes roses, veloutées comme des pêches.
De même que les joues usurpatrices, le ventre avait dévoré les jambes de Tête ; il ne marchait plus: il roulait. L'huissier semblait une petite tonne joyeuse qui parlait et chantait. Aussi exerça-t-il de tout temps son ministère, à Dijon, sans choquer les gens saisis, peu disposés d'habitude à trouver un huissier aimable.
Depuis longtemps une plaisanterie traditionnelle de la basoche l'avait surnommé Mauvaise Tête, innocent jeu de mots que l'huissier acceptait avec
joie, et qu'il répétait complaisamment à toutes les filles de la campagne qu'il prenait pour servantes.
— Je suis mauvaise tête et bon eœur, leur disaitil en les embrassant dès le début.
Le petit huissier avait en effet bon cœur ou plutôt grand cœur. M™« Tète, en quinze ans, accoucha de quatorze enfants.
Les quatorze enfants moururent successivement. Jamais Tête ne fut père plus de trois mois ; il n'en était pas plus chagrin.
On remarqua seulement dans h ville qu'à ces jours de funérailles, Tête buvait au café trois bouteilles de bière de plus qu'à l'ordinaire.
Tête avait la réputation d'être le meilleur joueur de piquet à l'estaminet de la Côte-d'Or. Quelques vieillards de Dijon se rappellent encore ces fameuses parties de piquet à trois qui avaient pour acteurs principaux le cafetier, Vincent, chapelier de la rue des Moineaux, et Tête.
A cause de ces parties innocentes de piquet, à cause de son naturel plaisant, Tête était mal vu du tribunal. Un fait plus grave indique pourquoi il n'avait pas l'oreille du président: l'huissier changeait si souvent de bonnes, qu'on voulut y voir des galanteries antimalrimoniales.
Cependant M"*' Tête ne se plaignait jamais; mais le président du tribunal fut particulièrement blessé
de ce qu'une de ses plus jolies servantes avait été engagée au service de l'huissier.
Malgré la fécondité de sa femme, malgré les parties de piquet, malgré ses habiludes galantes, Tète menait rondement les affaires de son étude.
Le meilleur client de l'étude était représenté par le bonhomme Dlaizot. Aussi l'huissier prenait-il sa mine grave quand venait le reneuvier.
— Eh bien ! Tête, demanda Blaizot, venez-vous faire un tour avec moi?
Faire un tour, dans le langage de Blaizot, voulait dire faire une affaire, ou plutôt faire une saisie.
— Comment donc! monsieur Blaizot, s'écria Tête ; je suis tout à vous !
— Vous aurez soin. Tête, de poursuivre Cancoin...
— Bah! dit l'huissier, le tonnelier?
— Immédiatement et sans répit.
L'huissier était étonné, Blaizot ayant coutume de patienter pour ses débiteurs de la ville.
— Cancoin, dit-il, est un brave homme... Il faudrait peut-être attendre.
— Lui ! honnête homme!... Ah! Tête, vous nele connaissez guère; ils m'ont assassiné hier... Si j'avais des témoins, je les poursuivrais, même au criminel, Ils ont lâché sur moi la femme du brûleur de la Mal-Fichue. Un moment j'ai cru que je prenais le chemin du purgatoire, car tout chacun a tou^'
jours quelques fautes à expier ; je ne me fais pas meilleur que je ne suis; mais les scélérats!... Je vais chez eux tranquillement leur réclamer le loyer arriéré. Ce qui est dû est dû... Si personne ne me paie, demain je n'ai plus qu'à mourir de faim. Pendant que je m'expliquais, la Grelu sort de sa cachette, me saute au cou avec ses ongles. Ils s'étaient donné le mot pour éteindre les lumières, et les traîtres ont profité de la nuit pour crier comme s'ils venaient à mon secours... Je voudrais les voir tous sous la roue...
— En effet, dit Tête, l'affaire est grave; je m'en vais faire la signification, le commandement, le récolement et la saisie. Ce ne sera pas long.
— A propos, dit Blaizot, avez-vous terminé l'affaire Picou ?
— Terminé? répondit l'huissier; j'ai bien peur que nous ne soyons enfoncés. Picou est parti de la Mal-Fichue à la suite de l'incendie, sans dire au revoir à personne. On ne sait pas ce qu'il est devenu.
— Il fallait saisir.
— Saisir quoi? dit Tête. Je me suis borné à faire un procès-verbal de carence.
— Diable ! s'écria le bonhomme, pourquoi ne m'avertissez-vous pas? Si je vous prends pour faire mes affaires, ce n'est pas pour me ruiner. Je vous demande toujours, quand un paysan vient chez moi, si je peux lui prêter sans danger pour mes écus, et
je me rappelle, comme si c'était hi«r, que vous m'avez dit qu'un billet de Picou était bon.
— Je ne peux pourtant pas lire dans l'avenir, monsieur Blaizot, dit l'huissier. Si je savais ce qui arrivera demain, dans huit jours, dans six ans, je vendrais ma charge d'huissier, et je m'établirais sorcier. Tout ce que vous avez prêté du côté de la Mal-Fichue a mal tourné ; est-ce ma faute? Voilà Picou qui mange tout à boire, qui perd un procès, qui se sauve ; voilà Grelu qui brûle sa ferme. Quand vous leur avez prêté, ces paysans étaient bons ; aujourd'hui le hasard veut que les affaires s'embrouillent ; je ne peux pas empêcher ça.
— Hein ! dit Blaizot, me voilà à la tête de deux morceaux de papier timbré... ça me fait lourde poche.
Tout en parlant ainsi, le reneuvier et l'huissier étaient arrivés sur la place où se tiennent les marchandes de volailles et de légumes.
De tous côtés partaient les cris :
— Bonjour, monsieur Blaizot !
A chaque étal, on l'arrêtait pour lui faire des compliments sur sa santé.
Le bonhomme faisait des affaires avec la plupart des fermiers des environs.
— Je vous quitte, lui dit Tête.
— Surtout ne manquez pas de préparer la saisie GancoiD.
— Tout de suite il sera assigné, dit l'huissier. Blaizot continuait à se promener dans le marché -,
tout à coup, il fut heurté violemntient par un paysan qui se retourna brusquement.
— Maladroit? s'écria le reneuvier... Eh! dit-il en regardant la tournure du paysan qui avait failli le renverser, je ne me trompe pas ?
Blaizot courut quelques pas.
— Vous voilà, Picou ! dit-il.
Picou, dont le chapeau de paille était enfoncé sur les yeux, fut embarrassé un moment.
— Salue bien, monsieur Blaizot!
— Nous ne pensons donc plus à notre petit billet? demanda Blaizot.
— Pardon... au contraire, dilPicou; j'espère être en mesure.
— Comment, vous espérez ? mais l'échéance est passée !
— Allons donc, dit Picou, ce n'est que demain; je suis venu exprès aujourd'hui à Dijon.
— Vous faites erreur, Picou ; il y a huit jours que votre billet est échu... Rappelez-vous bien.
— C'est vous, monsieur Blaizot, qui êtes dans votre tort; ces choses-là, c'est sacré. Les pauvres gens n'ont que leur honneur...
— Sans doute, Picou, je vous crois honnête...
— A l'avantage, monsieur Blaizot, dit le paysan; je passerai demain chez vous sans manque.
Le bonhomme tenait son débiteur et n'était pas fâché de voir s'il pourrait en tirer quelque à-compte le jour même.
— Demain, dit-il, je ne suis pas à Dijon; venez donc un mstant à la maison ; vous boirez bien un verre de vin avec moi. Je vous montrerai le billet par la même occasion... Ça n'engage à rien, puisque vous payez demain. Nous nous entendrons pour que vous versiez chez Tête.
Picou suivit son créancier en hésitant.
— Comment vont vos affaires à la Mal-Fichue? demanda le bonhomme, feignant d'ignorer que le paysan avait quitté le hameau.
— Toujours la même chose, répondit Picou pris au piège... Il n'y a que la ferme de Greiu de moins...
— Est-ce que cet incendie ne cause pas de tort au hameau?
— Du tort! dit Picou... Les meilleurs médecins du monde ne rendraient pas la vie à un mort ; on ne trouve pas de diamants au cou d'un cochon... La Mal-Fichue sera toujours un pays abandonné de Dieu. Il aurait mieux valu que tout brûle d'un coup, et nous avec; ça serait fini: on n'en parlerait plus.
— Mais, dit Blaizot, il y avait par là quelques familles qui vivaient de la ferme.
— Us vivaient sans vivre. Ce fainéant de Grelu passait son temps à regarder les nuages.
— Au fait, dit Blaizot, vous êtes témoin dans l'affaire ; avez-vous déjà déposé?
Picou parut embarrassé.
— Je ne sais rien, répondit-il ; je ne dépose pas. Qu'ils s'arrangent comme ils voudront au tribunal; on peut bien condamner Grelu sans moi.
— Vous n'avez donc rien vu de l'incendie?
— Pas un fichtre!
— Allons, nous voilà arrivés, dit Blaizot ; je vais vous faire goûter d'un petit vin de mon clos.
Le créancier et le débiteur entrèrent dans le cabinet ; c'était un musée provincial d'un goût particulier.
Des lithographies de Boilly, représentant différentes expressions de têtes, ornaient les murs.
Un des sujets, colorié avec soin et encadré plus richement que les autres, accusait chez Blaizot d'autres goûts que l'argent: c'était une jeune fille endormie, le sein découvert, que trois têtes de vieillards contemplaient avec une avide curiosité.
Les merveilles de l'industrie étaient représentées par deux bougies, l'une bleu de ciel, l'autre jaune, qui attendaient vainement sous leurs globes, depuis de longues années, l'honneur d'éclairer le cabinet.
La pendule servait d'étagère, et étalait divers objets singuliers, des phénomènes naturels, une noisette trois fois mère, des coquillages, des animaux en verre filé.
Les meubles étaient de toutes les époques et de toutes les conditions, signe certain que le bonhomme avait glané dans chaque saisie opérée par Tète.
— Asseyez-vous, dit Blaizot à Picou, pendant que je vais aveindre la fine bouteille.
Blaizot grimpa sur une chaise, se haussa sur la pointe du pied et atteignit le flacon ; il prit sur la cheminée ua grand verre orné, d'une mode antique, et versa dedans quelques gouttes de liqueur.
— Buvez-moi ça, dit-il à Picou.
Le paysan porta le verre à ses lèvres et fit la grimace, pendant que le bonhomme riait aux éclats.
— Eh ! eh ! eh ! vous voilà pris comme les autres, dit Blaizot.
Picou jura entre ses dents de la plaisanterie de son créancier : le verre était taillé de telle sorte, qu'en l'approchant des lèvres, le vin, par une ouverture, coulait dans le cou du buveur. Cette farce était particulière à Blaizot, qui manifestait ainsi son humeur plaisante.
— Nom de nom ! vous ne m'y reprendrez plus, dit Picou, qui aurait volontiers tordu le cou du bonhomme.
— Allons, Picou, dit Blaizot, ne nous fâchons pas: je vais vous donner à boire dans un gobelet qui ne fuit pas.
— Non, dit Picou, je ne crève pas de soif; d'ail-
leurs, le cabaret n'a pas été inventé pour les brebis galeuses.
— On ne peut donc pas rire une goutte? dit le bonhomme... Tenez, voilà mon gobelet d'crgent tout plein rasibus ; vous me direz des nouvelles de ce vinot ; il n'y en a pas de pareil au cabaret.
Picou but le verre d'an trait, s'essuya la bouche avec sa manche, et ne marqua ni approbation ni désapprobation.
— Maintenant, dit le bonhomme, je vais chercher le billet...
— C'est bon, dit Picou, je vous crois... je me serai trompé...
— Non, non, dit Blaizot, je veux que vous lisiez vous-même la date.
— Quel homme vous faites! s'écria Picou ; il faut «n passer par tous vos désirs.
Le bonhomme fouilla dans un carton plein de notes, de petits carrés de papier sales et jaunes, et en relira le billet.
— Quand je vous disais, Picou ; est-ce clair? Picou prit le billet et le regarda attentivement;
P>laizot tendait la main pour le reprendre.
— Vous pouvez le garder; ça ne tient qu'à vous, dit Blaizol, dont la main était attirée comme par un aimant vers la petite image du timbre.
— Vous m'en faites cadeau alors ? répondit Picou.
— Eh ! dit le bonhomme, qui saisit vivement un
L*USURIKR BLAIZOT.
des coins du billet, j'entends que vous devriez bien le solder aujourd'hui.
— Puisque c'est convenu pour demain, dit Picou. Blaizot s'empara de la moitié du billet que tenait
toujours son débiteur.
— Prenez garde, vous allez le déchirer, dit Picou.
— Rendez-moi le billet alors, fit le bonhomme... Vous paierez demain sans manquer, n'est-ce pas?... Mais vous pourriez peut-êlre aujourd'hui me donner un petit à-compte.
— Seigneur! dit Picou, que vous êtes soupçonneux !... Je vous dis que demain vous aurez tout!...
— Alors lâchez le billet...
Picou rendit le billet à Blaizot, dont la figure s'épanouit tout d'un coup: il avait eu une sueur froide en songeant à son imprudence de laisser un billet hïipayé dans les mains du débiteur.
Blaizot remit le billet sur la table et posa dessus une poire pétrifiée qui servait de serre-papier. On entendit quelqu'un marcher dans le corridor qui communiquait au cabinet.
— Bon, dit le bonhomme, c'est la Rubeigne qui ouvre la grande porte pour les fermiers qui vont arriver tout à l'heure.
— Moi, je m'en vais, dit Picou... A l'avantage, monsieur Blaizot.
11 ouvrit la porte du cabinet.
84 L*UâURIER BLAIZOT.
— Vous ne voulez donc rien donner aujourd'hui? dit Blaizot.
Le paysan revint sur ses pas.
— Alors, Picou, demain passez chez mon huissier Tête, vous savez...
— Oh I je le connais bien, dit Picou.
— C*est que je serais obligé d'agir contre vous, si demain, à midi, les fonds n'étaient pas arrivés à l'étude de Tête.
Picou s'était approché de la cheminée et regardait les curiosités sous globe.
— Quelle drôle d'invention ! dit-il. En même temps, par un geste rapide, il saisit vivement le billet et l'avala.
— Eh bien ! cria le bonhomme, qui avait vu ce manège dans la glace.
Picou sortit brusquement, traversa le corridor et courut à toutes jambes.
Blaizot resta anéanti une seconde. La surprise que lui causait ce vol audacieux avait fait fléchir ses jambes.
— Au voleur, cria-t-il, au voleur 1
En un clin d'oeil la servante arriva et cria à l'unisson :
— Au voleur ! au voleur !
Les deux portes étaient ouvertes. Les voisins entendirent et répétèrent le cri : toute la rue fut en rumeur. On avait vu Picou fuir à toutes jambes.
L'USUMER BLAIZOT. 95
Blaizot sortit de sa maison pâle et défait; la Rubeigne suivait et criait d'une voix glapissante, étendant les bras vers un point noir qui diminuait à vue d'oeil, et qui allait disparaître.
En effet, Picou allait s'engager dans une rue transversale, lorsqu'il fut renversé par une voiture de maraîcher qui débouchait de la rue opposée; il tomba roide.
On se précipita sur lui, et on le porta dans la maison du boulanger.
Blaizot arriva, suivi de sa servante; le bonhomme se trouva mal en apercevant son débiteur mort.
De minute en minute la foule grossissait autour de la maison du boulanger ; le commissaire de police et un médecin qu'on avait été prévenir purent à grand'peine la traverser.
Le médecin ausculta Picou.
— Il n'est pas mort, dit-il.
— Et mon billet? s'écria Blaizot.
Pendant que le médecin saignait Picou, qui n'avait qu'un étourdissement causé par le choc, le commissaire de police recueillait la déposition du bonhomme Blaizot.
Picou revint à lui.
— Brigand ! s'écria Blaizot.
— Buvez cela, dit le médecin à Picou ; vous devez avoir besoin de prendre quelque chose.
— Et vous, monsieur Blaizot, dit le commissaire
96 I.*UftURIER BLAIZOT.
de police, laissez un peu de tranquillité au prévenu.
A peine Pi cou avait-il bu la potion préparée par le médecin qu'il soupira, ferma les yeux et fit entendre des gémissements.
— Un vase ! s'écria le docteur ; baissez la tête. Le malade fut pris de vomissements. Blaizot sauta
de joie : on venait de recueillir dans un plat la preuve du vol.
— C'est à moi le billet, dit le bonhomme, qui avança sa main vers le plat.
— Pardon, monsieur Blaizot, dit le commissaire de police; celle pièce d'accusation ne peut vous être remise; je vais la déposer au greffe.
Après ces incidents, la gendarmerie lut mandée et conduisit Picou à la maison d'arrêt.
VIÏI
Le clero amoureux.
Tête avait pour clerc un jeune homme nommé François, fils d'une pauvre femme du faubourg. François travaillait comme un nègre et gagnait quarante francs par mois, somme considérable à l'époque.
A Taide de ces quarante francs, François nourrissait sa mère, la logeait et trouvait encore moyen de s'habiller de noir, car les fonctions qui l'appelaient au tribunal nécessitaient une tenue décente.
— François, ôtez vos bouts de manches, dit Tcte après sa conférence avec Blaizot.
Toutes les fois qu'il envoyait son clerc en course, l'huissier débutait par ces paroles:
— Otez vos bouts de manches.
François obéit et ploya ses bouts de manches, qu'il rangea dans un coin du pupitre ; mais ses bouts ée manches ne semblaient avoir servi qu*à faire reluire davantage les coutures du pauvre habit, sur les coudes duquel on se serait miré.
François se leva lentement; il paraissait craindre de se faire voir en pied. Qu'on pense à l'effet que devait produire l'habit du gros et court patron sur le dos d'un jeune homme long et maigre, car tous les deux ans Tête récompensait son clerc en lui faisant cadeau de son vieil habit.
Beaucoup trop large pour la poitrine, l'haoit était trop court pour les bras; la taille arrivait au milieu de l'épine dorsale; le pantalon faisait froid à regarder. Forcé de porter du noir, François achetait du lasling, une cruelle étoffe l'hiver. Le reste du costume, le chapeau, le gilet et les souliers, offrait tout un monde de misère et de propreté.
'''ête expliqua à son clerc l'affaire do tonnelier
Cancoin. François fut plus étonné que son patron en entendant ce nom et se troubla.
— Eh bien ! ne m'entendez-vous pas, grand Nicodême? dit Tête.
— Pardonnez-moi, monsieur; vous dites : il fondra saisir ?
— Vous le savez mieux que moi, et presto encore.
— Saisir Cancoin ! s'écria François qui se parlait à lui-même, oubliant complètement la présence de l'huissier.
— Qu'est-ce que vous voyez là d'extraordinaire ? Ah çà ! François, vous perdez la tête ; je voudrais vous voir déjà en courses.
— Mon Dieu ! dit le clerc.
— Je vous demande ce qui vous prend, François, cria l'huissier; notez bien que je vous dirais demain d'aller saisir les meubles du pape, qu'il n'y aurait pas à reculer.
— C'est bon, monsieur; je vais au tribunal. François partit, la mine décon(enancée. Dans la
rue, il regarda si lête n'était pas à la fenêtre et prit la rue opposée à celle qui conduit au tribunal. D'habitude le long clerc marchait lentement, les yeux cloués sur le pavé, craignant de rencontrer quelque regard ironique attaché sur ses habits ; ce jour-là il courait follement, se heurtant aux volets des maisons, aux étalages des boutiques ; il gesticulait et faisait aller les bras d'une façon extravagante. Fran
çois arriva ainsi à la maison du tonnelier et l'entraîna d'une façon mystérieuse.
— Monsieur Cancoin, lui dit-il, préparez-vous à un malheur.
— Encore un malheur ! dit le tonnelier ; quoi donc?
— Je ne sais comment vous dire... Seigneur!
— Est-ce qu'Alizon aurait été écrasée par une voiture? demanda Cancoin loutému.
— C'est bien pis, dit François : je vais au tribunal...
— Je comprends ! s'écria le tonnelier; il y a du nouveau dans l'affaire Grelu... Pauvre femme! Vous avez bien fait de ne pas en parler à la maison...
— Ce n'est pas encore ça, dit François.
— Que le diable vous emporte ! s'écria Cancoin, avec toutes \os gieries, vos mystères... Nom de nom, parlez donc; je ne crains rien.
François s'engagea dans mille détours pour expliquer au tonnelier qu'il allait être saisi.
— Je m'y attendais, mon pauvre garçon, dit le tonnelier.
— Vous ne m'en voulez pas? dit François.
— Moi t'en vouloir, moi qui sais combien tu travailles et la peine que tu te donnes pour soulagor ta mère! Je n'en veux pas non plus à M. Tête : il fâut que tout le monde vive... Son métier est de t-G nourrir des malheureuses gens ; qu'il fasse son métier.
^v<.rsit^
B/SL/OTHfCA
Je n'en veux même pas au bonhomme Blaizot, et, si Dieu lui pardonne aussi franchement que moi, il ira tout droit au paradis.
— Mais comment allez- vous faire? demanda François.
— Bah ! un jour chasse l'autre. Le boulanger cuira encore demain ; il ne me refusera pas crédit pour quelque temps. Tant qu'on a du pain, on vit. Je suis connu dans Dijon pour un honnête homme, ma femme aussi et mes enfants; avec ça on tronve de l'ouvrage.
— Vous n'avez donc pas dit tout ça à M. Blaizot? dit François.
— A lui! J'aimerais mieux jouer du violon pour les pierres de la cathédrale ! Le bonhomme est plus sec que de l'amadou. Mon pauvre François, son habit de nankin me fait peur comme une peau de tigre. Cours au tribunal, et presse mon affaire, que l'huissier ne te gronde pas.
— J'ai pourtant l'idée de voir M. Blaizot, dit François.
— Je te le défends, dit le tonnelier; je te le défends dans ton intérêt comme dans le mien. Ça serait capable de te faire perdre la place. Comment nourrirais-lu ta nière, dis-moi?
François secoua la tête tristeme^nt.
— Lebonhomme, dilCiancoiu, croirait que je m'humilie, que je me prosterne ; d'ailleurs je lécherais
L'USURISn BLAIZOT. 101
ses souliers que ça ne servirait à rien. Allons, mon garçon, va-t-en... Ne vas-tu pas pleurer maintenant? Mon Dieu, que tu es bête !
— Je ne pourrai jamais remplir l'assiijnation qui TOUS concerne, dit François en sanglotant.
— Ah ! le mauvais huissier que tu feras ! dit Cancoin en prenant les mains du clerc. Je te remercie toujours, mais sauve-toi ; voilà ma femme qui nous regarde; elle se doute de quelque chose. Adieu, François.
Le pauvre clerc partit pour le tribunal en s'essuyant les yeux; il fut tiré de ses tristes réflexions par une fraîche voix de jeune fille qui criait :
— Bonjour, François.
— Bonjour, mademoiselle Alizon.
— Vous ne me dites rien, François?
Le clerc d'huissier fut forcé de s'arrêter devant Alizon; mais il n'osa la regarder. Jamais homme ne fut aussi embarrassé de ses bras : il mettait les mains dans ses poches, puis les croisait sur la poitrine; enfin il finit par les cacher derrière le dos. Le pauvre garçon était humilié de ses manches d'habit si courtes, et cherchait un moyen de les dissimuler.
— Dieu ! François, que vous êtes drôle ! dit Ahzon en riant.
Les oreilles du clerc rougirent considérablement
— Mademoiselle Alizon,je suis pressé, dit François en levant sa longue jambe gauche pour courir.
— Je comprends, dit Alizon en souriant; voilà midi qui sonne, et vous avez peur de manquer votre amoureuse qui sort de la couture.
— Peut-on dire des choses pareilles, mademoiselle? répondit le clerc, qui devenait pourpre. Vous savez pourtant...
— Qu'est-ce que je sais?
François balbutia quelques mots inintelligibles, eut le courage de regarder en face la jolie couturière et fondit en larmes, laissant Atizon fort étonnée d'une douleur si subite.
— Pauvre François 1 se dit-elle.
ÎX
Le Juge d'instxactlojké
— Les prévenus sont- ils arrivés ? demanda M. Romain à son commis ?
— Pas encore, répondit celui-ci.
— Veuillez sonner Legros.
M. Romain, juge d'instruction au tribunal de Dijon, était un homme à nez pointu, orné de besicles très fines. Un pareil nez inquiétait les accusés; il
L'USDRIER BLMZOT. 408
paraissait, entrer comme une vrilie dans les consciences. M. Romain, homme intelligent, passant dans la société dijonnaise pour un homme spirituel et sarcastique, était glacial dans son cabinet de magistrat.
Legros, le concierge du tribunal, entra : ce personnage à triple menton, toujours essoufilé, juslifiait bien son nom. Attaché depuis trente-cinq ans au parquet de Dijon, il jouissait d'un libre parler et s'associait si iotimemenc aux actes et aux condamnations du tribunal, qu'il se servait ambitieusement du nous.
— Eh bien! monsieur Romain, dit-il au juge d'instruction, nous allons avoir une belle session.
— Alors, demanda plaisamment M. Romain, vous condamnez Grelu?
— Il n'y a pas de doute, dit le concierge.
— En attendant que vous ayez prononcé sur sa peine, préparez les deux sellettes.
— Nous avons donc deux accusés à interroger? demanda Legros.
— Sans doute : le nommé Picou, dont l'affaire est claire, et le nommé Grelu, qui me tracasse un peu plus.
On entendit les pas des gendarmes dans le corridor.
— Legros, dites au brigadier de m'amener d'abord le prévenu Picou.
Picou entra, les menottes aux mains, entre deux gendarmes ; on le fit asseoir sur une chaise dans l'angle d'une petite construction en bois treillage, arfTectée aux prévenus dans quelques cabinets de juges d'instruction.
Picou, après de longs débats, avoua avoir avalé le billet.
— Ce n'est pas pour la somme, dit-il ; c'est pour faire une niche à M. Blaizot, qui m'en avait fait un tas d'autres.
Et il expliquait l'innocente farce du verre de vin coulant dans la poitrine du buveur au lieu d'entrer dans son gosier.
— Cependant, dit M. Romain, ce projet était médité; vous êtes venu à Dijon dans cette intention.
— Oh! non, monsieur le juge. Le père Claizot le dira bien, s'il ne craint pas que la vérité Tétouffe ; c'est lui qui m'a forcé de l'accompagner à sa maison.
— Alors expliquez - moi celte contradiction : M. Blaizot prétend que vous lui avez dit demeurer à la Mal-Bâtie ; cependant il est bien constaté par l'assignation de l'huissier Tête que vous aviez abandonné le hameau le lendemain de l'incendie.
— Tout ça est vrai, monsieur le juge ; je disais à M. Blaizot que je demeurais à la Mal- Fichue, croyant qu'on ne s'était pas encore présenté pour toucher ce que je lui devais.
— Très-bien... Où résidiez-vous alors?
— J'ai un peu roulé dans tous les villages, cherchant de l'ouvrage; n'en trouvant pas, je suis venu à Dijon.
— Comment avez-vous vécu pendant ce voyage?
— J'avais de l'argent...
— Et, demanda M. Romain, il vous en restait encore dans une ceinture de cuir qu'on a saisie sur vous le jour de votre arrestation... D'où venait cet argent?
— De mes économies, dit Picou.
— Vous gagniez par jour?
— Dix-sept ou dix-huit sous.
— Quelle somme emportâtes vous en quittant le hameau?
— Cinquante-cinq francs.
— Dites-nous en quelle monnaie : en or, en argent ou en cuivre ?
Picou hésita, se gratta la tête.
— Ah ! je ne me rappelle pas... Faudrait une mémoire d'ange pour répondre.
— Le tribunal est curieux, dit M. Romain ; voyons, cinquante- cinq francs en cuivre, en sous ou en liards seraient d'une lourdeur...
— Je crois bien, dit Picou... il y aurait la charge d'un mulet.
— Ce n'est pas en liards ni en sous, vous en êtes sûr, prévenu?
— J'en prendrais à témoin le bon Dieu.
-*- Voire ceinture en cuir était toute neuve?
— Oui, monsieur le juge; je l'avais achetée il y aura demain huit jours.
— Il est présumable, dit M. Romain, que vous n'aviez pas acheté une ceinture exprès pour y mettre un double louis ou deux louis.
— C'est encore vrai, dit le prévenu.
— Alors, puisque vous avouez n'avoir en votre possession ni or ni cuivre, la somme dont je vous demande justificalion consistait en argent.
— Je ne l'ai pas dit, s'écria vivement le prévenu, pris dans les raisonnements du juge d'instruction.
— Avez- vous connaissance, Picou, d'un quatrième métal?
Le paysan ne répondit pas.
— Vos cinquante-cinq francs étaient en argent; s'agit maintenant de chercher à vous rappeler
combien de pièces de dix sous, de quinze, de trente, e quarante, de cinq francs servaient à former le total.
— Ma foi, monsieur le juge, vous qui êtes si savant, et qui devinez si bien que mon argent était en argent, tâchez de trouver le reste; mais je n'en sais rien.
M. Romain ne jugea pas à propos de relever la tnalicé du paysan; il affirma.
-^ C'étaient des écus de cent sous ?
— Oui,' dit en goguenardant Picou, des écus de cent sous.
— Greffier, dit le juge d'instruction, écrivez que le prévenu avoue que ses cinquante-cinq francs étaient des écus de cent sous.
— C'est pas vrai, s*écria Picou, c'est pas vrai !
— Ne l'avez- vous pas dit à l'instant ?
— Je l'ai dit pour rire.
— Mais je ne ris pas, dit M. Romain en regardant fixement le prévenu; nous ne sommes pas ici au spectacle; songez que vous êtes sous le coup d'une accusation de vol qualifié, et rappelez-vous surtout, prévenu, que des aveux peuvent vous mériter l'indulgence du tribunal. Ce n'étaient donc pas des écus de cent sous?
— Monsieur le juge, aussi vrai qu'il y a un enfer, que ma langue m'étouffe si je ne dis pas comme je me rappelle. Celait de l'argent mêlé.
— A la bonne heure, dit M. Romain ; reconnaissez-vous ce petit rouleau de pièces de trente sous cousu dans la toile et saisi sur vous?
— Je le reconnais, dit Picou.
— Vous n'êles pas marié?
— Non, dit le prévenu.
— Vous ne vivez pas en concubinage avec une femme?
— Non plus, dit Picou.
— Qui est-ce qui a cousu ce rouleau de pièces de trente sous ?
— - C'est moi, dit le paysan.
— Il est fort bien cousu, reprit le juge; les points sont faits régulièrement, et une ménagère habile de Dijon ne s'en tirerait pas mieux. Combien y a-t-il dans ce rouleau?
Picou se leva un peu de son siège; mais le juge d'instruction mit la main sur le rouleau, afin que le prévenu ne pût en deviner le contenu.
— Je n'en sais rien, dit Picou.
— Il est bizarre, continua M. Romain, qu'un homme qui se donne tant de peine pour renfermer des pièces de trente sous ne sache pas ce que le rouleau contient.
— Mettons qu'il y a six francs.
— Est-ce une supposition ? demanda le juge d'instruction.
— Il y a peut-être bien dix francs, dit Picou.
— Peut-être n'est pas répondre ; voulez-vous que le greffier écrive que vous ne savez pas ce que contient le rouleau ?
— Non, non, fit Picou ; attendez ; qu'il n'écrive pas encore... Si, il y a dix francs.
Le greffier écrivit.
— Vous comptez mal, prévenu... Jamais des pièces de trente sous ne peuvent faire dix francs.
Picou jura et sauta sur sa chaise ; le gendarme
lui mit les mains sur Fépaule el le contraignit à s'asseoir.
— Un peu de ealme, prévenu, dit tranquillement M. Romain. A quoi cela vous sert-il de jurer par le nom de Dieu? Vous vous êtes trompé dans votre compte ; ce n'est pas un crime ; tous les jours il arrive pareille chose. Vous n'êtes pas condamné d'avance pour ignorer ce que contenait ce rouleau eousu avec tant de précaution. Un moment j'avais cru que vous aviez soigneusement cousu ce rouleau pour payer ce que vous deviez à M. Blaizot : il eût été naturel alors d'acheter un sac de cuir pour ne pa> perdre votre argent, et de venir à Dijon ; mais vous avez déclaré que vous étiez en ville pour chercher de l'ouvrage et que votre dette ne vous y attirait nullement. Aviez-vous cousu pareillement d'autres petites sommes?
— Je ne sais pas, répondit Picou.
— Il est singulier que vous ne vous rappeliez rien. Combien raetlriez-vous de temps à coudre ce rouleau?
— Un quart d'heure, fit le paysan.
— Cela me suffit pour le moment, reprit M. Romain. Greffier, veuillez me passer l'interrogatoire.
Le juge d'instruction se renversa sur son fauteuil et lut attentivement chaque demande et chaque réponse.
M. Romain avait pour système de ne pas bâtir son
ilO L'USURIER BLAIZOT.
interrogatoire d'avance ; il arrivait dans son cabinet sans s'êlre préoccupé des faits recueillis précédemment ; maià une fois la première question lancée, i-l se jetait dans la controverse avec le prévenu, avec tout le recueillement du prêtre au confessionnal. Froid en apparence, M. Romain dépensait pour recueillir la vérité autant d'ardeur enthousiaste qu'un de ces pauvres génies méconnus qui s'occupent encore des sciences occultes. Toute la joie du juge arrivant à la découverte du crime ne se manifestait que par un signe que le prévenu ne pouvait deviner : les narines du nez de M. Romain s'écarquillaient et occasionnaient un léger soubresaut aux lunettes.
Jamais un prévenu ne fut acquitté quand ces symptômes avaient paru sur la figure du juge d'ins*truction.
— C'est donc pas fini ? demanda Picon au gendarme chargé de le surveiller.
Le brigadier de gendarmerie fit un signal indiquant qu'il n'en savait rien ; M. Romain lisait toujours l'acte d'accusation avec la mine ennuyée d'un teneur de livres. Il passa l'interrogatoire à son greffier et continua :
— Connaissez-vous ce sac, Picou?
Et le juge, en môme temps qu'il posait la question, faisait voir un sac en grossière toile bleue. Le paysan regarda le sac et ne répondit pas.
— Eh bien! Picou, vous ne le reconnaissez pas?
L'USURIER BLAIZOT. "ÎH
— Je voudrais le voir de plus près, dit le pré- Tenu, essayant de gagner quelques secondes pour trouver une réponse.
