‹ L'œuvre de Voltaire 1923Chapitre 22 sur 57 · GERTRUDE OU L'ÉDUCATION D’UNE FILLE · texte numérisé non relu

GERTRUDE OU L'ÉDUCATION D’UNE FILLE

J’ai choisi saint Denis, comme vous saint André. Gertrude, dès ce jour plus sage et plus heureuse, Conservant son amant, et renonçant aux saints, Quitta le vain projet de tromper les humains. On ne les trompe point. La malice envieuse Porte sur votre masque un coup d'œil pénétrant ; On vous devine mieux que vous ne savez feindre ; Et le stérile honneur de toujours vous contraindre Ne vaut pas le plaisir de vivre librement.

La charmante Isabelle, au monde présentée, Se forma, s embellit, fut en tous lieux goûtée. Gertrude en sa maison rappela pour toujours Les doux amusements, Compagnons des amours ; Les plus honnêtes gens y passèrent leur vie.

Il n’est jamais de mal en bonne compagnie.

Puisque le Dieu du jour, en ses douze voyages,

Habite tristement sa maison du Verseau,

Que les monts sont encore assiégés des orages,

Et que nos prés riants sont engloutis sous l’eau,

Je veux au coin du feu vous faire un nouveau conte : Nos loisirs sont plus doux par nos amusements.

Je suis vieux, je l’avoue, et je n’ai point de honte De goûter avec vous le plaisir des enfants.

Dans Bénévent jadis régnait un jeure prince, Plongé dans la mollesse, ivre de son pouvoir, Élevé comme un sot, et sans en rien savoir, Méprisé des voisins, haï dans sa province.

Deux fripons gouvernaient cet État assez mince ; Ils avaient abruti l'esprit de monseigneur, Aidés dans ce projet par son vieux confesseur ; Tous trois se relayaient. On lui faisait accroire Qu'il avait des talents, des vertus, de la gloire ; Qu'un duc de Bénévent, dès qu’il était majeur, Était du monde entier l'amour et la terreur ; Qu'il pouvait conquérir l'Italie et la France, Que son trésor ducal regorgeait de finance ; Qu'il avait plus d'argent que n’en eut Salomon Sur son terrain pierreux du torrent de Cédron. Alamon (c’est le nom de ce prince imbécile) Avalait cet encens, et, lourdement tranquille, Entouré de bouffons et d’insipides jeux, Quand il avait dîné croyait son peuple heureux.

L'ÉDUCATION D'UN PRINCE o1

Il restait à la cour un brave militaire, Emon, vieux serviteur du feu prince son père, Qui, n'étant point payé, lui parlait librement, Et prédisait malheur à son gouvernement.

Les ministres jaloux, qui bientôt le craignirent, De ce pauvre honnête homme aisément se défirent ; Emon fut exilé, le maître n’en sut rien.

Le vieillard, confiné dans une métairie, Cultivait sagement ses amis et son bien Et pleurait à la fois son maître et sa patrie. Alamon loin de lui laissait couler sa vie Dans l’insipidité de ses molles langueurs.

Des sots Bénéventins quelquefois les clameurs Frappaient pour un moment son âme appesantie, Ce bruit sourd et lointain, qu'avec peine il entend, S’'affaiblit dans sa course, et meurt en arrivant, Le poids de la misère accablait la province, Elle était dans les pleurs ; Alamon dans l’ennui, Les tyrans triomphaient. Dieu prit pitié de lui ; Il voulut qu’il aimât pour en faire un bon prince. Il vit la jeune Amide, il la vit, l’entendit ; Il commença de vivre, et son cœur se sentit : Il était beau, bien fait, et dans l’âge de plaire. Son confesseur madré découvrit le mystère ; Il en fit un scrupule à son sot pénitent, D'autant plus timoré qu’il était ignorant ; Et les deux scélérats qui tremblaient que leur maître Ne se connût un jour, et vînt à les connaître, Envoyèrent Amide avec le pauvre Emon.

