‹ L'¿uvre complet de RembrandtChapitre 93 sur 202 · Etude de trois têtes de femmes · texte numérisé non relu

Etude de trois têtes de femmes

De ces trois têtes, la plus apparente est placée au milieu du haut. Elle est vue de face et couverte d'un voile; la main droite dont les doigts sont écartés est posée sur son visage et en cache un côté depuis le haut du front jusqu'au bas de la joue, les doigts s'appuyant sur la tempe et se perdant dans les cheveux. La seconde tète est gravée au-dessous, vers la droite; elle est tournée légèrement du même côté. Sa coiffure n'est point achevée. La troisième tête vue de face n'est qu'une ébauche au trait; elle est placée à gauche. Ce morceau est rare; il en existe deux états :

Premier état. Il est d'une extrême rareté. On n'y voit qu'une seule tête, celle qui est au haut de la planche et un peu cachée par une main. Le fond est rempli de traits et d'égratignures. Le Musée d'Amsterdam et le Cabinet des estampes de Paris possèdent une épreuve de ce premier état. Il s'en voit encore une troisième au British-Museum, mais celle-là est rognée.

Second état. C'est celui où sont gravées les trois têtes.

Hauteur, 0,j26, largeur, 0,103.

BARTSCH, 367. CLAUSSIN; 357. WILSON, 361.

On entend souvent dire que les Hollandais en général et Rembrandt en particulier ont eu le culte du laid. Il serait pourtant difficile de voir dans les eaux-fortes italiennes une tête plus jolie, plus vivante et plus charmante que celle qui est ici gravée seule dans

le premier état. C'est encore la femme de Rembrandt qui a servi de modèle à ce délicieux croquis, ou plutôt qui en a été le motif. En effet, le caractère de la tête est changé. Il y a plus de vivacité dans l'œil, plus d'expression dans la bouche, plus de sentiment dans toute la physionomie. Ce n'est plus cette Frisonne à la chevelure d'un blond fade, au tempérament lymphatique, à l'air endormi, dont le portrait a déjà passé sous nos yeux plus d'une fois : c'est une femme que la pensée anime, que l'esprit éclaire. Les doigts longs de sa main potelée ont un mouvement plein de grâce ; elle a été saisie dans un moment où une idée de bonheur, peut-être une velléité de coquetterie, venait de la transfigurer. Ou bien c'est le peintre qui l'aura vue ainsi à travers son imagination, et qui se sera plu à réveiller par une morsure d'eau-forte cette nature indolente et assoupie.

Rembrandt, il est vrai, n'a pas écarté la laideur de son œuvre. Il a regardé autour de lui, et tout ce qui vit sous le soleil lui a paru digne de ses couleurs, les êtres les plus difformes étant rachetés à ses yeux par la présence d'une âme. Mais toutes les fois que ses regards ont rencontré une figure aimable, une belle tête, il en a senti la grâce ou la beauté comme un grand maître qu'il était. — Les amateurs nous sauront gré d'avoir reproduit ici le premier état, doublement précieux, de cette rare eau-forte.

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