‹ L'uvre de CorotChapitre 46 sur 59 · i:i'ilV'#îi · texte numérisé non relu

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(Fig. 1(33). — L'atelier de Corot, 58, rue Paradis-Poissonnière. Dessin par M. Alfred Robaut, février 1875.

(Fig 264). — La chambre mortuaire de Corot, 56, faubourg Poissonnière. Dessin par M. Alfred Robaut, 2} février 1875.

Mardi 2. — Il est plus souffrant. Grand éch:mfïement, qui oblige à des remèdes pénibles. Adèle est admirable de dévouement. On cause de Millet et du don que M. Corot vient de faire à sa veuve. '{ On est si heureux, dit-il, de pouvoir faire un peu de bien autour de soi ! a-

Mercredi ;. ---J'ai vu M. Corot un instant. Son teint m'a semblé moins mauvais. 11 a dormi cinq heures la nuit dernière.

Jeudi 4. — Je passe une demi-heure auprès de lui. Il est sur sa chaiselongue et fume sa pipette. Il en fume une et demie par jour en trois fois. M. Marion, son neveu, est là et Bardon est à côté, dans le salon. Nous causons de choses et autres, et l'on parle du tunnel sous-marin, dont il est question dans les journaux. M. Corot s'extasie sur l'activité humaine, qui ajoute encore aux merveilles de la création. Comme on vient à prononcer le nom de Calais, qu'il ne connaît pas, il exprime son désir de voir cette ville, ainsi que le port de Wissant, dont je lui ai souvent parlé.

Sai'iedi 6. — Je ne fais qu'entrevoir M. Corot. Il a été très fatigué la veille. " On est ici venu, hier soir, comme en soirée, dit-il. Je n'osais pas me coucher ; et pourtant, j'étais brisé. Dans la journée, j'ai vu aussi beaucoup de monde. Ah I il faudra qu'Adèle finisse par dire que je suis couché et que je dors ; car je n'en puis plus. J'ai besoin d'un repos absolu pour sauver ma pauvre carcasse ! » En parlant ainsi, il me fait peur, avec ses grands yeux qui envahissent ses joues, sa barbe qui commence à pousser, et aussi sa voix qui s'éraille. Je le quitte bien vite. lia devant lui des papiers d'affaires, des factures qu'il ordonne de payer.

Dimanche 7. — Je me borne à prendre des nouvelles auprès du concierge. Il me dit : " M. Corot va un peu mieux ». Mais c'est une consigne.

Lundis. — Le cher maître ne s'est levé qu'un instant le soir, le temps qu'on fasse son lit. On n'a reçu personne que la famille, les docteurs Gratiot et Cambay, Daubigny, le curé de Saint-Eugène et une religieuse. M. Corot a prié M. Gratiot de dire au curé de Coubron de venir le voir. 11 ne se dissimule pas la gravité de son état.

Mardi ç. — Je vais faubourg Poissonnière à 9 h. 1/2. Je trouve le malade bien abattu, bien affaissé. Il attribue l'aggravation de son mal au mauvais temps qu'il fait. Puis il parle du carnaval : car c'est le mardi-gras. « On ne voit plus de masques dans les rues à présent ; c'est fini depuis qu'on a supprimé le bœufgras ». Il regrette les naïfs amusements du temps passé et se met en colère

contre ceux qui n'en veulent plus. " Les gens d'aujourd'hui préfèrent aller flâner à la terrasse des cafés m. La maladie le pousse au paradoxe et il s'écrie : « C'est tout cela qui me tue ! >/ Il consent à prendre connaissance du prospectus de l'ouvrage que je veux consacrer à son œuvre et il me remercie de mon entreprise. Je prends sa main et je l'embrasse.

Mercredi lo. — j'entre dans la chambre et trouve Corot les yeux fermés. Quand il les ouvre, il me tend la main. Je lui parle de sa Biblis. Il me dit : « Il parait qu'on en est assez content ». Puis il referme les yeux, et je sors. A 6 heures, il a pris une petite tasse de lait. A 9 heures, on lui en donne une autre, qu'il ne peut conserver. Aussi, à 11 heures, quand on lui parle d'en reprendre, il refuse. Le docteur Cambaydoit faire une nouvelle ponction ce soir.

Jeudi II. — Adèle me dit : « Monsieur va assez bien ce matin ; il est gai, il a reçu le bon Dieu des mains de M. le curé de Saint-Eugène. Hier, M. le curé de Coubron était venu le confesser et il avait écrit à son confrère pour lui dire devenir aujourd'hui. En sortant d'ici, M. le curé de Coubron disait :'< Quel homme! Je n'en ai jamais vu de pareil ! » — A 10 heures, les trois médecins sont venus et ont tiré de son pauvre corps onze litres d'un liquide sanguinolent, qui ballonnait le ventre. Pendant l'opération, le cher malade avait la force de plaisanter et disait aux médecins : '<. Vous voulez donc m'accoucher ? » Toutefois, il a failli se trouver mal et on lui a fait prendre quelques gouttes de vin. — La porte est absolument consignée.