Elle fit son paquet, et le trempa de larmes : On n’osait résister. Le timide Alamon, | Vainement attendri, s’arrachait à ses charmes ; Car son esprit flottant, d’un vain remords touché, Commençant à s'ouvrir, n’était point débouché. Comme elle allait partir, on entend : Bas les armes! A la fuite, à la mort, combattons, tout périt, Alla, San Germano, Mahomet, Jésus-Christ !

On voit un peuple entier fuyant de place en place : Un guerrier en turban, plein de force et d'audace, Suivi de musulmans, le cimeterre en main, Sur des morts entassés se frayant un chemin, Portant dans le palais le fer avec les flammes, Égorgeait les maris, mettait à part les femmes. Cet homme avait marché de Cume à Bénévent, Sans que le ministère en eût le moindre vent ; La mort le devançait, et dans Rome la sainte Saint Pierre avec saint Paul était transi de.crainte. C'était, mes chers amis, le superbe Abdala Pour corriger l’Église envoyé par Alla.

Dès qu'il fut au palais, tout fut mis dans les chaînes ; Princes, moines, valets, ministres, capitaines, Tels que les fils d’Io, l’un à l’autre attachés, Sont portés dans un char aux plus voisins marchés. Tels étaient monseigneur et ses référendaires, : Enchaînés par les pieds avec le confesseur Qui toujours se signant, et disant ses rosaires, Leur prêchait la constance et se mourait de peur. Quand tout fut garrotté, les vainqueurs partagèrent Le butin qu’en trois lots les émirs arrangèrent ; Les hommes, les chevaux, et les châsses des saints. D'abord on dépouilla les bons Bénéventins.

Les tailleurs ont toujours déguisé la nature : Ils sont trop charlatans ; l’homme n’est point connu. L’habit change les mœurs ainsi que la figure : Pour juger d'un mortel il faut le voir tout nu. Du chef des musulmans le duc fut le partage.

Il était, comme on sait, dans la fleur de son âge ; Il paraissait robuste ; on le fit muletier,\ Il profita beaucoup dans ce nouveau métier ; ses muscles, énervés par l’infâme mollesse, Prirent dans le travail une heureuse vigueur. Le malheur l’instruisit ; il dompta la paresse ; Son avilissement fit naître sa valeur.

La valeur sans pouvoir est assez inutile,

5 À mn

C’est un tourment de plus. Déjà paisiblement Abdala s'établit dans son appartement, Boïit le vin des vaincus malgré son évangile ; Les dames de la cour, les filles de la ville, Conduites chaque nuit par son eunuque noir, À son petit coucher arrivent à la file, Attendent ses regards, et briguent son mouchoir ; Les plaisirs partageaient les moments de sa vie. Monseigneur cependant, au fond de l’écurie, Avec ses compagnons, ci-devant ses sujets, Une étrille à la main prenait soin des mulets. Pour comble de malheur il vit la belle Amide, Que le noir circoncis, ministre de l'amour, Au superbe Abdala conduisait à son tour :

Prêt à s'évanouir il s’écria : Perfide !

Ce malheur me manquait ; voici mon dernier jour. L’eunuque à son discours ne pouvait rien comprendre. Dans un autre langage Amide répondit D'un coup d'œil douloureux, d’un regard noble et tendre: Qui pénétrait à l’âme ; et ce regard lui dit : Consolez-vous, vivez, songez à me défendre; Vengez-moi, vengez-vous ; votre nouvel emploi Ne vous rend à mes yeux que plus digne de moi. Alamon l’entendit, et reprit l'espérance.

Amide comparut devant Son Excellence Le corsaire jura que jusques à ce jour Il avait en effet connu la jouissance, Mais qu’en voyant Amide il connaissait l'amour. Pour lui plaire encor plus elle fit résistance ; Et ces refus adroits annonçant les plaisirs, En les faisant attendre, irritaient ses désirs. Les femmes ont toujours des prétextes honnêtes. — Je suis, lui dit Amide, au rang de vos conquêtes ; Vous êtes invincible en amour, aux combats, Et tout est à vos pieds, ou veut être en vos bras : Mais souffrez que trois jours mon bonheur se diffère Et, pour me consoler de ces tristes délais,

A mon timide amour accordez deux bienfaits.