Le greffier porta le sac et le retourna en tous sens, afin que Picou fût bien édifié sur la physionomie du sac.
— Non, dit Picou, ce sac n'a jamais élé à moi.
— Il a élé trouvé, dit M. Romain, en une petite mare, dite la Mare-aux-Crapoussins, à une portée de fusil de la Mal-Bàtie.
— Je connais la Mare-aux-Crapoussins, dit le prévenu; mais le sac, je ne l'ai jamais vu.
— Il y avait une marque dans le principe, reprît M. Romain, une marque en fil rouge; on semble l'avoir arrachée.
— Voyons la marque, dit Picou ; votre écrivain ne me l'a pas montrée.
— Que vous importe? s'écria le juge; la grandeur du sac, l'étoffe, ne vous suffisent-elles pas pour le reconnaître, s'il vous appartient?
— Non, dit Picou, le sac n'est pas à moi, jamais.
— Alors la marque au fil rouge ne vous sert à rien?
— Peut-être, fit le paysan ; puisque vous dites qu'on a trouvé le sac dans la Mare-aux-Crapoussins, ce n'est pas une hirondelle qui l'aura laissé tomber là. Comme lei enfants vont souvent se rouler là-de*
dans, il se pourrait qu'ils l'aient pris à leur père; moi, je connais tout le monde des environs; en cherchant bien, avec la marque, je trouverais peutêtre. Je ne demande pas mieux que de vous aider, monsieur le juge, quoique vous preniez plaisir à vouloir m'entorliller.
— Vous dites donc, dit le juge, que les enfants du village vont souvent jouer aux abords de la mare?
— Oui! je crois bien, ils se roulent dedans comme des canards, se jettent dans la boue : il n'y a rien qui aime plus l'ordure que les enfants. Après ça, les mioches pourraient avoir trouvé le sac sur la route et l'avoir apporté là...
— Greffier, faites voir le sac au prévenu. Le greffier s'était levé.
— Arrêtez ! s'écria vivement le juge d'instruction, qui ne quittait pas des yeux les yeux de Picou, et qui avait vu un éclair passer sur sa figure en voyant le greffier lui apporter le sac.
— J'étudierai moi-même la marque, dit M. Romain. Brigadier, l'interrogatoire est clos pour aujourd'hui. Reconduisez le prévenu à la prison.
Picou sortit, non sans avoir jeté un regard sur le juge, espérant y découvrir quelques traces des sentiments qu'avaient laissés l'interrogatoire; mais M. Romain était calme, et sa physionomie ne laissait rien percer.
Peu après on introduisit Grelu. Le ferniier, qui sortait de rinfirmerie de la prison, était d'une pâleur mortelle; un gendarme le soutenait sous les bras, car il ne pouvait marcher.
— Comment vous trouvez-vous, Grelu? demanda le juge d'instruction.
— Mieux, monsieur; je vous remercie.
— On a eu des soins pci rvous, n'est-ce pas?
— Oh ! monsieur Romain, je ne passerai plus un jour sans prier pour les bonnes sœurs de l'hôpital et pour M. le curé, qui ont fait tout ce qu'il est possible pour adoucir ma position.
— Vous voyez que la justice n'est pas si dure qu*on le croit; maintenant que vous voilà en convalescence, il faudrait reconnaître ces soins par des aveux complets...
— Je ne peux vous avouer., monsieur le juge, un crime que je n'ai pas commis.
— Est-ce que M. le curé ne vous a pas donné le même conseil ?
• — Pardonnez-moi, monsieur llomain; je lui ai répondu comme à vous. Bien mieux, je me suis confessé, j'ai avoué toutes mes fautes ; mais je ne puis pas dire que j'ai brûlé ma ferme, puisque cela n'est pas.
— Vous avez désiré voir votre femme ?
— Oh! je crois bien, ma femme, ma pauvre» femme I Ahl monsieur Romain, dit le fermier en
pleurant, faites que je la voie; je n'en demande pas plus. Je ne lui dirai rien, elle non plus, je vous le garantis, mais que je la voie... Ça me donnera du courage, ça me remettra en santé.
— Je ne peux satisfaire à votre demande, dit M. Romain. Si vous aviez fait des aveux, le soir même, vous auriez pu revoir voire femme ; mais puisque vous persistez à nier votre crime, il faudra attendre à la fin de l'instruclion.
— Ah! Seigneur !... que vous êtes cruel î s'écria Grelu.
— Vous sentez-vous de force à supporter une heure d'interrogatoire? demanda M. Romain.
— Je ne sais pas... si vous le voulez... Le fermier s'évanouit.
— Brigadier, dit le juge d'instruction, emmenez Grelu à l'infirmerie ; qu'on lui laisse encore quel ques jours de repos... ensuite nous verrons.
L'ateUer de M»" Paindavoino.
Sur la place des Orfèvres on remarque une vieille maison, plus élevée que ses voisines; au dernier étage, qui forme pignon, se voit une singulière
peinture à fresque, qui est d'un joyeux peintre d'enseigne.
Cette fresque représente un long balcon sur lequel se promènent de jeunes souris; derrière un balustre apparaît un gros chat, les prunelles pleines de feu, le corps gonflé d'une joie cruelle. Ce sujet peint à la colle, dévoré par la pluie, est devenu pale et n'a plus que peu d'années à briller ; malgré tout, on le cite aux voyageurs, qui s'en reviennent un peu désappointés d'avoir visité la Maison au Chat.
Au premier étage du môme bâtiment est un grand tableau représentant un homme vêtu à la mode de 1818, avec des manches à gigot et jouant de la pochette. On lit au bas du cadre : <f PAINDAVOINE, élève de Lefèvre, professeur de danse et de musique. >
Au rez-de-chaussée, les rideaux tirés laissent voir des gravures de modes, non pas des plus modernes. C'est l'atelier de coulure de M""' Paindavoine, la couturière de Dijon « qui habille le mieux. >
Alizon, qui travaillait dans celte maison, en compagnie de dix ouvrières, revint à une heure de l'après-midi, émue des pleurs du clerc de Tète ; elle n'avait pas osé en parler au tonnelier, qui déjeuna avec ses enfants sans dire un mot.
La sœur de François travaillait aussi chez Mm» Paindavoine, et confiait ordinairement ses se-
crets à Alizon ; celle-ci n'hésita pas à lui demander la cause de la douleur du clerc d'huissier.
— Mon frère, dit Françoise, est un singulier garçon ; il n'est pas bâli comme les autres : il ne me dit rien. Comme il a été élevé au collège, il a peutêtre peur que je ne le comprenne pas.
— Est-ce qu'il serait fier?
— Oh! fier, jamais; il est sauvage par timidité, voilà tout. 11 étudie la nuit à faire trembler ; il ne dort pas trois heures, et quand il n'étudie pas, il copie des rôles pour la recelte : ça lui rapporte à peu près vingt-cinq francs par mois, qu'il donne à maman.
— Brave garçon ! dit Alizon.
— Veux-tu que je te dise pourquoi ii se sauve ordinairement quand il te voit? c'est parce qu'il est mal habillé, lia honte de lui, des lubies ! Quelquefois il m'a demandé si tu ne te moquais pas de lui.
— Et pourquoi ça ? dit Alizon.
— Ah ! c'est que tu as un air moqueur, sans le savoir.
— Eh bien, Françoise, la première fois que je le rencontrerai, je lui dirai bien le contraire.
— Ne t'en avise pas, ma chère Alizon ; s'il se doutait que je t'ai répété cela, il ne me reparlerait plus...
— Avez-vous bientôt fini, chuchoteuses? s'écria M*« Paindavoine, grande personne sèche et maigre,
L'USUfilKR BLAIZOT. 117
qui trônait comme une impératrice sur une chaise haute. Quand la langue court, l'aiguille ne pique pas. Je vous demande ce qu'elles peuvent se conter de si intéressant... Allons, Françoise, raconte-moi ta petite histoire, que ces demoiselles en profitent. Françoise ne répondit pas.
— Maintenant que je la prie de parler, elle se tait.
Heureusement pour Françoise et Alizon, on en» tendit au dehors une voix grêle qui criait :
— Peut-on entrer, madame Paindavoine?
— Oui, dit la maîlresse couturière.
Alors apparut une singulière caricature, qui n'était autre que M. Paindavoine, professeur de danse. Ses insignes étaient renfermés dans un sac de serge verte qui laissait dépasser un archet menaçant.
M. Paindavoine marchait comme les zéphirs de l'Opéra, les jambes pleines de coquetteries et de séductions.
M. Paindavoine ne fit qu'un bond de la porte auprès de sa femme.
— Mimiche, dit-il en lui baisant la main.
— Ah ! qu'il est léger, le monstre ! s'écria M*»* Paindavoine.
— Mesdemoiselles, dit le maître de danse, vous savez que j'ai organisé un bal à votre intention?
— Oh ! merci, monsieur Paindavoine.
— Seigneur ! dit la maîtresse couturière, Charles, que vous avez la langue subtile! nous étions convenus de ne pas en parler si tôt.
— Eh bien! Mimiche, battez-moi de votre douce main ; je l'ai mérité, dit le maître de danse en se posant devant sa femme dans l'attitude d'un berger suppliant.
Ces fausses querelles matrimoniales mirent les couturières en bonne humeur.
— C'est pour Noël le bal, mesdemoiselles, dit le maître de danse. On sautera jusqu'à la mort des jambes, n'est-ce pas, Mimiche? Et je vous exécuterai le fameux pas de Lefèvre, de Dijon, celui qu'il eut l'honneur de danser devant le roi dans le ballet d'Elizida ou les Amazones.
— Allons, monsieur Paindavoine, dit sa femme, il est temps d'aller à vos leçons... J'ai des robes à essayer aujourd'hui, et il ne serait pas convenable pour vous d'être remarqué au milieu des ouvrières.
— Je suis à vos ordres, Mimiche, dit le maître de danse.
— Monsieur Paindavoine, dit une ouvrière, faitesnous donc le salut de Lefèvre.
Le maître de danse, flatté de cette invitation, partit en faisant subir à son chapeau et à ses jambes mille évolutions distinguées.
Comment la famille Cancoin prit la place d'une relique.
Un matin, Guenillon qui, depuis huit jours, roulait la campagne à vendre ses chansons, fut ébahi en arrivant à l'habitation des Cancoin. Sur la porte était placardé : Maison à louer.
— Oh ! dit-il, le vieux pillard de Blaizot a fait des siennes.
11 demanda aux voisins ce qu'étaient devenus le tonnelier et sa femme ; mais, avant d'obtenir une réponse, il eut à écouter les plaintes et doléances des braves gens de la rue Cadet. Chacun se répandait en imprécations contre le reneuvier ; chacun le maudissait. Si Blaizot eût entendu ces plaintes, il eût tenu quitte Cancoin des termes échus, car sa réputation devait être écorniflée de ce qui se disait relativement à la saisie. ^
— Ah! mon brave homme, disait à Guenillon une cardeuse de matelas, occupée en ce moment à secouer la laine au bout de longues baguettes, c'était à fendre le cœur que de voir la pauvre Cancoin quitter une maison qu'elle habite depuis bientôt trente ans, avec ses trois enfants, dont le plus petit,
qu'elle portait sur le dos, ne peut pas marcher à cause de ses anjaulures!
— C'est tout de même vrai, reprenait le matelassier, celui qui a dit: « Cent ans bannière, cent ans civière. » Vous vous exténuez le corps pour donner un morceau de pain à vos enfants; vous travaillez jour et nuit ; vous vous privez d'un verre de vin pour mettre ensemble les deux bouts ; tout d'un coup le propriétaire arrive, qui vous flanque tout nus dehors pour une malheureuse somme.
— A quoi sert-il d'être honnête? disait Marionle fripier. Moi, j'aurais mieux aimé mettre la tête sur le billot que d'acheter un meuble saisi chez Cancoin. Ça doit porter malheur. Si tous les revendeurs pensaient comme moi, ils ne mettraient pas une arnôte d'enchère sur les objets que la main de l'huissier a touchés. Alors les propriétaires, voyant leurs meubles traités comme des Judas Iscariote, regarderaient à deux fois avant de faire de la peine à un honnête homme.
— Où demeurent les Cancoin à cette heure? demanda Guenillon, que ces récriminations n'éclairaient pas.
— Alizon surtout me faisait peine, reprit la matelassière ; de grosses larmes coulaient de ses yeux. 11 faut dire aussi que le père est trop rigide. Pendant trois jours il a eu le temps d'emporter un tas de petites choses qui servent dans les ménages; il
n'a pas voulii... C'est trop fier de sa part. Je ne dis pas qu'il fallait détourner les meubles; pour mon compte, je le ferais si je pouvais, et j'aurais raison. Mais M. Cancoin a décidé que les robes d'Alizon, avec quoi elle s'habille le dimanche, devaient rester en gageries, comme ils disent. Cette jeunesse, avec sa méchante robe de tous les jours, ne se sentait guère à la fête.
— Dites-moi donc où les Cancoin demeurent, s'écrie Guenillon.
— C'est pourtant la fermière de la Mal-Fichue qui leur a porté malheur. 11 ne s'agit pas de faire le bien, dit la cardeuse; il s'agit de le faire à propos, parce que souvent le bien tourne contre vous. Voilà que le mari est en prison... On dit partout dans la ville qu'il n'y aura pas de choses atténuantes; la grande pâle qu'iis nourrissent à rien faire est peutêtre bien aussi dans le complot.
— Ah çà, vieille bavarde, s'écria Guenillon, avezvous fini de barguigner de la langue ?
Les baguettes de coudrier qui secouaient la poussière s'arrêtèrent à ce mot du marchand de chansons ; elles se tinrent droites d'abord et commencèrent à décrire une courbe dont le point d'arrêt pouvait bien être les épaules de Guenillon.
— Eh bien ! femme, dit le matelassier.
Les baguettes se redressèrent prudemment, pour retomber avec colère sur la laine du matelas.
122 L'USUSIER BLAIZOT.
— Voilà une heure, dit Guenillon, que je vous demande où sont les Cancoin, et vous me racontez un tas d'affaires qui ne sont pas de mon besoin.
— Vous voulez les voir? demanda la matelassière, r'
— Oui, je les cherche.
— Fallait donc le dire, dit la matelassière.
— S'il n'y a pas vingt foisquejeledemande, il n'y en a pas une.
— Voyez-vous, continua la cardeuse de matelas, ce malheur-là m'a frappée. Ça peut arriver à tout le monde. II n'y avait que Cancoin qui avait l'air résigné : c'était lui qui soutenait la fermière, et on ne m'ôtera pas de la tête que...
Guenillon poussa un juron énorme.
— Ah ! la pie borgne qui recommence î Nom d'une pipe! je ne connais pas d'avocat qui ait une loquence pareille.
Le fripier iMarion vint mettre un terme à ces discussions.
— Connaissez-vous, dit-il au colporteur, l'égiiso ^aint-Béat?
— Ma foi non ! dit Guenillon.
— C'est que les Cancoin demeurent dedans.
— 11 est donc sacristain ? demanda plaisamment Guenillon.
— Eh ! non, c'est une église abandonnée où mettait le surplus de ses tonneaux.
L*USURIKR BLAIZOT. l£3
— Bon, dit Guenillon, je vois ça; ce n'est pas loin de la rue de Brosses.
— Précisément, dit le fripier.
— En ce cas, bonjour; je suis pressé.
Tout près de la rue de Brosses, qui a pris son nom du facétieux premier président au parlement de Bourgogne, est une église abandonnée qui n'est pas la seule dans Dijon. Des unes on a fait des magasins de fourrages, dos autres des marchés publics. Ainsi, dans beaucoup de provinces, depuis la révolution, ont été démolis, pour faire place à l'industrie^des monuments sur lesquels l'art n'a guère à pleurer. Nous sommes étonnés aujourd'hui, en voyant d'anciennes gravures de petites villes, de ces quantités de flèches dans l'air; cène sont que cathédrales, églises, couvents, chapelles, maisons de dévotion, établissements monacaux qui portent de grandes ombres ou écrasent les petites maisons des bourgeois, les boutiques obscures des marchands, les échoppes des ouvriers.
Par un singulier retour, l'ouvrier, aujourd'hui, peut demeurer dans une église.
Cancoin, chassé de sa petite maison, avait à sa disposition la chapelle de Saint-Béat.
Mais le brave tonnelier ne pensait guère à ces antithèses : il trouvait le nouveau logement froid.
Guenillon ouvrit sans difficulté le petit loquet de fer qui branlait dans une vieille porte noire ornée
124 L*USURIKR BLAIZOT.
de dessins formés par de gros clous, et il aperçut la grande salle haute et froide, avec ses fresques naturelles et ses fresques peintes par les hommes.
Les fresques des peintres morts étaient en mauvais état. Le temps est quelquefois intelligent: il détruit les mauvaises œuvres. Ce qui restait des anciennes fresques donnait raison à la destruction ; mais les fresques naturelles peintes par l'humidité en camaïeux verdâtres, et qui formaient des nuages sans formes arrêtées, menaçaient de se propager abondamment.
Près du mur du fond était une échelle courte qui conduisait à une ouverture obscure. Là avait été jadis la châsse du saint. Cancoin l'avait convertie en appartement.
A droite était disposé tout le matériel de la tonnellerie qui n'avait pas été saisi ; à gauche Guenillon remarqua des tonneaux disposés dans un certain ordre. Il y en avait cinq rangés à la suite les uns des autres et solidement calés. De chacun de ces grands tonneaux s'échappaient des linges blancs et des couvertures.
Cancoin en avait fait des lits pour ses enfants.
— Ce n'est pas dommage de vous rencontrer, dit Guenillon en entrant. Bonjour, les amis.
La petite famille, qui était accroupie devant un pauvre feu fait avec des débris de cerceaux, accourut au-devant de Guenillon.
— A ce que je vois, la santé n*a pas été saisie avec le reste, dit le marchand d'images.
Guenilllon, comme quelques gens d'apparence brutale, avait cependant une cerbine délicatesse. Il n*eût pas prononcé le mot saisie, s'il ne se fût aperçu de la tranquillité qui régnait dans l'église habitée par les Cancoin.
— Nous n'y pensons seulement pas, dit la tonnelière. Tenez, auparavant nous n'avions pas de fauteuils; mais, comme mon mari est habile, au bout de deux jours nous étions assis comme des empereurs.
Du doigt elle montra à Guenillon la fermière se reposant dans un des meubles créés par l'imagination de Cancoin. Il avait scié des tonneaux par la moitié, en conservant un demi-cercle qui servait naturellement de dossier.
Ces tonneaux répondaient à tous les besoins : lit, chaises, fauteuils, armoires et commodes.
— Ce n'est pas un fainéant, dit Guenillon, qui aurait trouvé une pareille invention. Je veux avoir des fauteuils pareils, à mon village ; j'en ferai cadeau à ma femme, et j'aurai soin d'arranger les planches de telle sorte que, quand U"^^ Guenillon criera, je la ferai descendre au fond du tonneau, où je la laisserai un jour tout entier. A propos, savez-vous du oeuf sur Grelu?
— Rien du tout, dit Cancoin en baissant la voix; nous en parlerons dehors, s'ihvous plaît*
— Tout à votre disposition, vous savez. Mais dites-moi comment le brigand de Blaizot a été aussi vite dans ses poursuites
— Je n'en sais rien; mais je ne m'en plains pas. Un brave homme, poussé par ce bon garçon de François, m'avait offert la moitié de la somme. Le reneuvier a été plus dur que les pierres : « II me faut tout ou rien, » a-t-il dit.
— Je me demande quelquefois, reprit Guenillon, à quoi pense la Providence de sauter à pieds joints sur le corps d'honnêtes gens, tandis qu'elle en enrichit d'autres qui ne valent pas la corde qu'on serait tenté de leur mettre au cou.
— Bah! dit Cancoin, laissez donc tranquilles les riches, et ne vous faites pas mauvais sang à les envier. Nous sommes plus heureux qu'eux. Voilà le bonhomme Blaizot : il m'a mis sur la paille; croyezvous qu'il en mangera de meilleur appétit? Je dors mieux que lui. Son argent lui tinte dans les oreilles la nuit, comme s'il avait une cloche sous son oreiller ; ou bien il rêve qu'on le vole. Je ne changerais pas de peau avec lui ; j'aime mieux la mienne. Seulement je suis tracassé par une idée : Alizon se fait grande tous les jours ; j'aurais voulu lui mettre quelques sous de côté pour la marier.
— Elle est assez belle femme pour qu'on ne lui achète pas un homme. De l'argent pour se marier î s'écria le colporteur, en voilà encore des sottises de
vos villes! Nous ne connaissons pas ça à la campagne: chacun apporte un gros rien entre deux plats, et le lit des mariés n'en est pas plus froid.
— Oui, dit le tonnelier, c'est la faira qui épouse la soif.
— Eh bien ! moi, dit Guenillon, je me charge de trouver un épouseur à Alizon, pourvu qu'elle ne fasse pas trop la difficile. Je te lui amènerai un solide gars, bâti comme un cheval de labour, et qui travaillera comme un bœuf. Ça vous va-t-il, père Cancoin?
— Nous verrons, répondit le tonnelier en ouvrant la porte ; il ne s'agit guère du mariage d'Alizon en ce moment. Vous avez vu la Grelu dans notre hangar ?
— Oui, elle a toujours l'air singulier, dit Guenillon en agitant les mains au-dessus de son front. Est-ce qu'elle vous parle quelquefois de son mari ?
— Elle n'en dit pas plus que vous n'en avez entendu.
— Elle n'en a pas ouvert la bouche, dit Guenillon, quand je l'ai rencontrée dans le bois.
— Ehbien, jamais je n'en entends davantage. Le jour, je ne sais pas quelles idées la tourmentent en dessous. Les enfants jouent et crient, quoique ma femme les empêche; la Grelu ne bouge pas. On dirait que ce qui se passe sur terre ne la regarde
VmS L'USURIER BLAIZOT.
— Avez-vous prévenu un médecin ? demanda le marchand d'images.
— Attendez, vous allez voir. Au contraire, la nuit, il semble qu un démon la travaille. A peine qu'elle est couchée, ses agitations la reprennent. Elle se remue, se remue, comme si elle était possédée. Depuis deux jours, ça augmente. Nous étions tous endormis, lorsque ma femme me pousse dans le lit en me disant : m J'ai peur, d Moi je crois que c'est la grande chapelle qui l'effraie. « De quoi as-tu peur? c'est des bêtises. — Tu n'as donc pas entendu? demande ma femme. — Entendu quoi? — Je ne sais pas trop : des soupirs, des gémissements. » J'allais me rendormir, lorsque ma femme me dit : « Entends-tu, maintenant? » Vous savez, Guenillon, que je suis un homme; ma parole, j'ai senti mes cheveux se dresser sous mon bonnet. Ça n'a duré qu'une minute, car je me suis vite rendu compte. La Grelu gémissait comme quand je suis arrivé à la ferme et que son enfant se mourait. Je me suis jeté bien vite à bas du tonneau. « Qu'est-ce qu'il y a, madame Grelu? » Rien ; elle ne répond rien. « Où souffrez-vous? » que je lui demande. Elle ne répond pas davantage. Je crus qu'elle dormait, lorsque tout à coup elle se met à parler des paroles que je ne comprends pas. J'ai cru remarquer qu'elle semblait répondre à une voix mystérieuse, car il n'y avait ()as de suite dans son discours.
— C'est .ça, dit Guenillon ; la tête n'y est plus.
— Il était toujours question de l'Encharbôté.
— L'Encharbôté ! s'écria le marchand d'images.
— Qu'est-ce qui vous étonne?
— C'est dans le bois de l'Encharbôté que j'ai trouvé la Grelu, quand elle était quasiment morte de faim. Ça lui aura resté dans la tête.
— Il y a donc quelque chose d'extraordinaire dans ce bois-là ?
— Rien du tout, dit Guenillon, excepté qu'il est si loulFu, si plein d'épines, que les arbres y viennent comme il leur plaît, et que c'est pour ça qu'on l'appelle dans lie pays l'Encharbôté.
— • C'est drôle, dit le tonnelier, qu'un simple bois lui reste dans la tête. J'aurais plutôt pensé qu'elle rêverait d'incendie; quelquefois j'y pense bien. . Vous ne m'avez jamais dit, Guenillon, ce qu'elle faisait quand vous l'avez rencontrée.
— La Grelu ne faisait rien ; elle avait l'air d'une grande âme abandonnée.
— Ce n'est pas tout^ reprit Cancoin: elle parle aussi à son enfant la nuit; elle a l'air d'en avoir peur. « Va-t'en, dit-elle, va-l'en ! » Et puis elle ajoute : « J'ai cru bien faire. » C'est comme un remords qui lui pèse.
— Voyons, dit Guenillon, racontez-moi, vous, à votre tour, qui est-ce qui les a sauvés du feu, Grelu d'abord.
— Le fermier s'est sauvé tout seul, dit Cancoin. Puisqu'il avait mis le feu, il ne tenait pas à griller»
— Et sa femme?
— C'est moi, dit le tonnelier ; je l'ai prise dans mes bras pour la faire vite passer par la fenêtre ; il n'était que temps.
— Et alors ? dit Guenillon.
— Alors je l'ai assise par terre.
^- Mais l'enfant?
— L'enfant mort était à côté d'elle.
— Après? demanda le marchand d'images.
— Je sais que plus tard je n'ai plus retrouvé ni femme ni enfant.
— Quand jo l'ai rencontrée dans le bois de l'Encharbôté, se dit Guenillon, comme s'il se fût parlé à lui-même, la fermière était seule. C'est de la Mal- Fichue au petit bois que l'enfant a disparu. 11 a dû se passer quelque chose de terrible pendant la route.
— Ah ! que vous raisonnez bien ! dit Cancoin. Avez-vous fouillé le bois ?
— Je ne savais rien à cette heure, répondit Guenillon. Je chantais pour égayer la route, sans me douter des calamités qui étaient arrivées en une nuit aux Grelu.
— L'enfant n'aurait-il pas été emporté par une bête... par un loup? demanda le tonnelier.
— Je n'ai jamais vu de loups ni de grosses bêtes dans les environs de l'Encharbôté.
— Une idée ! s'écria Cancoin. Si j'emmenais la Grelu par là!... Un jour de marché, il ne me sera pas difficile de trouver deux places dans une voiture de fermière. Peut-être bien que la vue du pays ne lui ferait pas de mal.
— Bah ! dit Guenillon, je ne vois pas de grand soulagement dans votre remède. Est-ce qu'au contraire les restants des murs noircis de la ferme ne lui rappelleraient pas son infortune ? Si vous me croyez de bon conseil, vous me laisserez arranger cela. D'ailleurs, vous n'êtes pas dans de trop bonnes affaires pour a ler courir la campagne en compagnie d'une pauvre femme qui a le cerveau affecté. Le lendemain de la Noël, mon ouvrage étant faites j'aurai quelques écus ; c'est mon chemin pour retourner au village. Je me charge de la Grelu, et je vous en réponds. Maintenant, je vous quitte pour aller à l'imprimerie, où ils me font languir pour une malheureuse rame de noëls. Et vous, Cancoin, bon courage : nous ne serons pas longs à nous re* voir.
La première oio.
C'est aux approches de l'Avent que certaines boutiques de Dijon prennent une gaie physionomie ; surtout à la fête de Noël, les charcutiers dépensent toute leur imagination à faire leur montre.
Quelques-unes de ces boutiques ressemblent à un conte de fées où le prince aborde dans l'île de la Ripaille. On installe les gros quartiers de porc sur des linges blancs, comme pour un reposoir. Les bordures sont faites de guirlandes de boudins noirs mariés à des boudins blancs, et entrelacés de cervelas, de saucisses, d'andouilles.
Certains charcutiers, plus artistes encore, élèvent à grands frais des monuments d'architecture en graisse blanche, où sont reproduits, avec une extrême exactitude, le Panthéon, la Bourse, la Madeleine.
Les montagnes de pâtés lourds et ventrus comme un banquier goguenardent la bourse des pauvres gens qui, huit jours à l'avance, vont voir les boutiques.
A ces montres, que l'œil brille, que le nez s*al-
longe vers ces grosses friandises! On comprend, en voyant ces désirs inassouvis, le mot d'un conteur espagnol, qui rapporte qu'un de ses héros regarda un pâté avec des yeux tellement ardents, que le pâté s'en dessécha.
A leur débit de vin les cabaretiers joignent, pour celte époque, le commerce des oies. Dans les rues les moins passagères de Dijon, il est facile d'assister à l'engrais de ces blanches bêtes, qui ont un fond de mélancolie, quoi qu'en ait dit le savant Grimod de La Reynière.
Déjà, dans Dijon, on commençait à flairer la Noël ; depuis huit jours la ville, chaque soir, entrai en fête. Le vin blanc coulait à flots dans les caba* rets, et, pour attiser la soif des buveurs, sur chaque table s'élevaient de pleines assiettes de marrons.
La veille de Noël, Blaizot envoya aux provisions la Rubeigne, qui était une cuisinière habile. Le bonhomme célébrait Noël à sa façon. Il ne lui survenait pas, ce jour-là, des bouffées religieuses; il obéissait, comme la plupart des gens du pays, à une vieille coutume.
Les fermiers qui faisaient des affaires avec le reneuvier avaient envoyé leurs redevances de volailles, de cochons de lait et de fromages.
La Rubeigne dépensa toute son invention dans les apprêts de l'oie, qui était la pièce la plus importante du repas.
. ■ — — . ■ Il . ai
Enfin, le 2û décembre de Tannée 4829, on vit arriver en grande tenue, rue du Tillô, les convives de Blaizot, qui appartenaient pour la plupart aux corps des notaires, des avoués et des huissiers.
11 faut dire que M® Tassier, le notaire, et M« Parcheret, l'avoué, étaient gens un peu véreux, ayant eu plus d'une fois maille à partir avec la corporation dont ils faisaient partie. D'autres officiers ministériels, d'une meilleure réputation, se seraient crus ravalés de dîner en compagnie d'un huissier, qui tient le bas de l'échelle parmi la gent ministérielle.
Mais l'avoué et le notaire étaient à la dévotion de Blaizot ; sans la clientèle du bonhomme, les panonceaux du notaire n'auraient pas étalé le brillant de leur dorure. L'avoué, long personnage blême, était à la tête d'une étude si pauvre, qu'il n'avait pas même de clerc, et qu'il lui fallait, dans les longues soirées d'hiver, copier des rôles pour l'administration des contributions.
Aussi était-il plein de respect pour l'huissier Tête, qui occupait un clerc.
Le repas commença vers les six heures du soir. L'avoué mangea le potage avec l'avidité des personnes maigres que la vue des hommes gras excite. Il en redemanda.
— C'est un bon plat, le potage, dit-il, quand il est bien accommodé. J'en ferai mes compliments à M"« Rubeigne.
— Toujours fraîche, mademoiselle, dit Tête, comme la servante entrait. Ah ! monsieur Blaizot, que vous êtes heureux d'avoir une cuisinière aussi appétissante !
— Mademoiselle Rubeigne, c'est un bon plat, reprit l'avoué pour se mettre au ton gaillard de l'huissier.
Le notaire ne disait rien et approuvait par un signe de tête les compliments de son confrère.
— Ah çà, dit Blaizot, qui est-ce qui aime le gras ou le maigre dans le bouilli ?
— Le bouilli, s'écria l'avoué, c'est «n bon plat. Je vous demanderai un peu de gras... et aussi un peu de maigre.
Blaizot n'avait pas manqué, à ce dîner, d'apporter le fameux verre à surprise, dont le vin disparaissait dans la cravate du buveur. Le notaire, quoique sur ses gardes, fut victime de cette plaisanterie, qui mit Tête au comble de la joie.
— Vous savez la grande nouvelle, dit l'huissier ; le procès Grelu se complique. Nous allons avoir une affaire fort intéressante. Le juge d'instruction et le procureur du roi sont retournés à la Mal-Bâtie, emmenant cette fois avec eux la fermière et un colporteur qui a, prétend-il, des communications importantes à faire. On croit connaître maintenant le mot de l'affaire, d'après ce que j'ai pu savoir au
— Monsieur Blaizot, je demanderais \olontiers un peu de cette échinée de porc; c'est un bon plat, dit l'avoué.
— Maître Parcheret, attendez un moment, dit Blaizot, que j'écoute avec attention. Vous disiez donc, Tête...
— Qu'on connaît maintenant le motif qui a porté Grelu à incendier sa ferme. Ce n'est pas par intérêt, quoi qu'en dise la compagnie d'assurance, qui cependant conserve son recours au civil.
— Ça lui rapportera beaucoup, le recours, dit Blaizot.
— N'importe ! Le fermier, à ce qu'on suppose, désolé de ce que scn exploitation n'allait pas, voulait se suicider, lui et sa femme, à cause aussi du chagrin de la mort de leur enfant.
— Ce ne sont pas des raisons, Tête, dit le reneuvier. Je n'en perds pas moins mon argent.
— Je mangerais bien, dit l'avoué, une de ces cailles grasses, qui me paraissent un bon plat.
— Il faut pourtant prendre son parti de l'incendie, fit l'huissier.
— Vous avez bientôt dit une dure parole ; on voit bien que ça ne sort pas de votre sac, grommela Blaizot. Mais je ne vous comprends pas. Tête : vous avez l'air d'absoudre Grelu.
— Oh! ça regarde les jurés... Il s'est passé encore à la Mal-Bâtie un fait assez étrange : comme
je vous le disais, un témoin important, un colporteur qu'on nomme Guenillon...
— N'est-il pas ami des Cancoin ? demanda Blaizot.
— Précisément ; c'est lui qui a retrouvé la fermière.
— Et il n'est pas arrêté ?
— Guenillon ? demanda l'huissier.
— Mais c'est encore un gibier de potence, celuilà, un sacripant, un gradasse...
— Vous vous trompez, monsieur Blaizot.
— Si, c'est un mandricar, s'écria le reneuvier plein de colère, en pensant à la scène qui s'était passée le soir chez les Cancoin. La Grelu, son mari, les Cancoin, Picou sont tous complices; ils s'entendent, je vous le dis. Il n'y en a pas un qui paie. Qu'est-ce que c'est que des gens sans argent? des voleurs ! Ils empruntent avec l'idée qu'ils ne le rendront pas : des voleurs ! ils louent des maisons sans payer leur terme : des voleurs ! Ils vous font des billets sur papier marqué ; ils ne les paient pas : des voleurs, je vous dis! Ils vous achètent des bestiaux pour les brûler : des voleurs ! des voleurs ! des voleurs !
