U Annonciation aux Bergers
Ce morceau représente un effet de nuit dans une campagne où Ton aperçoit des arbres et un pont. Au haut de la gauche, paraît une gloire lumineuse où volent en rond un grand nombre de chérubins, et un peu plus bas, debout sur un nuage, est un ange qui de la main gauche montre 1^ ciel. Les bergers sont surpris et effrayés de ce coup de luînière. et leurs troupeaux , effrayes comme eux.
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86 dispersent en fuyant. Il n'y a qne le bas de la partie droite qui participe de la lumière que répand la gloire. Tout le reste de l'estampe est sombre. On lit tout au bas de la droite : Rembi^andt f. 1634. Les belles épreuves de cette belle planche sont très-rares. On en connaît quatre états.
Premier état. Les anges, les bergers et les animaux ne sont qu'au trait. Le tronc de l'arbre qui est au milieu est entièrement blanc. Le paysage dans le fond est sombre. II n'en existe que doux épreuves connues: l'une est à Londres, au British-Museum , l'autre est au musée de Dresde. v
Second état. L'estampe est finie, à cela près que les ailes et la tunique de l'ange ne sont pas ombrées. Le haut du tronc de l'arbre est blanc, et les deux vaches qui s'enfuient à droite ne sont pas encore teintées d'une taille légère. Cette épreuve, presque unique, se trouvait dans la collection Denon.
Troisième état. Il diffère du second , seulement en ce que les deux vaches qui fuient sont couvertes d'une taille légère; le tronc de l'arbre est encore blanc. On en voit une épreuve au musée d'Amsterdam.
Quatrième état. Le tronc de l'arbre est éteint par des contretailles; les ailes et la tunique de l'ange sont ombrées. (Test l'état ordinaire de la planche. Les belles épreuves laissent voir distinctement les arches du pont; elles sont très-rares. Aux dernières épreuves, le pont ne se voit plus, l'estampe est grise, et l'admirable effet du clair-obscur s'est effacé peu à peu et a disparu.
Il existe au musée d'Amsterdam une épreuve lavée oij il n'y a de clair que le rond du ciel , et qui semble avoir été faite ainsi par Rembrandt pour chercher un autre effet.
Govaert Flinck s'est inspiré de cette eau-forte pour composer le tableau de rjnnonciation auT Bergers qui est au Lou\ re.
Hauteur, 0,261; largeur, 0,218.
BARTSC.l!, 44. CLAI'SSIN, 48. \M L S O N , ^ 9.
402 L'ŒCYRK DE RRMBRA?>r)T.
(( Or, il y avait dans la même contrée des bergers qui couchaient aux champs et qui y gardaient leurs troupeaux pendant les veilles de la nuit. Et tout a coup un ange du Seigneur se présenta à eux, et la gloire du Seigneur resplendit autour d'eux , et ils furent saisis d'une grande peur. Alors, Fange leur dit : N'ayez point de peur, car je vous annonce une grande joie qui sera pour tout le peuple, c'est qu'aujourd'hui dans la ville de David, le Sauveur, qui est le Christ, le Seigneui' vous est né. »
Ces grands tableaux de l'Écriture, personne ne les a mieux vus que Rembrandt, et n'en a mieux senti la poésie simple et touchante. L'apparition de l'ange aux bergers a été le sujet de bien des peintures ; mais combien de fois sommes-nous restés indifférents aux représentations de cette scène merveilleuse! Rembrandt trouve ici une occasion de montrer les deux côtés les plus étonnants de son génie, l'expression et le clair-obscur. Il représente une nuit noire dans la campagne ; on aperçoit au loin quelques lueurs reflétées dans l'eau et un pont rustique. Des pâtres gardent leurs troupeaux à l'entrée d'une foret dans laquelle on distingue un palmier qui indique aussitôt la contrée où le miracle va s'accomplir. Tout à coup le ciel s'est entr'ouvert, et au sein d'ujie gloire éclatante apparaît un ange accompagné de chérubins qui forment des
guirlandes d'allé.m'esse. Cet ange est revêtu d'une aube longue, comme serait un prêtre desservant les autels du Paradis. Les ailes étendues , il montre d'une main le séjour d'où va descendre le Fils de Dieu. A cette vue. troupeaux et bergers sont frappés de terreur. Les uns se prosternant, les autres s'enfuient. Les taureaux se pressent et se heurtent en se battant les flancs de leur queue ; les moutons courent en sens divers ; béliers, chèvres, agneaux, tout se précipite : c'est une panique illuminée!... Quelle force dans la pantomime des bergers, et quel sentiment dans le dessin des animaux! Ce n'est rien que de les bien dessiner; Paul Potter l'a fait aussi, et Dujardin, et Roos, et bien d'autres... Mais ne semble-t-il pas ici que ces bêtes ont une âme, ou qu'un invisible démon les agite? Rembrandt est tellement obsédé par le spectacle qui éclaire son cerveau , que sa main rapide a peine à suivre les mouvements de son esprit. Chérubins, pâtres, animaux, il dessine tout d'inspiration, et si le contour çà et là lui échappe, du moins le geste est saisi avec une justesse incomparable , le trait va droit à la pensée et l'ensemble du tableau devient magique par l'éloquence du clair-obscur.
... Mais de quoi donc sont-ils effrayés, ces pauvres pasteurs? Ce Dieu que le monde attend et qu'annonce la lumière des cieux, c'est le Dieu des pauvres et des simples, c'est le Dieu des l^ergers, car il naîtra comme
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eux dans une étal)]e ; il relèvera ceux qui sont humiliés; il guérira ceux qui souiïrent ; il éveillera dans le sein de l'humanité un sentiment de tendresse qui n'y avait pas encore tressailli. Sa parole sera pour les multitudes qui le suivront le long de la mer; par un miracle de sa charité, il nourrira tout, le peuple; par un miracle de sa douceur, il apaisera les flots du lac de Génésareth et les tempêtes qui s'élèvent dans le cœur des hommes. Un jour il paraîtra en souriant à des noces champêtres, et lorsqu'à la veille d'éprouver la suprême douleur, la trahison d'un ami, il entrera en triomphe dans Jérusalem, il sera monté sur la bête la plus humble de ce troupeau qui s'enfuit épouvanté... Loi étrange et mystérieuse de la nature humaine, que Rembrandt a si profondément pénétrée! Celui qui annonce aux malheureux leur délivrance, les voit aussitôt se défier de lui et le craindre ; et au lieu que ce soit l'oppresseur qui tremble, c'est l'opprimé qui a pou!'.