— Qu'ordonnez-vous ? Parlez, répondit le corsaire, Il n’est rien que mon cœur refuse à vos attraits. — Des faveurs que j'attends, dit-elle, la première Est de faire donner deux cents coups d’étrivière

A trois Bénéventins que j’ai mandés exprès :

La seconde, seigneur, est d’avoir deux mulets, Pour m’aller quelquefois promener en litière

Avec un muletier qui soit selon mon choix.

Abdala répliqua : Vos désirs sont mes lois.

Aïnsi dit, ainsi fait. Le très indigne prêtre,

Et les deux conseillers, corrupteurs de leur maître, Eurent chacun leur dose, au grand contentement De tous les prisonniers et de tout Bénévent ;

Et le jeune Alamon goûta le bien suprême

D'’être muletier de la beauté qu’il aime.

— Ce n’est pas tout, dit-elle ; il faut vaincre et régner. La couronne ou la mort à présent vous appelle : Vous avez du courage ; Emon vous est fidèle ;

Je veux aussi vous l'être, et ne rien épargner

Pour vous rendre honnête homme, et servir ma patrie. Au fond de son exil allez trouver Emon ;

Puisque vous avez tort, demandez-lui pardon ;

Il donnera pour vous les restes de sa vie.

Tout sera préparé : revenez dans trois jours ; HÂâtez-vous. Vous savez que je suis destinée

Aux plaisirs d'Abdala la troisième journée :

Les moments sont bien chers à la guerre, en amours. — Alamon répondit : Je vous aime, et j'y cours.

Il part. Le brave Emon, qu'avait instruit Amide, Aimait son prince ingrat, devenu malheureux ;

Il avait rassemblé des amis généreux,

Et de soldats choisis une troupe intrépide.

Il embrassa son prince ; ils pleurèrent tous deux : Ils s’arment en secret, ils marchent en silence. Amide parle aux siens, et réveille en leur cœur, Tout esclaves qu'ils sont, des sentiments d'honneur.

Alamon réunit l'audace et la prudence ;

Il devint un héros sitôt qu’il combattit.

Le Turc, aux voluptés livré sans défiance,

. Surpris par les vaincus, à son tour se perdit. Alamon triomphant au palais se rendit

. Au moment que le Turc, ignorant sa disgrâce,

Avec la belle Amide allait se mettre au lit.

Il rentra dans ses droits, et se mit à sa place.

Le confesseur arrive avec mes deux fripons Tout fraîchement sortis de leurs sales prisons ; Disant avoir tout fait, et n'ayant rien pu faire, Ils pensaient conserver leur empire ordinaire. Les lâches sont cruels : le moine conseilla De faire au pied des murs empaler Abdala.

— Misérable ! c’est vous qui méritez de l'être, Dit le prince éclairé, prenant un ton de maître ; Dans un lâche repos vous m’aviez corrompu :

Je dois tout à ce Turc, et tout à ma maîtresse. Vous m’aviez fait dévot ; vous trompiez ma jeunesse : Le malheur et l’amour me rendent ma vertu.

Allez, brave Abdala, je dois vous rendre grâce D’avoir développé mon esprit et mon cœur :

De mes sujets, de moi, vous fîtes le bonheur.

De leçons désormais il faut que je me passe ;

Je vous suis obligé, mais n’y revenez pas :

Soyez libre, partez ; et si vos destinées

Vous donnent trois fripons pour régir vos États, Envoyez-moi chercher : j'irai, n’en doutez pas, Vous rendre les leçons que vous m'avez données.

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CE QUI PLAIT AUX DAMES

Or maintenant que le beau dieu du jour

Des Africains va brûlant la contrée,

Qu'un cercle étroit chez nous borne son tour,

Et que l'hiver allonge la soirée,

Après souper, pour vous désennuyer,

Mes chers amis, écoutez une histoire

Touchant un pauvre et noble chevalier

Dont l’aventure est digne de mémoire.

