PIÈCES ATTRIBUÉES A VOLTAIRE
LES SOIRÉES PHILOSOPHIQUES DU CUISINIER DU ROI DE PRUSSE. A Sans Souci, 1785, in-8° de 1 f. de titre et 164 pages.
Une note du Dictionnaire des ouvrages anonymes de Barbier dit que ce volume est composé de divers articles, surtout d'entretiens extraits des œuvres philosophiques de Voltaire. D’autre part, voici ce qu’on lit, au sujet de ce même ouvrage, dans les Mémoires secrets du 10 janvier 1785 (Tome XXVIII, p. 25):
« On se ressouvient des Matinées du Roi de Prusse : on croirait qu’une brochure très récente, puisqu’elle est timbrée de 1785, ayant pour titre Les Soirées philosophiques du Cuisinier du Roi de Prusse, serait destinée à leur servir de pendant ou de parodie; mais point du tout, c’est un ouvrage sur différents sujets détachés dans le genre des Questions encyclopédiques de Voltaire. On serait même tenté de le lui attribuer s’il n’y régnait beaucoup plus de véritable érudition, et s’il n’y était parlé d'événements de la guerre dernière postérieurs à sa mort. On est donc tenté de le croire plutôt de l’auteur d’Errotika Biblion (Mirabeau). Quoi qu’il en soit, les Soirées, au nombre de dix-huit, forment autant de chapitres. Ils roulent sur des matières fort intéressantes pour la plupart et vraiment philosophiques. Le ton en est gai, leste, comme dans l’autre production, et l’on y trouve cette ironie continue qui caractérisait surtout les œuvres de ce genre du vieillard de Ferney. »
Quel que soit l’auteur des Soirées du Cuisinier du Roi de Prusse, il est permis d’affirmer qu’il a pillé Voltaire sans le moindre scrupule. C’est ainsi que la Soirée V reproduit l’article Evéque du Dictionnaire philosophique ; la Soirée VI, l’article Baiser ; la Soirée VII, l’article Testicules ; la Soirée VIII, l’article Barbe ; la Soirée IX, l’article Cul (et un passage du Discours aux Welches) ; la Soirée X, l’article
NOTES BIBLIOGRAPHIQUES = V
Cuissage ou Culage ; la Soirée XI, l’article Verge ; la Soirée XII, l’article Vertu, section 1re, etc., etc.
(G. Bengesco, Voltaire : Bibliographie de ses œuvres, 1890, t. 1V, p. 250.)
N.-B. — Parmi les livres dont le titre a été retrouvé sur les notes de Casanova de Seingalt, rassemblées au château de Dux où il mourut, figurent les Soirées philosophiques du Cuisinier du Roi de Prusse.— La note de Casanova date de 1788. Ilest donc certain que le titre avait séduit l’aventurier vénitien et sans doute même que le livre l’avait intéressé, en raison précisément des relations personnelles qu’il avait entretenues avec le Roi de Prusse (Catalogue manuscrit des papiers de Casanova, U 17 à 30).
L’ODALISQUE. Ouvrage traduit du turc. Constantinople, Ibrahim Bectas, imprimeur du grand vizir, 1779, in-12 de 85 pages.
L’ODALISQUE. Ouvrage traduit du turc par Voltaire. A
Constantinople, chez Ibrahim Bectas, imprimeur du grand vizir auprès de la mosquée de Sainte-Sophie, 1796, in-32, quatre fig. libres non signées.
