‹ L'œuvre de Voltaire 1923Chapitre 31 sur 57 · SOIRÉE V · texte numérisé non relu

SOIRÉE V

Samuel Ornik, natif de Bâle, était, comme on sait, un jeune homme très aimable, qui d’ailleurs savait par cœur son Nouveau Testament en grec et en allemand.

Ses parents le firent voyager à l’âge de vingt ans. On le chargea de porter la Gazelte au coadjuteur de Paris, du temps de la Fronde. (Tout le monde connaît cette Fronde).

Il arrive à la porte de l’archevêché ; le suisse lui dit « que Monseigneur ne voit personne ».

« Camarade, lui répartit Ornik, vous êtes rude à vos compatriotes ; les apôtres, disciples de Jésus, laissèrent approcher tout le monde; et JÉsus-CHRrisr voulait qu’on laissât venir à lui tous les petits enfants. Je n’ai rien à demander à votre maître ; au contraire, je viens lui apporter la Gazelle. »

— Entre donc, dit le suisse.

Samuel attend une heure dans une première antichambre. Comme il était fort naïf, il attaque de conversation un domestique qui aimait fort à dire tout ce qu’il savait de son maître.

« Il faut qu'il soit puissamment riche, dit Ornik, pour avoir cette foule de pages et d’estafiers que je vois courir dans la maison.

— Je ne sais pas ce qu’il a de revenu, répond l’autre: mais j'entends dire à Joli et à l’abbé Charier qu'il a déjà deux millions de dettes.

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__ Il faudra, dit Ornik, qu’il envoie fouiller dans la gueule d’un poisson pour payer son corban. Mais quelle est cette dame qui sort d’un cabinet et qui passe ?

— C'est Mme de Pomereu, l’une de ses maîtresses.

— Elle est vraiment fort jolie. Mais je n’ai point lu que les apôtres eussent une telle compagnie dans leur chambre à coucher, les matins.

__ Ah! voilà, je crois, Monsieur qui va donner audience.

—— Dites Sa Grandeur, Monseigneur.

— Hélas, très volontiers |! »

Ornik salue Sa Grandeur, lui présente la Gazelle, et en est reçu avec un sourire très gracieux.

On lui dit quatre mots, et on monte en carrosse escorté de cinquante cavaliers En montant, Monseigneur laisse tomber une gaine.

Ornik est tout étonné que Monseigneur porte une si grande écritoire dans sa poche.

« Ne voyez-vous pas que c’est son poignard, lui dit le causeur. Tout le monde porte régulièrement son poignard quand on va au Parlement. »

— Voilà une plaisante manière d'ofjicier, dit Ornik », et il s’en va tout étonné.

I1 parcourt la France et s’édifie de ville en ville; de là il passe en Italie.

Quand il est sur les terres du pape, il rencontre un de ces évêques à mille écus de rente, qui allait à pied.

Ornik était très honnête, il lui offre une place dans sa cambiature.

« Vous allez, sans doute, monseigneur, consoler quelque malade ?

— Monsieur, j'allais chez mon maître.

__ Votre maître! c’est Jésus-CarisT, sans doute ?

__ Monsieur, c’est le cardinal Azolin, je suis son aumônier. Il me donne des gages bien médiocres, mais il m'a promis de me placer auprès de Dona Olimpia, la belle-sœur favorite di nostro signore.

— Quoi! vous êtes aux gages d’un cardinal! Mais ne

SaVeZ-Vous pas qu'il n'y avait point de cardinaux du temps de JÉsus-CHrisr, et de saint Jean?

— Est-ce possible ? s’écria le prêtre italien.

— Rien n’est plus vrai; vous l’avez lu dans l'Évangile.

— Je ne l’ai jamais lu, répliqua l'évêque, je ne sais que l'office de Notre-Dame.

— Ï] n’y avait; vous dis-je, ni cardinaux, ni évêques ; les prêtres furent presque leurs égaux, à ce qu’un nommé Jérome assure en plusieurs endroits.

. — Sainte Viergel dit l'Italien, je n’en savais rien. Et des papes ?

— Î n'y en avait pas plus que de cardinaux ».

Le bon évêque fit le signe de la croix, il crut être avec le diable, et sauta en bas de la cambiature.

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