Son nom était messire Jean Robert,

Lequel vivait sous Le roi Dagobert.

Il voyagea devers Rome la sainte,

Qui surpassait la Rome des Césars ;

Il rapportait de son auguste enceinte,

Non des lauriers cueillis aux champs. de Mars,

Mais des agnus avec des indulgences,

Et des pardons, et de belles dispenses ;

Mon chevalier en était tout chargé.

D'’argent, fort peu ; car dans ces temps de crise

Tout paladin fut très mal partagé ;

L’argent n'allait qu'aux mains des gens d’église. Sire Robert possédait pour tout bien

Sa vieille armure, un cheval et son chien ;

Mais il avait reçu pour apanage

Les dons brillants de la fleur du bel âge,

Force d’Hercule, et grâce d’Adonis,

Dons fortunés qu’on prise en tout pays.

Comme il était assez près de Lutèce,

CE QUI PLAIT AUX DAMES 97

Au coin d’un bois qui borde Charenton,

Il aperçut la fringante Marthon

Dont un ruban nouaït la blonde tresse ;

Sa taille est leste, et son petit jupon

Laisse entrevoir sa jambe blanche et fine.

Robert avance ; il lui trouve une mine

Qui tenterait les saints du paradis ;

Un beau bouquet de roses et de lis

Est au milieu de deux pommes d’albâtre

Qu'on ne voit point sans en être idolâtre ;

Et de son teint la fleur et l’incarnat

De son bouquet auraient terni l'éclat.

Pour dire tout, cette jeune merveille

À son giron portait une corbeille,

Et s’en allait avec tous ses attraits

Vendre au marché du beurre et des œufs frais.

Sire Robert, ému de convoitise,

Descend d’un saut, l’accole avec franchise :

— J'ai vingt écus, dit-il, dans ma valise,

C’est tout mon bien ; prenez encor mon cœur,

Tout est à vous. — C’est pour moi trop d'honneur,

Lui dit Marthon. Robert presse la belle,

La fait tomber, et tombe aussitôt qu'elle,

Et la renverse, et casse tous ses œufs.

Comme il cassait, son cheval ombrageux,

Épouvanté de la fière bataille,

Au loin s’écarte, et fuit dans la broussaille.

De Saint-Denis un moine survenant

Monte dessus, et trotte à son couvent.

Enfin Marthon rajustant sa coiffure,

Dit à Robert : Où sont mes vingt écus ?

Le chevalier, tout pantois et confus,

Cherchant en vain sa bourse et sa monture,

Veut s’excuser : nulle excuse ne sert ;

Marthon ne peut digérer son injure,

Et va porter sa plainte à Dagobert :

— Un chevalier, dit-elle, m'a pillée,

Et violée, et surtout point payée.

Le sage prince à Marthon répondit :

— C’est de viol que je vois qu'il s’agit ; Allez plaider devant ma femme Berthe, En tel procès la reine est très experte Bénignement elle vous recevra, Et sans délai justice se fera.

Marthon s'incline et va droit à la reine.

Berthe était douce, affable, accorte, humaine ; Mais elle avait de la sévérité Sur le grand point de la puaicité.

Elle assembla son conseil de dévotes :

Le chevalier, sans éperons, sans bottes, La tête nue et le regard baissé, Leur avoua ce qui s'était passé ; Que vers Charonne il fut tenté du diable, Qu'il succomba, qu’il se sentait coupable, Qu'il en avait un très pieux remord ; Puis il reçut sa sentence de mort.

Robert était si beau, si plein de charmes, Si bien tourné, si frais et si vermeil, Qu’en le jugeant la reine et son conseil Lorgnaient Robert, et répandaient des larmes : Marthon de loin dans son coin soupira ; Dans tous Les cœurs la ptié trouva place.