Pendant que l'huissier Tête frémissait d'avoir provoqué un tel réquisitoire, et que Blaizot buvait un coup de vin pour rafraîchir son gosier allumé par la colère, l'avoué maigre mangeait avec la férocité
d'un tigre de ménagerie qu'on aurait oublié de servir pendant deux jours. A lui seul il avait fait disparaître un plat de cailles.
— J'aime beaucoup les cailles, c'est un bon plat, disait-il au notaire. Faites-m'en passer un fragment.
— Il n'y a plus de cailles, dit le notaire.
— Oh! là! là! s'écria l'avoué du ton d'un homme à qui on apprendrait une catastrophe.
La Rubeigne entra avec un plat contenant l'oie dorée. L'avoué se livra à une joie extrême. Appuyant sa chaise sur les deux pieds de derrière, aàn de se reculer de la table, il regardait l'oie de loin, comme on regarde de la peinture. Puis il se rapprochait et inclinait la tète comme s'il eût rendu hommage à une princesse. Ses yeux s'ouvraient et se fermaient avec une expression de volupté inouïe : ses narines s'élargissaient.
— Ah ! monsieur Blaizot, s'écria-t-il, l'oie !!! Ah ! monsieur Blaizot!
Ne trouvant pas de mots pour rendre son enthousiasme :
— C'est un bon plat, l'oie ! s'écria-t-il.
— Eh bien ! dit Blaizot, chargez-vous de la découper.
La Rubeigne passa le plat à l'avoué qui, armé d'un grand couteau, commença par l'attaquer aux cuisses. Le notaire, qui jusque-là n'avait pas dit
une parole, fit entendre des murmures significatifs.
— Monsieur Parcheret, dit-il, vous commettez une grande faute : tout l'esprit de la bête s'évapore.
— C'est un goulu, ditBlaizot; il n'y entend rien... Heureusement il n'a encore massacré qu'une cuisse; gardez-la.
— J'aime beaucoup la cuisse, dit l'avoué; c'est un bon plat.
Le notaire alors se livra à d'ingénieuses estafilades de la bête : il appartenait à l'école des gourmets. Il leva diverses aiguillettes sur le corps de l'oie, et offrit à Blaizot celles du milieu, comme plus fondantes,
— Les personnes qui savent vivre, dit-il, ne divisent jamais les membres dès le début, car la bête rend moins de jus et paraît moins tendre.
L'avoué, qui dévorait la cuisse, ne prêtait aucune attention à ces leçons gastronomiques.
— Malheur à celui qui s'attache d'abord à découper les cuisses de l'oie !
— C'est vrai, disait l'avoué, c'est un bon plat. Tête, qui avait aussi quelque science dans ces
sortes de matières, et qui voyait les aiguillettes diminuer avec une sensible rapidité, proposa de lever encore quelques filets sur la partie charnue des cuisses.
— Non, dit l'avoué, qui regardait la seconde
cuisse comme sa propriété, ne détruisons pas ce fragment; je le demanderai, si personne n'y tient.
— Ah! si j'avais su ! dit Blaizot. M. Tête me l'a donnée sur mon assiette.
— Oh ! la ! la ! s'écria l'avoué avec un énorme soupir.
— Tenez, dit Tête, en emplissant l'assiette de son voisin de marrons, voilà.
— Avec un peu de carcasse, si vous permettez, dit l'avoué; j'aime beaucoup la carcasse.
— Si je prenais des pensionnaires, monsieur Parcheret, dit Tête, je vous nourrirais volontiers, vous n'êtes pas difficile : vous aimez tout.
— Avec tout ça, dit Blaizot, vous ne m'avez pas achevé l'histoire des ravageurs de la Mal-Bâtie.
— Et je ferais aussi bien de ne pas continuer; ça vous irrite la bile, et je le comprends. Nous sommes là à dîner, tranquilles ; pourquoi nous faire du mauvais sang ?
— Non, dit le reneuvier; maintenant j'écouterai sans me fâcher.
— J'en reviens donc au procureur du roi et au juge d'instruction, qui sont partis avec la Grelu et Guenillon. C'est sur les conseils du marchand de chansons que la voiture a fait un détour pour ne pas passer devant la ferme brûlée; ils sont tous arrivés au bois de l'Encharbôté que vous connaissez bien. Là, la fermière est devenue comme une folie,
m'a-t-on dit. Elle a pris sa course au milieu des ronces, des épines. Il n'y avait que le paysan qui pouvait la suivre; ces messieurs du parquet se seraient arraché la figure et les habits dans le taillis. A un endroit du bois, la Grelu s'est arrêtée. C'est alors qu'on a remarqué que la terre avait été remuée, qu'on avait arraché des gazons.
— Pour cacher leur argent, s'écria Blaizot.
— Non, c'était là qu'elle avait enterré son enfant. Gueniilon a couru à un village voisin pour ramener le curé; alors on a dit la messe des morts, et le corps a été transporté dans le cimetière du village.
— Ça ne m'avance pas à grand' chose, dit le reneuvier. Q'est-ce qu'une messe fait au procès?
— Je n'en sais pas plus long, dit Tète. Mais quel coup elle a fait là, la fermière! Ah! si M"^» Tète m'avait monté des scènes pareilles, moi qui ai eu quatorze enfants défunts !
— Allons, buvons un coup, dit le bonhomme Blaizot, qui n*aimait pas à entendre parler d'enterrement.
— Oui, dit Tête ; à votre santé !
— Je prendrais bien de ces épinards accommodés à la graisse d'oie, s'écria l'avoué; c'est un bon plat.
Le dîner se passa ainsi jusqu'à onze heures, tous mangeant d'un grand appétit et buvant largement, à l'exception de l'avoué engloutisseur, qui semblait
craindre de dissiper par le vin les grosses viandes du repas.
Après quoi chacun se sépara.
La seconde oie*
Le fermier Grelu sortit de l'infirmerie guéri ; il ne fut plus remis au secret et obtint la permission de voir sa femme en présence d'un gendarme. Combien de fois se serrèrent-ils les mains à travers les barreaux du parloir ! Le mari et la femme ne se tenaient pas de longs discours; mais chaque mot était plein de douces affections, de plaintes et d'espoirs.
Depuis l'enterrement de son enfant, la Grelu semblait revenir à la vie. L'emprisonnement de son mari lui serrait encore le cœur; et si les murs delà prison lui tiraient des larmes, le sourd désespoir l'avait abandonnée.
— Ma pauvre femme, disait Grelu, que de fois j'ai pensé à toi dans le cachot ! je ne croyais plus te revoir.
— Moi aussi, j'ai bien souffert, et je souffre encore; mais je suis bien consolée aujourd'hui...
Quel honnête homme que le juge qui a donné la permission ! Il y a encore de braves gens. Si tu savais comme Guenillon a été bon pour moi ! Et les Gancoin ! jamais nous ne pourrons les récompenser de leur attachement.
— N'aie garde, dit le fermier ; les bons se retrouvent toujours, et ils ont des façons de se payer â eux qui valent mieux que les richesses des gens comme M. Blaizot.
En un clin d'œil se passa l'heure qui avait été accordée à la Grelu, et elle quitta son mari pleine de joie de l'avoir revu, mais chagrine en pensant à son incarcération. Elle rencontra le geôlier et lui mit dans la main cinq francs que Guenillon lui avait donnés :
— Je vous en prie, monsieur, si Grelu a besoin de quelque chose, faites-le moi savoir ; je tâcherai de le lui procurer; c'est un honnête homme, allez ! et vous verrez qu'on finira par connaître son innocence.
— Honnête ou non, ça ne me regarde pas, dit le geôlier. Mais il suffit que vous me le recommandiez à chaque visite comme aujourd'hui...
La Grelu sortit. Quelque temps après, le fermier put se promener pour la première fois dans le préau, en compagnie d'autres prisonniers. Tous le regardaient avec curiosité, car ils connaissaient l'accusation qui pesait sur sa tête. Plus d'une fois il en
avait été question. Les événements sont si peu nom breux en prison, qu'on s'occupe avec avidité des nouveaux venus; ils sont, pour ainsi dire, jugés d'avance. C'est là que sont débattus les moyens de défense, et fabriqués ces éternels alibis devenus si communs qu'ils viennent en aide à l'accusation.
Grelu ne semblait pas d'humeur communicative ; les prévenus ne tentèrent pas d'entrer en conversation avec lui. Le fermier se promenait à grands pas et cherchait l'air et le soleil ; il en avait été privé si longtemps, lui habitué à vivre dans les champs, qu'un endroit où les murs ne portaient pas d'ombre lui sembla plus beau que la campagne.
Des enfants jouaient dans ce coin et s'amusaient comme en pleine liberté. Près d'eux étaient assis un homme de quarante ans, d'une haute taille, les cheveux grisonnants, qui souriait à leurs jeux.
La pensée avait semé son visage de rides qui rendaient un peu sévère sa physionomie ; son sourire n'en était que plus expressif. Cet homme, par ses habits et ses manières, contrastait tellement avec les autres prisonniers, que Grelu s'arrêta pour le regarder ; par hasard, les yeux de l'homme habillé de noir rencontrèrent ceux du fermier.
Grelu salua l'étranger, qui répondit poliment à celte avance.
— Pardon, monsieur, vous devez être l'imprimeur ? demanda Grelu.
l'usurier blaizot. i45
— Vous me connaissez ? répondit celui-ci.
— Je n*aipas cet honneur ; mais j'ai entendu parler de vous dans mon cachot, dit le fermier.
— Et qui a pu vous parler de moi?
— Le geôlier. En entrant dans cette cour, je n'ai rencontré qu'une figure honnête, et je ne me suis pas trompé.
— Sans vous faire de compliments, dit l'imprimeur, vous ne me semblez pas non plus un criminel audacieux. Seriez- vous enfermé pour dettes?
— Je suis prévenu d'incendie à ma ferme.
— Je ne l'aurais pas cru, dit l'imprimeur.
— Et vous auriez eu raison, dit Grelu.
— D'ailleurs, reprit l'imprimeur, je ne m'occupe pas de ce qui se passe ici. Les enfants me suffisent; croyez qu'ils me donnent du tracas; cependant je suis parvenu à ce que je voulais. Regardez ces quatre petits qui jouent. Ceux-là, si on me les confiait, je les sauverais, et j'en ferais de bons ouvriers. Il n'y a qu'à les redresser ; vous, qui êtes de la campagne, vous savez combien doit rester auprès de l'arbre faible le solide tuteur. Si on enlève ces enfants à ma direction, je ne réponds plus d'eux.' Ils retomberont. Ils ont le caractère ouvert ; ils sont bons au fond, mais faciles à entraîner. Je me garde bien de les laisser seuls avec un petit garnement que vous pouvez voir là-bas avec les autres prisonniers. Celui-là est farouche, peu comraucicatif; il a douze
ans, et déjà ses moustaches poussent. Il sera trèsfort de caractère et de corps ; mais il n'aime que les cartes et retient tout ce qui est mauvais, des chansons ordurières, des mots d'argot. Il a étonné le fameux Lerouge, qui a trouvé moyen de s'évader trois fois d'ici. Je crois qu'il y a des natures vouées fatalement au mal ; je crois aussi que l'hérédité y entre pour beaucoup. La mère de ce garçon était une fille de mauvaise vie ; son père est un forçat. Tous deux ont été condamnés pour avoir assassiné un homme. A neuf ans, ce garçon, qui débutait par un vol, a été mis dans une maison de correction. Il en est sorti et a recommencé. J'ai essayé de tout avec lui; rien n'a réussi. Maintenant je le laisse, heureux s'il ne corrompt pas mes petits élèves.
— Que je suis aise, dit Grelu, de rencontrer ici un homme comme vous ! N'est-ce pas triste qu'on soit enfermé pour de l'argent?
— Je ne me plains pas, dit l'imprimeur. Je n'ai pas perdu mon temps ici, et je ne demande qu'une chose : c'est qu'on ne m'en fasse pas sortir trop vite, avant que j'aie fait l'éducation de ces enfants, ou je \oudrais être assez riche pour les faire sortir d'ici. Ils savent lire maintenant; je les prendrais avec moi, ou je m'en servirais comme apprentis dans mon imprimerie. J'ai de l'ouvrage maintenant pour dix ans ; j'ai composé ici de petits livres que je ferai tirer à des nombres considérables, pour les répandre à bas
prix dans les villes et les campagnes. Ce sont des livres utiles. Avant cinquante ans, vous allez avoir une France nouvelle, qui s'inquiétera du passé et plus encore de l'avenir. Et je plains ceux qui, avec une mauvaise éducation, ne comprendront que la surface des idées. C'est surtout l'amour du vrai qu'il faut tâcher d'inspirer: le mensonge nous tue. Il y a des esprits intelligents qui ne demanderaient pas mieux que de s'associer aux idées nouvelles ; mais habitués à vivre avec des gens sans conviction, ils regarderont comme de la même bande les premiers qui se présenteront, les mains ouvertes, semant la vérité.
— Je ne suis pas assez savant, dit Grelu, pour voir aussi loin que vous; mais je vous crois.
— Tout homme qui tient une plume, dit l'imprimeur, doit avoir quelque chose à dire ; mais il faut qu'il soit sincère et qu'il croie à son œuvre. S'il n'y croit pas, l'œuvre est mauvaise et malfaisante. Malheureusement, parmi ceux qui pratiquent l'enseignement, je n'en vois pas beaucoup qui croient. lis redisent ce qu'on leur a dit ; ils refont ce qui a été fait, et ont peur d'une vérité comme s'il s'agissait de les saigner aux quatre membres.
Le geôlier entra à ce moment dans la cour ; il fit sa tournée en disant à ceux qu'il supposait avoir quelque argent, qu'en considération de la Noël il avait obtenu la permission de vendre de l'oie aux prisonniers.
Le matin, la femme du geôlier avait acheté une oie tellement maigre, que le mari entra en fureur à la vue de cet animal, qui semblait atteint de phthisie.
Le geôlier ne trouva rien de mieux que de mettre Foie en souscription parmi ses prisonniers. Quelques-uns, les voleurs, recevaient de l'argent par divers moyens ; mais, habitués à être trompés par le geôlier, ils discutèrent longuement chaque partie de la bête qu'ils devaient recevoir en échange de leur argent.
Grelu fut tout étonné quand le geôlier lui dit d'un ton plus bienveillant que de coutume :
— Je vous ai mis un bon morceau d'oie de côté.
— Oh! dit l'imprimeur, vous avez ici une mystérieuse protection.
Le fermier raconta alors en détail ses entretiens avec le geôlier, sa mise au secret, sa translation à l'infirmerie, et enfin l'affaire de la Mal-Bâtie.
— Je ne connais, dit-il, que le juge d'instruction, un jeune avocat qui veut bien se charger de me défendre, et M. Blaizot.
— Soyez certain que le bonhomme n'est pour rien dans l'amabilité du geôlier. C'est lui qui me tient ici, et il me tient bien, dit l'imprimeur; plein d'adresse, il n'est pas en nom dans mon affaire. Il a une espèce d'endosseur qui se charge pour lui de tous les mauvais coups.
— Ma femme est venue me voir aujourd'hui, dit Grelu.
— Alors tout s'explique, dit l'imprimeur. Le geôlier lui aura tiré de l'argent.
— C'est difficile : elle n'a rien.
— Elle vous aura apporté une oie, sur laquelle le geôlier prélève une dîme.
— Je ne le pense pas, dit Grelu; elle me l'aurait dil.
Le geôlier revint et appela le fermier.
— Vous faites des amitiés, dit-il, à un homme que je n'aime guère ; mais, à cause de la fête d'aujourd'hui, nous ne sommes pas forcés à voir si clair. Si vous voulez dîner en compagnie de l'imprimeur, je vous laisserai volontiers une heure déplus.
— Ah ! merci, dit le fermier: vous êtes bon, et je regrette les paroles que j'ai pu lâcher quand j'étais au cachot.
Le geôlier se laissa remercier comme s'il avait fait une bonne action. Il ne dit pas que le juge d'instruction permettait de laisser à Grelu quelque liberté ; il ne dit pas qu'il avait reçu le jour même une lettre à l'adresse de l'imprimeur, lettre qu*il soupçonnait contenir un mandat sur la poste.
A six heures du soir, Grelu et l'imprimeur étaient dans une petite chambre, où le geôlier apportait un morceau d'oie qu'il avait jugé à propos d'entourer d'une forêt de navets, afin d'en dissimuler la mai-
IDO L'USURIER BLAIZOT.
greur. Pendant le repas, Grelu raconta à l'imprimeur l'accusation qui pesait sur lui.
Par extraordinaire, et contre toutes les habitudes, François, le clerc de Tête, fut introduit dans la prison; mais ses rapports avec le greffe, avec les gens de justice lui faisaient obtenir quelques privilèges.
François avait connu l'imprimeur au temps de sa prospérité. 11 était dans la destinée du pauvre clerc d'huissier d'employer toutes les rigueurs de la loi contre ceux avec lesquels il était lié ; aussi ne manquait-il jamais, depuis l'emprisonnement de l'imprimeur, de venir lui rendre visite à chaque huitaine. Il croyait par là effacer ce qu'il regardait comme la souillure de son métier.
François était tenté, toutes les fois que Tête lui donnait à expédier des pièces de saisie, de les anéantir. Jamais on ne vit un ouvrier souffrir autant de sa profession. Quoique travailleur, François était lent dans ces sortes d'écritures, qui lui donnaient des hallucinations de bienfaisance. En transcrivant des commandements, des protêts, des récolements, il rêvait que des millions étaient tombés chez sa mère. Alors le clerc faisait ses comptes, remboursait les frais, arrêtait la saisie, allait porter l'argent aux débiteurs, beaux rêves que troublait l'arrivée de Tête.
Le plus souvent ses rêves se traduisaient en ac-
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lions plus directes : ainsi, depuis Temprisonnement de l'imprimeur, François faisait l'impossible auprès des créanciers pour obtenir un concordat qui venait toujours se briser contre les opiniâtres refus de Blaizot.
L'imprimerie marchait sous la direction des intéressés, et François, appelé par l'imprimeur à tenir les livres, avait conservé, depuis la faillite, cette place qu'il lui était facile d'exercer au sortir de son étude.
M. Fromentin avait intérêt à avoir des nouvelles de son établissement; il espérait y rentrer et craignait que son absence n'apportât de grands dommages à l'imprimerie.
M. Fromentin fut une intelligence en province, c'est-à-dire une nature méconnue, souffrante, incomprise et broyée par les ignorances de la bourgeoisie. L'un des premiers, M. Fromentin introduisit en province le journal politique, qui succomba sous les amendes de la Restauration.
Ce fut au moment où il venait d'acheter une presse mécanique, qui devait servir à tirer à grand nombre une série de livres populaires, que Blaizot mit un terme à ses projets. ^
— Et l'imprimerie? demanda-t-il à François. Quoi de neuf? Les ouvriers, que disent-ils?
— Ils s'attendent à vous revoir un jour ou l'autre ; ils en seraient bien heureux, car ils vous aiment»
Mais ils ne sont guère contents de ceux qui tiennent aujourd'hui l'imprimerie, qui veulent se nêler de tout et qui n'y entendent rien.
Après que le clerc de Tête eut rendu compte à l'imprimeur des événements peu importants qui se passaient en dehors de la prison, Grelu continua le récit de l'incendie de la Mal-Bâtie.
— M. le juge d'instruction, dit-il, m*a tourné dans tous les sens pour me faire expliquer une chose que je ne comprends pas moi-même : la sortie de la charrette sur laquelle étaient les tonneaux de Cancoin. C'est comme un tour de sorcier. J'ai entendu, la nuit, un bruit sourd pareil au roulement d'une voiture ; je sors sans déranger ma femme, qui avait assez de chagrin avec notre enfant mort. Plus de charrette dans la cour ! Je pense qu'il est entré un voleur ; ce n'est pas qu'il aurait eu. gros à grapil- 1er... j'entends encore le roulement. Dans la nuit, ne pouvant m'orienter qu'au bruit, je cours du côté du bruit, rien ! J'allais toujours sans voir clair; plus d'une fois je me suis buté aux arbres. Je crois, ma foi, que j'ai fait une bonne lieue. Lorsque je suis revenu, tout était en feu. Je rentre par derrière , craignant pour ma femme ; je ne l'ai plus trouvée, ni Cancoin. Et on m'accuse d avoir mis le feu ! Si c'est Dieu possible ! Malheureusement, tout ça était dans la nuit, sans quoi on m'aurait peut-être rencontré courant après ma charrette de tonneaux.
— Si VOUS aviez eu de l'argent chez vous, dit Timprimeur, on pourrait soupçonner que le feu a été mis à la ferme pour permettre de vous voler plus facilement.
— C'est juste ce que soutient le juge, dit le fermier. Il m'a montré un sac bleu que je reconnais bien comme à moi ; seulement, je ne conçois pas qu'il n'ait pas été brûlé. Il paraît maintenant quMl a été retrouvé dans la mare aux Crapoussins, qui est à une portée de fusil de la ferme. Le juge m'a demandé s'il y avait de l'argent dedans quand le feu a pris. Je lui ai dit qu'il ne devait pas être lourd. Je ne sais pas ce qu'il voit dans ce sac ; il y revient toujours ; il me fait mille questions. Ne voulait-il pas savoir combien il y avait d'argent au juste dans le sac, en quelle monnaie?... «Pour ça,luiai-je dit, adressez-vous à ma femme; c'était la ménagère; elle tenait la bourse. Si elle ne le sait pas, personne n'en sait rien.
— Et depuis deux jours on a levé le secret? demanda l'imprimeur.
— Oui, dit Grelu.
— Alors l'instruction est terminée. Votre femme aura été entendue.
— Je l'ai vue chez M. Cancoin, bien triste, dit François. Maintenant elle reprend... Il n'y a plus que les Cancoin... que j'ai saisis aussi. Ah! monsieur Fromentin, je m'en veux comme si j'avais commis un crime.
En ce moment le geôlier entra et vint prévenir les prisonniers de rentrer dans leurs cellules.
La troisième oie*
Le repas n'était pas splendide chez les Cancoin, quoique la tonnelière eût mis en branle toute son imagination pour tâcher d'arriver à déguiser la pauvreté.
Qu'était devenue la carbonnade habituelle qui frissonnait sur les charbons et répandait dans la chambre des odeurs si appétissantes? Il n'y avait plus au plafond de ces jambons qui semblent plantés là rien que pour exciter le pinceau d'un maître flamand. Le boudin noir n'aurait servi qu'à mieux faire déplorer l'absence du vin blanc.
Aussi, ce jour-là, Cancoin était-il réellement abattu.
— Femme, dit-il, où sont les enfants?
— Je les ai envoyés voir les boutiques avec Alizon.
. — Et qu'est-ce que tu vas leur donner à manger après la messe?
— Nous les coucherons.
— Diable! c'est que les enfants ont de la mémoire, et qu'ils se souviendront bien de l'année dernière.
— Nous n'étions pas des maupiteux alors, dit la Gancoin.
— Les enfants auraient été si heureux de manger une saucissse ! Voyons, est-ce que, pour aujourd'hui, tu ne pourrais pas leur acheter à chacun une petite crépinette?
— Non, dit la tonnelière; je ne veux plus de crédit nulle part. Nous mangerons, en revenant, un bon morceau de fouace.
— La fouace, dit Gancoin, ce n'est pas très gras.
A la Noël, les plus pauvres ne manquent pas d'acheter du pain blanc qu'on appelle la fouace.
— C'est pourtant moi, dit la Grelu, qui jusquelà s'était tue, qui vous gêne.
— Oh ! madame Grelu, répondit Gancoin, peuton dire des choses pareilles !
— Maintenant que je suis rétablie, dit la fermière, je vais vous quitter. Demain je ferai des démarches pour entrer en condition.
-— Est-ce que vous y songez ? s'écria la tonnelière. Vous en condition, vous qui sortez d'être fermière! N'êtes-vous pas à votre aise chez nous?
— Au contraire, j'y suis trop bien; mais il ne Caut pas que ça dure longtemps. Le cœur me man-
que de manger le pain de gens qui en ont à peine pour eux.
— Allez donc! madame Grelu, dit le tonnelier; pour un moment que tout va deguingoi (de travers), ça ne peut pas durer. C'est de ma faute, aussi, d'être accablé pour une misère. Eh bienl si nous ne mangeons pas, nous chanterons. Guenillon viendra avec sa vielle, et nous danserons. Voyons, préparons la fêle pour ce soir. Femme, il ne s'agit pas de penser à l'année passée. La Noël d'il y a un an est vieille; qu'elle aille se promener. Il s'agit de la Noël d'aujourd'hui. Il faut d'abord une suche; nous n'avons pas de bois... Un noel sans suche est une triste Noël!... Bon ! s'écria-t-il, je vois une suche en l'air.
Aussitôt il saisit une scie et une hache, grimpa à l'échelle qui conduisait à l'ouverture où jadis était la châsse du saint. Près de la charpente était une poutre qui consohdait la voûte de la chap^le ; Cancoin jugea cette charpente trop compliquée et se mit en mesure d'en abattre quelques parties indifférentes, sans compromettre l'existence de la voûte.
La suche est connue partout en France sous le nom de bûche de Noël. Aussi choisit-on une de ces bûches massives et imposantes qui ont autant de ventre qu'un bourgmestre.
La coutume, à Dijon, est de cacher derrière la suche mille friandises qui varient suivant la fortune des gens. Généralement on y met des marrons, des
pruneaux, des petits chiens en sucre. L'idée reçue chez les enfants est « que la suche les a pissés, > car ils veulent voir du surnaturel dans ces gourmandises.
La poutre, sciée en deux, figura une suche imposante.
— Bah! dit Cancoin après avoir réfléchi, nous avons encore un demi-sac de noix ; on cachera des noix. Ce ne sera pas une suche bien généreuse, qu'importe ! Une fois que les enfants cherchent, ils sont heureux, et bien plus heureux quand ils trouvent.
— Avez-vous ici un peu de graisse? demanda la Grelu.
— Je m'en sers habituellement dans mon état, dit le tonnelier.
— C'est que, dans mon village, dit la fermière, on amuse les enfants avec de petites clartés qu'on allume dans des coquilles de noix pleines de graisse.
— Fameux! dit Cancoin; nous allons illuminer ce soir comme si le pape entrait à Dijon. A l'ouvrage, femme ! Remplis une trentaine de coquilles de noix de graisse ; au milieu tu mettras un peu de coton. Nous aurons une Noël superbe. Après ça, bonsoir ; il n'y aura plus qu'à jeter nos sabots pour danser la tricotée.
La Cancoin se hâta de faire les préparatifs de la fête, afin que les enfants, lorsqu'ils arriveraient, ne
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pussent soupçonner la surprise qu'on leur ménageait.
On entendit sonner à la cathédrale minuit moins un quart.
— Madame Grelu, dit le tonnelier, il est temps de partir, si nous voulons arriver au commencement de la messe.
— Est-ce que nous n'attendons pas Alizon et les enfants ?
— Ils seront allés tout droit à l'église, dit le tonnelier.
La Grelu, Cancoin et sa femme sortirent. A peine avaient-ils tourné l'angle de la rue de Brosses, qu'un homme sembla se détacher du mur. Gomme la rue était noire, il était perdu dans l'ombre. Il regarda de côté et d'autre, sembla écouter si personne ne venait, et se dirigea vers la porte de la chapelle où demeurait Cancoin. L'homme ouvrit sans difficulté cette porte fermée par un simple loquet et disparue dans l'intérieur.
On entendit alors des bruits d'enfants dans la rue voisine. Alizon venait avec ses frères et sœurs chercher ses parents pour aller à la messe de minuit ; tout à coup elle poussa un cri perçant que répéta toute la bande de marmots. Au moment où elle allait entrer chez elle, la porte s'était ouverte, et un homme en sortait. Celui-ci parut aussi effrayé que la jeune fille et ne songea pas à fuir.
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r— ...... Il
— Ah ! que vous m'avez fait peur, François ! s'écria Alizori.
— Et moi donc! dit le clerc, qui ne pouvait plus respirer.
— Je vous ai pris pour un voleur... Eh bien! qu'est-ce qui vous prend maintenant?
François s'était laissé tomber dans une niche vide, aussi immobile que la statue qu'il remplaçait.
— Mon Dieu, dit Alizon, il se trouve mal. François?
Le clerc ne répondit pas. Tous les enfants, étonnés de cette scène, s'étaient groupés en silence autour de François.
— Si j'avais de l'eau encore... Jean, dit Alizon â l'aîné de ses frères, rentre vite, et apporte la cruche.
— S'il vous plaît, non, dit le clerc, qui venait d'ouvrir les yeux.
— Ah ! vous voilà revenu à vous, mon pauvre François ! c'est égal, je vais vous chercher un peu d'eau.
— Non, oh ! non, s'écria le clerc, qui paraissait jouir encore moins que de coutume de son sangfroid.
— Vous aviez quelque chose à dire à mon père? demanda Alizon.
— Non... oui... précisément.
— La Noël vous tourne la tête, dit Alizon ; au*
pensa que François avait festoyé contre son habitude.
— Je n'ai pas trouvé M. Cancoin... Il n'y a personne... C'est inutile d'entrer.
— Ils seront partis sans nous ; je m'y attendais, dit Alizon. Les enfants ne voulaient pas quitter les boutiques; mais, monsieur François, nous causerons en chemin, si vous vous sentez mieux.
— Oui, nous causerons en chemin, dit le clerc, qui se leva sur ses longues jambes; c'est une idée.
En ce moment, les cloches sonnaient à toute volée, Les rues étaient noires; mais on voyait errer au loin des feux follets verts et rouges, qui n'étaient autres que des lanternes enveloppées de papier de couleurs.
— Comme vous êtes pâle, François ! dit Alizon, qui put le regarder à la lueur d'un double falot porté par un domestique accompagnant une famille de riches^ ourgeois.
— Vous trouvez, mademoiselle?... C'est que... dit François.
— C'est que?... demanda Alizon, qui attendait inutilement la fin de la phrase.
— Rien, dit le clerc ; je pensais...
— Savez-vous, François, que vous m'intriguez beaucoup?
— Moi?... je vous en demande bien pardon, mademoiselle,
— Vous êtes tout pardonné d'avance ; mais je voudrais vous voir causer plus clairement. Vous commencez toujours des phrases sans les achever; ce n'est pas poli.
— Ah! si j'avais su... Quel malheur! dit François.
— Tenez, je vous y prends encore. Quel malheur y a-t-il?... Vous ne me répondez pas maintenant... Comme vous êtes galant!
— Est-il possible, mademoiselle?
— Très possible... François, voulez-vous que je vous dise? Je crois que vous êtes peureux, n'est-ce pas, un petit peu?
— Vraiment?... je ne le savais pas.
— Vous vous êtes trouvé mal d'être entré dans notre logement désert, tandis que vous croyiez y rencontrer quelqu'un.
— Peut-être bien... dit François; j'aurai eu peur... Non, cependant... c'est vous, mademoiselle, qui m'avez troublé quand je n'y songeais pas.
— Je vous fais autant d'effet? dit Alizon.
— Je te cherche, Alizon, s'écria tout à coup M. Paindavoine, qui semblait attendre devant la porte de la cathédrale...
— Je n'ai pas encore osé en parler à papa, dit Alizon.
— Oh ! dit M. Paindavoine, le père Cancoin ne peut pas empêcher ça. Un bal, c'est de ton âge!
D'ailleurs, tu as payé ta part de la Noël ; il faut que tu la manges. Écoute : va entendre la messe ; moi, je me charge du consentement de ton père., François, veux-tu venir avec moi ?
— Oui, dit le clerc, heureux d'échapper aux interrogatoires d'Alizon.
xM. Paindavoine fit plusieurs fois le tour de l'église, accompagné de François ; il remarqua le banc où s'étaient placés Cancoin et sa femme, et il attendit la fin de la messe, qu'annonça bientôt Jacquemart en frappant de son marteau sur la cloche. M™« Paindavoine rejoignit son mari, et avec elle la sœur de François et toutes les ouvrières en couture.
Depuis deux mois, grâce aux amendes payées dans la Maison au Chat, une petite somme avait été mise de côté par les jeunes couturières pour faire le rossignouy qui est le repas à la suite de la messe de minuit.
Le maître à danser s'était chargé des frais du bal, auquel avaient été invités les frères, amis et amoureux des couturières de la maison Paindavoine. Cancoin fit d'abord la grimace quand le maître de danse lui demanda d'emmener Alizon à cette fête.
— Y penses-tu, Cancoin ? lui dit tout bas la tonnelière. Notre fille n'a déjà pas trop de joie. Nous nous privons de faire Noël ; mais tu ne peux l'empêcher de s'amuser un peu.
Cancoin céda, en recommandant à Françoise et à
François de veiller sur Alizon et de ne pas la ramener trop tard.
C'est au sortir de la messe que Dijon prend une physionomie chantante. A partir d'une heure du malin, les cabarets redoublent de joie ; les noëls deviennent bachiques, comme celui que chantait à tue-tête une bande d'hommes au sortir de la cathédrale.
Messire Jean Guyot, Curé de Saint-Denis, Apporta plein un pot Du vin de son logis.
Prêtres et écoliers, Toute cette nuitée Se sont mis à chanter :
Ut, ré, mi, fa, sol, La gorge déployée.
Ces noëls à boire, qui se chantent sur des motifs graves, depuis quinze jours Guenillon en avait vendu plus de dix rames, malgré les nombreux volumes qui restent dans les familles, les cahiers crasseux copiés à la main et les souvenirs de ceux qui en ont un répertoire au bout de la langue. Les jours de marché, pour mieux faire valoir sa marchandise, Guenillon chantait des noëls, entouré d'auditeurs attentifs qui suivaient sur le cahier en accompa ■■ gnant à voix basse la forte voix du maître. Aussi ce cours musical en plein vent exerçait-il une influence
qu'il était impossible de nier à la sortie de la messe de minuit.
— Pourquoi mon pauvre mari n'est-il pas là pour entendre ces chansons ? dit la Grelu, que cette joie attristait.
Le tonnelier cherchait un moyen de détourner la conversation.
— Si nous entrions, dit-il, acheter un peu de pain brio chez le boulanger?
— Oh! oui, du pain brio! cria la bande d'enfants.
Le pain hriô est une sorte de gâteau fait avec de la farine broyée, dont les boulangers de Dijon ont le monopole.
On arriva à la porte du tonnelier.
— Où as-tu mis le briquet, femme? demanda Cancoin.