Vendredi 12. — Adèle dit que cela ne va pas plus mal. M. Corot a pris un peu de bouillon sans dégoût.

Samedi i^. — Etat stationnaire. Daubigny l'a vu et lui trouve bien triste mine.

Dimanche 14. — M. Stanislas Baron s'étant présenté à la porte de sa chambre, le malade a échangé avec lui quelques paroles, puis s'est retourné vers le mur. A la vue de Mme Gratiot, il s'est mis à pleurer. Malgré son extrême faiblesse, M. le docteur Cambay lui présente une toile à signer.

Lundi 75. — Je vois Adèle. Elle me dit que « ça va fort doucement ». Il est toujours assoupi.

Mardi 16. — J'ai été reçu un instant. M. Corot m'a accueilli par ces mots : '< Il paraît qu'il faut que je patiente jusqu'au 20 mars. C'est bien long ! J'ai besoin d'air : grand besoin d'air ! J 'étouffe ! // Adèle a apporté une tasse de bouillon. Le malade en a bu quelques gorgées. Mais cela paraissait lui causer de la douleur. Cela faisait mal à voir. On entendait le liquide tomber comme dans le

fond d'un puits. Il avait auprès de lui un petit panier garni de mousse et de lierre, qu'un ami lui avait offert. Il a jeté les yeux dessus et, retrouvant un peu de forces pour admirer la nature : « Heureusement, a-t-il fait, qu'il nous reste ça pour nous soutenir jusqu'au bout ! »

Mercredi ij. — Je me rencontre à 3 heures, dans la salle à manger,avec Daubigny, Demeur et Oscar Simon, qui causent avec Adèle. On dit que le malade a mangé avec peine une côtelette hachée très menu, arrosée de bière anglaise ; le petit repas a duré une bonnedemi-heure ; puis,ils'estassoupi.

Tandis que nous sommes-là, on entend le pauvre homme qui appelle Adèle et lui demande à boire. Daubigny entre derrière elle et revient aussitôt.

(Fig. =6=,). — M. l'Abbé Jouvc:iu, ré de CoLibron, 2^ janvicj- iS;^

Jeudi iS. — Cela ne va pas du tout. Le malade refuse toute nourriture et sommeille tout le temps.

Vendredi ig. — Je vais, le matin, savoir des nouvelles. Adèle me répond : « C'est toujours la même chose >/. Elle entre-baille la porte de la chambre. " 11 a les yeux ouverts, dit-elle; entrez w. Je ne fais qu'entrer et sortir. La figure est méconnaissable ; l'œil est triste et exprime la souffrance.

Samedi 20. — De plus en plus mal. Hier soir, il a eu des vomissements terribles, qui ont recommencé ce matin. 11 refuse toujours de s'alimenter. Quand Adèle lui a dit : '< Il faut pourtant bien vous soutenir », il a répondu : '< Me soutenir ? Et pourquoi faire ? Je n'ai plus qu'à m'en aller, à présent //. 11 ne veut plus voir personne du tout.

Dimanche 21. — C'est l'agonie: une agonie lente, avec un petit mouvement de temps à autre, mais pas une parole.

Lundi 22. — Je fais prendre des nouvelles vers i) heures du soir. On répond:'■- Encore là ». A ii heures, il pousse un grand soupir. Ses neveux.

MM. CJuimouillct et I.emarinier, qui sunt dans le salon, se prccipitent dans sa chambre. Quelques minutes après, tout est lini !

Le service funèbre fut célébré le 25 février en l'église Saint- Eugène, rue Sainte-Cécile. Le deuil fut conduit par les neveux du défunt (i)

Voici en quels termes le journal des Débats, par la plume de Viollet-le-Duc, rendait compte, le lendemain, de la cérémonie :

« Nous venons d'assister aux obsèques du regretté peintre Corot. On lui a fait les funérailles des plus hauts personnages, moins l'appareil officiel et la pompe militaire. La popularité que lui avaient attirée son grand talent et son beau caractère avait rassemblé autour de la maison mortuaire et de l'église Saint-Eugène une foule immense. La circulation des voitures avait été interdite dans les rues avoisinantes et pendant le parcours du cortège ; depuis le n" 56 de la rue du Faubourg Poissonnière jusqu'au porche du temple, se pressait le long des trottoirs un public plein d'émotion et de respect. Le cercueil était couvert de fleurs et la médaille d'or qui avait été frappée en l'honneur de Corot par une souscription de ses amis et de ses élèves reposait sur un coussin de velours, à côté de la croix d'officier de la Légion d'honneur. En peu d'instants, les trois nefs de l'église ont été remplies. Les tribunes latérales étaient à l'avance occupées, surtout par des dames vêtues de deuil.