Dans le Dictionnaire des ouvrages anonymes (III, 644), Barbier écrit : « Une note écrite à la main sur le frontispice d’un exemplaire que j’ai vu dans le cabinet de M. du Croisy contient ces mots : « Remis à Genève en 1781 par un secrétaire de Voltaire qui l’avait écrite sous sa dictée. »
« M. du Croisy a écrit de sa main ces autres mots sur ce même frontispice : « Par M. Pigeon de Saint-Paterne, sousbibliothécaire de l’abbaye de Saint-Victor. »
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Le vieux Bélus, roi de Babÿlone, se croyait le premier homme de la terre; car tous ses courtisans le lui disaient, et ses historiographes le lui prouvaient. Ce qui pouvait excuser en lui ce ridicule, c’est qu’en effet ses prédécesseurs avaient bâti Babylone plus de trente mille ans avant lui, et qu’il l’avait embellie. On sait que son palais et son pare, situés à quelques parasanges de Babylone, s’étendaient entre l'Euphrate et le Tigre, qui baignaient ces rivages enchantés. Sa vaste maison de trois mille pas de façade s'élevait jusqu'aux nues. La plate-forme était entourée d’une balustrade de marbre blanc de cinquante pieds de hauteur qui portait les statues colossales de tous les rois et de tous les grands hommes de l’empire. Cette plate-forme, composée de deux rangs de briques couvertes d’une épaisse surface de plomb d’une extrémité à l’autre, était chargée de douze pieds de terre, et sur cette terre on avait élevé des forêts d’oliviers, d’orangers, de citronniers, de palmiers, de girofliers, de cocotiers, de canneliers, qui formaient des allées impénétrables aux rayons du soleil,
Les eaux de l’Euphrate, élevées par des pompes dans cent colonnes creusées, venaient dans ces jardins remplir de vastes bassins de marbre, et, retombant ensuite par d’autres canaux, allaient former dans le parc des cascades de six mille pieds de longueur, et cent mille jets d’eau,
dont la hauteur pouvait à peine être aperçue : elles retour-
naient ensuite dans l’Euphrate, dont elles étaient parties. Les jardins de Sémiramis, qui étonnèrent l’Asie plusieurs siècles après, n'étaient qu'une faible imitation de ces antiques merveilles; car, du temps de Sémiramis, tout commençait à dégénérer chez .-les hommes et chez les femmes.
Mais ce qu’il v avait de plus admirable à Babylone, ce qui éclipsait tout le reste, était la fille unique du roi, nommée Formosante. Ce fut d’après ses portraits et ses statues que, dans la suite des siècles, Praxitèle sculpta son Aphrodite, et celle qu’on nomma la Vénus aux belles fesses. Quelle différence, Ô ciel! de l’original aux copies! Aussi Bélus était plus fier de sa fille que de son royaume..ÆElle avait dix-huit ans : il lui fallait un époux digne d’elle ; mais où le trouver ? Un ancien oracle avait ordonné que Formosante ne pourrait appartenir qu’à celui qui tendrait l’arc de Nemrod. Ce Nemrod, le fort chasseur devant le Seigneur, avait laissé un arc de sept pieds babyloniques de haut, d’un bois d’ébène plus dur que le fer du mont Caucase, qu’on travaille dans les forges de Derbent; etnul mortel, depuis Nemrod, n'avait pu bander cet arc merveilleux.
Il était dit encore que le bras qui aurait tendu cet arc tuerait le lion le plus terrible et le plus dangereux qui serait lâché dans le cirque de Babylone. Ce n’était pas tout: de bandeur de l’arc, le vainqueur du lion, devait terrasser tous ses rivaux ; mais 1l devait surtout avoir beaucoup d'esprit, être le plus magnifique des hommes, le plus vertueux, et posséder la chose la plus rare qui fût dans l’umivers entier.
Il se présenta trois rois qui osèrent disputer Formosante, le pharaon d'Égypte, le schah des Indes,. et le grand kan des Scythes. Bélus assigna le jour et le lieu du combat à l'extrémité de son parc, dans le vaste espace bordé par les eaux de l’Euphrate et du Tigre réunies. On dressa autour de la lice un amphithéâtre de marbre qui pouvaït contenir cinq cent mille spectateurs. Vis-à-vis l’'amphithéâtre était
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lé trône du roi, qui devait paraître avec Formosante accompagnée de toute la cour ; et à droite et à gauche, entre le trône et l’amphithéâtre, étaient d’autres trônes et d’autres sièges pour les trois rois et pour tous les autres souverains qui seraient curieux de venir voir cette auguste cérémonie.
Le roi d'Égypte arriva le premier, monté sur le bœuf Apis, et tenant en main le sistre d'Esis. Il était suivi de deux mille prêtres vêtus de robes de lin plus blanches que la neige, de deux malle eunuques, de deux mille magiciens, et deux mille guerriers.
Le roi des Indes arriva bientôt après dans un char traîné par douze éléphants. Il avait une suite encore plus nombreuse et plus brillante que le pharaon d'Égypte.
Le dernier qui parut était le roi des Scythes. Il n'avait‘ auprès de lui que des guerriers choisis, armés d’arcs et de flèches. Sa monture était un tigre superbe qu'il avait dompté, et qui était aussi haut que les plus beaux chevaux de Perse. La taille de ce monarque, imposante et majestueuse, effaçait celle de ses rivaux ; ses bras nus, aussi nerveux que blancs, semblaient déjà tendre l’arc de Nem- 00 UE
Les trois princes se prosternèrent d’abord devant Bélus et Formosante. Le roi d'Égypte offrit à la princesse les deux plus beaux crocodiles du Nil, deux hippopotames, deux zèbres, deux rats d'Égypte, et deux momies, avec Jes livres du grand Hermès, qu'il croyait être ce qu'il y avait de plus rare sur la terre.