— C'est toi qui l'as rangé.
— Diable! dit Cancoin, je ne le trouve pas... Ah! sur quoi donc ai-je mis la patte ?
— Qu'est-ce qu'il y a? domarida la lonnelière.
— Il y a, il y a... Tiens, regarde! dit Cancoin en faisant flamber une allumelle.
Sur un tonneau, dans une feuille de papier, se tenait étendue, les pattes croisées, une oie rùlie, d'une couleur durée à faire plaisir à un avare. Le tonnelier regarda sa l'emme ; la fonneliôre regarda son mari. L'élonnemenl les empêchait de parler.
Les enfants riaient et formaient le rond autour de Toie, se montrant la bête du doigt. Sans connaître les causes de la misère, les enfants la comprennent. Ils ne s'attendaient guère à trouver une oie à leur retour, et leur plus vif désir était de la toucher, pour s'assurer qu'elle n'était pas en carton.
— Ma foi, dit la Gancoin, c'est un vrai miracle.
— Je ne crois guère aux miracles de ces tempsci, dit le tonnelier. En tout cas, nous mangerons le miracle; pas vrai, madame Grelu?
La fermière, qui connaissait le bon cœur de Guenillon, pour l'avoir entendu parler la veille de la position précaire de Gancoin, laissa entendre que le marchand d'images ne devait pas être étranger à la venue de cette oie.
— Il est fou, dit le tonnelier, de dépenser son argent ainsi. Est-ce que nous avons besoin de pareilles nourritures? Tout à l'heure, quand il va venir, je lui dirai ce que je pense...
La Gancoin dit aux enfants de chercher dans la chambre ; la suche ayant envoyé une oie, il était présumable qu'elle n'avait oublié personne. Et pendant qu'ils cherchaient en se chamaillant, en criant, en se jetant par terre, les fameuses lampes en coquilles de noix furent éclairées. Quoique les gourmandises fussent uniquement représentées par des noix, les enfants, à mesure qu'ils les découvraient, n'en étaient pas moins joyeux.
A deux heures du matin, Guenillon arriva; il était fatigué et se laissa tomber dans un des tonneaux-fauteuils. On lui montra l'oie en souriant : il ne comprenait rien aux reproches amicaux qui lui étaient adressés, et il fut très-étonné quand le tonnelier lui dit qu'on l'avait attendu pour faire les honneurs de son oie.
— Je n'ai qu'un chagrin, dit Guenillon : c'est de ne pas y avoir pensé... Ma parole d'honneur si je suis entré ici pendant votre absence ! J'étais trop occupé, et j'en ai le gosier enroué. Aussi, vous me permettrez que je ne vous chante rien pour le quart d'heure.
Cancoin et sa femme cherchèrent inutilement Torigine de l'oie mystérieuse ; leurs recherches les ramenaient toujours à Guenillon, qu'ils accusaient d'avoir fait un coup en dessous. Malgré l'obscurité de la provenance de l'oie, elle fut mangée avec grand appétit et assaisonnée de joyeux propos.
Vers les trois heures, Cancoin s'étant plaint de ce qu*Alizon ne revenait pas, Guenillon s'offrit à aller la chercher, et il partit après avoir vu tous les enfants du tonnelier déjà endormis dans leurs tonneaux.
La soirée de Paindavoine fut une de ces fêtes qui laissent trace dans l'esprit des jeunes fdles. Quand le rossignou fut mangé, il y eut d'interminables rondes de Noël dont quelques-unes ne manquent pas
de po:!sie. Toutes les couturières dirent le fameux chœur :
Chantons Noël, Jeanneton,
Chantons, je te prie; Entonnons une chanson
Au doux fruit de vie.
Chantons Noël autant de fois Qu'il y a de feuilles aux bois
Et d'herbes fleuries
Dedans les prairies.
François, pendant ce chœur, était dans le rond; toutes ces jeunes filles qui tournaient autour de lui, et qui avaient la malice de lui crier dans les oreilles, le mettaient dans un pire état que si elles eussent dansé dans son cerveau. Au milieu de toutes ces voix fraîches, il distinguait la voix d'Alizon qui lui semblait plus pure que le cristal. Le pauvre François s'était paré pour le bal, et ses habits le rendaient plus timide que d'habitude; non pas qu'il fût à la gêne, mais il était tombé dans un excès contraire. Mécontent de porter les habits de Tête, qui était petit et gros, et dont les vêtements étaient par conséquent trop courts et trop larges pour le se-» cond endosseur, François avait fait part de ses désirs à un tailleur sans idées, qui lui coupa, par opposition à l'ancien, un habit très long, mais très éîroit.
Aussi comprenait-on maintenant la véritable Ion-
gueur de ce corps qui, les jours du travail, flottait dans les vastes et vieux habits de Tête. François était emprisonné par l'élroitesse de ce vêtement maladroit, qui le faisait paraître encore plus guindé.
Pour le clerc, la femme était un êlre tellement au-dessus de l'homme, qu'il en faisait un objet de dévotion mystérieuse, d'adoration respectueuse, et que lui parler constituait aux yeux de François un acte d'audace à peine pardonnable.
Cet état, nommé à tort timidité, prouvait chez le clerc d'huissier une délicatesse de sentiments qu'on ne rencontre d'habitude que chez les natures exquises. A ces natures que blesse une feuille de rose pliée, les réunions nombreuses et bruyantes sont fâcheuses. Il faut l'amour à deux, l'amitié à trois. Ces hommes ne se retrouvent plus dans des conversations de huit personnes ; ils sont blessés à chaque instant, et la moindre contradiction leur est brutalité.
Aussi François devait-il servir de victime à la réunion Paindavoine : naturellement il était destiné, le premier, à tomber dans le rond formé par les jeunes ouvrières rieuses.
Les jeux innocents ne manquèrent pas à la fête. François se laissa entraîner à faire partie du jeu du chevalier gentily que venait de proposer iM™» Paindavoine.
— Bonjour, lui dit la maîtresse couturière, che-
valier gentil, toujours gentil ; moi, chevalier gentil, toujours gentil, je viens de la part du chevalier gentil, toujours gentil, vous dire que son aigle a un bec d'or.
François frémit à ce discours ; il devait répéter exactement ce même texte et s'adresser à son voisin de droite. Il se trompa, perdit son grade de chevalier gentil pour passer chevalier cornard, c'est-àdire qu'on lui mit une corne en papier dans les cheveux ; au bout d'un quart d'heure le clerc d'huissier avait plus de vingt cornes sur la tête. Malgré les enseignements de M™« Paindavoine, il était impossible à François d'inventer que Vaigle au bec d'or devait avoir à sa disposition des griffes d'airain^ des yeux de diamants, un cœur d'acier,
M. Paindavoine était une encyclopédie vivante des jeux de société ; il avait réussi à faire partager cette manie à sa femme. Plus d'une fois, quand tout repose, il arrivait aux deux époux de répéter, à eux deux, au lit, ces exercices subtils de mémoire, d'esprit et d'attrape.
En plein hiver, M. Paindavoine fut obligé de sortir de sa couche en caleçon, et d'aller attendre en grelottant, dans la pièce voisine, que M«« Paindavoine voulût bien l'appeler. Ainsi le voulaient les règlements du loup et de la biche.
Mais ces duos enfantins ne satisfaisaient pas les deux époux, qui, aux grandes fêtes de l'année, se
livraient en grand à leurs passions. Aussi, M. Paindavoine proposa-t-il le jeu du jardin de ma tante, qu'il mit immédiatement en action.
— Je viens du jardin de ma tante. Peste ! le beau jardin que le jardin de ma tante ! dans le jardin de ma tante il y a quatre coins.
François répéta avec succès cette phrase, qui fut redite par toutes les coutu rières.
M^e Paindavoine continua :
Dans le premier coin Se trouve un jasmin; Je vous aime sans fin.
Puis le maître à danser dit le second couplet :
Dans le second coin
Se trouve une rose ;
Je voudrais bien vous embrasser
Mais je n'ose.
— Attention, dit M. Paindavoine, à ce qui va suivre :
Dans le troisième coin Se trouve un bel œillet :
Dites-moi votre secret.
— Allons! que chacun dise à chacune son petit secret tout bas.
■ III II m •
François se trouvait près de M™" Paindavoine, qui le poussait à des confidences ; mais le clerc d'huissier ne comprenait rien à toutes ces finesses. Il balbutia quelques paroles à l'oreille de !a maîtresse couturière, qui rit aux éclats en récitant le dernier quatrain:
Dans le quatrième coin Se trouve un beau pavot.
Ce que vous m'avez dit tout bas, Répétez-le tout haut.
Malheureusement, il fallait répéter toutes les confidences particulières. 11 se trouva que M. Paindavoine désirait être papillon en compagnie de sa femme, devenue rose.
François avait répondu qu'il ne savait pas, ce qui mit l'assemblée en belle humeur. M°»« Paindavoine avait donné son cœur au moineau, donation que le maître à danser s'attribua.
Malgré le vif intérêt qui s'attachait à ces jeux, les jeunes filles ayant voulu danser, M. Paindavoine déplia le sac en serge verte dans lequel était incluse la pochette.
— Nous reprendrons plus tard les jeux, dit-il à Mme Paindavoine.
— C'est fort agréable, dit celle-ci ; mais il faut en avoir l'intelligence.
La danse commença aux sor^^ vinaigrés de la
pochette, que les oreilles des ouvrières trouvaient préférables au meilleur orchestre allemand. Seul, François avait froidement écouté la ritournelle ; cependant il fut victime de M"^" Paindavoine, qui lui prit la main et le lança dans le quadrille. Le clerc d'huissier était aussi ignorant en chorégraphie qu'enjeux innocents; il troubla plus d'une fois pendant cette contredanse les mélodies du petit maître à danser, qui essayait de lui indiquer les pas et les figures, et qui ne réussissait qu'à jeter du noir dans Tâme de François.
— Ah! le barbare! s'écria M. Paindavoine. Si Lefèvre t'avait vu, il aurait brisé son violon plutôt que de le faire servir à des exercices pareils. On dirait, François, que tu as tes jambes dans tes poches. Et la mesure, qu'est-ce que tu en fais? Tu as des oreilles cependant...
François, effrayé d'une telle mercuriale, alla se réfugier près de sa sœur.
— As-tu invité Alizon? demanda Françoise.
— Oh ! non, dit le clerc.
— Ce n'est pas bien; il faut la faire danser.
— Je n'oserais; je ne m'y connais pas... M. Pain davoine vient de me faire des reproches ; il a raison.. Ce n'est pas ma place ici... Je suis bien malheu-
reux
— Mon Dieu ! dit Françoise, s'il est possible de se monter la tête parce qu'on ne sait pais danser ! On
saute, on s*amuse, ça n'est pas difficile... Allons, va inviter Alizon.
— Non, dit le clerc, je ne peux pas...
— Eh bien ! reprit Françoise, je vais l'inviter pour toi.
Sans attendre la réponse de son frère, elle courut vers Alizon, qui se tenait assise, et revint dire à François qu'il eût à se préparer pour la prochaine contredanse. A cette nouvelle, le clerc d'huissier se passa son mouchoir sur le front et le retira mouillé de sueur. 11 ouvrit la bouche, comme s'il eût cherché à attirer tout l'air qui était dans la chambre.
— N'aie pas peur, dit Françoise, qui avait compris par cette pantomime de machine pneumatique combien son frère était craintif des suites de la contredanse. N'aie pas peur; je te ferai vis-à-vis; regarde-moi en dansant; je te ferai signe avec mes yeux.
En ce moment la pochette fit entendre un appel guilleret, qui était un compromis de musique de menuet et de contredanse moderne. François, pour échapper aux yeux d'Argus de M. Paindavoine, alla se placer à son opposé; mais quand il tint dans sa main la main d' Alizon, il crut qu'il allait tomber, tant sa tête bourdonnait, tant son sang bouillait.
Un autre ennemi était ses mains, dont il se montrait aussi embarrassé que d'une paire de rames. H tâchait de s'en débarrasser en les envoyant dans les
poches de son habit faire quelque commission; mais les mains revenaient immédiatement, apportant le mouchoir, le seul objet qui emplît les poches, et elles retournaient le reporter. Quand François eut fait accomplir à ses mains sept ou huit voyages inutiles, il lui prit une envie frénétique de priser, qui eût nécessité une tabatière, sorte de meuble qui va et vient, pirouette, tournoie dans les doigts, et donne une occupation factice à des meirbres gêiiés par leur inaction.
Ces réflexions modéraient tellement la conversation de François, qu'Alizon, dans les intervalles de la contredanse, essaya divers moyens de rappeler le clerc aux choses présentes. Elle s'informa s'il était remis de son émotion de la soirée, lorsqu'elle le rencontra à la porte de son père.
— Je vous en prie, dit François, si vous... Ne parlez jamais de ça !
— Mais on dirait que vous avez commis un crime dit Alizon. Qu'y a-t-il?
— Me promettez-vous le secret, mademoiselle?
— Oui, dit Alizon.
— Eh bien, vous le saurez trop tôt encore... Jurez-moi que vous ne direz à personne m'avoir rencontré.
— Voilà qui est mystérieux, dit Alizon; mais j'aurais voulu savoir le fond.
— Non, mademoiselle, ne me forcez pas, reprit
François... Je suis un indigne d'avoir aidé à saisir M. Cancoin ; il ne me le pardonnera jamais.
— Vous êtes singulier, François... Jamais le père n*a eu un mot de reproche, même pour M. Tête. Comment voulez-vous qu'il vous en veuille, lui qui a de l'affection pour vous?
— Vraiment ! s'écria François. Si je le croyais, j'irais tout lui dire, quoique... peut-être... serait- il mieux d'en parler d'abord avec vous.
Alizon attendit vainement la confidence du secret ; elle alla se plaindre à Françoise, qui rompit la glace.
— Je t'ai déjà fait entendre, ma chère Alizon, que mon frère t'aimait.
— Il n'y a pas de mal.
— Et toi, l'aimes-tu un peu?
— Je ne déteste pas ton frère, quoiqu'il soit un pea embarrassé de ses paroles.
— Il faut le lui dire, reprit Françoise.
— Je ne peux pourtant pas me jeter à son cou; ce n'est pas dans l'habitude. François pourrait bien parler un peu..»
— C'est qu'il craint que tu ne le repousses en te moquant de lui. Vois-tu, Alizon, mon frère a un cœur d'or, au fond. Je le vois souvent triste ; alors il pense à toi. 11 est un peu sot en compagnie, mais ne crois pas que ce soit son habitude. François est savant, et il ne faut que ta présence pour lui faire perdre contenance.
— Je le sais, dit Alizon ; mais je n*y peux rien.
— Veux-tu, dit Françoise, que je me charge d'une parole aimable pour lui?
— Qu'est-ce que tu lui diras ? demanda Alizon. Je ne peux pas m'avancer et aller faire la cour à un garçon.
— Bon, dit Françoise, j'y songerai celte nuit.
— Ah! voilà M. Guenillon, s'écria Alizon; bien sûr il vient pour moi.
Le marchand de chansons salua Paindavoine et demanda la fille de Cancoin, qu'il était chargé de ramener chez son père. La soirée continua jusqu'au moment où les sons éteints de la pochette annoncèrent aux couturières que les bras du maître à danser se fatiguaient plus vite que leurs jambes.
GonBéquenca de la première oie.
Après le dîner, Blaizot fit un tour de promenade avec son notaire. Il rentra chez lui et attendit, en se chauffant, que la Rubeigne revînt de la messe de minuit, car il s'agissait de faire un rossignou particulier, préparé expressément pour le reneuvier et sa servante.
Quand il avait du monde à sa table, Blaizot sauvait les apparences en se faisant servir par la Rubeigne ; mais, la plupart du temps, ils mangeaient ensemble.
Quoique l'avoué maigre eût englouti une partie du repas, il était assez abondant pour que chacun des convives en eût une bonne part. Blaizot n'était satisfait ni de son dîner, ni de ses invités : l'huissier Tête Tavait mis en colère ; Tavoué lui avait paru d'une gourmandise scandaleuse.
— Je n'ai pas grand appétit, dit Blaizot à sa servante; j'ai presque envie de me coucher.
— Ah ! monsieur, dit la Rubeigne, ce serait une honte, un jour de Noël !... Si vous preniez le coup du milieu?
Le coup du milieu est une habitude passée de mode et tombée avec la Restauration. C'était une liqueur excitante qui réveillait l'estomac et que les gros mangeurs ne manquaient jamais d'employer, afin de précipiter la digestion et de faire place à la queue du festin. Blaizot but un verre de vieux rhum qui lui amena quelque bien-être, et il s^ mit à table, heureux d'avoir recouvré l'appétit.
Le rossignou qu'avait préparé la Rubeigne étai! plus délicat que le dîner d'avant la messe.
— Je prendrais bien un peu de café, dit Blaizot, qui n'en usait qu'avec précaution. Je crois, dit-il, que je dormirai fort aujourd'hui; j'ai la tête lourde.
La Rubeigne alla préparer le lit de son maître. Cette opération ne demanda qu'une minute ; aussitôt Blaizot fit sa toilette de nuit et se coucha. Vers les trois heures du matin, le bonhomme poussa un cri terrible. 11 avait le cauchemar et parlait tout haut.
-^ Rubeigne! s'écriait-il, chasse-moi tous ces brigands-là! ils me détroussent, ils me détroussent, ils me pillent !... Au voleur! Ah! la maudite oie ! elle m'étouffe; ôte-la de mon estomac!... En voilà un troupeau sur ma poitrine!... C'est Cancoin qui les conduit avec une gaule... Je t'en prie, Rubeigne, chasse-les, toutes ces oies qui sortent de la ferme des Grelu... elles sont enflammées et m'entrent toutes chaudes dans le ventre... Ah! je brûle... Rubeigne, éteins-moi! Ah! Seigneur! Et l'huissier qui me rit au nez, la plume dans l'oreille ; il excite les oies ! Elles ne finiront donc pas!... il y en a plus que de grains de sable. Toujours des oies, toujours, c'est une abomination! Qu'est-ce que je leur ai fait à ces bêtes? Rubeigne! Rubeigne! cours chercher les gendarmes! Il y en a plus de trois cents dans •moi; elles me mangent en dedans. Je sens leurs pattes froides; elles me fouillent avec le bec...
En ce moment Blaizot poussa un tel cri que sa servante accourut.
— Qu'est-ce qu'il y a, monsieur?
— J'étouffe, dit le bonhomme. De l'eau !
La Rubeigne apporta vivement une carafe et en versa dans un verre.
— Autre chose ! demanda d'une voix faible Blaizot.
— Quoi! monsieur? dit la Rubeigne.
— Vile, ouvre la fenêtre.... de l'air... beaucoup... cours... médecin...
Blaizot essaya de se lever et retomba sur son lit. La Rubeigne, effrayée de voir le bonhomme sans mouvement, courut dans la rue éveiller un médecin.
Blaizot réussit à se lever, et cherchait sur la cheminée avec des doigts inquiets. En apercevant dans la glace un vieillard en chemise qui avait la figure violette et les yeux en dehors, le bonhomme eut peur de cette figure et ne se reconnut pas.
Il s'embarrassa dans une chaise et tomba dessus, car ses jambes ne le portaient plus. Il criait encore, mais la moitié de ses paroles restaient accrochées dans son gosier.
— Ah! je meurs!... Elle ne reviendra pas... Vite... de l'air. Je donne mon argent... tout, pour...
Sans pouvoir achever sa phrase, Blaizot tomba de sa chaise comme un paquet.
La Rubeigne ne revint qu'au bout d'un quart d'heure avec le médecin.
— Il est bien mort, dit-il ; c'est une apoplexie.
Cependant il se servit de sa lancette et employa tous les moyens connus en pareil cas, sans pouvoir tirer un souffle de vie du reneuvier étendu sur le lit. Après deux heures de médications inutiles, le médecin se retira, laissa la Rubeigne qui pleurait d'un œil et qui riait de l'autre, car elle se livra immédiatement au pillage de différents objets d'or et d'argent faciles à enlever ou à cacher, de ceux que les héritiers ne retrouvent jamais à la mort d'un célibataire.
Deux jours après eut lieu le convoi du bonhomme Blaizot, auquel assistait une grande partie de la ville ; plus de curieux que de pleureurs. Les gens d'affaires se consolaient de la mort d'un si bon client, en pensant que les embarras d'une grosse succession leur vaudraient des procès sans fin, dont le plus clair entrerait dans leur bourse.
On remarqua avec étonnement que l'imprimeur assistait à l'enterrement de M. Blaizot. Les héritiers n'ayant pas voulu continuer l'opposition du bonhomme, M. Fromentin fut mis en liberté. François était avec lui et semblait aussi heureux de la libération de l'imprimeur que si lui-même avait été enfermé au secret pendant un an.
En revenant du cimetière, le clerc fut rencontré par le tonnelier, qui lui secoua l'oreille familièrement.
'-^ Je t'y prends enfin, s'écria Gancoin.
— Qu*avez-vous? demanda l'imprimeur, qui voyait François changer de couleur.
— Il y a que François s'introduit la nuit chez les gens.
— Oh ! pardon, monsieur Cancoin, s'écria le pauvre clerc, qui avait la mine d'un voleur saisi au collet.
— Oui, monsieur Fromentin... il apporte en secret une oie... Ah ! si j'avais su, je ne l'aurais pas mangée... Qui est-ce qui te prie de nous faire des présents? Est-ce que ta mère en a déjà de trop? A quoi rime ton oie ?
François était dans une telle confusion, que l'imprimeur eut pitié de lui. Il avait reçu toutes les confidences du pauvre clerc, ou plutôt il les avait tirées à grand peine une à une.
— Voyons, Cancoin, dit-il, si cette oie menaçait de vous faire grand-père ?
— Hein ! dit le tonnelier, je ne suis pas encore d'âge, ni M"» Cancoin. Est-ce que tu penserais à quelque chose, François ?
— Il pense à Alizon, dit l'imprimeur.
Cancoin réfléchissait.
— Je ne sais, dit-il, si ma femme serait contente de ce ménage-là. Alizon, je ne l'ai jamais interrogée sur ton compte... Mais tu es un brave et digne garçon, François ; je t'aime comme mon enfant; lu feras un bon mari. Avec tout ça, tu n'auras pas ma fille !
François eut un éblouissement ; cette réponse lui donna milJe violents soufflets.
— Vous ne parlez pas sérieusement, Cancoin, demanda l'imprimeur.
— Aussi vrai qu'il fait soleil à cette heure.
— iMais puisque vous reconnaissez à François toutes ces qualités, pourquoi le refusez-vous si brutalement?
— Ne me forcez pas trop, monsieur Fromentin, dit Cancoin, qui semblait se livrer un pénible combat. Donne-moi la main, mon garçon, dit-il à François.
Le clerc se laissa prendre la main; le tonnelier la prit, comme s'il eût pris son marteau. Cancoin avait envie de pleurer et d'embrasser François.
— Je te demande pardon, mon garçon, de te faire tant de chagrin ; mais c'est impossible autrement. Je te dirais bien d'attendre ; ce serait mal, parce que tu t'habituerais à ton idée. J'aime mieux couper net: tâche d'oublier Alizon; tu m'en remercieras plus tard.
Cancoin s'éloigna plein d'émotions; mais l'imprimeur voulait plus de détails: il pria François de venir le retrouver dans une heure et rejoignit le tonnelier.
— Maintenant, dit-il, nous sommes seuls. Je comprends que vous n'ayez pas voulu dire devant Fran-
'USURIER BLAIZOT, i83
çois des choses que je ne m'explique pas; mais à moi...
— Oui, monsieur Fromenlin, je vous les dirai. Dans d'autres circonstances, François aurait épousé ma fille, quand même Alizon ne s'en serait pas souciée, même malgré ma femme ; mais dans sa position!
— Quelle position? demanda l'imprimeur.
— Est-ce que vous croyez, s'écria Cancoin, que je donnerai ma fille à un huissier, ou à un homme qui travaille à devenir huissier?
— N'est-ce que cela? dit l'imprimeur en riant.
— Dame, ça suffit.
— Si François prenait un autre état ?
— Il ne le peut pas, le pauvre garçon ! il n'est pas riche. Il faut qu'il gagne sa vie. Lui se passerait encore bien de manger, mais sa mère? Et tenez ! il a autant horreur que moi de son état de saisisseur, mais il comprend bien qu'il ne peut pas le quitter.
— Alors, à partir d'aujourd'hui, dit l'imprimeur, je prends François dans ma maison; je l'emploie, et je lui donne mille francs par an pour commencer.
— Ah! que c'est beau de votre part! s'écria Cancoin... Je vais courir après François... Oui, qu'il épouse ma fille, demain s'il le veut.
— Remarquez, Cancoin, combien vous tombez dans un autre extrême. J'ai été saisi ; je peux l'être encore.
— Jamais, dit le tonnelier.
— Je peux faire de mauvaises affaires.
— Allons donc! s'écriait Gancoin.
— François ne serait pas payé...
— Bah! bah ! je vous comprends, monsieur Fromentin ; vous voulez vous moquer de moi pour vous avoir fait languir tout à l'heure.
— Je serai plus sage que vous, Gancoin. Mettons le mariage à six mois. Mon imprimerie marchera alors; vous verrez votre gendre à l'œuvre. François rencontrera votre fille tous les jours d'ici là ; ils se connaîtront mieux.
— Oui, vous avez raison, dit Gancoin; je cours chez nous ; je veux le dire à ma femme, à tout le monde ! Ah ! que je suis heureux ! moi qui me déchirais le cœur pour refuser ce pauvre garçon... Adieu, monsieur Fromentin.
Trois mois après ces événements, on vit Guenillon sur toutes les places de Dijon, qui vendait le € curieux récit de ce qui était arrivé au hameau de la Mal-Fichue : la condamnation du coupable Picou et la mise en liberté de l'innocent Grelu, comment le tribunal lui avait rendu pleine justice. >
Le tout était accompagné d'une vignette taillée à coup de serpe dans du poirier, et qui représentait Picou en costume de forçat. Guenillon, qui n'avait jamais voulu prêter sa voix aux procès criminels, fit une exception, en cette circonstance, pour son ami
l'usurier blaizot. iSi
Grelu. Non content d'avoir prouvé son innocence par sa déposition devant le tribunal, il courut tout le Dijonnais pendant six mois, heureux de chanter sur Tair de: Approchez, chrétiens fidèles, l'honnêteté des fermiers de la Mal-Bâtie. Par un caprice qui rappelle ceux des vieux maîtres qui peignaient leur famille et leurs animaux dans les tableaux religieux, Guenillon avait fait entrer dans les vers de sa complainte
La belle et pure Alizon,
et son mari François,
De cette chanson le prudent correcteur.
On y voyait aussi
La famille du tonnelier, Meilleure que du bon blé.
Guenillon n'avait pas oublié
L'usurier avaricieux Justement puni par Dieu.
-* Voici la petite basse dont je vous ai parlé, dit ifAon professeur de musique, M. Trude, en me présentant à M. et M'^e Loncle.
M. Loncle dit : « Ah ! ah !» et M"^ Loncle salua sans lever les yeux.
J'entrai ainsi dans la maison des Chenizelles, qui occupait à toute heure les esprits curieux de la ville de L.... D'un coup d'œil je remarquai, dans «ne grande salle très haute, un mobilier propre, mais d'une mode déjà passée. Un piano à queue était au milieu de la pièce, et rien dans le salon n'annonçait la présence habituelle d'une femme.
M. Loncle nous montra du doigt deux grands fauteuils en velours jaune ; M. Trude s'étant assis, Je m'assis. J'avais toujours ma basse sous le bras et les doigts accrochés dans les cordes ; il faisait trèsfroid ce soir-là, et beaucoup plus froid dans les Chenizelles que par la ville.
Les Chenizelles sont un quartier situé sur les remparts, hors des portes de la \ille, et le vent de la montagne y arrive avec toutes ses colères, sans rencontrer rien qui l'arrête. Aussi, mes doigts, passés dans les cordes de la basse, avaient-ils plus souffert que le reste de mon individu : ils étaient raides comme des bâtons et bleus comme de Tindigo.
— Il ne fait pas chaud, ce soir, dans les Chenizelles, dit M. Trude, qui avait également ressenti les atteintes du froid en portant sa boîte à violon à la main.
— Aux Chenizelles comme ailleurs, reprit M. Loncle.
Dès ces premiers mots, je compris que la maison n'était pas vouée à la gaîté, et que la conversation serait difficile à établir. Je m'en souciais médiocrement ; d'ailleurs, ma timidité habituelle était accrue par le remords d'un crime commis envers M. Loncle lui-même : un an avant cette visite, j'avais mis à néant la sonnette de M. Loncle dans les expéditions nocturnes que je faisais en sortant de l'école du dessin ; le même jour, j'avais contemplé avec crainte un vieux pied de biche tout pelé, caché dans mon musée de déprédations, qui était la racine de la défunte sonnette de M. Loncle, et il avait fallu le despotisme de mon maître de musique, M. Trude, pour me conduire dans la maison où je n'aurais dû me présenter qu'en coupable humilié.
Mais la faute en était à Tinsistanee de M. Loncle de ne jamais répondre passé huit heures du soir. Nous avions pour coutume de respecter les cordons de sonnette quand nous voyions la servante venir, un flambeau à la main, ouvrir la porte et saluer le brouillard; mais la destruction la plus complète menaçait les marteaux de porte, les anneaux, les cordons de sonnette, si personne ne répondait à nos carillons désordonnés. Le premier jour cependant, une voix répondit au dedaî!8 de la maison de M. Loncle à la sonnerie; mais cette voix était si pleine de courroux, elle annonçait un domestique tellement à craindre, que nous prîmes la fuite, mettant la main instinctivement au derrière de nos culottes, dans la crainte que le domestique farouche, qui était un chien, ne commençât par sauter à la partie la plus usée des pantalons.
Le chien avec une vieille bonne étaient les deux seuls êtres connus de la maison des Chenizelles dans la ville de L....On les voyait régulièrement les jours de marché, les mercredis et les samedis, faisant les provisions et retournant, sans parler à personne, aux Chenizelles, portant l'un un panier sous le bras, l'autre un panier dans la gueule.
Quoique M™« Loncle fût de la ville, i\ était impossible de tu"er sur elle d'autres renseignements que ceux-ci: elle était fille de M"» d'Eslouvelles, dont la maison, qui a une tourelle en forme de clo-
cher, est située rue du Change. M"»» d'Estouvelles, après avoir mené une vie mondaine sous la Restauration, s'enferma tout d'un coup avec sa fille et ne la laissa voir à personne. Deux fois par semaine, les dames allaient à la messe basse, à la cathédrale, en passant par une rue presque abandonnée. La jeune fille avait un voile épais ; le boulanger dit l'avoir vue avec des lunettes bleues. L'épicière prétendait qu'elle était jolie comme les amours. Les uns la disaient bossue ; d'autres lui donnaient un port de princesse. Seul le notaire pénétrait dans la maison; mais comme la famille était riche, la succession belle, par suite beaucoup d'affaires de chicane, le notaire garda le secret sur les mystères de la maison.
Un jour, toute la ville apprit avec étonnement que la mère venait de mourir ; les regrets ne furent pas énormes parmi la population. Mais la jeune fille fut à l'ordre du jour. î Quel bonheur pour elle ! Elle était libre, disait-on partout. Elle ne se renfermera pas comme sa mère. L'a-t-on fait souffrir! > On la plaignait pour son passé; on enviait son avenir. Car à cette heure les lunettes bleues et la bosse avaient disparu : c'était une belle jeune fille, une riche héritière; et les employés, les clercs de notaire et d'avoué, qui emplissent les bals de la mairie, durent se coucher plus d'une fois en rêvant que la riche héritière payait leur charge.
Chez le notaire arriva un étranger qui prouvait qu'il était nommé exécuteur testamentaire des volontés de M»« d'Estouvelles ; il alla s'installer dans la maison de la défunte, et la ville en fut pour ses propos, car le mystère plana sur la jeune héritière comme par le passé. Le temps du deuil étant expiré, on apprit avec étomement que M"e d'Estouvelles épousait l'étranger, qui s'appelait M. Loncle.
La maison fut vendue ainsi que les biens ; M. Loncle acheta la propriété de la rue des Chenizelles, et la jeune fille changea de prison. La ville ne la connut pas plus fille que femme. Les cancans de province finissent par se rouiller; d'ailleurs, L.... étant une une ville d'employés, la curiosité se porte sur les nouveaux arrivés qui remplacent des fonctionnaires publics. M""» Loncle fut donc oubliée.
M. Trude dit un jour à mon père:
— Il est temps que monsieur votre fils fasse de la musique d*ensemble ; si vous le permettez, je l'emmènerai une fois par semaine chez M. Loncle.
— M. Loncle est-il musicien? demanda mon père.
— Non, monsieur ; c'est M""» Loncle qui est une excellente pianiste.
— Très bien, dit mon père ; mais Charles n'est pas encore assez bon musicien.
— Il le deviendra, dit M. Trude, et les trios sont ce qu'il y a de plus positif pour rendi^e quelqu'un musicien.
C'est ainsi que je fus reçu chez M. Loncle. Je n'osai d'abord regarder sa femme : elle ne parlait pas; mon maître de musique était brusque et froid. Il y avait dans la maison un tel silence, qu'on eût entendu le mouvement du pendule.
— Si vous désirez, madame... dit M. Trude.
Elle salua en manière de réponse, se leva silensieusement et alluma les bougies du piano. Le maître de musique prépara un trio de Haydn qu'il avait apporté, et accorda son violon et ma basse ensuite, car je n'apportais pas un grand soin à mon instrument, et les cheville? en étaient dures.
Je fus placé, à ma grande joie, à droite de M"»« Loncle et mon professeur à gauche, car je craignais le rapprochement de M. Trude, qui m'enseignait la musique avec toute la dureté possible, tantôt me pinçant le bras droit jusqu'au sang, pour me faire comprendre que l'on ne doit pas jouer du bras, tantôt m'écrasant les pieds pour m'empêcher de battre la mesure.
Tous les préparatifs étant faits, comme de graisser son archet de colophane, de nettoyer ses lunettes, M. Trude battit une mesure en blanc. Jamais je n'eus une si grande émotion ; essayant pour la première fois de la musique d'ensemble, je n'entendais plus mes sons. Le piano m'étourdissait ; je craignais de me tromper, d'entendre la voix de mon professeur ma raoneler à la mesure et à la justesse des
LES TRIOS DES CHENIZEiXES. 193
sons; je n'osais regarder M'"«LoncIe, qui m'apparaissait sous un jour singulier, et il me semblait que iM. Loncle ne me quittait pas des yeux et qu'il allait tout à l'heure m'accuser du crime de la sonnette.
