‹ L'uvre de VoltaireChapitre 13 sur 34 · LA BÉGUEULE IO · texte numérisé non relu

LA BÉGUEULE IO

On l'appelait la Belle impertinente.

Or admirez la faiblesse des gens ;

Plus elle était distraite, indiiïérente,

Plus ils tâchaient, par des soins complaisants.

D'apprivoiser son humeur méprisante ;

Et plus aussi notre belle abusait

De tous les pas que vers elle on faisait.

Pour ses amants encor plus intraitable,

Aise de plaire, et ne pouvant aimer.

Son cœur glacé se laissait consumer

Dans le chagrin de n'avoir rien d'aimable :

D'elle à la fm chacun se retira.

De courtisans elle avait une liste.

Tout prit parti ; seule elle demeura

Avec l'orgueil, compagnon dur et triste ;

Bouffi, mais sec, ennemi des ébats,

II renfle l'âme, et ne la nourrit pas.

La dégoûtée avait eu pour marraine La fée Aline. On sait que ces esprits Sont mitoyens entre l'espèce humaine Et la divine ; et monsieur Gabalis Mit par écrit leur histoire certaine.

La fée allait quelquefois au logis De la filleule, et lui disait : « Arsène, « Es-tu contente à la fleur de tes ans ? « As-tu des goûts et des amusements ?

« Tu dois mener une assez douce vie. » L'autre en deux mots répondait : « Je m'ennuie. »■ — « C'est un grand mal, dit la fée, et je crois « Qu'un beau secret c'est de vivre chez soi. » Arsène enfin conjura son Aline De la tirer de son maudit pays.

« Je veux aller à la sphère divine :

« Faites-moi voir votre beau paradis ; « Je ne saurais supporter ma famille « Ni mes amis. J'aime assez ce qui brille, « Le beau, le rare, et je ne puis jamais

« Me trouver bien que dans votre palais ; « C'est un goût vif dont je me sens coiffée. » — « Très volontiers, dit l'indulgente fée. »

Tout aussitôt dans un char lumineux Vers l'Orient la belle est transportée : Le char volait ; et notre dégoûtée, Pour être en l'air, se croyait dans les cieux. Elle descend au séjour magnifique De la marraine. Un immense portique, D'or ciselé dans un goût tout nouveau, Lui parut riche et passablement beau ; Mais ce n'est rien quand on voit le château ; Pour les jardins, c'est un miracle unique ; Marli, Versailles, et leurs petits jets d'eau N'ont rien auprès qui surprenne et qui pique. La dédaigneuse à cette œuvre angélique Sentit un peu de satisfaction.

Aline dit : « Voilà votre maison ; « Je vous y laisse un pouvoir despotique, « Commandez-y. Toute ma nation « Obéira sans aucune réplique.

« J'ai quatre mots à dire en Amérique. « Il faut que j'aille y faire quelques tours : « Je reviendrai vers vous en peu de jours. « J'espère au moins, dans ma douce retraite, « Vous retrouver l'âme un peu satisfaite. »

Aline part. La belle en liberté Reste et s'arrange au palais enchanté.

Commande en reine, ou plutôt en déesse. De cent beautés une foule s'empresse A prévenir ses moindres volontés :

A-t-elle faim ? cent plats sont apportés ; De vrai nectar la cave était fournie.

Et tous les mets sont de pure ambroisie ; Les vases sont du plus fin diamant.

Le repas fait, on la mène à l'instant Dans les jardins, sur les bords des fontaines,

LA BECUEULE

Sur les gazons, respirer les haleines

Et les parfums des fleurs et des zéphyrs.

Vingt chars brillants de rubis, de saphirs.

Pour la porter se présentent d'eux-mêmes ;

Comme autrefois les trépieds de Vulcain

Allaient au ciel, par un ressort divin,

Offrir leur siège aux majestés suprêmes.

De mille oiseaux les doux gazouillements.

L'eau qui s'enfuit sur l'argent des rigoles.

Ont accordé leur murmures charmants :

Les perroquets répétaient ses paroles,

Et les échos les disaient après eux.

Telle Psyché, par le plus beau des dieux

A ses parents avec art enlevée.

Au seul Amour dignement réservée,

Dans un palais des mortels ignoré,

Aux éléments commandait à son gré.

Madame Arsène est encor mieux servie ;

Plus d'agréments environnaient sa vie ;

Plus de beautés décoraient son séjour ;

Elle avait tout ; mais il manquait l'amour.

Pour égayer notre mélancolique

On lui donna le soir une musique

Dont les accords et les accents nouveaux

Feraient pâmer soixante cardinaux.

Ces sons vainqueurs allaient au fond des âmes ;

Mais elle vit, non sans émotion,

Que pour chanter on n'avait que des femmes ;

Dans ce palais point de barbe au menton :

A quoi, dit-elle, a pensé ma marraine ?

