‹ L'¿uvre complet de RembrandtChapitre 11 sur 202 · La Femme devant le poêle · texte numérisé non relu

La Femme devant le poêle

Une femme assise dans une chambre, vers la gauche de l'estampe, et dirigée vers la droite. Elle est nue jusqu'à la moitié du corps, et son bras droit est appuyé sur sa chemise, qui est descendue jusqu'aux hanches, et qui est placée sur un tabouret à côté d'elle. Son bras droit est appuyé sur ce tabouret. Le bas de sa jambe gauche est nu et posé en travers sur une pantoufle. On voit sur la droite un poêle surmonté d'un tuyau carré, qui a fait donner à cette estampe, par les Hollandais, le nom de het Vroutje aan de Kaggel, la femme devant le poêle. On lit au milieu de la traverse du tuyau : Rembrandt f. 1658.

Gersaint, Bartsch et Claussin ont commis plusieurs erreurs au sujet de ce morceau. Voici, en réalité, quels en sont les divers états, au nombre de six :

Premier état. Il est presque unique. Le fond, au lieu d'être ombré avec des hachures, est couvert d'une espèce de grain semblable à celui de l'aqua-tinta. La niche est à peine marquée, et on n'en voit pas le contour sur le côté gauche. La partie nue du corps, le pied droit et le haut de la jupe ne sont ombrés que d'une seule taille ; la rondeur du sein droit est indiquée seulement par quelques hachures courtes.

Second état. Les deux seins sont plus modelés : on y remarque des secondes et des troisièmes tailles assez fines. On voit aussi, près du sein droit, sous l'aisselle, des tailles croisées qui n'étaient point dans l'épreuve précédente. Dans le fond, le long du tuyau de poêle, on distingue des contre-tailles verticales. Le tuyau lui-même présente, dans le bas, quelques secondes tailles légères. Très-rare.

Troisième état. Le fond est plus travaillé, et l'on y voit des troisièmes et quatrièmes tailles; le tuyau est couvert, dans sa partie claire, de tailles et contre-tailles horizontales et verticales. La niche, plus distinctement accusée, se termine à gauche par une

ligne droite, qui indique dans le mur un nouveau plan. Le pied droit est couvert de contre-tailles obliques. On en distingue aussi de très-serrées qui sont données au-dessous de la chemise, sur le tabouret où le modèle appuie sa main droite. L'espèce de housse qui recouvre ce tabouret présente une bordure ornée qui ne se remarquait pas dans les états antérieurs.

Quatrième état. C'est ici seulement que le graveur a ajouté une clef au poêle.

Nota. Gersaint, Bartsch et Claussin ont placé cette clef à la première épreuve, sans qu'on puisse expliquer une semblable erreur. Mais comme il y a des épreuves sans clef, ils ont été obligés de dire que Rembrandt avait supprimé la clef et l'avait ensuite rétablie; ce qui a paru si singulier à Gersaint lui-même, qu'il ajoute : « Il serait bien difficile de donner la raison de ce changement. » La vérité est que la clef de la quatrième épreuve est identiquement la même que la clef des épreuves suivantes, ainsi que Wilson l'a fait observer avec raison, et qu'en examinant bien les états antérieurs, on n'aperçoit aucune trace de cette prétendue suppression de la clef.

Cinquième état. Il ne diffère du précédent qu'en ce que le haut du jupon est couvert de tailles croisées. C'est par erreur que Wilson indique ce changement dans le quatrième état : car nous voyons au Cabinet des estampes de Paris une épreuve avec le bonnet et la clef, c'est-à-dire du quatrième état, dans laquelle ne se trouvent pas de tailles croisées sur le haut du jupon. La présence de ces tailles constitue donc réellement un cinquième état.

Sixième état. La femme est sans bonnet : elle est coiffée en cheveux. Il y a toujours une clef au poêle.

Hauteur, 0,227; largeur, 0,185.

BARTSCH, 197. CLAUSSIN, 194. WILSON, 194.

En rapprochant cette estampe de celles qui portent dans le catalogue de Claussin les nos 196 et 197, et

qu'on appelle Femme au bain, Femme nue, les pieds dans l'eau, je me suis assuré que ces trois morceaux représentent la même personne. Il est clair, en effet, que ce n'est pas là une figure de fantaisie, car ces trois femmes ont le même corps, la même fermeté dans les chairs, le même bonnet, la même physionomie ; c'est, en un mot, un portrait que Rembrandt a voulu faire ; mais lequel ? Pour moi, je ne doute point que ce ne soit là le portrait de sa seconde femme.

Nous lisons, dans la Vie des peintres d'Arnold Houbraken , que Rembrandt épousa une jeune paysanne du village de Rarep en Waterland. D'un autre côté, nous savons, de la manière la plus positive et par des actes authentiques , que la femme de Rembrandt , appelée Saskia Uylenburg, était, non pas de Rarep, mais de Leuwaarden, capitale de la Frise. Si donc l'assertion d'Arnold Houbraken est exacte, et tout le fait présumer, il faut que Rembrandt se soit marié deux fois. Or, cette conclusion à laquelle nous avions été conduit, en réfléchissant que le biographe hollandais tenait ses informations de Samuel van Hoogstraten, élève de Rembrandt, et par conséquent avait du être bien renseigné sur un point aussi facile à connaître , cette conclusion, dis-je, se trouve aujourd'hui pleinement confirmée par le précieux document que M . Scheltema, archiviste de la ville d'Amsterdam, a découvert dans les registres mortuaires du Westerkerk (église

occidentale). Ce document est ainsi conçu : « 8 octobre 1669 (a été inhumé) Rembrandt van Rijn, peintre, demeurant sur le Rosengraft (quai des Roses), vis-à-vis du Labyrinthe. Il laisse deux enfants. » Or nous savons à n'en pas douter que Rembrandt survécut aux enfants qu'il avait eus de Saskia Uylenburg. Le premier de ces enfants mourut fort jeune, en 1638, et fut enterré le 13 août dans le Zuyderkerk (église du sud) ; le second, qui était Titus van Rijn, dont nous avons parlé, mourut avant son père, ainsi qu'il résulte de la pièce suivante, également tirée des registres des enterrements du Westerkerk : « Ici a été inhumé, le vendredi h septembre 1668, Titus van Rijn, fils de Rembrandt, demeurant sur le Singel. » Rembrandt n'avait donc plus d'enfants de sa première femme lorsqu'il mourut en 1669. Les deux enfants qu'il laissa étaient donc d'un second lit, et c'est ainsi que le récit d'Houbraken cesse d'être en contradiction avec les pièces authentiques récemment découvertes.

Maintenant, dans ma conviction et suivant toute apparence, la Femme devant le poêle, la Femme au bain, la Femme nue, les pieds dans l'eau, et même la prétendue Négresse couchée, qui n'est qu'un modèle vu dans l'ombre, représentent cette paysanne de Rarep que Rembrandt épousa en secondes noces. Il faut prendre garde, au surplus, que ces estampes ont été gravées toutes les quatre en 1658, peu de temps après

ii L'OEUVRE DE REMBRANDT.

l'époque présumée de ce mariage dont l'acte n'a pas été retrouvé. Lorsque Rembrandt, après avoir été saisi et exproprié par autorité de justice, se remit au travail, il dut naturellement faire le portrait de sa nouvelle femme, suivant son habitude de peindre sans cesse les personnes qui l'entouraient, et il dut la représenter nue ou à demi nue, puisque étant laide de visage, elle n'était remarquable que par une certaine beauté de corps.

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