Heureusement, la partie de violoncelle n'était pas compliquée; M. Trude avait choisi, pour mon début, des concertos de Haydn, où le violoncelle n'est même pas obligatoire; il sert seulement à doubler les basses de piano. L'adagio était terminé.
— Allons! Charles n'a pas trop mal été, dit M. Trude; n'est-ce pas, madame?
Je me sentis rougir, et sans regarder M"« Loncle, je compris qu'elle se tournait de mon côté en souriant.
— Désirez- vous, madame, reprendre l'adagio? dit M. Trude.
— Comment! vous allez recommencer l'enterrement? dit M. Loncle; c'est de la musique d'enterrement.
M™® Loncle s'était inclinée pour répondre qu'elle recommencerait volontiers ; mais, en présence de la réponse du mari, M. Trude fut embarrassé.
— Tout à l'heure, monsieur Loncle, vous allez entendre des motifs très gais; il y a un menuet surtout...
— Le menuet, je ne dis pas; mais c'est un enterrement que vous avez joué.
— Eh bien, monsieur, dit M"* Loncle à son mari, nous allons continuer. '^
Jamais je n'ai entendu de voix aussi doucement éplorée que celle de cette pauvre femme, dont chaque mot indiquait la résignation triste.
— Qu'est-ce que cela me fait? dit M. Loncle; si vous tenez à votre musique, je ne m'y connais pas ; je dis que c'est un enterrement, parce que, diable! les chantres qui vont au cimetière ne chantent pas autre chose.
Quand, après quelques soirées, je fus un peu moins embarrassé de mon rôle de mauvais instrumentiste, je pus examiner la singulière figure de M. Trude, en faisant de la musique. Il n'était pas beau; même sa figure manquait de physionomie: elle était froide, sans expression, d'une santé magnifique, à regarder le sang qui courait également par tout le visage. Pendant les leçons qu'il me donnait, M. Trude, plutôt ennuyé que séduit par ses démonstrations de coups d'archet, me semblait laid ; mais en jouant les trios à la maison des Chenizeîles, la physionomie du maître de musique changea tout à coup. Elle s'illuminait, prenait des expressions inconnues; il me parut que son œil bleu se noyait de larmes intérieures ; enfin, ce n'était plus le même homme.
Il aspirait la musique avec les délices d'un homme qui revient à la vie en respirant de l'éther ; son
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caractère était toqt à fait transformé. Je voyais un être doux et complaisant, car il savait s'effacer et se faire humble devant un chant de piano : il adoucissait les angles de son caractère et mettait, pour ainsi dire, des velours aux cornes de son esprit. Avec un tel musicien j'accompagnais moins mal, car l'application qu'il meKait me rendait moi-même moins écerve'é. Je n'entendis jamais M™" Loncle jouer seule; mais elle apportait aussi dans nos trios un enthousiasme qui se faisait sentir jusque dans le mouvement des é^iaules. C'étaient des frémissements imperceptibles au vulgaire qui passaient du piano dans les doigts et dans tout le corps. Par moment, en comptant des pauses, je jetais un coup d'œil sur M™« Loncle: la façon dont ses mains couraient sur le piano, je ne l'ai pas souvent remarquée chez d'autres grands instrumentistes. Ses mains ne faisaient ni fracas ni tours de force ; au contraire, les doigts étaient remplis de coquetteries infinies et de suaves délicatesses en exécutant les traits les plus compliqués.
Avec le quatuor, les trios sont la musique intime par excellence. Chaque note est une confidence, et celui-là serait un êlre bien enveloppé de mystère qui saurait cacher son caractère, après quelques séances musicales, à ses compagnons. A dix-sept ans, je ne comprenais pas encore les aveux qui sortent du ventre d'une basse, d'une poitrine de
violon et de la boîte d'un piano : je ne faisais que deviner sans m'appesantir à rien ; et il fallut des preuves au grand jour pour me démontrer que les faits peuvent être connus, expliqués longtemps à l'avance aux esprits attentifs.
Il est certain que M^^ Loncle souffrait et que la musique seule apportait quelque trêve à ses chagrins. Elle eût joué du piano toute la nuit sans s'en apercevoir; mais à dix heures, M. Loncle se levait de son fauteuil, et c'était un ordre Inflexible. Le bruit qu'il faisait rien qu'en remuant un peu les pieds de son siège ramenait sa femme à la réalité. Elle changeait de physionomie : le charme était rompu; elle nous envoyait un sourire triste qui était gros de demandes de pardons pour son mari. Et nous nous en retournions silencieusement par les Chenizelles, M. Trude et moi, sans autrement parler que pour faire ouvrir, par le concierge du la ville, la grosse porte qui est fermée en hiver à neuf heures du soir.
Un jour iM. Loncle nous annonça que M. Montbazin viendrait entendre notre musique. Ce fut un événement dans la maison des Chenizelles que l'arrivée d'un nouveau personnage. M. Montbazin était un riche propriétaire des environs de L.... ; il passait dans la ville pour un des plus fins connaisseurs en musique de la terre. Les dames âgées se rappelaient l'avoir entendu chanter dans un concert donné
par M. Romagnési ; à les entendre, le brillant Ro- Dfiagnési, très-célèbre alors, avait été complètement éclipsé par M. Montbazin.
Nous avions à peine commencé le trio d'Haydn, qu'on sonna à la porte: le chien répondit du dedans avec sa grosse voix.
— Voilà M. Montbazin, s'écria d'un air joyeux M. Loncle. Et cette Marianne qui ne va pas ouvrir! Est-ce qu'elle va laisser M. Montbazin geler à la porte?
11 y avait au fond de ces paroles une extrême tendresse, car M. Loncle ne se serait nullement gêné pour nous faire souffrir du froid, et il ne manifesta jamais aucune inquiétude quand j'entrais avec ma basse couverte de neige. M. Montbazin fut introduit: je n'oublierai de ma vie la mauvaise impression qu'il me causa. Il salua M. et M^^ Loncle, me regarda légèrement et toisa M. Trude des pieds à la tête.
M. Montbazin était un vieillard cruel, de ceux dont on a défini le profil en lame de couteau. Il y avait, en effet, quelque chose de coupant dans la façon dont M. Montbazin regardait les gens : sa bouche n'était que dédain, ses yeux n'étaient que mépris. Le côté remarquable de la physionomie de M. Montbazin venait de ses cheveux rouges, qu'il semblait porter avec ostentation. A tout moment il les caressait de sa main, les abattait sur ses yeux, les re-
levait avec audace; enfin, il prenait mille plaisirs à accomplir, avec cette forêt de poils rouges, des architectures singulières.
L'arrivée de M. Montbazin sembla gêner M^^e Loncle, qui, sous le prétexte de faire politesse à son hôte, se leva du piano, malgré qu'elle fût priée instamment par lui de continuer le trio commencé. La conversation s'engagea sur des matières bourgeoises et provinciales ; aussi M. Trude pril-il congé sitôt qu'il lui fut permis de s'en aller sans avoir l'air d'être chassé par le nouvel arrivant. Le pauvre maître de musique paraissait très-chagrin de cette visite ; il souhaita le bonsoir à la compagnie d'une voix plus mélancolique que de coutume, et je crus m'apercevoir qu'il tressaillit quand M. Montbazin annonça que dans une quinzaine il reviendrait à la ville et qu'il avait soif d'entendre nos trios.
Un jour, M. Loncle dit à sa femme que, n'ayant pas dormi la nuit, il avait rêvé à un beau projet. C'était que les deux époux devaient, chacun de son côté, rédiger chaque jour un journal de leurs impressions et de leurs idées. iM'"® Loncle se récria en disant combien une pareille chose était inutile: elle ne quittait pas une minute son mari de la journée ; elle n'avait donc pas d'aventures intéressantes à lui raconter. Le mari répondit que ce n'était pa* des impressions de voyage qu'il désirait ; il aimait sa
femme à l'impossible, et il voulait jouir de ses pensées. Quand elle ne parlait pas, elle rêvait à quelque chose ; ces rêves devaient être jetés sur le papier en forme de journal.
— Mais, monsieur, dit la jeune femme, il m'arrive souvent de ne pas penser et même de ne pas rêver: c'est quelque chose de confus et de mystérieux qui m'environne, qui n'a ni corps ni couleur.
— Alors tu l'écriras, dit M. Loncle. Du reste, j'ai établi moi-même une espèce de journal-modèle, pour te guider dans les commencements. Veuxtu que je te le lise ?
M. Loncle tira un carnet de sa poche et lut: € Mardi 8 de janvier. Le professeur de musique est venu cinq minutes avant l'heure et est parti cmq minutes après l'heure. Je juge que ce jeune homme est prodigue: il a mangé dix minutes de son temps. — Mardi, même date, quatre heures du soir. Ma femme est triste; elle fait trop de musique. Demander au médecin si la musique ne pousse pas à la mélancolie. >
— J'ai toujours été telle, dit M"" Loncle; vous avez tort, monsieur, de vous inquiéter et de croire que la musique ajoute quelque tristesse à mon caractère.
— Mon amie, dit M. Loncle, je ne prétends pas avoir raison; j'inscris tout ce qui me passe par la tête, et c'est justement là pourquoi la création de
ton journal est indispensable. Tu répondras à mes idées, et tu les rectifieras quand elles te paraîtront fausses. Je continue : <c Mercredi 9 janvier. Dans la nuit de mardi, ma femme me croyait endormi; je me suis aperçu qu'elle pleurait. Pourquoi pleure-telle? Chercher les motifs de ces pleurs. »
— Vous vous êtes trompé, monsieur...
— N'en parlons plus, dit M. Loncle ; je ne veux pas le savoir aujourd'hui. Voilà une bonne page de journal à remplir avec l'explication de ces larmes.
— Monsieur.... dit M""» Loncle.
— Je t'en prie, ne le dis pas, écris-le-moi. Si tu te dépenses en confidences, tu me diras plus tard que tu n'as plus rien à écrire sur ton journal. Et je désire qu'il y ait quelque chose d'intéressant tous les jours. €ldem, mercredi. Avoir reçu une lettre qui m'appelle dans les Pyrénées pour règlement d'affaires importantes. Réfléchir longuement si je dois laisser ma femme ou l'emmener avec moi. i Voilà encore une réponse, mon amie, car tout dépend de toi.
— Je vous suivrai partout où vous l'exigerez, dit M"® Loncle.
— Je le sais, dit M. Loncle ; mais j'avais pensé un instant que ce serait le bon moment pour mettre en train ton journal. Naturellement, tu aurais beaucoup de choses à me dire, éloignée de moi ; ce serait charmant.
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— Alors, monsieur, vous me laisseriez seule pour avoir le plaisir de. recevoir des lettres?
— Tu ne me comprends pas, dit le mari: rien n'est long à établir comme les habitudes; seulement, une fois qu'on y est pris, on l'est pour la vie. Si je reste éloigné de toi pendant deux mois, tu m'écris tous les jours les moindres événements de ta vie ; tu finis par y prendre un grand charme, et toute ta vie tu écriras ton journal avec plaisir.
— Oh ! je ne le crois pas, dit M™«Loncle.
— Bien mieux, tu m'en remercieras en sentant quelle source de jouissances je t'ai procurée. Tu écris ainsi beaucoup de choses que tu ne dirais pas, même dans la conversation la plus intime... Fautil que je parte?
— Restez, monsieur.
— Alors, tu me promets de tenir ton journal ?
— Oui, monsieur.
— Régulièrement?
— Quand je croirai avoir quelque chose d'important.
— Important, dit M. Loncle; rien n'est important dans la vie, et tout le devient quand on regarde la plus petite chose attentivement.
M. Loncle continua :
« Iderriy mercredi. Je suis jaloux de la musique. Il me semble que ma femme y montre plus d'enthousiasme que pour le ménage. »
M™® Loncle ne put s'empêcher de sourire.
— Ah ! tu vois que cela t'amuse, dit M. Loncle. Eh bien, je te laisse à ton journal; je vais faire un petit tour de campagne, et tu auras à répondre relativement à tes larmes et à la musique.
— Je ne m'y sens pas portée en ce moment, dit M""* Loncle.
— Sans doute, dit le mari, cela semble dur les premières fois; mais quand tu en auras écrit les premières lignes, tes impressions couleront de source.
M. Loncle sortit en se frottant les mains, heureux d'avoir apporté quelque distraction dans son ménage ; mais sa femme ne sentait pas, comme lui, le bonheur que devait lui apporter la tenue de son journal. Elle n'y voyait que le côté ridicule; cependant, après avoir promis à son mari, elle n'osait plus refuser. Elle ouvrit le carnet neuf et blanc, qui contenait, imprimé en haut de chaque page, le jour et le mois de l'année, et plus elle pensait à cette idée, plus elle s'en éloignait, lorsque la sonnette la fit tressaillir. C'était M. Trude qui venait, comnae d'habitude, deux fois par semaine, l'accompagner au piano.
Le maître de musique fut tout surpris de ne pas trouver M. Loncle dans le salon ; l'absence du mari semblait le gêner plus que s'il s'était trouvé en nombreuse société.
— Ah ! quel service vous me rendez, monsieur ! dit M"eLoncle.
Le maître de musique en demanda l'explication.
— J'étais sous le coup de grands ennuis, dit-elle, et pour la première fois j'avais oublié que c'était votre jour. Nous allons jouer du Beethoven, si cela vous plaît, dit-elle.
— Madame, je suis à vos ordres.
Mn^6 Loncle ne cherchait pas, comme le pauvre maître de musique, à étouffer ses chagrins par les mélodies domestiques de Haydn; elle se jetait avec courage dans la lecture de Beethoven: elle allait trouver le génie souffrant. Dans l'analyse de cette grande œuvre tourmentée, elle trouvait un esprit frère. En jouant Beethoven, elle n'avait plus de mari; elle vivait ailleurs que sur la terre; son isolement était changé en demeures célestes pleines d'anges à la voix séraphique.
M. Loncle rentra deux heures après sa sortie, et fut tout étonné de trouver sa femme et le maître de musique ayant oubhé, dans l'étude du grand compositeur, que la séance durait beaucoup plus longtemps que de coutume. En voyant entrer son mari, M^^ Loncle devint rouge, et ses doigts s'arrêtèrent sur les touches du piano. Le maître de musique, sentant qu'il causait quelque gêne dans la maison, se leva, salua gauchement et sortit avec sa boite à violon toute désordonnée à l'intérieur, car il
n'avait pas apporté les soins habituels au rangement de son instrument.
M. Loncle s'arrêta devant sa femme, laissa échapper une exclamation qui promettait un long discours, et apaisa ses transports intérieurs en se promenant à grands pas dans le salon. Il aperçut le carnet de sa femme qui était sur sa petite table à ouvrage, l'ouvrit, s'assura que rien n'était écrit et dit :
— Avais-je raison ce matin d'être jaloux de la musique?
M"^6 Loncîe ne répondit pas.
— Maintenant, dit-il, je ne suis plus jaloux de la musique.
— Et vous avez raison, monsieur.
— Je suis jaloux du musicien.
M™e Loncle haussa les épaules.
— Il ne fallait pas sortir, monsieur.
— Eh ! madame, je ne pensais pas que le mercredi ce M. Trude vient ici; vous ne me Taviez pas dit.
— Je l'avais oublié également.
— Oh! dit M. Loncle, il vient aussi le lundi; le samedi il vient encore avec M. Charles; bientôt il viendra tous les jours, et peut-être deux fois par jour.
— C'est bien, monsieur; je ne ferai plus de musique à l'avenir.
En disant cela, M^^ Loncle se mit devant sa table et écrivit au musicien :
€ Monsieur, d'api'ès les conseils de mon médecin, je renonce pour quelques mois à la musique, qui agit trop vivement sur mes nerfs ; mais j'espère que l'hiver prochain j'aurai le plaisir de continuer nos duos et de recevoir vos conseils, i
— iMonsieur, dit-elle, veuillez envoyer à M. Trude ce qu'on lui doit pour le mois passé et celui-ci qui est entamé, en même temps que celte lettre.
M. Loncle prit la lettre, la lut et la jeta au feu.
— Mais, mon amie, tu t'exagères mes intentions; tu ne comprends donc pas la portée de mes paroles? Veux-tu faire de la musique tous les jours? Je ne demande pas mieux.
M"e Loncle ne répondait pas.
— Faut-il prier M. Trude de venir ce soir à la maison? Tu ne dis rien. Que veux-tu de plus? J'ai eu tort, j'en conviens; mais tu sais combien je t'aime et combien je désire te rendre heureuse.
— Jiiloux d'un musicien ! s'écria M™e Loncle.
— Là, c'est une folie de ma part ; comment pourrait-on être jaloux du pauvre M. Trude, un honnête garçon, je le sais, qui ne songe guère à faire la cour aux femmes?... Ah! jeté laisserais bien trois jours avec lui, le pauvre homme! Il n'entend guère malice à l'amour. Je m'y connais en séducteurs, dit M. Loncle, qui avait quelquefois la manie de raconter à sa femme ses prouesses de jeune homme. 11 n'a pas la coquetterie voulue, le pauvre
M. Trude, et je crois qu'une femme lui ferait des avances qu'il n'y comprendrait rien.
— A quoi bon me parler de cela? dit iM"® Loncle. Que m'importe si mon maître de musique est un séducteur ou non ? II vient ici pour me donner des leçons d'accompagnement, et je n'ai pas à m'inquiéter de plus.
— Allons, la paix est faite, dit M. Loncle, n'estce pas, madame ? Ce qui m'a fâché sur le moment, c'est que je revenais du dehors avec l'espoir de trouver au mois deux pages de ce journal que je brûle de lire.
— - Eh! monsieur, je n'ai rien à écrire aujourd'hui que votre arrivée désagréable.
— Ob ! que tu me rends heureux ! s'écria iM. Loncle; voilà une nouvelle voie ouverte: oui, corrigemoi, indique-moi mes défauts; cette idée me plaît. Je ne me fâcherai pas des plus grandes duretés ; dévoile-moi à moi-même ; tu me diras quand j'ai été inconvenant, quand j'ai paru ennuyé, et j'essaierai de devenir meilleur. La bonne idée ! avec tes conseils et tes douces réprimandes, je vais devenir un être parfait. Pourquoi n'avons-nous pas songé à ce journal-là la première année de notre mariage ? Peutêtre aurais-je évité de te froisser bien souvent. Ma petite femme, voilà un nouvel avenir qui s'ouvre pour nous plein de bonheur. Mais surtout ne cache rien, ni mes vices, m mes défauts ; ne crains pas
de les accuser avec sincérité ; j'y verrai, au contraire, une preuve de ton amour. Ah ! si tous les maris agissaient ainsi, il n'y aurait pas tant de mauvais ménages.
M. Loncle parla longtemps de la sorte, sans se douter que sa femme n'entendait pas un mot de sa conversation: elle était arrivée devant son maria avoir le regard attentif et l'oreille morte. Elle paraissait écouter avec la plus grande attention et n' entendait que des souvenirs musicaux. La voix bourgeoise de M. Loncle était étouffée sous les voix harmonieuses de Mozart, d'Haydn et de Beethoven.
M. Montbazin revint à quinze jours de là, ainsi qu'il l'avait annoncé. Dès qu'on entendit son pas dans l'antichambre, il se fit un échange de regards subits entre nous trois. C'était comme une consultation muette pour savoir si le trio allait se continuer ; mais M""" Loncle nous fit, des yeux, la prière de rester. M. Monlbazin se confondit en politesses exagérées et jura que c'était la plus grande joie qu'on pouvait lui faire que d'exécuter quelques trios en sa présence. 11 s'offrit môme pour tourner les pages de la partie du piano, ce dont il n'était nullement besoin. Au lieu de se placer près du feu et de causer avec M. Loncle, il alla se poster derrière la chaise de M. Trude et suivait sa partie, armé d'une longue lorgnette de campagne qui tenait plutôt de la lunette d'approche.
Je faisais face à mon maître de musique, et jamais je ne fus aussi gêné qu'à cette soirée, ne pouvant m'habiluer à la longue personne de AI. Monlbazin regardant de la musique avec sa longue lorgnette. 11 avait la figure froide et dédaigneuse: je craignais cet homme ; mais par la raison que je le craignais, j'avais mille fois de violenles attaques de rire intérieur qui me faisaient souffrir par la retenue. Je mordais mes lèvres avec mes dents, et je ne jouais plus, tant mon corps était crispé par le rire qui agaçait mes nerfs. De temps en temps je faisais une petite note au hasard, afin qu'on entendît un peu la basse; je craignais que M. Trude me crût perdu dans la lecture de ma parlie et qu'il ne fît arrêter court afin de recommencer.
De temps en temps la lunette était dirigée sur moi ; et il me semblait qu'avec une pareille lunette d'approche M. Montbazin devait voir ce qui se passait au-dedans de mon individu. A trois ou quatre reprises, j'essayai de tourner ma chaise, afin d'échapper aux verres de lunette ; mais je ne réussissais qu'à me montrer de trois quarts ou de profil.
Quand le trio fut fini, M. Montbazin dit :
— Comme la basse fait bien !
Je serrai mon mouchoir dans les dents, pour ne pas envoyer un éclat de rire immense: je n'avais pas fait trois notes de ma partie. Du reste, je ne savais plus ce qui s'était joué; je n'avais pas entendu
LKS TRIOS DES CHSNIZ£LLES. S09
le trio: je n'avais vu que la lunette. Pour tout au inonde j'aurais fui, mais je n'osais quitter ma chaise; le plus petit mouvement, la moindre parole pouvait donner le jour à mes rires enfermés.
M. Trude, ayant préparé un autre cahier de trios, les apporta et me dit : "
— Faites donc attention, monsieur Charles; vous jouez en dépit du bon sens.
Pendant le repos, M. Montbazin s'était levé, et je compris qu'il était derrière moi, inspectant la partition avec sa terrible lunette d'approche. Je me raidis de toutes mes forces, et je commençai le trio avec courage. Les quatre premières mesures étaient remplies par un petit chant de violoncelle seul qui me gênait beaucoup, à cause de ma timidité. L'ayant regardé d'avance, je me demandais comment je pourrais m'en tirer avec l'excitation nerveuse que me causait M. Montbazin. Si j'avais osé prononcer une parole, j'aurais prié M'"^ Loncle et mon maître de musique de jouer un autre trio; cependant, je me tirai avec honneur de mon petit solo. La lunette était pourtant derrière moi ! En tournant un peu l'œil de côté, je pouvais la voir braquée sur ma musique. Celte fois, ce fut M. Trude qui fit que le trio marcha plus mal qu'avec des béquilles. Les traits du maître de musique étaient embarrassés : lui qui avait un coup d'archet merveilleux, il ne se souve- .■\ait plus des reprises; il allait médiocrement en
mesure, et il oublia, un moment, qu'on était en majeur pour tomber dans un mineur de Teffet le plus agaçant.
Le sang empourprait la figure de M. Trude, évidemment mal à son aise, et qui comprenait les fautes immenses qu'il commettait coup sur coup. D'ordinaire jamais M. Trude ne se trompait si grossièrement. Que pouvait-il se passer en lui ? Mon maître de musique me faisait peine à regarder, car je comprenais son émoi, qui perlait sur son front en petites gouttes reluisantes.
M. Monlbazin s'écria : c Très-bien î le violon, > comme il avait applaudi à la partie de basse, et le mot paraissait une insulte si sarcastique, que je crus que M. Trude, avec son caractère violent, allait éclater contre le perfide enthousiaste de musique.
— La musique est bien mal gravée, dit M™^ Loncle, qui voulait venir au secours du pauvre maître de musique.
— Je ne sais ce que j'ai dans les doigts ce soir, dit M. Trude.
— Il y a des fautes dans la partition, ajouta M™® Loncle, qui espérait, par ces consolations, apaiser l'amour-propre froissé de son maître de musique.
M. Loncle était dans son fauteuil, sans rien dire, ne voyant aucune différence entre un trio bien ou mal joué.
— Si cela vous fait tant de plaisir, mou cher monsieur Monlbazih, dit-il, il faut venirnous rendre visite toutes les semaines.
Autant aurait valu nous prier de ne plus revenir, car la présence de l'amateur était ce qui nous paralysait. A quelle cause attribuer la déplorable exécution de M. Trude, sinon à la présence de M. Montbazin? Le maître de musique apportait en musique une exactitude certaine que lui avait donnée un travail assidu: il n'appartenait pas à l'école brillante; seulement son jeu froid, mais sérieux, indiquait de longues études positives. Pour moi, je me rendais bien compte pourquoi j'avais si mal accompagné; mais xM. Trude n'avait pas les mômes raisons: il ne riait jamais, et je partis ce soir-là sans comprendre les motifs qui avaient paralysé le violon de mon maître de musique
J'oubliai vite ce petit incident, d'autant plus que les séances musicales furent supprimées pendant un certain temps. M. Trude vivait avec sa mère; c'était avec force privations et économie que tous deux menaient une existence médiocre. La ville de L... n'est guère portée à la musique; les quelques personnes qui veulent que leurs enfants possèdent des arts d'agrément se trouvent déjà très prodigues de donner dix francs par mois à un professeur de musique. M. Trude n'avait généralement que huit élèves au mois, et il réalisait avec difficulté douze
cents francs par an, en joignant à ses leçons quelques petites sommes payées par les comédiens qui viennent deux mois par an faire leur tournée.
M. Trude aurait pu facilement gagner davantage; mais sa timidité, qui s'était tournée en dureté apparente, le faisait craindre des jeunes demoiselles, qui apprennent le piano pour jouer immédiatement de petits airs dont les parents tiennent à être complimentés. Il manquait à M. Trude la connaissance de
vie; il prenait au sérieux ses fonctions de professeur et se croyait obligé de faire de bons élèves. Il ne se rendait pas compte qu'au sortir de l'institution, les trois qiarts des jeunes demoiselles allaient abandonner le piano, le dessin et l'anglais; à supposer qu'elles continuassent, les parents ne désiraient pas autre chose qu'une sonate, un morceau brillant, une polka, un quadrille, sortes de travaux qui servent de maintien pendant la première entrevue du futur.
Depuis huit ans, M. Trude vivait ainsi dans la ville, ne trouvant même pas le calme à la maison, car sa mère, qui était infirme, devint d'une humeur irascible et fit porter à son fils la moitié de ^a croix, sans en être soulagée. La mère mourut peu de temps après la soirée où M. xMontbazin nous avait tant mis à la torture. Le pauvre musicien se renferma un mois sans sortir, ne voulant voir personne,
sacrifiant ses intérêts les plus chers en risquant de se voir abandonné par ses élèves.
Pendant son absence, M. Loncle chacfrina beaucoup sa femnoe qui, ne trouvant de bonheur que dans la musique, souffrait en silence. Elle n'avait pas consenti à écrire une ligne du fameux journal dont son mari caressait follement le rêve. C'étaient entre les deux époux des querelles sans fin dans lesquelles M"»" Loncle ne jouait qu'un faible rôle; elle laissait la parole toute à son mari.
— Nous nenous accorderons jamais, lui dit-il un jour; il y a un étranger entre nous deux qui nous sépare: c'est la musique... J'ai envie d'apprendre la musique.
— A votre âge ! dit M"" Loncle.
— Pourquoi pas? Ou plutôt enseigne-moi !a théorie, que je puisse prendre part à tes joies et à les jouissances.
— Cela ne s'enseigne pas, dit M"* Loncle.
— Cependant je veux te faire une confidence, dit le it^'ari; je te vois très-réservée avec M. Trude quand il vient ici, lui de même; à peine si vous vous parlez : pourtant j'étais jaloux. Il me semble que son violon te parlait et que tu lui répondais. Je me suis couché plus d'une fois en me disant : « Que diable le violon a-t-il dit ce soir à ma femme? > Tu ferais de la musique seule, avec la basse, que je ne m'en inquiéterais pas. C'est un instrument gro-
gnon, un vieillard qui a toujours l'air de gronder; mais le violon est plus galant.
— Il faut, r/ion sieur, que vous ayez peu de chose à faire pour vous mettre de pareilles idées en tête.
— Darne, dit M. Loncle, je ne me connais pas en cntîiique : seulement je vous regarde tous les trois quelquefois ; à de certains moments, vous avez des figures singulières; je me creuse, et je me dis qu'il y a là-dedans quelque chose qui m'échappe. C'est rela que tu aurais dû m'expliquer dans ton journal ; mais il paraît que ce sont des secrets qui ne se disent pas.
— Je n'ai pas un secret pour vous, monsieur, vous le savez. Je ne sors pas, je ne vois personne ; ma vie est trop monotone, je vous l'ai dit. Quand je croirai avoir quelque chose à vous écrire, je le ferai: c'est mon devoir.
Dès lors M. Loncle fut certain que sa femme lui cachait des pensées secrètes et qu'elle craignait de les confier au papier. Dans la vie solitaire l'esprit se bute à une idée et n'en démord plus. M. Loncle devint chagrin et taciturne : ses joues se teintèrent de plaques jaunes; il perdit le brillant de son regard. Enfin, un jour, il se coucha malade pour tout de bon. Le docteur Grégoire fut mandé à la maison des Chenizelles. Ne comprenant pas d'abord la maladie, il traita M. Loncle avec force sangsues, le mit à la diète et le réduisit, en peu de temps, à
une grande faiblesse. M"" Loncle se montrait pleine de dévoûment ; elle ne quittait pas d'une minute le chevet du malade et voyait le mal avec autant de clairvoyance que le médecin Grégoire, sans y trouver de cause ni de remède. Un soir, M. Loncle dit à sa femme:
— Je me sens très-mal ; je n'irai pas longtemps, Je n*ai plus qu'une prière à ^adresser, ma chère femme. Peux-tu me promettre d'exécuter mes dernières intentions?
— Je le jure, dit M°"^ Loncle en fondant en larmes; mais, monsieur, vous vous frappez l'esprit, et vous n'êtes pas réellement aussi mal que vous le croyez...
— Je ne sens plus mon corps, dit le malade.
— C'est de la faiblesse, dit-elle en arrangeant les oreillers.
— Avez-vous intention de tous remarier, ma chère femme?
— Jamais, dit-elle.
— Écoutez : vous êtes jeune, jolie, aimable; il ne faut répondre de rien. Jure-moi de ne pas épouser M. Trude.
Dans un moment moins solennel. M"» Loncle eût souri.
— Monsieur, que dites-vous là? M. Trude... mon maître de musique... Il y a deux mois que je ne l'ai vu; oeut-être ne le reverrai-je jamais.
— Tu ne veux pas jurer, dit le malade d'une voii suppliante.
— Je le jure.
— Ah î cela me fait du bien ; répète-le encore.
— Je jure de ne pas épouser M. Trude.
— J'ai encore une autre grâce à te demander.
— Parlez, monsieur ; ne craignez rien : toutes vos volontés seront exécutées,
— Jure aussi que tu ne te remarieras que deux ans au moins après ma mort.
— Je vous ai promis de ne me marier jamais.
— Jamais est bien long, dit M. Loncle.
— Je jure de ne me remarier que deux ans après la mort de mon mari, si j'avais la douleur de le perdre.
— J'ai encore une faveur immense à attendre de toi; mais sur celle-là je n'y compte pas, et cependant, ma chère femme, je mourrais content si je l'obtenais.
— Vos moindres désirs seront exécutés à la lettre, monsieur.
— Le lendemain de ma mort, tu ne manqueras pas d'écrire deux fois par jour le journal de tes moindres actions, ce journal qui m'eût rendu si heureux de mon vivant et qui est cause de la maladie qui me mine depuis quinze jours, et qui va m'emporler.
— Comment, monsieur, dit-elle, c'est le journal qui a causé votre maladie?
— Oui, ma femme; je voulais te le cacher, mais au lit de mort on peut tout dire. Je m'en vais dans l'autre monde- par ton manque de confiance.
— Est-il possible? dit M"^^ Loncle; c'est moi qui vous tue... je ne me le pardonnerai jamais.
— Tu es toute pardonnée, dii le mari, pourvu que tu accomplisses ton serment et que tu tiennes régulièrement un registre de tes actions. Je ne sais ce qui va arriver de mon âme ; mais il me semble qu'elle sera heureuse de voltiger autour de toi et de lire en secret tes plus chères impressions.
M"" Loncle sortit précipitamment de la chambre de son mari, courut à la cuisine et dit à sa vieille bonne de faire prévenir imm.édialement le docteur Grégoire de passer à la maison. Le docteur Grégoire, membre du conseil municipal de la ville de L..., était connu pour un des meilleurs joueurs de piquet de l'endroit ; il passait son temps à étudier le tempérament de Judith et de Lancelot, du roi de cœur et de la dame de trèfle; c'étaient ses études médicales favorites. Il arriva aux Chenizelles, fort contrarié d'avoir été dérangé dans une partie importante, et perdit la tête complètement quand M"« Loncle lui eut expliqué la maladie de son mari.
— M. Loncle est fou, s'écria-t-il ; j'ai eu raison de lui tirer du sang et de l'affaiblir par tous les moyens possibles... Vous dites qu'il est malade à
cause d'un journal... qu'est-ce c'est que ça?... Il n'en est pas question dans le gros dictionnaire de l'Académie de médecine.
— Enfin, monsieur Grégoire, que faut-il faire?
— Rien, madame, rien.
— Voulez-vous lui parler? demanda M"« Loncle. Le médecin, qui avait laissé sa partie de piquet
interrompue, dit que sa présence était inutile auprès du malade, et qu'il serait plus prudent de consulter le docteur attaché à la maison d'aliénés du département. Là-dessus il sortit, laissant M™« Loncle plus embarrassée que jamais. Elle donna quelques ordres à sa vieille bonne et revint auprès du malade, qui paraissait assoupi.
M^e Loncle alors s'assit auprès de la petite table, et ses yeux tombèrent justement sur le fameux journal de son mari, dont il ne lui donnait plus communication depuis longtemps. Elle l'ouvrit machinalement, le parcourut et reconnut des passages qui trahissaient l'idée fixe de M. Loncle. C'étaient des plaintes, des regrets écrits en style bourgeois, qui malgré tout trahissaient un chagrin profond. Quelque temps avant sa maladie, son mari avait écrit :
« Quest-ce que la vie sans confiance ? Une île déserte, un rocher aride. Ma femme a changé ma maison en rocher; j'y suis seul et abandonné... >
Il y avait comme une influence oberrnanesque répandue dans le livre: on eût juré, en ouvrant le
carnet, qu'il avait été écrit par un bourgeois nourri de la littérature de la fin de la Restauration. Et cependant, M. Loncle ne lisait jamais ; son esprit n'avait pu être frappé par des types faux et maladifs qui corrompent les esprits faibles ; mais il y a dans l'air des courants invisibles qui font que ces influences tombent dans l'esprit d'un homme, de même que le vent sème sur un mur la graine d'une plante étrangère.
