L'ÉDUCATION D’UNE FILLE
Mes amis, l'hiver dure, et ma plus douce étude Est de vous raconter les faits des temps passés. Parlons ce soir un peu de Madame Gertrude.
Je n’ai jamais connu de plus aimable prude.
Par trente-six printemps sur sa tête amassés
Ses modestes appas n'étaient point effacés :
Son maintien était sage, et n’avait rien de rude : Ses yeux étaient charmants, mais ils étaient baissés ; Sur sa gorge d’albâtre une gaze étendue
Avec un art discret en permettait la vue ; L'industrieux pinceau d’un carmin délicat,
D'un visage arrondi relevant l’incarnat, Embellissait ses traits sans outrer la nature : Moins elle avait d’apprêt, plus elle avait d'éclat ; La simple propreté composait sa parure.
Toujours sur sa toilette est la sainte Écriture,
Auprès d’un pot de rouge on voit un Massillon,
Et le Petit Carême est surtout sa lecture.
Mais ce qui nous charmait dans sa dévotion,
C'est qu’elle était toujours aux femmes indulgente : Gertrude était dévote, et non pas médisante.
Elle avait une fille : un dix avec un sept Composait l’âge heureux de ce divin objet Qui depuis son baptême eut le nom d'Isabelle.
EE 1e GERTRUDE OU L'ÉDUCATION D’UNE FILLE 87 on | Plus fraîche que sa mère, elle était aussi belle : A côté de Minerve on eût cru voir Vénus.
Gertrude à l’élever prit des soins assidus.
Elle avait dérobé cette rose naissante Au souffle empoisonné d’un monde dangereux :
Les conversations, les spectacles, les jeux, Ennemis séduisants de toute âme innocente, Vrais pièges du démon, par les saints abhorrés, Étaient dans la maison des plaisirs ignorés.
Gertrude en son logis avait un oratoire, Un boudoir de dévote, où pour se recueillir Elle allait saintement occuper son loisir, Et faisait l’oraison qu’on dit jaculatoire.
Des meubles recherchés, commodes, précieux, Ornaient cette retraite au public inconnue :
Un escalier secret, loin des profanes yeux, Conduisait au jardin, du jardin dans la rue.
Vous savez qu’en été les ardeurs du soleil Rendent souvent les nuits aux beaux jours préférables ; La lune fait aimer ses rayons favorables :
Les filles en ce temps goûtent peu le sommeil. Isabelle, inquiète, en secret agitée, Et de ses dix-sept ans doucement tourmentée, Respirait dans la nuit sous un ombrage frais, En ignorait l'usage, et s’étendait auprès ; Sans savoir l’admirer regardait la nature ; Puis se levait, allait, marchait à l'aventure, Sans dessein, sans objet qui pût l’intéresser ; Ne pensant point encore, et cherchant à penser. Elle entendit du bruit au boudoir de sa mère. La curiosité l’aiguillonne à l'instant.
Elle ne soupçonnait nulle ombre de mystère ; Cependant elle hésite, elle approche en tremblant, Posant sur l’escalier une jambe en avant, Étendant une main, portant l’autre en arrière, Le cou tendu, l’œil fixe, et le cœur palpitant, D'une oreille attentive avec peine écoutant.