TA SON
Princesse, oii trouverait-on votre pareille? Vous n'avez pas besoin d'orner votre tête de parures : les tissus d'or le cèdent à vos cheveux, et la blancheur de vos épaules éclipse l'éclat des perles.
CREUSE
La lumière resplendissante du soleil, les lis, les roses, tout ce qu'il y a de plus beau au monde, mon bien-aimé, est encore loind'égaler votre beau visage.
JASON
Les femmes qu'on peut appeler belles ne sont pas même auprès de vous ce que sont les fleurs communes auprès du lis , et les étoiles auprès du soleil.
CREUSE
Et vous, mon ami, vous dépassez les autres héros autant que les arbres plantés au bord du fleuve s'élèvent au-dessus des roseaux.
JASON
Je vous aime, princesse, comme la prunelle de mes yeux : peu m'importe que d'autres me veuillent du mal ou du bien ; pourvu que nous soyons ensemble, je méprise tout le reste.
CREUSE
Vos yeux sont semblables aux étoiles du nord , vers lesquelles
se dirige mon bonheur : je ne saurais souhaiter de meilleurs guides pour ma route.
Jason et Créuse s'en vont pour se marier au temple. Arrive Médée avec sa nourrice : elles rencontrent Gréon, qui se montre trèscourroucé que Médée ne soit pas encore sortie de Corinthe ; il la traite de peste^ de fléau public, de scélérate, et il lui ordonne de partir sur-le-champ. Cependant, pour les besoins de la tragédie, le monarque irrité consent à écouter un long discours que lui fait Médée afin d'obtenir la permission de se fixer dans un coin du royaume. Créon refuse ; mais sur les instances réitérées de la magicienne, il lui accorde la faveur de rester à Corinthe un jour de plus.
Survient Evippe, suivante de Médée : interrogée par la princesse au sujet de son air consterné, elle répond :
« Je vais vous le dire , puisque vous ne craignez pas d'entendre ce qui m'a causé un long évanouissement. Vous étiez à peine sortie de votre maison, qu'un frisson mortel s'empara de tous mes membres; mon àme fut saisie d'épouvante : une goutte de sang * tomba sur le linge qu'on m'avait remis, puis encore une autre, puis une troisième; je tremblais; je levai les yeux pour voir de quel côté ce sang pouvait venir, et ce qui augmenta ma frayeur, c'est que j'aperçus la figure deJunon à l'envers; au même instant, princesse, votre lit s'écroula avec un grand bruit. »
Médée demande à Evippe si c'est tout ce qu'elle a vu ; Evippe continue :
« Un corbeau noir comme du jais et d'une grandeur extraordinaire, était venu se percher sur votre toit; on essaya en vain de le chasser, il croassait d'une manière sinistre. »
MÉDÉE
Ne chassez pas cet oiseau ; sa voix m'est plus agréable que la
1. Lepoëte fait ici allusion au sang du frère de Médée, assassiné par sa sœur.
ALLÉGORIES Lï FANTAISIES.
plus douce chanson. Croassez, croassez, oiseau de malheur; vos cris funèbres sont la seule harmonie que je puisse entendre.