En lisant ces étranges confidences. M™» Loncle fut saisie d'étonnement et de pitié. Elle s'accusa ellemême d'avoir développé la maladie qui affectait son mari. Si M. Loncle ne l'eût pas épousée, certainement il n'eût pas succombé à ce mal moral qui à cette heure le tenait courbé sous son étreinte. M. Loncle aurait épousé une jeune fille simple qui l'aurait rendu heureux. Quel bonheur lui avait donné sa femme? Aucun. Elle l'avait épousé suivant les dernières intentions de sa mère à son lit de mort; mais dès le lendemain elle s'était renfermée en ellemême, efc avait prononcé, à peine mariée, une espèce de séparation d'âme.
Tout en pensant de la sorte et en fermant les yeux comme pour mieux se regarder en dedans, M"»*» Loncle se jugeait maintenant plus coupable qu'elle n'était réellement. Si elle avait appelé ses témoins à décharge, il s'en serait présenté mille. Pourquoi M. Loncle l'avait-il brusquement séparée
de la société? Ne devait-il pas procurer à la jeune femme les plaisirs qui lui avaient manqué dans sa jeunesse? Quelle manie le poussait à l'enfermer dans une rue isolée, hors de la ville ? Le verbe aimer est le verbe le plus délicat : il est bon de ne le conjuguer qu'avec précaution, car il est fragile et se casse pour un rien. M. Loncle l'avait cassé dès le premier jour; il ne le savait pas, et il se servait des morceaux fêlés, croyant l'avoir en entier.
M. Loncle n'était pas un méchant homme; mais il avait le tort de trop aimer sa femme et de croire que chaque minute doit entendre un € je vous aime. î» Il cfTeuillaitdes feuilles de marguerite toute la journée, et celte innocence des jeunes amoureux qui courent les bois le rendait ridicule. Ce gros homme de quarante-cinq ans, qui aurait voulu qu'une femme de vingt-deux ans lui répétât qu'elle l'aimait beaucoup ei même passioîinémentf finit par se faire aimer j)a<? iJu tout.
Sans y penser, M^^ Loncle prit la plume et écrivit à la suite du journal de son mari une espèce de confession de ses fautes. Elle était tout entière à ce travail, mouillant le papier de ses larmes, lorsque la main maigre de son mari vint se placer sur le pepstre.
Ah! ma chère femme, que tu es bonne! s'écria le malade qui venait de sortir de son assoupis-
sèment; tu veux donc adoucir mes derniers moments? Ce n'était donc pas un rêve? Maintenant, je peux mourir tranquille: je vois que tu obéiras à les serments. Laisse-moi lire ces caractères tracés par une main chérie.
Dès le lendemain, M. Loncle éprouva un mieux sensible dans son état : il revint à la vie aussi vite qu'il s'en était éloigné. Tous les matins, il lisait avec délices les quelques pages que sa femme avait tracées avant de se coucher. Bientôt il entra en convalescence. Le premier mot qu'il dit en sortant de son lit pour faire un petit tour dans son jardin fut de demander M. Trude.
— Il est bien changé, dit M»"* Loncle.
— Comment le sais-tu? demanda M. Loncle.
— Pendant votre maladie, il est venu me rendre visite, et je l'ai à peine reconnu.
— Tu ne m'as pas marqué cette visite sur ton journal, dit M. Loncle.
— Elle n'avait rien d'intéressant.
— Cependant, dit M. Loncle, qui revenait à son idée fixe, écris-moi sa visite d'une façon bien détaillée.
M""» Loncle s'était promis de satisfaire à l'avenir aux plus grandes exigences de son mari; elle écrivit sur son journal, à la date du 15 mars:
« Oublié au 28 février la visite de mon maître de musique, que je n'ai pas vu depuis deux mois, date
de la mort de sa mère. Le chagrin Ta beaucoup changé: ses grosses couleurs se sont envolées, M. Trude est pâle, et cette pâleur ajoute quelque distinction à sa physionomie. Il souffre et il souffrira encore longtemps. Il m'a dit: « Je n'avais « que ma mère, elle est morte ; je n'ai jamais € aimé qu'elle, car je n'ai pas connu mon père. € Ma vie est triste à la mort. j> Je lui ai raconté la maladie de mon mari; il a pris part à mes chagrins; je sens qu'il les comprend. M. Trude veut s'en aller de la ville. Je lui ai dit que si M. Loncle n'était pas dangereusement malade, je chercherais à le retenir, parce qu'il trouverait une famille à la maison ; mais si un malheur m'accablait, si M. Loncle mourait, je ne peux pas demander de consolation à un étranger. Je lui ai confié que je me retirerais dans une maison religieuse, et il m'a approuvée. Ses affaires arrangées, il pense partir dans trois mois. Son chagrin a allégé le mien ; il a supporté avec courage la mort de sa mère, et je me laisse aller à l'abattement tandis que mon mari vit encore. f Espérez, > m'a dit M. Trude en me quittant. > Après la lecture de cette page, M. Loncle s'écria :
— Ce M. Trude me revient davantage maintenant. Il faut l'inviter à dîner pour demain.
— Mais, monsieur, vous n'êtes pas encore en état de supporter un repas.
— N'importe, je vous regarderai; je ne mange-
rai qu'un petit morceau. Tu feras prévenir aussi M. Charles. Après le dîner, vous me ferez un peu de musique, n'est-ce pas?
— Comme il vous plaira, monsieur, dit M"" Loncle. Désormais, je veux vous être agréable et prévenir vos moindres désirs.
— Quel trésor j'ai trouvé en toi! s'écriait M. Loncle. Maintenant, je bénis ma maladie ; ce que c'est pourtant que la vie ! Nous ne nous entendions pas en pleine santé, et il a fallu que je fusse à demi-mort pour être compris. Espérons que nous nous entendrons toute la vie.
Un grand dîner eut lieu quinze jours après, pour fêter le rétablissement de la santé de M. Loncle. M.Montbazin se fit remarquer, non par sa présence, mais par un énorme nougat établi d'après les coupes du Panthéon, sur le dôme duquel se tenait un audacieux petit génie en pâte sèche coloriée, qui portait une banderole contenant en gros caractères : c Offert par Vamitié. > L'auteur de ce monument était M"* Montbazin, demoiselle de trente-huit ans, qui jetait dans l'art de la pâtisserie les troubles dont était rempli son cœur voué au célibat. Le dîner se passa gaîment, à l'exception de M. Trude, le professeur de musique, dont la mélancolie n'était pas éteinte. Les Montbazin ramenaient la conversation, le plus qu'ils pouvaient vers ce qu'ils appelaient le nougassej et M"« Loncle se mettait l'esprit à la tor-
ture pour trouver des formes nouvelles de compliments. M. Loncle dit qu'il était fâcheux de détruire une si belle pièce d'architecture, car sa femme tenait déjà le couteau destiné à saper les bases du monument.
— Si le nougat se conservait, disait M. Loncle, c'est un assez beau travail pour être gardé précieusement.
— R]"e Montbazin, dit le père, à la demande de plusieurs personnes qui considéraient comme un meurtre de détruire son œuvre, est arrivée à un secret qui permet de garder les noiigasses. On met le notigasse sur un guéridon, sur un secrétaire, sous globe, et réellement ce nougasse orne l'appartement. Plusieurs personnes de la ville en ont fait des ornements, et cela leur attire des compliments de tous les étrangers, car il n'y a que M"« Montbazin pour composer de ces sculptures.
— A ['aris, ditM. Loncle, cela s'achèterait fort cher.
— La maison de la rue des Lombards, ditM"® Montbazin, qui me fournit les petits génies en pâte (car ceci, je ne m'en occupe pas ; ce n'est plus le nougasse), voulait échanger avec moi des génies et des petits ornements contre mon secret de nougasse; mais j'ai refusé, vous pensez... Mon père rougirait de voir sa fille vendre des pâtisseries.
• — Vous ne tenez pas beaucoup au génie? demanda M. Montbazin à M™® Loncle.
— Oh! non, monsieur; s'il avait été fabriqué par M"<5 Montbazin...
— Alors, madame, dit M. Montbazin, je vousdemanderai la permission de l'emporter; nous en manquons pour le moment à la maison, et M"^ Montbazin aura prochainement, je crois, à étabhr un nougasse. En apparence, ces petites sculptures ne semblent rien, mais elles ajoutent quelque attrait au monument.
La conversalioîi dura pendant tout le dîner sur le nougasse, dont la nouvelle prononciation m'étonnait, mais dont je me rendis compte parTeraphase extraordinaire que certaines personnes apportent à quelques mets qu'elles désirent faire valoir. M. Loncle, certainement, se repentait d'avoir invité les Montbazin, car il eut plusieurs fois l'intention de faire réloge de sa femme; mais la question du nougasse ne laissait place à aucune autre conversation. Après le diner, on se promena dans le jardin; je regardai M. Montbazin, et je ne lui trouvai pas la singulière physionomie qui m'avait tellement gêné à la première entrevue.
Vers le soir, j'allais chercher ma basse, qui était restée dans une maison de la rue Saint-Jullien, où je faisais des quatuors depuis que M. Trude ne me donnait plus de leçons. Le quartier des Chenizeiles est excessivement raide à la montée et rapide à la descente. Je revenais en courant, suivant mon ha-
bitude, chez M. Loncle, lorsque je reçus une secousse violente dans le côté gauche de mon corps, et en même temps j'entendis le bruit singulier que font des cordes d'instrument qui se détendent brusquement. Ma basse me paraissait plus légère de moitié : je frémis à l'idée d'un grand malheur dont je n'osais pas constater l'étendue.
— Maladroit! criait une voix rude. Vous ne pouvez donc pas laisser le chemin libre aux brouettes ?
Cela se passait sous la voûte de la porte des Chenizelles, où le jour ne pénètre pas, même en plein midi. L'homme qui tient la clé de la porte vint se mettre de la partie.
— Qu'est-ce qu'il y a?
— Je ne sais, dis-je ; on veut me prendre ma basse. ^
Je sentais des mouvements violents qui attiraient de temps en temps l'instrument. L'homme que j'avais rencontré jurait de toutes ses forces.
— Vous feriez mieux d'apporter de la clarté, disait-il au concierge de ville.
Quand la lanterne nous permit de nous reconnaître, je vis avec terreur que ia roue de la brouette était entrée dans le ventre de la basse, qu'elle avait percé la table du fond, et que l'homme cherchait inutilement à dégager sa brouette, prise dans m? basse comme un hameçon dans la gueule d'un poisson.
Il y avait un peu de ma faute dans cet accident, car je courais tellement fort, sur un terrain en pente, que je n'avais pu éviter la rencontre de la brouette dans un lieu obscur; mais l'ouvrier jurait les cinq cents diables, comme si ma basse avait pu apporter quelque dommage à la roue de son épaisse brouette. Je parvins cependant à dégager l'instrument, qui avait autant souffert qu'un martyr condamné au supplice de la roue. Après avoir ramassé les quelques morceaux qui étaient par terre, je fis des ligatures du paquet de cordes qui pendaient désespérées, et je m'en allai tristement par les Chenizelles, ne sachant comment faire pour me tirer de mon malheur. J'étais honteux de la figure que j'allais faire en entrant chez M. Loncle, en portant dans mes bras un tel cadavre d'instrument. Je craignais surtout la moquerie de M. Montbazin, qui m'avait complimenté le jour où j'avais si mal joué. Je me le figurais un être méchant, heureux du mal arrivé à son prochain, et j'arrivai à en conclure que la présence de M. Montbazin aux Chenizelles n'était pas étrangère à l'accident. Le mieux était de ne pas retourner chez M. Loncle; mais que penserait-on de ma disparition? Cela n'était pas honnête, après y avoir dîné. D'un autre côté, je me fendais la tête à chercher des raisons pour adoucir mon père quand il faudrait lui dévoiler l'étendue de mon malheur.
— Eh bien! Charles, que faites- vous là?
En reconnaissant la voix de M. Trude, qui me frappait doucement sur l'épaule, je tressaillis.
— 11 y a deux heures qu'on vous attend pour commencer.
Le maître de musique était allé à ma recherche, craignant qu'il ne me fût arrivé quelque accident ; \jme Loncle l'avait prié de s*en inquiéter. La lune vint à sortir de derrière un nuage.
— Tenez, dis-je à M. Trude en montrant l'estomac crevé de ma basse.
— Que vous est-iî donc arrivé? demanda-t-il.
Je lui racontai l'événement dans tous ses détails. Il ne me fit pas de reproches et dit simplement qu'un facteur de Cambrai, qu'il connaissait, devait arriver dans la ville sous peu; comme j'étais sans soins, il serait facile de trouver une nouvelle basse de peu de valeur.
— A présent, dit-il, vous allez laisser votre instrument à la cuisine, et nous pouvons nous passer de vous aujourd'hui: nous avons des duos de piano et de violon.
J'entrai dans le salon de M. Loncle, la mine assez piteuse pour que M. Trude fûtobligéde raconter mon malheur. M"« Montbazin en rit aux éclats pendant toule la soirée. Quand elle ne riait pas, elle parlait de la brouette avec enthousiasme et paraissait désespérée de ne pas avoir été présente au
drame. Rien ne met de plus mauvaise humeur qu'un malheur dont on se moque: je fus pris d'une colère violente contre la vieille fille, et en ce moment je regrettai qu'elle n'habitât pas la ville pour lui faire ressentir ma vengeance.
Quand le duo fut près de commencer, M. Montbazin tira de sa poche sa fameuse lunette ; c'était, autant qu'il m'en souvient, un duo de Weber. M™« Loncle joua la première partie en femme qui comprend vivement les beautés de cette musique si pleine d'émotions; pendant ce temps, M. Montbazin divisait les différentes parties de sa lunette pour chasser les grains de poussière qui pénètrent sous les verres. La toilette delà lunette était terminée quand commença Vandajite qui a pour titre les Soupirs du berger. Weber a su donner à ce titre usé la passion et l'amour : ceux qui ont entendu les Soupirs du berger ne peuvent plus sourire de ce titre ; mais, ce jour-là, M"« Loncle semblait agitée désagréablement par les nerfs. Son jeu était brutal plutôt que tendre ; elle tomba dans les excès des pianistes dont le métier est de vouloir montrer la force de leurs doigts, et de ne chercher le succès qu'en cassant des cordes. M. Trude la regardait d'un air encore plus mélancolique que de coutume ; enfin, ce qui me confirma dans l'idée qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire chez M"« Loncle, c'est qu'elle ne put tourner les pages qu'en s'arrêtant, elle dont la
main, d'ordinaire si alerte, n'aurait pas souffert qu'un officieux se tînt auprès d'elle pour lui rendre ce service. Son petit pied piétinait sur la pédale et battait la mesure avec rage.
— C'est charmant, s'écria M. Monlbazin, charmant, en vérité. Je vous en fais mon compliment, madame.
M. Loncle lui-môme parut comprendre la gêne de sa femme et se plaignit d'un peu de fatigue. Aussitôt la musique cessa, au grand contentement de M. Trude, qui jurait de ne plus faire ni trios ni duos en présence de la famille Montbazin.
M. Loncle se montra tout à fait gracieux pour mon maître de musique : il l'invita à venir plus souvent faire de la musique. Il commençait, disaitil, à comprendre les jouissances secrètes de l'harmonie. M. Trude, qui avait renoncé à ses projets de départ, accepta, et les trios recommencèrent comme par le passé. Une douce intimité avait fait place à la réserve des premiers jours ; après avoir fait de la musique pendant un an, nous nous connaissions plus que si nous avions vécu ensemble depuis dix ans. Mozart et Haydn n'eussent pas trop gémi de leur interprétation à la maison des Chenizelles. Sans les apparitions heureusement assez rares de M. Montbazin, le bonheur eût été complet.
A l'une de ces soirées, M. Loncle annonça qu'il allait nous quitter pour un voyage de deux mois.
Cela me serra presque le cœur, tant j'étais habitué à regarder nos soirées musicales comme éternelles. Le même effet se produisit aussi chez M. Trude, car le sang s'empourpra sur sa figure, signe chez lui d'une violente émotion. Ni l'un ni l'autre nous ne répondions à la nouvelle du départ de M. Loncle.
— Cela, dit-il, ne vous empêchera pas de faire de la musique. Ma femme reste, et vous me ferez plaisir, messieurs, de venir comme d'habitude.
M. Trude s'inclina.
— Votre voyage n'est pas encore tout à fait décidé, dit M™« Loncle.
— Bah! dit le mari, je veux que l'on fasse ma malle dès demain.
M. Loncle raconta alors l'objet de son départ : il allait vendre des biens qui lui revenaient d'un héritage; sa présence était absolument nécessaire sur les lieux.
— Ma femme voulait venir avec moi, ajouta-t-il; mais quel agrément aurait- elle d'entendre toute la journée des gens de lois? Je crains un procès de la part de mes cohéritiers. Je vais me trouver dans un pays où je n'aurai que des relations d'intérêt avec des parents qui semblent se liguer contre moi. Ne vaut-il pas mieux qu'elle reste tranquillement ici? Elle aime la musique, et j'ai compté sur vous, messieurs, pour la désennuyer.
Le maîlre de musique, dont la langue n'était pas aussi alerte que l'archet, murmura quelques paroles
embarrassées; ce fut notre dernière rencontre avec M. Loncle. Sa femme s'était opposée fortement à son départ.
— Vous avez, monsieur, lui disait-elle, assez de fortune, sans vous inquiéter de ces procès.
Mais M. Loncle, sans être avare, n'entendait pas de cette oreille.
— A votre âge, disait sa femme, un voyage si long est fatigant.
— Cela me distraira. Et puis, il ne sera pas dit que je crains mes parents, qui, parce qu'ils demeurent dans le pays, veulent se liguer contre l'absent. Il faut faire reconnaître mes droits.
— Est-il bien convenable, disait M°« Loncle, de me laisser seule dans la ville ?
— Tu auras la société de ces messieurs.
— C'est justement là ce qui est à craindre ; la ville est si méchante dans ses propos ! On trouvera extraordinaire que M. Trude vienne si souvent.
— Je me soucie bien des propos de la ville; d'ailleurs, M. Trude n'est pas un homme : c'est un mucisien.
— Vous en étiez jaloux dans le temps.
— Avant que tu n'aies consenti à ce journal que je vais emporter en voyage et lire et relire. Mais, je t'en prie, écris-moi tous les deux jours tes moindres impressions. Si tu t'ennuyais par trop, je reviendrais tout de suite.
Pendant trois semaines, les lettres de M"« Loncle à son mari furent insignifiantes; elle lui racontait les nouvelles de la ville que je lui rapportais; elle lui disait l'emploi de ses journées monotones, à part la musique. M. Loncle se plaignait de la froideur et du manque d'intérêt de la correspondance, lorsqu'il reçut la lettre suivante :
€ Vous devriez revenir au plu« vite, monsieur. H y a quelque chose qui présage un grand malheur, je ne sais lequel. J'ai envie de pleurer dans la journée ; bien souvent je regarde par la fenêtre la riche vallée qui s'étend au bas de la canapagne ; cette vue pourrait me donner des idées riantes, et cependant je suis triste, mais triste à mourir. Quelquefois je reste ainsi assise sur ra.a chaise deux heures, sans penser à quoi que ce soit. Il me semble que mon âme est partie et qu'elle voyage ; mais le moindre bruit la rappelle, et elle rentre immédiatement. Depuis que vous êtes parti, M. Trude est plus réservé, et vous savez s'il se tenait, vous présent. Ce jeune homme doit avoir un fond de chagrin que rien ne saurait adoucir : il n'ose même pas me regarder. Aussitôt que je lève les yeux sur lui, il les baisse, comme s'il enfermait un secret derrière ses paupières. Ah! monsieur, que la vie est amère ! Vous me dites que votre procès traîne en longueur : laissez là votre procès, et revenez. Avant-hier, M. Trude est entré plus mélancoliciuc
que de coutume. J'ai peur qu'il ne manque d'argent; sa position est peut-être embarrassée; que sais-je? Il m'a souhaité le bonjour, a demandé de vos nouvelles et n'a plus rien dit. Je cherchais comment je pourrais tirer adroitement son secret, et j'ai demandé àiM. Charles quelle opinion on avait de M. Trude dans la ville. Sa réputation est excellente ; on ne lui connaît ni dettes ni maîtresse ; mais il passe pour un homme sombre. Cela, je le savais. Cependant, j'ai réussi à le faire causer : sa tristesse vient de la mort de sa mère ; il ne manque pas un jour d'aller au cimetière, et je m'explique maintenant qu'il arrive souvent les yeux un peu rougis. Il devrait peut-être prendre quelque distraction et ne pas se laisser aller à la douleur, car il pourrait tomber malade. Je lui ai dit là-dessus tout ce que j'ai pu trouver de plus affectueux. Il a paru surpris et m'a demandé comment je pouvais avoir quelque amitié pour lui, qu'il m'en remerciait, mais qu'il ne se trouvait pas digne des consolations que je lui offrais. C'est un homme singulier, que la société a fait beaucoup souffrir; il me l'a dit du moins, et je l'ai trouvé moins sauvage quand il s'animait en me racontant ses souffrances quotidiennes, lorsqu'il étudiait au Conservatoire. J'aurais voulu, monsieur, que vous l'entendissiez; il raconte beaucoup mieux qu'on ne saurait le supposer, et son sourire parait d'autant plus doux qu'il illumine rarement sa
physionomie froide. La timidité l'a empêché de faire son chemin; il a douté plus de lui que de son talent en se trouvant entouré de musiciens qui remplacent le sentiment par l'orgueil, et qui en imposent au monde par des manières superbes. Décidez-vous à revenir bientôt, monsieur; demain je
reprendrai cette lettre
« Vous recevrez cette lettre un peu tard, par un petit accident qui m'est arrivé. Après avoir fait de la musique, j'ai prié M. Trude de m'accompagner au jardin; je suis curieuse, que voulez-vous? Je voudrais connaître la vie tout entière de notre musicien. Je me suis demandé si cet homme froid avait aimé. Peut-être est-ce un amour trompé qui rend sa figure si indifférente; peut-être est-ce un masque pour mieux cacher ses impressions. Je cherchais à amener la conversation sur ce sujet, lorsqu'on passant près d'un lilas j'ai voulu me hausser pour prendre la première branche de lilas de la saison; tout à coup j'ai poussé un cri : je m'étais foulé le pied, et je serais tombée si M. Trude ne m'avait soutenue. Impossible de marcher? M. Trude a été obligé de me rapporter au salon dans ses bras, et c'est moi qui l'en ai prié, car il hésitait fort à me rendre ce service. La douleur passée, j'ai ri de la figure de mon chevalier, qui était très pâle et qui aurait pu passer pour le malade. J'en ai été quitte pour deux jours de repos au lit; mais jamais
VOUS n'avez vu un homme aussi embarrassé que mon maîire de musique ; il a été pris pendant une heure d'un léger tremblement nerveux, comme si la foudre était tombée à ses pieds. Le lendemain, il est venu savoir de mes nouvelles, et je l'ai prié de rester à me faire la lecture. Il lit bien. C'est singuliercomme certains hommes semblent prendre plaisir à se rendre désagréables par l'enveloppe. Mais tous les jours je casse un peu la coquille qui recouvre M. Trude, et je découvre mille qualités qu'il enfouit comme un avare son trésor. >
M. Loncîe répondit à sa femme qu'il la trouvait maligne à l'excès, mais qu'elle voyait le musicien à travers un singulier mirage; qu'il était enchanté de ses lettres et qu'il la priait, malgré cette correspondance, de ne pas discontinuer son journal, afin de trouver en arrivant un rendu-compte exact de ses pensées.
« Vous allez me trouver bien folle, écrivait M™^ Loncle dans une autre lettre à son mari. Ce que j'ai à vous dire est léger et sérieux tout à la fois. Faut-il l'avouer? Une autre femme ne le ferait pas; mais je vous ai juré de ne rien vous cacher, et je remplirai ma promesse. D'après de secrets pressentiments qui ne trompent jamais les femmes, je m'étais douté depuis longtemps qu'une passion tenait M. Trude; j'en ai la preuve aujourd'hui. Croiriez-vous que dans le premier moment j'ai été con-
trariée? Maintenant que je suis habituée à la figure froide de M. Trude, je ne peux plus le voir autrement. Il aime en secret, depuis un an, m'a-t-il dit, une personne qui ne le saura jamais. « Vous vous trompez, lui ai-je dit; elle le sait. »Le pauvre garçon s'est troublé et n'a pas entendu ce que je lui disais. « Une femme se réveille un matin ; son caractère a changé tout à coup ; la veille elle était triste, fatiguée de la vie ; la voilà qui se pare comme pour une fête ; elle entrevoit une nouvelle vie. Et pourtant elle ne sait rien, personne ne lui a parlé, aucun homme ne Ta regardée ; mais elle sait que quelqu'un pense à elle dans ce moment, que quelqu'un l'aime; ce sont les songes qui lui ont apporté cette nouvelle sur leurs ailes dorées. Elle tire ses rideaux en sortant du lit le matin, et le soleil s'est précipité dans la chambre avec une joie qui semble dire : « Quelqu'un vous aime ! » L'air est plus pur que de coutume, le ciel plus beau, les arbres plus verts. Tout dans la nature complote pour crier le grand secret. Ainsi, monsieur Trude, votre secret est bien mal gardé, et la femme que vous aimez le sait, soyez-en certain, i> Je ne faisais pas attention, monsieur, que le printemps était venu et que le printemps m'avait amené quelque gaîté; j'étais habillée d'une robe de fantaisie à petits bouquets de roses. M. Trude a beaucoup regardé ma toilette et m'a dit : € Vous me pardonnez donc, madame? j C'a été
un coup de foudre; je jouais avec le feu sans y songer. M. Trude m'aime; c'est moi qu'il aime ! Revenez vite, monsieur, car il n'est pas convenable que je me trouve plus longtemps seule avec M. Triide. Non pas que son amour soit une de ces folies de jeune homme qui s'imagine trouver dans une femme mariée une conquête beaucoup plus séduisante que celle d'une jeune fille. L'amour de M. Trude est de l'amitié pure ; il n'a pas dit un mot d'allusion qui rappelât votre souvenir ; je crois qu'il eût tout avoué en votre présence. Cependant j'aimerais mieux, monsieur, vous savoir ici. Je comprends l'affection de M. Trude; il a perdu sa mère, et le pauvre garçon se trouve plus seul que jamais. Je lui ai donné la main, et je lui ai dit simplement : « Comptez sur mon amitié éternelle. » Maintenant nous sommes tout à fait à l'aise. Vous trouverez M. Trude tout à fait changé ; c'est un autre homme, cK il se montre dans sa vraie nature, bon, simple et prévenant. Adieu, monsieur, faites un bon voyage, car je vous attends sous peu de jours. »
La lettre de M. Loncle était moins singulière : il se moquait beaucoup de sa femme, bea'jcoup du musicien, et trouvait le roman assez bien imaginé. Il ne se doutait pas, disait-il, que sa femme eût autant de talent pour imaginer un petit drame. Il avait tout de suite compris le motif de sa dernière lettre : c'était pour le forcer à revenir immédiate-
ment; mais ses affaires de succession s'embrouillaient tous les jours dans les mains des avoués, et il ne savait à quelle époque il pouvait fixer son retour. Il engageait cependant sa femme à continuer sa correspondance, qui l'intéressait beaucoup.
M"e Loncle se trouva dans une singulière situation ; elle voulait pariir pour rejoindre son mari, et elle lui écrivit une lettre en ce sens ; le mari s'y opposa formellement et continua à persifler sa femme. « Est-ce que tu m'en aurais écrit un mot, disail-il, si cela était arrivé? » Il y avait un tel entêtement que M"^e Loncle resta. Seulement, elle eut le projet de ne plus recevoir M. Trude. A une soirée où j'étais présent, elle pria M. Trude de ne pas venir de huit jours, prétextant qu'elle allait passer une huitaine à la campagne, chez les Montbazin. M. Trude pâlit et ne dit pas un mot de la soirée; mais pendant que je rangeais ma basse, je me retournai plus vite qu'on ne le supposait, et je vis M. Trude qui baisait la main de M™e Loncle et qui semblait pleurer.
— Si je ne partais pas par hasard, dit U^^ Loncle, je vous ferai prévenir, messieurs.
Au sortir de la porte des Ghenizelles, au moment où je quittai le maître de musique qui demeurait à l'extrémité de la ville, je m'aperçus avec étonnement qu'il revenait sur ses pas et qu'il se faisait ouvrû* de nouveau la porte de la ville. Que pouvait-il
aller faire dans cetle rue déserte, où demeuraient seulement des jardiniers voisins de M. Loncle? La curiosité me prit, et je voulus le savoir. Il y a une porte de ville qui donne sur la promenade Saint- Jean : cette porte n'a pas de portier; mais comme nous avions besoin, dans nos farces nocturnes, d'échapper brusquement aux poursuites, la porte, en bois à jour, nous servait de lieu de retraite. Quoique assez élevée, il était facile de l'escalader, malgré les lances innocentes qui semblaient la protéger. Je grimpai par dessus la porte, et en moins de cinq minutes j'enfilai la ruelle des Chenizelles, et, en suivant les vignes, je fus me cacher et j'arrivai jusqu'à la maison de M. Loncle.
M. Trude était devant la porte, regardant la fenêtre éclairée du premier étage; mais il lui était impossible de voir la personne qui était dans cet appartement, car la rue très-étroite des Chenizelles ne permettait pas de s'éloigner de plus de cinq pas. C'était la chambre de M^^e Loncle qui, sans doute, écrivait longuement à son mari; au bout de deux heures, je m'aperçus, au froid qui me prenait, que je n'étais pas amoureux : le spectacle des contemplations de M. Trude n'offrait rien de particulier. Je m'en allai, laissant l'amoureux regarder les étoiles.
Quoique le maitre de musique allât tous les jours à la maison des Chenizelles, il ne manquait pas chaque matin de faire porter une lettre à M"™® Lon-
de, OU bien la lui donnait en la quittant. M"^© Loncle, ne sachant comment persuader son mari de revenir, lui envoya une lettre de M. Trude.
€ Voici, lui écrivait-elle, un nouveau rôle de ce que vous appelez le roman ; vous remarquerez que le rôle est écrit de la main de M. Trude, qui m'adorB et qui fera quelque folie si vous ne revenez pas. Di^ rez-vous encore que j'invente, monsieur? Vous connaissez l'écriture de M. Trude, et vous voyez qu'il n'est pas homme à se prêter à une pareille comédie. Revenez, monsieur; il en est encore temps: le feu est à la maison. Je suis suspendue par les mains à mon balcon; j'attends que l'on me porte secours; mais les forces peuvent me manquer. Une réponse immédiate, et je pars pour la campagne jusqu'à ce que vous reveniez. Je vous l'avoue, j'aime M. Trude: je me demande si c'est d'amour ou d'amitié; mais je ne crois pas à l'amitié entre un jeune homme et une jeune femme. Jamais je n'ai attendu avec impatience l'heure à laquelle vous deviez rentrer; jamais votre coup de sonnette n'a retenti dans mon cœur; jamais je ne suis devenue confuse quand vous entriez dans le salon ; jamais la parole ne m'a manqué en vous voyant. Heureusement, M. Trude est également gêné ; il s'assied loin de moi lorsqu'il entre, demande de mes nouvelles, et si je réponds à ses lettres, c'est pour éviter de parler. Car j'ai peur de la parole, et j'ai fait avec lui la conventioo
qu'il ne me parlerait plus de son amour. Il n'a pas manqué à sa parole ; mais il m'a écrit, et le voyant si malheureux, je n'ai pas voulu lui refuser cette consolation. Il ne se doute pas que je vous écris tout: ce serait comme un aveu de ma faiblesse, et je crains surtout qu'il ne le devine. Si nous faisons de la musique maintenant, je m'aperçois que chaque note du violon contient une plainte, un soupir, un désir. Revenez, monsieur ; prenez la poste pour arriver plus vite; je vous attends avec impatience. >
Au lieu d'aller seule à la campagne, U^^ Loncle avait écrit à M. Montbazin de venir la chercher. Nous étions engagés pour faire des trios une dernière fois lorsque M. Montbazin arriva. Il causa quelque temps à la fenêtre avec M"^^ Loncle, qui donnait une raison quelconque pour aller attendre à la campagne le retour de son mari. Le temps était beau, la fenêtre ouverte. M. iMontbazin était accoudé sur la croisée. Dans un coin du salon M. Trude était tout entier à ses douleurs et à ses joies. Après avoir saisi une partie de son secret, je ne m'inquiétai plus du reste. Je pris plus d'attention à la fameuse lunette qui, grâce à la position courbée de M. Montbazin, sortait à moitié de sa poche de derrière. Je m'approchai doucement et la touchai du bout des doigts: la lunette était plus disposée à sortir de la poche qu'à y rentrer. Par un petit mouvement sec et précis, je pris la lunette, et je m'éclipsai vivement. Ce
crime m*avait rendu pâle. Quoique exécuté avec prudence, je pouvais ne pas réussir. Je fourrai la lunette dans ma poche de pantalon, et je m'assis; mais je m'aperçus qu'elle se dessinait par trop sur la toile de coutil. M. Monlbazin venait de se relever de la fenêtre; alors j'eus peur de la suite de mon crime. Le vieil amateur allait fouiller dans sa redingote, s'apercevrait de la disparition de sa lunette; mon émoi me trahirait. Que penserait-on de moi si j'étais trouvé nanli de la fameuse lunette? Mon intention n'était pas de me l'approprier; je ne pensais qu'à la détruire. Je cherchai des yeux une cachette dans le salon; mais il n'y avait que le piano ouvert. Glisser la lunette sous la table d'harmonie, elle serait bientôt retrouvée ; elle n'aurait pas été se placer là de son propre mouvement. Je serais bien vite reconnu coupable. Je ne pensais plus qu'à m'en débarrasser. Sans doute, il était facile de sortir de l'appartement; mais en cas de perquisition on s'apercevrait de mon absence subite. iM. Monlbazin quitta tout à coup la fenêtre et vint s'asseoir sur un fauteuil pour causer avec Mn^e Loncle. Tout, le monde était occupé; M. Trude remettait une corde à son violon; je m'avançai près de la fenêtre, et je lançai vivement la lunette dans les vignes. Il était temps: M"^^ Loncle s'approchait du piano et feuilletait dans un paquet de musique pour choisir un trio.
