Le Cochon
La bête est couchée sur le devant de l'estampe et son museau touche presque au bord gauche de la planche. Ses pieds sont liés avec des cordes, et celle qui tient les pieds de derrière est attachée à un petit poteau que l'on aperçoit dans le fond. Un peu vers la droite, derrière le cochon, ou plutôt la truie, on distingue cinq figures, qui ne sont que légèrement indiquées, savoir : un petit enfant que sa mère tient debout devant elle, et qui avance timidement la main comme pour toucher la soie de l'animal; un jeune garçon qui est vu de profil et coiffé d'un chapeau ; un vieillard
debout, qui a un panier à son bras, et un autre jeune garçon qui porte une vessie et qui tient l'instrument avec lequel on va sans doute égorger la bête. On lit au bas de la droite : Rembrandt f. 1643. Le haut du fond, de ce côté, est entièrement clair. On connaît deux états de cette planche :
Premier état, extrêmement rare. La planche, raboteuse et irrégulière sur les bords, est un peu plus grande sur la gauche tant en hauteur qu'en largeur. Cette épreuve est naturellement plus vive et plus colorée que la suivante.
Second état. Le cuivre est réduit à la grandeur ordinaire et la planche est régularisée. C'est l'état décrit; il n'est pas commun.
Bartsch signale une copie assez trompeuse de cette estampe. On la reconnaît, dit-il, premièrement, à ce que la planche est plus large, car elle porte 6 pouces 10 lignes 4 84 millimètres) ; secondement, à ce que l'ombre portée au-dessus de la tête du vieillard est continuée jusqu'au coin formé par le bord supérieur de la planche et par le trait perpendiculaire près du bord gauche; au lieu que, dans l'estampe originale, cette ombre portée ne remplit que la moitié de l'espace entre le coin et la tête du vieillard.
A la mention de cette copie, dont Bartsch ne nous indique pas l'auteur, nous ajouterons celle d'une autre copie très-habilement gravée, et qui serait trompeuse, si elle n'était en sens inverse. C'est la copie exécutée par Novelli, et dont les épreuves sont encore assez rares, je ne sais pourquoi. On y lit au bas de la droite en caractères fins : Novelli inci 1791.
Hauteur, 0,144; largeur, 0,178.
BARTSCH, 157. CLAUSSIN, 154. WILSON, 154.
Il faut croire que le cochon est un animal bien pittoresque, car les plus grands peintres, parmi ceux de la Hollande, lui ont fait l'honneur de l'introduire daus le royaume de l'art. L'inimitable Ostade, si ravissant
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et si profond eu sa naïveté apparente, le spirituel Berghem, l'aimable Karel Dujardin dont l'eau-forte est souvent assaisonnée d'une légère ironie, le rude Pierre de Laer, si intéressant par les libres allures de sa pointe, l'immortel Paul Potter et son habile interprète Marc de Bye, et bien d'autres encore ont fait une étude complaisante du cochon. Chacun d'eux l'a peint suivant son humeur; mais presque tous l'ont représenté barbotant à l'auge ou se vautrant avec délices dans le fumier de la basse-cour. Rembrandt n'a dessiné le cochon qu'une seule fois, et il Fa regardé au moment où, les pieds liés avec des cordes, il va être saigné, la pauvre bête ! et va mourir ainsi de cette mort lente, qui n'a pu être inventée que par le plus cruel des animaux, par l'homme... Déjà un garçon sans pitié montre, en ricanant, l'instrument qui va saigner le porc à la gorge, et tient la vessie qui doit recevoir le sang de l'animal... Mais à ne considérer que le talent du graveur, je veux dire le maniement de la pointe et l'art de peindre à l'eau-forte, Rembrandt a surpassé tous les artistes que nous venons de nommer, par la vérité de l'expression et par le sentiment merveilleux du modelé. Il est impossible, en effet, de faire mieux sentir sous l'épaisseur d'une peau velue, la construction d'un animal dont la graisse cache en partie les formes, et il faut désespérer, si l'on est graveur, d'exprimer avec plus de
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bonheur, plus d'esprit, et cependant d'une pointe plus libre, la tendresse ou plutôt la tendreté d'un groin de truie, la finesse de son œil, la fermeté des tendons du pied, la mollesse du ventre et la saillie des tétins, mais surtout le caractère de ces poils longs et roides, qui tantôt se hérissent en brosse, tantôt, couchés sur la peau, imitent si bien la douceur et les reflets de la soie... J'étais un jour au Cabinet des estampes de la Bibliothèque, à examiner cette jolie pièce sur Je bureau du conservateur, lorsque entra un de nos maîtres graveurs, Henriquel Dupont, qui, apercevant cette gravure surprenante, vint la regarder longtemps et me dit ensuite : « Ce Rembrandt est le magicien de notre art! »