Berthe au conseil alors remémora Qu’au chevalier on pouvait faire grâce, Et qu'il vivraït pour peu qu’il eût d’esprit : Car vous savez que notre loi prescrit De pardonner à qui pourra nous dire Ce que la femme en tous les temps désire ; Bien entendu qu’il explique le cas Très nettement, et ne nous fâche pas.

La chose étant au conseil exposée Fut à Robert aussitôt proposée.

La bonne Berthe, afin de le sauver, Lui concéda huit jours pour y rêver.

CE QUI PLAIT AUX DAMES

Il fit serment aux genoux de la reine De comparaître au bout de la huitaine, Remercia du décret lénitif,

Prit congé d’elle, et partit tout pensif.

Comment nommer, disait-il en lui-même, Très nettement ce que toute femme aime, Sans la fâcher ? La reine et son sénat Ont aggravé mon trop piteux état ; J'aimerais mieux, puisqu'il faut que je meure, Que sans délai l’on m'’eût pendu sur l'heure.

Dans son chemin dès que Robert trouvait Ou femme ou fille, il priait la passante De lui conter ce que plus elle aimait :

Toutes faisaient réponse différente,

Toutes mentaient, nulle n'allait au fait.

Sire Robert au diable se donnait.

Déjà sept fois l’astre qui nous éclaire Avait doré les bords de l'hémisphère, Quand sur un pré, sous des ombrages frais, Il vit de loin vingt beautés ravissantes Dansant en rond ; leurs robes voltigeantes Étaient à peine un voile à leurs attraits :

Le doux zéphyr, en se jouant auprès, Laissait flotter leurs tresses ondoyantes ; Sur l'herbe tendre elles formaient leurs pas, Rasant la terre et ne la touchant pas.

Robert approche, et du moins il espère Les consulter sur la maudite affaire.

En un moment tout disparaît, tout fuit.

Le jour baissait, à peine il était nuit ; Il ne vit plus qu’une vieille édentée, Au teint de suie, à la taille écourtée, Pliée en deux, s’appuyant d’un bâton ; Son nez pointu touche à son court menton, D'un rouge brun sa paupière est bordée, Quelques crins blancs couvrent son noir chignon ; Un vieux tapis, qui lui sert de jupon,

ne

Tombe à moitié sur sa cuisse ridée.

Elle fit peur au brave chevalier.

Elle l’accoste, et d’un ton familier Lui dit : Mon fils, je vois à votre mine Que vous avez un chagrin qui vous mine, Apprenez-moi vos tribulations ; ; Nous souffrons tous, mais parler nous soulage ; Il est encor des consolations :

J’ai beaucoup vu ; le sens vient avec l’âge : Aux malheureux quelquefois mes avis Ont fait du bien quand on les a suivis.

Le chevalier lui dit : Hélas ! ma bonne, Je vais cherchant des conseils, mais en vain, Mon heure arrive, et je dois en personne, Sans plus attendre, être pendu demain,

Si je ne dis à la reine, à ses femmes, Sans les fâcher, ce qui plaît tant aux dames.

La vieille alors lui dit : Ne craignez rien ; Puisque vers moi le bon Dieu vous envoie, Croyez, mon fils, que c’est pour votre bien ; Devers la cour, cheminez avec joie ;

Allons ensemble, et je vous apprendrai

Ce grand secret de vous tant désiré ; Mais jurez-moi qu’en me devant la vie Vous serez juste, et que de vous j'aurai

Ce qui me plaît et qui fait mon envie :

L’ingratitude est un crime odieux ; Faites serment, jurez par mes beaux yeux Que vous ferez tout ce que je désire.

Le bon Robert le jura, non sans rire.

Ne riez point, rien n’est plus sérieux, .

Reprit la vieille : et les voilà tous deux Qui côte à côte arrivent en présence

De reine Berthe et de la cour de France.