Le roi des Indes lui offrit cent éléphants, qui portaient Chacun une tour de bois doré, et mit à ses pieds le Veidam,
écrit de la main de Xaca lui-même.
Le roi des Scythes, qui ne savait ni lire ni écrire, présenta cent chevaux de bataille couverts de housses de peaux de renards noirs.
La princesse baissa les yeux devant ses amants, et s’inclina avec des grâces aussi modestes que nobles.
. Bélus fit conduire ces monarques sur les trônes qui
leur étaient préparés. Que n’ai-je trois filles ! leur dit-il, je rendrais aujourd’hui six personnes heureuses. Ensuite il fit tirer au sort à qui essayerait le premier l’are de Nemrod. On mit dans un casque d’or les noms des trois prétendants. Celui du roi d'Égypte sortit le premier ; ensuite parut le nom du roi des Indes. Le roi scythe, en regardant l’arc et ses rivaux, ne se plaignit point d’être le troisième. Tandis qu’on préparait ces brillantes épreuves, vingt mille pages et vingt mille jeunes filles distribuaient sans confusion des rafraîchissements aux spectateurs entre les rangs des sièges. Tout le monde avouait que les dieux n'avaient établi les rois que pour donner tous les jours des fêtes, pourvu qu'elles fussent diversifiées ; que la vie est trop courte pour en user autrement ; que les procès, les ‘intrigues, la guerre, les disputes des prêtres, qui consument la vie humaine, sont des choses absurdes et horribles ; que l’homme n’est né que pour la joie; qu’il n’aimerait pas les plaisirs passionnément et continuellement, s’il n’était pas formé pour eux ; que l’essence de la nature humaïne est de se réjouir, et que tout le reste est folie. Cette excellente morale n’a jamais été démentie que par les faits. |
Comme on allait commencer ces essais, qui devaient décider de la destinée de Formosante, un jeune inconnu monté sur une licorne, accompagné de son valet monté de même, et portant sur le poing un gros oiseau, se présente à la barrière. Les gardes furent surpris de voir en cet équipage une figure qui avait l’air de la divinité. C'était, comme on a dit depuis, le visage d’Adonis sur le corps d’'Hercule ; c'était la majesté avec les grâces. Ses sourcils noirs et ses longs cheveux blonds, mélange de beautés inconnu à Babylone, charmèrent l’assemblée : tout l’amphithéâtre se leva pour le mieux regarder; toutes les femmes de la cour fixèrent sur lui des yeux étonnés ; Formosante elle-même, qui baissait les yeux, les releva et rougit ; les trois rois pâlirent, Tous les spectateurs, en comparant Formosante avec l’inconnu, s’écriaient : Il ny
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a dans le monde que ce jeune homme qui soit aussi beau que la princesse.
Les huissiers, saisis d’étonnement, lui demandèrent s’il était roi. L’étranger répondit qu'il n'avait pas cet honneur, mais qu'il était venu de fort loin par curiosité pour voir s'il y avait des rois qui fussent dignes de Formosante. On l’introduisit dans le premier rang de l’amphithéâtre, lui, son valet, ses deux licornes, et son oiseau. Il salua profondément Bélus, sa fille, les trois rois, et toute l’assemblée ; puis il prit place en rougissant. Ses deux licornes se couchèrent à ses pieds, son oiseau se percha sur son épaule, et son valet, qui portait un petit sac, se mit à côté de lui.
Les épreuves commencèrent. On tira de son étui d’or l’are de Nemrod. Le grand maître des cérémonies, suivi de cinquante pages, et précédé de vingt trompettes, le présenta au roi d'Égypte, qui le fit bénir par ses prêtres ; et, l'ayant posé sur la tête du bœuf Apis, il ne douta pas de remporter cette première victoire. Il descend au milieu de l’arène, il essaye, il épuise ses forces, il fait des contorsions qui excitent le rire de l’ amphithéâtre, qui font même sourire Formosante.
