Le Lit à la française
C'est le nom que Gersaint a donné a cette estampe, que les Hollandais appellent Ledekant, c'est-à-dire lit de parade. On y voit en effet un lit à demi-colonnes, surmonté d'un ciel rond d'où tombent de riches courtines. Sur ce lit sont couchés un jeune homme et une jeune femme en chemise, qui s'embrassent. La figure de la femme présente cette singularité qu'elle a quatre bras. Rembrandt avait représenté les bras étendus sur le lit, dans la première idée de sa composition; plus tard, il a dessiné d'autres bras sans songer à effacer les premiers, ou peut-être parce qu'il était dans l'embarras de choisir. A la tête du lit est une table couverte d'un tapis, sur laquelle sont deux assiettes et un verre à pied. A une des colonnes du lit est accrochée la toque à plumes du jeune homme. Toute la h. I
gauche de l'estampe, à partir des pieds du lit, est remplie -par une muraille dans laquelle s'ouvre une retraite cintrée conduisant à une porte. Ce morceau est de la plus grande rareté. On en connaît trois états :
Premier état. La planche est plus large de 47 millimètres, c'està-dire qu'elle porte 0,222 au lieu de 0,175. Il y a dans le haut une marge de 27 millimètres qui est toute blanche.
Deuxième état. La marge du haut est coupée ; on lit à la gauche de l'estampe, au bas de la retraite cintrée : Rembrandt, f. 1 646. Les premières épreuves de ce second état sont d'un effet vigoureux, que la présence des barbes rend velouté. Les épreuves tirées de la planche entièrement ébarbée sont d'un ton gris et sans effet.
Troisième état. La planche est coupée sur la gauche, de toute la largeur de la retraite cintrée, et elle est réduite à 175 millimètres. Le nom de Rembrandt a par conséquent disparu ; les épreuves de ce troisième état sont, comme les dernières du second, pâles et sans effet.
Hauteur de la planche réduite, 0,126 largeur de la planche réduite, 0,175. BARTSCH, 186. CLAUSSIN, 183. WILSON, 183.
Toutes les fois que Rembrandt plonge ses regards dans le fin fond de la vie humaine, il le fait en philosophe autant qu'en artiste. Aussi, ce que j'admire dans cette estampe, ce n'est pas le talent du graveur, ce n'est pas la rare habileté qu'il faut pour dessiner d'intuition des postures et des figures qu'on n'a jamais posées devant aucun peintre ; ce que j'admire, c'est la finesse d'un observateur inexorable qui jamais ne se trompe en ce qui touche l'humaine nature...
Est-ce une hantise conjugale que l'action de ce jeune homme qui vient d'accrocher à la colonne du lit
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sa toque de soie ornée d'une plume? Non, cette coiffure élégante n'est pas celle d'un mari, et ce n'est pas non plus une chambre nuptiale que cette chambre nue, sans autre meuble qu'un lit somptueux et une table de nuit. L'intérieur honnête d'un ménage hollandais offrirait mille détails de confort domestique, des fauteuils d'une ampleur patriarcale, une glace de Venise, des cadres d'ébène aux murailles, et d'autres guéridons que celui qui porte les rafraîchissements de l'amour vendu. Ici, tout est sacrifié à la couche voluptueuse qui est l'unique meuble du temple de la Vénus batave, laquelle n'a certainement, comme dit Régnier,
D'autre ciel pour objet que le ciel de son lit.
Ainsi, ces rideaux de soie, si Rembrandt ne les eût pas écartés, ne nous cacheraient qu'une prêtresse du plaisir, une robuste et fraîche courtisane du Kalverstraat, qui, semblable à l'héroïne de Juvénal,
Excepit blanda intrantes atque aera poposcit, Et resupina jacens multorum absorbuit ictus.
Elle est pleine d'intention et de malice, l'apparente inadvertance qui a fait donner quatre bras à la pie guallante. Gomme tant d'autres, cet amour-là ne bat que d'une aile, et ce n'est pas d'aujourd'hui que le philosophe se plaint des tricheries au jeu de l'amour. « De cette trahison commune des hommes d'aujourd'hui,
4 L/CEUVRE DE REMBRANDT.
dit Montaigne, il faut qu'il advienne que les femmes se rangent aussi de leur costé à l'exemple que nous leur donnons, qu'elles jouent leur part de la farce, et se prestent à cette négociation sans passion, sans soin et sans amour. »