Johannes Wtenbogardus
Ministre des Remontrants.
Wtenbogardus n'est ici que le nom latinisé de Uytenbogaert; nous le conservons en latin pour le distinguer du précédent. Le ministre est représenté dans un ovale et gravé sur une planche de forme octogone. Il est vu presque de face et assis dans un fauteuil; sa main gauche tient un des côtés du livre qui est ouvert et placé sur la table. On voit dans le fond de la droite plusieurs volumes négligemment posés les uns sur les autres. Il est coiffé d'une calotte, il porte une barbe grise et une fraise au cou. Au bout de la planche, en dehors de l'ovale, on lit, à gauche : Rembrandt f., et sur la droite : 4635. Dans une marge réservée au bas de la planche sont gravés ces quatre vers latins :
Quem prœmirari plèbes, quem castra solebant
Damnare et mores aula coacta suos, Jactatus multum, nec tantum fractus ab annis,
Wtenbogardus sic tmis, Haga, ceclit.
Ces vers ont été composés par le célèbre Hugo Grotius, dont le nom est gravé à la droite des vers, la lettre 77 se mêlant à la lettre G.
11 y a, non pas trois, mais quatre états de ce morceau, dont le cuivre existe encore et se trouvait compris dans le fonds de Jean.
Premier état. De la plus grande rareté. On n'y voit ni le rideau, ni les quatre vers latins. La fraise que le ministre porte à son cou est seulement au trait, la planche est en général moins travaillée : elle est aussi plus grande, car elle mesure 249 millimètres de hauteur, au lieu de 225, et 4 86 millimètres de large, au lieu de 184.
Il existe une épreuve de cet état au musée d'Amsterdam.
Deuxième état. Non moins rare que le précédent. Il n'en diffère que par la fraise qui est partout plus travaillée, et par l'expression du visage qui est mieux rendue.
Troisième état. Le rideau est ajouté. Tout le portrait est fini ; le caractère de la tête est malheureusement altéré. La planche est réduite à une forme octogone, mais avec des oreilles ou onglets aux deux extrémités droite et gauche. Les épreuves de cet état sont encore très-rares.
Quatrième état. Les onglets ont été supprimés, et la planche a une forme octogone régulière. Cet état est commun.
Hauteur de la planche réduite, 0,225; largeur, 0,184. BARTSCH, 276. CLAUSSIN, 277. WILSON, 282.
Jean Uytenbogaert (ou Uytenbogaard), né à Utrecht en 1557, était un homme d'un profond savoir et d'un grand caractère. Il a joué un rôle très-important, par ses actes et par ses écrits, dans les controverses religieuses qui agitèrent la Hollande au xvne siècle. Dès sa jeunesse il eut du goût pour la théologie et son bonheur était d'aller écouler tous les sermons et tous les prêches. S'étant décidé pour la Réforme, il partit en 1580 pour Genève où il allait suivre les enseignements de Théodore de Bèse et d'Antoine de La Faye. Revenu à Utrecht quatre ans après, il fut nommé pré-
dicant de la ville, puis appelé par l'Eglise de La Haye, qui obtint qu'on le lui céderait pour deux ans. En 1599, à l'époque du siège de Bommel, il se rendit au camp pour y prêcher, et le prince Maurice fut si content de ses prédications, qu'il le garda auprès de lui comme chapelain de l'armée, ensuite comme chapelain de la cour, Hofprediker.
Pendant quinze ans il suivit le prince d'Orange dans toutes ses campagnes et fut attaché à sa personne; mais bien que le stathouder fût opposé à la doctrine des Arminiens, Uytenbogaert, qui était l'ami d'Arminius, ne laissa pas de soutenir ce théologien, et lorsqu'en 1609 une conférence fut ouverte devant les États de Hollande entre les Arminiens et les Gomaristes, le chapelain de Maurice y figura comme le second d'Arminius. L'année suivante, les États Généraux ayant envoyé en France une ambassade extraordinaire, Uytenbogaert en fut l'aumônier. Cette mission le mit en rapport avec le Genevois Casaubon, gendre d'Henri Estienne et bibliothécaire d'Henri IV. Présenté au roi, l'aumônier de l'ambassade reçut de lui des marques d'une considération toute particulière.
Cependant, Arminius étant mort de fatigue et de chagrin, les sectateurs de sa doctrine présentèrent en cette même année, 1610 , ces fameuses remontrances qui leur firent donner depuis le nom de Remontrants, et Uytenbogaert devint pour eux comme le successeur
cT Arminius , sans pour cela se séparer du prince d'Orange dont il resta le chapelain jusqu'en 1614. Mais le stathouder ayant rompu avec Barnevelt et avec Grotius qui soutenaient les Remontrants et qui étaient les amis de Uytenbogaert, celui-ci fut enveloppé dans la disgrâce du grand-pensionnaire. Le 29 août 1618, il alla voir Barnevelt et le trouva dans sa bibliothèque non plus comme autrefois occupé à feuilleter ses livres ou à écrire, mais rêveur, sombre et accablé de sinistres pressentiments. Uytenbogaert lui adressa de religieuses consolations, lui serra la main et se retira profondément ému. Une heure après Barnevelt était arrêté pour être quelques mois plus tard traîné à l'échafaud, et Grotius était enfermé dans la prison d'où il s'évada.
Uytenbogaert, réfugié d'abord à Amiens et ensuite à Paris avec un autre remontrant célèbre, Bischop (Episcopius), fut assigné devant le synode de Dordrecht et condamné par contumace au bannissement à perpétuité et à la confiscation de ses biens. Toutefois, dans son malheur, il conserva l'amitié de Louise de Goligny , veuve de Guillaume le Taciturne, et de son fils Frédéric- Henri, frère de Maurice, avec lesquels il correspondait en langue française. Après avoir séjourné quelque temps à Paris, il se rendit à Rouen où l'archevêque le reçut avec de grands égards, dans l'espérance d'opérer un rapprochement entre l'Église et les sectes qui la divisaient; mais le remontrant fut inébranlable.
Lorsque Frédéric- Henri succéda à son frère Maurice en 1625, Uytenbogaert, Bischop et leurs sectateurs, purent rentrer en Hollande. Grâce à l'amitié du nouveau stathouder, l'ancien chapelain de la cour fut toléré à La Haye où il prêcha jusqu'à la fin de ses jours. Son portrait fut peint, en 1633, par Michel Mirevelt ; deux ans après il fut dessiné et gravé par Rembrandt, qui, pour le dire en passant, se trouvait ainsi, quoique jeune encore, en relation avec les plus illustres personnages de son pays. En 1643, Episcopins étant mort à Amsterdam, Uytenbogaert, bien qu'âgé alors de quatre-vingt-six ans, voulut aller rendre les derniers devoirs à son compagnon d'exil ; s'étant approché du cercueil, il dit en touchant le front de son ami : « Tête chère, combien tu renfermais de sages pensées! » Uytenbogaert mourut lui-même l'année suivante, à quatre-vingt-sept ans.