— Nous ne jouerons guère qu'une heure, mes-
sieurs, dit-elle, car je pars ce soir pour la campagne de M. Monlbazin.
Je frémis de mon audace lorsque je vis ce dernier plier le bras droit et faire le geste d'un homme qui va fouiller dans sa poche. Il prit un air inquiet en ne trouvant pas d'cibord sa lunette ; mais il crut l'avoir fourrée par distraction dans l'autre poche, et chai'gea son bras gauche d'aller à sa recherche. Quand il se fut assuré que la fameuse lunette ne s*y trouvait pas, il se leva, roide comme un ressort, et se fouilla partout avec les marques de la plus grande inquiétude.
— Vous n'avez pas vu la lunette? dit-il à M"^® Loncle.
— Non, dit celle-ci étonnée.
— Je l'avais tout à l'heure encore.
11 se promenait avec effarement par la chambre et regardait sur tous les meubles.
— C'est singulier, dit-il; je l'ai sentie me ballotter dans les jambes. Que peut-elle être devenue?
11 me regarda peut-être par hasard, plutôt pour m'interroger que pour m'accuser. J'eus le courage de lui demander si la lunette était celle dont il se servait habituellement.
— Oui, dit-il ; il n'est pas possible qu'elle soit égarée.
— Je ne l'ai pas vue,dis-je effrontément. Vous êtes bien certain, monsieur^ de l'avoir prise en parlant?
LES TRIOS DES CHENIZELLES. 24b
— Certainement; je regardais encore tout à l'heure un point de vue sur la promenade.
— Je m'en vais la faire chercher par la domestique, dit Mme Loncle.
La vieille bonne fureta dans tout le salon, regarda attentivement parla cour, par l'antichambre, et déclara que certainement la lunette n'avait pas été perdue dans la maison.
— Vous l'aurez oubliée chez vous, dis-jeàM. Montbazin.
Il me regarda fixement d'un air défiant; mais j'étais froid comme il convient au criminel audacieux.
— C'est une singulière chose, dis-je à M. Montbazin sans me soustraire à son regard, que l'habitude des iHuetles. Je suis excessivement myope, et je ne vois pas à dix pas. Dernièrement, je soifais dans la ville et je regarde l'heure au cadran de l'hôtel de ville, il était onze heures cinq minutes. De là je m'en vais sur les promenades, et il y avait dans la campagne une fumée qui ni'inquiélait. Je veux chercher mes lunettes comme vous; je ne les trouve pas. Je me fouille, rien; j'étais bien persuadé de les avoir perdues, puisque un quart d'heure avant je m'en étais servi pour regarder Theure. Le soir, en rentrant chez moi, la première chose que j'aperçois sur ma cheminée, ce sont mes lunettes. Je ne îes avais donc pas pour regarder l'heure à l'hôtel de ville, et j'avais vu l'heure distinctement; cepen-
dant, avec ma vue je ne peux pas distinguer même rhorloge. J'étais victime d'une hallucination. Bien certainement vous êtes dans le même cas; vous croyez vous être servi de votre lunette sur la promenade; c'est une erreur: vous la retrouverez ehez vous.
Ce beau plaidoyer irrita tellement M. Montbazin, qu'il se répandit en plaintes et en colères violentes. J'avais produit un effet contraire à ce que j'attendais de mon sang-froid. M. Montbazin était certain d'être entré dans le salon avec sa lunette; il en eût mis satête au feu. Il s'exaspérait contre les étrangers au milieu desquels on ne peut pas vivre en sûreté, et il regardait M.Trude,qui, assis tristement dans un coin, n'avait pas entendu un mot de la discussion. M^^ Loncle, indignée de ce qu'on pût soupçonner son professeur de la disparition de la lunette, répondit fièrement à Montbazin que ceux qu'il appelaient étrangers étaient des amis pour elle.
— Des amis! s'écria M. Montbazin. Je ne sais, du reste, ce qui se passe ici.
Le vieil amateur semblait avoir découvert la passion de M. Trude pour M'^^ Loncle, car, après des paroles pleine de réticences, il sortit en disant qu'il ne mettrait le pied dans la maison que si on lui rendait sa lunette.
J'eus un moment l'idée d'avouer mon crime après son départ, mais je me retins.
LES TRIOS DES CHENIZELLES. 2i7
— Vous ne partirez pas ce soir, disait M. Trude à M™^ Loncle.
— C'est un bonheur que d'avoir eu cette scène, disait-elle; voyez à quels tourments ce maniaque m'eût exposée chez lui.
La réponse de M. Loncle à la lettre de sa femme ne se fit pas attendre.
« Voilà donc, madame, pourquoi vous hâtiez mon départ, tout en ayant l'air de me retenir : pour satisfaire votre passion avec un misérable musicien. Encore je ne vous en voudrais pas si vous vous accusiez franchement ; mais toute votre correspondance est calculée froidement, sans doute en société avec ce musicien, pour me préparer petit à petit à la fatale nouvelle. Je ne crois pas à ces sortes d'amitiés si pures, et dès le principe j'avais deviné où vous mèneraient toutes vos musiques. Quel sournois que ce M. Trude, et comme il a été habile ! Non pas que je lui en veuille ; c'est sur vous que retombe tout mon mépris. Se déshonorer avec un homme à qui chaque mois vous payez des cachets ! Si encore il était beau, bien tourné, instruit, je comprendrais votre trahison ; mais c'est un homme en dessous, sans éducation, et vous vous donnez à un tel homme ! Je vous pardonnerais encore si votre amant était jeune, brave et séducteur: une femme se laisse facilement prendre aux apparences ; elle fait une faute, elle s'en repent, elle l'avoue à son
mari, et un homme bien élevé pardonne. Mais vous joignez le mensonge à la perfidie ; vous attrapez une espèce de fausse entorse, fausse en tout point, pour vous jeter dans les bras de ce vil musicien. Est-ce croyable ? Je me suis dit en lisant cette première lettre : « Ma femme veut me faire un petit roman pour me rendre jaloux et me ramener à la maison. > C'était un roman, en effet, mais dont le premier chapitre était destiné à me dorer la pilule. Vous avez chassé de chez moi mon ami Monlbazin, dont la vigilance vous inquiétait sans doute, et vous voulez me faire croire à une histoire de lunette qui n*a pas le sens commun. Comprenez-vous maintenant pourquoi je désirais tant que vous teniez votre journal? Il est difficile de cacher ses pensées. Vous n'auriez pas avoué votre passion, qu'elle se trahirait dans le mot le plus insignifiant. Sachez donc maintenant que ma maladie a été jouée en partie, et que, si je me suis soumis à la saignée et aux sangsues, c'était pour obtenir un affaiblissement momentané et obtenir de vous ce que vous aviez raison de refuser depuis si longtemps. Si vous aviez fait un aveu complet, peut-être vous eussé-je pardonné. Aujourd'hui je vous regarde comme la dernière des femmes. »
Le soir, M. Trude arriva plus gai que de coutume: son amie ne partait pas ; mais il la trouva dans les larmes. M"» Loncle ne dit pas un mot et lendit
la lettre au musicien, qui la lut attentivement, ne se rendant pas compte comment M. Loncle pouvait être informé de tous ces détails. Le soir venait; un vent liède arrivait par la fenêtre. M. Trude prit les mains de la pauvre femme, et elle lui raconta dans les plus grands détails tout ce qui lui était arrivé depuis le commencement de sa vie, sa réclusion de jeune fille, sa réclusion de jeune femme, comment son mari ne l'avait jamais comprise, et la situation dans laquelle elle allait se trouver. Ces deux âmes blessées par la souffrance se comprenaient.
Le lendemain, il arriva une nouvelle lettre de M. Loncle. « Pardonne-moi, disait-il. J'ai été dur hier; je m'en repens. Je suis dans une disposition d'esprit maladive. Il me prend des envies de me suicider tant que je n'aurai pas reçu un aveu complet de ta faute. Qu'importe, après tout! Tu as cru aimer ce musicien, et tu ne l'aimais pas. Combien de femmes marchent la tête haute dans le monde, qui ont trompé leurs maris avec la volonté de les tromper ! Toi, ma chère femme, tu ne savais rien de la vie ; j'ai eu tort de le laisser vivre isolée ; le premier homme que tu as rencontré devait te perdre. A partir d'aujourd'hui, nous changerons notre vie : nous quitterons la ville ; nous irons habiter Paris l'hiver, nous voyagerons en été ; n'est-ce pas que ces plans te conviennent? Vois si je t'aime en-
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core ! Mais je ne vivrai pas si tu ne me fais l'aveu le plus complet de tout ce qui s'est passé entre toi et M. Trude. C'est de ma faute; je n'aurais pas dû te quitter. Hélas ! c'est une leçon chèrement payée et dont je me repens un peu tard. Tu me dirais aujourd'hui que tout s'est passé amicalement entre toi et M. Trude, que je ne le croirais pas ; je ne reviendrais pas, et je te laisserais courbée sous le remords, aux bras de ton séducteur. Avoue donc ta faute ; ton pardon est tout prêt. Comment plus tard pourrais-tu paraître devant Dieu chargée d'un tel péché, et qui, mieux que moi, a le droit de te faire grâce? Songe, ma bien chère, que c'est le seul moyen de te rendre la conscience légère pour tout le reste de ta vie. INous pleurerons un peu ensemble, et tout sera dit. y>
M. Loncle arriva trois jours après sa lettre. Il n'avait pas attendu la réponse.
Son premier mot fut: « Eh bien! madame, » comme s'il eût attendu une révélation. Mais M""» Loncle ne répondit pas et laissa son mari se promener par la chambre, regardant tour à tour les meubles de l'appartement et semblant attendre d'eux un témoignage de la faute de sa femme. M. Loncle cessa tout à coup ses promenades pour se camper en face de celle qu'il regardait comme infidèle. Il la regarda attentivement dans les yeux ; mais les grands yeux noirs de M"« Loncle ne révélaient rien. La
bouche dédaigneuse montrait tout au plus une femme indignée de se voir traitée en accusée.
— C'est à se casser la tête contre les murailles, dit M. Loncle. Voyons, madame, parlez-moi ; vous ne me dites rien?
Ces sortes de silence profond que sait garder la femme dans les circonstances difficiles irriteraient un agneau.
— Vous êtes coupable, dit le mari, et vous craignez que le son de votre voix ne vous trahisse
Ah! si je tenais le misérable! dit-il en renversant une chaise... Vous ne m'avez pas seulement demandé des nouvelles de mon voyage ? dit-il en se radoucissant subitement. Rien, pas un mot, pas une parole... On ne peut pas vivre ainsi; non, on ne peut pas vivre ainsi.
M. Loncle s'arrêta quand il eut parlé longtemps, passant des reproches aux accusations, des violences aux paroles caressantes. Il était arrivé l'esprit en désordre, la tête perdue, comptant sur les inspirations que lui donnerait son entrée, et le malheureux sentait ses paroles se briser contre la froideur raisonnée de sa femme. Chaque phrase qui sortait de sa bouche ne portait pas, mais lui revenait comme par ricochet et le blessait.
M. Loncle comprit qu'il avait eu tort de n'avoir pas bâti un système oratoire ; il pensa qu'il ferait mieux de s'enfermer dans un moyen d'accusation
violent ou de s'abriter dans un tendre pardon. En chemin, il avait calculé que sa femme se jetterait dans ses bras en avouant sa faute; alors il était indigné, grinçait des dents et rugissait de telle sorte que son compagnon de voiture s'était demandé à quel échappé des Petites-Maisons il avait affaire. îVIais l'événement avait déjoué tous les discours préparés. Que faire, que dire contre une telle froideur?
M. Loncle, battu, sortit honteux, humilié comme une troupe qui est montée à l'assaut, comptant sur une faible défense, et qui se retire déjà à moitié vaincue par la vue de nombreuses batteries que les assiégés viennent de découvrir.
— Voilà donc ce maudit lilas qui a causé tout mon malheur! s'écria M. Loncle, qui essayait de rafraîchir ses esprits à l'air pur du jardin.
Il secoua violemment le hlas et passa sa colère contre l'innocent arbre en essayant de le déraciner ; puis, honteux de son action, M. Loncle haussa les épaules, regarda si par hasard sa femme ne l'avait pas suivi et piétina la terre qu'il avait remuée en tentant d'arracher le lilas. Maintenant il voulait la vie du lilas autant que tout à l'heure il avait désiré sa mort. Le malheur était que M. Loncle manquât de parti pris, tantôt s'arrêtant à une idée tantôt à une autre.
Cependant le souvenir de M. Trude lui revint à
Fesprit, et il se demanda quelle conduite il allait tenir à l'égard du séducteur. Sans doute celui-ci, n'étant pas prévenu, reparaîtrait dans la journée ou dans la soirée. Fallait-il l'expulser honteusement, ou le provoquer, ou lui demander réparation, ou le recevoir comme de coutume ?
La danse de ces différentes idées remua tellement l'esprit de M. Loncle que son corps s'en ressentit. Il fit peut-être six cents fois le tour de son jardin, sans se rendre compte qu'il marchait. Il obéissait à de secrètes tempêtes intérieures qui lui mettaient en mouvement ses bras et qui les faisaient mouvoir en sens extravagants. Un moment il tua évidemment M. Trude en duel, car il se fendit et s'allongea, la figure pleine d'une satisfaction cruelle, et il poussa un cri tel que celui d'un geindre qui laisse retomber sa pelotte de pâte. Ce duel, exécuté en imagination avec toute la bravoure possible, ne contenta point l'esprit timide de M. Loncle. < Malheureux ! s'écriait-il, vous osez reparaître dans ma maison après ce qui s'est passé... Fuyez, et ne vous présentez jamais devant mes yeux... » Alors M. Loncle entendait If» Caunette de la rue ; il allait lui-même ouvrir la porte, et il congédiait ainsi le maître de musique. Puis les traits du mari quittaient leur état de crispation et reprenaient les lignes tranquilles que la société exige : sa bouche était souriante, ses yeux caressants ; il se frottait
les mains. « Mon cher monsieur Trude, que je suis heureux de vous revoir! Voire santé a été bonne?... Veuillez entrer; ma femme vous attend. Je vais donc entendre un peu de musique, dont je suis privé depois si lojigtemps. »
En ce moment la vieille bonne apportait au chien sa pâtée habituelle.
— Marguerite, dit M. Loncle, écoutez ici.
La vieille domestique vint près de son maître. Il lui demanda si rien d'extraordinaire n'était arrivé à la maison pendant son absence : il fit parler la vieille bonne sur sa maîtresse, sans cependant lui montrer les soupçons qui déchiraient son âme. Avait-on fait beaucoup de musique? Voyait-on toujours M. Charles et xM. Trude ? Venaient-ils ensemble ?
La domestique répondit à toutes ces questions, sans se douter de leur importance; mais elle n'apporta aucune lumière à M. Loncle.
A l'heure du dîner, M. Loncle fut humilié de se représenter devant sa femme sans avoir pris un parti, et il la fit prévenir par la domestique qu'il avait à sortir. Son véritable but était de se promener dans les Chenizelles en attendant l'ariivée de M. Trude. Décidé à avoir une conférence avec le musicien, avant que celui-ci ne fût prévenu de son arrivée, il espérait qu'il parviendrait, dans le premier moment de trouble, à connaître la fatale vé-
rité ; mais les heures d'attente sont plus longues aux jaloux qu'aux amoureux.
Après avoir attendu vainement une demi-heure dans la rue, M. Loncle se décida à renirer.
— Comment! dit-il à sa femme, vous vous mettez à table sans moi?
M"*" Loncle montra à son mari un couvert vide qui attendait; le mari devint furieux en voyant que sa femme avait presque deviné son retour, et il se mit à table ennuyé, ne trouvant rien de bon, criant après la vieille domestique, mangeant malgré tout, quoiqu'avec colère. Le dîner était à peine terminé qu'on entendit la cloche de la porte. M. Loncle se leva précipitamment, le sang à la figure, avec la mine d'un homme effaré qu'un grand coup vient de frapper. La vieille bonne, qui desservait la table, alla vers la porte.
— Marguerite! cria M. Loncle d'une voix étranglée.
— Qu'est-ce qu'il y a, monsieur?
— Restez là... là, dit-il; je vais ouvrir moimême.
Il fit quelques pas et s'arrêta brusquement.
— Non, dit-il, allez-y... attendez... A n'importe qui, vous direz que madame ne peut recevoir aujourd'hui.
La vieille bonne, étonnée, regarda M. Loncle, puis sa femme, qui ne levait pas les yeux, de peur
que son mari n'interprétât son regard comme un signe d'intelligence avec la domestique.
— Allez vite, dit M. Loncle, qu'un second coup de sonnette venait de faire tressiallir; madame n'y est pour personne...
La vieille bonne revint bientôt et ditque M. Trude s'était présenté et avait annoncé qu'il reviendrait le lendemain.
— Demain! s'écrie M. Loncle, demain, nous verrons.
Dans les cinq minutes qui suivirent le dernier coup de sonnette, M. Loncle se leva dix fois de sa chaise, avec l'intention de rejoindre le maître de musique; sa femme, comprenant tous ces secrets mouvements, le regardait avec pitié. Des orages s'amoncelaient sans cesse sur le front de M. Loncle, qui se disait qu'une pareille existence était into.lérable, et qui cependant se sentait faible devant la résistance de sa femme. La nuit venait lentement : la position était si critique pour M. Loncle, qu'il sentait qu'il serait moins ridicule de luer sa femme que de se trouver ainsi seul avec elle, sans pouvoir lui tirer une parole douce ou cruelle.
Quand la nuit fut venue tout à fait, M. Londe alla vers sa femme assise, qui regardait les derniers feux du village s'éteindre peu à peu dans la vallée. Il lui prit les mains et les froissa doucement et longtemps, comme pour les étudier et en tirer une con-
versation que la bouche refusait. xM™« Loncle abandonna ses mains à son mari, mais elles étaient mornes et inertes. Ce n'étaient pas de ces mains fines, effilées, délicates, caressantes, qui parleni une langue mystérieuse et pleine de voluptés à celui qui sait comprendre de tels discours; ce n'étaient pi's CCS chairs plus douces que le velours, plus souples que l'acier, qui sont une si énervante promenade aux lèvres : c'étaient des doigts atones et sans vie qui se laissaient prendre sans opposer de résistance.
— Ma femme, s'écria M. Loncle, pardonne-moi... Je ne peux pas vivre ainsi ; j'ai tort, je le vois : pardonne-moi.
La situation était devenue tellement insupportable è M™" Loncle, qu'elle dit à son mari :
— Monsieur, relevez -vous.
— Tu me pardonnes alors?
— Vos injurieux soupçons peuvent-ils m'alteindrel dit-elle. Et ct-pendant, après la lettre insensée que vous m'avez écrite, j'étais décidée à me séparer de vous.
— Oublions la lettre, dit M. Loncle, oublions tout ; tiens, je n'y pense déjà plus... mais c'est parce que je t'aime que je t'ai écrit une pareille Jellre... je t'aime trop...
— Alors, monsieur, modérez voire amour, car vous me faites sentir vos transports d'une manière blessante.
— Combien tu m*as fait souffrir, dit M. Loncle, depuis que je suis arrivé ici ! J'ai compris l'enfer en une après-midi.
— Et moi, monsieur, croyez-vous que je sois heureuse depuis votre départ ?
— Vraiment ! s'écria M. Loncle au comble de la joie, tu me regrettais un peu?
— Ne vous ai-je pas prié instamment de revenir ?
— Oui, tu as raison, ma chère femme... mais tout est oublié, et nous allons retrouver notre vie heureuse du passé.
S*il y avait eu de la lumière dans le salon, M. Loncle aurait remarqué que les yeux de sa femme se levaient tristement vers le ciel.
— Ce pauvre M. Trude que j'ai renvoyé... Demain je lui en ferai mes excuses.
— Comment ! dit M"" Loncle, vous pensez à le recevoir ?
— Sans doute : il a été un peu amoureux de toi; ce n'est pas sa faute à ce garçon; je ne lui en veux pas. Et qui est-ce qui ne serait pas pris à ta beauté, à ta poésie?...
— Allons, monsieur, vous faites des phrases, dit M™^ Loncle ; vous tombez d'un extrême dans l'autre. Plus j'ai pensé à ce que vous appelez l'amour de M. Trude, plus je vois maintenant le vide affreux que lui cause la mort de sa mère. M. Trude s'est trompé : il ne m'aimait pas. Il m'a apporté une vive
affection qui avait besoin de prendre racine quelque part; sans la mort de sa mère, il ne m'eût jamais regardée que comme une musicienne. Un moment j'ai consenti à tromper sa douleur; mais je me suis aperçue que le rôle d'amie devenait trop dangereux, et je vous ai rappelé. ..
— Que tu es bonne ! s'écria M. Loncle.
La journée du lendemain se passa bleue et sans nuages pour le mari, qui se croyait à l'âge de vingt ans, fiancé à une jenne fille aimée; [mais l'arrivée de M. Trude tein:.; de gris cette douce atmosphère. Le musicien tressiillit en apercevîfnt M. Loncle, et le mari, qui avait préparé un masque pour cette entrevue, fut également embarrassé. Des politesses et des compliments de circonstance furent échangés qui cachaient bien des troubles.
J'étais présent à celte entrevue diplomatique. Sans me douter combien était tendue la situation, je pressentis qu'un même courant d'idées remuait les personnes présentes. M. Loncle me questionna; M^^ Loncle me demanda force nouvelles de la ville. 11 me parut que j'étais un terrain neutre où les adversaires se reposaient de temps en temps. Seul, M. Trude laissait aller cette inoffensive conversation et paraissait honteux de son rôle. M^^^ Loncle proposa de faire de la musique, et il y eut un petit mouvement de va et vient dans le salon qui sembla ôter un grand poids à l'esprit du musicien. Je ne
sais si le hasard avait déterminé M. Trude à choisir le trio qui commença la séance; mmVadagio de Beethoven était plein de larmes, et quand le chant fut dit par le violon, M. Trude en tira des sons mélancoliques tels que je n'en ai jamais entendu. Sans quitter des yeux la partition, il est de toute évidence que M"^^ Loncle regardait le violoniste, et son mari s'agitait dans son fauteuil : il croisait ses jambes, les décroisait, secouait son pied comme un homme fionffrant. Le fait est que M"!© Loncle, assise à son piano, tournait le dos à son mari, et qu'il était inquiet de connaître si elle pouvait communiquer du regard avec M. Trude:
-—Pardon, madame, dit celui-ci en s*arrêtant tout à coup, je crois qu'il y a une ou deux mesures passées sur ma partie.
Et il s'approcha de M"^© Loncle pour comparer la partie de violon avec la partition. Aussitôt le mari se leva brusquement pour surveiller ce simple rapprochement. La soirée se passa simple en apparence, mais la figure de M. Loncle avait varié; il nous salua d'un air triste et résigné, comme un homme qui subit dans son salon des êires qu'il déleste.
Quoique rien dans la conduite de M. Trude, à celte sortie, n'eût pu augmenter les soupçons de M. Loncle, sa jalousie augmenta. Il se promenait toute la journée seul dans son jardin, pesant une à une les paroles de sa femme, les analysant^ les fai-
LES TRIOS DE» GHENIZELLES. 26i
sant fondre et ne trouvant qu*un doute perpétuel au fond du creuset. En même temps, il relisait les leltres que sa femme lui avait écrites, et la question qui le tourmentait était : « Suis-je revenu à temps ? > Un jour il demanda à sa femme si elle avait conservé les lettres du musicien.
— Vous êtes encore tourmenté, lui dit-elle.
— Non, je t'assure.
— Cola se voit à la moindre de vos actions.
— Je suis curieux seulement de connaître le style de M. Trude.
— Je vous ai envoyé une de ses lettres.
— C'est l'ensemble que je voudrais lire.
— Vous s tenez beaucoup ? demanda M^^e Loncle.
— Pas du tout... Cependant...
— Les voici, monsieur, dit M"^e Loncle en ouvrant un petit coffret plein de lettres.
La flgure du mari rayonna ; sa main s'élança sur le coffret comme celle d'un voleur.
— Si je n'avais craint de renouveler vos soupçons, il y a longtemps, monsieur, que je vous aurais donné ces lettres.
— - Des soupçons! mon amie; m'en crois-tu capable? Je te laisse, dit-il, un moment seule... Tu permets ?
— Sans doute, dit M^e Loncle.
Le mari ne fit qu'un saut du rez-de-chaussée au premier étage, où il avait un cabinet, et son pre-
mier mouvement fut d'étaler toutes les lettres sur son bureau et d'entre-regarder l'enveloppe, comme hésitant à les lire. Puis il ouvrit les premières, et ayant lu: a Madame, i> il passa à d'autres; mais son front se plissa quand il vit en tête : c Mon amie. » Il arriva ainsi à la dernière moitié qui avait pour suscription: « A Juliette. 3>
— Misérable ! s'écria M. Loncle.
Et sa colère ne connut plus de hpmes en lisant : € Ma chère Juliette. » Il se leva, ouvrit la fenêtre pour respirer, car il se sentait étouffer dans le cabinet. Alors il lut la lettre suivante :
<L Ma chère Juliette, quelle soirée nous avons passée hier ! C'est trop de bonheur; je me demande quelle est la peine, quels sont les chagrins qui m'attendent pour me faire payer ces moments heureux. Je n'ai jamais senti la vie comme hier soir en vous quittant ; il me semblait que j'appelais à moi toutes les forces de la nature pour ne pas succomber. Si j'étais rentré ainsi dans la ville, on m'aurait regardé sans doute comme un fou; mais la nuit venait. J'ai descendu les Chenizelles, et j'ai gagné la promenade Saint-Jean ; je me suis jeté sur le gazon, et, pendant une heure, je ne saurais dire quelles pensées roulaient de mon cœur à ma tête. Pensez quel trésor vous m'avez donné, à moi qui n'ai jamais connu l'amour; je suis pauvre, je n'ai jamais connu que l'amour de ma mère. Elle, j'osais l'aimer
liSS TRIOS DES CHENIZELLES. 265
en toute sûreté, car j'étais certain qu'elle ne me repousserait pas ; mais vous, jeune et si belle, n'étaitce pas une audace sans pareille que de songer seulement à vous baiser la main ? Eh bien ! j'ai peur de mon bonheur, j'en tremble maintenant ; on dirait que j'ai trouvé un portefeuille plein de billets de banque, et je n'en dors plus ;je crains qu'on ne me l'enlève. J'ai dit mon secret à la lune, aux étoiles, au soir, à l'air frais de la nuit, à la vieille cathédrale, car on ne saurait garder pour soi un tel bonheur. Je me suis senti un peu soulagé ; malgré tout, je sens combien je vais souffrir pendant les longues heures qui nous sépareront jusqu'à demain. Vous pouvez changer d'ici à demain ; une heure suffit, une minute, que sais-je? Toutes les fois que je sonne à votre porte, mon cœur bat à rompre ma poitrine ; je ne sais si je vous retrouverai la même. Je vous vois, et si vous ne me regardiez de votre regard caressant la première, je crois que je serais glacial et sans parole. Que voulez-vous? la misère rend inquiet et amène le doute. Je me demande pourquoi vous m'avez aimé ; je ne suis pas digne de votre amour; je le comprends, et j'ai peur que vous ne vous lassiez bien vite de ma tendresse. Cependant, après la soirée d'hier, j'af confiance; je me sens aimé comme j'aime, et je ne vois pas de fin. Il est temps qu'on appelle dans la ville un autre professeur de musique, car je donne des leçons bien à l'aventure.
Je n'entends plus mes élèves ; ils jouent comme il leur plaît, et, s'ils ne se levaient pas les premiers, dans leur ennui d'apprendre la musique, j'oublierais que je donne une leçon et que l'heure est passée depuis longtemps. De l'endroit où j'étais, la nuit, je voyais votre maison, ou plutôt je la devinais dans l'obscurité; e'est ainsi que j'ai entendu sonner deux heures à la cathédrale. Quel bonheur si vous avez entendu ces deux heures sonner! Je n'ose y croire. A ce soir, n'est-ce pas, Juliette, ma chère Juliette ! >
Après avoir lu cette lettre, M. Loncle descendit les escahers plus vite encore qu'il ne les avait montés, et entra dans le salon en faisant claquer la porte :
— Comment, madame, dit-il, vous osez me montrer une pareille lettre, et vous ne craignez pas ma colère ! Ne croyez pas que je suis indigné de la confession du musicien, non; mais c'est votre audace qui me confond. Il faut que vous me preniez pour un homme singulièrement épais pour croire que je vais rester tranquille après de tels aveux... Vraiment, je vous admire ; vous êtes calme comme si je vous parlais d'une autre... L'avez-vous donc oubliée, cette lettre? ne vous souvenez-vous plus que chaque mot vous jette la pierre? Allons, répondez ! On ne se moque pas ainsi d'un mari...
En parlant ainsi, M. Loncle frappa la petite table h ouvrage d'un violent coup de poing.
— Je comprends, dit M. Loncle, qu'on trompe son mari, cela arrive tous les jours ; mais on ne le lui fait pas voir si clairement; surtout on ne se pose pas, comme vous le faites, en déesse de l'amitié. Ah! c'était une amitié que vous offriez à ce M. Trude, à ce joueur de violon... Quelle singulière amitié ! Voilà la première que je vois se traduire ainsi. Vous avez eu peur de son amitié, je le crois bien; moi aussi, j'ai peur de cette amitié dangereuse, et j'ai raison d'avoir peur. Je n'ai pas lu les autres lettres; je n'ai pas choisi. Si vous voulez, je les brûlerai à l'instant pour ne garder que celle-ci ; mais j'ai vu les progrès rapides que faisait dans votre cœur le joueur de violon. Aujourd'hui, madame, demain mon amie, après-demain ma chère amie, enfin le petit nom. Cet homme-là vous a tutoyée, cela se sent. Être tutoyée par un joueur de violon ! Oh ! s'il ne l'a ps5 fait dans sa lettre, c'est que le papier commande une espèce de pudeur. Cette fois ne croyez plus que je reviendrai ; j'ai été bien lâche le jour de mon arrivée : il me restait encore quelques doutes. En vous voyant le front si pur, il me semblait que vous ne pouviez cacher aucune faute derrière; mais votre figure ne change pas. Je vous ai observée quand le joueur de violon est venu : aucune émotion ne paraît dans vos traits. 11 s'en va : rien ne se voit sur votre figure. Quel masque vous avez su prendre!
— Monsieur, dit M"^© Loncle en se levant pâle, je
VOUS ai laissé m'insulter sans vous répondre ; je ne vous dirai qu'un mot : je n'ai manqué à aucun de mes devoirs de femme mariée, et puisque la vie ne peut continuer entre nous deux telle que vous la faites aujourd'hui, permettez-moi de me retirer dans ma chambre, d'y vivre seule et de n'en plus sortir. M'û® Loncle quitta le salon sans que son mari pût trouver une réponse à des paroles si nettes. A vrai dire, M. Loncle n'était pas mécontent de voir se terminer ainsi une pareille scène ; il avait résolu de ne pas faiblir, et il n'y avait d'issue dans cette querelle qu'au cas où la femme aurait demandé son pardon. La conduite ferme de U^^ Loncle était pour l'instant un dénoûment satisfaisant; le mari se dit que le lendemain la recluse sortirait d'elle-même de sa chambre et viendrait demander grâce; mais il n'en fut pas ainsi. Par un billet concis, M™^ Loncle priait son mari de lui faire apporter ses repas par la domestique, et déclarait qu'elle ne mangerait pas si M. Loncle voulait entrer en même temps que la bonne. Deux jours se passèrent de la sorte, longs comme un siècle pour le mari, qui allait du salon au jardin, du jardin au cabinet, ne sachant comment passer son temps ni endormir ses soupçons. La nuit, il se levait et écoutait à la porte de sa femme pour essayer de surprendre quelques pleurs, quelques rêves, quelques confidences jetées au milieu du silence.
Le troisième jour de cette séparation à l'amiable, M. Trude, qui ignorait ce qui se passait à la maison des Chenizelles, vint l'esprit tourmenté, tremblant à ridlée de retrouver désormais un mari entre lui et la femme qu'il aimait. Il était facile de lire sur la figure du musicien les nuits sans sommeil, les crises et les violentes souffrances de l'amour. Quoique d'une autre nature, les tourments de M. Loncle pouvaient se deviner. L'entrevue fut singulière entre les deux hommes, qui se sentaient blessés l'un par Taulre.
— Mon cher monsieur Trude, dit M. Loncle, vous plairait-il de faire un tour de jardin avec moi en attendant que vous puissiez voir ma femme?
M. Trude accepta d'un air surpris.
— Je vous attendais avec impatience, dit le mari.; j'ai un petit service à vous dema^er.
Le professeur de musique regarda M. Loncle en face, pour essayer de saisir d'avance le sens de la conversation qui allait suivre.
— J'ai le malheur, dit M. Loncle, d'être un peu froid avec ma femme; elle s'est relk-ée dans sa chambre ; elle vit seule; elle mange à peine. Je ne sais ce qu'elle a; mais je crains qu'elle ne se laisse abattre par la solitude et qu'elle ne tombe malade. J'ai donc pensé à vous pour lui faire entendre raison.
— Vraiment! s'écria M. Trude, à moi!... Vous avez pensé à moi !
Le pauvre maître de musique ne savait s'il rêvait en entendant cette confidence, et la lune eût pris en plein midi la place du soleil, qu'il n'eût pas été plus étonné. Il se demandait si M. Loncle n'avait pas connaissance de son amour et ne lui tendait pas un piège en ce moment; il était aussi troublé qu'un galopin surpris par un paysan en train de voler des pommes.
— Mme Loncle n'est pas souffrante? demanda-t-il avec anxiété.
— Je ne le crois pas, dit le mari ; mais elle le deviendra, et moi aussi, car je ne vis pas depuis trois jours. Croiriez-vous que si je voulais entrer dans sa chambre, je crains qu'elle ne se porte à quelque extrémité?
— Mais enfin, dit M. Trude, il s'est donc passé entre vous quelque chose de bien grave?
— Non, dit M. Loncle ; vous savez comme sont les femmes : un rien suffit pour les exaspérer ; elles sont entêtées, et quand une fois elles se sont mis quelque folie dans la tête, le diable lui-même ne saurait l'arracher.