Nous avons rarement vu de cérémonie plus imposante et plus touchante que le début de ce service, où chacun venait porter les témoignages d'estime, d'affection, de regrets que le grand artiste avait si bien mérités. Malheureusement, un incident fâcheux, douloureux, est venu le troubler. Après le Credo, et au milieu du recueillement général, M. le curé de Saint-Eugène est monté en chaire. Bien qu'un peu surprise, (on n'a pas coutume d'entendre prononcer de discours dans l'église, même aux cérémonies funèbres), l'assistance s'attendait à l'annonce d'une nouvelle œuvre de bienfaisance faite par Corot en faveur des pauvres de la paroisse. Il n'en fut rien. Ce n'était ni une oraison funèbre, ni un sermon que venait prononcer M. le curé, ni même un simple hommage

(i) Le billet de l'aiie part portait : De la part de Mme Vve Joseph Chamouillet ; de M. Henri Sennegon ; de M. et Mme Georges Lemaistre ; de M. et Jlme Marion et leur fille ; de Mme Charmois ; de M. et Mme Lemarinier et leurs enfants ; de M. et Mme Léon Ch;unouillet et leurs enfants ; de M. et Mme Jules Chamouillet et leuFs enfants ; de M. Emile Corot et son fils, ses neveux, nièces, petits-neveux, petites-nièces, arrière petitsneveux et petites-nièces.

rendu aux douces \ertus du défunt ; c'était un réquisitoire. Après avoir annoncé que Corot s'était confessé le 6 février et avait reçu la communion quelques jours après, il ajouta : « J'ai parcouru hier tous les journaux imprimés à Paris et, dans le concert d'éloges qu'ils donnaient à l'artiste et à l'homme, un seul a déclaré que le défunt était spiritualiste ; pas un seul n'a osé avouer qu'il a fini en chrétien. Voilà le signe du temps, la marque de la dégradation des âmes. . . » Ici, il y eut quelques légers murmures dans l'auditoire et beaucoup de marques d'impatience. . . L'admonestation de M. le curé de Saint-Eugène était au moins inutile. Tous ceux qui étaient là coruiaissaient bien Corot. Ils n'ont pas eu besoin de consulter les journaux pour savoir qu'il est mort en bon catholique. Ils

(Fig. 266). — Sépulture de Corot au cmielière du Père-Lachaise. (i)

savent qu'il a vécu en chrétien, dans la plus belle acception du mot, charitable et bienveillant comme l'Evangile.

Un autre incident est venu mettre fin au désordre causé par cette malencontreuse harangue. Une pauvre folle, excitée sans doute par le tumulte, s'est levée sur sa chaise et a poussé des cris perçants, qui ont détourné l'attention de l'assemblée. M. le curé de Saint-Eugène s'est alors décidé à quitter la chaire, puis le service a continué. Cependant, le Requiem, chanté par Faure (c'était une adaptation par Elwart de Vandante de la symphonie en la de Beethoven, pour lequel Corot avait une prédilection marquée) n'a pas réussi à calmer l'excitation des assistants.

Après la messe, le char funèbre a pris le chemin du cimetière de l'Est, suivi

(1) La tombe de Corot a pour voisine celle de Daubigny qui, dt'cédé deux ans environ après son ami, désira reposer auprès de lui. Dauniier aussi est enterré tout près d'eux; mais aucun monument ne distingue sa sépulture.

parla mûme foule. Quatre paysagistes tenaient les cordons du poêle : MM. Jules Dupré, (ludinot, l.avieille et Karl Daubigny ; ce dernier remplaçait son père, malade.

M. de Chennevières, directeur des Beaux-Arts, a prononcé sur la tombe d'éloquentes et nobles paroles ».

Ce discours du marquis de Chennevières fut un touchant hommage à l'homme '<■ dont la longue vie avait été heureuse dans sa sérénité, dont le cœur avait été un cœur d'or, dont la bonne âme, toujours gaie et toujours souriante, n'avait jamais été eftleurée par l'envie, et dont la charité, de tous les instants, s'était montrée intarissable ». Il salua l'artiste « qui avait su peindre l'âme de la nature,... le bonhomme qui avait loué, dans des œuvres immortelles, les cieux, les oiseaux et les arbres du bon Dieu ».

(Fig. 267)

Monument de Corot à Ville-d'Avray.

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