Incontinent le conseil assemblé,

La reine assise, et Robert appelé :

— Je sais, dit-il, votre secret, mesdames ;

CE QUI PLAIT AUX DAMES IOI

Ce qui vous plaît en tous lieux, en tout temps, Ce qui surtout l'emporte dans vos âmes, N'est pas toujours d’avoir beaucoup d’amants ; Mais fille, ou femme, ou veuve, ou laide, ou belle, Ou pauvre, ou riche, ou galante, ou cruelle, La nuit, le jour, veut être, à mon avis, Tant qu'elle peüt, la maîtresse au logis ; Il faut toujours que la femme commande, C’est là son goût : si j'ai tort, qu’on me pende. Comme il parlait, tout le conseil conclut Qu'il parlait juste et qu'il touchait au but. Robert absous baisa la main de Berthe.

Quand de haïllons et de fange couverte, Au pied du trône on vit notre sans-dent Criant justice, et la presse fendant.

On lui fait place ; et voici sa harangue :

— 0 reine Berthe, ô beauté dont la langue Ne prononça jamais que vérité, Vous dont l'esprit connaît toute équité, Vous dont le cœur s'ouvre à la bienfaisance ; Ce paladin ne doit qu’à ma science Votre secret ; il ne vit que par moi; Il a juré mes beaux yeux et sa foi Que j'obtiendrais de lui ce que j’espère :

Vous êtes juste, et j'attends mon salaire.

— Il est très vrai, dit Robert, et jamais On ne me vit oublier les bienfaits ; Mais vingt écus, mon cheval, mon bagage, Et mon armure, étaient tout mon partage ; Un moine noir a par dévotion Saisi le tout, quand j’assaillis Marthon.

Je n'ai plus rien, et, malgré ma justice, Je ne saurais payer ma bienfaitrice.

La reine dit : Tout vous sera rendu ; On punira votre voleur tondu ; Votre fortune, en trois parts divisée, Fera trois lots justement compensés :

Les vingt écus à Marthon la lésée

Sont dus de droit, et pour ses œufs cassés,

La bonne vieille aura votre monture ;

Et vous, Robert, vous aurez votre armure.

La vieille dit : Rien n’est plus généreux,

Mais ce n’est pas son cheval que je veux :

Rien de Robert ne me plaît que lui-même ;

C’est sa valeur et ses grâces que j'aime :

Je veux régner sur son CŒUr amoureux ;

De ce trésor ma tendresse est jalouse ;

Entre mes bras Robert doit vivre heureux ;

Dès cette nuit je prétends qu’il m'épouse.

A ce discours que l’on n'attendait pas

Robert glacé laisse tomber ses bras,

Puis fixement contemplant la figure

Et les haiïllons de notre créature,

Dans son horreur il recula trois pas,

Signa son front, et d’un ton lamentable

Il s’écriait : Ai-je donc mérité

Ce ridicule et cette indignité ?

J'aimerais mieux que Votre Majesté

Me fiançât à la mère du diable :

La vieille est folle, elle a perdu l'esprit.

Lors tendrement, notre sans-dent reprit :

— Vous le voyez, ô reine, il me méprise,

Il est ingrat ; les hommes le sont tous ;

Mais je vaincrai ses injustes dégoûts :

De sa beauté j'ai l’âme trop éprise,

Je l’aime trop pour qu’il ne m'aime pas.

Le cœur fait tout : j'avoue avec franchise

Que je commence à perdre mes appas,

Mais j'en serai plus tendre et plus fidèle :

On en vaut mieux, on orne son esprit,

On sait penser ; et Salomon a dit

Que femme sage est plus que femme belle.

Je suis bien pauvre, est-ce un si grand malheur ?

La pauvreté n’est point un déshonneur ;

CE QUI PLAIT AUX DAMES

N’est-on content que sur un lit d'ivoire ?

Et vous, Madame, en ce palais de gloire, Quand vous couchez côte à côte du roi, Dormez-vous mieux, aimez-vous mieux que moi ? De Philémon vous connaissez l’histoire ; Amant aimé, dans le coin d’un taudis Jusqu’à cent ans il caressa Baucis.

