‹ L'¿uvre complet de RembrandtChapitre 26 sur 202 · Abraham Frans · texte numérisé non relu

Abraham Frans

Portrait d'Abraham Frans ou Franssen, marchand d'estampes et amateur. Il est assis devant une table, qui est sur la droite, dans un fauteuil placé au bas d'une fenêtre, à travers laquelle on aperçoit un paysage. Il regarde une estampe qu'il tient de sa main droite par en haut, et de l'autre par en bas. Sur la table, on remarque un portefeuille ouvert, une tête de mort, deux vases et un magot de la Chine. Dans le fond, est suspendu à la mui aille un petit tableau cintré, garni de deux volets, autrement dit un triptyque. Ce tableau représente, dans le milieu, un crucifiement. De chaque côté sont deux autres peintures également cintrées : celle de droite est un paysage; le sujet de l'autre est caché par la tête et l'épaule de Frans.

Cette planche est très-chargée de travaux. Il en existe non pas six, mais au moins huit états :

Premier état. On ne voit pas encore de paysage à travers la croisée, mais il y a un rideau retroussé dont le pan couvre l'un des volets du tableau. Le personnage n'est pas assis dans un fauteuil, mais sur un tabouret qu'on ne voit point, ou sur un banc. Sa jambe gauche s'étend jusqu'au coin droit de la planche. Ses cheveux sont clairs.

Deuxième état. Le rideau demeure tel que dans l'épreuve précédente; il n'y a pas non plus de paysage, mais le tabouret est devenu un fauteuil.

Troisième état. Le rideau est enlevé. On voit indistinctement, sur la table, deux vases près du magot chinois. La chevelure est encore claire; il n'y a pas encore de paysage. La main droite paraît tenir une estampe, mais qui diffère de celle qu'on voit dans les états suivants.

Les épreuves de ces trois états sont d'une extrême rareté. Elles manquent au Cabinet des estampes de Paris. Quatrième état. La chevelure est toujours claire; mais on aper-

çoit un paysage à travers la croisée. Derrière la tête de Frans, on remarque un petit tableau accroché au mur sans anneau, et dont le cadre est du même ton que le reste. Une figure paraît dessinée sur l'estampe que regarde l'amateur.

Cinquième état. Le cadre du triptyque présente des ornements mieux définis, comme des oves. Le petit cadre placé derrière la tête de Frans a été éclairci avec le brunissoir, et se détache en clair sur le tableau; on y remarque un anneau qui sert à l'accrocher. Le pied du fauteuil a été élargi et éclairci. Un chapeau rond qui se confondait avec le fond dans les épreuves précédentes s'en détache maintenant par un nouveau clair sur le bord du devant. La chevelure est encore légère.

Sixième état. Les cheveux sont très-crépus et très-noirs. On ne voit plus de figure sur l'estampe que tient l'amateur. Le cidre placé derrière la tète ne s'enlève plus en clair. Les pieds du fauteuil sont redevenus noirs, et les deux barreaux inférieurs ne se rejoignent plus.

Septième état. L'ombre que projette le personnage est grattée, ainsi que le fond au-dessus du triptyque.

Huitième état. L'ombre est rétablie par des travaux durs. L'estampe que tient l'amateur est retouchée entièrement et très-grossièrement. On remarque sur les arbres du paysage des tailles horizontales assez régulières, au lieu de traits légers et irréguliers faiblement donnés à la pointe sèche.

Nota. La planche étant encore dans le commerce, il n'y a pas lieu de décrire les variations que les possesseurs du cuivre peuvent lui faire subir chaque jour. Les états précédents sont constatés sur des épreuves anciennes.

BARTSCHj 273. CLAUSSIN, 270. wilson, 273.

Le portrait d'Abraham Frans n'est pas non plus une des belles estampes du maître. On y sent, même

62 L'ŒUVRE DÉ KKMIÎKANDT.

dans les premières épreuves, la fatigue d'un artiste qui travaille sans verve et qui est mal disposé. Je suppose que le peintre aura gravé ce portrait, comme celui de Goppenol, vers l'année 1661, ou même plus tard, c'est-à-dire dans ce temps malheureux où Rembrandt, exproprié, ruiné, séparé de ses portefeuilles, qu'on avait saisis et vendus, n'avait plus de cœur à rien. A partir de cette époque, en effet, on ne voit plus aucune estampe de sa main ; aucune du moins ne porte une date postérieure à 1661. Abraham Frans ayant servi de caution à Rembrandt, lorsque celui-ci dut rendre ses comptes à son fils Titus (ainsi qu'il appert de la quittance signée par Titus, le 5 novembre 1665), il est probable que Rembrandt, pour témoigner sa gratitude à Frans, lui fit son portrait, mais au milieu de toutes les angoisses de l'expropriation. C'est là ce qui expliquerait pourquoi cette estampe est inférieure au reste de l'œuvre, ainsi que la Femme à la flèche et le grand Coppenol, que nous savons positivement avoir été gravés en 1661.

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