Son grand aumônier s’approcha de lui : Que Votre Majesté, lui dit-il, renonce à ce vain honneur, qui n’est que celui des muscles et des nerfs ; vous triompherez dans tout le reste : vous vaincrez le lion, puisque vous avez le sabre d'Osiris. La princesse de Babylone doit appartenir au prince qui a le plus d’esprit, et vous avez deviné des énigmes ; elle doit épouser les plus vertueux, vous l’êtes, puisque vous avez été élevé par les prêtres d'Égypte; le plus généreux doit l'emporter, et vous avez donné les deux plus beaux crocodiles et les deux plus beaux rats qui soient dans le Delta ; vous possédez le bœuf Apis et les livres d’Hermès, qui sont la chose la plus rare de l’univers ; personne ne peut vous disputer Formosante. — Vous avez raison, dit le roi d'Égypte; et il se remit sur son trône.
On alla mettre l’arc entre les mains du roi des Indes. Il en
eut des ampoules pour quinze jours, et se consola en présumant que le roi des Scythes ne serait pas plus heureux que lui. | Le Scythe mania l’arc à son tour. Il joignait l’adresse à la force ; l’arc parut prendre quelque élasticité entre ses mains ; il le fit un peu plier, mais jamais il ne put venir à bout de le tendre. L’amphithéâtre, à qui la bonne mime de ce prince inspirait des inclinations favorables, gémit de son peu de succès, et jugea que la belle princesse ne serait jamais mariée.
Alors le jeune inconnu descendit d’un saut dans l’arène, et s'adressant au roi des Seythes : Que Votre Majesté, lui dit-il, ne s'étonne point de n’avoir pas entièrement réussi. Ces ares d’ébène se font dans mon pays ; il n'y a qu'un certain tour à donner ; vous avez beaucoup plus de mérite à l’avoir fait plier que je n’en peux avoir à le tendre. Aussitôt il prit une fléche, l’ajusta sur la corde, tendit l'arc de Nemrod, et fit voler la flèche bien au delà des barrières. Un million de mains applaudit à ce prodige. Babylone retentit d’acclamations, et toutes les femmes disaient : Quel bonheur qu’un si beau garçon aït tant de LODEL
Il tira ensuite de sa poche une petite lame d'ivoire, écrivit sur cette lame avec une aiguille d’or, attacha la tablette d'ivoire à l’are, et présenta le tout à la princesse avec une grâce qui ravissait tous les assistants. Puis il alla modestement se remettre à sa place entre son oiseau et son valet. Babylone entière était dans la surprise; les trois rois étaient confondus, et l'inconnu ne paraissait pas s'en apercevoir.
Formosante fut encore plus étonnée en lisant sur la tablette d'ivoire attachée à l'arc ces petits vers en beau langage chaldéen :
L’arc de Nemrod est celui de la guerre ; L’arc de l'Amour est celui du bonheur ; Vous le portez. Par vous ce dieu vainqueur Est devenu le maître de la terre.
Trois rois puissants, trois rivaux aujourd’hui,
Osent prétendre à lhonneur de vous plaire :
Je ne sais pas qui votre cœur préfère,
Maïs l'univers sera jaloux de lui.
Ce petit madrigal ne fâcha point la princesse. Il fut critiqué par quelques seigneurs de la vieille cour, qui dirent qu’autrefois, dans le bon temps, on aurait comparé Bélus au soleil, et Formosante à la lune, son cow à une tour, et sa gorge à un boisseau de froment. [ls dirent que Fétranger n'avait pont d'imagimation, et qu’il s’écartait des règles de la véritable poésie ; mais toutes les dames trouverent les vers fort galants. Elles s’émerveillèrent qu'un homme qui bandaït si bien un arc eût tant d’esprit. La dame d'honneur de la princesse lui dit : Madame, voilà bien des talents en pure perte. De quoi serviront à ce jeune homme son esprit et l’arc de Bélus ? — A le faire admirer, répondit Formosante. — Ah ! dit la dame d'honneur entre ses dents, encore un madrigal, et il pourrait bien être aimé.