Les noirs chagrins, enfants de la vieillesse, N’habitent point sous nos rustiques toits ; Le vice fuit où n’est point la mollesse ; Nous servons Dieu, nous égalons les rois ; Nous soutenons l'honneur de vos provinces ; Nous vous faisons de vigoureux soldats ; Et, croyez-moi, pour peupler vos États, Les pauvres gens valent mieux que vos princes. Que si le ciel à mes chastes désirs N’accorde pas le bonheur d’être mère, L'Hymen encore offre d’autres plaisirs :

Les fleurs du moins sans les fruits peuvent plaire : On me verra, jusqu'à mon dernier jour, Cueillir les fleurs de l'arbre de l'amour.

La décrépite, en parlant de la sorte, Charma le cœur des dames du palais.

On adjugea Robert à ses attraits :

De son serment la sainteté l'emporte Sur son dégoût ; la dame encor voulut Être à cheval entre ses bras menée A sa chaumière, où ce noble hyménée Doit s'achever dans la même journée ; Et tout fut fait comme à la vieille il plut.

Le chevalier sur son cheval remonte, Prend tristement sa femme entre ses bras, Saisi d'horreur et rougissant de honte, Tenté cent fois de la jeter à bas, De la noyer ; mais il ne le fit pas, Tant des devoirs de la chevalerie La loi sacrée était alors chérie.

Sa tendre épouse, en trottant avec lui, Voulant charmer un moment son ennui, Lui rappelait les exploits de sa race,

Lui racontait comment le grand Clovis Assassina trois rois de ses amis ;

Comment du ciel il mérita la grâce.

Elle avait vu le beau pigeon béni

Du haut des cieux apportant à Rémi L’ampoule sainte et Le céleste chrême

Dont ce grand roi fut oint dans son baptême. Elle mêlait à ses narrations

Des sentiments et des réflexions,

Des traits d'esprit et de morale pure

Qui, sans couper le fil de l’aventure, Faisaient penser l'auditeur attentif,

Et l’instruisaient, mais sans l’air instructif. Le bon Robert à toutes ces merveilles,

Le cœur ému, prêtait ses deux oreilles, Tout délecté quand sa femme parlait,

Prêt à mourir quand il la regardait.

L'étrange couple arrive à la chaumière

Que possédait l’affreuse aventurière :

Elle se trousse, et de sa sale main

De son époux arrange le festin ;

Frugal repas fait pour ce premier âge Plus célébré qu’imité par le sage :

Deux ais pourris sur trois pieds inégaux Formaient la table où les époux soupèrent, À peine assis sur deux minces tréteaux.

Du triste époux les regards se baissèrent ; La décrépite égaya le repas | Par des propos plaisants et délicats,

Par des bons mots qui piquent et qu’on aime, Si naturels que l’on croirait soi-même

Les avoir dits. Robert fut si content

Qu'il en sourit, et qu’il crut un moment Qu'elle pouvait lui paraître moins laide.

CE QUI PLAIT AUX FEMMES 109

Elle voulut, quand le souper finit, Que son époux vint avec elle au lit.

Le désespoir, la fureur le possède ; A cette crise, il souhaite la mort :

Mais il se couche, il se fait cet effort ; I] l’a promis, le mal est sans remède.

Ce n’était point deux sales demi-draps Percés de trous et rongés par les rats, Mal étendus sur de vieilles javelles,

Mal recousus encor par des ficelles,

Qui révoltaient le guerrier malheureux ; Du saint hymen les devoirs rigoureux S'offraient à lui sous un aspect horrible :

Le ciel, dit-il, voudrait-il l'impossible ?

À Rome on dit que la grâce d’en haut Donne à la fois le vouloir et le faire ;

La grâce et moi nous sommes en défaut :

Par son esprit ma femme a de quoi plaire ; Son cœur est bon ; mais dans le grand conflit Peut-on jouir du cœur ou de l'esprit ?

Ainsi parlant le bon Robert se jette,

Froid comme glace, au bord de sa couchette :

Et, pour cacher son cruel déplaisir,

I feint qu’il dort, mais il ne peut dormir.