Point d'homme ici ! Suis-je dans un couvent ?

Je trouve bon que l'on me serve en reine ;

Mais sans sujets la grandeur est du vent.

J'aime à régner, sur des hommes s'entend ;

Ils sont tous nés pour ramper dans ma chaîne :

C'est leur destin, c'est leur premier devoir ;

Je les méprise, et je veux en avoir.

l(i;l'vke de voltaire

Ainsi parlait la recluse intraitable ;

Et cependant les nymphes sur le soir

Avec respect ayant servi sa table,

On l'endormit au son des instruments.

Le lendemain mêmes enchantements,

Mêmes festins, parei le sérénade ;

Et le plaisir fut un peu moins piquant.

Le lendemain lui parut un peu fade ;

Le lendemain fut triste et fatigant ;

Le lendemain lui fut insupportable.

Je me souviens du temps trop peu durable,

Où. je chantais dans mon heureux printemps

Des lendemains plus doux et plus plaisants. La belle enfin chaque jour fêtoyèe

Fut tellement de sa gloire ennuyée,

Que, détestant cet excès de bonheur,

Le paradis lui faisait mal au cœur.

Se trouvant seule, elle avise une brèche A certain mur ; et, semblable à la flèche Qu'on voit partir de la corde d'un arc. Madame saute et vous franchit le parc.

Au même instant palais, jardins, fontaines, Or, diamants, émcraudes, rubis, Tout disparaît à ses yeux ébaubis ; Elle ne voit que les stériles plaines.

D'un grand désert, et des rochers affreux, La dame alors, s'arrachant les cheveux.

Demande à Dieu pardon de ses sottises.

La nuit venait, et déjà ses mains grises Sur la nature étendaient ses rideaux ; Les cris perçants des funèbres oiseaux.

Les hurlements des ours et des panthères Font retentir les antres solitaires.

Quelle autre fée, hélas ! prendra le soin De secourir ma folle aventurière ?

Dans sa détresse elle aperçut de loin, A la faveur d'un reste de lumière,

LA BEGUEULE Il3

Au coin diin bois un vilain charbonnier, Qui s'en allait par un petit sentier, Tout en sifflant retrouver sa chaumière : « Qui que tu sois, lui dit la beauté fière, « Vois en pitié le malheur qui me suit ; « Car je ne sais où coucher cette nuit. » Quand on a peur tout orgueil s'humanise.

Le noir pataut, la voyant si bien mise. Lui répondit : « Quel étrange démon « Vous fait aller dans cet état de crise, « Pendant la nuit, à pied, sans compagnon ? « Je suis en cor très loin de ma maison. « Çà, donnez-moi votre bras, ma mignonne ; « On recevra sa petite personne « Comme on pourra. J'ai du lard et des œufs. « Toute Française, à ce que j'imagine, « Sait, bien ou mal, faire un peu de cuisine. « Je n'ai qu'un lit ; c'est assez pour nous deux.

Disant ces mots, le rustre vigoureux.

D'un gros baiser sur sa bouche ébahie.

Ferme l'accès à toute répartie ; Et par avance il veut être pa^-é Du nouveau gîte à la belle octroj'é.

« Hélas, hélas ! dit la dame afTligée, « Il faudra donc qu'ici je sois mangée « D'un charbonnier ou de la dent des loups » Le ûésespoir, la honte, le courroux, L'ont suffoquée ; elle est évanouie.

Notre galant la rendait à la vie :

La fée arrive, et peut-être un peu tard. Présente à tout, elle était à l'écart : « Vous voyez bien, dit-elle à sa fdleule, « Que vous étiez une franche bégueule.

« ]Ma chère enfant, rien n'est plus périlleux « Que de quitter le bien pour être mieux. » La leçon faite, on reconduit ma belle Dans son logis. Tout y changea pour elle

Ii4 l'œuvhe de voltaihe

Eli peu de temps, sitôt qu'elle changea.

Pour son profit elle se corrigea.

Sans avoir lu les beaux moyens de plaire

Du sieur Moncrif, et sans livre, elle plut.

Que fallait-il à son cœur ?... qu'il voulût.

Elle fut douce, attentive, polie.

Vive et prudente ; et prit même en secret

Pour charbonnier un jeune amant discret,

Et fut alors une femme accomplie.

ENVOI A Mme DE FLORIAN

Chloé, quand mon impertinente A la fin connut la façon De devenir femme charmante, C'est de vous qu'elle prit leçon ; Mais elle est loin de son modèle.

Votre sort est plus singulier ; Vous aviez pis qu'un charbonnier.

Et vous aviez mieux choisi qu'elle.

PIECES ATTRIBUEES

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