Cependant Bélus, ayant eonsulté ses mages, déclara qu'aucun des trois rois m’ayant pu bander l'arc de Nemrod, :! n'en fallait pas moms marier sa fille, et qu’elle appartiendrait à celui qui viendrait à bout d’abattre le grand lion qu’on nourrissait exprès dans sa ménagerie. Le roi d'Égypte, qui avait été élevé dans toute la sagesse de son pays, trouva qu'il était fort ridicule d’exposer un roi aux bêtes pour le marier. Il avouait que la possession de Formosante était d’un grand prix ; mais il prétendait que, Si le lion l’étranglait, il ne pourrait jamais épouser cette belle Babylonienne. Le roi des Indes entra dans les sentiments de l’Égyptien : tous deux conclurent que le roi de Babylone se moquait d'eux ; qu’il fallait faire venir des armées pour le punir, qu’ils avaient assez de sujets qui se tiendraient fort honorés de mourir au service de leurs maîtres, sans qu'il em coûtàt um cheveu à leurs têtes sacrées ; qu'ils détrôneraient aisément le roï de Babylone, et qu’ensuite ils tireraient au sort la belle Formosante.
. Cet accord étant fait, les deux rois dépêchèrent chacun
dans leur pays un ordre exprès d’assembler une armée de
trois cent mille hommes pour enlever Formosante. Cependant le roi des Scythes descendit seul dans l’arène,
le cimeterre à la main. Il n’était pas éperdument épris des
charmes de Formosante ; la gloire avait été jusque-là sa
seule passion ; elle l’avait conduit à Babylone. Il voulait faire voir que, si les rois de l’Inde et de l'Égypte étaient assez prudents pour ne pas se compromettre avec des lions, il était assez courageux pour ne pas dédaigner ce combat, et qu'il réparerait l'honneur du diadème. Sa rare valeur ne lui permit pas seulement de se servir du secours de son tigre. Il s’avance seul, légèrement armé, couvert d’un casque d’acier garni d’or, ombragé de trois queues de cheval blanches comme la neige. |
On lâche contre lui le plus énorme lion qui ait jamais été nourri dans les montagnes de l’Anti-Liban. Ses terribles griffes semblaient capables de déchirer les trois rois à la fois, et sa vaste gueule de les dévorer. Ses affreux rugissements faisaient retentir l’amphithéâtre. Les deux fiers champions se précipitent l’un contre l’autre d’une course rapide. Le courageux Scythe enfonce son épée dans le gosier du lion; mais la pointe rencontrant une de ces épaisses dents que rien ne peut percer, se brise en éclats, et le monstre des forêts, furieux de sa blessure, imprimait déjà ses ongles sanglants dans les flancs du monarque.
Le jeune inconnu, touché du péril d’un si brave prince, se jette dans l’arène plus prompt qu’un éclair ; il coupe la tête du lion avec la même dextérité qu’on a vu depuis dans nos carrousels de jeunes chevaliers adroits enlever des têtes de maures ou des bagues.
Puis, tirant une petite boîte, il la présente au roi scythe, en lui disant : Votre Majesté trouvera dans cette petite boîte le véritable dictame qui croît dans mon pays. Vos glorieuses blessures seront guéries en un moment. Le hasard seul vous a empêché de triompher du lion; votre valeur n’en est pas moins admirable.
Le roi scythe, plus sensible à la reconnaissance qu’à la
te
jalousie, remercia son libérateur ; et, après l’avoir tendrement embrassé, rentra dans son quartier pour appliquer le dictame sur ses blessures.
L'inconnu donna la tête du lion à son valet ; celui-ci, après l’avoir lavée à la grande fontaine qui était au-dessus de l’amphithéâtre, et en avoir fait écouler tout le sang, tira un fer de son petit sac, arracha les quarante dents du lion, et mit à leur place quarante diamants d’une égale grosseur.
Son maître, avec sa modestie ordinaire, se remit à sa place ; il donna la tête du lion à son oiseau : Bel oiseau, dit-il, allez porter aux pieds de Formosante ce faible hommage. L'oiseau part, tenant dans une de ses serres le terrible trophée ; il le présente à la princesse en baissant humblement le cou, et en s’aplatissant devant elle. Les quarante brillants éblouirent tous les yeux. On ne connaissait pas encore cette magnificence dans la superbe Babylone : l’émeraude, la topaze, le saphir, et le pyrope étaient regardés comme les plus précieux ornements. Bélus et toute la cour étaient saisis d’admiration. L'oiseau qui offrait ce présent les surprit encore davantage. Il était de la taille d’un aigle, mais ses yeux étaient aussi doux et aussi tendres que ceux de l’aigle sont fiers et menaçants. Son bec était couleur de rose, et semblait tenir quelque chose de la belle bouche de Formosante. Son cou rassemblait toutes les couleurs de l'iris, mais plus vives et plus brillantes. L’or en mille nuances éclatait sur son plumage. Ses pieds paraissaient un mélange d’argent et de pourpre ; et la queue des beaux oiseaux qu’on attela depuis au char de Junon n’approchait pas de la sienne.