— Alors, dit M. Trude, je vous serai d'une maigre utiHté.
— Pardonnez-moi ; ma femme a de l'amitié pour vous; elle sait combien vous lui êtes dévoué: elle vous écoutera.
— J'y cours, dit le musicien.
— Attendez un peu, mon cher monsieur Trude, J'ai encore un autre service à vous demander : promettez-moi de ne pas dire à ma femme que c'est moi qui vous ai invité à faire cette démarche.
— Je vous le promets, monsieur.
— Comme ma femme refuserait sans doute de vous ouvrir d elle me savait dans la maison, je m'en vais faire en sorte qu'elle m'entende sortir. J'emmènerai le chien promener : quand il sort, il fait beaucoup de cris. M™e Loncle sera certaine que je suis parti. Alors, il est présumable qu'elle vous recevra. Mon cher monsieur Trude, engagez-la à plier un peu son caractère ; qu'elle reprenne sa manière de vivre habituelle, car je n'existe plus : dites-lui combien vous m'avez trouvé changé, les traits altérés... N'est-ce pas, mon cher monsieur Trude? s'écria-t-il en prenant la main du musicien.
— Vous pouvez compter sur moi, dit M. Trude. Quand le musicien eut dit son nom à la porte de
la chambre de M«^e Loncle, il entra sans difficulté.
— C'est vous, dit-elle, vous la cause de tous mes malheurs, vous qui venez me voir ! parlez, monsieur, partez, je vous en prie.
Le musicien s'était jeté aux pieds de M^^^ Loncle.
— Laissez-moi, monsieur, disait-elle, laissezmoi. Pourquoi venir me troubler?
Le premier moment de l'exaltation passé, le musicien dit qu'il avait été envoyé par M. Loncle, et la
270 LCS tmOS DES CRENIZELLES.
malheureuse femme se demanda quelle pctuvait être l'idée de son mari. Elle raconU tout ce qui s'était passé dans les plus grands détails. Alors M. Trude manqua à sa promesse, et dit la singulière mission dont il était chargé.
— Retourner auprès de mon mari!... Jamais, dit Mroe Loncle; j'aime mieux la solitude absolue. Vous voyez quel caractère il a : plein de violence aujourd'hui, demain plein de faiblesse. Ses soupçons ne s'endorment que pour se réveiller plus terribles un moment après. La paix ne rentrera dans mon ménage que du jour où j'aurai avoué une faute dont je suis innocente. Ah ! monsieur, pourquoi vous aije rencontré?
M. Trude * releva, car il était toujours aux genoux de Mnao Loncle, et il abandonna ses mains, qu'il mouillait de ses larmes.
— Mon parti est pris, madame, dit-il froidement.
— Mon Dieu, s'écria -t-elle avec inquiétude, quel parti?... Vous me faites trembler!
Comme le musicien ne répondait pas :
— Je vous en prie, dit-elle, ne vous laissez pas emporter. Dites-moi, je veux le savoir.
Elle lui prit la main :
— Que je suis donc malheureuse de vous avoir aimé!
— Vous m'avez donc aimél... Vrai? s'écria
M. Trude d'une voix telle que la langue est impuissante à rendre un tel accent.
Deux heures se passèrent dans l'oubli des choses de la terre, lorsque la sonnette retentit brusquement :
— Mon mari rentre ! s'écria M'^'Loncle. Partez... qu'il Be vous voie pasî
— Adieu, amie, dit le musicien. Quand nous reverrons- nous?
— Dieu le sait, dit-elle.
Au bas de l'escalier, le musicien rencontra M. Loncle, qui semblait attendre avec la plus grande impatience.
— Eh bien ! dit le mari
Mais le musicien fit uh geste inexplicable du bras, passa rapidement devant M. Loncle sans dire un mot, et s'enfuit plutôt qu'il ne sortit de la maison des Chenizelles.
— Elle l'aura rendu fou, se dit M. Loncle.
Et il monta à la chambre de sa femme, frappa, pria, supplia pour être reçu ; mais tous ses efforts restèrent sans résultat.
Le soir seulement, la bonne apporta à M. Loncle une lettre de sa femme :
< Vous avez voulu, monsieur, lui écrivait-elle, l'aveu de ma faute pour recouvrer la tranquillité. Aujourd'hui seulement, je peux vous le faire complet. Vous seul êtes cause de tout ce qui est arrivé.
Je me sentais assez forte pour résister, mais vous l'avez voulu. Je ne vous demande qu'un service: c'est de me laisser maintenant me retirer dans une maison religieuse et y pleurer en paix ma faute. » L'année 183/-1 comptera longtemps dans la vie des habitants de la petite ville de L... Tout le pays put lire, dans la gazette locale, la correspondance intime du mari, de la femme et du musicien, et connaître ainsi les mystères de la maison des Chenizelles. Dans sa douleur, M. Loncle, ayant en main les fatales preuves, courut la ville, et à chaque personne qu'il rencontrait il rendait compte de son malheur. C'est ainsi qu'il alla raconter ses douleurs au procureur du roi, qui trouva l'affaire piquante et fit merveille dans un plaidoyer sur l'adultère dont on parle encore, et c'est ainsi que je fus initié, comme témoin, au début delà vie, à l'étrange problème du mariage.
FIN DES TRIOS Dr:S GHENIZELLES.
Quand le soleil couchant darde ses rayons sur les fenêtres du château de Blanzy, c'est un heureux présage pour le voyageur qui désespère d'arriver au bout des longues routes droites conduisant au village.
Un château appuyé sur le versant d'une petite montagne, des sentes sinueuses serpentant capricieusement à travers des massifs de feuillage au devant desquels se présente une grille de fer curieusement ouvragée, tel est d'abord le premier point qui arrête le regard; mais bientôt se dessinent les toits de brique mêlés à l'ardoise des maisons du village qui forment groupe autour du château : ils donnent l'idée d'une tranquille population agricole,
tant les champs voisins sont entretenus avec soin, les prairies plantureuses, les cours d'eau clairs et riants.
Heureux pays, si les propriétaires du châteaa eussent habité ces appartements fermés depuis de longues années !
Un châtelain intelligent est la fortune d'un village, et quoique le paysan, devenu maître à son tour, cultive pour son compte un lopin de terre longtemps rêvé, il est plus d'une contrée où il parle encore avec respect du seigneur.
Depuis plus de quarante ans, le village de Blanzy avait un château et pas de châtelain, et les constructions antérieuref^ dues à un des plus habiles architectes d'avant la Révolution, se ressentaient de cet abandon. Un intendant gérait la propriété ; mais on ne voyait dans les cours ni hôtes, ni invités, ni domestiques. Les écuries étaient fermées et les chenils muets. De grands volets fermés paralysaient les détails d'une jolie architecture dont la façade a besoin de trouées transparentes. Le bel escalier double, qui serpente au-devant du principal corps de bâtiment, n'était plus avivé par des fleurs que semblaient implorer de grands vases étages à chaque marche.
Sous la grande avenue de peupliers qui de la grille conduit à la cour d'honneur ne se promenaient plus les femmes élégantes, témoins du mariage de la marquise de la Bréjolière. *
Une partie de la montagne, appartenant au marquis, était affermée à divers vignerons de Blanzy; maintenant c'était un homme d'affiiires, froid, qui était chargé de toucher les fermages, et que rien ne pouvait émouvoir les années de mauvaise récolte.
Les jeunes filles écoutaient, non sans regret, les récits des anciens qui avaient connu M"*'-' de la Bréjolière, blonde, charmante, presque une enfant lors de son mariage, car son absence avait empêché les plus coquettes du village d'aller tàler de Paris, en qualité de femme de chambre de la marquise.
il en était des garçons comme des filles. Combien auraient pu tenter la fortune, attachés au seigneur, qui étaient restés manœuvres ou garçons de ferme dans le village!
Aussi la joie des gens de Blanzy fut vive quand l'intendant annonça que bientôt M. et M"° de la Bréjolière allaient habiter le château, non pas l'été seulement, mais toute l'année. Chacun entrevit cette arrivée à sa manière. Le pays ne cesserait plus d'être en fête ; les vieux murs du château résonne-»
raient aux sons de la musique ; on organiserait de grandes chasses à courre, des spectacles en automne, et plus d'une fille rêva que le marquis lui pinçait les joues.
Mais quand M. et M™" de la Bréjolière descendirent d'une berline de forme ancienne, la désillusion fut au comble. C'étaient deux vieillards. Les paysans n'avaient pu s'imaginer que des la Bréjolière pussent vieillir, et les anciens du pays, qui avaient assisté dans leur jeunesse au mariage des châtelains, conservaient l'illusion d'un marquis et d'une marquise toujours jeunes.
On se dit que les bals, les spectacles et les chasses couraient grand risque d'être supprimés, et l'opinion générale fut que, seul, le curé de Blanzy aurait quelque influence au château. En effet, empressé et rayonnant, il se trouvait à l'arrivée des châtelains, et l'honnête curé eut l'honneur d'offrir sa main à M"^e de la Bréjolière pour l'aider à descendre de voilure.
Le costume de la marquise indiquait une femme détachée des plaisirs du monde, non pas que M"^e de la Bréjolière s'habillât avec le jansénisme des vieilles douairières ; mais qui dépasse la soixantaine impunément? Pourtant les yeux de la marquise avaient
conservé un rajon charmant, et comme les paysans s'empressaient autour d'elle en criant : a Vive madame la marquiee ! » elle gagna tout d'abord les cœurs par un « Merci, mes enfants, > d'un timbra si frais, qu'on eût juré qu'une jeune fille de quinze ans avait répondu pour sa grand'mère.
Le marquis, malgré ses soixante deux ans, se tenait droit, appuyé sur sa canne; mais l'âge des deux chalclains n'en dérangea pas moins l'éloquence du curé, qui. trompé par le rapport des gens du village, avait [iVp .;'c un discours sur la vie que l'arrivée du marquis et de la marquise allait communiquer à tout le pays. El comme les deux époux n'étaient plus d'âge à entendre un discours officiel sans être commodément assis, le curé garda pour une occasion meilleure.
Malgré la désillusion du premier moment, l'arrivée à Blanzy du marquis et de la marquise fut accueillie avec joie. Les deux époux avaient vieilli heureusement ; cela se lisait sur leur physionomie, et rien n'annonçait les aigreurs de caractère que l'âge amène trop souvent. Les fermiers qui approchèrent du marquis vantèrent son affabilité, et le curé répandit dans tout le canton, dont il était doyen, le bruit des intentions charitables de la
marquise, qui, tout d'abord, s'était enquise des pauvres de la contrée.
Cependant le curé garda pour lui certaines inquiétudes qui résultaient d'une conversation où la marquise manifesta quelques teintes de scepticisme. Mi^e de la Bréjolière avait annoncé au doyen que son âge ne lui permettait guère d'assister aux offices; elle avait, disait-elle, une religion intérieure, non de pratique, mais de cœur; et comme « il est des accommodements avec le ciel, ajouta-t-elle, j'espère qu'il en sera de même avec les saints. >
Le curé nejugea pas à propos de combattre tout d'abord les idées de la marquise ; il insista toutefois sur le bon effet que produirait l'exemple donné par Mn^e (Je la Bréjolière.
— Oui, dit le marquis, le peuple a besoin d'une religion.
— Deux fois par semaine, monsieur le doyen, reprit M"^^ de la Bréjolière, j'espère que tous voudrez bien entendre notre confession à table. Jouez-vous au wisth ?
Le curé s'excusa de son ignorance au jeu.
— Eh bien ! vous nous apprendrez nos devoirs religieux, et je vous apprendrai le wisth.
Comment chagriner une femme si aimable? Au fond le brave doyen se disait que l'église profiterai de l'arrivée des châtelains, malgré leur scepticisme; et comme il craignait que ses assiduités auprès de tels hérétiques ne fût prise en mauvaise part, le curé répandit le bruit que le marquis avait la goutte, la marquise des rhumatismes, et que leur santé ne pouvait s'accommoder des fraîcheurs de réglise de Blanzy.
Intérieurement le doyen se reprochait son mensonge; mais il ne se le permettait que par excès de piété, ne perdant pas de vue l'idée d'amener les châtelains à l'église.
— Je ferai une plus sévère retraite, se disaitil, et je prierai M«' l'évêque de me pardonner ce mensonge en faveur du résultat.
Toutefois le curé fit part à M^e de la Bréjolière des bruits qu'il répandait dans le pays.
— Fi, monsieur le doyen, fi! s'écria la taquine marquise. M'affubler d'un vilain rhumatisme! Vous me vieillissez outrageusement... Passe pour la goutte du marquis. On dit que c'est la croix de Saint-Louis de la galanterie, et M. de la Bréjolière a tout droit de la porter. Mais un rhumatisme, à moi ! Savez-vous que si pareil malheur m'arrivait
un jour, je ne vous pardonnerais pas, car vous auriez appelé, avec l'altention du ciel sur mes péchés, un châtiment barbare.
Le brave doyen se confondait en excuses.
— Et où avez-vous placé cet atroce rhumatisme ?
— A la...
L'honnête curé rougit et resta court.
— Non, s'il vous plaît, pas à la jambe, monsieur l'abbé. Vous ne voulez donc plus que je saute? di«ait-elle en marchant dans le salon, car l'aimable vieille avait conservé toute sa vivacité d'allures. Passe pour le bras... Je permets à l'occasion à un rhumatisme de s'y loger pour vous faire plaisir et porter la moitié de votre mensonge.
M'"'^ de la Bréjolière, d'humeur bienveillante, s'apercevant combien ses taquineries troublaient le curé, changea de conversation et revint à l'embellissement de l'église.
— Madame la marquise, dit le doyen, grâce à vos hbéralités, j'ai fait appeler un vitrier de la ville voisine pour remettre les vitres qui manquaient à la rosace.
— Qh î sqint homme, que vous êtes peu conséquent dans vos iniagin? lions ! ^e deve?-ypus pas,
pour rn'être agréable, laisser l'air entrer par la rosace? Si vous bouchez les tnous, je puis aller à l'église l'hiver, et je n'ai plus d'excuses. Allons, il faut, sous un prétexte quelconque, éloigner le vitrier.
— Encore un mensonge, madame la marquise ! s'écria le brave doyen.
— Voilà, Tabbé, comment, engagé dans le crime, on s'y enfonce de plus en plus... Mais je suis bonne et veux vous tirer de ce mauvais pas... La rosace n'est-elle pas historiée de quelques peintures ? Vous ferez savoir à ce vitrier qu'une restauration plus importante est nécessaire, et que des vitres blanches produiraient un effet désagréable... Êtes-vous satisfait de mon invention? Vous souriez... Allons, l'abbé, je vous permets de me baiser la main pour mes imaginations.
Le projet de restauration de la rosace abandonné, la marquise ajouta à ses donations précédentes une belle robe de moire pour la statue de la Vierge.
A la suite de ces entretiens, le brave doyen revint à son presbytère, la figure épanouie, se disant qu'il n'y avait pas assez de sceptiques sur la terre, car, à siipposer qu'ils eussent la grâce et la gêné-
rosité de M"* de la Bréjoliêre, pas une église dô village qui ne fût devenue un palais.
Cependant le curé n'abandonnait pas son projet de faire rentrer au bercail des brebis égarées. C'étaient tantôt des saints, tantôt des saintes dont il faisait un touchant portrait à la marquise et au marquis pour les décider à venir célébrer leur canonisation à l'église ; chaque grande fête carillonnée amenait de comiques débats au château.
— Refuser de quêter pour la Sainte-Marie, madame la marquise ! s'écria le doyen. Pour vous punir, je ne mangerai pas de truffes.
Et quoi que fît M°>« de la Bréjoliêre, le curé voyait desservir, non sans un frémissement des narines, un plat de truffes odorantes dont il se privait par contrition.
— L'abbé a raison, répétait ironiquement le marquis ; nous donnons aux gens du village un déplorable exemple.
— Cela ne doit pas empêcher l'abbé de goûter à ces excellentes truffes. Allons, gourmand, laissezvous tenter, disait la marquise faisant signe au domestique de rapporter au doyen la serviette d'où s'échappaient de tentants fumets.
Fermant les yeux, et d'un geste un peu mou, le
curé repoussait le plat, dont il finissait par prendre sa part. Et ainsi, deux fois par semaine, se renouvelaient ces querelles et ces corruptions.
Cependant la fête de Blanzy étant arrivée, le doyen supplia M. de la Bréjolière de donner le pain bénit avec une grosse bourgeoise du pays qui mourait d'envie d'avoir un personnage important pour cavalier. ,
— L'abbé, je vous en prie, dispensez-moi de cette corvée, dit M. de la Bréjolière. Je ferai tout ce qu'il vous plaira, à l'exception de donner le pain bénit.
— Vraiment, monsieur le marquis, vous êtes plus entêté que le diable, qui au moins se laissa tremper une fois dans le bénitier.
— Avec quelles grimaces, l'abbé, vous le savez !...
— Mais vous répétez sans cesse, monsieur le marquis, qu'il faut une religion au peuple.
— Je ne suis pas le peuple, l'abbé.
— A l'occasion de la fête du pays, il me semble bien difficile, monsieur de la Bréjolière, que vous refusiez, ajouta la marquise.
— Vous voyez, monsieur le marquis, dit te doyen, heureux d'avoir trouvé un auxiliaire dans les ranes
ennemis. Que penseront les gens du village de cette obstination à fuir l'église ?
— Eh bien 1 je donnerai à dîner aux notabl^ du canton, au maire, au juge de paix, au percepteur... L'abbé fera la liste et invitera qui il lui plaira.
— A une condition monsieur le marcïuis.
— Pourvu, l'abbé, que vous ne me fassiez pas'^jouer un rôle à l'église.
— Ainsi, monsieur le marquis acceptera tout ce que je lui proffoserai ?
— Même de faire la eour à cette grosse cDmmore que vous vouliez pendre à mon brafs.
— Ce serait piquant, dit la marquise.
— Il ne s'agit pas de débiter des galanteries à une bourgeoise, reprit le doyen.
— Il faut pourtan* que je sache...
— Monsieur le marquis, jurez que vous obékea à tous mes désirs.
— Je jure, l'abbé. '
— De la part d''un impie tel que vous^ monsieur le marquis, je demande un serment solennel. Dites: « Je jure d'obéir à tout ce que prescrira le curé de Blanzy, aussi vrai que Dieu existe. »
M. de la Bréjolière répéta la formule du doyen.
— Eh bien, monsieur le marquis, comme j'amasse des collections de péchés à mentir pour votre compte, le jour du dîner, vous serez pris d'une violente attaque de goutte.
— Comment, l'abbé, vous ne voulez pas que le mange?
— Pardonnez-moi, monsieur le marquis. Étendu dans un fauteuil, la jambe entourée de bandelettes, vous assisterez au repas, et vous y prendrez part ; mais à certains moments, vous pousserez un cri de douleur.
— Ah l l'abbé, s'écria la marquise, vous êtes plus rusé que je ne le soupçonnais.
Le repas se passa gaîrnent ; malgré ses prétendues souffrances, le marquis fit les honneurs de sa table aux invités. De temps en temps le doyen regardait M. de la Bréjolière et lui faisait signe de pousser un cri, ainsi qu'il en était convenu. Les gens du pays, toutefois, s'étonnaient que, malgré son grand âge et ses vives douleurs, le marquis pût conserver un tel empire sur lui.
Pour M"^e (ie la Bréjolière, elle enchantait tous ses hôtes. Plus d'une jeune femme envia Taimable marquise, qui conservait une gaîté inaltérable, sur laquelle avaient passé sans l'éteindre soixante -six ans.
— Vous avez dû vous marier bien jeune, madame la marquise ? disaient les hôtes émerveillés.
— J'avais seize ans, et M. de la Bréjolière dixneuf. Dans huit jours, dit la marquise avec un léger sourire, il y aura cinquante ans que nous sommes mariés.
LA CINQUANTAIME. 287
— Vraiment! s'écria M. de la Bréjolière. Je ne m'en serais pas douté. Ces cinquante ans ont passé comme un éclair.
— Cinquante ans ! reprenait le doyen, c'est admirable!
Tout à coup, comme par une inspiration sou* daine, il s'écria :
— Il faut fêter la cinquantaine !
Un cri joyeux s'échappa de toutes les bouches.
— Quelle fête pour le village ! disait le maire. M">e de la Bréjolière souriait en regardant le
marquis.
— On en parlerait à dix lieues à la ronde, dit le percepteur.
— M?' l'évêque lui-même, ajouta le doyen, viendrait officier, j'en suis certain.
M. de la Bréjolière poussa un cri.
— C'est impossible avec cette maudite goutte, dit-il.
— Les accès sont de si courte durée! ajouta malicieusement la marquise.
— Par ces temps humides ! reprit M. de la Bréjolière.
— Vous voyez que je ne crains pas pour mon rhumatisme, disait la marquise.
— Monsieur le marquis, dit le maire, laissez-moi espérer que vous passerez encore une fois devant mon écharpe.
Mn»e de la Bréjoliêre frappait dans ses mains comme une enfant joyeuse.
— Charles, dit-elle avec une expression de tendresse qui résonna jusqu'au fond du cœur de lous les assistants, accordez-moi cette grâce... Je me ferai belle...
Le doyen rayonnait intérieurement. Dès l'arrivée des châtelains dans le pays, il avait rêvé une solennité, et le refus du marquis d'assister aux offices n'avait fait qu'aviver ce désir.
Cette fois le curé semblait près de triompher. Les notables du village se joignaient à lui; la marquise plaidait sa cause.
On était à la fin du repas; le vin, les liqueurs, les gais propos avaient mis chacun en belle humeur, à laquelle M. de la Bréjoliêre ne pouvait se soustraire,
— Soit, dit-il •
— Enfin ! s'écria la marquise avec un sourire qui laissait voir les plus belles dents du monde.
— Dans huit jours la cérémonie, dit le doyen qui prit date, craignant que cette bonne aubaine ne lui échappât.
Le curé de Blanzy avait manqué sa vocation : il eût été un des meilleurs organisateurs de fête. Dès le dimanche suivant, il commença sa publicité, annonçant en chaire l'heureux événement dont les fidèles seraient témoins sous peu.
Le lendemain il se mit en campagne sur un petit cheval qui l'aidait à faire le trajet de trois communes voisines dont il était le desservant. Ce jourlà le bidet sentit que quelque chose d'extraordinaire agitait le cavalier qui le gouvernait, car les émotions intérieures amenaient certains bondissements du curé, si calme d'habitude.
Les prés, les bois, l'air, les oiseaux furent témoins de l'enfantement du discours que préparait le brave doyen, qui, n'ayant pas souvent motif à péroraisons semblables, faisait force gestes pour appeler l'inspiration.
Transporté d'aise, le curé, pour la première fois, talonna son bidet, qui n'allait pas assez vite pour
annoncer la nouvelle aux prêtres des cures voisines. Un peu de vanité terrestre se mêle aux pratiques religieuses les plus réelles. On ne ramène pas fréquemment dans le sein de l'Église des sceptiques d'une telle condition, et le combat avait été si long qu'à cette heure le doyen se regardait comme un heureux conquérant.
M. le curé d'Aubray, si fier de la Vierge-Noire qui attire de nombreux pèlerins dans sa paroisse, pourrait-ii lutter avec le doyen de Blanzy ? Car la conquête des la Bréjolière avait été plus difficile que la conquête de la Vierge-Noire en Terre-Sainte.
A deux lieues de là réside le curé de Saint-Martin-du-Mont, dont la bouche était farcie de transsepts, de travées, depuis qu'un archéologue en tournée lui en avait expliqué la signification; mais qu'était-ce que ces mots barbares en face de la victoire remportée sur deux incrédules ?
Qu'étaient-ce que les reliques de l'église de Laurent-le-Pont à côté de la célébration d'une cinquantaine?
Vierge-Noire, absides, reliques étaient choses traditionnelles que les desservants des environs avaient reçues des mains de leurs prédécesseurs et qu'ils laisseraient à leurs successeurs. Il n'avait fallu
aucune habileté pour les conquérir ; mais que de ruses, de minais et de contre-mines le curé de Blanzy avait inventées depuis l'arrivée des châtelains, avant de les faire souscrire à ses pieuses intentions?
Un moment le bidet s'arrêta court, ne comprenant rien aux tressautements du curé qui, de la selle, se communiquaient à son échine. C*était le doyen qui, se frottant les mains, intérieurement s'écriait : « Je suis un bien habile homme l >
Il savait qu'il exciterait la jalousie des curés du voisinage en leur annonçant la grande nouvelle; mais comme le doyen avait carte blanche pour la fête, il était parti de Blanzy pour inviter ses confrères au festin qui suivrait la cérémonie, se disant que nulle rancune de curé de village ne tient contre un bon dîner.
Toutefois, un souvenir vint altérer la joie du doyen. N'avait-il pas annoncé, dans l'effervescence de son enthousiasme, que Me"" l'évêque viendrait bénir la cinquantaine? Imprudence dont le curé se repentit aussitôt. Toute glorieuse que fût la présence d'un si haut dignitaire dans une église de campagne, les rayonnements de Son Éminence n'éteindraientils pas la gloire du doyen? L'évêque seul attirerait
les regards; il suffisait de quelques mots sortis de sa bouche pour le poser en orateur sublime. Que deviendrait alors le modeste doyen ? Rejeté au second plan, il ne serait que Thumble sujet de Sa Grandeur.
Encore une fois le curé s*accommoda avec sa conscience. Aucun des desservants des cures voisines n'ayant eu connaissance du projet primitif, le doyen raya l'évêque du programme, et pour que la renommée de sa gloire s'étendît au delà du canton, le curé de Blanzy résolut d'écrire l'événement à son supérieur assez tard pour qu'il n'eût pas le temps de se préparer à cette cérémonie.
Ces combinaisons machiavéliques, le petit cheval les portait et en subissait le contre-coup ; mais après une visite au curé de Laurent-le-Pont, pendant laquelle le doyen put parler longtemps du sujet qui l'occupait, il retrouva quelque calme, et pendant le reste du voyage le bidet s'aperçut que la quiétude d'esprit avait fait place aux excitations précédentes de son cavalier.
Quant aux autorités de Blanzy, le curé était certain des bonnes dispositions du pouvoir civil. Le maire comprenait l'utilité de cette fête pour le pays. Par la célébration de la cinquantaine, M. et M"** de
la Bréjolière semblaient rivés au château. Un tel événement, à leur âge, les rattachait au villiage, et le maire s'entendit si bien avec le curé, que le souvenir de cette fête est encore aujourd'hui vivace dans toutes les chaumières.
Le matin du grand jour, les tambours des pompiers allèrent battre une aubade sous les fenêtres du marquis.
Dès la veille, les bois des environs avaient été mis au pillage ; à l'aube, le soleil se leva sur des maisons recouvertes de feuillages. Partout ce n'étaient que verdures. Le curé avait fait joncher toutes les rues de fleurs, et un tapis odorant s'étendait entre une allée de jeunes arbres nouvellement plantés depuis l'église jusqu'au château.
Les gens se prêtaient d'autant mieux à ces décorations champêtres que M™* de la Bréjolière avait conquis le cœur de ceux qui l'approchaient. Les rudes natures de village, quoiqu'elles portent la marque de la grossièreté de la vie à laquelle elles sont condamnées, ne sont point indifférentes à de certaines délicatesses : elles en subissent le charme sans se l'expliquer. N'était-ce pas une chose mer-
veilleuse que ces yeux et cette voix si jeune de la marquise, toujours désireuse de plaire?
Aussi le doyen trouva le plus grand zèle parmi ses paroissiens, qui citaient l'affection matrimoniale si longue du marquis et de la marquise.
A propos de cette cérémonie, combien de femmes donnèrent à suivre à leurs maris l'exemple de M. de la Bréjolière î combien de maris reprochèrent à leurs femmes de ne pas être [dotées des qualités de la marquise !
Ces discussions domestiques n'empêchaient pas les gens de Blanzy de tresser des couronnes et d'élever un arc de triomphe de verdure sous lesquels devaient passer ces modèles de bonheur conjugal.
Enfin, à dix heures du malin, la cloche de l'église sonna à toute volée ; les grilles du château furent ouvertes, et le conseil municipal, escorté des pompiers, alla chercher le marquis et la marquise pour les conduire à la mairie.
M«ïe (Je la Bréjolière était rayonnante : ses cheveux gris se mariaient à une ancienne dentelle merveilleuse, et toute sa toilette semblait brodée par des fées. A ses côtés se tenait le marquis qui, ayant pris son parti, marchaient la tête haute, la jambe ferme, sans trace de goutte.
Des décharges de mousqueterie accueillirent Tarrivée des châtelains. Tous les habitants du village et ceux des hameaux voisins encombraient la plateforme au devant de la grille, où une foule de galopins s'entassait derrière les tambours, pendant que, courant comme de jeunes chiens autour de leurs maîtres, les marmots allaient du village au château, et du château au village, tenant d'une main de gros morceaux de pain et de l'autre des tranches de lard dont on avait fait ample distribution.
Sur les côtés, les jeunes paysannes se penchaient et se poussaient, ne pouvant rassasier leurs yeux de la vue des merveilleuses dentelles de la marquise.
Lentement le cortège arriva à la maison de ville cil se tenaient le maire, les adjoints décorés de leurs écharpes, et derrière eux un piquet de gcn* darmes le sabre au poing, et sous le chapeau à cornes de sévères têtes de bouledogues chargés de veiller sur la tranquillité du troupeau.
Les deux époux gravirent le perron émaillé de fleurs et entrèrent dans une salle basse décorée du buste officiel du souverain régnant, après quoi le maire, ayant prononcé quelques mots sur la touchante union qui lui permettait de complimen*
ter deux époux encore jeunes au bout de cinquante ans de mariage, ce fut avec respect qu'il demanda à M""6 (Je la Bréjolière la permission de l'embrasser.
Tambours en tête, pompiers faisant la haie, les autorités et notables du pays se mirent en marche à la suite des deux époux, qui passèrent sous un arc de triomphe où étaient inscrits en caractères formés de marguerites et de coquelicots : Vive madame la marquise! sur une face, et sur l'autre: Vive monsieur le marquis l
On arriva à l'église où, sous le portail, se tenaient, revêtus de leurs ornements des grands jours, le doyen de Blanzy, entouré des curés de Saint- Martin- du-Mont, d'Aubray et de Laurent-le-Pont. Sur le passage des deux époux, les enfants lançaient des gerbes de fleurs.
La messe commença, chacun admirant la piété du marquis et de la marquise agenouillés aux pieds de l'autel. De son côté, le doyen se disait combien M. de la Bréjolière rehausserait la petite église, s'il daignait prendre place dans l'avenir au banc des marguilliers.
Pour la marquise, quant par hasard ses yeux se rencontraient avec ceux de l'officiant, elle avait un
regard malicieux qui eût «étofiffé tout autre que le cnré de Blanzy ; mais il le remarquait à peine, étant arrivé au terme de ses désirs.
La cérémonie se réalisait plus belle qu'il ne Ta- Tait rêvée.
À cette heure le doyen se préoccupait du sermon qui roulait en lui. Il fallait se montrer à la hauteur des circonstances, foire jaillir des trésors d*é- Ibquenee.
Le ouré mohta en chaire, ayant en {ate de lui les deux époux, assis sur des fouteuils écartés de Tassistance.
S'étant recueilli, le doyen fit les prières d*usage, et aborda le thème du mariage, en donnant à ses administrés le marquis et la biarquise comme les types|de la plus parfaite union.
Un instant Philémon et Baucis se présentèrent à la pensée du prédicateur ; lAajs il chassa vivement ce souvenir, car n'eût-ce pas été une injure que de comparer les deux nobles époux à ce couple vertueux et caduque, qu'on a coutume de représenter le chef branlant, le dos voûté, le corps appuyé fiur des bâtons de houx?
Mieux inspiré, le doyen parla de l'éternelle jeu-
nessede la marquise, qui avait trouvé dans Taccomplisseraent de ses devoirs une eau de Jouvence, et, quoiqu'il ne fût pas souverainement éloquent, l'honnête curé de Blanzy puisa, dans la réelle affection qu'il portait aux châtelains, une ingénieuse image à propos des yeux et de la voix de la marquise qui sans cesse se rajeunissaient aux sources de la tendresse conjugale.
Une paraphrase faisait pourtant défaut au doyen : les enfants. Quel thème fécond en variations attendrissantes pour un prédicateur ! Mais le marquis n'avait pas d'enfants, et le curé de Blanzy dut renoncer, non sans regrets, à \ij cortège d'enfants et de petits-enfants, qu'il eût été si commode d'évoquer pour la circonstance.
Pour terminer, le curé trouva une hyperbole qui eût fait sa fortune à la cour :
— Nous célébrons aujourd'hui la cinquantaine, s'écria-t-il : j'espère, mes sœurs et mes frères, que Dieu nous permettra de célébrer la centaine.
Sur cette conclusion, l'église retentit du chant des enfants, qui entonnèrent un cantique composé par le maître d'école en l'honneur des deux époux.
De nouvelles décharges de mousqueterie écla-
fci— — i ' Il
tèrent à la sortie de l'église, et le marquis et la marquise furent reconduits en grande pompe au château, où cet heureux jour fut couronné par un festin, un admirable feu d'artifice et des danses sur la delouse. ^
Le lendemain, le doyen vint savoir des nouvelles de M™® de laBréjolière, qui le remercia de son zèle, et avec une légère pointe d'ironie le complimenta sur son discours.
— Je n'osais trop vous regarder du haut de la chaire, madame la marquise; quelquefois vous coupiez court à mon éloquence par un sourire singulier.
— Et vous seriez curieux d'en connaître la cause?
— Oh ! curieux î s'écria le doyen.
— Oui, M. le curé de Blanzy n'est pas sans quelque curiosité; mais comme je l'aime, qu'il s'est montré un ami dÇVoué, je ne veux pas avoir de secrets pour lui. Vous avieip réuni hier des prêtres, des conseillers municipaux, des gendarmes, des pompiers; vous aviez mis trois villages en mouvement pour vous donner le plaisir d'une cinquan*» taine...
— Cette cérémonie, dit le doyen, n'est-elle pas le meilleur exemple à donner à la jeunesse?
— Malheureusement, dit M"^^ de la Bréjolière, nous avons un peu triché à propos de cette cinquantaine...
Le curé roulait de gros yeux. M^e de la Bréjolière ajouta avec un franc-rire :
— Ne dites à personne que le marauis et moi avons été séparés quarante-neuf ans.