Le verger et la grange
( Pansage aux deux allées. )
Cette pièce est oblongue et en travers. On voit sur la gauche une maison rustique, couverte de chaume, et dans le milieu une plantation d'arbres qui ressemble à un verger, et qui se termine par une grange. A droite de cette plantation, s'ouvre une allée en perspective, bornée par des pieux, sur laquelle marche un homme vu par le clos, qui porte un bâton sur l'épaule. Tout au fond de cette allée, sous une voûte formée par les arbres, on aperçoit dans le plus grand éloignement une petite figure à cheval. Ce morceau est fort rare. Il en exisle deux états :
Premier état, de la plus grande rareté. La planche a 204 millimètres de large. Les arbres qui s'élèvent vers le milieu du fond sont légèrement travaillés et clairs.
Second état. La planche est coupée et réduite à une largeur de 162 millimèties. Cette seconde épreuve est d'un ton moins bril-
lant : elle est aussi fort rare, bien qu'elle le soit un peu moins que la première. Les arbres sont plus travaillés.
Hauteur, 0,090 ; largeur, 0,204.
BARTSCH, 230. CLAUSSIN, 227. WILSON, 227.
Pourquoi n'y a-t-il personne à la porte de cette maison, à l'ombre de ces bouquets d'arbres, et pourquoi cette chaumière silencieuse et ce petit verger ontils ainsi plus d'attrait en l'absence de toute créature humaine?... Rembrandt, nous l'avons dit, lorsqu'il est en présence de la nature, s'abstient volontiers d'y faire paraître des figures, ou bien il les subordonne tellement au paysage, qu'on les aperçoit à peine. A l'inverse de nos peintres français, qui font de la campagne le théâtre des actions de l'homme, ou le cadre de ses rêveries, Rembrandt donne la première place aux êtres inanimés. Il concentre dans ces objets tout l'intérêt de son tableau, et c'est pour cela sans doute que ses paysages nous saisissent toujours et nous attirent par un enchantement secret... Gomme il est solitaire ce coin de la Hollande! A droite de la levée sur laquelle est pratiqué le chemin, on croit sentir le voisinage de la mer et le souffle du vent qui fait plier les branches des arbres et frémir tout le feuillage. Il me semble aussi que les deux figures, si petites, qui passent sur le chemin , et dont l'une, imperceptible, va se perdre au loin dans les profondeurs de la pers-
pective, il me semble, dis-je, que ces deux figures, loin d'animer le paysage, en augmentent encore la solitude. Mais la vue des lieux inhabités est justement ce qui plaît aux poètes. La nature est pour eux comme une femme à qui l'on aime à parler sans témoins. Les poètes, les grands artistes n'ont pas besoin de rencontrer des êtres animés dans le paysage : ils le remplissent de leur âme.