L’attention, la curiosité, l’étonnement, l’extase de toute la cour, se partageaient entre les quarante diamants et l'oiseau. Il s’était perché sur la balustrade entre Bélus et sa fille Formosante ; elle le flattait, le caressait, le baisait. II semblait recevoir ses caresses avec un plaisir mélé de respect. Quand la princesse lui donnait des baisers, il les rendait, et la regardait ensuite avec des yeux attendris. Il recevait d'elle des biscuits et des pistaches, qu’il prenait de
sa patte purpurine et argentée, et qu'il portait à son bec avec des grâces inexprimables.
Bélus, qui avait considéré les diamants avec attention, jugeait qu’une de ses provinces pouvait à peine payer un présent si riche. Il ordonna qu'on préparât pour l'inconnu des dons encore plus magnifiques que ceux qui étaient destinés aux trois monarques. — Ce jeune homme, disaït-il, est sans doute le fils du roi de la Chine, ou de cette partie du monde qu’on nomme Europe, dont j’ai entendu parler, ou de l'Afrique, qui est, dit-on, voisine du royaume d'Égvpte.
Il envoya sur-le-champ son grand écuver complimenter l'inconnu, et lui demander s’il était souverain d’un de ces empires, et pourquoi, possédant de si étonnants trésors, il était venu avec un valet et un petit sac.
Tandis que le grand écuyer avançait vers l’'amphithéâtre pour s'acquitter de sa commission, arriva un autre valet sur une licorne. Ce valet, adressant la parole au jeune homme, lui dit : Ormar, votre père touche à l'extrémité de sa vie, et je suis venu vous en avertir. L'inconnu leva les veux au ciel, versa des larmes, et ne répondit que par ce mot : Partons.
Le grand écuyer, après avoir fait les compliments de Bélus au vainqueur du lion, au donneur des quarante diamants, au maître du bel oiseau, demanda au valet de quel royaume était le souverain père de ce jeune héros. Le valet répondit : Son père est un vieux berger qui est fort aimé dans le canton.
Pendant ce court entretien, l’inconnu était déjà monts sur une licorne. Il dit au grand écuyer : Seigneur, daïignez me mettre aux pieds de Bélus et de sa fille. J’ose la supplier d’avoir grand soin de l’oiseau que je lui laisse ; il est unique comme elle. En achevant ces mots, il partit comme un éclair ; les deux valets le suivirent, ét on les PE de vue.
Formosante ne put s'empêcher de jeter un grand cri.
L'oiseau, se retournant vers l’amphithéâtre où son
“maître avait été assis, parut très affligé de ne plusle voir; ‘puis, regardant fixement la princesse, et frottant douce- “ment sa belle main de son bec, il sembla se vouer à son service.
Bélus, plus étonné que jamais, apprenant que ce jeune homme si extraordinaire était le fils d’un berger, ne put le “croire. Il fit courir après lui ; mais bientôt on lui rapporta que les licornes sur lesquelles ces trois hommes couraient ne pouvaient être atteintes, et qu’au galop dont élles allaient elles devaient faire cent lieues par jour.
Tout le monde raisonnait sur cette aventure étrange, et s'épuisait en vaines conjectures. Comment le fils d’un berger peut-il donner quarante gros diamants ? pourquoi est-il monté sur une licorne ? on s’y perdait ; et Formo- Sante, en caressant son oiseau, était plongée dans une rêverie profonde.
La princesse Aldée, sa cousine issue de germaine, très ‘bien faite, et presque aussi belle que Formosante, lui dit : Ma cousine, je ne sais pas si ce jeune demi-dieu est le fils d’un berger ; mais il me semble qu’il a rempli toutes les «conditions attachées à votre mariage. Il a bandé l'arc de Nemrod, il a vaincu le lion, il a beaucoup d'esprit, puis- ‘qu'il a fait pour vous un assez joli impromptu. Après les quarante énormes diamants qu'il vous a donnés, vous me pouvez nier qu’il ne soit Le plus généreux des hommes. Il possédait dans son oiseau ce qu’il y a de plus rare sur la ‘terre. Sa vertu n’a point d’égale, puisque, pouvant demeurer auprès de vous, il est parti sans délibérer dès qu'il a su que son père était malade. L’oracle est accompli ‘dans ‘tous ses points, excépté dans celui qui exige qu'il terrasse