C. Corot iils
Quelques jours après cette réponse, un jeune élève de Dutilleux se présente à l'atelier de Corot de la part de son maître pour emporter l'objet convoité. Ce messager s'appelle Gustave Colin. Corot lui met deux toiles entre les mains en disant : " Votre patron choisira >>. Dans l'une, l'imagination s'est donné carrière ; l'autre est la reproduction fidèle de la nature. Dutilleux achète la première et, autorisé par Corot, garde la seconde pour l'étudier à loisir et en faire une copie. L'amabilité de son correspondant l'ayant mis à l'aise, il l'invite à accepter l'hospitalité chez lui et à venir chercher des inspirations dans les campagnes du Nord. Malheureusement, l'invitation tombe mal. La santé de son père donne à Corot de sérieuses inquiétudes. Son sentiment filial le retient au logis. " Si mon père n'était point malade, écrit-il (i), je serais allé vous saluer et faire connaissance avec vous. Enfin, j'espère que je trouverai un temps qui me permettra ce plaisir. »
Cet été là, il ne quitte pas Ville-d'Avray et son cher malade. II reste auprès de lui, tout près de lui. Dans le bosquet attenant à la villa, dominé par la svelte rigidité des peupliers, se cache un petit kiosque rustique. La famille y passe les chauds après-midi de juillet, le père avec son journal, la mère avec son crochet ou sa tapisserie. La « belle femme » a un faible pour ce petit pavillon. Son Camille s'y enferme en cachette et couvre les murs d'une demi-douzaine de paysages empruntés aux sites favoris de la bien-aimée vieille
(i) Lettre du 17 juin 1S47.
(Fig. 105). — Étude d'atelier; vers 18^5.
10^, lo^i. — Peintures . kiosque de Ville -d'Avray.
(F/'i,''. 705 à lo^). Puis, le jour de sa fcte, il lui ouvre la porte mystérieusement close etjouit de sa surprise.
Cependant, l'état du père s'aggrave. A la fin de l'automne, tout espoir est perdu, et il s'éteint à Paris le 28 novembre. Corot plonge son chagrin dans le travail.
La Révolution ne saurait l'en distraire, car la politique n'est pas son affaire . On lui prête un mot typique.
C'était en février 1848: quelqu'un lui parlait de l'agitation populaire contre le roi etson ministre Guizot.
'< Alors, fit-il, décidément on n'est pas tout à fait content d'eux? >/ Le Salon a lieu, comme d'habitude, au mois de mars. La Liberté en ouvre les portes à tout le monde : plus de jury pour en défendre l'entrée.
Corot en profite ; il expose neuf tableaux. D'ailleurs, il fait partie de la commission nommée par le suffrage des artistes, sur l'invitation de Ledru-Rollin, ministre de l'Intérieur, pour '< placer et classer les ouvrages envoyés à l'P^xposition. // Son nom est sorti de l'urne le neuvième, avec 353 voix. Parmi ses envois figure une peinture commandée l'année précédente par la liste civile du Roi, pour être traduite en tapisserie à Beauvais et qui, du reste, n'a jamais été mise sur le mé-
tit-r (/■'/>. 7o6). L'a autre de ses tableaux est acheté par l'Ktat à l'issue du Salon : un Site d'Italie {Fig. loj) qu'on donne au musée de Douai. A en croire Prosper Haussard, son constant et clairvoyant défenseur (i), le reste de son exposition, composé de douces irapressions matinales ou crépusculaires, mouillées de rosée ou enveloppées d'ombre, l'emportait sur cette toile d'un style un peu sévère et ingrat. Somme toute, il triompha : car le suffrage de ses pairs lui décerna une première médaille.
Plus que jamais, à la suite du deuil qui a jeté sa mère dans une cruelle solitude, Corot est l'esclave de ses devoirs familiaux. Il entoure cette chère maman d'affection et de prévenances, dîne gentiment en tête à tête avec elle et, pour rien au monde, ne manquerait sa partie de cartes. Il parle en termes touchants de cette douce chaîne quand Dutilleux insiste pour qu'il vienne chez lui à Arras. Les deux peintres se connaissent à présent. Le provincial a rendu visite à son confrère. Celui-ci lui a fait les honneurs de son atelier et de certain grand Christ au Jardin des Oliviers {Fig. loS), sur lequel se concentrent présentement ses efforts. Corot a causé à
cœur ouvert avec cet ami d'hier, il lui écrit de même. Le soin qu'a pris son correspondant de conserver ses lettres nous vaut le plaisir de les lire à notre tour. Voici la réponse aux instances cordiales de Dutilleux pour l'attirer vers lui :
Paris, ce 24 janvier 1849.
Monsieur, \'otre lettre m'a fait grand plaisir. Je vous remercie beaucoup du renouvellement de votre invitation d'aller vous visiter. Soyez certain, Monsieur, que, ne serait-ce que pour peu de jours, je me fais une fête d'exécuter ce petit voyage
(Fig. 106). — Le Soir. Carton pour une tapisserie de Beauvais, 18
(1) Le h'iitioiial, 2 avril
li-ig. lu;). -- Site a IialiL'. Salon de 1S4S.
quand les beaux jours vont venir. J'ai communiqué votre lettre à ma mère qui. d'après ce qui y est exprimé, ne peut manquer de me donner la liberté pour m'envoler vers vous. Et nous pourrons ensemble alors admirer quelques instants cette nature si bonne, puisqu'elle se présente belle et ravissante pour tout homme qui la cherche. Vive la conscience et la simplicité ! C'est la seule voie qui conduise au vrai et au sublime. Je me donne bien du mal sur le tableau du Christ. J'espère qu'il arrivera; il a fait bien du chemin depuis que vous l'avez vu. Je vois toujours des choses a enlever pour rendre l'aspect le plus simple possible. Les personnes qui viennent à mon atelier paraissent généralement contentes. J'aurai probablement le plaisir de vous voir à l'époque de l'Exposition, si nous devons en avoir une.
En attendant le plaisir de vous voir à Paris ou à Arras, recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.