La vieille alors lui dit d’une voix tendre En le pinçant : Ah ! Robert, dormez-vous ?

Charmant ingrat, cher et cruel époux,

Je suis rendue, hâtez-vous de vous rendre.

De ma pudeur les timides accents

Sont subjugués par la voix de mes sens ; Régnez sur eux ainsi que sur mon àme :

Je meurs, je meurs ! Ciel ! à quoi réduis-tu Mon naturel qui combat ma vertu ?

Je me dissous, je brûle, je me pâme !

Ah ! le plaisir m’enivre malgré moi ;

Je n’en puis plus, faut-il mourir sans toi !

Va, je le mets dessus ta conscience

Robert avait un fonds de complaisance,

Et de candeur, et de religion ;

De son épouse il eut compassion :

— Hélas! dit-il, j'aurais voulu, Madame, Par mon ardeur égaler votre flamme ; Mais que pourrai-je ? — Allez, vous pourrez tout, : Reprit la vieille ; il n’est rien à votre âge Dont un grand cœur enfin ne vienne à bout Avec des soins, de l’art et du courage :

Songez combien les dames de la cour Célébreront ce prodige d'amour.

Je vous parais peut-être dégoûtante,

Un peu ridée, et même un peu puante :

Cela n’est rien pour des héros bien nés ; Fermez les yeux et bouchez-vous le nez.

Le chevalier, amoureux de la gloire, Voulut enfin tenter cette victoire :

N'’écoutant plus que sa rare valeur,

Il obéit, et se piquant d'honneur,

Aidé du ciel, trouvant dans sa jeunesse Ce qui tient lieu de beauté, de tendresse, Fermant les yeux, se mit à son devoir.

— C’en est assez, lui dit sa tendre épouse,

J'ai vu de vous ce que j’ai voulu voir :

Sur votre cœur j’ai connu mon pouvoir.

De ce pouvoir ma gloire était jalouse :

J'avais raison ; convenez-en, mon fils, Femme toujours est maîtresse au logis.

Ce qu’à jamais, Robert, je vous demande, C’est qu’à mes soins vous vous laissiez guider : Obéissez ; mon amour vous commande.

D'ouvrir les yeux et de me regarder.

Robert regarde ; il voit à la lumière De cent flambeaux, sur vingt lustres placés, Dans un palais, qui fut cette chaumière, Sous des rideaux de perles rehaussés,

Une beauté, dont le pinceau d’Apelle

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Ou de Vanlo, ni le ciseau fidèle

Du bon Pigal, Lemoine ou Phidias, N'auraient jamais imité les appars ;

C'était Vénus, mais Vénus amoureuse, Telle qu'elle est quand, les cheveux épars, Les yeux noyés dans sa langueur heureuse, Entre ses bras élle attend le dieu Mars.

— Tout est à vous, ce palais et moi- même ; Jouissez-en, dit-elle à son vainqueur ; Vous n'avez point dédaigné la laideur, Vous méritez que la beauté vous aime.

Or, maintenant j'entends mes auditeurs Me demander quelle était cette belle De qui Robert eut les tendres faveurs :

Mes chers amis, c'était la fée Urgelle,

Qui dans son temps protégea nos guerriers, Et fit du bien aux pauvres chevaliers.

O l’heureux temps que celui de ces fables,

Des bons démons, des esprits familiers, Des farfadets aux mortels secourables !

On écoutait tous ces faits admirables Dans son château, près d’un large foyer ; Le père et l’oncle, et la mère et la fille, Et les voisins, et toute la famille, Ouvraient l'oreille à monsieur l’aumônier Qui leur faisait des contes de sorcier.

On a banni les démons et les fées :

Sous la raison les grâces étouftées Livrent nos cœurs à l’insipidité ;

Le raisonner tristement s’accrédite ; On court, hélas ! après la vérité ; Ah ! croyez-moi, l'erreur a son mérite.

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