‹ L'œuvre de Voltaire 1923Chapitre 33 sur 57 · L L3 L L2 L LA L L · texte numérisé non relu

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Il y a quelque chose de semblable dans ces vers français dont j'ignore l’auteur :

De cent baisers dans votre ardente flamme, Si vous pressez belle gorge et beau bras, C’est vainement ; ils ne le rendent pas.

Baisez la bouche, elle répond à l’âme.

L’âme se colle aux lèvres de rubis,

Aux dents d'ivoire, à la langue amoureuse, Ame contre âme alors est fort heureuse.

Deux n’en font qu’une; et c’est un paradis.

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LES SOIRÉES PHILOSOPHIQUES 139 Fe Job, dans sa parabole (chap. XXXI), dit : « Qu'il n’a point adoré le soleil et la lune comme les autres Arabes, qu’il n'a point porté sa main à sa bouche en regardant ces astres ».

Il n’est resté chez nous de cet usage si antique que la civilité puérile et honnête, qu'on enseigne -encore dans quelque petite ville aux enfants, de baiser leur main droite quand on leur donne des dragées.

C'était une chose horrible que de trahir en baisant : c'est ce qui rend l’assassinat de César encore plus odieux.

Nous connaissons assez les baisers de Judas ; ils sont devenus proverbe.

Joab, l’un des capitaines de David, étant fort jaloux d’Amaza, autre Capitaine, lui dit (Liv. 11 des Rois, ch. HP «Bonjour, mon frère, et il prit de sa main le menton d'Amaza pour le baiser, et, de l’autre main, il tira sa grande épée et l’assassina d’un seul Coup, si terrible que toutes ses entrailles lui sortirent du COrpPs ».

On ne trouve aucun baiser dans les autres assassinats assez fréquents qui se commirent chez les J uifs, si ce n’est, peut-être, les baisers que donna la belle Judith au capitaine Holopherne, avant de lui Couper la tête dans son lit, lorsqu'il fut endormi; mais il n’en est pas fait mention, et la chose n’est que vraisemblable.

Dans une tragédie de l'Anglais Shakespeare nommée Ofhello, cet Othello, qui est un nègre, donne deux baisers à sa femme avant de l’étrangler.

Cela paraît abominable aux honnêtes gens; mais des partisans de Shakespeare disent que c’est. Ja belle nature, surtout dans un nègre.

Lorsqu'on assassina Jean Galeus Sforza dans la cathédrale de Milan, le jour de saint Etienne, les deux Médicis dans l’église de la Reparata, l'amiral Coligny, le prince d'Orange, le maréchal d’Ancre, les frères de With et tant d'autres, du moins on ne les baisa pas.

Il y avait chez les anciens je ne sais quoi de symbolique et de sacré attaché au baiser, puisqu'on baïsait les statues

des dieux et leurs barbes, quand les sculpteurs leur avaient donné de la barbe. Les initiés se baisaient aux mystères de Cérès, en signe de concorde.

Les premiers chrétiens et les premières chrétiennes se baisaient à la bouche dans leurs agapes: Ce mot signifiait repas d'amour. BEN

Ils se donnaient le saint baiser, le baiser de paix, le baiser de frère et de sœur, agion filéma.

Cet usage dura plus de quatre siècles, et fut enfin aboli à cause des conséquences. Ce furent ces baisers de paix, ces agapes d'amour, ces noms de frère et de sœur qui attirèrent longtemps aux chrétiens peu connus ces imputations de débauche dont les prêtres de Jupiter et les prêtres de Vesfa les chargèrent. | © Vous voyez dans Pétrone et dans d’autres auteurs profanes que les dissolus se nommaient frère et sœur.

On crut que chez les chrétiens les mêmes noms signi-

fiaient les mêmes infamies. Ils servirent innocemment eux-

mêmes à répandre ces accusations dans l'empire romain.

On connaît le terme de Gnostique qui fut d’abord si honorable et qui signifiait savant, éclairé, pur, et qui devint ensuite un terme d'horreur et de mépris, un reproche d’hérésie.

Saint Epiphane, au re siècle, prétendait que les « Gnostiques se chatouillaient d’abord les uns les autres, hommes et femmes, qu’ensuite ils se donnaient des baisers fort smpudiques, et qu'ils jugeaient du degré de leur foi par la volupté de ces baisers ; que le mari disait à sa femme, en lui présentant un jeune initié : « Fais l'agape, ma mie, avec mon frère », et qu'ils faisaient l’agape. »

Crainte de blesser les oreilles chastes, et de donner de mauvaises pensées aux jeunes messieurs et aux jeunes demoiselles, je n’ose répéter ici dans l’honnête langue française ce qu’ajoute le bon saint Epiphane. Je dirais seulement que, peut-être, on en imposa un peu au bonhomme, et que tous les gens ne sont pas de vilains débauchés, ; |

La secte des Piélistes, en voulant imiter les premiers chrétiens, se donne aujourd’hui des baisers de paix en sortant de l'assemblée, et en s’appelant mon frère et ma sœur ; c'est ce que m’avoua, il y a quelques jours, une petite Piétiste fort jolie et fort humaine.

L'ancienne coutume de baiser sur la bouche, les Piétistes l’ont soigneusement conservée.

I n’y avait point d’autre manière de saluer les dames en France, en Allemagne, en Italie, en Angleterre ; c'était le droit des cardinaux de baiser ee reines sur d bouche, et même en Espagne.

Ce qui est singulier, c’est qu’ils n’eurent pas la même prérogative en France, où les dames eurent toujours plus de liberté que PArOUE ailleurs. Mais chaque pays a ses cérémonies, et il n’y a point d’ usage si général que le hasard et l'habitude n’y aient mis quelque exception.

Ceût été une incivilité, un affront, qu’une dame honnête, en recevant la visite d’un seigneur, ne le baisât pas à la bouche malgré ses moustaches.

S'il est désagréable à une jeune et jolie bouche de se coller par politesse à une bouche vieille et laide, il y avait un grand danger entre les bouches fraîches et vermeilles de vingt à vingt-cinq ans, et c’est ce qui fit abolir enfin la cérémonie de baiser dans les mystères et les agapes.

C’est ce qui fit enfermer les femmes chez les Orientaux, afin qu’elles ne baisassent que leurs pères et leurs frères. Coutume longtemps introduite en Espagne par les Arabes. Voici le danger : Il y a un nerf de la cinquième paire qui va de la bouche au cœur, et de là plus bas; tant la nature a tout préparé avec l’industrie la plus délicate; les petites glandes des lèvres, leur tissu spongieux, leurs mamelons veloutés, leur peau fine, chatouilleuse, leur donne un sentiment exquis et voluptueux, lequel n’est pas sans analogie avec une partie plus cachée et plus sensible encore. La pudeur peut souffrir d’un baiser longtemps savouré entre deux Piétistes de dix-huit ans. Il est à remarquer que l'espèce humaïne, les tourte-

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